LXXIV. — Vicomtes de Narbonne
Matfredj vicomte de Narbonne, fit aussi le voyage ou pèlerinage de Rome. Il fut présent à une donation^ que Jean &. Ode, sa femme, firent en 968 à l'archevêque Aymeri, du lieu de Fontjoncouse, dans le comté de Narbonne j de trois églises qui en dépendoient 8c de la portion qu'ils avoient à Sigean pour en jouir après leur mort. Ce Jean descendoit^ d'un autre seigneur de même nom, l'un de ces Espagnols qui se retirèrent dans la Septimanie sous le règne de Charlemagne , 8c à qui ce prince donna la terre de Fontjoncouse à défricher, ou en aprlsion, terme dont nous avons donné ailleurs l'explication. Il paroît que Jean, qui fit cette donation à l'archevêque de Narbonne, mourut sans postérité.
Le vicomte Matfred 8c sa femme Adélaïde ayant résolu de faire, par dévo- ~7 ~T~ tion, le voyage de Rome, firent leur testament le jour même de leur"^ départ, qui fut le 20 du mois d'août de la douzième année du règne de Lothaire , ou de l'an 966. Ils donnèrent différens biens, dont ils se réservèrent la jouissance pendant leur vie, à diverses églises ou monastères , savoir à la cathédrale de Sainte-Cécile Se à l'église de Saint-Salvi d'Albi ; au monastère de Saint- Michel de Gaillac , dans ce dernier diocèse ; à la cathédrale de Narbonne 8c aux chanoines de Saint-Paul, de la même ville; aux abbayes de Saint-Pons de Thomières 8c de Villemagne. Ils léguèrent enfin à celle de la Grasse un alleu possédé auparavant par la vicomtesse Richilde, mère de Matfred, laquelle, par conséquent, étoit alors décédée.
Ce vicomte 8c sa femme disposèrent ensuite de leurs domaines en faveur d'Ermengaud 8<. de Raimond, leurs fils. Ils donnèrent au premier, qui avoit déjà embrassé la cléricature, les alleux situés entre les rivières de Biaur 8c de Seron, dans la partie septentrionale du diocèse d'Albi, d'où la vicomtesse Adé- Ed.^oiigin. laïde étoit vraisemblablement originaire; car nous ne doutons pas qu'elle n'ait eu ces alleux pour sa dot , avec différens autres biens qu'elle 8c son mari possédoient en Albigeois, suivant leur testament. Ainsi on peut croire avec fondement qu'elle étoit fille d'Aton I, vicomte d'Albi. Ermengaud eut encore pour sa part les alleux de Florensac 8c de Nebian, à condition que s^il venoit à être élevé à Vépiscopat, Raimond, son frère, lui donneroit deux mille sols 8c posséderoit la dernière de ces terres, située à une lieue 8c demie de Narbonne vers le couchant. Quant au lieu de Florensac , il est sur la rivière d'Hérault 8c dans le diocèse d'Agde, 8c c'est à présent l'une des principales baronies de la Province.
'Voyez tome II, Note rectificative à la Note ' Voyez tome II, aux Preuves, Chartes & Diplô-
LXXXVII, ? VIII. [E. M.] mes, n. V, XXV, LXVI, LXXIII.
' Voyez tome V, Chartes 8c Diplômes, n. XCIX. ■» Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. CI.
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XII. i63
An ()66
Matfred 8c Adélaïde disposèrent en faveur de Raimond, leur fils puîné, de tous les biens qu'ils avoient, soit en Aquitaine , soit dans la Septimanie , 8c donnèrent deux alleux à Trudgarde, leur fille. Le vicomte laissa de plus à Adélaïde, sa femme, la jouissance de tous ses domaines durant sa vie, à condition qu'elle ne se remarieroit pas. Ils substituèrent enfin leurs fils l'un à l'autre, en sorte que Raimond devoit succéder à Ermengaud , si ce dernier venait à décéder sans être parvenu à Vépiscopat. Il paroît par là que le vicomte Matfred comptoit que son fils deviendroit évêque , 8c il est assez vraisemblable qu'il avoit déjà pris des mesures, suivant l'usage du siècle, pour l'élever à cette suprême dignité, quoiqu'il fût encore fort jeune. Nous savons du moins qu'Ermengaud succéda, quelques années après, à Aymeri dans l'archevêché de Narbonne. Le vicomte 8c la vicomtesse nomment ce dernier pour leur exécuteur testamentaire avec Bernard , évêque , 8c trois seigneurs séculiers. L'un de ces trois , nommé Ermengaud , prenoit le surnom de Vassadellus , 8c un autre , appelé Matfred, celui de Seniorellus , d'où l'on pourroit inférer que les noms de famille commençoient d'être alors en usage; mais il paroît que ce ne sont proprement que des sobriquets ou noms de dignité. Vassadellus ne signifie, en effet, autre chose qu'un petit vassal, 8c Seniorellus un petit seigneur. Il est vrai qu'on employa assez souvent les sobriquets dans le dixième siècle pour distinguer les seigneurs entre eux, parce qu'ils ne portoient alors que le simple nom de baptême ; mais quoique ces sobriquets aient contribué d'abord à donner l'origine aux noms des familles, ces derniers ne furent pas cependant sitôt communs.
LXXV. — Garsinde , veuve de Raimond-Pons, comte de Toulouse j gouverne les Etats de Guillaume Taillefer, son fils.
On a lieu de conjecturer que le vicomte Matfred mourut ou durant son voyage de Rome, ou peu de temps après son retour. Il est certain du moins que sa femme Adélaïde étoit déjà veuve trois ans après , 8c qu'elle administroit alors la vicomte de Narbonne au nom de Raimond, son fils, conformément au testament dont on vient de parler. C'est ce qui paroît par un acte ' de l'an 969 , suivant lequel Gausfred, abbé de Saint-Pons, s'étant rendu à un ^^ ^ synode qu' Aymeri, archevêque de Narbonne, avoit convoqué, fit un accord avec ce prélat de Vavis de la comtesse Garsinde, de la vicomtesse Adélaïde 6» de tous les seigneurs de Narbonne. Il s'agissoit du droit de synode qu'Aymeri exigeoit de l'abbaye de Saint-Pons, 8c pour lequel l'abbé Gausfred lui céda, 8c à ses chanoines, une vigne que le feu comte Pons avoit donnée à ce monastère dans l'île de Lee , avec quelques salines. Moyennant cette cession , l'abbaye de Saint-Pons fut déclarée exempte de toute autre sujétion 8c service , excepté la consécration de l'église, les ordinations 8c la charge d'âmes des paroisses qui dépendoient du moaastère. L'acte est souscrit par l'abbé de Saint-
■ Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. CIII.
i6a histoire Générale de Languedoc, liv. xii.
An 969 "■
Pons & vingt-neuf de ses religieux, & est daté de Van 969, indïction xil , la quin-^ième année du règne de Lothaïre.
Cet acte prouve évidemment : i® que Raimond Pons, comte de Toulouse & fondateur de Tabbaye de Saint-Pons de Thomières, étoit alors déjà décédé j 2° que la comtesse Garsinde, sa veuve, gouverna après sa mort ce comté au nom de son fils Guillaume Taillefer, 8c qu'elle avoit encore ce gouvernement en 9695 3° qu'elle étendoit sa domination sur le comté de Narbonne, 8c par conséquent sur le marquisat de Gothie. Or, comme Raimond II, comte de Rouergue, exerçoit en même temps la sienne sur ce marquisat , sous l'autorité de la comtesse Berthe , sa mère , c'est une preuve que ces deux princes le possédoient en commun , de même que la plupart des autres domaines de la maison de Toulouse. Nous en apporterons bientôt de nouvelles preuves.
LXXVI. — Vicomtes de Bé-^iers 6* d'Agde. — Ahhaye de Saint-Jacques de Béliers. — Construction de la cathédrale de cette ville.
Éd.^origin. L'évêque Bernard que Matfred, vicomte de Narbonne, nomme par son testament ' pour être l'un de ses aumôniers c'est-à-dire de ses exécuteurs testamentaires, est sans doute le même qu'un évêque de Béziers de ce nom qui vivoit alors, 8c qui fut aussi l'un des aumôniers ou exécuteurs testamentaires de ^ Rainald deuxième du nom, vicomte de Béziers 8c d'Agde. Ce dernier, qui possédoit ces deux vicomtes en 961 3, étoit déjà décédé avant le 20 d'octobre de l'an 969, que ses exécuteurs testamentaires délivrèrent à la cathédrale de Saint-Nazaire de Béziers 8c à l'église de Saint-Jacques de la même ville où il avoit été inhumé, les legs qu'il leur avoit faits 8c qui consistoient en deux villages situés dans le royaume de Septimanie & le comté de Bé-^iers.
Rainald nomma aussi pour exécuter ses dernières volontés la vicomtesse Garsinde qui sans doute étoit sa femme. Il paroît aussi que le vicomte Guillaume qui lui succéda dans les vicomtes de Béziers 8c d'Agde 8c qui donna son consentement à cet acte, étoit son fils, mais d'un autre lit. Ce dernier avoit déjà épousé Ermentrude le 24 août de la vingt-troisième année du règne de Lothaire, ou de l'an 977 ; il donna alors "^ avec elle à la cathédrale de Saint- Nazaire de Béziers le lieu de Lignan, situé dans le comté de cette ville, ^z/''z7i' avoient acquis de Vévêque Bernard. Ils firent cette donation pour aider à la construction de cette cathédrale, qui fut par conséquent bâtie dans le dixième siècle. Il paroît que Bernard, évêque de Béziers, étoit alors déjà décédé 5 un moderne 5 prétend cependant qu'il vivoit encore en 982, mais il n'en donne d'autre preuve que la donation dont nous venons de parler, 8c que d'autres ^ rapportent, avec aussi peu de fondement, à l'an 979. Matfred succéda à Ber-^ nard dans l'évêché de Béziers.
' Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. CI. '^ Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. CXIII.
Ibid. n. CIV. 5 Andoque, Histoire de Béliers, p. 53.
» Voyez tome IV, Note XX. 6 Gallia Christ iana, t. 2, p. 41 i.
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XII. i65
LXXVII. — Translation des reliques de S. Hilaire, évêque de Carcassonne.
An p6p
An 970
Quant à l'abbé Bernard, troisième exécuteur testamentaire de Rainald II , vicomte de Béziers Se d'Agde, il gouvernoit sans doute l'abbaye de Saint- Jacques de Béziers, où ce vicomte fut inbumé. C'est le plus ancien monument que nous connoissions de cette abbaye, dont le même vicomte fut peut-être le fondateur. Elle subsiste encore aujourd'hui & est desservie par les chanoines réguliers de la congrégation de Sainte-Geneviève.
L'acte pour l'exécution du testament du vicomte Rainald est souscrit par un seigneur nommé Roger, différent sans doute du comte de Carcassonne de ce nom qui vivoit alors, 8(. qui, par dévotion envers S. Hilaire, évêque de cette ville, fit déterrer ses reliques pour les exposer à la vénération des fidèles.
Le corps de ce saint prélat, après avoir été inhumé dans' l'église de l'abbaye de Saint-Saturnin, qui avoit aussi pris son nom 8c qui étoit située à deux lieues de Carcassonne, étoit demeuré jusqu'alors sous une tombe derrière l'autel qu'il avoit consacré lui-même de son vivant, assisté des évêques , ses comprovinciaux. Le comte Roger ayant formé le dessein de transférer ces reliques pour leur faire rendre un culte public, conféra avec Francon, évêque diocésain, 8c divers évêques 8c abbés du voisinage qui applaudirent à son pieux dessein. Le jour marqué , le comte, sa femme Adélaïde, Francon, évêque de Carcassonne, Warin ou Guarin, abbé de Cuxa en Roussillon, 8c plusieurs autres personnes de considération, tant ecclésiastiques que séculières, se rendirent à l'abbaye, gouvernée alors sous l'autorité de ce dernier par l'abbé Benoît qui étoit présent.
L'abbé Warin s'étoit déjà rendu recommandable par la sainteté de sa vie} après avoir établi une réforme très-austère dans son monastère, il l'avoit introduite dans celui de Saint-Saturnin ou de Saint-Hilaire, 8c dans plusieurs autres de la Province, dont les abbés particuliers lui étoient soumis 8c le regardoient comme leur supérieur général , ainsi qu'il se pratiquoit alors dans celle de Cluny. Cet abbé prenant donc un intérêt particulier à tout ce qui regardoit l'abbaye de Saint-Hilaire, amena avec lui de celle de Cuxa un habile maçon qui, après bien des recherches, découvrit enfin le corps de ce saint. Francon, évêque de Carcassonne, l'apporta aussitôt sur le grand autel, où il célébra pontificalement la messe en action de grâces , en présence d'un nombre infini de peuple qui étoit accouru de toutes parts, 8c qui fut témoin de plusieurs merveilles que Dieu opéra dans cette occasion, par l'intercession de S. Hilaire dont on enferma ensuite les précieuses reliques dans un cer- t''ii;p''ÎTO. cueil de pierre, qu'on exposa sur un petit autel dressé derrière le grand, 8c l'on mit des deux côtés celles de Benoît 8c de Celse, ses disciples. Cette cérémonie se fit le 22 de février^ de l'an 970 Se non le i" de mars de l'an 978, comme quelques modernes l'ont avancé.
■ Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. CV. ^ Voyez tome IV, Note XXII, n. 6.
An 970
Le comte Roger, en mémoire' de cet événement, accorda plusieurs privilèges à l'abbaye de Saint-Hilaire. Il promit d'abord solennellement, devant le tombeau du saint, de ne jamais exiger de son monastère les subsides auxquels lui & ses prédécesseurs l'avoient assujetti auparavant j 8c quand les sacrés ossemens furent exposés sur l'autel, il prit, avec Adélaïde, sa femme, la règle de S. Benoît des mains de l'évêque & des abbés, & dit publiquement : Ce lieu sera exempt à l'avenir de tout cens 0 de toute sorte de redevance, 6- après la mort de Vahhé, les religieux éliront son successeur conformément à cette règle. Il promit enfin de faire expédier une charte où cette exemption seroit énoncée , & de fournir de quoi vêtir tous les ans douze religieux. On dressa un procès-verbal de tout ce qui venoit de se passer &: on l'enferma dans la châsse avec les reliques de S. Hilaire. C'est de cet acte même que nous avons tiré l'histoire de cette translation.
LXXVIII. — Roger I, comte de Carcassonne , bienfaiteur de Vahhaye de
Saint-Hilaire.
Le comte Roger, fidèle à ses promesses, protégea jusqu'à la fin de ses jours l'abbaye de Saint-Hilaire , la combla de biens 8c eut une vénération singulière envers ce saint. Il implora son secours dans différents périls où il se rencontra 8(. remporta entre autres , par son intercession , une victoire signalée sur le comte de Cerdagne, comme nous le verrons en son lieu.
Au reste, il paroit évidemment que ce comte étendoit sa domination sur le pays de Foixj car lui 8c Adélaïde, sa femme ^, échangèrent, au mois d'avril de la même année 970, plusieurs alleux avec leurs églises qu'ils possédoient dans le ministériat de Lordat, dans le Toulousain, contre le lieu 8c l'église de Saurat } or, le lieu de Lordat, situé vers les frontières d'Espagne, est chef d'une châtellenie du comté de Foix, 8c celui de Saurat est aussi dans le même comté 8c dépend de la châtellenie de Quier. Quant à Francon, évêque de Carcassonne, dont on vient de parler, il possédoit cet évêché dès l'an 966, suivant un acte d'acquisition ^ faite alors par Ségarius, abbé de la Grasse.