LXXX. — La ville de Toulouse fait un don gratuit à Alfonse
Nous avons plusieurs autres actes d'Alfonse 8c de Jeanne pendant leur séjour à Aymargues, au mois de juin de l'an 1270 ; 1° Ils y rendirent ^ une
' En disposant ainsi de ses Etats en fareur de sa ' Bibliothèque de Chauvelin, mss. 222. — Cette
plus proche parente, Jeanne contrevenait au traité ordonnance a été publiée d'après l'original (J. 191,
de Paris, qui avait stipulé que le comté de Tou- n. io3) par Boutaric, pp. 329, 33o. Nous avons
louse & l'Albigeois feraient retour à la couronne, déjà dit un mot plus haut de cette affaire, pp. 83i ,
au cas où Alfonse & sa femme mourraient sans 832. Elle est adressée au prieur des dominicains do
enfants. Aussi, quand les deux époux furent moris, Poitiers, & lui confie le soin de faire l'enquête dans
on ne tint nul compte de ces dernières dispositions, la sénéchaussée de Poitiers, de concert avec le clerc
même pas de celle qui donnait le comtat V'enaissin séculier que désigneront les conseillers du comte,
à Charles d'Anjou; ce dernier réclama vainement Proclamation sera faite dans chaque diocèse par les
la succession tout entière, comme dernier fils sur- bailes & dans chaque paroisse par le curé, avec
vivant de Louis VIII. L'affaire traîna; mais le invitation à ceux qui ont à réclamer des usures à
Parlement, en 1284, débouta ce prince en déci- se présenter. Suivent des règles minutieuses indi-
dant, qu'en cas d'extinction de la lignée légitime, quant dans quels cas un seul témoignage pourra
les apanages reviendraient à la couronne; arrêt suffire, & jusqu'à concurrence de quelle somme,
célèbre & qui devint une règle du droit public du Les témoins seront forcés à comparaître par voie
royaume. Cf. Delisle, Restitution d'un volume des judiciaire. Les biens de chaque juif payeront les
Olim, n. 537. [A. M.j usures réclamées de lui. Quand il s'agira d'usures
"Trésor des chartes; Testaments, n. ô. [Auj. dépassant le chiffre de cent sous, les enquêteurs
Monuments historiques, K, 33, n. 14.] renverront l'affaire à la cour du comte; quand
An 1270
An I 270 ■'
ordonnance & nommèrent des commissaires pour obliger les juifs de tous leurs domaines à restituer les usures qu'ils avoient exercées. 2° lis assignèrent à Marie', femme d'Archambaud, comte de Périgord, & cousine de Jeanne, quelques terres aux environs de Nérac, pour les trois cens livres de rente qu'ils lui avoient promises pour sa dot. 3° Alfonse déclara^ que le don gratuit que les habitans de Toulouse lui avoient fait pour le passage de la Terre-Sainte ne pourroit leur porter aucun préjudice, Sec.
LXXXI. — Départ du roi pour la croisade. — Noblesse de la Province
qui l'accompagne.
Le roi-', après un séjour d'environ deux mois à Aigues-mortes ou dans le voisinage, s'embarqua enfin, le mardi i" de juillet, dans le port de cette ville, avec le prince Philippe, son fils aîné, deux autres de ses fils & un grand nombre de seigneurs des plus distingués parmi la noblesse françoise. On marque'* entre ceux de la sénéchaussée de Carcassonne, qui s'engagèrent à son service, Lambert de Limoux ou de Turey, avec neuf chevaliers de sa suite, Géraud de Campendu suivi de quatorze autres chevaliers, Raimond Aban avec quatre chevaliers, le maréchal de Mirepoix Si Guillaume de Cohardon. Quant à la sénéchaussée de Beaucaire on ne fait mention que de Pierre Rambaut, parent de Vapostole Clément, c'est-à-dire parent du feu pape Clément IV. Nous apprenons, d'ailleurs'*, que le châtelain ou gouverneur de Beaucaire fut du voyage & qu'il fut tué par les Sarrasins, au commencement de l'expédition. Au reste, il paroît que Guillaume de Cohardon 8c Gui de Lévis, seigneur de Mirepoix, ne partirent pas; car ce dernier servit ,'Ê<jjO"Bhi. d'assesseur "^ à l'autre, le i5 d'octobre de l'an 1270, avec plusieurs seigneurs de la sénéchaussée de Carcassonne, pour le jugement de quelques malfaiteurs qui furent condamnés à être pendus. Aymeri , fils aîné d'Amalric, vicomte de Narbonne, s'étoit croisé^ aussi ; mais sans doute il ne fit pas le voyage, puisqu'il transigea, le 7 de mars de l'an 1271 de la nativité de Jésus- Christ, avec Amalric, son frère puîné, touchant la succession du feu vicomte Amalric, leur père ; or, les croisés n'étoient pas encore alors de retour en France. Enfin on voit dans le trésor* des chartes du roi un acte par lequel « Roger de Béziers, fils de Trencavel dit vicomte de Béziers, reconnut, « en 1269, que le roi lui avoit prêté deux cens livres tournois, en cas qu'il « fît le voyage de la Terre-Sainte, comme il s'y étoit engagé, avec six che- « valiers 8c quatre arbalétriers de sa suite. «
il s'agira de sommes inférieures à ce chiffre, ils ' Gcstd Laiov'ici IX, p. 385.
jugeront la cause séance tenante. [A. M.] 'Voyez tome VIII, Chartes, n. CCCLXIII,
' Bibliothèque Coaslin, Inventaire de Pcrigord. ce. lyoS, 1706.
• Catel, Histoire des comtes de Tolose, p. Jp'). ' liid. n. CCCLXIV, ce. 1728 à 17J2. — [L'acte ' Gesta Ludovici IX, p. 386. est du 24 mars 3c non du 7.]
* Notes sur Joinville, édit. Ducange, p. 3p.^ & " Trésor des chartes; Croisades, n. i5. — [Cf. Suiy. [Voyez plus haut, pp. pi/î, 916.] tome Vlll, c. 1600.]
An 1170
LXXXII. — Aljbnse iS* Jeanne s'emharquent après avoir mis ordre au gouvernement de leurs Etats.
Alfonse 81 Jeanne, sa femme, étoient encore, au commencement de juillet, à Aymargues; ils donnèrent' alors pouvoir à Sicard d'Alaman, chevalier, & à Gilles Camelin, chanoine de Provins, « de vendre pour mille livres de « rente de leurs domaines, à condition que ce seroit de l'avis & du consente- « ment de celui à qui ils avoient remis la garde du sceau qu'ils avoient fait « faire pour le gouvernement de leurs États pendant leur absence, 8c de « deux au moins d'entre ceux à qui ils avoient confié ce gouvernement, avec « ordre d'employer cette somme pour la dotation du monastère de Gercy, « qu'ils avoient fondé l'un 8<. l'autre. » Le comte 8c la comtesse de Toulouse en partant pour la Terre-Sainte laissèrent donc l'administration de leurs domaines à un conseil composé de leurs principaux officiers, parmi lesquels Sicard d'Alaman tenoit le premier rang. Ce seigneur se qualifioit, en eHet, lieutenant du comte Aljonse dans le Toulousain S- l'Albigeois, au mois de mai de l'an 1269, dans un acte* d'aveu rendu alors à Bernard, évêque d'Albi, par Béraud d'Anduze,^/^ de Jeu Pierre-Bermond^. Aymar de Poitiers, comte
' Cartulaire d'Alfonse. — [JJ. 24B, f» 41 a.] — Catel, Histoire des comtes de Tolose^ p. SpS & suiv.
•Voyez tome VIII, Chartes, n. CCCLIX, ce. 1671 à 1673.
' Outre ces régents, Sicard Alaman & Gilles Camelin, Alfonse désigna un certain nombre de procureurs fondés, qu'il chargea de régler en son nom les affaires qui pourraient se présenter. Les lettres de nomination sont datées d'Aimargues, 3o juin IÎ70. Ces clercs ainsi nommés procureurs fondés étaient au nombre de huit, tous dignitaires de chapitres des églises cathédrales du nord de la France; parmi eux figurent Guillaume de Vaugrigneuîe, «ous-doyen de Chartres, & Etienne de Saclay, trésorier de Saint-Hilaire de Poitiers, qui paraissent touTent dans les actes d'Alfonse de Poitiers. Voici l'acte d'institution de ces procureurs, resté inédit )usqu'aii]ourd'hui, & qui prouve qu'en les nommant Alfonse n'eut aucunement l'intention de créer un conseil de régence :
Alfonsus, fdius régis Francie, cornes Pictavie S- Tholose, universis presenles littcras inspecturis saîutem in Domino. Notum /acimus, ^uod nos in omnibus & singulis causis motis & movendis a nohis ;eu ah aîiis nostro nomine contra ^uascum^ue personas ecclesiasticas vel scculares, coîlcgia, communitatcs, seu etiam universitates vel a ^uihuscum^ue personis ecclesiasticis vel secutarihus, collegiisy communitatihus aut universitatibus contra nos coram i^uibuscum^ue judicihus ecclesiasticis vel secularihus vel vices eorum gerentihus^ ordtnariis seu extraordina-
riis, legatis, delegatls, suhdelegaiis , executorihus, conseryatorihus seu tjuihuscumijue aV'Sj ^uocunitjue nomine censeantur, dilectos €• fidèles clericos nostros magistros Guillelmum de Vallegrignosa, suhdecanum Carnotensem , Radulphum de Mirahello, decanum Pictavensem^ Petrunt Vigerii, archidiaconum Xanctonensemj Egidium de Bonavalle, granicartum ecclc~ sie Beati Martini Turonensis, Alanum de Mellcnto, archidiaconum Ehroicensem, Stephanum de Sacleiis, thesaurarium ecclesie Beati Hylarii Pictaviensis, Petrum Sorinij scolasticum Xanctonensem^ & Guickardum de Cluniaco, canonicum Cameracensem^ exibitores presencium, nostros constttuimus procuratores, omnes simul & <juemUhet eorum in solidum, ita famen ^uod non sit mclior condicio occupantis; dentés eisdem nostris procuratoribus & eorum euilibet libe~ ram potestatem & spéciale mandatum agcndi, pe^ tendi judicis auxilium, implorandi, defendendi, ex~ plicandit replicandi, appellandij apostolos pctendi ae eciam appellationes prose^uendi ^ compromittendi f transigendi , paciscendi, &• alias componendiy alium vel alios procuratores constituendi vel substituendi, loco sui substitutum vel substitutos mutandi seu revocandi, & alium vel alios ponendi, ^uos, ijuando Sr ^uociens & in ^uibus causis^ casibus & negociis viderint expedire, universa^ue & singula faciendi, que nos ipsi faceremus seu facere possemus, si pre~ sentes essemus , ratum & gratum habentes &■ perpctuo habituri quicquid in predictis vel aliquo pre^ dictorum seu predicta contingentibus per ipsos aut eorum alterum vel per substitutum vel substitutos ai
An 1270
de Valentinois^, fut trouver le comte Alfonse & la comtesse Jeanne à Aymargues, où il leur fit hommage lige pour tout ce qu'il possédoit dans les diocèses de Viviers 8c du Puy; il leur promit de plus la somme de deux mille livres tournois, 81 donna pour ses cautions Decan, seigneur d'Uzès, Bertrand, vicomte de Lautrec, Bertrand, seigneur de Lombers, & quelques autres chevaliers, par un acte daté d'Aymargues, le mercredi après la fête des apôtres saint Pierre 8c saint Paul de l'an 1270 ou le 4 de juillet.
LXXXIII. — Les croisés débarquent sur les côtes d'Afrique, de Termes s'y rend. — Mort du roi saint Louis.
Olivier
Si nous en croyons un ancien ■* auteur, Alfonse 8c Jeanne auroient été encore à Aigues-mortes, le lundi avant la Madeleine (ou le 22 de juillet) de l'an 1270; car il prétend qu'ils y soumirent alors, par des lettres, leurs domestiques à la juridiction de l'inquisiteur de Toulouse pour les matières d'hérésie, de magie, de sortilège, 8cc. ; mais il est certain qu'Alfonse 8c
els aut eoram alttro, vel cum ipsis seu altero eorumdem vel suhstituto seu substitutis a preJictis procurator'ibus vel eorum altero actum ord'inatumve fuent seu ec'iam procuraîum, Promittimus eciam pro dictis procurator'ibus nostris & eorum quolibet substituto vel substitutis ab ipsis seu eorum altero^ sub ypotheca rerum nostrarum, si neccesse fuerit, judicatum solvi. Et hoc omnibus tjuorum interest tenore presencium intimamus. In cujus rei testimonium , presentibus litteris sigillum nostrum duximus apponendum. Da~ tum apud Arma^anicas prope portum de Aquismortuis, die lune in crastino festi apostolorum Pétri &■ Pauli, anno Domini millesimo ducentesimo septuagesimo. (Original jadis scellé sur simple queue, J. 3i8, n. 60.)
Une cédule originale du Trésor des chartes nous fait connaître les gages de ces huit commissaires par jour. Les chiffres qu'elle indique prouvent que le sous-doyen de Chartres était comme le président de ce conseil. Voici ce texte :
Subdeanus L sous Turonensium per diem pro nego-
ciis domini comitis.
Arckidiaconus Xantonensis XXXVll s. vi d. Tur. per
diem.
Magister Egidius, granicarius Turonensis, XXX s.
Tur, per diem.
Magister Alanus, arckidiaconus Ebroiccnsis, xxv s.
Tur. per diem.
Magister Radulphus de Mirabel, decanus Pictaven-
sis, XXX 5. Tur. per diem, Magister Guichardus xx s. Tur, per diem, Thesaurarius Pictavensis xxv s, Tur, per diem, Magister Petrus Sorini XXV s, Tur, per diem. Dominus Robcrtus Kueîe xx s, Tur. per diem, Summa istorum gagiorum per diem : xii /. xii j. vi d, (Original, J. 3i8, n. 106).
Ces commissaires siégèrent à Paris, & y tinrent le Parlement dont les arrêts de 1270 ont été conservés; ces arrêts forment deux immenses rouleaux. (Archives nationales, J. ii3i, n. 11; cf. Boutaric, pp. 416 à 418.) Ils publièrent aussi une ordonnance de réforme qui, retrouvée il y a quelques années aux archives de Verdun-sur-Garonne, a été publiée par l'Académie de législation de Toulouse; nous la réimprimons au tome VIII, ce. lyij à 1723. Dans cette ordonnance les membres du conseil s'intitulent remplaçants du comte (gerentes vices), & le préambule les appelle tenentes locum dudit comte. Elle est intéressante à plusieurs points de vue; mais ses prescriptions se rapportent plutôt à l'organisation des greffes des tribunaux & des études de notaires, qu'à l'administration ellemême; pour cette dernière elle ne fait que reproduire les articles les plus importants de la grande ordonnance de 1264, empruntée à Louis IX par Alfonse. Le fait le plus saillant qu'on y remarque est la création de notaires jurés du comte dans chaque circonscription judiciaire; on y retrouve aussi quelques articles prohibitifs, tels que la défense du port d'armes, l'interdiction des confréries déjà instituées ou à instituer, &c. On peut, du reste, se reporter a notre Note du tome VII sur l'administration royale au temps de Louis IX, où nous donnons de ce document une analyse détaillée. [A. M.]
3 Voyez tome VIII, Chartes, n. CCCLXII, ce. 1703 à 1705. — Trésor des chartes; Toulouse, sac 1 , n. 25 & suiv.
■• Bardin, Chronique. — [Cf. tome X, pr. c. 5 de l'édition princeps. Bardin a pu se tromper sur la date de l'acte; mais rien ne force à révoquer son témoignage en doute.]
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XXVI. giS
Jeanne, sa femme, s'étoient mis alors en mer. Ils joignirent ', en effet, le roi, le vendredi ii de juillet, au port de Cagliari, en Sardaigne, où la flotte s'étoit arrêtée. Le roi ^ prit la résolution, en cet endroit, de porter ses armes sur la côte d'Afrique, & ayant fait voile vers Tunis, le mardi i5 de juillet, il arriva devant cette ville deux jours après. Le débarquement fait, le roi fit attaquer huit jours après le château de Carthage. Cette forteresse fut emportée par les matelots de la flotte, soutenus par les troupes ^ de Carcassonne, de Châlonssur-Marnc, de Périgord & de Beaucaire, qu'un historien moderne'* transforme en bataillons, mais qu'on devoit plutôt qualifier escadrons.
Olivier de Termes, sur la nouvelle du départ du roi, revint de la Terre- Sainte dans le dessein de lui offrir de nouveau ses services 8t de combattre sous ses enseignes ; mais ayant appris à son passage à Naples que ce prince avoit tourné du côté d'Afrique, il s'embarqua aussitôt, l'alla joindre aux environs de Tunis, & lui annonça la prochaine arrivée de Charles, roi de Sicile, qui se disposoit à venir à son secours. Charles n'eut pas la consolation de voir en vie le roi son frère; il le trouva mort en arrivant, d'une maladie qui l'enleva le 20 d'août. Ce triste accident déconcerta tous les projets des croisés, & Philippe III, fils & successeur du roi saint Louis, ayant pris le commandement de l'armée, il ne songea qu'à faire une retraite honorable. Ce prince reçut aussitôt l'hommage du roi Charles & du comte Alfonse, ses oncles, 8c de tous les grands du royaume qui se trouvoient sur les lieux. Il manda en même temps aux régens du royaume de faire prêter serment de fidélité, en son nom, à tous les vassaux de la couronne.