‹ Histoire générale de Languedoc avec des notes et les pièces justificativesChapitre 129 sur 553 · Dom Massannes au même · texte numérisé non relu

Dom Massannes au même

A Narbonne, le 17' mai 1762. — Je pris la liberté, l'année dernière, de vous faire part, mon révérend Père, de certaines réflexions que j'ai fait sur votre prospectus de la nouvelle Histoire du Languedoc. J'ignore par quelle fatalité ma lettre n'est point parvenue jusqu'à VOUS; j'en parlai à notre tout cher & tout aimable visiteur dom Joseph Payen, qui me parut bien avant dans vos intérêts; il me fit promettre que je vous en écrirois encore une fois, en m'assurant que vous ne les trouveriés point déplacées. Soyés intimement convaincu, mon révérend Père, que l'intérêt du public, l'honneur de la religion & l'exactitude que vous désirés apporter dans vôtre ouvrage, sont les seuls mobiles de ma démarche.

J'aurai donc l'honneur de vous représenter encore une fois que vôtre projet, également vaste & intéressant pour le public, ne sauroit être amené à terme par les moiens pris jusqu'à ce jour. Il seroit absolument nécessaire que vous vinsiés vous même sur les lieux, ou du moins que quelque religieux habile fut chargé par nos supérieurs majeurs de visiter pour vous les diocezes, d'examiner les mémoires qui lui seroient présentés & d'en faire l'application sur les lieux indiqué. ; sans cette précaution il est indubitable que vôtre ouvrage péchera du côté de l'exactitude, dans les points mêmes les plus essentiels, & ce, par les raisons que je vais vous détailler :

1° La plupart des curés ou magistrats chargés de remplir les articles de vôtre prospectus sont incapables de vous seconder ; ce qui appert par quelques mémoires que l'on m'a communiqués, dans lesquels il est aisé de juger quils n'ont pas même compris ce qui leur étoit proposé.

2° L'intérêt ou la passion guident le plus souvent la plume de ceux qui ont pris le vrai sens de vôtre prospectus; le peu ou le trop d'union d'un curé avec le seigneur du lieu, dicte communément les titres de la paroisse & ceux des familles & de leurs possessions.

3° Il est peu de curés ou de magistrats dans nôtre Province qui soient en état de déchiffrer les vieux titres & les inscriptions; moins encore en est il qui aient une connoissance exacte des anciens monumens de la Province ou de ses monnoies.

4° Le langage du Languedoc différent en divers lieux, a varié en nombre d'expressions j or la plupart des titres étant écrits en langue vulgaire , il est à présumer qu'on donnera à faux par l'inusage des termes que l'on ne comprendra point ou qu'on ne sçaura point lire.

5° Vous n'ignorés point que l'abbé VernouUi (lise'^ d'Expilly) vient de donner au public une Histoire topographique, dans laquelle plusieurs curés & magistrats vont puiser leurs mémoires, sans autre examen particulier; ainsi les mêmes fautes que nous trouvons à chaque page dans cet auteur, risquent d'être insérées dans vôtre ouvrage.

6° Il est des curés & des magistrats qui vous ont fourni jusqu'à ce jour des mémoires vrais ou faux; il en est encore plus qui n'ont pas même daigné mettre la main à l'œuvre, soit mauvaise volonté, soit ineptie; il n'est pas moins vrai que vôtre ouvrage sera extrêmement retardé, vu que pour donner une suite exacte à vos mémoires, il seroit intéressant que vous les eussiés tous en même tems sous les yeux.

Voila, mon révérend Père, en abrégé les réflexions qui me sont venues sur vôtre ouvrage, dont je désire avec passion la fin. Vous sentes déjà la nécessité quil y auroit de vous transporter vous même sur les lieux ou de faire nommer par la Diette un religieux habile qui ne vous enverroit les mémoires qu'après les avoir justifiés avec toute l'exactitude possible. Cinq cens livres levées sur la Province suffiroint pour fournir aux courses nécessaires de ce religieux.

Il seroit encore un moien plus expéditif pour vous : celui de faire nommer quatre religieux qui se distribueroint les divers diocezes & qui seroint entretenus aux dépens des maisons les plus aisées de la Province, telles que Montmajour, S. André, Aniane, S. Guilhem, la Grasse, &c. Ces maisons en diminuant leur nombre de deux religieux, pourroint aisément avancer 5oo livres chaqune. Les religieux que je connois le mieux en état de vous seconder dans vos viies seroint dom Serres, doni Delbouix, dom Beaubens & dom Meydieu. Si vous agréés ce projet & que vous ne puissiés obtenir de la Diette qu'un religieux, dom Serres me paroît le plus propre & le plus expéditif. C'est un de mes écoliers que je connois parfaitement, & je ne pense point que le révérend Père & très cher visiteur, qui le connoît tout comme moi, me démente. Pour moi, si je puis vous être de quelque utilité, ou à vôtre second, je m'offre en entier, soit à vous fournir des mémoires, soit à vous communiquer diverses pièces de monnoies & inscriptions que j'ai sur Narbonne & les lieux circonvoisins. L'intérêt que je prends à vôtre ouvrage, joint aux sentimens que je vous ai voiié dès vôtre dessein conçu, m'ôtent depuis longtemps à moi même & me rendront à jamais, mon révérend Père , le plus humble & le plus affectionné de vos confrères.

Agréés que nôtre révérend Père visiteur trouve ici les preuves de mon éternel souvenir, & si vous avés occasion de le voir, je vous prie de lui en faire part. (Fonds de Languedoc, t. 190, fol. 47-48.)

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