Dom Lobineau ' à dom Vaissete
P. Ch. — Mon révérend Père, la manière dont vous proposez vos difficultés dans la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire, me prouve beaucoup mieux la bonté du choix que l'on a fait de vous pour travailler à l'Histoire du Languedoc que tout ce que j'en avois entendu dire d'avantageux. Je n'ay garde après cela de me flatter que l'expérience de quelques années m'ait mis en estât de pouvoir vous donner des lumières & en droit de me regarder comme vostre maistre. Je vous consulterois plus volontiers que je ne m'ingérerois de vouloir vous monstrer la route que vous devés tenir, & si vostre politesse vous f;ùt dire que j'affecte une modestie excessive, je ne puis mieux vous convaincre de la justice que je me rends à moi mesme, qu'en respondant de mon mieux à ce que vous me demandez. Vous trouverez mes lumières foibles, mais j'aime mieux en courir les risques, en vous obéissant, que de ne pas respondre à l'honneur que vous me faites.
Je dois vous dire premièrement que vous estes heureux d'avoir trouvé d'abord une si bonne & si ample moisson. Vous faites quelques difficultés sur le mérite des copies & vous demandez s'il ne seroit pas mieux de consulter les originaux; il les faudra consulter, si on peut en avoir la liberté & si ces originaux subsistent encore. Mais au hazard de ne pouvoir jouir des originaux, il ne seroit pas de la prudence de négliger les copies, quil est beaucoup plus aisé de transcrire que les originaux mesmes. Après cela le travail de collationner vos copies avec les actes originaux ne vous donnera qu'une peine légère.
Pour les sceaux, l'usage m'a appris qu'on s'y intéresse extrêmement. C'est pourquoi
' L'auteur de l'Histoire de Bretagne & autres de VHi$toire de la ville de Paris, commencée par ouvrages historiciues justement estimés, parmi les- dom Félibien. quels il faut me)itionner les trois derniers volumes
PIÈCES JUSTIFICATIVES. — CORRESPONDANCE. lyi*
il ne faut point les négliger. Je voi niesme que plus des trois carts du monde aiment les images; & véritablement elles frappent beaucoup plus que le discours. C'est la raison pourquoi je ne me suis dispensé de dessiner les sceaux, que lorsque je n'ai pas eu absolument le tems de le faire; j'en ai un grand nombre qui ne sont que descrits sans dessein, & ceux qui lisent ces descriptions me témoignent tous qu'ils auroient mieux aimé en avoir le dessein.
Pour ce qui est du choix des pièces, vous avez raison de vous estre persuadé qu'il vaut mieux se charger trop que de manquer de quelque chose d'essentiel. Tel acte vous paroitra aujourd'hui de nulle conséquence, que vous regretterez dans la suite; le choix dépend du plan que vous aurez pris. Pour nous, comme nos veuës embrassoient tout le général & le particulier, nous n'avons presque rien laissé en chemin qui meritast quelque attention, dont nous n'aions fait usage. Quelque longues que soient de certaines pièces de conséquence, comme traitez de paix ou d'alliance, instructions d'ambassadeurs, négociations, enquestes essentielles, &c., il faut s'armer de courage & escrire tout. Vous pouvez feuilleter les historiens de M. Godefroi ' & les autres livres historiques & généalogiques, accompagnez des preuves pour vous former à connoistre d'autant mieux quelles sont les pièces qui demandent d'estre données en entier.
Je ne vous dirai rien au sujet de Foix & du Roussillon; c'est à vous à voir quel parti vous avez à prendre là dessus; vous estes apparemment maistre de vostre plan. Vous rendrez sans doute un grand service au public, si vous joignez l'histoire de ces deux comtés à celle du Languedoc; mais ce n'est point à moi à vous dire si vous devez le faire ou non.
Pour ce qui est du nobiliaire, celui que j'ai dressé de la Bourgogne, par ordre de M' Ferrand ci-devant nostre intendant, m'a appris que dans les pays de droit escrit, les preuves de noblesse ne sont pas si précises que dans les pays de droit coustumier. Il doit cependant y avoir des règles pour distinguer Testât & la condition de chascun, dans quelque pays que ce soit, & je ne doute pas que vous ne soyez au fait de ce qui regarde le Languedoc. Si vous en entreprenez le nobiliaire, vous ne pourez vous dispenser de pousser vos recherches jusqu'à la dernière réformation de 1660 & de charger vos mémoires de tous les noms que vous trouverez avec quelqu'une de ces marques de distinction qui prouvent la noblesse. Le détail est grand, mais vous le trouverez utile dans la suite.
Quelque riches que soient les archives d'un seigneur, on les a bientost dépouillées, quand on ne prend que des notes des hommages, aveux, &c., des gentilshommes, ses vassaux. Il n'y a point de doute que quand vostre Histoire générale ne vous fournira plus rien pendant deux ou trois cens ans, on ne vous sçache bon gré de vous arrester à quelques affaires municipales & aux démeslez particuliers de quelques grandes maisons. Mais croiez vous que les archives de vos Estats de Languedoc & leurs registres ne vous puissent pas fournir de quoi joindre le iB' siècle au 16". Si les registres de nos Estats de Bretagne n'avoient pas été dérobez en i566, je ne doute pas que je n'y eusse trouvé bien des choses qui me manquent; car depuis iJÔy, ce qui reste de ces registres m'a extrêmement enrichi.
Je vous suis très-obligé des extraits c[ue vous m'avez envoyez & vous prie si vous trouvez quelque autre chose, chemin faisant, qui regarde ceste province, de vouloir bien en faire quelque notte à part & me le communiquer. Si je trouve quelque chose qui
' Dom Lobineau veut parler de l'un des mem- éditeur d'une foule de compositions historiques ou bres d'une illustre famille de savants, celle des de chroniques. Godefroy, Dînis, deuxième du nom, auteur ou
puisse vous estre utile, je ne manquerai pas de voiti le faire sçavoir. Montpellier au lieu de Montpensier, p. 219 de l'Histoire de Bretagne n'est pas une faute d'impression, c'est une beveiie de l'auteur mesme qui avoit cru pouvoir le dire après Mathieu Paris qui assure que Louis VIII est mort apud Montempessulanum. Je vous remercie de m'avoir découvert ceste erreur. Je vous prie de ne faire grâce à aucune autre. Je suis avec une estime singulière & un parfait respect, mon Révérend Père, vostre très-humble & trèsobéissant serviteur & confrère, Fr. Gui Alexis Lobineau, M. B. — Rennes, 14'" mars 1717. (Fonds de Languedoc, t. 187, fol. 37-38.)