Dom F. Au-^ières à dom Vaissete
P. Ch. — Je n'écris pas à vôtre révérence, ni aux autres amis de cette Province qui sont à Paris, parce que le désert où je demeure ne me fournit rien de considérable qui puisse contenter votre esprit.
Tant que j'aurai des bons mémoires, je travaillerai sur l'Histoire du Languedoc, & comme j'écris en historien, rangeant tous les faits selon l'ordre des temps, que je les joints les uns aux autres, que j'y mets quelquefois des réflexions politiques, &c., & que je les escrits d'une manière à rendre le lecteur curieux d'en voir la suite & la fin, le R. P. Devic & vous n'aurez d'autre peine que d'y insérer les faits que je n'ay pu sçavoir & d'en rendre le stile plus françois. J'en suis actuellement à la funeste fin de M. de Montmorenci & j'ay résolu de finir à la mort de Louis XIII, parce qu'on ne permettra pas
PIÈCES JUSTIFICATIVES. — CORRESPONDANCE. lyS*
d'imprimer tout ce qu'on doit dire de Louis XIV, & que si on ne l'imprime pas, on nous blâmera de ne l'avoir pas écrit.
On m'a écrit que Vos Révérences trouvent à Paris tant de choses sur l'Histoire du Languedoc que je crains de ne voir jamais la fin de vos collections ni de cette histoire & qu'on ne la remplisse de minuties & de petits faits qui seroient peut être bons pour l'histoire d'une ville, d'une congrégation & d'une famille, mais qui ne doivent pas entrer dans une histoire générale du Languedoc & qui dégoutteroient les lecteurs par la multitude de ses volumes. Dans ce que j'ay escrit il y a de quoi faire deux gros volumes, aussi grands que ceux de Mezeray in-folio; & que sera-ce quand on y aura joint les collections de dom Marcland & les vôtres & de plus les pièces originales pour justifier les faits. Il est à craindre qu'en voulant tout amasser on ne fasse un amas désagréable.
Je crois que vous devez [mentionner] principalement les faits considérables qui n'ont jamais été imprimez, comme les conciles de ce pais, les assemblées politiques, les traités des ligues, guerres & paix, les batailles, les sièges avec les noms de ceux qui y ont eu part, surtout les noms des seigneurs, des nobles, sçavans & autres personnages illustres, ecclésiastiques, séculiers, magistrats & docteurs qui ont paru dans chaque siècle, avec les noms de leurs ancestres & successeurs. Il faut faire un nobiliaire pour chaque siècle.
Je crois avoir cessé de parler des comtés de Foix, Quercy, Rouërgue, Armagnac, Comminges, &c., au tems du roy Charles sept, & longtemps avant, de celuy du Roussillon. Maintenant si cela ne vous détourne pas beaucoup, vous pourries ramasser ces mémoires & ceux de Guienne & de Gascogne qui serviroient a faire l'histoire de ces provinces.
J'ay parcouru, cplligé & colligerai ce qui est dans les registres des Etats du Languedoc jusques en 1643; aussi vous pourries vous dispenser de ce travail, comme aussi de faire des coppies des titres pour l'inquisition contre les Albigeois & des traités faits durant les guerres des Huguenots; tout cela est fort commun, mais vous devés ramasser les faits importans qui y sont rapportés & citer les actes d'où vous les aurez pris & les lieux où sont conservés ces actes.
Il ne faut pas manquer à faire dessiner les sceaux, armoiries, portraits,. &c., des personnes illustres de ce pais, quand vous en trouverez, surtout des comtes & vicomtes anciens, des gouverneurs de la Province & des places, des séneschaux de Toulouse, de Carcassonne & de Beaucaire; le nom & la suite & la généalogie de tous, & vous souvenir du mémoire que je vous envoyai pour les anciens habitans du Languedoc.
J'ay coppié peu de titres, mais j'ay toujours citté ceux dont j'ay tiré des faits, & on poura en faire aisément des extraits, s'il est nécessaire. Je crois que le P. dom Marcland & vos Révérences devriez avoir fait de mesme & cela auroit fort avancé le travail de cette Histoire. Il ne faut pas s'imaginer que pour être élevé en dignité, on connoisse mieux que les autres comment il faut composer un ouvrage.
Si vous voulez m'envoyer un extrait des faits que vous avez trouvés dans tous ces titres & vos découvertes sur la chronologie, je les confronsterois avec mes mémoires, & pourrois mieux juger de leur utilité ou inutilité & en cas de besoin, les insérer en leur place, comme venant de vôtre part; ce qui diminueroit ensuite votre travail; vous en ferés ce que vous jugerez à propos.
Puisque vous avez tant de mémoires des maisons de Foix & de Carcassonne, je vous prie de bien examiner de qui étoit fille Almodis ou Adelmodis', épouse de Pons, troi-
' Voir, au sujet de cette Almodis ou Adelmodis, VHistoire générale Je Languedoc, tome III, passim & table de ce même volume.
siènie comte de Toulouse, au xi' siècle, duquel elle eust trois enfans, Guillaume Raymond de Saint Gilles & Hugues dit de Lésignan. Catel dit qu'elle étoit fille du comte de la Marche; Honorât Bouche écrit qu'elle étoit fille de Guillaume, comte d'Arles & sœur de la reine Constance; les Espagnols & Catalans, sur de bons titres, la font fille d'un comte de Carcassonne; ce que je crois plus certain, parce que sur ces titres, ses enfans, comtes de Barcelone, se firent céder les comtés de Carcassonne & de Rasés. Je luy assigne pour père Raymond, comte de Carcassonne, & pour mère Amélie, fille du vicomte Amelius; pour premier mari, le comte de Poitou, pour second, le comte de Toulouse, & pour troisième, le comte de Barcellone. D'autres luy donnent pour époux le comte de Lésignan & encore celuy de Provence. Votre Révérence pourra par les mesmes titres de Carcassonne & de Foix découvrir en quel tems & par quelle voye les vicomtes de Carcassonne & de Bésiers devinrent vicomtes d'Albi, d'Agde & de Nismes, & en donner avis à celuy qui sera toujours avec un respectueux attachement, mon très Révérend Père, votre très humble & très affectionné serviteur & confrère. — Fr. P. Auzières. — AS' Guilhem, le 4 juillet 1718. — P. S. Je vous prie de présenter mes respects à dom Montfaucon, dom Bonnecaze, dom Antoine Laprade, & à dom Cl. Devic, pour lequel j'ay une parfaite considération. (Fonds de Languedoc, t. 182, fol. 48.)