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LES COLLABORATEURS ET LES PROMOTEURS DE CET OUVRAGE

INTRODUCTION HISTORIQ.UE'

Projet d'une Histoire de la Province. — Ce travail est confié aux bénédictins de Saint-Maur. Premiers collaborateurs désignés, les PP. Auzières & Marcland. [1708-1714.]

LES monuments qu'a élevés le génie de l'homme, sous l'inspiration de la science, de la poésie ou de l'art, 8t que les générations se sont transmis d'âge en âge, réveillent les plus intéressants, les plus nobles souvenirs qu'aient enregistrés les annales des nations. Le livre qui fait l'objet de la présente publication est une de ces créations les plus remarquables, 8c sous ce rapport, l'histoire de ses origines & des travaux dont il est le résultat mérite d'être connue. Nous allons donc essayer de retracer la biographie des auteurs de ce livre 8t celle des hommes généreux sous les auspices desquels ils l'écri-

' Les documents manuscrits dont nous nous sommes servis dan» cette Introduction, sont :

i" Les lettres adressées à dom Deric, dom Vaissete & dom Bourotte, contenues dans les tomes i 82, iS.'î, 184, i85, 186 & 187 du fonds de Languedoc, à la bibliothèque nationale.

2° Le tome 1 81 intitulé : Notes & Extraits, 1612- 181 3, même fonds, renfermant le dossier personnel de dom Vaissete, réuni par dom Malherbe, avec quelques pièces concernant ce dernier & dom Soulaire,

Introd.

Le tout provenant de la vente des papiers des bénédictins faite à la bibliothèque du roi par dom Malherbe en i823.

3" Les papiers de dom Bourotte déposés aux archives nationales sous la cote 290

4" Quelques lettres & pièces conservées aux archives de la mairie de Gaillac, à la chambre des notaires de Toulouse & chez les descendants ou amis de la famille Vaissete qui ont bien voulu nous les communiquer 8c nous en laisser prendre copie.

i8* INTRODUCTION HISTORIQUE.

virent, & dire dans quelles circonstances il se produisit au milieu du mouvement littéraire du siècle dernier.

C'est aux États généraux de Languedoc que revient l'honneur d'avoir conçu l'idée & d'avoir assuré l'exécution d'un ouvrage, qui suffirait à lui seul pour rendre impérissable la mémoire de cette illustre & patriotique assemblée. Non contents d'avoir doté la Province d'établissements utiles, de l'avoir sillonnée de routes &. de canaux, vivifiée par les encouragements donnés à l'agriculture, à l'industrie Si au commerce, d'avoir été pendant des siècles les gardiens vigilants de ses franchises & de ses prérogatives, les dispensateurs économes & intelligents de ses finances, les États voulurent aussi qu'elle possédât un corps d'annales digne d'elle & rappelant à la postérité les événements qu'avait vus s'accomplir un passé long & souvent glorieux. Ils en confièrent la rédaction à des hommes passés maîtres dans l'art des recherches historiques, érudits consommés, dont le savoir est devenu proverbial, aux bénédictins de la congrégation de Saint-Maur. Ils contribuèrent pour leur part à cette grande entreprise en pourvoyant avec munificence aux trais qu'elle occasionna, à l'entretien des religieux qui en furent chargés, en leur prodiguant les encouragements & les récompenses, en les couvrant d'une constante & efficace protection.

Le dix-huitième siècle se levait sur le déclin du règne de Louis XIV5 c'était le moment où la France achevait de s'épuiser dans sa lutte contre l'Europe coalisée pour lui disputer la succession d'Espagne; le Languedoc était agité par les troubles qu'avait suscités l'insurrection religieuse des montagnards des Cévennes. Malgré les préoccupations Se les embarras de cette situation, accrus par les rigueurs inaccoutumées d'un interminable hiver, par la ruine du commerce & la détresse générale ', les États, piqués d'émulation par le succès qu'avait rencontré partout dans le royaume l'Histoire de Bretagne^, résolurent d'enrichir la Province d'une production analogue. La proposition leur en fut faite par M. Charles le Goux de la Berchère, archevêque de Narbonne, & en cette qualité, président perpétuel, ou, comme on disait alors, président-né de ce corps politique. Inspirateur de ce projet, M. de la Berchère a le droit de nous arrêter ici quelques instants que nous emploierons à le présenter à la respectueuse curiosité du lecteur.

Sa naissance le rattachait à l'une des plus anciennes & des plus riches maisons de la Bourgogne, dans laquelle était héréditaire la charge de premier président du parlement de Dijon. Son père Pierre, baron de Toisy & de Sypierre, comte de Rochepot, marquis d'Inteville 3, d'abord pourvu de cette charge, venait de passer avec le même titre à celui de Grenoble. C'est en

' On peut voir le tableau des souffrances qui ' Par dom Guy-Alexis Lobineau, de la congréga-

affligeaient à cette époque le Languedoc dans le tion de Saint-Maur; 1707, 2 vol. in-folio,

discours prononcé par M. le Goux de la Berchère ' Voir l'oraison funèbre du premier président

à l'ouverture des Etats de 1709; imprimé in-4° de Pierre, écrite en latin par Laurent Crozat, de Va-

8 pages. Bibliothèque nationale, catalogue im- lence. In-i 2. Grenoble, 1654. Bibliothèque natio-

primé, Lk 14, n. iiS. nale, catalogue imprimé, Ln 27, n, io65o.

cheminant pour aller rejoindre son mari dans ce nouveau poste, que madame de la Berchère, surprise par les douleurs de l'enfantement, mit au monde le futur primat de la Gaule Narbonnaise. La mort du président, survenue quelque temps après, la lit rentrer à Dijon, dans le sein de sa famille, & lui laissa le soin de diriger l'éducation du jeune Charles 8c ses premiers pas dans la carrière de la vie ; elle s'en acquitta avec la sollicitude d'une mère aussi éclairée que tendre. Dès qu'il eut atteint l'âge de quinze ans, elle le conduisit à Paris & le plaça au collège d'Harcourtj il y fît deux années de philosophie, qui furent couronnées par le grade de docteur en Sorbonne. Sa constante application à l'étude, sa vie réglée 8c austère dénotaient en lui une vocation décidée pour l'état ecclésiastique; il entra au séminaire de Saint-Sulpice, alors dirigé par M. Tronçon. Dans cette pieuse maison son goût pour la retraite 8<. la prière, son amour des saintes lettres se développèrent de plus en plus, 8c pour s'y livrer tout entier il songea à embrasser la vie monasMque. Il s'ouvrit de ce projet à son supérieur; mais M. Tronçon 8c M. le Camus, évêque de Grenoble 8c depuis lors cardinal, l'en détournèrent, en l'engageant à rester dans le monde 8c à y consacrer ses talents au service de Dieu 8c de l'Église. Nommé, grâce au crédit de sa mère, aumônier du roi, il accompagna Louis XIV dans ses campagnes de Flandre; sa piété, sa modestie 8c son exactitude à remplir les devoirs de son ministère le firent distinguer par le monarque qui lui donna, en 1677, l'évêché de Lavaur. Dans ce diocèse le protestantisme avait détaché un grand nombre d'âmes de l'unité catholique ; le prélat les y ramena par ses bonnes 8c douces exhortations. En i685 il obtint l'archevêché d'Aix; mais les difficultés qui divisaient en ce moment la France 8c la cour de Rome retardèrent l'expédition de ses bulles. Pendant les quinze mois qu'il passa dans la capitale de la Provence, 8c qu'il administra le diocèse sous le titre de vicaire général du chapitre, sa présence y fut signalée par le bien qu'il fit en pacifiant les démêlés que son prédécesseur, le cardinal Giraldi, avait eus avec le parlement d'Aix 8c les autres cours judiciaires, en interposant sa prudente médiation, comme président des États de Provence, entre la cour 8c le peuple.

A la mort de M. de Serroni, archevêque d'Albi, en 1697, il fut choisi pour le remplacer. En lyoS, Narbonne ayant perdu son chef spirituel, le cardinal de Bonzi, le roi qui appréciait les vertus apostoliques de M. de la Berchère, son caractère droit 8c ferme, tempéré par un esprit de modération 8c de bienveillance, 8c son mérite comme savant, lui confia ces importantes fonctions'. Elles étaient à la fois religieuses 8c politiques ; au primat de la Gaule Narbonnaise appartenait de droit la présidence des États de Languedoc, mission aussi honorable que délicate 8c périlleuse à remplir par la difficulté de concilier

' Ces détails biographiques sur M. de la Berchère (année i 778) de l'Histoire de cette académie, ainsi

sont extraits de son Eloge histori<jue, composé par que de trois oraisons funèbres publiées en 1730.

M. Gauteron, membre de la Société des sciences Bibliothèque nationale, catalogue imprimé, Ln 27,

de Montpellier, & inséré dans le tome II, p. 78 section biographique, n'" 10646, 10647 & 10648.

les intérêts sans cesse en conflit de la Province & de la royauté. Personne n'était plus capable que M. de la Berchère de s'acquitter dignement du double devoir qui lui était imposé; il était entouré de l'estime & de la considération universelles, & il en eut une preuve, quelques années plus tard, lorsque, en lyiS, il fut appelé à présider l'assemblée générale du clergé de France & à haranguer le roi ' à l'occasion de son avènement.

Dans la séance des États du 24 janvier 1708 il leur présenta sa motion relative au projet d'une Histoire de Languedoc ^ elle fut accueillie avec acclamation 8c de vifs remercîments ; en même temps on le pria de prendre toutes les mesures nécessaires pour la réalisation de ce projet aussi honorable qu'avantageux, & il fut décidé que cette délibération serait imprimée & que les exemplaires en seraient distribués dans toute la Province^.

M. de la Berchère s'occupa aussitôt de remplir son mandat; il rendit compte aux Etats de ses premières démarches dans la séance du 24 janvier de l'année suivante : il leur apprit qu'il avait cru ne pouvoir mieux faire que de recourir à la congrégation des bénédictins de Saint-Maur que recommandaient le succès récent de l'Histoire de Bretagne & une connaissance approfondie des anciens titres ; qu'il avait demandé au supérieur général des religieux capables de répondre aux vues des États, & que celui-ci avait promis d'en envoyer au plus tôt un certain nombre dans la Province. L'archevêque d'Albi, se rendant l'interprète des sentiments de l'assemblée, remercia le président des soins qu'il s'était donnés & le supplia de les continuer.

Les deux cénobites sur lesquels tomba le choix du père général étaient dom Pierre Auzières & dom Antoine-Gabriel Marcland. Le premier, né à Montpellier en i65o, avait fait profession à l'âge de vingt ans dans l'abbaye de Saint-Melaine de Rennes, le i3 juin 1670; il s'était élevé par son mérite aux dignités du cloître ^ & comptait en ce moment cinquante-neuf ans; le second, dom Marcland, natif de la Chaise-Dieu, dans le diocèse de Clermont, avait prononcé ses vœux à Saint-Augustin de Limoges, le 2 octobre i65g, à peine âgé de dix-sept ans. Suivant un des biographes de la congrégation de Saint-Maur, dom Tassin, « Marcland y soutint toute sa vie l'honneur de « sa pieuse famille par la bonne odeur de ses vertus St par la beauté de son « esprit; il avoit professé avec beaucoup de succès la philosophie & la théologie " dans la province de Toulouse Si y avoit gouverné, en qualité de prieur, les » monastères les plus considérables"*. » Dans la même séance, les États accordèrent aux deux religieux une rémunération annuelle dont le chiffre, qui nous

' Louis XV, qui, âgé de cinq ans, venait de suc- Paris, même année. In-4" de 7 pages. Bibliothèque

céder depuis quelques mois à Louis XIV, sous la ré- nationale, catalogue imprimé, Lb 38, n. 62.

gence de Philippe d'Orléans. Le discours de M. de " Délibération des Etats de Languedoc pour faire

la Berchère a été publié sous le titre de : Harangue travailler a l'Histoire de la Province. Voir Pièces

faite au Roy sur son avènement à la couronne & sur justificatives, 2*" série, n. 1.

la mort du Roy son hisaïeul, par Monseigneur l'Ar- ' Dom Tassin, Histoire littéraire de la congréga-

chevéque de Narbonne, président de Vassemhlée gêné- tion de Saint-Maur, In-^", 1776; p. 72.'), il. 1.

raie du clergé, le mardy ?> septembre de l'année 171.0. * Jhid.

est inconnu, fut très-probablement le même que celui de la pension dont jouirent hïurs successeurs, c'est-à-dire de mille livres à partager entre eux par moitié; il fut aussi résolu qu'un tonds serait fait pour subvenir aux frais des recherches à entreprendre dans les archives Se les bibliothèques, des copies & des voyages '. Auzières & Marcland ne tardèrent pas à se mettre en route; ils employèrent cinq années à visiter les bibliothèques & à faire des extraits de tous les ouvrages imprimés où ils pouvaient trouver des indications avant trait à leur sujet; ils consultèrent aussi, à ce qu'il paraît, les registres des délibérations des États. Mais il restait à exécuter le plus essentiel de leur tâche, le dépouillement des archives qui recelaient tout ce qu'il y avait d'inédit & de neuf; l'archevêque de Narbonne, en sa qualité de primat & de président des Etats, avait rendu une ordonnance destinée à leur en ouvrir partout l'accès^. Au lieu d'en profiter 81 d'accomplir cette partie préalable 8c fondamentale de leur programme, nos deux religieux la négligèrent comme s'ils n'en comprenaient pas même la nécessité & l'importance. Telle fut du moins l'impression de M. de la Berchère qui, augurant mal de l'avenir 8t du succès de leurs efforts, ne put leur dissimuler ses craintes 8c son mécontentement. Dès lors la mésintelligence se glissa entre eux 8c le prélat, 8c bientôt elle dégénéra en récriminations réciproques^. L'archevêque porta ses plaintes au supérieur général de Saint-Maur, le P. Charles de l'Hostallerie, en réclamant de lui la nomination de nouveaux collaborateurs. Cette demande était assez embarrassante : l'âge, les vertus des PP. Auzières &c Marcland, le travail considérable qu'ils avaient déjà exécuté méritaient des égards; il devenait impossible de les congédier brusquement. D'un autre côté, le père général tenait à ne point désobliger M. de la Berchère : il prit un moyen terme; il laissa Auzières 8c Marcland continuer leur besogne séparément, Se lui donna deux autres religieux, dom Devic"* 8c dom Vaissete. Mais tandis qu'il faisait cette concession

' Voir la Lettre du P. Auzières à dom Vaissete, cations de la Société archéologique de Montpellier,

du 28 octobre 171Ï; Correspondance, n. 1. 21'" livraison, i85i. In-4", Montpellier). Mais

' Cette ordonnance, rendue le ri mars 1712, en dans cette Histoire même, sur le frontispice, & à

exécution de la délibération des Etats du 24 jan- la signature de la Dédicace aux Etats, on lit De Vie

vier 1708, prescrivait aux archevêques 8c évéques de en deux mots séparés. Il semble que ce religieux ait

la Province, aux chapitres métropolitains, cathé- cherché à s'anoblir, tandis que dom Vaissete a fait

draux & autres, aux abbés, prieurs & monastères, à tout le contraire en supprimant la particule qu'il

tous seigneurs spirituels & temporels, aux maires, avait incontestablement le droit de placer avant

consuls & magistrats des villes, de communiquer son nom & en signant : Joseph Vaissete au lieu de :

aux religieux bénédictins, porteurs de ladite or- Joseph de Vaissete. Nous avons respecté la forme

donnance, les actes, titres & documents qui étaient de ces noms partout où nos deux auteurs les ont

en leur pouvoir. Pièces justificatives, z'' série, n. 3. inscrits; mais dans notre Introduction nous avons

' Lettre précitée du P. Auzières. cru devoir rétablir la véritable orthographe du

^ Nous transcrivons ce nom en un seul mot, en nom de Devic, par les mêmes raisons qui ont déter-

nous guidant d'après la signature habituelle de dom miné M. Eugène Thomas. Nous avons aussi con-

Devic, qu'on rencontre notamment au folio 101 serve au nom de dom Vaissete la forme archaïque

du t. 181, fonds de Languedoc, à la bibliothèque sous laquelle il l'a écrit; l'orthographe moderne

nationale. C'est l'orthographe adoptée aussi par exigerait que la pénultième qui porte l'accent to-

M. Eugène Thomas dans son Introduction hiblio- nique fût frappée d'un accent grave ou suivie de

graphique à l'Histoire générale de Languedoc fPubli- deux t consécutifs.

apparente, il encourageait sous main dom Marcland à tenir bon en dépit des États Si malgré la suppression de sa pension. Cette approbation tacite finit même par se changer en une protection déclarée, puisque, dès 1720, l'on voit Marcland, dans le prospectus ou Projet imprimé de son livre', inviter ostensiblement les personnes qui auraient des renseignements ou des pièces à lui communiquer, à les envoyer au père général, à l'abbaye Saint-Germain des Prés. Il y a tout lieu de croire que ce fut là une des causes des tracasseries qu'éprouva dans la suite dom Vaissete Se dont il sera question plus loin^.

Sa supériorité réelle sur celui qui se déclarait ainsi son rival, supériorité qui devait plus tard se révéler d'une manière si éclatante, avait été pressentie par M. de Narbonne, Se ce n'est pas un des moindres mérites du prélat que d'avoir deviné en lui le digne historien du Languedoc Se d'avoir énergiquement maintenu son choix. Mais en faisant paraître leur premier volume, les deux nouveaux collaborateurs, obligés d'expliquer au public la retraite d'Auzières Se de Marcland , ont été amenés par convenance Se pour sauvegarder l'honneur littéraire de la congrégation , à alléguer de tout autres motifs que ceux qui étaient réellement en jeu ; ils ont prétexté le grand âge de leurs devanciers, les fonctions claustrales que ces bons vieillards avaient à remplir. Les lettres familières échangées entre eux, à cette époque, ne laissent aucune incertitude sur les véritables motifs >, Se leur langage est tout différent de celui qu'ils tiennent dans leur Préface, lorsqu'ils nous disent officiellement'^ :

« Deux religieux de mérite Se très-capables de cette entreprise ils tra-

« vaillèrent séparément dans la Province pendant plusieurs années'', Se après (i avoir tiré des difféientes bibliothèques tout ce qu'ils crurent utile à leur i( dessein, ils dressèrent des mémoires assez considérables. Mais leur âge déjà « avancé ou leurs emplois ne leur aiant pas permis de continuer leur travail « Se de se charger de celui des archives, qui étoit le plus essentiel, nous « fûmes substituez à leur place. »

C'est sur ce fonds incomplet que les PP. Auzières Se Marcland s'essayèrent,

' Projet de l'Histoire Je Languedoc , dans nos la Province, par dom Devic & dom Vaissete, in-

Pi'eces justificatives, z'' série, n. 5, p. i o de l'ori- séré in extenso dans le procès-verbal de la séance

ginal imprimé. du 24 janvier 1722 & reproduit par M. Eugène

' Lettre de dom Vaissete au chapitre général Thomas sous le n. 1 de ses Pièces justificatives,

de l'ordre, en date de 1725 ou 1726; Correspon- p. 493, on retrouve cette phrase avec cette va-

iance, n. 3o. riante : « Deux religieux qui travaillèrent inutilc-

' Voyez dans la Correspondance les lettres écrites ment dans la Province pendant plusieurs années. »

de 1715 à 1726, n"" 1 à 3o. C'est faute d'avoir Le mot inutilement est une inconvenance que dom

connu ces lettres que M. Eugène Thomas (Introd. Devic & dom Vaissete ne se seraient jamais per-

hihliogr. p. 370 & 376) a répété le thème de con- mise en parlant de leurs confrères dans un mé-

vention accrédité par les Bénédictins. moire rédigé pour être lu dans une assemblée

■• Tome I de V Histoire générale de Languedoc, publique. Le texte, dans les registres des États

édition originale, p. vu j cf. dom Tassin, Histoire conservés à Toulouse, porte utilement, ce qui est

littéraire de la congrégation de Saint-Maur, f. 725. la vraie leçon; dans leur Préface, les Bénédictins

' Dans le Mémoire a Nosseigneurs des Etats de ont mis séparément.

chacun de son coté, à broder le canevas de leur rédaction. Eux-mêmes nous apprennent qu'ils avaient conduit leur récit presque jusqu'à ces derniers temps, & qu'ils le considéraient comme parvenu à l'extrême limite qu'ils s'étaient fixée. Ces deux ouvrages ne nous sont point parvenus, mais nous pouvons nous en former une idée par les mémoires où ils ont exposé leur plan 8c leurs vues, & dans lesquels ils nous fournissent un échantillon de leur méthode d'investigation 8c de leur style'.

Le programme du P. Auzières a cela de remarquable pour nous aujourd'hui, qu'il manifeste l'intention de l'auteur de placer en tête de son ouvrage un tableau de la géographie physique, politique 8c administrative de la Province, intention partagée par dom Marcland, 8c que dom Vaissete adopta^ pour la réaliser dans une publication ultérieure, sa Géographie historique^ il est juste toutefois de reconnaître que la conception primitive de ce tableau appartient au P. Auzières. Passant ensuite à la partie principale de son oeuvre, à l'histoire de la Province, il en signale les faits les plus saillants qu'il s'était appliqué, à ce qu'il nous assure, à disposer dans un ordre chronologique rigoureux. Mais la division par grandes périodes, entrevue par dom Marcland, 8c si nettement tracée par dom Vaissete, n'apparaît que très-contusément dans le programme d'Auzières. Il nous dit qu'il s'était arrêté au seizième siècle, 8c avait déjà écrit de quoi remplir deux volumes in-folio, sans compter les Preuves. Le premier comprenait la portion de l'histoire provinciale, qui s'étend depuis les temps les plus reculés jusqu'à la guerre des albigeois, 8c de là jusqu'à la réunion du Languedoc à la couronne (1271)5 il correspond ainsi aux trois premières divisions 8c à autant de volumes de dom Vaissete. Le tome second d'Auzières était consacré à l'intervalle écoulé depuis 1271 jusqu'à 1700, 8c par conséquent aurait ainsi embrassé les cinquante-sept premières années du règne de Louis XIV, que dom Vaissete n'a point entamé ; peut-être l'abondance des matières aurait-elle comporté un troisième volume. Le travail de la mise en ordre 8c de la rédaction était déjà presque achevé; seulement le style en était imparfait, il avait besoin d'être poli. L'auteur l'avoue ingénument, en s'excusant sur son inexpérience du beau langage, sur la nécessité de ne pas perdre un temps précieux à la recherche des finesses grammaticales, se soumettant d'avance à une révision générale, lorsque le P. Marcland lui communiquera ce qu'il aura découvert en particulier. Il s'était borné, ajoute-t-il, à rassembler les passages qu'il avait rencontrés dans les livres imprimés, les faits qu'il avait relevés en compulsant les registres des Etats; il n'avait point encore touché aux archives.

Marcland était beaucoup plus avancé, si l'on en juge par son Projet; ses

' Idée du travail (ju'a fait Fr. Pierre Auzières ' Lettre de M. de Joubert, syndic général de la pour servir a composer l'Histoire du Languedoc, dans Province, à dom Vaissete, du |3 août 1716; Cornos Pièces justificatives, z' série, n. 4, & Projet de respondance, n. 38. — M. de Joubert annonce à l'Histoire du Languedoc, par le P. Gabriel Marcland, dom Vaissete qu'il a plusieurs renseignements à lui ihid. n. ."). transmettre au sujet de la Description de la Province.

jalons chronologiques sont déjà posés, quoique à des distances qui ne sont pas tout à tait exactes; il admet dans l'histoire du Languedoc cinq grandes périodes « lesquelles, dit-il, quoique inégales par le nombre des événemens, « ne le seront pas pour la durée qui sera d'environ cinq cens ans pour cha- « cune, ni pour la singularité des faits, ils sont tous remarquables. Les Celtes « & les Tectosages paroîtront les premiers sur la scène, & s'y feront admirer « par leur valeur Se par leurs conquêtes. Les Romains devenus les maîtres du « pays ouvriront la seconde. Se s'y feront haïr par leur orgueil & par leurs « extorsions. L'entrée des Visigoths commencera la troisième; ils s'y feront « aimer par la douceur de leur gouvernement, & regretter, quand après un « règne de trois cens ans, ils feront place aux Sarrasins, lesquels en seront « chassez par les quatre premiers rois de la seconde race, qui comme les Visi- « goths feront les délices de la Province, ce qui nous conduira aux comtes, <c lesquels rempliront la quatrième, qui finira sous le règne de Philippe le Il Hardi, par la réunion immédiate de presque toutes ces comtez en sa main, « qu'il a transmis avec sa couronne aux rois successeurs, & à Louis XV heu- » reuseraent régnant ' . »

La comparaison de ce mode de division avec celui qu'a fait prévaloir dom Vaissete, nous montre que Marcland assignait à la période ancienne de notre histoire, période que dom Vaissete a circonscrite entre le second siècle de Rome & l'extinction du royaume d'Aquitaine^, vers la fin du neuvième siècle, un développement disproportionné avec la rareté ou l'obscurité des souvenirs qui nous en sont restés; tandis que la quatrième période de l'auteur du Projet, depuis l'avènement des comtes de Toulouse jusqu'à la réunion du Languedoc à la couronne, & la cinquième, depuis cette réunion jusqu'à l'époque moderne, exigeaient, à cause de la multiplicité & de l'importance des événements, de l'abondance & de la nouveauté des documents, un cadre beaucoup plus vaste qu'il ne l'imaginait, faute d'avoir étudié les archives.

Si nous poursuivons cette comparaison, qui fait ressortir l'infériorité relative du plan de dom Marcland, nous verrons que ses deux dernières divisions, la quatrième 5c la cinquième, ont pu en fournir à dom Vaissete quatre Si un pareil nombre de volumes. Ces quatre divisions sont :

' Projet Je l'Histoire Je Langue Joe , dans nos accordé une pleine & entière créance. L'érection

Pièces justificatives, z*" série, h. 5, p. 2 de l'original de l'Aquitaine en fief par les rois mérovingiens, la

imprimé. continuation du même ordre de choses pendant

' Dans la présente édition, les théories des Bé- la période carlovingienne, l'extension donnée au

nédictins sur l'état du territoire & la durée dvi duché de Toulouse, en y comprenant toute l'Aqui-

royaume d'Aquitaine ont été remaniées & changées taine, & par suite la parenté avec S. Guillaume de

complètement. Notre collaborateur, M. Mabille, Gellone, comte de Toulouse, de la plupart des chefs

confirmant les arguments qu'avait fait valoir un qui ont gouverné l'Aquitaine & la Septimanie, ce

habile & savant critique, feu M. Rabanis, a achevé sont là des hypothèses gratuites qui ont introduit

de prouver la fausseté de la célèbre charte d'Alaon la perturbation dans les récits des Bénédictins. On

(Voyez sa Note rectificative, t. II, p. 196-204), doit savoir gré à M. Mabille d'avoir rétabli l'ordre

charte qui a surchargé l'histoire du huitième siècle & la clarté dans l'histoire, jusque-là confuse &

de personnages apocryphes & d'événements imagi- ténébreuse, de cette période de nos annales. (Voyez

naires, & à laquelle dom Devic & dom Vaissete ont sa seconde Note rectificative, ihiJ. p. 267-323.)

a. Le temps pendant lequel le Languedoc indépendant tut gouverné par les comtes de Toulouse St leurs feudataires, depuis le commencement du neuvième siècle jusqu'aux débuts de l'hérésie des cathares ou albigeois, & la condamnation de ces sectaires par le concile de Lombers en ii65 (tome deuxième).

b. La croisade des barons du Nord contre les populations du Midi, la ruine du Languedoc & la destruction de sa nationalité avec toutes les péripéties de ce drame émouvant, dont la durée n'est guère de plus d'un siècle, mais qui a suffi à dom Vaissete pour remplir tout un gros volume, — le troisième.

c. L'espace de cent soixante-douze ans, écoulés depuis l'annexion du Languedoc jusqu'à la dernière érection du parlement de Toulouse, en 1448, espace pendant lequel se déploie à nos yeux le spectacle des excès de l'inquisition triomphante, de la fusion graduelle & enfin complète du Midi avec le Nord, de la participation aussi active que glorieuse de la noblesse du pavs à la lutte contre les Anglais (tome quatrième).

d. Le laps d'un siècle 8c demi environ, qui nous reste à compter jusqu'à la mort de Louis XIII (1643), 81 qui fut témoin des guerres de religion, si désastreuses pour la Province, de la chute de l'antique féodalité à la journée de Casteinaudary, où furent dispersées les troupes de Gaston d'Orléans 8t qui livra à la hache implacable de Richelieu un héros, Henrv de Montmorency (tome cinquième 8c dernier).

Après avoir indiqué sommairement les cinq époques ou périodes qu'il a reconnues dans l'histoire du Languedoc, Marcland énumère successivement les faits qu'il juge les plus importants 8c caractérisques dans cette quintuple division. Plus d'une faute de détail lui échappe : erreurs historiques, incorrections grammaticales 8c autres petits péchés de ce genre, que dom Vaissete a trop bien relevés pour ne pas nous croire dispensés d'être aussi rigoureux que lui ; nous nous tairons aussi sur les ambitieuses figures de rhétorique Se les images à grand eftet dont Marcland affecte de rehausser son langage; à cet égard, la verve railleuse de son confrère ne l'a pas davantage épargné '.

Il termine son mémoire par un aperçu de sa description topographique. « Afin de mettre dans tout son jour, dit-il, l'histoire politique du Languedoc « dont nous venons de faire le plan, 8c d'en rendre la lecture plus agréable K 8c plus instructive, elle sera précédée, comme d'un flambeau, de l'histoire « naturelle 8c artificielle, c'est-à-dire, de ce que Dieu y a mis dans la création, « 8c de ce que l'industrie des hommes y a ajouté*. »

Qu'est devenu le manuscrit d'Auzières, quel a été le sort de celui de Marcland, dans les vicissitudes qu'a subies Saint-Germain des Prés? Ils ont disparu avec cette vaste 8c opulente abbaye, sur l'emplacement de laquelle tout un quartier de Paris a été bâti, Se dont les deux derniers débris, la vieille

' Observations sur le Projet de la nouvelle Histoire ^ Projet Ae V Histoire du Languedoc , par le P, Ga~

du Languedoc de dom Marcland , par dom Vaissete. ArieZ Marc/ani/, p. 9 de l'original imprimé. — Pièces — Pièces justificatives^ 2*" série, n. 11. justificatives, 2'" série, n. 5.

église Se le palais abbatial', sont restés seuls debout au milieu des démolitions récentes qui ont transformé l'aspect de la capitale. Ces manuscrits ont-ils été enlevés ou se sont-ils égarés dans la spoliation de cette sainte demeure par les commissaires de la Convention^ aux mauvais jours de 98?

Doiti Claude DevlcSC-iaUl Joseph Vaissete substitués aux PP. Auzières & Marcland. [lyiô.)

De ces deux fils de S. Benoît, 'con-^iés à reprendre de fond en comble la construction de l'édifice à laquelle s'étaient l\^pliquées les mains impuissantes de leurs devanciers, l'un, Claude Devic, étai't '>î.iié, & par le nombre des années, & par la date de son entrée dans la congrégàV.*^"» °^ P^*^ '^ notoriété que lui avaient value quelques essais littéraires. Le collab'3|^^^"' 4^^' devait le surpasser un jour 8c l'éclipser, Joseph Vaissete, n'était encor5.fi" ^'^ snnple étudiant en théologie. .,

Nous n'avons sur l'origine & l'enfance de dom Devic d'autres renseigrlf™^'^^^ que ceux que nous fournit l'un des registres de l'état civil conservés daî\^ archives de la mairie de Sorèze, petite ville appartenant jadis au diocèse. J^^ Lavaur. On y lit qu'il était fils de Jean Devic, maître-chirurgien de cett^ ville, & de Jeanne Ranc, mariés, Se qu'il tut baptisé^ le i5 janvier 1670. Une note consignée à la fin de ce même registre porte qu'il fut admis en 1682, à l'âge de douze ans, comme élève au séminaire que venaient de fonder à Sorèze les bénédictins pour l'éducation des enfants de la noblesse du pays'*. La notice que lui consacra dom Vaissete, lorsque la mort le sépara de lui en 1734, Se qu'il écrivit pour le Mercure de France, à la sollicitation de

' Le palais abbatial a été remanié intérieurement « la ci-devant abbaye de Saint-Germain des Prés,

pour l'approprier à des habitations particulières; u J'ai vu passer le cortège. En tête marchait une

mais sa façade, son escalier & son jardin subsistent <t escouade de force armée; suivaient des hommes

intacts. Cet édifice forme le n. i de la rue actuelle « portant des costumes sacerdotaux par-dessus leurs

de l'Abbaye. Le réfectoire de la communauté, avec « habits & rangés en deux files; au milieu, des

de vastes caves au-dessous, & sa voûte en bois (( femmes & des filles vêtues de blanc, avec cem-

élancée & très-hardie, se trouve au n. 12 de la « tures tricolores; 8c enfin, sur des brancards, des

rue Sainte-Marguerite, où il sert de magasin à un « calices, des ciboires, des ostensoirs, des candé-

marchand de porcelaines & cristaux. « labres, des plats d'or & d'argent & le coffre aux

' Dans les Mémoires des Sansoriy exécuteurs des « reliques tout couvert de pierres précieuses. Vehautes œuvres de la ville de Paris, ouvrage dans " naient ensuite un catafalque couvert dun drap lequel on découvre, sous la couche dont l'a recoii- <t noir & une musique qui jouait l'air de Malvert la main d'un badigeoniieur littéraire, cer- '< hrouk [sic). Ce butin vaut, dit-on, plus d'un tains matériaux authentiques, on lit, t. 4, p. 34.5. « million; mais ne pouvait-on le mettre dans les Journal de Charles-Henri Sanson : — « .'So brumaire. « coffres, sans lui faire traverser les ruisseaux i' u n La section de l'Unité a porté aujourd'hui à la ' Pièces justificatives, !"■ série, n. 1. t< Convention les dépouilles de la superstition de •• Ihid. n. 2.

INTRODUCTION HISTORIQUE. zf

Laroque, éditeur de ce journal, continue Se complète ces renseignements '. Obéissant à une précoce vocation, Devic entra tout jeune au monastère des bénédictins de la Daurade à Toulouse Se il y fit profession, le 25 octobre 1687, n'ayant encore que dix-sept ans. Après avoir enseigné avec distinction pendant quelques années la rhétorique à Saint-Sever, en Gascogne, dans un collège que les religieux de cette abbaye y avaient établi, il fut envoyé à Rome en 1701, en qualité d'assistant du P. Guillaume Laparre, procureur général de la congrégation auprès du Saint-Siège. Son caractère doux & affable, sa piété tolérante Se son savoir lui valurent de nombreuses Se illustres amitiés 5 le pape Clément XI, le fameux auteur de la bulle Unigenitus Se la reine de Pologne, Marie-Casimire, l'honoraient de leur bienveillance. En 1708, dom Laparre ayant été envoyé en mission en France, il le suppléa pendant son absence avec le titre de vice-procureur général. Au milieu des occupations que lui donnait son emploi, il trouvait encore le temps de cultiver les lettres, amour de sa jeunesse; il coUationnait les manuscrits du Vatican Se des autres bibliothèques de Rome pour ses confrères de Saint-Germain des Prés, Se leur envoya quantité de notes Se de mémoires. Ce n'est pas tout ; il traduisit en latin Se enrichit d'additions la Vie de dom Jean Mabillon , composée en français par dom Thierri Ruinart, Se publia k Padoue, en 1714, cette version^, sous les auspices du neveu de Clément XI, Alexandre Albani, plus tard cardinal, protecteur zélé Se libéral des lettres Se des arts, connu par sa magnifique collection de dessins Se de gravures, qui fut achetée, à sa mort, par Georges III, roi d'Angleterre. En 1715 Devic fut rappelé, sur sa demande, à Saint-Germain des Prés où nous allons le voir, pendant dix-neuf années consécutives, associer ses recherches à celles de dom Vaissete Se vivre avec lui dans la plus douce familiarité.

Sa participation au labeur commun de l'Histoire de Languedoc fut, dans les premières années, très-assidue ; il avait la haute main dans l'entreprise. C'est à lui que l'archevêque de Narbonne Se les svndics de la Province, chargés par les États de diriger l'exécution de l'ouvrage, transmettaient leurs communications Se leurs ordres. Les lettres écrites de 1713 à i73o, c'est-à-dire pendant la période de préparation du premier volume, sont, pour la plupart, Se les plus importantes, à son nom. Mais lorsque aux interruptions causées par les dérangements de sa santé délicate vinrent se joindre les distractions provenant des affaires dont il s'occupait volontiers Se des relations multipliées qu'il entretenait au dehors de son couvent, il finit par se relâcher peu à peu Se par abandonnera son collaborateur le plus lourd de la tâche. Après la publication du deuxième volume, elle retomba presque tout entière sur dom Vaissete, qui

' Voyez Extrait d'une lettre de M..., sur la mort Ru'marl, in latinum sermonem conversa a dom CI.

du R. P. dom Claude Devic, l'un des auteurs de l'His- Devic i Patavii, 1714. In-8". Réimprimé dans les Ve-

toire de Languedoc, dans nos Pièces justificatives^ tera analecta, sive collectio veterum aViquot operum &■

1"^ série, n. 19. opusculorum omnis generis, cum itinere Germanico &

' yita Jo. Maiillonii, ollm gallice scripta a TheoA. adnotationibus Jo. Maiillonii, &c. In-f'. Paris, 1 -ji'S.

mit au jour à lui tout seul les tomes III, IV £< V, & termina cet immense labeur; aussi son nom y est-il resté attaché presque exclusivement, tandis que celui de dom Devic est demeuré dans une sorte de pénombre & un oubli immérité. C'est sans doute à cette circonstance qu'il faut attribuer le manque d'informations dans lequel les contemporains de ce dernier nous ont laissés sur sa vie privée, comme aussi le soin avec lequel ils nous ont conservé les papiers personnels de dom Vaissete; ce n'est pas sans profit que nous allons maintenant les consulter.

Sa famille, très-ancienne dans l'Albigeois, avait été anoblie par l'exercice héréditaire de l'une des charges de judicature les plus considérables du pays, celle de procureur du roi au siège de Gaillac. Dom Vaissete a raconté dans une note autographe comment cette charge, achetée par son aïeul Guillaume en i638, passa à son père Jean-Géraud, qui à son tour la lui transmit à sa mort arrivée en 1710. Mais, s'étant fait religieux, il la vendit en 17 11 à son beaii-frère, M. Antoine de Combettes Caumon, avocat au parlement de Toulouse, lequel, au bout de six ans, la céda en 1715 à M. Fieuzet de las Tours, avocat à la même cour ' .

Jean-Géraud épousa Marie de Passemar de Bertoule, d'une famille de la noblesse d'épée, qui comptait dans ses degrés ascendants une fille naturelle de Henri IV. Jean-Joseph, plus tard dom Vaissete, était le septième des huit enfants issus de cette union. Sa sœur aînée, Jeanne, qui devint l'héritière de la fortune patrimoniale par l'entrée de son frère en religion, était née le 23 janvier 1677; elle avait neut ans de plus que lui. Elle fut mariée à M. Antoine de Combettes Caumon, par qui se fit l'alliance de la noble famille des Combettes avec celle des Vaissete^. Sa sœur puînée, Marguerite, épousa M. de Rivais de Paulyn, qui habitait Lavaur. Une troisième fille, Marie-Thérèse, fut chanoinesse de Saint-Augustin au couvent de l'Isle d'Albij enfin le huitième enfant, Barthélémy, embrassa la profession militaire. Jean- Joseph vit le jour le 4 mai i685, à Gaillac, presque en même temps que l'un des plus illustres savants orientalistes de ce siècle, le jésuite Gaubil. La maison qui abrita son berceau, située dans la circonscription de la paroisse Saint-Michel, subsiste encore & est la propriété de la famille Rest^. Des huit enfants de Jean-Géraud, six moururent prématurément à une date que nous ignorons; les deux qui prolongèrent assez avant leur existence furent Jeanne & notre historien.

Jean-Joseph fit ses études classiques à Gaillac; à l'âge de dix-neuf ans, en 1704, ses parents l'envoyèrent à Toulouse suivre les cours de la faculté

■ Voyez Note autographe de dom Vaissete , dans tenu à M. d'Autry de Sainte-Colombe, fut vendue

nos Pièces justificatives, \'° série, n. 20. par lui à Jean-Géraud de Vaissete. La femme de

' Voyez la Généalogie de dom Vaissete dressée celui-ci, à qui son fils Jean-Joseph la légua, la

par lui-même & autographe dans nos Pièces justi- transmit à sa fille Jeanne, par qui elle est passée

ficatives , 1"' série, n. 22, & le Complément de cette dans la famille de Combettes Caumon. Elle y est

généalogie, ibid. n. 2.'î. restée jusqu'en i 8 i o, époque où elle fut achetée par

' Cette maison, qui avait anciennement appar- M. Rest.

de droit. Sa première inscription sur les cahiers ou registres de l'université est du 2 juillet de cette année. Disciple assidu de Pierre de Campunaut, professeur en droits civil & canon , il fut reçu bachelier au bout de trois ans, le i5 juillet 1707. Après avoir complété son instruction par les leçons de Jean Duval , professeur de droit français, il obtint le grade de licencié' le i5 juin 1709, sur le vu d'un certificat de catholicité délivré par le curé de Sainte-Marie du Taur^.

Le certificat qui constate sa promotion à la licence, par bénéfice d'âge ^, fut visé au parquet du parlement par le procureur général 8c les avocats du roi, MM. d'Advisard , le Masurier St Tournier, contormément à l'édit de 16795 le même jour il prêta serment devant cette cour en qualité d'avocat, « à charge <i par luy de garder les ordonnances 8c de satisfaire aux arrêts des reglemens, « concernant les lectures 8c la décence des habits"*. » Dès qu'il eut complété par le titre d'avocat son éducation de juriste, il revint à Gaillac siéger à côté de son père, comme son substitut.

Son retour précéda de quelques mois la mort de Jean-Géraud. Ce triste événement, qui changea du tout au tout le cours de ses destinées, eut lieu le 4 avril 17 10. Son père, par un testament ^ daté du 29 mars 1709, l'avait institué son héritier général 8c universel, 8c à son défaut 8c au cas où madame de Vaissete, sa femme, survivrait à son fils, décédé sans enfants légitimes, il léguait à cette dernière son entière succession, avec la liberté d'en disposer comme elle l'entendrait. Devenu maître de son sort, Jean-Joseph prit tout à coup le parti de renoncer aux fonctions paternelles 8c de se vouer à la vie monastique. Cette résolution avait-elle été longuement mûrie ou lui vint-elle spontanément comme une soudaine illumination d'en haut? C'est là une confidence qu'il ne nous a pas faite &c à laquelle rien ne saurait suppléer. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne s'en était jamais ouvert à son père, puisque les clauses du testament de Jean-Géraud sont conçues comme si son fils était appelé à vivre dans le monde 8c prévoient même le cas d'un futur

' Les registres conservés aux archives de l'école ' Extrait des registres du parlement de Toulouse,

de droit de Toulouse portent qu'il fut reçu à Tuna- du zii juin 1709, dans nos Pièces justificatives^

nimité des suffrages. — Reg. de la chancellerie, 1" série, n. 9.

n. l'iy, commencé en août 1698 & fini en 1724, '' Nous devons la communication de ce testament

& reg. des actes de droit, n. 226, depuis janvier à M. de Combettes Labourelie, descendant collatéral

1703 jusqu'au dernier décembre 1715. de dom Vaissete dans la ligne féminine. C'est pour

' Certificats de Pierre de Campunaut, du lô juil- n'avoir point connu cette pièce, que M. Dumège

let 1707 & des |5 8c 25 juin 1709; de Henry [Notice sur dom Devic & dom Vaissete, t. 1 de son

d'Hauterive, chanoine de la métropole & chance- élition de l'Histoire générale de Languedoc , p. 22)

lier de l'université, du i5 juin 1709, & de Jean a prétendu que Jean-Géraud avait déshérité son fils

Duval, du 22 juin, même année; Pièces justificati- au profit de sa fille Jeanne, à cause du goiit bien

ves, i"série, n"' .'i, 6,7,8, &aux archives de l'école prononcé de celui-ci pour la vie monastique & de

de droit de Toulouse, registres précités 1 J7 & 226. sa ferme résolution d'entrer dans l'ordre de Saint-

' Il n'avait alors que vingt-quatre ans, & il en Benoît. Les faits donnent un démenti formel à cette

fallait vingt-cinq, l'âge de la majorité légale, pour supposition, aussi hasardée que tant d'autres que

obtenir le grade de licencié 8c être reçu avocat au M. Dumège a émises. parlement.

3o* INTRODUCTION HISTORIQUE.

mariage. Le goût de la retraite & de l'étude, peut-être cette voix intérieure dont l'entraînement est irrésistible, peut-être aussi un repentir exagéré de quelque égarement passager de jeunesse déterminèrent sa vocation. Cette dernière hypothèse s'appuie sur l'humble & touchante confession qu'il a consignée dans son testament écrit durant son noviciat : « Pour réparer en «' premier lieu, dit-il, & autant que je le puis par un aveu public & sincère <( & par un pardon solennel les péchés de scandale 8t de mauvaise édifica- « tion qu'une jeunesse bouillante & peu réglée peuvent [sic) m'avoir fait « commettre, je demande très-humblement pardon à tous ceux que je puis (i avoir scandalisés ou offensés, désavouant dans l'amertume de mon cœur « tous les dereglemens de ma vie passée & tout ce qui pourroit m'avoir donné « occasion de faire peine à qui que ce soit, espérant d'expier dans la sévérité « d'une pénitence assidue & d'une continuelle retraite les péchés d'un âge « aussi ignorant & aveugle que malicieux & que la corruption générale à <i laquelle je n'ay que trop participé, semble authoriser '. n

Ces paroles évidemment dictées par un excès d'humilité chrétienne ne sauraient être prises à la lettre; elles sont démenties par le témoignage de Henry d'Hauterive, chancelier de l'université de Toulouse & chanoine de la métropole, qui dans une attestation donnée à l'étudiant Vaissete, le i5 juin 170g, non-seulement proclame son savoir, l'incroyable facilité d'élocution dont il était doué 8c la manière brillante dont il soutint son examen de licence, mais encore rend hommage à sa candeur & à la pureté de ses mœurs ^.

Les aptitudes du jeune magistrat l'attiraient vers la plus savante de toutes les corporations religieuses, célèbre par ses grands travaux d'érudition, celle des bénédictins de Saint-Maur. Quatre mois s'étaient à peine écoulés depuis la perte de son père, qu'il entrait au monastère de Notre-Dame de la Daurade, à Toulouse, au mois d'août 17 10.

Au bout d'une année de noviciat & sur le point de s'engager par des vœux solennels & de dire un éternel adieu aux choses de ce monde, il voulut rompre tous les liens qui l'y rattachaient & régler définitivement ses intérêts temporels. M* Forcade , notaire k Toulouse, fut mandé au couvent de la Daurade, &, en présence du P. Estienne, prieur, le frère Vaissete se démit de sa charge de procureur du roi, & d'accord avec sa mère, présente à cet acte, en fit cession au mari de sa sœur, M. Antoine de CombettesCaumon, moyennant la somme de trois mille deux cents livres-^. Ce jour même il déposa son testament olographe entre les mains de M« Forcade, qui le revêtit de sa suscription. Par cet acte de suprême volonté, il fait donation de tous ses biens paternels à

■ Testament de dom Vaissete, dans nos Pièces jus- ' Acte de démission d'office, retenu par M" For-

tificatives, i" série, n. i i. cade, notaire à Toulouse, le 3o juillet 171 i, & Acte

' Extrait d'un certificat d'examen pour la licence de cession d'office, retenu par le même, à la même

en droit civil S- en droit canon, délivré à Joseph date, dans nos Pièces justificatives, i"" série, n"' 12

de Vaissete par Henry d'Hauterive, i5 juin 1709. & i.'i. Pièces justificatives, i'^' série, n. 6.

INTRODUCTION HISTORIQUE. 3i*

sa mère, dans la prévision que ces biens feront retour par voie d'hérédité naturelle à sa sœur Jeanne; il lègue sa bibliothèque au fils de celle-ci, son neveu & filleul Joseph-Lazare de Combettes Caumon, destiné à l'état ecclésiastique ', 8c une somme de deux mille livres pour les frais de son éducation. Une recommandation expresse, sous forme de prière plutôt que d'injonction obligatoire, est faite à ses héritiers de continuer la dévotion à S. Sébastien, traditionnelle dans la famille Vaissete, & d'avoir soin de sa chapelle dans l'église de Saint- Michel de Gaillac. Ses autres largesses sont pour l'entretien des confréries de sa ville natale, dont il était membre, 8c particulièrement celle des pénitents bleus j pour le soulagement des pauvres honteux, 8c pour la dot de deux jeunes filles pauvres, au choix de ses héritiers, 8c à charge par elles de faire bénir leur union à la chapelle Saint-Joseph, son patron, à Saint-Michel, de donner le nom de Joseph à tous leurs enfants mâles 8c de l'ajoutera celui de leurs filles.

Sept mois après, le ii mars 17 12, M, François d'Haussonville de Vaubécourt, évêque 8c seigneur cle Montauban, lui conféra la tonsure cléricale 8c les quatre ordres mineurs^ dans la chapelle de son palais épiscopal. Cette cérémonie doit être antérieure de peu de temps à celle où il prononça ses vœux au monastère de la Daurade, peut-être dans celui de Mas Grenier^ où il s'était rendu à cette époque. En effet, dans une pièce en date du 6 juillet, il s'intitule « reli- « gieux protès de l'ordre de Saint-Benoît, congrégation de Saint-Maur, à « présent conventuel au monastère du Mas Grenier. » Cette pièce est une procuration notariée "*, par laquelle il donne pouvoir à M^ Gilhet, curé de la paroisse de Saint-Jean d'Aniane, dans le diocèse de Montpellier, de « notifier « 8c insinuer ses nom, cognom, qualités 8c grades dans l'abbaye d'Aniane au « seigneur abbé, 8c, en son absence, à son vicaire général ou supérieur 8c reli- " gieux de la dite abbaye, 8c de les requérir de lui conférer le premier bénéfice i< régulier qui viendroit à vaquer, dépendant de la collation du dit seigneur « abbé. »

Cet acte de procédure semble dénoter l'intention de dom Vaissete de se fixer dans une des maisons que la congrégation possédait dans le midi de la France ; mais ses supérieurs, qui avaient entrevu ses talents 8c le parti qu'ils pouvaient en tirer 8c qui avaient d'autres desseins sur lui, l'appelèrent l'année suivante, en lyi^, au chef-lieu de l'ordre, dans l'abbaye Saint-Germain des Prés, à Paris. Il y fit sa première année de théologie sous dom François Henry, 8c eut pour condisciples dom Guilain Bécourt 8c dom Martial Mance qui finissaient leur cours. En 1714 il fut envoyé à Corbie, dans le diocèse d'Amiens, pour y continuer les mêmes études.

' Il sera question dans la suite & assez fréquem- 'Ou bien Garnier. Cette abbaye, de la congrégation

ment de ce neveu de dom Vaissete, à qui il fit faire de Saint-Maur, autrement appelée Saint-Pierre de

un assez beau chemin dans l'état ecclésiastique, & la Cour, était située dans la Gascogne toulousaine,

qui d'ailleurs ne manquait pas de talent comme sur la Garonne, dans l'élection de Rivière-Verdun,

prédicateur. * Voyez Procuration, 6 juillet 1712, dans nos

' Pièces justificatives, 1"' série, n. t ^. Pièces justijicativeSj, I '''' série, n. |5.

Sa présence dans cette maison fut signalée par un incident que nous nous garderons d'omettre, parce qu'il y apporta le trouble St qu'il eut une grande influence sur l'avenir de dom Vaissete. Un de ses confrères, dont le nom rappelle l'un des plus violents, des plus tenaces opposants à la constitution Unigenitus, 8c les persécutions qu'il s'attira, le P. François Louvard venait d'être relégué dans cette maison par ses supérieurs.

Personne n'ignore que les bénédictins de Saint-Maur, ou du moins la majeure partie, s'étaient prononcés dès le principe contre la bulle de Clément XI, qui censurait cent une propositions du livre des Réflexions morales de l'oratorien Quesnel, comme entachées de jansénisme. Se avaient signé l'appel au futur concile. Les partisans de la bulle ou constitutionnaires, forts de l'appui de Louis XIV &t de la cour, combattaient vigoureusement leurs adversaires à coups d'arguments théologiques. Aux violences de la controverse se mêlaient les rigueurs du bras séculier. L'opposition était devenue un danger. Le P. Charles de l'Hostallerie, supérieur général de Saint-Maur, homme doux & prudent par caractère, avait cédé; mais Louvard, inflexible dans son âpre rudesse, ne craignit pas de tout braver. Il administra les derniers sacrements à un malade sans avoir exigé qu'il signât auparavant le formulaire d'Alexandre VII, qui condamnait Jansénius.

Il fut dénoncé aussitôt à son supérieur qui ordonna au coupable de quitter l'abbaye de Saint-Denis 8c d'aller se renfermer à Corbie. Le 24 juin, le prieur de Corbie ayant convoqué ses moines pour leur communiquer la censure du livre de Quesnel 8c les lettres patentes du roi, dont le père général lui avait envoyé une copie, ainsi qu'à toutes les maisons de l'ordre, Louvard, avant de laisser commencer cette lecture, déclara hautement que sa conscience ne lui permettait pas d'y assister, 8c que l'entendre seulement serait faire acte d'adhésion; 8c à l'instant il sortit de l'assemblée, entraînant sur ses pas quatre à cinq religieux qui partageaient ses convictions 8c parmi lesquels était dom Vaissete ' .

Cette incartade ne fit point éloigner de Corbie notre étudiant en théologie ; il continua à y résider 8c à suivre ses cours; mais dans sa fréquentation de dom Louvard, il avait noué Se conserva dès lors, à l'exemple des plus illustres membres de la congrégation, des attaches avec le parti proscrit. Nous dirons, quand l'heure en sera venue, les désagréments que ces relations lui suscitèrent 8c comment, après la publication de son deuxième volume, elles faillirent interrompre subitement cet ouvrage 8c en priver à jamais la postérité.

On n'a point oublié qu'en lyiS dom Devic fut mandé de Rome à Paris par le P. Charles de l'Hostallerie 8c substitué, ainsi que dom Vaissete, aux PP. Auzières Se Marcland. Dom Vaissete reçut en conséquence l'ordre de cesser

' Nouvelles ecclésiastiques, tahle raisonnée, depuis celui de Fran(;ois Louvard & la Notice de M. Bar- 1728 jusqu'en 1760 inclusivement. Paris, 1767. thélemy Hauréau sur ce religieux, dans son Nis- 2 vol. in-4"; article Dom Vaissete. — Voyez iiid. toire littéraire du Maine, t. 2, p. I7r)-2I9.

ses études théologiques 8< de rentrer à Saint-Germain des Prés. Les deux nouveaux collaborateurs turent présentés à l'archevêque de Narbonne qui était venu dans la capitale pour son voyage annuel à la cour de Versailles, par le P. Charles d'Isard, premier assistant de la congrégation, accompagné de deux religieux bien dignes de leur servir de parrains littéraires, dom Edmond Martène & dom Ursin Durand.

Si la bonne opinion que les PP. Devic 8c Vaissete avaient inspirée par leur savoir à leurs supérieurs détermina le choix qu'ils firent d'eux, une autre raison, toute de convenance 8c d'à-propos, leur origine méridionale, y contribua également ; tous deux étaient en effet natifs du Languedoc, familiarisés avec les dialectes Se les traditions de ce pays, préparés mieux que personne à remonter par la connaissance du présent à celle des siècles passés, 8c en position de découvrir les anciens titres 8c d'en obtenir la communication.

Ce choix fut sanctionné immédiatement parles États qui prirent en même temps toutes les dispositions propres à assurer à l'entreprise le concours actif 8c permanent de ces habiles ouvriers' &c à en préparer le succès. Ils leur accordèrent une pension annuelle de mille livres, divisible par moitié entre eux. Cette pension était inscrite, comme le furent depuis tous les frais relatifs à l'impression du livre, au chapitre des dépenses extraordinaires du comptereau (budget) provincial, 8c leur était payée par le trésorier de la bourse des États à Paris, sur la présentation d'un mandement signé par l'archevêque- président j de leur main cette somme passait dans la caisse de la congrégation, comme indemnité pour la permission qui leur avait été accordée de vaquer à un labeur particulier en dehors des obligations prescrites par la règle commune.

La part que prirent les syndics de la Province à la publication de notre Histoire, 8c leurs rapports continuels avec les auteurs ramenant à chaque instant leurs noms dans les documents dont notre récit est appuyé, ainsi que dans ce récit lui-même, le lecteur aura sans doute le désir de connaître ceux qui portèrent ces noms honorables. Se c'est pour nous un devoir de donner satisfaction à ce sentiment.

Leur charge faisait d'eux le pouvoir exécutif de l'assemblée 8c les ministres du président, Se, en les plaçant de pair avec les membres des deux premiers ordres, le clergé 8c la noblesse, exigeait qu'ils fussent aussi de haute condition; ils étaient au nombre de trois, ayant chacun dans ses attributions l'une des trois grandes sénéchaussées qui constituaient la Province : Toulouse, Carcassonne, Nimes 8c Beaucaire.

Le souvenir des Montferrier Se des Joubert, les coopérateurs aussi empressés qu'aftectueux de dom Devic Se dom Vaissete, est inséparablement lié k celui de ces deux religieux.

' C'est l'expression dont se servent habituellement nos Bénédictins en parlant d'eux-mêmes. IntroJ. 3

La famille Duvidal de Montfenier tenait à la noblesse de robe ; Jean- Antoine, consul de Montpellier en 1687, acquit une charge de conseiller à la cour des comptes, aides 8c finances de cette ville. Son fils, nommé Jean-Antoine comme lui, héritier de cette charge, la résigna en 1712 pour prendre celle de syndic. Son petit-fils, appelé aussi Jean-Antoine, marquis de Montferrier, admis par les États à la survivance de son père par lettres du i5 janvier 1707, lui succéda à sa mort survenue en 17^3 ; à son tour il transmit le syndicat à son fils qui le conserva jusqu'à la suppression des États ' en 1790.

Celle des Joubert, originaire de Crest en Dauphiné, remontait par des titres authentiques jusqu'au seizième siècle. Laurent, son chef, vint s'établir à Montpellier, où il fut nommé régent & chancelier de la faculté de médecine. Ce fut par son petit-fils Antoine-Baptiste que le syndicat entra dans cette famille, en 1642; il passa en 1689 à André, fils d'Antoine-Baptiste, qui s'y maintint pendant cinquante- trois ans, & à sa mort, en 1721, le laissa à son fils Laurent-Ignace^. Ce dernier, forcé par des raisons de santé de renoncer à ces fonctions qui étaient très-fatigantes, abdiqua en 1732, en se ménageant comme retraite la présidence de la cour des comptes. Pour le récompenser de ses loyaux services, les États votèrent en sa faveur une gratification de vingt-quatre mille livres 8c agréèrent pour son successeur René- Gaspard, son frère, avocat du roi au sénéchal de Montpellier, jadis incarcéré à la Bastille^ pour un motif qui est aujourd'hui un secret pour nous.-

Un troisième nom à enregistrer ici est celui des Lafage, l'une de nos anciennes familles capitulaires de Toulouse; mais il ne commence à paraître que tardivement dans la correspondance de dom Vaissete, en 1743 seulement, après la publication du quatrième volume, 8c lorsque les efforts persévérants des Montferrier 8c des Joubert avaient conduit l'ouvrage presque à son couronnement. Celui qui portait alors ce nom était Joseph, seigneur de Saint-Martin 8c autres lieux, qui fut pourvu du syndicat le 22 décembre 1738 en remplacement de M. Favier; il s'en démit le 4 mars 1762 en faveur de son fils Henry-Joseph, baron de Pailhès'*. Après avoir vu figurer le père dans la liste des correspondants de dom Vaissete, nous rencontrerons le fils parmi ceux qui furent en relation avec dom Bourotte, continuateur de notre historien.

' Armoriai des Etats de Languedoc^ par Gasteher ^ Lettres du i'''' janvier i yS i (fonds de Langue-

de LatODr. Paris, de l'imprimerie de Vincent, doc, t. i8.), fol. 262), & du 4 janvier lySS (iiid.

imprimeur-libraire des Etats de Languedoc, 1767. fol. 282). — Lettres de M. de Montferrier à dom

ln-4", p. 229-2'io. — Voyez aussi Armoriai de la Vaissete, du 22 décembre 1732, & de l'archevêque

noblesse de Languedoc, généralité de Montpellier, -par de Narbonne à dom Devic, du 26 du même mois;

M. Louis de la Roque. Paris. 2 vol. in-8". 1860; dans nos Pièces justificatives. Correspondance, n"' 84

' Armoriai des Etats de Languedoc, p. 2l3; & ' Armoriai des Etats Je Languedoc, par Gastelier

Armoriai de la noblesse de Languedoc, généralité de de Latoiir, p. 233-236. Montpellier, t. 2, p. 8".

Commencement & progrès du travail de dom Devic & dom Vaissete. — Rivalité de dom Marcland. Polémique de dom Vaissete contre lui. [1715-1726.]

Dès que la nomination des PP. Devic St Vaissete, comme historiographes du Languedoc, eut été confirmée par l'assemblée des Etats de lyiT), ils se mirent aussitôt en quête des matériaux de l'œuvre projetée. Les circonstances étaient des plus favorables pour leurs recherches. De grands dépôts de livres imprimés ou manuscrits avaient été formés dans la capitale; la bibliothèque du roi avait reçu, sous Louis XIV, d'immenses accroissements auxquels s'ajoutèrent encore les acquisitions faites dans les premières années de la Régence. Le trésor des chartes du roi renfermait quantité de titres originaux apportés du Languedoc depuis l'annexion de la Province. Le goût de ces sortes de collections s'était propagé, Si plusieurs amateurs, grands personnages ou savants de profession, en possédaient de très-remarquables. La plus riche de ces collections particulières était la bibliothèque de Colbert dont les manuscrits enrichirent, en lySi, la bibliothèque du roi, & où étaient conservés les documents qu'il avait fait rassembler par le président Doat dans les archives du Béarn, du Languedoc 8c de la Guienne '; elle appartenait alors au marquis de Seignelay, petit-fils du grand ministre. Dans la Préface de leur tome premier^ nos auteurs passent en revue les sources dont l'accès leur fut ouvert 8c où ils puisèrent abondamment pendant les huit années comprises dans l'intervalle de 17 15 à 17 23, aidés par des copistes aux gages de la Province. Ce dépouillement leur procura une masse de titres qu'ils estimaient équivaloir à plusieurs volumes in-folio '.

Pour faire trêve à ces arides 8c fatigantes investigations, dom Vaissete entreprit de traiter une question d'une haute importance historique, encore enveloppée d'obscurité, 8c sur laquelle Leibnitz s'était déjà essayé'*, la question de l'origine des Francs. Il prouva contre l'opinion du P. Tournemine la descendance germanique de ce peuple, 8c démontra qu'il n'est pas sorti , comme le prétendait le docte jésuite, des anciens conquérants gaulois, de ces Tectosages dont les courses aventureuses 8c fréquentes les conduisirent à s'établir sur les bords du Rhin ^.

' Essai historique sur lu Bihliotheijue Ju Roi, par ' Cf. les Mémoires précités & Premier projet Je

Leprince, édition de M. Louis Paris. Paris, i856. l'Histoire générale Je Languedoc, par dom Devic &

In-i 2, p. I 53, I 59, I 74, I 80. dom Vaissete ; Pièces justificatives, 2'' série, n. 6.

" Tome I , p. vil de l'édition originale. — Cf. ■* De origine Francorum Disquisitio. Hanoviae,

Mémoire pour Nosseigneurs Jes Etats Ju Languedoc, \-j\3, In-8°.

par dom Devic, & dom Vaissete, dans nos Pièces ^ La dissertation de dom Vaissete parut chez

/'ujti/ïfatiVfj, 2" série, n. 7, & Mf'moirf aux mêmes, Jacques Vincent, imprimeur des Ktats, à Paris,

par dom Vaissete, iiiJ. n. 8. en 1722. In-12 de 76 pages.

A mesure que la récolte des deux cénobites s'entassait dans leurs portefeuilles, ils rendaient compte de leurs progrès à l'archevêque de Narbonne & aux syndics dans des mémoires ou rapports qui étaient lus dans les séances des Etats. M. de la Berchère y répondait par des exhortations à persévérer dans leur zèle, par des paroles flatteuses 8c des témoignages de satisfaction j il leur recommandait expressément de ne pas laisser passer plus de trois mois sans lui donner de leurs nouvelles'. Les mémoires envoyés par eux depuis 1718 jusqu'à 1726 sont au nombre de six; nous en avons choisi quatre encore inédits, pour les reproduire, suivant leur ordre de date, dans nos Pièces justificatives^. Il est curieux d'y voir les découvertes que la visite des archives amène de jour en jour, les développements successifs de la synthèse historique auxquels ces découvertes ont servi de base, à partir de sa naissance jusqu'à son complet développement, les procédés d'une érudition qui parcourt d'un pas sûr & guidée par le flambeau de la critique le vaste domaine dont elle s'est emparée.

Dans le premier de ces mémoires^, les phases principales de l'histoire du Languedoc sont déjà reconnues & les divisions qu'elles déterminent, indiquées, quoique non encore ramenées au système général & d'ensemble adopté dans le plan définitif de l'ouvrage.

La seule modification essentielle que ce plan nous révèle est l'élimination de la neuvième division tracée dans le mémoire en question, division qui comprend la guerre des camisards. Se de la dixième qui a pour sujet les événements accomplis jusqu'à l'époque où vivaient les auteurs, c'est-à-dire la fin du règne de Louis XIV, la Régence & les premières années de Louis XV; des raisons de prudence qui s'imposaient à eux leur interdisaient de s'expliquer sur des faits contemporains, 8t dom Vaissete, dans l'Avertissement de son cinquième volume, fait clairement allusion aux difficultés qui lui prescrivaient une réserve absolue"*.

Le deuxième mémoire'' reproduit les mêmes grandes lignes chronologiques; il a pour but surtout de faire ressortir tout ce que le dépouillement des archives a donné de neuf pour la période de l'histoire de la Province, la plus obscure, la plus négligée par les écrivains antérieurs, la période du moven âge. Dom Devic & dom Vaissete annoncent l'intention qui devait plaire aux Etats de faire l'histoire de ces assemblées, en remontant jusqu'à Auguste & aux empereurs, ses successeurs. Ils se proposent aussi d'écrire celle des cours souveraines & des sièges de judicature si nombreux dans le Languedoc; mais le premier de ces deux projets tut diftéré, & le second abandonné tout à tait

' Lettre de M. de la Berchère du 7 janvier 1716; neur Je nous charger depuis (juelques années. Voyez

Correspondance f n. 2. Pièces justificatives , 2*" série, n. 6.

' Pièces justificatives, 2' série, n"* 6, 7, 8 & ro. ■* Premier alinéa de V Avertissement du tome V de

^ Mémoire des vues tjue Von se propose & du des- l'édition originale. sein que Von s'est formé dans la recherche des titres ^ Mémoire pour Nosseigneurs des Etats du Lan-

5" autres pièces qui peuvent servir à VHistoire du euedoCj touchant le travail qu'ont fait les PP, Bénc-

Languedoc , & dans la composition de cet ouvrage, dicîins, chargés de l'Histoire de la Province. Voyez

dont les Etats de cette Province nous ont fait Vhon- Pièces justificatives, 2'' série, n. t.

INTRODUCTION HISTORIQUE. Sy*

pour un motit non avoué mais facile à deviner, S<. qui n'est autre que la crainte de se compromettre, soit vis-à-vis du parlement jaloux de son autorité, soit vis-à-vis des États leurs patrons ; deux corps toujours en hostilité l'un contre l'autre. Les documents que nos historiens possèdent maintenant sont si considérables qu'ils n'hésitent point à promettre trois volumes.

Le troisième mémoire ' nous introduit dans les établissements littéraires St les dépôts d'archives où s'est déployée leur infatigable activité; ils ont fouillé tous ceux qui existent dans la capitale : le trésor des chartes & la bibliothèque du roi, ainsi que la bibliothèque de Colbert dont nous avons déjà fait mention; celle de l'évêque de Metz, M. le duc de Coislin, formée par le chancelier Séguier, & alors déposée à Saint-Germain des Prés; celle non moins précieuse de cette abbaye; & dans le nombre des collections privées ; la bibliothèque du chancelier d'Aguesseau & celles de M. de Chauvelin, garde des sceaux de France, de M. Joly de Fleury, procureur général au parlement de Paris, & de M. Foucault, conseiller d'État, devenue la propriété de l'abbé Rothelin; les cabinets de Denys Godefroy, garde des archives de la chambre des comptes de Paris, de M. de Clairambault, généalogiste des ordres du roi, & du censeur royal Lancelot, membre de l'Académie des inscriptions Se belleslettres. Pour compléter cette exploration des collections de la capitale, il y avait encore à visiter celles de la Province. Les États pourvurent aux dépenses de ce voyage, en allouant à dom Devic & dom Vaissete une somme de deux mille livres^. Pendant un séjour de dix-sept ou dix-huit mois qu'ils firent dans le Midi, en 1728 & 1724? i's trouvèrent chez M. Colbert de Croissy, évêque de Montpellier, & surtout au château de M. le marquis d'Aubays, chez M. de Mazaugues, président au parlement de Provence, héritier des manuscrits du célèbre Peiresc, 8t chez d'autres qu'ils citent avec un souvenir reconnaissant, de non moins utiles communications^'. Enrichis de ce butin, ce n'est plus trois volumes, comme précédemment, mais quatre qu'ils ont à donner.

Le quatrième mémoire'*, qui est du commencement de 1726, témoigne de l'ardeur Se de la célérité apportées à la rédaction du tome premier. Ce tome est presque achevé St pourra être livré à l'impression dans le mois de juin; les proportions de l'ouvrage ont encore grossi St s'étendent actuellement jusqu'à cinq gros volumes, sans qu'il soit possible d'affirmer que la matière est épuisée. Il ne reste plus qu'à prendre les dispositions nécessaires pour l'exécution typographique, pour le dessin Si la gravure des cartes géographiques, des planches représentant les monuments anciens, des vignettes, fleurons St culsde-Iampe. Les auteurs proposent un imprimeur dont ils ont expérimenté la diligence Se. l'habileté, le sieur Jacques Vincent, demeurant à Paris, rue Saint- Séverin, en face de l'église de ce nom, à l'enseigne de l'Ange; ils recomman-

' Mémoire a Nosseigneurs des Etats de Languedoc. ' Préface du tome I de V Histoire générale de Lan-

— Pièces justificatives, z' série, n. lo. guedoc, p. xv & xvi de l'édition originale.

' Délibération des Etats généraux du lundi 21 fé- '' Mémoire a Nosseigneurs des Etats de Languedoc,

vrier fji^. — Pièces justificatives, 2"' série, n. 9. — Pièces justificatives, z'' série, n. 10.

dent l'adoption d'un papier de grandeur uniforme pour tous les exemplaires, pareil à celui de VHistoire de Bretagne, afin d'éviter toute disparité Se. de prévenir la jalousie entre les personnes ou les corporations auxquelles les États jugeront à propos de les ottrir.

A l'échéance fixée, dom Devic 8c dom Vaissete faisaient honneur à leurs engagements; leur copie, mise au net, était soumise à l'examen du censeur Lancelot, & revêtue de son approbation le i^''aoùt 1727.

Arrêtons-nous ici un instant pour rétrograder jusqu'à l'époque de la révocation des PP. Auzières 8c Marcland, 8c de leur remplacement par dom Devic 8c dom Vaissete, en 1715. Auzières accepta avec une apparente résignation cette disgrâce, son amitié pour dom Vaissete n'en fut ni diminuée ni altérée; quant à l'archevêque de Narbonne, son procédé lui pesait lourdement sur le cœur. Il se retira dans le monastère de Saint-Guillem du Désert, au diocèse de Lodève. Du fond de cette retraite lointaine, il écrivit presque aussitôt à dom Vaissete, pour le féliciter de l'emploi qu'on venait de lui donner 8c lui offrir les bons conseils d'un confrère, son aîné dans la carrière. Mais au souvenir du prélat, son amour-propre froissé est impuissant à se dissimuler 8c à se contenir. « Je vous proteste, dit-il, que je suis très content d'être déchargé du soin de <i visiter les archives des villes 8c seigneurs du Languedoc 8c de n'être plus « sous la dépendance de Monseigneur l'archevêque de Narbonne, 8c il nous n auroit été avantageux de n'avoir jamais receu aucune pension de sa part'. »

Plus tard, en 17 18, il mande à dom Vaissete qu'il s'occupe toujours de son livre ^; comme il se pique, assure-t-il, d'écrire en historien, il a rangé les faits suivant l'ordre des temps, y mêlant des réflexions politiques, disposant sa narration de manière à rendre le lecteur curieux d'en voir la suite 8c la fin. Il l'avait conduite jusqu'à la condamnation 8c au supplice de Montmorency (1632). Il ajoute qu'il avait pris la résolution de s'arrêtera la mort de Louis XIII, pensant qu'on ne permettrait pas d'imprimer tout ce qu'il y a à dire de Louis XIV. On sait que dom Vaissete n'a point dépassé cette limite, 8c il est probable qu'il se souvint dans l'occasion de l'exemple 8c des avis de son confrère. Auzières estimait que son manuscrit pourrait former deux volumes aussi gros que ceux du Mézeray in-folio. Il résulte de la même lettre qu'il comptait fondre son œuvre personnelle avec celle de Marcland, 8c aussi avec le travail de dom Devic 8c dom Vaissete qui n'auraient eu d'autre peine, comme il le croyait, que d'y intercaler ce qu'il avait omis, 8c de rendre son style plus français. Est-ce une témérité de supposer que dom Vaissete n'était pas trèsjaloux d'une telle association? Pendant son séjour à Montpellier, en 1723 8c 1724, il s'abstint ou négligea d'aller voir son confrère qui se trouvait en ce moment dans le voisinage, à Saint-André. Dans une lettre ^ du i5 mai 1724, le P. Auzières lui fait de tendres reproches de l'avoir privé de la bonne fortune de l'embrasser 8c de le féliciter de ses heureuses 8c abondantes découvertes.

' Lettre du 28 octobre 171 5; Correspondance, n. i. ' Dom Pierre Auzières à dom Vaissete, à Motit-

" Lettre du 4 juillet 1718 ; Correspondance, n. 10. pellier. — Correspondance, n. 23.

Cette lettre où débordent les effusions de l'amitié & qui est empreinte d'une touchante abnégation, cette lettre fut son testament de mort. Il cessa de vivre bientôt après, dans l'abbaye de Saint-Sauveur d'Aniane, au diocèse de Montpellier '.

Quant à Marcland, les choses ne se passèrent pas aussi aisément, St il ne se montra rien moins qu'accommodant. Entêté comme un Auvergnat qu'il était, 81 sans tenir compte de son âge & de ses infirmités, il résolut de résister envers & contre tous 8t de dresser autel contre autel. Il avait eu l'adresse d'attirer ses supérieurs à sa dévotion, 8c de les rendre contraires aux nouveaux collaborateurs. Dès l'année 1716, M. de la Berchère s'en inquiétait vivement 5i se déclarait avec énergie contre lui. « Tout ce que je puis vous dire au sujet du « P. Marcland, écrivait-il à dom Devic, le 29 octobre, est que je n'ay point « demandé qu'il prît de nouveau connoissance de nostre Histoire de Lan- " guedoc. Il me paroît même que son incommodité est un grand obstacle à « reprendre ce travail, 8c je ne crois pas qu'on l'en charge sans me consulter » 8c sans mon consentement^. »

De leur côté dom Devic 8c dom Vaissete, redoutant une concurrence favorisée par les chefs de la congrégation, excitaient sous main le prélat, d'ailleurs assez mal disposé par lui-même contre leur rival. M. de la Berchère les invita à voir M. de Joubert, qui était de députation cette année à Paris, 8c à se concerter avec lui sur les démarches à faire auprès des autorités pour venir à bout de l'audacieux qui prétendait le braver. « Vous voyez par là, « ajoutait-il dans la lettre précitée, que je vous garde le secret 8c que j'entre « volontiers dans vos veuës. » L'année suivante il insistait encore plus fortement : « Pour ce qui est de l'ouvrage de dom Marcland, je me suis assés « expliqué sur cela; 8c je le répète encore, ne voulant point que ce qu'il " aura composé soit employé à notre Histoire^. »

Cependant il finit par condescendre à ce que nos deux religieux, par déférence pour leurs supérieurs, lui fissent part de leurs recueils; mais il s'opposait formellement à ce que Marcland mît la main à la rédaction du récit, sans son consentement'*. Celui-ci, que rien n'ébranlait, allait répétant partout qu'il était sur le point de mettre sous presse; son prospectus était déjà imprimé. Dom Devic 8c dom Vaissete, de plus en plus alarmés, se hâtèrent d'en prévenir l'archevêque, promettant de lui envoyer ce prospectus dès qu'il aurait paru. A la date du 14 février 1729, M. de la Berchère leur mandait que cette pièce ne lui était pas encore parvenue, mais que ses sentiments étaient toujours les mêmes. Sur ces entrefaites, il mourut le 2 juin.

Son siège fut dévolu à l'archevêque de Toulouse, qui occupait le second

' Dom Tassin, dans son Histoire littéraire de U ' Lettre de M. de la Berchère à dom Devic, du

congrégation de Saint-Maur, fixe la mort de dom 29 octobre 1716; Correspondance^ n. 5.

Aiizières au i3 janvier 1724. C'est une erreur, ' Lettre à dom Devic & dom Vaissete, du 3 no-

puisque la dernière des trois lettres de ce reli- vembre i-jx-j ; Correspondance, n. 8.

gieux citées par nous est du i5 mai de la même ' Lettre à dom Devic, du 29 août 1718; Corres-

année 1724. pondance, n. 11.

rang aux États, M. Beauvau du Rivau (Pvené-Fiançois), de l'une des plus illustres familles du rovaume, aussi distingué que son prédécesseur par ses vertus S< l'amour des lettres, aussi passionné pour le bien de la Province 6< pour la publication de son Histoire. Il était leMieuvième enfant de M. de Beauvau, marquis du Rivau, maréchal des camps St armées du roi 5 il naquit au château du Rivau, dans le Poitou, le 11 novembre 1664, 81 comptait par conséquent quarante-six ans à son avènement à la présidence des Ktats. D'abord grand vicaire de son oncle, l'évêque de Sarlat, il fut pourvu en 1700 du sjége de Bayonne, & en 1707, de celui de Tournai. Pendant qu'il résidait dans cette dernière ville, elle fut le théâtre d'événements qui mirent en relief son noble Se patriotique caractère. Elle était assiégée par le prince Eugène, à la tête des Impériaux; & comme la garnison manquait de vivres, il entreprit de la faire subsister avec les ressources de sa fortune privée 5 ces ressources ayant été bientôt épuisées, il engagea sa vaisselle d'or & d'argent Se ses effets les plus précieux, & emprunta cinq à six cent mille livres. Ces efforts généreux ne purent empêcher Tournai de succomber & d'ouvrir ses portes au vainqueur. Le prince Eugène invita M. de Beauvau à chanter un Te Deum, offrant de lui conserver son évêché au nom de l'empereur; il s'y refusa &(. ne songea plus qu'à s'éloigner. Louis XIV, qui avait si bien le sentiment de la véritable grandeur, ne voulut pas être en reste avec M. de Beauvau; il remboursa la somme empruntée & lui donna, en 171 1, l'archevêché de Toulouse; mais les effets déposés comme gage entre les mains des créanciers n'avaient pas été retirés à temps & turent mis en vente. Les habitants de Tournai les rachetèrent 8c les renvoyèrent au pasteur qu'ils n'avaient cessé d'aimer quoiqu'il ne fût plus au milieu d'eux'. Noiis allons raconter ce que lui doit l'Histoire de Languedoc.

Plus animé encore que M. de la Berchère à écarter Marcland, il sollicita le garde des sceaux d'interposer son autorité & d'arrêter tout net l'obstiné bénédictin. Cette démarche n'ayant pas réussi comme il l'espérait, il écrivit à M. de Joubert de presser le ministre, tandis que lui-même agissait de toutes ses forces auprès du supérieur général de Saint-Maur. Dans une lettre à dom Devic^, du 28 décembre 17 19, on voit avec quelle ardeur il poursuivait la solution de cette affaire. Enfin le prospectus de Marcland est entre ses mains ; un des pères de la congrégation le lui a apporté St ses appréhensions ne font que redoubler'. Ce document était, en effet, une sorte de manifeste de guerre, & pour lui donner plus de poids, on fit venir Marcland à l'abbaye de Saint-Denis, où il pouvait travailler à loisir, dispensé des devoirs ordinaires de la règle conventuelle.

Combien était différente la position que l'on faisait à dom Vaissete, au sein de la communauté! La malveillance éclate dans les difficultés qu'on lui

' Moréri, Dictionnaire historique & géographiijue, ' Correspondance, n. 14.

édition de Goiijet & D rouet. Paris, 1 709. 10 vol. ' Lettre à dom Devic, du 1 i février 1720 ; Corrcs-

in-folio. pondance, n. i5.

oppose, dans les vexations journalières auxquelles il est en butte. Bientôt il n'y tient plus, le découragement se saisit de lui ; quoique son premier volume fût assez avancé, en ly^S, pour que les syndics songeassent déjà à traiter avec l'imprimeur, il se décide à renoncer à sa collaboration, & offre sa démission au chapitre général de l'ordre en ces termes ;

(i La triste situation où diverses circonstances ont mis cette entre'prise & « les sujets légitimes qu'on doit avoir de craindre qu'elle ne se termine pas « à l'honneur du Corps & à la satisfaction du public ne me permettent pas « de vous dissimuler que je ne saurois davantage participer à ce travail, de « la réussite duquel les engagemens que j'ay pris avec les États de cette « province, en recevant d'eux depuis plus de dix ans une pension, semblent « me rendre responsable'. »

Logés dans le palais abbatial avec quelques religieux, privilégiés à cause de leurs travaux littéraires, nos auteurs furent réintégrés dans l'intérieur du couvent, sans que l'on eût égard à la pension payée par les Etats pour leur entretien particulier. Heureusement pour eux, dom Ch. d'Isard, premier assistant, leur ofhit un asile chez lui ; mais ils n'en furent pas moins astreints, comme le commun de leurs confrères, à assister à tous les offices & à officier à leur tour, au grand préjudice du temps à consacrer à la visite des archives & des bibliothèques du dehors.

A la lettre de dom Vaissete était joint un long mémoire^ oii il examine à fond le projet de dom Marcland & prouve l'imperfection radicale du livre dont ce projet est le résumé. Sa critique, grave Se sérieuse par l'objet qu'elle discute, prend quelquefois l'allure passionnée d'un débat personnel Si un ton ((ui contraste avec la placidité dont la pensée St le langage de dom Vaissete sont habituellement empreints. Il y perce une pointe d'ironie que l'on ne remarque nulle part dans ses autres écrits, pas même dans la vigoureuse polémique où nous le verrons plus tard s'engager contre les Journalistes de Trévoux.

La mort de dom Marcland, survenue deux ans après, en 1727, coupa court à ce conflit Si fît cesser une dangereuse rivalité Si les obstacles qu'elle avait créés. Si nous nous en tenons au jugement de dom Vaissete, confirmé d'ailleurs par l'appréciation que suggère la lecture du programme de dom Marcland, la perte du livre en question paraîtra peu regrettable ; ce qui l'eût été infiniment, c'est le succès des intrigues ourdies pour faire préférer une médiocre production à l'œuvre magistrale qui nous a été léguée.

Rendu à sa tâche laborieuse, dom Vaissete n'eut plus qu'à la continuer tranquillement, grandissant chaque jour dans l'estime de ses supérieurs 8c de ses confrères, désormais fiers de lui. Cette digression terminée, reprenons le fil de notre récit.

' Lettre de dom Vaissete au chapitre général de Je Languedoc y rédigé & imprimé par dom Gabriel l'ordre j Correspondance, n. 3o. Marcland. — Voyez dans nos Pièces justificatives,

' Observations sur le Projet de la nouvelle Histoire z' série, n. i i.

Impression du premier volume. — Dessin & gravure des caries géographiques, des planches

& des vignettes, [i 727-1 yjo.]

Dans leur Mémoire, lu dans la séance des États du 24 janvier 1726, doni Devic & dom Vaissete faisaient prévoir le très-prochain achèvement du premier volume, 8c leur demandaient de déterminer s'il fallait en commencer immédiatement l'impression ou bien la diftérer jusqu'à ce que le tome deuxième fût prêt & les faire paraître tous les deux à la fois. L'assemblée s'en remit à l'avis de son président qui résolut de publier d'abord le premier volume 5 elle lui confia par la même délibération le soin d'en diriger l'exécution typographique & de donner des ordres en conséquence. Mais, avant tout, M. de Beauvau, déférant au vœu exprimé par quelques membres des États, voulut faire examiner l'ouvrage. Ce n'était point un contrôle purement littéraire ou scientifique qu'ils entendaient provoquer; à cet égard, les talents & la capacité des auteurs ne pouvaient former l'objet d'un doute Se inspiraient une confiance absolue. La question avait une plus haute portée : elle tenait à des considérations politiques & sociales; elle touchait aux immunités & aux privilèges de la Province, aux principes sur lesquels était fondée son autonomie, aux droits 81 aux devoirs des trois ordres en matière de gouvernement & d'impôts. Il était d'une extrême importance de s'assurer que rien ne s'était glissé dans le livre, à l'insu des auteurs, qui pût infirmer ou mettre en litige quelque point de l'antique constitution du Languedoc. M. de Joubert s'en ouvrit à dom Devic avec tous les égards que la politesse pouvait lui suggérer : « Je ne dois pas vous dissimuler que plusieurs personnes des Estats ont pensé qu'il seroit bon, avant de laisser paroître votre ouvrage, de le faire examiner par quelque personne qui fut au tait de l'histoire Si en particulier de celle du Languedoc. Tous ceux qui vous connoissent sont persuadés de votre capacité & de votre prudence; néanmoins on veut être pleinement assuré que vous n'aurés rien mis qui puisse donner atteinte aux droits & privilèges de la Province, ny qui puisse blesser aucun des ordres qui la composent. C'est une satisfaction que vous ne pouvés pas refuser aux Estats, 81 je suis persuadé que si M. l'archevêque de Narbonne fait examiner votre ouvrage, il choisira de c concert avec vous l'examinateur, son intention n'estant pas de vous inquiéter mal à propos. J'ay cru que je devois en ami, vous prévenir là-dessus, n'en faites cependant rien connoître ny à M. l'archevêque de Narbonne ny à qui que ce soit, parce que c'est une pensée qui n'aura peut être point d'exécution, les Estats n'ayant rien déterminé là-dessus'. »

' Lettre du 26 janvier 1726; Correspondance, n. 32.

M. de Joubert ne s'exprimait ainsi qu'en manière de précaution oratoire; car dans la pensée des États & de l'archevêque cette résolution était irrévocablement arrêtée. M. de Beauvau ne tarda pas à en faire part à dom Devic, en se plaçant à couvert sous la responsabilité collective de l'assemblée & en adoucissant le coup par un redoublement de compliments & d'amitiés. «■ Les Estats « jugèrent à propos, lui écrivait-il, de prier M. l'ancien evêque de Viviers' « de vouloir jeter les yeux dessus [votre livre] &c d'en conférer avec vous, avant « de le mettre sous la presse. Je lui écris aujourd'huy pour le prier de la part '< de la Province de vous voir St de vous entendre ; j'espère que vous voudrés « bien prendre la peine d'aller chés lui. C'est un prélat dont la réputation « est grande pour le mérite 81 l'érudition, d'ailleurs très-aimable & très-poly, « dont je suis sûr que vous serés content*. »

Toute l'année 1726 se passa en pourparlers relativement aux dispositions à prendre pour l'impression; les fonds présumés nécessaires n'étaient pas encore entièrement votés, 8t la misère, qui était grande en ce moment, faisait hésiter à grever le budget provincial d'un surcroît de dépenses ■*. M. de Joubert prétexta qu'il valait mieux attendre afin de perfectionner l'ouvrage, ajoutant que rien n'empêchait de s'occuper dès à présent des planches & des vignettes'*.

Sa lettre nous montre que dom Vaissete n'avait point encore renoncé à l'idée de placer en tête du volume sa Description géographique du Languedoc, idée qu'il avait empruntée à ses devanciers, Auzières S< Marcland ^ ; mais l'abondance des matières que comportait le cadre de ce volume lui fit ajourner la publication de ce travail. Il le conserva en portefeuille, le réservant pour une occasion qui s'offrit à lui, trente ans après, lorsqu'il fit paraître en lySS sa Géographie historique, ecclésiastique &< civile ^y ouvrage dans lequel ce travail primitif a été fondu. Il se proposait de le reprendre une troisième fois en le remaniant de fond en comble 5c en le développant dans le Supplément à VHistoire de Languedoc qui devait former un sixième volume 8< que sa mort laissa inachevé.

Cependant les États impatients de posséder ce tome premier, attendu depuis si longtemps, avaient voté une première somme de douze mille livres; ils y ajoutèrent six mille livres'^ dans leur séance du 27 février 1727. Le président Se les svndics, secondant cet élan, s'empressèrent d'annoncer aux auteurs qu'ils

' M. de Ratabon. l'Atlas portatif que Gilles Robert de Vaugondy &

' Lettre du |3 avril 1726; Correspondance, n. 35. Didier, son fils, géographes du roi, firent paraître

' M. de Joubert à dom Devic, 7 juin 1726 ; en 1748 & 1749- Le prix de la Géographie histo-

Corresponilance , n. 36. riijue, de l'un & l'autre format, était de 36 livres,

* M. de Joubert à dom Vaissete, i3 août 1726; comme nous l'apprend une lettre de dom Loude à

Correspondance, n. 38. dom Vaissete, datée de Toulouse, commencement

' Voyez le Mémoire du P. Auzières & le Projet de 1756. [Bibliothèque nationale, fonds de Lan-

du P. Marcland, dans nos Pièces justificatives , guedoc, n. 187, fol. 47.]

2' série, n"' 4 & 5. ' Cette somme de 18,000 livres avait, comme

" Paris, chez Desaint & Saillant. 4 vol. in-4", nous le verrons plus loin, un double emploi : elle

avec 12 cartes enluminées, ou 12 vol. in-12, avec était affectée aux frais d'impression de l'Histoire

cartes en noir. Les cartes de rin-4° sont celles de & à ceux de l'Atlas de la Province.

tenaient à leur disposition tout l'argent dont ils auraient besoin 8i qu'on pouvait procéder sans délai à l'impression du texte & à l'exécution des dessins 8i gravures. A la demande de dom Vaissete, Jacques Vincent obtint le brevet d'imprimeur des États. Le 3 janvier 1726, M. de Joubert disait à dom Devic Se lui répétait, le 7 juin , qu'il ne fallait rien épargner « potir un ouvrage « qui devoit être un monument à la postérité, à l'honneur de la Province « 8c des Estats ' . »

Pendant que ces préparatifs étaient en train, un coup inattendu vint frapper dom Vaissete & l'atteindre dans ses plus chères affections. Le 28 janvier 1726, il perdit sa mère qui s'éteignit après de longues souffrances supportées avec le courage & la résignation que la foi seule sait inspirer. Son neveu, M. le comte de Lautrec-Montfa, cousin germain de dom Vaissete, lui transmit cette douloureuse nouvelle 8t se fit auprès de lui l'interprète affectueux des sentiments de la famille. « Mon Révérend Père & très-cher cousin, c'est avec bien du « regret que je viens par celle-cy vous témoigiîer la part que je prends à la « perte que nous venons de faire de Madame vostre mère, ma tante, que la <( mort vient de nous enlever depuis peu de jours j sa vie ayant esté un tissu « de bonnes oeuvres 8c un modelle des vertus les plus parfaites, nous fait « croire avec juste raison que le ciel a bien voulu se haster de les récom- « penser par une mort prétieuse devant le Seigneur; ce qui doibt soulager « vostre douleur, calmer nostre tristesse 8c nous servir aux uns 8c aux autres « de motifs de consolation ^. »

Dans l'un de ses six testaments ou codicilles, tous tracés de sa main, madame de Vaissete institua pour héritière sa fille aînée, madame de Combettes Caumon, 8c légua à son fils Joseph une rente viagère de cent livres, destinée à grossir le modeste pécule du cénobite ^.

Dom Vaissete chercha dans la prière une consolation à son âme affligée 8c dans le travail une salutaire diversion. Il n'y avait plus qu'à conclure le marché entamé avec l'imprimeur. Monseigneur de Narbonne, retenu cette année de faire le voyage de Paris, délégua ses pouvoirs à M. de Montferrier qui était de tour pour accompagner la députation des États. Une première proposition avait été formulée par Vincent 8c soumise à l'archevêque par dom Vaissete''. Vincent offrait de prendre à son compte les vignettes, dont une serait gravée sur cuivre 8c les autres sur bois, ainsi que les lettres grises 8c autres ornements, d'imprimer avec des caractères neufs, sur papier fin d'Auvergne, moyennant une souscription de quatre à cinq cents exemplaires que lui prendraient les États à raison de quinze livres par exemplaire, le tout pavé d'avance, 8c l'exécution, aux frais de la Province, des cartes géographiques 8c des planches représentant les antiquités.

Cette proposition fut débattue verbalement entre le syndic Se Vincent Se

■ Correipondance, n"» 3i & 36. * Arrangement a faire pour l'impression de VHis-

' Lettre du i 8 février 1726; Corrcs;>o«£/iincc, n. 33. toire de Languedoc, àam nos Pièces justificatives, ' Pièces justificatives, \"' série, n. 16. 2'' série, n. 12.

modifiée sensiblement par la modération des prétentions de celui-ci. Il fut convenu que l'ouvrage aurait le format in-folio, qu'il serait imprimé en caractères neufs, le texte en saint-augustin, les notes 8c les preuves en cïcéro, sur papier carré fin d'Auvergne de la plus belle qualité, & que Vincent ferait tous les frais de l'impression. En retour les États lui céderaient leur privilège' Se souscriraient pour deux cents exemplaires fournis en blanc, c'est-à-dire en feuilles, sur le pied de quatorze livres chacun, ce qui taisait un total de deux mille huit cents livres, dont la moitié payable d'avance, l'autre moitié lors de la livraison des exemplaires. Quant aux dessins & gravures, la dépense serait à la charge des Etats, le tirage aux frais de Vincent, Se les planches demeureraient sa propriété. Ces clauses ayant été réciproquement acceptées furent rédigées en un acte sous seing privé ^, auquel Vincent d'une part Se M. de Montferrier, stipulant au nom des États, apposèrent leur signature le 9 octobre 1727. Ce traité fut ratifié par l'assemblée le i3 janvier suivant. Avant de quitter Paris, M. de Montferrier avait fait remettre à Vincent quatorze cents livres, moitié du prix convenu.

A ce traité se rattache un acte supplémentaire, également sous seing privé, qui lia d'une manière particulière Vincent Si les auteurs^. Par cet écrit, ceux-ci s'obligeaient à lui fournir la copie approuvée par un censeur royal de leur Histoire de Languedoc, Se Vincent à l'imprimer volume par volume, successivement .jusqu'à la fin, d'après les conventions arrêtées avec M. de Montlerrier, de leur remettre quatre-vingts exemplaires, moitié en blanc 8c moitié reliés, deux exemplaires de bonnes feuilles 8c en outre trois cents livres par volume, payables à leur volonté, pendant le cours de l'impression'*.

L'illustration du texte parle crayon Se le burin fut placée sous la direction

' Ce privilège accordé par le roi aux Etats pour vingt ans est Jti 2."i septembre 1727; il fut enregistré à la communauté des impritneurs-libraires de Paris le 7 octobre suivant, & cédé par M. de Montferrier à Vincent le surlendemain 9.

^ Traité passé entre M. de Montferrier & Jacijues Vincent, imprimeur, pour l'impression de V Histoire générale de Languedoc , le 9 Octobre 1727; dans nos Pièces justificatives, 1' série, n. |3.

' Ce traité fait avec les auteurs est du 2.1 avril 1728 ; Pièces justificatives, 2'' série, n. i5.

* Voici, en calculant d'après les bases de ce second traité, quels furent les honoraires des auteurs : 80 exemplaires, comptés au prix le plus bas, c'està-dire à 14 livres, prix d'abonnement des Etats, pour chacun des cinq volumes, 1 , 1 20 1. J Reliure de 40 exemplaires à 3 I. 120 > 1,540!.

Argent en espèces T-îo ]

Total pour les cinq

volumes 7.7''° '•

Dom Devic étant mort en 1734, après la publication des deux premiers volumes, reçut pour sa

moitié 1,040 1.; dom Vaisseie, pour sa moitié, 1 ,r)4o 1., plus pour les tomes III, IV & V composés par lui seul 4,620 1. Total, 6,160 1.

Aux honoraires payés par l'éditeur, ajoutons la pension des États pendant quarante ans, de 1716 à 175-^ exclusivement, soit 40,000 1., dont le chiffre se décompose ainsi :

A dom Devic, pour sa moitié, de 1716 à 1734,

époque de sa mort

A dom \'aissete, pour sa moitié

pendant le même espace de

temps

Au même seul, de 1734 à 17ÔJ,

pendant vingt-deux ans . . . 22,000 ,

Les honoraires & la pension additionnés produisirenr ainsi, pour le premier, un total de 10,640 1., & pour le second, de 37,160 1.

A peine est-il besoin d'ajouter que ces calculs n'indiquent point d'une manière absolue les bénéfices réalisés en espèces, les auteurs ayant dû sans doute offrir en cadeau un nombre plus ou moins considérable d'exemplaires.

spéciale de dom Vaissete, assisté des syndics & principalement de M. de Montferrier, qui se piquait d'être connaisseur en fait d'œuvres d'art. C'est notre Bénédictin qui détermina le choix des sujets à traiter; il rédigea une suite de notices destinées ' à guider les artistes dont il avait invoqué le concours. Comme il est impossible de rappeler ce qui fut fait pour orner le premier volume sans parler des tomes suivants, nous passerons ici en revue l'illustration de l'ouvrage entier, de manière à ne plus avoir à y revenir.

Dans ces notices, dom Vaissete énonce le thème historique ou allégorique de la vignette & de la lettre grise de chacun de ses quarante-trois livres, des Annotations 8c des Preuves qui terminent chaque volume ; il en décrit la scène principale ou le personnage le plus important. Ces images, qui sont presque toutes de petits chefs-d'œuvre, portent la signature de trois artistes : Cazes, Rigault 8t Restout, dont les toiles sont aujourd'hui l'ornement des musées souverains ou princiers de l'Ev.rope. Mais l'honneur de la plus grande partie de ce travail revient à Cazes, qui, à lui seul, a dessiné cinquante-deux vignettes, cinquante & une lettres grises 8c la Minerve du frontispice. Rigault Se Restout y ont coopéré chacun pour une vignette 8c une lettre grise seulement.

La reproduction des monuments anciens est due à des dessinateurs qui furent choisis dans les localités où ces monuments sont situés; parmi eux s'est distingué l'architecte Rollin qui a dessiné les antiquités de Nimes en six planches insérées dans les tomes I 8c III.

Les graveurs, interprètes des artistes que nous venons de nommer, ne sont pas moins célèbres; ce sont : Tardieu, Cochin père 8c sa femme L.-Magdelaine Hortemels, 8c de Poilly. Dans cette galerie, une place à part doit être attribuée à Cochin, pour avoir très-habilement traduit l'œuvre entière de Cazes.

Les autres graveurs, le Parmentier, de Bercy, Lucas, l'un des plus laborieux, sans briller du même éclat que les premiers, ont fait néanmoins preuve de mérite.

Dom Vai?sete avait cru devoir utiliser les dessins préparés pour accompagner les Mémoires de M. de Basville^; mais quelques personnes en ayant signalé les défauts à M. de Montferrier, il les rejeta 8c en commanda de nouveaux à Rollin^. Ce dernier, ainsi que les autres dessinateurs qui ont exécuté les grandes planches de notre ouvrage, sont loin d'atteindre sans

' Fonds de Languedoc, t. 181, du folio 126 au « justificatives. Correspondance, n. 56), la peine &

folio 171, en tout 46 pages de divers formats. « la dépense des planches que vous aviés fait faire,

' Nous avons vu ces dessins dans un magnifique « qui auroient été fort critiquées avec raison, &

exemplaire manuscrit des Mémoires de Basville. tt on se seroit moqué de nous d'avoir copié les

L'édition de ces Mémoires (in-12, Amsterdam, n fautes des autres & de ne les avoir pas redres-

MDCCXXV), très-simplement imprimée, n'a rien k sées, pouvant le faire si aisément. J'aimerois

de semblable. n beaucoup mieux supprimer ces planches que de

' (t II ne faut pas regretter, écrivait M. de Jou- (c les donner mauvaises. Je crois que vous serés de

Il bert à dom Devic, en date du 9 août 1729 (Pièces n notre avis. »

doute à la précision 8t à l'exactitude qui sont une des lois de l'esthétique moderne, mais ils sont très-certainement supérieurs aux artistes, leurs prédécesseurs dans la même voie. Si l'on compare les planches de VAntiquité expliquée de Montfaucon avec celles de VHistoire de Languedoc, on sera porté à se rangera l'avis de M. de Joubert, qui constatait, avec un sentiment d'amourpropre satisfait, qu'ici le progrès est sensible '.

L'exécution des cartes géographiques était résen'ée à la veuve du célèbre académicien Delisle ; mais les prétentions exagérées qu'elle éleva pour se charger de l'Atlas de la Province, détournèrent les syndics de recourir à elle pour VHistoire de Languedoc^. Ils lui substituèrent Jean-Baptiste Nolin, qui avait succédé à son père dans la réputation d'habile constructeur de cartes St dans le commerce que celui-ci en faisait-^.

Il serait superflu d'énumérer un à un tous les sujets qui composent l'ensemble de l'illustration de VHistoire de Languedoc, puisque ce livre est à la portée de tous les lecteurs. Mais nous ne saurions nous dispenser d'appeler leur attention sur une des vignettes dont l'origine & l'exécution réveillent quelques souvenirs historiques qui ne sont pas sans intérêt. Elle est le produit du burin très-exercé & très-fin d'une femme que nous avons déjà entrevue

' Lettre de M. de Joubert à dom Vaissete, du 29 mars 1730; Correspondance, n. 66.

" Lettre de M. de Montferrier à dom Vaissete, du 24 février 1728; Correspondance, n. 46.

' Voici la liste alphabétique des artistes, dessinateurs & graveurs qui ont coopéré, chacun pour une part plus ou moins considérable, à l'illustration de V Histoire générale de Languedoc :

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