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LXXXVI. — Commencement de saint Benoît d'Anîane

Nous en avons un exemple en la personne du comte de Maguelonne, qui vivoit alors & qui fut père de Benoît, fondateur & premier abbé du monastère d'Aniane-, restaurateur de l'ordre monastique, & l'un des plus saints personnages de l'église de France. On ignore le nom de ce comte de Maguelonne, dont nous avons déjà parlé ailleurs; c'est sans fondement qu'un ^ moderne prétend qu'il s'appeloit Aigulphe; on sait seulement qu'il étoit un des principaux seigneurs visigoths de la Septimanie, qu'il reconnut des premiers l'autorité de Pépin, 8c que ce prince, pour récompenser ses services 8c sa fidélité, après l'avoir maintenu dans son gouvernement, le combla d'honneurs 8c de bienfaits.

Benoît^ naquit l'an ySi, un an avant que le diocèse de Maguelonne vînt au pouvoir des François. Il reçut au baptême"* le nom de Wittiza, qui étoit fort commun parmi les Visigoths ; mais ce nom paroissant rude à la prononciation, il prit ensuite celui de Benoît, à l'exemple de plusieurs illustres personnages de son siècle qui changèrent^ leurs noms barbares avec des noms romains; c'est ainsi que Pvadbert prit celui de Paschase, Loup celui de Servat, Alcuin celui de Flaccus, 8c, sans aller plus loin, Smaragde, disciple de saint Benoît 8c auteur de sa Vie, celui d'Ardon^; sur quoi on doit observer que le nom emprunté précédoit toujours le nom propre lorsqu'on les joignoit

■ Le fait n'est pas prouvé pour tous ces comtes; ' Gane\, Séries praesulum Magalonensium, p. 46.

au contraire, il est plus probable que Pépin, aussi ' Acta sanctorum orjinis sancti Benedicti, saec. 4,

bien que Charlemagne, eut soin de ne mettre que part. I, p. r94 8<.seq., Fita S. Benedicti Anianenùs.

des Francs à la tète des comtés du Midi j l'excep- ' Voyez tome II, Preuves, Chroniques, n. I.

tion mentionnée plus bas, à propos du père de ' Mabillon, Annales, ad ann 7,53, n. 7.

Benoît d'Aniane, ne serait que la confirmation '' Acta sanctorum orJinis sancti Benedicti, iaec. a,

de la règle. [A. M.] part. 1 , p. 1 94 8t seq., Fita S. Benedicti Anianensis.

An 778

ensemble. Witliza, que nous appellerons désormais Benoît, fut envoyé étant encore fort jeune à la cour du roi Pépin, pour être élevé parmi les pages de la reine. Ce jeune seigneur gagna tellement la bienveillance & l'estime de cette princesse, qu'elle l'éleva à la charge ' de son échanson. Il passa ensuite de la cour à l'armée, oii il servit avec distinction les dernières années du règne de Pépin & les premières de celui de Charleraagne; mais les dignités dont il fut honoré, loin de l'attacher au monde, ne servirent qu'à lui en faire connoître la vanité & le danger; il les regarda avec mépris &, pressé du désir de servir Dieu, il résolut de quitter le commerce des hommes & de se retirer dans la solitude. Avant que de faire cette démarche, il crut devoir s'éprouver lui-même. Dans cette vue, il passa trois années entières dans la pratique des vertus les plus austères. Après cette épreuve, incertain & irrésolu sur le genre de vie qu'il devoit choisir, il formoit le dessein, tantôt de voyager travesti en pèlerin, tantôt d'aller s'occuper à la campagne à la garde des troupeaux ou d'apprendre quelque art mécanique pour soulager les pauvres du fruit de son travail, lorsqu'un accident imprévu le tira de son irrésolution & de sa perplexité, & l'arracha tout à fait au monde; voici comment : v'i' V'fsi ï^ servoit actuellement dans l'armée de Charlemagne, au siège de Pavie, l'an 774, quand son frère, qui faisoit la campagne avec lui, voulant traverser une rivière, qu'on croit être le Tessin, fut emporté par la rapidité des flots. Benoît, frappé du péril où étoit son frère, sans réfléchir à celui où il alloit s'exposer lui-même, se jette avec son cheval jusques au milieu du fleuve, pousse vers lui à la nage, lui donne la main 8c le tire enfin du danger où il étoit de périr. Ce jeune seigneur, réfléchissant alors sur cet accident, fit vœu d'abandonner le métier de la guerre, se retira de l'armée St alla joindre son père, sans pourtant lui découvrir son dessein. Il consulta d'abord un pieux solitaire du voisinage, nommé Widmar, qui étoit aveugle, mais dont l'esprit étoit très-éclairé, & concerta avec lui les moyens d'exécuter son dessein. An 780 Benoît partit ensuite de la Septimanie & feignit de prendre la route d'Aixla-Chapelle, où la cour étoit alors. Il s'arrêta en Bourgogne, au monastère de Saint-Seine, dans le diocèse de Langres, à cinq lieues de Dijon, où, après avoir renvoyé ses équipages 81 ses domestiques, il se consacra au Seigneur 81 embrassa la vie monastique.

LXXXVIÏ. — Fondation de l'abbaye d'Aniane.

La vie austère que Benoît mena dans cette maison paroîtroit incroyable, si elle n'étoit attestée par un de ses disciples, auteur grave, qui a écrit sa vie. Au milieu de ses grandes austérités, Dieu ne laissa pas Benoît sans consolation. Il le favorisa entre autres du don des larmes & de l'intelligence des Saintes Écritures, mais surtout du don de la parole dont il se servit utilement pour la conversion ou la sanctification de plusieurs personnes. Il fut fait

' Acta ianctorum ordinis sancti Scnedicti, saec. 4, part. I, p. 194 & seq., ^ita S. Benedicti Anianemis.

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^ An 700

cellérier de ce monastère &. signala dans cet emploi sa charité tant par le soin qu'il prit des enfans qu'on élevoit dans le monastère suivant l'ancien usage de l'ordre, que par son attention à soulager les pauvres & à exercer l'hospitalité. L'éclat de ses vertus lui attira l'amour 81 le respect des personnes du dehors 8c du dedans; en sorte que l'abbé de Saint-Seine étant venu à mourir, les religieux de ce monastère jetèrent d'abord les yeux sur lui pour remplir sa place. Ce dessein alarma la modestie de Benoît; 8c comme il prévoyoit d'ailleurs la difficulté de leur persuader les pratiques austères de la réforme, il prit le parti de la fuite 8c se retira secrètement dans sa patrie.

Il fixa d'abord sa demeure environ à un mille de la rivière d'Hérault, dans une vallée étroite du diocèse de Maguelonne, traversée par le ruisseau d'Aniane, laquelle étoit du domaine de sa famille. Il bâtit dans ce lieu un monastère peu considérable, proche d'une église de Saint-Saturnin. Il ne fut pas longtemps dans sa retraite sans avoir des disciples. Le solitaire Widmar, dont nous avons déjà parlé, vint le joindre avec quelques autres qui vécurent avec lui dans une extrême pauvreté 8c dans une mortification étonnante. Il fut soutenu dans ce genre de vie par l'étroite liaison qu'il eut soin d'entretenir avec trois solitaires qui vivoient alors dans la Septimanie, en réputation d'une haute piété. Le premier s'appeloit Attilio, le second Nébridius, 8c le troisième Anian. Ces trois personnages professoient la vie religieuse sans être pourtant- fort instruits de la discipline régulière, mais leur vertu suppléoit à ce défaut. Benoît profita souvent des avis 8c des lumières du premier, qui étoit son plus proche voisin. Il alloit le consulter toutes les fois qu'il se sentoit agité de quelque peine intérieure ou de quelque doute sur sa conduite.

La réputation de la sainteté de Benoît s'étant répandue dans la Province Se aux environs lui attira de nouveaux disciples; mais la plupart, rebutés par l'austérité de sa pénitence, n'osèrent tenter de la pratiquer; d'autres, plus courageux 8c plus fidèles à leur vocation, embrassèrent avec joie son genre de vie, 8c c'est avec eux que Benoît jeta les fondemens d'une des plus célèbres abbayes de France, qu'il fit bâtir à quelque distance de son premier monastère, dans un lieu plus spacieux 8c plus commode, sur le même ruisseau d'Aniane, dont cette abbaye a pris le nom. Ce monastère fut détruit par les calvinistes dans le seizième siècle; il a été rebâti depuis dans une campagne des plus belles 8c des plus riantes du Languedoc, à demi-lieue de Gignac 8c de la rivière d'Hérault, 8c à cinq de Montpellier.

Benoît fonda' son nouveau monastère d'Aniane l'an 782, la quatorzième année du règne de Charlemagne, qui confirma par un diplôme cette fondation. Il fit bâtir alors une église magnifique, qui fut d'abord dédiée sous l'invocation de la Vierge, 8c qui prit depuis le nom du Sauveur, son prin- Éd.origin. ci pal patron. Benoît rassembla dans ce monastère jusques à trois cents moines, qui l'enrichirent beaucoup par les donations qu'ils y firent d'une partie de

' Voyez tome II, Preuves, Chroniques, n. I.

An 780

leurs biens, en se consacrant au Seigneur. L'auteur de la Vie de ce saint abbé remarque qu'il ne voulut jamais recevoir des esclaves ou serfs qu'on voulut donner à son abbaye Se qui faisoient alors une partie considérable des biens; il vouloii au contraire qu'on leur accordât la liberté.

A l'exemple de Benoît, plusieurs princes & seigneurs firent bâtir' divers monastères dans la Septimanie 8c dans les provinces voisines. Pépin, Charleraagne £*. Louis le Débonnaire en firent rétablir plusieurs qui avoient été détruits par les Sarrasins, &c en fondèrent un grand nombre d'autres. Ces princes favorisèrent d'autant plus volontiers^ ces établissemens, qu'outre qu'ils étoient des asiles sûrs pour la piété & la religion, l'État y trouvoit son avantage par les écoles publiques qu'on tenoit alors dans les principales abbayes, où on apprenoit également aux peuples l'obéissance qu'ils doivent à Dieu & celle qu'ils sont obligés de rendre à leur souverain. La plupart de ces monastères regardoient ■* Benoît d'Aniane comme leur protecteur & leur restaurateur. Les religieux l'aimoient Se le respectoient comme leur père, 8t il l'étoit en effet par les soins continuels qu'il se donnoit de pourvoir à leurs besoins spirituels Se temporels 8c de les protéger auprès du prince 8c des seigneurs de la cour qui l'honoroient de leur bienveillance 5 en sorte que l'abbaye d'Aniane devint, sous son gouvernement, comme le chef de presque tous les monastères du pays 8c des provinces voisines, sur lesquels ce saint abbé étendoit également sa sollicitude Se sa vigilance.

LXXXVIIL — Fondation des abbayes de Saïnt-Thibéry, de la Grasse 6- de

plusieurs autres de la Province.

L'abbaye d'Aniane n'est qu'à six lieues de celle de de Saint-Thibéry, ce qui nous donne lieu de croire qu'Attilio, que Benoît alloit souvent consulter, est le même que l'abbé de ce nom qui fonda ce dernier monastère 8c qui le gouvernoit sous le règne de Charlemagne"*. Attilio n'en fut peut-être que le restaurateur, car il est vraisemblable qu'il subsistoit auparavant Se qu'il pouvoit avoir été détruit par les Sarrasins qui ruinèrent, comme nous l'avons vu ailleurs, la plupart des anciens monastères de la Septimanie^. Nous savons, en effet, que le lieu où ce monastère est situé étoit déjà célèbre longtemps auparavant par le martyre 8c le tombeau des saints Thibéry, Modeste Se Florentie, qui avoient souffert sous les empereurs païens. Ce lieu se nommoit autrefois Cessera, 8e il en est fait mention dans les anciens itinéraires, ainsi que nous l'avons déjà dit. Il prit son nom, dans la suite, du premier de ces saints martyrs. C'est aujourd'hui une petite ville du diocèse d'Agde, située sur la petite rivière de Tongue, près du lieu où elle se jette dans l'Hérault, dans une des plus belles campagnes du Languedoc'^.

' Voyez tome II, Preuves, Chroniques, n. I. ■• Mabillon, Annales, ad ann. 777, n. 77.

^ Ddarca Hispan'ica^ c. 263 & seq, ^ îbid,

' Acta sanctorum ordinis sancti BeneJicti, saec, ^, 'Voyez au tome IV, Note CVIII , la liste des

part. I, p. 194 &seq., VitaS. Benedicti Anianensis. abbés de Saint-Thibéry.

An 780

Nébridius, dont il est parlé dans la Vie de saint Benoît d'Aniane, avoit déjà jeté les fondemens de l'abbaye de la Grasse qui lui doit son origine. Il ' s'étoit retiré, avec quelques compagnons, sur les limites des diocèses de Narbonne & de Carcassonne, dans un vallon désert, arrosé de la petite rivière d'Orbieu, & environné de rochers escarpés qui le rendent presque inaccessible. Il obtint ce lieu, appelé alors Novalias, de la libéralité de quelques seigneurs du voisinage, y fonda un monastère qu'il gouverna en qualité d'abbé, 81 y fit construire, quelque temps après, une église sous l'invocation de la sainte Vierge. Charlemagne confirma en sa faveur toutes les donations qui lui avoient été faites par un diplôme, daté de Compiègne au mois de janvier, la onzième année de son règne, & combla, dans la suite, ce monastère de nouveaux bienfaits, ce qui fait regarder ce prince comme son principal fondateur. Telle est l'origine de l'abbaye de la Grasse^ [Crassa), l'une des plus considérables de France. On l'appela pendant fort longtemps Notre-Dame d'Orbieu [Orohio), du nom de la petite rivière sur laquelle elle est située. 11 paroît, par ce que nous venons de dire, qu'elle subsistoit déjà l'an 779, 8c que sa fondation est antérieure de deux ans à celle d'Aniane^. Elle a donné lieu à la construction d'une petite ville, située dans le même vallon, qui est une des trois diocésaines de Carcassonne.

Nébridius, son premier abbé, fut élu depuis archevêque de Narbonne. Cette abbaye ,a donné plusieurs autres prélats à diverses églises de France tffp'^'fs's. dont nous parlerons dans la suite. Elle devint très-puissante surtout par les donations que firent plusieurs seigneurs du pays en y consacrant à Dieu leurs enfans; ce qui a été la principale"* source des biens considérables dont elle a joui autrefois, car l'usage étoit anciennement que ceux qui embrassoient la profession monastique donnoient une partie de leurs biens au monastère où ils se retiroient. Ces donations étoient non-seulement permises, mais encore autorisées par les lois^.

Anian, l'un des trois personnages avec qui Benoît avoit contracté une étroite amitié, fut le premier abbé de Caunes, dans le diocèse de Narbonne. Nous parlerons ailleurs de cet abbé qui, de même que Nébridius St Attilion, étoit fort connu de Théodulphe'', évêque d'Orléans. Ce prélat en parle

' Mabillon, Annales, ad ann. 778, n. 86. peut affirmer c'est que cette charte a été donnée de

' Le diplôme de fondation de l'abbaye de la l'année 774 à l'année 800, à cause du titre de

Grasse est conservé aujourd'hui en original aux patrice que Charlemagne ne porta que pendant

archives de la préfecture de l'Aude; il est sur papy- cette période. M. Sickel, dans son Régeste, la rap-

rus, mais la ligne inférieure manque depuis long- porte à l'an 800 environ. (Voyez tome II, Preuves,

temps; c'est justement celle qui renferme la date Chartes & Diplômes, n. XIV, & la note à la

dans les diplômes carolingiens. Cette mutilation, col. 62.) [A. M.]

déjà ancienne, est antérieure tout au moins au * Voir tome IV, ^ote XCVIII, la liste des abbés

commencement du dix-septième siècle, puisqu'elle de la Crasse.

se retrouve dans une copie de cette époque conser- ■* Mabillon, ad ann. 778, n. 87.

vée aujourd'hui à la Bibliothèque nationale dans ' Capitulare anni VCCCIH, n. 12, Baluze, Capi-

le volume 194 de la collection de Languedoc. tular'ia regum Francorum, t. i, c. 3^3; Penz, Leges,

Nous ne savons donc pour quelle raison les Béné- t. i,p. ii5. dictins l'ont placé à l'année 778. Tout ce qu'on * Théodulphe, Carmina, 1. 2, c. 6,

An 780

avec éloge dans un poëme qu'il adressa à Benoît d'Aniane. Il fait mention, dans le même ouvrage, de plusieurs autres abbés qui gouvernoient divers monastères de la Septimanie, & entre autres de Nampius, d'Attala & d'Olemond.

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