LES ABBASSIDES
L'empire arabe, en 743, est parvenu à ses limites extrêmes. Les successeurs de Mahomet ont tracé le cercle au delà duquel leur action ne se fera point sentir. À partir de cette époque, les déchirements vont commencer.
Trois continents, l'Asie, l'Afrique et l’Europe, ont été successivement envahis. En Europe, les Arabes possédent toute la péninsule ibérique, à l'exception de quelques défilés dans les Asturies, où les compagnons de Pélage font une résistance opiniâtre. La Septimanie, les iles de la Méditerranée et Chypre, la Crète et Rhodes.
Le nord de lAfriqueleur appartient également; leur domination est partout reconnue, depuis le détroit de Gibraltar jusqu’à l’isthme de Suez. Ils ont divisé les
côtes en deux gouvernements : à l’ouest, le Magreb, comprenant les anciennes provinces grecques de la Byzacène, de l'Afrique consulaire, de la Numidie, des Mauritanies césarienne et sitifienne, et de la Mauritanie tingitane ; à l’est, l'Égypte et la Cyrénaïque dont le gouverneur reçoit les tributs imposés par Amrou aux peuples de la Nubie.
La plus grande partie de l’Asie est soumise aux khalifes; on leur obéit des déserts du Sinaï aux steppes du Turkestan, et de la vallée de Caschmir aux versants du Taurus. Si l'Asie Mineure a échappé à leurs lois, les provinces frontières (la Cilicie, la Cappadoce et le Pont) sont devenues leurs tributaires.. Aucune partie de l'empire des Perses n’a pu se soustraire à leur autorité. Bien plus, ce que les princes sassanides n’avaient jamais pu faire, ils l’ont accompli avec une rapidité sans exemple ; leurs généraux ont conquis, au delà du Gihon et de l’Indus, la Bukharie, la Sogdiane, dont ils ont formé une seule province, et le Mawarannahar. Du côté de la mer Caspienne, le Khowaresm leur est soumis; au delà du Sedjestan, le roi de Caboul paie tribut ; * enfin, dans la vallée de l’Indus, ils envoient fiérement réclamer l'impôt des principaux chefs du pays.
En 743, cet immense empire, plus grand que celui d'Alexandre, presque égal à celui des Romains, avait pour capitale Damas, embellie de monuments magnifiques : elle avait vu s'élever, sous le rêgne de Walid Eer, cette mosquée célébre mise au rang des merveilles du monde, et que Tamerlan devait détruire sept siècles plus tard. C’était une révolution qui avait élevé Damas, autrefois simple chef-lieu de la Syrie, au rang où elle
se trouvait alors. Une révolution nouvelle allait l'en faire déchoir et déplacer en même temps le centre de l'empire. TU
Les Syriens, nous l’avons vu, s'étaient, dès l’origine, dévoués au triomphe de la famille d'Ommiah, qui, par reconnaissance, aussi bien que par une sage politique, avaient fixé leur résidence au milieu d’une population fidèle, toujours prête à les soutenir les armes à la main. Mais la prééminence de la Syrie n’avait pas été acceptée sans murmure. La Mecque et Médine avaient montré en plusieurs circonstances une opposition violente. Dans l'Irak, qui s'était peuplé, plus que toute autre province, de familles arabes parties du désert, on disait hautement que les Ommiades avaient usurpé la souveraine puissance; Bassorah et Koufah, devenues des villes importantes, avaient été plusieurs fois le théâtre de rébellions sanglantes, et les habitants de l'Asie orientale étaient disposés à embrasser comme elles la cause des descendants d’Ali (**). Mais le malheur et la trahison semblaient s’attacher aux pas des Alides; leurs tentatives avaient été étouffées dans des flots de sang, et, il faut le dire, ils devaient, en grande partie, s’attribuer à eux-mêmes le mauvais succès de leurs efforts, Cette famille s’était partagée en plusieurs branches dont chacune réclamait pour un de ses membres le titre de khalife ou d’iman; les prétentions de l’une étaient, aux yeux des autres, complètement illégitimes; lorsqu’un des Alides prenait les armes, il était soutenu par ses proches parents et un certain nombre de musulmans, pour qui un descendant de} Mahomet était toujours un digne héritier du trône ; maïs on ne voyait
pas la famille d’Ali tout entière se lever comme un seul homme pour défendre les droits du prétendant, armer en sa faveur les bras des nombreux partisans qu’elle comptait dans tous les pays soumis à l’islamisme; aussi on n’obtenait que des succès partiels, et, après quelques instants d’une existence brillante, on finissait par succomber devant des forces supérieures.
D'un autre côté, les descendants d’Ali s’élevèrent rarement à la hauteur du rôle qu'ils étaient appelés à jouer. Parmi ceux qui, à différentes époques, revendiquêérent le titre de khalifes, il n’en est pas un qui ne se distinguât par ses qualités morales et quelquefois même par son courage personnel; mais aucun d’eux n'eut en partage cette prudence, cette énergie, cette volonté ferme qui maîtrise les événements, et ils ne firent jamais que retarder la catastrophe terrible qui ne pouvait manquer de terminer des entreprises mal conçues et conduites avec plus d'entraînement que de sagesse.
Les fils d’Abbas, plus adroits et plus heureux, préparèrent de très-loin leur grandeur future; pour colorer d’une apparence de justice leurs prétentions ambitieuses, ils avaient supposé qu’Abou-Haschem-Abdallab, petit-fils d'Al, empoisonné par ordre du khalife Soliman, leur avait délégué, avant de mourir, la dignité d'iman; Abou-Haschem ne descendait pas de Fathime, la fille du prophète. Son père, Mohammed, surnommé Ebn-Hanefiïah, parce qu’il avait eu pour mère une femme de la tribu de Hanef, avait mérité l'estime générale par ses vertus; mais il n’avait pu disputer le rang d’iman au fils de Hoseïn, arrière-petit-fils de Mahomet ;
aussi, les véritables titres des Abbassides se fondèrent exclusivement sur lintrigue et la force. Leur audace détermina la plupart des Alides, qui désiraient avant tout la ruine de la maison d’Ommiah, à se déclarer pour eux, et l'Irak tout entier se disposa à prendre les armes.
Les Ommiades ne pouvaient ignorer le danger de leur position ; déjà ils avaient aboli l’usage d’excommunier la mémoire d’Ali, et le pieux Omar IT avait même songé à se choisir un successeur dans la famille du gendre de Mahomet. Cette disposition avait causé sa perte; après lui (720), la division n'avait pas cessé de troubler la famille régnante ; et les revers de Zéid qui, en 740, avait disputé le sceptre à Hescham, n'avaient servi qu'à mettre plus en évidence le parti des Abbassides.
Le successeur désigné d'Hescham, Walid JL, se montra, dès son avènement, par ses mœurs et son caractère, si peu digne d’être le chef d’une religion et d’un grand empire, que la ville de Damas méconnut son autorité et proclama khalife un autre Ommiade, Vézid IT (743). Walid essaya vainement de rentrer à Damas; vaincu dans un combat où il trouva la mort, ül laissa à d’autres le soin de punir son parent et la ville rebelle; ses partisans, réfugiés à Émèse, tentêrent une seconde fois la fortune sans plus de succès, et un autre parent d'Yézid ayant soulevé la Palestine, ne fut pas plus heureux. Un membre de leur famille, doué d’un mérite incontestable et gouverneur de la Mésopotamie, Merwan, petit-fils de Merwan Ier, jugeant que l'autorité d’Yézid était mal assise au moment même où il fallait à l'État
un homme ferme et, énergique, crut pouvoir aspirer à la puissance suprême. Soutenu par les habitants du Djezireh, dont il avait su se faire aimer, il marcha sur Damas, recevant sur la route l'hommage des villes qui, comme Émèse, ne s'étaient soumises qu’avec peine aux armes d’Yézid, et à son arrivée il ne trouva plus que des adversaires en désarroi. YVézid IT venait de mourir (744); un de ses frères chercha inutilement à continuer la lutte; Merwan resta maître du khalifat en 746. Les Abbassides ne demeurèrent pas inactifs au milieu de ces dissensions qui détournaient tous les gouverneurs des soins de l'administration. Ils mirent le temps à profit pour organiser une ligue redoutable, et rallièrent autour d’eux les mécontents de tous les partis. Des émissaires adroits parcoururent le Khorasan, et cette province donna le signal de l'insurrection en proclamant khalife Mohammed, arrière-petit-fils d’Abbas, et à la mort de Mohammed, son fils Ibrahim. L'auteur principal de cette révolution était le farouche Abou-Moslem qui s'était élevé d’une condition infime - aux plus hautes dignités, et qui avait été nommé gouverneur du Khorasan; il fit arborer à Mérou, sur son palais, le drapeau noir, emblème du parti des Abbassides (750), qui avaient proscrit le blanc, couleur des Ommiades, et la guerre civile recommença.
Merwan, à la première nouvelle de ces événements, s'était assuré de la personne d’Ibrahim qui affectait le goût de la retraite. Ponr effrayer ses ennemis par une résolution violente, il ordonna la mort de l’Abbasside ; ce fut un acte de mauvaise politique ; le frère d’Ibrahim, Aboul-Abbas, en apprenant cette cruelle exécution, se
hâta d’accourir à Mérou et se fit proclamer khalife, suivant les cérémonies ordinaires. Du palais du gouverneur il se rendit en grande pompe à la mosquée, où 1l récita tout haut la kotbah ou prière publique, et se mettant à la tête de ses partisans, il se disposa à consacrer son usurpation par la victoire. Merwan s’avançait dans le Khorasan avec une nombreuse armée. [Il avait pour lui la supériorité du nombre et des talents militaires. On en vint aux mainssur les bords du Zab. Un accident imprévu causa la perte des Ommiades ; Merwan ayant quitté son cheval au moment où son triomphe semblait assuré, l’animal effrayé se précipita au milieu des combattants qui crurent que le khalife avait été tué ; le désordre se mit aussitôt dans les rangs des Syriens, et Merwan fut réduit à fuir. Poursuivi par l’émir Abdallah son vainqueur, il traversa rapidement le Djezireh, la Palestine, et se croyait en sûreté sur les frontières de l'Égypte, lorsqu'il fut surpris et tué dans une église copte. Les meurtriers lui coupèrent la tête, qui, portée à Koufab, et exposée, suivant la coutume orientale, aux regards de la population, apprit à tous la chute définitive de la maison d’Ommiah (752). Ceux qui s'étaient séparés de Merwan et n'avaient pas su combatire pour soutenir sa cause eurent bientôt lieu de s’en repentir. Aboul-Abbas se promettait de punir d’un seul coup et la mort de son frère et les longues souffrances que sa famille avait supportées ; sa vengeance surpassa tout ce que la haine peut inventer de plus terrible. Les Ommiades et leurs adhérents furent poignardés par milliers; il y eut en un seul jour à Damas quatre-vingt-dix de leurs chefs qui périrent victimes
de leur crédulité ; on les avait invités à un festin de réconciliation ; tout à coup, au milieu de la fête, des soldats apostés vinrent se ranger derrière chacun d'eux ; à un signal donné, ils déchargérent sur leur tête un coup de massue et les renversèrent. Puis sur les morts et les mourants on fit placer des planches qu’on recouvrit de riches tapis, et tons les officiers de l’armée furent appelés à un nouveau repas. Aboul-Abbas, qui mérita si bien le surnom d’El-Saffah (le sanguinaire), voulait exterminer tous les Ommiades; un d'eux, échappé au massacre général, allait faire porter aux Arabes d'Orient la peine de tant de crimes:
La révolution qui avait élevé les Abbassides au khafat peut être regardée comme une réaction de l'Asie orientale contre l'Asie occidentale ; elle avait été faite par les habitants du Khorasan et de l'Irak: ce furent eux aussi qui en profitèrent. Les khalifes cessèrent de résider en Syrie ; ils allèrent s’établir dans la Babylonie. Aboul-Atbas, qui ne régna que deux ans (792-754), fixa son séjour à Anbar; Almanzor, scn frère et son successeur, chercha une résidence plus convenable et plus imposante. Il arrêta d’abord son choix sur Koufah; mais l’esprit de la population, mieux disposée pour les Fathimites que pour sa propre famille, lui déplut. Il songea à créer lui-même une ville nouvelle qui lui fût toute dévouée ; et en 762 il fonda Bagdad dont la renommée éclipsa bientôt celle de toutes les cités de l'Orient. Bagdad fut construite au bord du Tigre, près de l’ancienne Séleucie, autour d’une colline que dominait le pavillon des khalifes; une enceinte en briques, défendue par cent soixante-trois tours, la proté-
geait contre les attaques du dehors. Des sommes immenses furent consacrées à ses embellissements.
Le changement de! capitale fut accueilli avec satisfacon par tous les Orientaux qui voyaient se rapprocher d'eux le siége du gouvernement. Il n’en fut pas de même des pays de lextrémité occidentale du khalifat, l'Espagne et le Magreb, qui se plaignaient déjà de leur “isolement et qui, ne se considérant en quelque sorte que comme des provinces tributaires de l'empire, n'attendaient qu’une occasion favorable pour devenir indépendants.
Rien sans doute ne pouvait être plus funeste à la grandeur de lislamisme qu’une semblable scission, mais elle était tellement dans la force des choses qu’elle s’accomplit sans effusion de sang et comme par un accord tacite.
Dès que l'Espagne apprit l'avènement des Abbassides et la chute des Ommiades, elle se sépara de la mère patrie; puis ayant su qu'un membre de la famille d'Ommiah se trouvait dans le Magreb, elle n’hésita pas à le proclamer khalife (759). L'Afrique, sans aller aussi loin, parut approuver l’acte de son gouverneur Abderrahman-ben-Habid, "qui hésitait à reconnaître la souveraineté d’Almanzor. Les peuples de cette contrée avaient depuis longtemps compris que leurs intérêts n'étaient point les mêmes que ceux des peuples de l'Asie; tou tefois, ils ne voulurent point se rallier au khalifat de Cordoue, se partagèrent en plusieurs groupes distincts avec des chefs particuliers ; les faibles liens qui les rattachaient à la dynastie des Abbassides disparurent bientôt complètement.
C'est pour cela qu’au point où nous en sommes arrivés, il faut scinder l’histoire des Arabes en deux parties ; nous étudierons d’abord les révolutions du Kkhalifat d'Orient et les événements accomplis en Égypte qui se lient intimement à ces révolutions ; puis nous traiterons, dans un chapitre spécial, des Arabes de l'Espagne et de l'Afrique proprement dite.