‹ Histoire générale des Arabes (volume 2)Chapitre 6 sur 32 · ÉTAT DE L’ARABIE AU TEMPS DE MAHOMET · texte numérisé non relu

ÉTAT DE L’ARABIE AU TEMPS DE MAHOMET

À l’époque où nous sommes arrivés de l’histoire des Arabes, tout était préparé pour de grands changements dans la péninsule. L’antagonisme des races, les rivalités de familles ou de peuplades s’effaçaient de plus en plus, ' ainsi que nous l'avons exposé, devant le danger commun. Menacés au nord par les Grecs, à l’est par les Perses, au sud par les Abyssins, les Arabes sentaient le besoin de s’unir, et les derniers événements avaient développé chez eux, au plus haut degré, les idées de nationalité. Les habitants de l’Yémen avaient été bien inspirés en opposant les Perses aux Abyssins, alliés des Grecs. Ils affaiblissaient ainsi leurs ennemis les uns par les autres ; mais ilétait à craindre qu’ils ne fissent que changer de maîtres. Les empereurs de Constantinople étaient en possession de l'Arabie Pétrée; la cour de Ctésiphon exerçait une sorte de suzeraineté sur tous les pays qui

bordent le golfe Persique et sur l’Yémen. Contre ceite double pression, il fallait organiser des éléments de résistance, et, fort heureusement, les circonstances vin- “rent au secours des Arabes.

L'Hedjaz avait donné un grand exemple en repoussant l'invasion d’Abrahah; la Mecque avait glorieusement reconquis le titre de métropole, qu’on avait voulu lui enlever. Abd-el-Mottaleb cherche à rattacher à ce centre commun toutes les tribus indépendantes ; il se rend à Saana, après la déroute des Abyssins, pour complimenter, au nom des Coréischites, le prince hémyarite, rétabli par l’armée des Perses. Ce sont les enfants de la même patrie, qui se rapprochent et s'entendent; déjà les poêtes ont imprimé à la langue arabe un caractère de fixité qui la fera prévaloir sur les dialectes particuliers en usage dans les diverses parties de la péninsule; si l'unité religieuse manque encore, les anciennes croyances s’écroulent de toutes parts; on s’élève contre les sacrifices humains ; on repousse le culte de vaines idoles; on demande interdiction des mariages entre beaux-fils et belles-mères ; on attaque l'odieuse coutume

qui permet aux parents pauvres d’enterrer leur fille vi- ”

vante, Les superstitions grossières qui dominent encore disparaïitront devant les lumières d’une foi nouvelle. Le christianisme aurait eu cette puissance ; mais la morale si pure de l'Évangile, fondée sur l’abstention, ne pouvait satisfaire un peuple trop docile à la voix des passions matérielles ; quelques hommes inspirés s’érigent en réformateurs et appellent leurs compatriotes à la vraie religion; lorsque Waraca, Othman fils de Houwarith, Obeïdollab, Zaïd fils” d’Amr, etc., puisant une instruction supérieure

LIVRE II, CHAPITRE L | y) dans leurs rapports avec des juifs et des chrétiens, combattent le paganisme et invoquent le nom d’Abraham, dans leur impuissance de rien édifier, ils annoncent qu’un envoyé du ciel paraîtra bientôt sur la terre et triomphera du démon.

Tandis qu’à l’intérieur, cette tendance vers une fusion cénérale se manifeste dans les esprits, l'indépendance de l'Arabie se trouve assurée par les guerres sanglantes qui éclatent entre les Grecs et les Perses; la lutte des deux peuples prend même, au commencement du VIe siècle, des proportions colossales; Chosroës soumet un instant à sa domination la Mésopotamie, la Syrie, la Palestine, l'Égypte; plus tard la fortune est ramenée à Constantinople par les exploits d'Héraclius. Toutefois les deux empires sont épuisés # les villes restent démantelées; les populations sont écrasées d'impôts : elles supportent avec peine des gouvernements qui ont employé

jusqu’à leurs dernières ressources pour des entreprises

sans résultats; bien loin de pouvoir encore jouer le rôle de nations conquérantes, elles ont perdu le sentiment de leurs forces, et seront incapables de résister à l'orage formidable que la voix de Mahomet va soulever contre elles.

En effet, une puissance nouvelle venait de se former, et elle allait se révéler pour la première fois au moment même où Héraclius et Chosroës Parviz signaient un traité de paix, qui, en maintenant l'intégrité de leurs frontières, et en laissant sans solution leurs prétentions respectives, ne faisait que suspendre une lutte fatale aux deux peuples. Chosroës donnait audience dans son palais de Dastagerd aux ambassadeurs étrangers. Ébloui

par sa propre magnificence, il regardait avec pitié les adorations serviles de ses sujets. On lui annonce que l’envoyé d’un chef arabe a une mission à remplir près de lui; 1l ordonne qu’il soit admis, et prenant la lettre qui lui est présentée, il s'arrête à la suscription. Quoique vaincu par Héraclius, Chosroës se croyait encore le roi des rois, et il venait de reconnaître qu’un petit scheik arabe avait placé son nom avant le sien, ce qui, dans les usages orientaux, était considéré comme une marque de supériorité. Sans vouloir en lire davantage, il déchira la missive et la foula aux pieds. Mais leffet de cette scène fut interprété diversement. On s’'informa des projets et des actions de ce chef inconnu, qui avait osé écrire au plus grand souverain de l'Asie : « Mohammed, fils d'Abdallah, prophète de Dieu, à Kesra, fils d'Hormouz, roi de Perse. » On apprit avec étonnement, mais sans croire encore à l'approche du danger, les rapides progrès du fils d’Abdallah (?°).

Page 1