LES ARABES AVANT MAHOMET
f Déjà, ajoute Herder, dans les jours d'ignorance, comme ils appellent les premiers temps de leur histoire, les Arabes s'étaient répandus au delà de leur péninsule, et avaient fondé de petits royaumes dans l'Irak et en Syrie; quelques-unes de leurs tribus habitaient en Egypte; les Abyssins descendaient de leur race, et toute l'étendue des déserts d'Afrique semblait être leur héritage : séparés de la haute Asie par des mers de sable, protégés contre les attaques des conquérants, rien ne troubla ni leur liberté, ni l'orgueil qu'ils tiraient de leur origine, de la noblesse de leur famille, de leur valeur indomptable, de leur langue encore pure et native ; joint à cela que, placés au centre du commerce du midi et de l'orient, ils réfléchissaient les lumières de tous les peuples voisins, et partageaient avec eux une activité mercantile que leur heureuse situation leur rendait naturelle; ainsi, dès l'origine, se développa au milieu d'eux une forme de culture intellectuelle qui jamais n'eût apparu sur les monts Ourals ou Altaï. A la fois subtile el naïve, la langue des Arabes se forma aux discours figurés et aux sentences morales longtemps avant qu'on eut songé à l'écrire. C'est sur leur mont Sinaï que
les Hébreux reçurent les tables de la loi, et le peuple de Moïse habita presque toujours avec leurs tribus.
« Les Arabes ont conservé les mœurs patriarcales de leurs ancêtres; ils sont, par un singulier contraste, sanguinaires et obséquieux, superstitieux et exaltés, avides de croyances et de fictions ; ils semblent doués d'une éternelle jeunesse, et sont capables des plus grandes choses lorsqu'une idée nouvelle les domine. Libre, généreux et fier, l'Arabe est en même temps irascible et plein d'audace; on peut voir en lui le type des vertus et des vices de sa nation ; la nécessité de pourvoir luimême à ses besoins le rend actif; il est patient à cause des souffrances de toute nature qu'il est obligé de supporter ; il aime l'indépendance comme le seul bien dont il lui est donné de jouir; mais il est querelleur par haine de toute domination. Dur envers lui-même, il devient cruel et se montre trop souvent avide de vengeance.
« L'analogie de situation et de sentiment inspirait à tous les mêmes points d'honneur ; le glaive, l'hospitalité, l'éloquence faisaient leur gloire ; l'épée était l'unique garantie de leurs droits ; l'hospitalité embrassait pour eux le code de l'humanité, et l'éloquence, au défaut d'écriture, servait à terminer les différends qui ne se vidaient pas par les armes. »
La division des Arabes en tribus est encore une conséquence de cette vie nomade ; des usages tenaient lieu de lois, et chaque famille se réunissait autour d'un chef dont l'autorité toujours paternelle résidait ordinairement dans le droit d'aînesse. Ce chef portait le nom de scheik ou seigneur ; les principales familles repré-
sentaient assez bien les patriciens de Rome et les nobles de l'Europe ; un des scheiks était placé au-dessus des autres ; c'était le général de cette petite armée ; quelquefois il prenait le titre d'émir (commandant ou prince), mais son autorité -était très-limitée : il n'était même pas à l'abri du talion, loi barbare qui voulait que le sang versé fût racheté parle sang ou par la composition. Tous les intérêts lui étaient confiés, mais il ne pouvait en séparer les siens, car la tribu était sa famille et portait son nom. Quoique décidant par luimême toutes les grandes affaires, l'émir devait écouter l'avis des scheiks avant de rien entreprendre. Toutes les tribus étaient organisées de même : plusieurs d'entre elles se réunissaient quelquefois pour former une seule masse : l'autorité était alors décernée au scheik de la plus puissante. Souvent aussi, lorsqu'une tribu avait vu ses ressources épuisées par une guerre malheureuse, elle venait se fondre dans une autre en état de la protéger, et ces alliances expliquent comment un grand nombre de tribus ne se sontpas perpétuées.
Tant que le peuple arabe resta attaché à la vie nomade, cette organisation de la tribu qui en était le résultat immédiat ne subit aucun changement ; elle existe encore aujourd'hui, modifiée toutefois; partout où des villes ont été fondées, le pouvoir des scheiks a pu se changer en despotisme, mais la tribu, comme aux premiers jours, est le véritable élément de cette société si curieuse à étudier.
Les Arabes rapportent leur origine aux descendants d'Abraham : Kahtan ou Jectan et lsraaël sont les souches des deux grandes races qui ont peuplé la pénin-
suie, Tune au midi, l'autre au nord. Ces races sont ordinairement désignées sous les noms de MouUarriba et de Moustariba, par opposition aux Ariba ou Arabes primitifs, au premier rang desquels on place les Adites et les Amalica (Amalécites , descendants de Sem selon les uns, de Cham selon les autres. Les Moutearriba ou Jectanides s'établirent dans l'Yémen et v fondèrent deux
dynasties : la dynastie sabéenne et la dynastie hémyarique. La langue des Ariba ou l'arabe proprement dit, usitée dans l'Hedjaz etleNedjed, continua d'être parlée par les habitants des campagnes; mais les villes de l'Yémen se servirent de l'idiome hémyarique, que les Jectanides avaient appris de leurs ancêtres. Les Moustariba étaient de beaucoup postérieurs aux Jectanides. Abraham ayant reçu, dit-on, la mission divine de bâtir à la Mecque un temple saint, quitta la Syrie pour obéir aux ordres de Dieu tout-puissant, et descendit en Arabie, où il fonda la Kaaba, qui fut longtemps l'objet exclusif de la vénération des Arabes. Les travaux du peuple retinrent le patriarche dans l'Hedjaz durant de longues années, et il se fit aider par son fils Ismaël, né sur le territoire même de la Mecque. La source découverte par Agar est celle du puits de Zemzem. C'est à Ismaël que fut portée par l'ange Gabriel la fameuse pierre noire, longtemps enfermée dans la Kaaba, qui au jour du jugement doit rendre témoignage en faveur de ceux qui se seront prosternés devant elle. Les traditions des Arabes comptent encore plusieurs signes de la protection céleste, qui prouvent, à leurs yeux du moins, que leur race, comme celle des Juifs, a été privilégiée.
A peine Jes descendants d'Ismaël commencèrent-ils à se multiplier, qu'ils se séparèrent : au lieu d'une seule tribu, il s'en forma plusieurs, toutes organisées de même, mais aussi toutes indépendantes. Quelques-unes choisirent un emplacement pour s'y fixer : la plupart allèrent vivre dans le désert sous des tentes, et adoptèrent la vie nomade. Lorsqu'un chef prenait possession d'un pâturage, il n'employait d'autre formalité que de faire aboyer sa meute ; le rayon sonore de celte étrange proclamation traçait aussitôt celui d'un domaine interdit aux troupeaux d'alentour.
Les Jectanides, de leur côté, semblèrent préférer la vie sédentaire : cependant un grand nombre de tribus quittèrent la fertile province de l'Yémen pour aller chercher fortune ailleurs. C'est ainsi que les Beni-Djorrhom vinrent à la Mecque, dont Ismaël était en possession, et contractèrent alliance avec lui; mais la rivalité des deux grandes familles des Moutearriba et des Moustariba n'en subsista pas moins ; il s'agissait de déterminer quel serait le chef sous lequel, en cas d'attaque, tous les autres viendraient se ranger, et de fixer le centre de la nationalité arabe. Chacun des deux partis avait sa métropole: les Ismaélites, pour assurer à la Mecque la prééminence, s'appuyaient sur l'origine sacrée des monuments qu'elle renfermait; les Jectanides faisaient valoir la richesse de l'Yémen, son antique population, et demandaient pour Saanâ le titre de capitale de l'Arabie. La lutte ne devait se terminer qu'au VIe siècle de l'ère chrétienne, à l'avantage de la Mecque, au moment même où Mahomet se proposait d'établir dans son pays l'unité de religion.
Outre les Jectanides et les Ismaélites, l'Arabie conservait quelques débris des races primitives, dont les traditions sont couvertes d'obscurité ; on sait seulement, ou du moins on suppose que les Adites, sous Cheddad et Locman, parcoururent en vainqueurs l'Irak et l'Inde plus de deux mille ans avant notre ère, qu'ils régnèrent à Babylone en 2218 et qu'ils envahirent TKgypte à la môme époque, sous le nom de Pasteurs ou Hycsos ; on présume que, chassés plus tard de l'Yémen par les Jectanides, ils allèrent peupler l'Éthiopie et l'Abyssinie ; mais ils avaient laissé des traces de leur passage en Arabie, où l'on montre encore des monuments adites comparables aux constructions cyciopéennes (n). Les Amalica ou Amalécites, que l'on met également au nombre des Pasteurs ou Hycsos, paraissent s'être répandus de bonne heure dans toutes les parties de l'Arabie, et avoir donné plusieurs pharaons à l'Egypte; toutefois, ils ne fondent aucun établissement durable; ils finissent par se concentrer au nord de la péninsule, avec les Iduméens, les Moabites, les Ammonites ; occupant les plaines de l'Arabie Pétrée et celles de l'Arabie Déserte, voisines de la Palestine et de la Syrie de Damas, ils s'opposent longtemps à l'entrée des Hébreux dans la terre de Chanaan, et ne cessent de leur faire une guerre acharnée. Vaincus par Saùl, ils sont soumis par David, qui reste maître du pays situé entre la mer Morte et le golfe Élanilique. Bientôt Salomon porte ses vues plus loin encore; il ne se contente pas de dominer sur la mer Rouge, et de la faire parcourir en tous sens par des flottes construites aux ports d'Aïlath et d'Asiongaber : au commerce de l'Arabie Heureuse, il veut joindre
celui de l'Inde, et le conserver à son peuple en rendant tributaires les Arabes errants des déserts de la Chaldée. Il y parvient, mais sa mort (976) entraîne la séparation des royaumes de Juda et d'Israël; les communications sont interrompues entre Jérusalem et les villes d'Assyrie; les tribus arabes cessent de payer l'impôt, et les différents peuples, Moabites, Amalécites, Iduméens, recouvrent leur indépendance.
Le règne de Salomon est néanmoins une date importante dans l'histoire des Arabes; la gloire du grand roi s'était répandue dans toute la péninsule ; une reine de Saba (ville de l'Yémen) s'était rendue à Jérusalem pour vérifier ce qu'on disait de sa puissance, et la splendeur de la cour, qu'elle avait trouvée au-dessus des rapports de la renommée, avait encore accru son admiration pour le fils de David. Si les Arabes avaient craint un instant pour leur liberté, ils furent bientôt rassurés par la faiblesse et l'incapacité des successeurs de ce prince; le péril devait venir d'un autre côté.
Placées entre l'Egypte et la Chaldée, les plaines de l'Arabie Déserte et de l'Arabie Pétrée semblent devoir être la proie de toutes les grandes dominations établies dans ces riches contrées; elles sont nécessaires aux conquérants qui veulent régner à la fois sur les bords de l'Euphrate et du Nil, et elles tentèrent les rois de Ninive et de Babylone, désireux de se rapprocher des côtes de la Méditerranée. Ce fut à ces ennemis redoutables que les Arabes durent résister tout d'abord : ils le firent avec succès ; leurs troupes nombreuses affranchirent plus d'une fois les Hébreux du joug assyrien. Cyrus, instruit par les malheurs des rois qui l'avaient précédé, ne les
attaqua point ; il se contenta de repousser ceux qui menaçaient de trop près les frontières de ses États. Cambyse, marchant conlre l'Egypte, traita avec les habitants de l'Arabie Pélrée ; ses successeurs suivirent son exemple, et jusqu'à la fin de l'empire des Mèdes, les • Arabes, exempts de toute redevance, restèrent pour eux des alliés fidèles. Lorsque Alexandre vint attaquer Darius Codoman, ils se déclarèrent pour ce dernier; plusieurs d'entre eux, à la solde de Bétis, arrêtèrent la marche du héros macédonien sous les murs de Gaza; d'autres voulurent l'empêcher de pénétrer en Égypte. Mais Alexandre, soutenu par sa flotte qui lui fournissait les provisions nécessaires, passa sans peine de Phénicie en Égypte, en longeant les rivages de la mer. Il n'oublia pas néanmoins la conduite des Arabes, et s'il ne les châtia pas tout de suite, c'est qu'il ne voulait pas retarder d'un instant l'exécution de ses grands projets contre le monarque persan. Il y songea quand il fut de retour à Babylone, après s'être avancé au delà de l'Indus ; un autre motif que la vengeance le poussait alors. La conquête de l'Arabie lui semblait le complément indispensable de ses victoires ; privé de la péninsule, il ne pouvait se dire avec vérité maître de l'Asie occidentale: son ambition irritée voulut se satisfaire. Il envoya donc plusieurs des officiers de sa flotte visiter les côtes du golfe Persique et de la mer Bouge, tandis que ses lieutenants disposaient une armée en Égypte et en Syrie. La mort, qui le surprit à trente-quatre ans à peine, sauva les Arabes; ses généraux, trop occupés de leurs propres intérêts, ne pensèrent plus à les attaquer. L'Arabie Pétrée était alors au pouvoir delà tribu des Nabatéens;
quelques tentatives isolées d'Antigone et de Démélrius n'eurent aucun succès. Lorsque les Ptolémées et les Séleucides se furent solidement assis sur le trône, ils entreprirent de soumettre les pays qui séparaient les frontières de leur empire, sans pouvoir y parvenir; Pompée ne fut pas plus heureux, et les Romains recherchèrent l'alliance d'un peuple qu'ils n'avaient pu réduire.
Les Nabatéens, que l'on ne rencontre pas durant les guerres des Hébreux contre les Arabes, paraissent pour la première fois sur la scène après l'expédition d'Alexandre. On croit cependant qu'ils s'étaient établis à Pétra, du temps de Nabuchodonosor II. E. Quatremère, dans le mémoire que nous avons cité, leur attribue une origine araméenne ou syrienne, et les fait venir des ri?es de l'Euphrate et du Tigre. Diodore de Sicile nous donne une haute idée de leur caractère, en citant quelques-unes des lois qui les régissaient, et de leur intelligence, en racontant la manière de combattre de leurs guerriers. Us avaient défendu sous peine de mort de semer du blé, de planter des arbres à fruit, de construire des maisons, disant que pour garder de tels biens on sacrifiait trop aisément sa liberté. Ils n'avaient point d'autre demeure que le désert, point d'autre occupation que le commerce. Recevant sur la mer Rouge la myrrhe, l'encens et d'autres aromates, ils les portaient dans les ports de la Méditerranée. Étaient-ils menacés par un ennemi supérieur en nombre, ils l'attiraient adroitement dans leurs solitudes, se retiraient sur un rocher inaccessible, et forçaient à la paix le général téméraire qui avait mal pris ses précautions contre la faim et la soif. Ce rocher est célèbre; c'est là que de-
vait s'élever la ville de Pétra. Les Nabatéens, par leur habile tactique, résistèrent à tous leurs ennemis. Lorsque ^Elius Gallus entreprit par ordre d'Auguste (vers 24 ans avant J.-C.) son expédition contre l'Yémen, il prit un guide nabatéen; égaré au milieu des déserts, il fut obligé de renoncer à ses projets, après quelques succès militaires tristement compensés par les fatigues de la route; sur son avis, les Romains abandonnèrent toute idée de conquête sur la péninsule, et c'est à peine s'il y a lieu de mentionner l'expédition de Gassius en 470, sous Marc-Aurèle, la défaite des troupes de Commode, la tentative de Sévère sur l'Arabie Heureuse en 495 ou 499, la victoire de Macrin si chèrement achetée en 247, etc. Un résultat important avait été, toutefois, obtenu : l'Arabie Pétrée avait été incorporée dans l'empire romain, et Cornélius Palma, lieutenant de Trajan, en avait fait la troisième Palestine. La ville de Pétra, ornée d'édifices magnifiques, théâtres, cirques, temples, aqueducs, devint l'entrepôt d'un grand commerce; vers la même époque, les Nabatéens tombèrent peu à peu dans l'obscurité, et leur nom finit même par disparaître de l'histoire.
Les empereurs, maîtres de la navigation de la mer Rouge, loin de porter atteinte à l'indépendance de l'Arabie, la protégèrent d'une manière indirecte, en engageant une guerre acharnée contre les Parthes : tandis que les deux peuples s'épuisaient dans des expéditions sans résultat, les Arabes surent profiter des circonstances pour fonder sur leurs frontières septentrionales deux Étals puissants, les royaumes de Hira ou d'Anbar (vers 495) et de Ghassan (vers 292). Mais avant de
bien faire comprendre la situation de la péninsule avant Mahomet, nous allons considérer séparément les principales révolutions survenues dans l'Arabie septentrionale, méridionale et centrale.
Depuis la mort d'Alexandre jusqu'à leur soumission par les Romains et les Parthes, les pays voisins de l'Arabie manquèrent d'un gouvernement fort. Travaillé par des discordes intérieures, l'empire des Séleucides, sous une apparence brillante, cachait une excessive faiblesse. Il ne put s'opposer ni à la formation des royaumes indépendants de l'Asie Mineure, ni au triomphe des Macchabées, ni aux ravages des tribus arabes. Celles-ci s'étaient habituées à ne point respecter les frontières des grands rois. Retenues du côté de l'Euphrate par la proximité de Séleucie, elles se vengeaient du côté de la Syrie par des incursions périodiques ; chaque année, profitant à propos des moments où les troupes ennemies étaient occupées dans des courses lointaines, elles allaient recueillir, le fer à la main, un butin considérable, et rentraient impunément dans le désert. Ces brigandages, qui ne méritent pas le nom d'invasions, durèrent jusqu'à la destruction de l'empire des Séleucides. La politique et les armes des Romains et des Parthes les firent cesser. Ces deux peuples commencèrent par élever des forteresses sur les frontières ; puis ils établirent des corps de troupes pour surveiller le mouvement des peuplades voisines, qu'ils cherchèrent à diviser. Attirés par les offres des Romains, plusieurs chefs s'engagèrent à contenir les tribus errantes, et sous le nom de phylarques garantirent les nouveaux alhes des attaques continuelles qui menaçaient leur ter-
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riloire; d'autres se déclarèrent pour les Parthes. On les vit souvent intervenir au milieu de la lutte des deux nations. C'est ainsi que le principal auteur du désastre de Crassus fut un chef arabe nommé Ariamnes, qui, feignant le plus grand attachement pour la cause romaine, parvint à détourner le général des pays montueux dans lesquels il voulait se renfermer, et attira les légions au milieu de plaines immenses où l'on ne trouvait, ditPlutarque, ni arbres, ni eau, et où l'œil n'apercevait aucune borne qui fit espérer quelque repos. Les Parthes qui étaient d'intelligence avec lui, et dont toute la force consistait en cavalerie, purent alors assaillir les Romains avec tous leurs avantages, et, grâce à cette trahison, triomphèrent facilement d'un ennemi qui, déjà épuisé par de longues marches, avait encore à lutter contre la faim et la soif.
Les Arabes ne se montrent pas seulement dans la guerre des Romains et des Parthes; si nous avions une connaissance approfondie de l'histoire des Arsacides, il est probable que nous les retrouverions mêlés à leurs révolutions et à leurs luttes intérieures, comme ils le furent aux discordes civiles de Rome, malgré leur éloignement de cette capitale. On sait que Pescennius Niger, élu césar en Orient (193), s'appuyait principalement sur eux, et qu'un Arabe saisit la pourpre impériale en 240; c'était Philippe, qui, devenu maître du trône, oublia sa patrie et ne fit rien pour elle. — Ils paraissent aussi sur la scène à la suite de Zénobie, et menaçaient l'Asie Mineure, quand l'arrivée d'Aurélien et la destruction de Palmyre leur portèrent un coup terrible dont ils ne se relevèrent pas (271).
Au nombre des phylarques qui possédèrent la Syrie orientale et une partie de la Mésopotamie, il faut placer les Odheyna (Odenath), contemporains des premiers princes de Hira et d'Anbar. Les Odheyna commandaient, selon toute apparence, aux débris de ces anciennes tribus araalica, qui avaient encore une fois abandonné leurs demeures. On suppose que le dernier de ces chefs n'était autre que Septimius Odenath, époux de Zénobie, mort assassiné en 2G7. — Les Arabes le font périr dans un combat livré à Djodhaimah, roi Thonoukhite de Hira, qui est victime, à son tour, d'une ruse de la reine Zebba (Zénobie). Ils racontent ensuite la vengeance que le successeur de Djodhaimah, Amr fils d'Adi, de la dynastie des Lakhmites ou Nasrites, tire de cette princesse; Zebba, trompée par un nouveau Zopyre (Cossayr fils de Sad), et surprise dans son palais, est frappée par son vainqueur au moment où elle cherche à s'échapper, en traversant un souterrain pratiqué sous le lit de l'Euphrate. Ces récits ont tout à fait le caractère de légendes composées à plaisir, et nous ne nous y arrêterons pas. Il suffit de dire qu'après la chute de Zénobie, vers 272 de J.-C.,le gouvernement des Arabes de Syrie fut confié, par les Romains, à des chefs Tonoukhiles, puis aux Salinités qui furent renversés, en 292, par la tribu de Ghassan.
L'avènement des Sassanides, et la translation du siège de l'empire romain dans la ville de Constantinople, ne devaient point suspendre la fureur des peuples qui se disputaient l'Euphrate ; les Perses et les Grecs continuèrent la rivalité des Parthes et des Romains avec une obstination qui servit merveilleusement les intérêts des Arabes.
Les rois de Hira, dont les possessions s'étendaient sur les deux rives du fleuve, devinrent les éclaireurs de l'armée des Perses, tandis que les chefs ghassanides, revêtus de la dignité de phylarques, se rangèrent du côté des Romains et s'enrichirent à leurs dépens. Mira avait été fondée à trois milles du lieu où fût bâtie plus tard la ville de Koufah par les tribus qui, sous le nom de Tonoukhites, avaient envahi l'Irak en 192 de J.-C. et s'étaient emparées d'Anbar. Les Tonoukhites appartenaient à la grande famille des Godhaites, originaire de l'Yémen, dont la branche principale s'était fixée successivement dans le Téharaah et le Bahreïn; en 228> leur chef Djodhaïmah se reconnaissait vassal d'Ardchir fils de Sassan, et après lui Amr fils d'Adi commençait la dynastie lakmite ou nasrite qui devait se prolonger jusqu'en l'année 605 de J.-C.
Amr ou Amrou fils d'Adi ne fit aucun effort pour soutenir les Arabes de Hadhr ou d'Atra, ville située entre le Tigre et l'Euphrate, dans le désert de Sindjar, qui avait résisté à Trajan (116) et à Sévère (201), aux Sassanides (231), et dont Sapor 1er s'empara en 240 ; mais après la ruine de Palmyre par Aurélien (272), les rois de Hira dominèrent sans contestation sur les tribus de la Mésopotamie ; ils étendirent peu à peu leurs frontières et pénétrèrent plusieurs fois jusqu'à Antioche. Ils avaient le génie delà guerre, et non celui de l'administration et du gouvernement; il leur fut impossible de garder leurs conquêtes, et ils s'en tinrent alors à leur véritable rôle en combattant seulement pour le pillage. Opérant devant l'ennemi des retraites que la mollesse des Grecs rendait presque toujours heureuses,
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ils laissaient ensuite aux Perses le soin de continuer la guerre. Ces expéditions accumulèrent dans leur capitale tous les trésors de l'Asie Mineure, et permirent aux souverains de Hira de rivaliser de luxe avec les monarques de Ctésiphonet de Constantinople. En même temps elles excitèrent au plus haut degré la haine des Romains qui cherchèrent plus d'une fois à se venger. Dioclélien en 289, Constance en 353 combattirent les Sarrasins ; c'était le nom que les Romains donnaient aux Arabes septentrionaux. Julien prit et détruisit Anbar (363). Valens en 373, Théodose le jeune en 411 ordonnèrent de nouvelles attaques; le roi Moundhir Ier ou Mondar, qui avait contribué à replacer Bahram- T.our sur le trône de Perse, essuya un sanglant échec (421); l'historien Socrate prétend que cent mille Sarrasins périrent dans les flots de l'Euphrate en 448. Anastase fut moins heureux (498) : en renouvelant les hostilités contre les Perses, il faillit perdre la Mésopotamie tout entière (502). Noman III, qui prit une part active à cette guerre, eut à repousser l'année suivante une invasion des tribus de l'Arabie centrale que J. Scylitzés appelle Tfialabites ou Bacrites; leur chef Waritb (Arethas) fils d'Amr-el-Macsour, fut maître un instant du royaume de Hira; il s'était montré favorable aux doctrines du manichéen Mazdac, protégé par Kobad ou Cabadès, et il chassa du trône Moundhir III en 518 ; mais cinq ans plus tard Mazdac était mis à mort par ordre de Khosrou ou Chosroès, et Moundhir III était rétabli dans tous ses droits. « Ce prince, dit Procope, fut pendant quarante-neuf ans (513-562) l'adversaire le plus redoutable qu'aient eu les Grecs. Exer-
Ji LIVRE I, CHAPITRE 11.
çant une autorité souveraine sur les Sarrasins vassaux de la Perse, il fit irruption de tous côtés sur nos terres, et personne ne pouvait lui résister, soit parmi nos généraux grecs, soit parmi ceux qui commandaient à nos Arabes. » Ce fut l'époque la plus brillante du royaume de Hira ; après Moundhir, il tomba complètement sous la domination des Sassanides, qui ne se contentèrent plus d'un tribut ou de quelques signes de vassalité. Noman V fut le dernier prince de la dynastie lakhmite (583-605) (,a). La tribu des Bacrites, victorieuse des Perses à la bataille de Dzou-Car en 611, maintint son indépendance dans le Bahreïn; mais Hira devint une satrapie persane administrée par des vice-rois. Mahomet paraissait alors sur la scène.
Les Arabes de l'Irak et de la Mésopotamie avaient reconnu dès l'année 272 l'autorité des rois de Hira et d'Anbar; ceux de Syrie se soumettaient vers le même temps aux Ghassanides. La peuplade des Azdites, originaire de l'Yémen, était venue s'établir vers Pannée 118 de J.-G à Bath-Marr, près de la Mecque; cent ans plus tard cette colonie se dispersa, et plusieurs des tribus qui la composaient s'arrêtèrent près de l'étang de Ghassan, situé sur les frontières de l'Hedjaz ; de là le nom de Ghassanides, sous lequel elles prennent rang dans l'histoire. Après des alternatives de succès et de revers, elles s'avancèrent jusqu'au Borra, et en 292 leur chef Thalaba recevait des Romains l'investiture de la charge de phylarque. Son successeur Djafna 1er est la tige d'une dynastie qui doit se prolonger jusqu'en 637, époque à laquelle Djabala VI, dernier roi de Ghassan, embrassa l'islamisme. Pendant cette longue
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période, les Ghassanides secondent les empereurs de Constantinople dans leurs expéditions contre les Perses, et, devenus chrétiens vers le milieu du IVe siècle de J.-C.,ils soutiennent contre les rois de Hira une guerre incessante, qui n'amène aucun résultat décisif. Harith V el-Aradj, fils d'Abou-Chammir, obtient de Justinien les titres de patrice et de roi ; il est présent en 531 à la bataille de Gallinique perdue par Bélisaire; mis en déroute en 539 par Moundhir 111, il répare peu d'années après cet échec et fait une expédition heureuse en Arabie contre les Juifs de Khaïbar ; il entreprend en 562 un voyage à Gonstantinople et meurt en 572. Les légendes arabes et les chroniques grecques font aussi mention de deux reines ghassanides très-célèbres, Tune, Mawia, qui eu 377 secourut la veuve de Valens, assiégée par les Wisigolhsdans sa capitale; l'autre, Maria, surnommée Dzaltl-Couriain (aux pendants d'oreilles), parce qu'en se convertissant au christianisme elle fit présent au temple delà Mecque de deux perles d'une valeur inappréciable.
Les Ghassanides, aUiés de Maurice (584-588) et d'Iiéraclius (610-641), contribuent aux victoires de ces deux empereurs; ils combattent à Muta en 629, partagent la défaite de l'Yermouk en 634 et ne se soumettent aux khalifes que trois ans plus Urd (la).
L'Arabie septentrionale était donc au commencement du Vile siècle resserrée entre les Perses et les Grecs maîtres de l'Egypte, de la Palestine et de la presqu'île do Sioaï, et entre deux Etats tributaires, l'un de Gonslantinople, l'autre de Ctésiphon, qui exerçaient sur les déserts de la Syrie, de l'Irak et de la Mésopotamie une prépondérance marquée.
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Le midi de la péninsule ne s'était pas soustrait aussi longtemps au joug étranger ; les Jectanides y avaient formé de nombreux établissements à la suite de la dynastie sabéenne qui avait fondé Mareb, Dhafar, Aden, Nadjran, etc. ; des conjectures récentes, dont il nous est impossible d'admettre la parfaite exactitude, ne font pas remonter ces établissements au delà de Tannée 794 av. J.-C. ; les Hémyarites ouHomérites, appartenant à la même famille, auraient commencé en 167 seulement la dynastie des Tobbas ("), qui ne doit succomber qu'en 525 de J.-C. sous les armes des Abyssins. Harilh Erraich, premier Tobba, devait réunir toute l'autorité entre ses mains et soumettre l'Hadramaut, le Mahrah et l'Oman.
Les habitants de l'Yémen s'adonnèrent, sous les Tobbas, aux travaux de l'agriculture et du commerce; un vaste système d'irrigations distribua l'eau dans toute ta province. L'encens et les parfums transportés au dehors étaient une source de richesses. Les Hémyarites, dit Masoudi, jouissaient de toutes les aisances de la vie; ils avaient en abondance une subsistance assurée, une terre fertile, un air pur, un ciel serein, des cours d'eau nombreux, une puissance bien affermie. » Suivant Makrizi, l'ancienne écriture hémyarite appelée mausnad était composée de lettres isolées ou détachées, et plusieurs inscriptions découvertes par MM. Wellsted, Crullenden et Halévy paraissent offrir des échantillons de celte écriture; mais l'opinion des savants n'est pas encore fixée à cet égard.
Un événement peu important en apparence vint porter, vers 120 de J.-C., un coup funeste à l'autorité des
Hémyarites. I! existait près de Mareb une digue immense, destinée à contenir l'eau qui s'amassait au pied de deux montagnes, et qui, resserrée comme dans un puits entre leurs versants élevés, ne pouvait s'échapper que par une seule issue. En fermant cette issue, on avait un vaste réservoir qui permettait d'arroser les champs selon les besoins de la culture. Une crue subite vint détruire la digne ; délivrées des entraves que l'art des hommes leur avait imposées, les eaux se précipitèrent dans les campagnes et ravagèrent tout ce qui se trouvait sur leur passage. L'accident n'aurait pas eu de suites, si les habitants avaient voulu recommencer les anciens travaux; mais ils craignirent les fatigues et les dangers d'une semblable entreprise, et attribuèrent a la vengeance divine cette catastrophe qui devint pour eux le point de départ d'une ère nouvelle (ir). Exposés par leur incurie à des inondations périodiques, la plupart d'entre eux abandonnèrent la province de l'Yémen et allèrent fonder, les uns le royaume de Ilira, les autres celui de Ghassan. Quant aux Tobbas, ils s'agitèrent dés lors en inutiles efforts pour recouvrer leur antique splendeur, et loin de s'étendre au dehors de la péninsule, ils eurent beaucoup de peine à maintenir l'intégrité de leurs frontières. Lorsqu'au VIe siècle de Jésus- Christ les étrangers envahirent l'Yémen, on ne leur opposa aucune résistance sérieuse: ils trouvèrent le pays livré à une effroyable anarchie, privé de ses principales richesses par l'émigration des cultivateurs, et s'y établirent sans difficulté. Ce fut vers l'année 525 que la domination nationale des Tobbas fit place au despotisme des Abyssins et des Perses ; elle avait eu ses périodes
de gloire, car les écrivains arabes se sont plu à en faire le type et le modèle des grands empires; s'il fallait en croire leur récit, elle aurait même compris une partie des contrées de l'Asie; les Tobbas auraient soumis l'Inde, combattu les souverains de la Chine ; tel d'entre eux se serait avancé dans le Magreb (Afrique occidentale) jusqu'aux rivages mêmes de l'océan Atlantique; tel autre aurait renouvelé l'expédition d'Alexandre. Mais il est impossible d'accorder ces traditions avec celles que nous possédons sur les autres peuples de l'Orient ; il faut donc les repousser comme des fictions, et se contenter de reconnaître que l'Yémen a été de bonne heure le théâtre d'un gouvernement régulier. D'ailleurs, l'existence de ces légendes est facile à expliquer. L'histoire des Arabes n'a commencé pour eux qu'après Mahomet, «M' époque de leur grandeur et de leur puissance. Étonnés eux-mêmes delà rapidité de leurs triomphes, ils se sont persuadés qu'ils devaient avoir pour ancêtres des conquérants célèbres, et afin de rehausser leur origine, ils ont donné de grandes proportions au seul État de quelque importance dont leur pays eût conservé la mémoire ; de là ce Tobba Dzou'-l-Carneïn, qui n'est autre que le fils de Philippe de Macédoine; cet Africous vainqueur des Berbères (50 ans av. J.-G.) ; cette reine Balkis, qui règne longtemps après Africous et que les Arabes confondent avec la reine de Saba, contemporaine de Salomon ; ce Schamar ou Chammir, fondateur de Samarcande, etc. On attribue les plus vastes conquêtes à des Tobbas qui ne sont peut-être jamais sortis de la péninsule, et comme à l'intérieur leur histoire n'est qu'une suite de guerres et d'usurpations, on va ajouté le récit
d'événements extraordinaires et fort incertains. On n'est pas non plus d'accord sur les faits qui séparent la rupture des digues de Mareb de l'invasion des Abyssins ; nous indiquerons seulement les plus considérables. On raconte que vers 206 de J.-C, le Tobba Abou-Carib fit une expédition en Perse et revint chargé de dépouilles; qu'à son retour il s'empara de l'Hedjaz, assiégea Iathreb révoltée, visita la Kaaba et embrassa le judaïsme qu'il introduisit dans l'Yémen. Le christianisme y fut ensuite prêché vers 343 par Théophile, envoyé de l'empereur Constantin ; mais l'idolâtrie resta la religion dominante du pays. Abou-Nowas, qui régnait à la fin du Ve siècle sur les Hémyarites, ayant adopté la foi de Moïse, fit massacrer, en 524, la colonie chrétienne de Nadjran, qui refusait d'imiter son exemple. Justin Ier, informé de cet acte de cruauté, engagea le Négusch d'Àbyssinie, qui professait le christianisme, à tirer vengeance d'Abou- Nowas, et une armée de soixante et dix mille hommes envahit l'Yémen. Aryat, chargé du commandement, n'eut pas de peine à soumettre un peuple épuisé par la guerre civile. Abou-Nowas vaincu se précipita dans la mer (525), et après la mort de son successeur Ali-Dzou- Djadan, dernier prince hémyarite, Aryat gouverna sans opposition au nom du Négusch. Un de ses officiers, Abrahah-el-Àschram, jaloux de son autorité, le tua par trahison, réunit tous les Abyssins sous son commandement, et prit le titre de vice-roi ; il eut plusieurs guerres à soutenir pour conserver le pouvoir qu'il avait usurpé ; il les termina toutes heureusement. Par ses ordres, l'évêque de Dhafar, Gregentius, rédigea un code de lois dont l'original, écrit en grec, se trouve à la bibliothèque
impériale de Vienne. Une église fut construite à Saana avec la plus grande magnificence ; elle devait détrôner la Kaaba ; mais les efforts d'Abrahah, pour faire du christianisme la seule religion de l'Arabie, furent inutiles. Vaincu devant la Mecque dont il avait voulu détruire le temple, il mourut bientôt après, et ses fils, par leurs exactions, rendirent insupportable la tyrannie des Abyssins. Les habitants de l'Yémen n'ayant pu réussir à secouer le joug avec leurs propres forces, demandèrent la protection de princes étrangers. L'empereur de (Ionstantinople ne pouvait embrasser le parti d'un peuple idolâtre ; il refusa. Chosroës Parvis, sollicité par le roi de Hira, fit moins de difficultés. Il envoya en 575, à Aden, une flotte qui débarqua des troupes aguerries. Les Abyssins furent défaits et chassés définitivement de l'Yémen vers 597. Le sort des habitants resta le même; ils durent obéir aux Perses comme ils obéissaient à leurs prédécesseurs; seulement ils ne furent pas violentés dans leurs pratiques religieuses. Quant aux nouveaux vice-rois, ils ne se contentèrent pas de régner dans l'Yémen, ils s'établirent aussi dans l'Hadramaut, l'Oman et le Bahreïn.
L'Arabie, au VIIe siècle, courait donc de grands dangers. Deux voisins puissants s'étaient fortement assis sur ses frontières et l'avaient entamée: l'un (l'empereur grec) en avait détaché une province pour l'enclaver dans son empire; l'autre (le roi de Perse) avait occupé les plus riches contrées de la péninsule. Cependant, le Nedjed et THedjaz étaient restés purs de toute domination étrangère. C'est là que devait se réfugier la nationalité arabe pour rayonner ensuite au dehors. 11 n'y
avait, dans ces provinces, aucun État hiérarchiquement constitué comme celui des Tobbas : le pays était encore el avait toujours été possédé par des tribus indépendantes, jalouses de se gouverner elhîs-mômes et sacrifiant tout â la conservation de leur liberté. Depuis des siècles son aspect n'avait pas changé, pas plus que son histoire. C'était encore le même spectacle de petites sociétés intimement unies par les mœurs, les coutumes, le caractère, mais séparées en fait par l'organisation politique. C'était le même récit de querelles et de rivalités sanglantes. Aucune tribu n'avait acquis de supériorité décidée, car elles disposaient toutes à peu près des mêmes forces et des mêmes ressources. Les richesses, que la fortune semble distribuer au hasard, étaient assez également réparties. Quelques peuplades, il est vrai, s'étaient enrichies par le commerce ; mais des relations plus étendues leur avaient imposé en même temps de nouveaux besoins, ce qui rétablissait l'équilibre. Au premier rang se trouvaient les tribus qui dominaient dans les deux plus grandes villes de l'Hedjaz, la Mecque et lathreb. La garde du temple de la Kaaba avait été longtemps l'apanage des Djorhom, venus de l'Yémen, avec lesquels on suppose qu'lsmaël s'était allié; l'idolâtrie se mêla de bonne heure au culte du Dieu d'Abraham, et l'impiété des Djorhom amena leur expulsion, vers l'année 206 après J.-C. Plusieurs familles jectanides avaient émigré à différentes époques dans l'Hedjaz ; les Codhaa s'étaient répandus dans les cantons situés au nord d'Iathreb ; les Azdites, avant de passer dans le Bahreïn et l'Irak, avaient fondé la colonie de Batn-Marr, dont nous avons parlé plus haut, vers 180 de J.-C. Co
i2 LIVRE I, CHAPITRE II.
fut une branche des Azdites, les Khozaa, qui succédèrent aux Djorhom dans l'intendance du temple vers 207 ; ils introduisirent de nouveaux usages superstitieux, en particulier le culte de Hobal ; la Kaaba réunissait tous les dieux des Arabes ; les trois cent soixante idoles qu'elle contenait étaient des divinités subalternes servant d'intermédiaires auprès d'Allah; les Khozaa trouvèrent, au Ve siècle de notre ère, des rivaux redoutables dans les Coréischites, descendants d'Ismaël, dont le chef, Cossaï, s'empara de l'autorité suprême en 440, et ils se retirèrent à Batn-Marr ; Cossaï rassembla autour de lui toutes les tribus coréischites ; par ses soins, la Mecque devint une ville considérable; le gouvernement fut oligarchique; les diverses fonctions attachées à l'intendance de la Kaaba furent partagées entre les diverses branches de la même famille ; les deux principales, celles du Rifada (secours transformé en une taxe annuelle) et du Sicaya (administration des eaux), devinrent successivement l'apanage de Haschem, célèbre par ses distributions journalières de soupes appelées dachicha, de Mottaleb, et d'Abd-el-Mottaleb, grand-père de Mahomet, qui restaura, dit-on, le fameux puits de Zemzem (1(i) en 540.
lathreb, bâtie, selon les traditions, par les Amalica, passa plus tard à des peuplades juives, parmi lesquelles on distingue les Nadhirites,les Coraizha, les Caynoca, etc. Vers l'année 300 de notre ère, deux tribus azdites, les Aus et les Khazradjites, vinrent s'établir sur leur territoire et s'emparèrent de la ville, en 492. Après avoir résisté aux attaques des Tobbas de l'Yémen, ils se divisèrent entre eux et s'affaiblirent par des guerres intestines (467,520,583 et 615); cinq ans plus tard, ra-
menés à des sentiments de conciliation, ils entraient en rapport avec Mahomet.
Les tribus juives se livraient avec ardeur au commerce de caravanes, et Iathreb rivalisait de richesses avec la Mecque; cette dernière place venait d'échapper à un grand danger: vénérée des Arabes, qui tous croyaient à la sainteté da temple de la Kaaba, elle s'était vue attaquée par les Abyssins qui voulaient propager, dans la péninsule, la religion chrétienne. Abrah-el- Aschram avait envahi l'Hedjaz à la tête d'une armée de quarante raille hommes et réduit Tebala et Taïef ; mais la Mecque, vaillamment défendue par les Coréischites, avait échappé au sort dont rien ne semblait devoir la préserver, et sa délivrance, attribuée par la superstition à la protection des dieux, avait encore accru le respect universel dont elle était l'objet. C'était bien la vraie capitale de l'Arabie ; cependant les Arabes du Nedjed et de l'Hedjaz ne reconnaissaient pas l'autorité politique des Coréischites ; ils se gouvernaient tous euxmêmes, sans souci des intérêts communs; ils ne pouvaient ignorer, toutefois, ce qui s'était passé autour d'eux ; le sort des Nabatéens et des Hémyarites était suspendu sur leur tête, et une parfaite union leur offrait seule des chances de salut.
Plusieurs causes devaient favoriser la réalisation de l'unité arabe: 1° la communauté d'origine: la rivalité des Ismaéliens et des Jectanides avait disparu ; l'invasion du Négusch d'Abyssinie avait rapproché ces deux grandes familles, et elles n'avaient plus qu'un pas à faire pour se trouver sous un même drapeau ; 2° l'identité de mœurs et d'habitudes : si l'on excepte quel-
Il L1VKK I, CHAPITRE II.
ques tribus chrétiennes ou juives, la masse de la nation' restail attachée aux superstitions de l'idolâtrie et aux anciennes coutumes; l'usage delà circoncision était général; partout on voyait le triste sacrifice d'un sexe a l'autre, l'esclavage de la femme, la polygamie autorisée, les filles enterrées vives par le père pauvre qui craignait devoir un jour son nom déshonoré; une fierté féroce, mais aussi avec le sentiment exagéré de l'honneur, ces idées chevaleresques qui produisent l'héroïsme, inspirent le courage et la générosité, font prendre la défense de l'opprimé au nom de la justice, et placent audessus de la vie même l'accomplissement d'une promesse verbale. D'un côté l'amour de la vengeance et ses excès, la loi du talion imposée à tous, le besoin d'égalité, la rapine elle brigandage justifiés par la victoire, l'adresse et la force substituées au droit; de l'autre, l'hospitalité pratiquée avec une admirable abnégation, une soif ardente de renommée, ce mobile des plus belles actions et des plus grands crimes, tel était le spectacle que présentait l'Arabie ; la passion y jouait le principal rôle, et l'on pouvait aisément prévoir que le jour où ces esprits bouillants et aventureux se porteraient vers un objet unique, ils prendraient un élan irrésistible. Pour arriver à un tel résultat, deux conditions étaient encore nécessaires : l'uniformité de langage et l'unité de religion; la première était en partie obtenue. En effet, les Arabes, en obéissant à leurs seuls instincts, avaient préparé la fusion en une seule langue des dialectes de leurs nombreuses tribus. Jaloux de transmettre à leurs descendants le souvenir de leurs exploits, ils aimaient la poésie, qui leur en fournissait
LIVKfc: I, CHAPITRE II. 45
le moyen, et voulaient que leur gloire put se répandre dans toute la péninsule. Mais les auteurs du Nedjed et de l'Hedjaz n'étaient pas compris par ceux de l'Yémen ; les tribus d'un même pays elles-mêmes ne faisaient pas toujours usage de termes identiques. Les poètes reçurent la mission de créer une langue plus générale. Leurs vers, récités partout, fixèrent les mots destinés à représenter irrévocablement les idées; lorsque plusieurs familles appliquaient deux expressions différentes à la même pensée, on adoptait celle que le poète avait choisie, et la langue arabe se forma peu à peu. On comprit en même temps les avantages de la civilisation: l'on rendit aux travaux de l'esprit l'estime qui leur est due et qu'on n'avait accordée jusqu'alors qu'aux triomphes de la force physique. Il y eut des assemblées générales 011 l'on apprenait à se connaître et k s'aimer. Ces assemblées, qui se tenaient à Ocazh, petite ville située entre Taïef etNakhla, à trois journées de la Mecque, à Macjna, et à Dzou'l-Medjaz, derrière le mont Arafat (,T), n'étaient véritablement que des congrès de poésie; du reste, malgré la simplicité qui y régnait, rien n'était plus imposant: c'était comme aux jeux olympiques. Devant un auditoire silencieux et recueilli se levait un guerrier à la démarche fière : aucune dignité, aucun ornement n'indiquait qu'il eût un rang supérieur, et pourtant tous les yeux étaient tournés vers lui. Il montait sur un tertre, et là, d'une voix sonore, sans autre secours que celui de l'inspiration ou d'une mémoire prodigieuse, il récitait un poème entier. Tantôt il chantait ses hauts faits, la noblesse de sa iribu ; tantôt il dépeignait les plaisirs de la vengeance,
tanlùt les douceurs de l'hospitalité, tantôt le courage, toujours Thonneur. D'autres fois il s'arrêtait à peindre les merveilles de la nature, les solitudes du désert, les oasis si désirées, la légèreté de la gazelle. Suspendus à ses lèvres, les auditeurs se laissaient aller à tous les sentiments que le poète voulait leur inspirer : sur leur figure attentive se peignaient l'admiration pour le héros patient dans l'adversité, et le mépris pour lehlche. Ils ne dissimulaient point leurs sentiments, et le poète, puisant une énergie plus vive encore dans cet aveu de sa puissance, reprenait son récit avec un nouvel enthousiasme. Doués d'une autorité sans égale, les poètes arabes devaient être les historiens de leur pays avant Mahomet; maîtres de l'opinion, ils élevaient ou abaissaient à leur gré les différentes tribus ; aussi étaient-ils craints et respectés. Leurs œuvres, quand elles avaient été accueillies au congrès d'Ocazh, étaient écrites en lettres d'or sur des toiles d'une étoffe précieuse, et suspendues dans la Kaaba pour être conservées à la postérité.
Gr;\ce à ce soin, sept poèmes ou moallakas ('*) sont parvenus jusqu'à nous, et le nom de leurs auteurs est encore célèbre. Ce sont Imroulcays (m. en 540), Tarafa (m. en 564), Amrou (m. en 622), Harith (né en 540), Lebid (m. en 662), Zohéyr (m. en 627), et Antara (m. en 615), Antara surtout, qui personnifie très-bien toute cette poésie antê-islamique. Les Arabes, le soir, sous la tente, écoutent avec délices ces compositions merveilleuses, qui joignent aux charmes d'un récit touchant et dramatique une mélodie douce et passionnée ; ils y trouvent réunis tous les sentiments, toutes les pas-
sions qui peuvent les animer, dans une langue qui semble avoir été créée uniquement pour les exprimer. Ces poètes, aussi bien que quelques autres fort estimés, les deux Mourrakisch (v. 495 et 530), Nabigha Dhobyani (r. 615), Dourayd, fils de Simma (v. 610), Hatim (v. 620) et Àcha (m. v. 629), etc., font tous allusion, dans leurs vers, à des événements survenus dans le Nedjed au milieu des tribus indépendantes de l'Arabie centrale; c'est d'abord la journée d'Al-Bayda qui, en 354, arrête les irruptions des souverains de l'Yémen ; les conquêtes des premiers princes de la tribu de Kinda, celles de Harith qui devient roi de Hira en 518; les victoires de Soullan (481) et de Khazaz (492), remportées par Rabia et son fils Colayb sur les Arabes hémyarites; la guerre de Baçous entre les Bacrites et les Taghilibites, qui se prolongea de 494 à 534; les victoires deZohéir, chef des Ghatafan, sur les Hawazin (v. 567), et la longue guerre de Dahis entre les Benou-Abs et les Dhobyan, principales tribus des Ghatafan, de 568 a 608, avec l'épisode de la guerre des Temim et des Àrairs vers 579; la lutte des Benou-Abs réunis aux Dhobyan contre les Hawazin et quelques autres tribus de la race de Khaçafa, marquée par les combats de Rakm, de Noubbaa, de Liwa, de Sala et de Haurâ, de 609 à 615, et enfin celle des Terain et des Bacrites, qui ne se termina qu'en 630 de J.-G., époque de la conversion de ces derniers à l'islamisme. Nous retrouvons dans le récit des poètes qui brillèrent pendant celte période une peinture fidèle de la vie des Arabes du désert dont le temps n'a jamais altéré les mœurs héroïques; à la suite d'actions sanglantes, il n'est pas rare
de voir s'engager des luttes de gloire el de générosité appelées mounâfera; celle qui a lieu en 620 chez les Benou-Amir peut nous en donner une idée ; le commandement de la tribu devait être confié au plus digne; Alcamaet Amir-ben-Zofaïl, tous deux poètes et guerriers, y prétendent et soumettent leur contestation au chef vénéré d'une autre famille. Le juge leur fait jurer de se soumettre sans réclamation à la décision qu'il prononcera, qu'il ajourne à un an ; en attendant l'époque fixée, les deux rivaux cherchent à se signaler par des actes de courage et de vertu ; il semble que nous sommes au temps de la chevalerie. Déclarés tous deux dignes du commandement, ils partagent l'autorité et restent étroitement unis. Ces sortes de jugements se rendaient avec un grand appareil et laissaient dans les esprits une impression profonde; on n'est plus étonné, après de tels exemples, des traits si admirables de Halim et de Zaïd-el-Khaïl, de la tribu de Benou-Tav, dont la libéralité était devenue proverbiale au commencement du VIIe siècle dans toute l'Arabie.
Tandis que les poètes par leurs récils imprimaient à la langue un caractère plus unilorme, il s'opérait dans les esprits un autre travail qui devait contribuer à fonder la nationalité arabe d'une manière plus tranchée ; on ne croyait plus aux idoles qui avaient remplacé de bonne heure le dieu unique, Allah ; le sentiment religieux faisait irruption de toutes parts. Déjà des scissions profondes s'étaient manifestées; des tribus entières avaient abandonné l'ancien culte. On comptait, outre l'idolâtrie, plusieurs religions en Arabie : les Juifs, chassés de leur pays par les Assyriens, les Ro-
mains et les Grecs, y avaient été accueillis avec empressement par les enfants d'Ismaël, qui retrouvaient dans les traditions des proscrits un respect profond pour le Dieu d' Abraham ; au moyen de ces souvenirs évoqués adroitement, le judaïsme avait fait des prosélytes; on le voyait surtout répandu dans l'Hedjaz, aux environs de Khaïbar et d'Iathreb, où de puissantes tribus, celles des Coraïzha et des Nadhirites, étaient depuis longtemps naturalisées; une fraction considérable des tribus de l'Yémen l'avait aussi adopté ; et Ton a fait observer plus haut que des Tobbas avaient favorisé l'introduction dans leurs États de la foi de Moïse, notamment vers 225, 310 et 495 de J.-C. Le sabéisme ou magisme était également pratiqué par les Hémyarites et sur les côtes du golfe Persique; quelques sectateurs du brahmanisme se faisaient même remarquer au milieu des habitants de l'Oman
Le christianisme, prêché avec succès dans plusieurs parties de l'Arabie, était professé par les Ghassanides dès l'année 330, et par diverses tribus arabes de l'Irak et de la Mésopotamie, du Bahreïn, du désert de Faran et de Daumat-Djandal. Les efforts combinés du Négusch d'Abyssinie et de l'empereur de Constantinople avaient contribué à propager l'Évangile dans l'Yémen. La colonie chrétienne de Nadjran avait eu les honneurs de la persécution sous Abou-Nowas vers 523 ; cinquante ans plus tard, Abrahah cherchait à faire de l'église de Saana le but du pèlerinage des Arabes. Enfin plusieurs rois de Hira s'étaient montrés favorables à la religion du Christ (vers 395, 51 3 et 582).
Au milieu des idées nouvelles que les prédication*
avaient répandues dans la péninsule, l'idolâtrie était néanmoins restée la religion dominante. Les divinités intermédiaires que certaines tribus révéraient ne ressemblaient point à ces créations des Grecs et des Romains, qui adoraient des êtres moraux revêtus de formes corporelles; c'étaient, comme cbez les anciens Égyptiens, des animaux et des plantes, la gazelle, le cheval, le chameau, des palmiers, des végétaux ou des corps inorganiques, des rochers, des pierres, etc. Tous les Arabes admettaient un dieu suprême, Allah; mais quelques-uns, sous la figure de leurs idoles, adoraient les anges Benal-Allah (les filles de Dieu); d'autres les planètes ou les étoiles telles qu'Aldébaran, Sirius, Canope, etc. On croyait aux génies Djinn, aux ogres Ghoul, à la magie Shir, à la divination Kehana, aux sacrifices, aux oracles ; on consultait le sort au moyen de flèches sans pointes, kidah ou azlam, et les superstitions les plus condamnables étaient encore acceptées presque généralement ; un grand nombre de tribus avaient leurs idoles particulières, llobal, Lat, etc., qu'on honorait par de riches offrandes, et auxquelles on égorgeait des victimes ; aucun temple tontefois n'avait le prestige de la Kaaba, dont la prééminence était universellement admise.
Ce temple, qu'avait voulu détruire Abrahah-el-Aschram, avait été de tout temps l'objet de la plus grande vénération ; on le regardait comme un présent fait par Jéhovah à la race arabe, pour témoigner qu'elle était privélégiée entre toutes. C'était l'oratoire d'Abraham et d'ismaèl, la maison ùJ Allah; en recevant les trois cent soixante idoles, puissances subalternes acceptées par
les Arabes, il comprenait toutes leurs divinités et devenait le Panthéon de la nation ; les traditions qui s'y rapportaient, étaient chères à tous. Ils faisaient de la Kaaba un lieu de pèlerinage (haddj). Ils s'efforçaient de la parer, de l'embellir; ils auraient voulu qu'elle surpassât en richesses tous les monuments de l'univers; ils y avaient mis les moallakas, comme pour y rattacher tous les genres d'illustration. Les Sabéens, les adorateurs du feu, y envoyaient leurs offrandes; les Juifs même manifestaient pour cet endroit révéré un profond respect. Les gardiens du temple, les Coréischites, avaient une sorte d'autorité religieuse que tous reconnaissaient sans difficulté : ainsi ils avaient le droit de désigner les mois sacrés pendant lesquels, à la suite du pèlerinage, devait régner, dans toute l'Arabie, une suspension d'armes. Ainsi, ceux qui pouvaient assister à la foire d'Ocazh remettaient leurs armes entre leurs mains avant d'entrer dans le congrès qui, sans cette sage précaution, aurait souvent dégénéré en luttes sanglantes. C'était donc sur la Mecque et sur les Coréischites qu'il fallait agir, si l'on voulait fonder une religion uniforme et nationale en Arabie, et Mahomet le devina parfaitement.
Abd-el-Mottaleb, fils de Haschem, né en 407, avait exercé l'autorité suprême à la Mecque, de 520 à 579 ; il avait eu la gloire de délivrer sa patrie de l'invasion des Abyssins, et il avait vu, avant de mourir, un prince hémyarite chasser les étrangers de l'Yémen avec les secours du roi de Perse. Père de dix-huit enfants, il se crut engagé, par un vœu imprudent, à immoler un de ses fils, en 5G9, devant les idoles de la Kaaba ; le
52 LIVRE I, CIIAPITHE II.
sort désigna celui qu'il aimait le plus, Abdallah, âgé d'environ vingt-quatre ans. Au moment du sacrifice, des Coréischites s'élevèrent contre une action aussi barbare et d'un si funeste exemple; sur leur avis, on consulta une devineresse, arrafa, qui déc'ara la vie d'Abdallah rachetable au moyen de la Dia (prix du sang humain) et du tirage au sort. La Dia étant Je dix chameaux, on inscrivit le nombre dix sur une flèche sans pointe, et sur une autre le nom d'Abdallah ; neuf fois le nom d'Abdallah apparut, et ce ne fut qu'à la dixième que les chameaux furent condamnés. On en tua donc cent à la place d'Abdallah, et ce nombre devint désormais parmi les Coréischites le taux de la Dia.
Quelques jours après, Abdallah épousait Amina, fille de Wahb, chef de la famille des Zohri, et de cette union devait naître Mahomet (Mohammed ou le Glorifié), vers le mois d'août 570.