DES EMPRUNTS FAITS PAU LE FRANÇAIS A LA LARGUE ARABE
{Comptes-rendu» des séances de l'Académie des sciences, 8 mai, 19 juin, 24 juillet . 18 septembre 1871 . — Itevue orientée, avril 1870, p. 184.)
L'intérêt avec lequel l'Académie des sciences a, dans sa séance du 24 avril dernier, accueilli les Observations critiques de M. Egger sur les termes scientifiques empruntés à la langue grecque m'engage à faire quelques réserves en faveur de la langue arabe; car si Ton peut dire qu'avant la renaissance des lettres le français contenait à peine un mot d'origine grecque contre cinq cents mots d'origine latine, il serait juste d'ajouter : et contre presque autant de mots d'origine arabe; encore ces rares expressions étaient-elles venues plutôt par l'intermédiaire de V arabe que du latin.
On oublie trop, en effet, que les Arabes ont été nos maîtres, aussi bien en sciences que dans les autres branches des connaissances humaines; et nos meilleurs dictionnaires, même celui de M. Littré, ont laissé subsister une lacune très-regrettable en donnant des étymologies que nous ne pouvons admettre pour des termes dérivés directement de l'arabe.
Dès le VIII0 siècle, les musulmans étaient en possession de tout le midi de la France. Charles Martel préserva le nord de l'invasion (732-739); mais il laissa aux Sarrasins la Septimanie, où ils formèrent des établissements durables, contractant des alliances dans Je pays, introduisant, dès cette époque reculée, une foule de mots de leur vocabulaire, pour les usages ordinaires de la vie. La domination des Arabes était même préférée par le clergé à celle des guerriers germains, qui ne se gênaient guère pour disposer des biens ecclésiastiques; de nombreux liens unissaient déjà chrétiens et mahométans : une fille du duc d'Aquitaine devenait la femme d'un émir arabe. Les villes du Languedoc conservaient leurs comtes particuliers et une administration qui leur était propre; Mauronte, duc de Marseille, était l'allié fidèle des envahisseurs de la Gaule, et luttait avec acharnement contre les fils de Pépin d'Hérislal ; et lorsque Pépin le Bref acheva, en 759, la conquête de la Septimanie, les Arabes conservèrent dans la contrée leur résidence et leurs biens.
Sous Charlemagne, des relations d'un autre genre s'établissent entre les deux peuples ; la politique commence à se substituer aux faits de guerre. Les khalifes de Bagdad portent la civilisation arabe au plus haut
degré de splendeur, ei Haroun-al-Raschid recherche l'alliance du puissant empereur des Francs. Les khalifes de Cordoue font de l'Espagne la perle de l'Occident. Les sciences fleurissent des hords de l'Indus aux colonnes d'Hercule; et pendant les temps d'anarchie qui suivent le glorieux régne de Charlemagne, lorsque la barbarie du moyen âge s'appesantit de plus en plus sur la Gaule et la Germanie, les Arabes, maîtres du midi de la France, des Pyrénées jusqu'aux Alpes, partent de leur colonie de Fraxinet (la Garde-Frainei) pour étendre leurs incursions au nord jusqu'en Bourgogne et en Suisse, au sud dans le Tyrol et la Lombardie (888- 975), consolidant la prépondérance arabe dans ces régions, et transmettant à nos pères les connaissances qu'ils recevaient eux-mêmes des écoles fondées dans le vaste empire des successeurs de Mahomet.
Ici se manifeste un nouveau progrès de l'influence arabe sur les races latines. Les rapports avec l'Espagne sont plus fréquents. Quelles que soient les divergences d'opinions sur le voyage de Gerbert à Barcelone, il n'en est pas moins avéré que l'usage des chiffres arabes et de la numération décimale s'introduit dès celle époque parmi nous. J'ai monlré que ces chiffres n'étaient qu'une transformation des chiffres romains avec l'addition du zéro;t que leurs noms, leurs modiûcations successives étaient purement arabes. En 956, Abdérame III était en relation directe avec les divers princes chrétiens de l'Espagne, de la France, de l'Allemagne et des États slaves ;Othon III entretenait un ambassadeur auprès de ce grand prince. La cour de Toulouse était comme un reflet de celle de Cordoue. Les concours de poésie,
réorganisés plus tard par Clémence Isaure, rappelaient les moallacdt des anciens Arabes, et lorsque la princesse Constance fut appelée par Robert II sur le trône de France, vers 999, les mœurs et la langue subirent à Paris une véritable révolution.
Les croisades (1095-1291) contribuèrent puissamment à entretenir ce mouvement social, surtout celle de saint Louis, qui résida plusieurs années en Orient. Le contemporain de ce prince, Frédéric II, avait une garde arabe ; il recevait les fils d'Averroès (Ibn-Roschd) à sa cour ; l'astronomie, les mathématiques, les sciences naturelles étaient étudiées dans les livres arabes. Dès le XIIIe siècle, Roger Bacon et Raymond Lulle appelaient l'attention sur l'importance des langues orientales, et le concile de Vienne (1311) exprimait le vœu qu'elles fussent enseignées à Rome, à Paris, à Bologne et à Oxford. Les Souverains-Pontifes entretenaient à Paris vingt élèves originaires de l'Orient, familiarisés avec l'arabe, l'hébreu et les autres idiomes de l'Asie.
La médecine arabe, avant Fernel, formait la base de la science de nos docteurs : Froissart, dans ses Chroniques, se sert souvent de locutions arabes ; Guillaume Postel, nommé professeur de mathématiques et de langues orientales au collège de France, publiait, en 1538, un Essai de grammaire arabe. Les rapports de la France avec les États tarbaresques inspiraient, en 1587, à Henri III l'idée de créer au Collège royal une chaire d'arabe, et d'y nommer Arnoul Delisle, qui était envoyé à diverses reprises à Fez et à Maroc pour traiter de la délivrance des esclaves français; enfin l'expulsion des Maures de l'Espagne (U93, 1571 et 1609) peuplait
de rechef la France de tribus arabes, qui y introduisaient de nouveaux noms de famille. La conquête do l'Algérie n'a-t-elle pas de nos jours doté la* langue française de mots inconnus jusque-là?
On comprend aisément que ces communications, en quelque sorte non interrompues pendant plusieurs siècles, nous aient transmis un grand nombre d'expressions et de locutions orientales ; ce n'est pas ici le lieu de parler des emprunts dus aux relations de la vie commune ou à la politique. Il était tout naturel que les Arabes, maîtres de la Méditerranée depuis le VIIIe siècle, donnassent à la France et à l'Italie la plupart des termes de marine : amiral, escadre, flotte, frégate, corvette, caravelle, felouque, chaloupe, sloop, barque, chiourme, darse, cal fat, estacade, et, en première ligne, la boussole, improprement attribuée aux Chinois ; que dans la formation des armées permanentes on adoptât les titres donnés aux officiers des armées musulmanes, le cri de guerre des Arabes, l'emploi de la poudre à canon, des bombes, des grenades, des obus; que dans l'administration, les termes de syndic, aides, gabelle, taille, tarif, douane, bazar, etc., fussent empruntés aux gouvernements de Bagdad et de Cordoue. Les rois de France de la troisième race les imitaient en tout ; c'est ainsi que la plupart des termes des grandes chasses sont arabes : chasse, meute, laisse, curée, hallali, cor de chasse, fanfares, etc. ; que le mot tournoi, que les lexicographes modernes font venir de torneamentum, est bien l'arabe tournou, spectacle militaire; mais c'est principalement à la nomenclature scientifique que nous devons nous attacher.
Personne n'ignore que les travaux de l'école d'Athènes et d'Alexandrie nous ont été en grande partie transmis par les Arabes; on a accusé ces derniers d'avoir dénaturé les termes grecs dont ils s'étaient servis. Ce reproche est mal fondé; car les Arabes reproduisaient consonnes pour consonnes, à l'exception du P remplaça par B, supprimant les voyelles ou leur substituant trois lettres quiescentes que les traducteurs latins lisaient de travers ; c'est ainsi qu'ils ont fait de l'arabe Ibbarchos, Abrachis; d'Aristotéiès, Aristote; d'un adjectif* ^m, Valmageste; de Semt (-al-ras, le côté de la tête) senti ou zénithy etc. On peut voir dans Cesi, Giggei, Schickard, Assemani, à quel point les noms arabes des étoiles ont été défigurés. Il était bien difficile qu'il en fût autrement, quand on songe que les racines arabes donnent naissance à quinze formes de verbes qui ont toutes une signification distincte, et à vingt-huit formes de pluriels irréguliers répondant à une ou plusieurs formes de noms ou d'adjectifs singuliers : aussi faut-il un grand travail de recherche pour découvrir certaines étymologies orientales sous des déguisements dus à l'ignorance ou à des erreurs de copistes. Mais ce que nous pouvons constater avec certitude, c'est que notre astronomie est peuplée d'expressions arabes : almicantharats, azimuts, zénithy nadir, les pièces de Yastrolabe, alidade, alancabulh; les noms d'étoiles : Aldèbaran, Rigely Allhair, Wéga, Acarnar, Alghol, etc. ; qu'il en est de même pour les mathématiques : chiffres, zéro, algèbre, etc. ; pour la chimie : alchimie, alcool, alcali, alambic, etc. ; pour l'histoire naturelle et la médecine : bol, elixir, sirops, juleps, sorbet, mirobolans, etc.,
et ce haschich d'où nous est venu le terme assassins.
Que résulte-t-il de ces observations? La nécessité de revoir mot par mot tous nos grands dictionnaires, pour rectifier les fausses étymologies qui y sont multipliées, et de faire pour la langue française, à la suite des essais incomplets tentés jusqu'à ce jour, ce que d'honorables savants, MM. Dozy et Narducci, ont réalisé, dans ces derniers temps, pour l'espagnol et l'italien.
L'intéressante communication de M. Roulin (1) soulève plusieurs questions sur lesquelles je prends la liberté d'appeler de nouveau l'attention de l'Académie. Mais, avant tout, je prie M. Roulin d'être bien persuadé que je partage ses sentiments d'admiration pour l'immense travail de M. Littré, et que les preuves à l'appui de mes observations ont été produites, et surabondant" ment, à son insu sans doute (2).
En ce qui touche la nomenclature scientifique, je m'associe complètement aux réflexions pleines de sens de M. Egger; peut-être, seulement, s'est-il montré un peu trop sévère pour les mots endosmose, exosmose et théodolite. Si, laissant de côté *yk„ action de flairer,
(1) Comptes-rendus, mai 1871, n<>» 20 et 21, p. 591 et 648.
(2) Voyez la Revue orientale d'avril 1870, p. 164 et suiv., et les ouvrages qui s'y trouvent cités.
od se reporte à la signification d «<x^, impulsion 9 actiort de pénétrer du dedans et du dehors, on a l'explication du phénomène qu'on a voulu représenter; et si l'on fait venir théodolite de e*» (dimin. de e«â», QtàopM, je regardé) et de M^x**, long espace, c'est bien avec la permutation d'une seule lettre, le théodolite, instrument dont on se sert pour les opérations géodes îques.
Feu Alexandre, qui tenait un rang distingué parmi les hellénistes, n'a-t-il pas traduit, dans son dictionnaire, où xtiai, les serres, par signe du Scorpion ; c'était signe de la Balance qu'il aurait dû dire, en évitant de confondre les constellations et les signes du zodiaque (1).
N'abusons pas toutefois de l'amour des rectifications ; chaque langue a son génie particulier qu'il faut respecter, même dans quelques-uns de ses écarts; ainsi il est de mode aujourd'hui de restituer les désinences grecques et latines aux noms propres, de dire Plutarchos au lieu de Plutarque, Ptolémaios au lieu de Ptolémée, Titus-Livius au lieu de Tite-Live, Quintus-Curtius au lieu de Quinte-Curce, etc.; c'est vraiment faire de l'érudition à bon marché et sans aucun profit pour la science; pourquoi changer ainsi les usages reçus? On ne voudra pas s'arrêter en si beau chemin, et la recherche des noms assyriens, perses, égyptiens, arabes, offrira une ample moisson ad corrigenda. On sait combien cette prétention étendue à d'autres branches de nos connaissances, à l'histoire naturelle par exemple, et aux dénominations géographiques, a jeté de trouble
(t) Consultez notre Mémoire sur les instruments astronomiques des Arabes, p. 135 et suiv.
dans les nomenclatures adoptées de nos jours. Qu'à côté du terme usité chez tel ou tel peuple, on place entre parenthèses le mot propre ou le nom original, cela se conçoit; mais qu'on se borne à reproduire les désignations nouvelles auxquelles notre oreille n'est pas accoutumée, c'est entrer dans une voie semée de ronces et d'épines.
Ce besoin d'innover offre un autre danger : c'est qu'on se trouve parfois entraîné, d'inductions en inductions sur le terrain philologique, à substituer le roman à l'histoire. Bailly avait rêvé l'existence d'un peuple primitif, inventeur des sciences, qui aurait tout appris à f univers, excepté son nom. Or, ce nom vient d'être trouvé : ce n'est pas celui des Adamites, quoique, suivant Moréri, Adam ait eu une parfaite connaissance des sciences dès le premier jour de sa vie; c'est le nom CCAryas, qu'on peut placer à côté de la dénomination d'ûufo-germaniques, appliquée aux langues persicogermaniques. Depuis longtemps, en effet, on avait remarqué dans le persan et l'allemand les mêmes mots et les mêmes formes; le persan actuel, modifié il est vrai par la conquête arabe, mais dérivé du zend et distingué en parsy et pehlvy, parait avoir subsisté plus de 4200 ans avant notre ère. Si, prenant les deux points extrêmes, l'on recherche les intermédiaires, on voit clairement que, dans l'hypothèse où l'Inde et la Chine auraient été le berceau des sciences, les Assyriens sous les successeurs de Sémiramis, les Perses sous Darius, les Grecs sous Alexandre, les Arabes sous Mahmoud, auraient emprunté à ces pays les connaissances qui leur faisaient défaut. Or, il faut bien le reconnaître, Aristote et son école ne rencontrèrent chez les Indiens
que les superstitions brahmaniques, et ils ne trouvèrent à admirer dans Calanus qu'un dédain aiïecté de la vie, qu'ils se gardèrent bien d'imiter. Il est avéré qu'à cette époque, ni les Hindous, ni les Chinois n'avaient la moindre teinture des sciences exactes; c'est ce que nous nous sommes efforcé à plusieurs reprises de démontrer (1).
Chez les Grecs, au contraire, dix siècles de travaux non interrompus, depuis Anaximène et Pythagore jusqu'à la suppression des écoles d'Athènes et d'Alexandrie sous Juslinien, peuvent être considérés comme les étapes des sciences mathématiques, desservies par des pléiades de savants, au-dessus desquels viennent se grouper les noms de Méton, Euctémon, Pythéas, Eudoxe, Aristote, Callisthène, Aristille et Timocharis, Euclide, Archimède, Apollonius, Eratosthènes, Hipparque, Posidonius, etc., avant J.-C, et depdis l'ère chrétienne : Ptolémée, Diophante, Hypathie, Pappus, Proclus, eto.
Il est certain que les successeurs d'Alexandre portèrent dans l'Asie la civilisation grecque; que, plus tard, les néoplatoniciens et les nestoriens, persécutés par les empereurs romains, se répandirent dans l'Inde et jusqu'à la Chine; que les Arabes de Bagdad, puis les peuples d'origine néo-latine, firent connaître à ces pays lointains les conquêtes de la science moderne : on peut suivre aux différentes époques de l'histoire les traces et les progrès de cette influence.
(1) Matériaux pour servir à V histoire comparée des sciences mathématiques chez les Grecs et les Orientaux, t. II, p. 421, 863, etc. - Bulletin de la Société de géographie, 1851, 4« série, . 11, p. 188 et 425, etc.
Le désir d'être regardé comme le plus ancien peuple de la terre et le plus instruit a porté les Hindous, ainsi que les Égyptiens, les Chinois, etc., à s'attribuer des inventions qui ne leur appartenaient pas. Les Hindous, notamment, n'ayant pas de chronologie, pouvaient, à raille ans près, modifier la date de certains faits; Colebrooke a, de notre temps, reconnu qu'il avait été le jouet des pandits avec lesquels il s'était mis en rapport ; déjà Wiiïort avait été obligé de rétracter les prétendues découvertes qu'il devait aux déclarations d'interprètes infidèles; William Jones n'avait pas été plus heureux; Legentil en disait tout autant à la même époque; 700 ans auparavant, l'Arabe Albirount déclarait qu'il avait fait pour les indigènes des extraits d'Euclide et de Ptoléraée, et qu'aussitôt ils mettaient ces morceaux en slokas, c'est-à-dre en dystiques sanscrits, de manière qu'il était peu facile de s'y reconnaître. Il est probable que la même chose était arrivée aux nestoriens, aux néoplatoniciens, à Plotin au IIe siècle de notre ère, aux Ptolémées, aux Séleucides, aux Antonins, en relations suivies avec l'extrême Orient, et que les connaissances des Occidentaux devenaient pour les Hindous, passés maîtres en fait de ruses et de tromperies, des plagiats commis à leur détriment; M. Woepcke s'y est laissé prendre pour les chiffres et pour Yarénaire (1). Le savant M. Sandou, qui professe le ta mi je ou tamoul, le plus ancien idiome de l'Inde, nous apprend qu'en effet, au Xe siècle de J.-C, sous le règne de
(1) Lettre au prince Boncompagni sur i% origine de nos chiffres, par L.-Am. Sédillot, extrait des Atti deW Arcade mia pontificia de' mwvi Linceit t. XVIII, 2 avril 1865, p. 5 et suiv.
Bhodja II, imitateur du khalife Alraamoun, it existait une académie des sciences, où l'on usait de la même supercherie, pour prouver aux étrangers que leurs communications n'étaient que la reproduction d'inventions ou d'idées d'origine indienne; la ruse fut découverte et l'académie supprimée
Cette habitude de traduire en slokas les faits scientifiques, en se servant d'ôles ou feuilles de palmier (1), qu'il était facile de remplacer par d'autres, conduit tout naturellement à l'examen d'une question encore pendante, celle de l'origine du sanscrit, qui pourrait hien être moins ancienné qu'on ne pense. Le sanscrit, employé par les traducteurs des védas, qu'on suppose avoir donné naissance aux mots grecs et latins qu'on y trouve semés, n'aurait-il pas, au contraire, offert un droit d'asile à la langue d'Homère, déjà parfaite six siècles auparavant? Les mots arabes qu'on rencontre à une autre époque, dans les slokas des Hindous, ne seraient-ils pas un indice qui viendrait confirmer cette supposition?
La tentative faite au XIIIe siècle de notre ère par l'empereur mongol Kublaï-Khan, d'appliquer à la langue chinoise une écriture alphabétique, ne ferait-elle pas entrevoir qu'un procédé analogue a pu être employé pour le sanscrit, qui n'a jamais été une langue parlée, mak une écriture sacrée (san-dum script-um) ? Nous avons un spécimen des caractères pa sse pa acceptés par Kublaï, et qui sont une simple tranformation des caractères dévanâgaris (2).
(1) Recherches asiatiques, trad. par Labaume, 1. 1, p. 388.
(2) Voyez le mémoire de M. Pauthier, dans le Journal asiatique de janvier 1862, p. 15, 21, 33, etc.
Lorsque les Arabes, au VIIIe siècle, reçurent d'un Indien quelques notions d'astronomie et de mathématiques, ils ne connaissaient pas encore les livres grecs, et ils appelaient indien tout ce qui leur était communiqué d'intéressant; mais nos plus habiles philologues, qui entassent citations sur citations, à la manière allemande et sans aucune critique, et qui accueillent souvent les opinions les plus contradictoires, s'accordent cependant à reconnaître que les mathématiciens hindous sont postérieurs à l'école d'Alexandrie; c'est ce qui explique, nous l'avons répété bien des fois, comment les Arabes ont été amenés à attribuer une origine indienne à des inventions grecques, à appeler cercle indien un instrument décrit par Proclus; chiffres indiens jin système de numération dû aux Occidentaux, et même à faire de YAlmageste de Ptolémée un livre indien, et de la géométrie, suivant M. Woepcke, l'art indien.
On peut aussi se demander pourquoi le buddhisme, qu'on fait remonter au Ve siècle avant J.-C, est resté inconnu aux Grecs. La doctrine du Budha-gourou (le maître Budha), qu'un savant indianiste identifiait avec Puthagoras, n'aurait-elle pas quelques rapports avec le système d'abstention prêché par le philosophe de Samos?
Les considérations qui précèdent s'appliquent en partie aux Chinois, qui ont toujours fait un grand étalage des connaissances de leurs ancêtres; ont-elles pu complètement disparaître, comme ils le disent, avec l'incendie des livres ordonné Tan 213 avant J.-C? Les sciences qui ont acquis un certain développement ne s'effacent plus de la mémoire des hommes. Nous avons
montré que nos missionnaires, par un étrange abus des mots, avaient décoré du titre pompeux de tribunal des matliématiques une commission de mandarins qui avaient pour mandat de coordonner les mouvements politiques et les actions de leurs princes, et de prédire jusqu'aux tremblements de terre (1). Les époques de ce qu'on appelle l'astronomie chinoise coïncident avec les communications venues de l'Occident en 134, en 87 avant J.-C, et depuis en 80, en 164 (ambassade de Marc- Aurèle), en 450, en 618 (arrivée du nestorien Olopen), en 718, en 1280 (astronomes arabes de l'observatoire de Méragah, instituteurs du Chinois Cochéou-King), en 1583 (arrivée des missionnaires jésuites) (2).
Une simple observation pour finir : M. Roulin ne nous apprend rien de nouveau en disant qu'astrolabe se compose de deux mots grecs; il ignore donc que le terme dont se servent les Arabes pour désigner utie étoile n'a rien de commun avec **po* et Stella; seulement, nous leur devons la connaissance et l'usage de l'astrolabe, et nous avons conservé les noms qu'ils donnent aux différentes pièces de cet instrument : l'alancabulh, l'alidade, l'almuri, l'alhabos, l'alchitot, l'alpberath, etc. (3). Quant à la valeur des étymologies, que nous n'avons pas eu la prétention d'imposer, mais que nous considérons comme acquises à la science, si M. Rou-
(t) Bullettinodi Bibliographia e di Storia délie scienze matematiche e fisiche, mai 1868 : De l'astronomie et des mathématiques chez les Chinois.
(2) Voyez les pièces justificatives dans nos Matériaux, etc., déjà cités, t. II, p. 607 et suiv.
(3) Voyez notre Mémoire sur les instruments astronomiques des Arabes, p. 155, 156 et l'index.
Un veut prendre la peine de comparer les écrits de , MM. Narducci et Dozy, il reconnaîtra sans peine que les termes italiens ou espagnols d'où Ton fait dériver bien des mots français sont d'origine purement arabe.
Les nouvelles remarques de M. Roulin prouvent que j'ai frappé juste, en exprimant le vœu qu'une meilleure part fût faite aux étymologies arabes dans nos grands dictionnaires de la langue française.
I. En ce qui concerne la nomenclature scientifique, tout le monde est d'accord : pour l'astronomie, les mathématiques, la médecine, la chimie, etc., nous sommes tributaires des Arabes. M. Roulin insiste sur son observation relative à l'astrolabe; mais personne ne peut supposer que les Arabes en auraient été de tous points les inventeurs, et qu'ils auraient donné à cet instrument un nom pris dans la langue grecque; nous avons nousmême décrit Yastrolabe de Ptoléraée, qui se rapprochait beaucoup des armilles (1). En ce qui concerne les Arabes, le dictionnaire de Trévoux, que cite M. Roulin, ne reproduit pas exactement le' passage de Dherbelot, qui s'exprime ainsi : Il y en a pourtant parmi eux assez d'ignorants pour donner à V astronomie une origine ara-
(1) Mémoire sur les instruments astronomiques des Arabes (t. I des Mémoires des savants étrangers, imprimés par l'Académie des inscriptions, p. 153).
bique (1). Ce qui est certain, c'est que les astrolabes grecs ne nous sont pas parvenus et que nous possédons des astrolabes arabes d'une perfection rare (2).
II. En dehors du terrain scientifique, M. Roulin craint qu'on ne se laisse abuser par un faux air de ressemblance, pour rattacher quelques termes t à une racine arabe; » le même écueil peut se produire s'il s'agit de les rattacher « à une racine latine. » Pourquoi faire venir lésine (qu'on écrit lésine, lésinerie, lésiner) du mot italien lésina, alêne de cordonnier, et ne pas indiquer la racine arabe, lésina : se pressit; angustia et difficullas vitœ (Golius (3), p. 2125); indigence, scarcity, a life of dislress (Richarson (4), p. 812)? Pourquoi faire dériver fadeur de fatuus, et ne pas citer le verbe arabe fadar, qui a la même signification? Pourquoi établir une distinction entre aide et aides, qu'on peut, il est vrai, rattacher au latin : adjuvare (adjuhda)? Mais je ne doute pas, avec M. Narducci (5), que le singulier comme le pluriel n'ait été emprunté au verbe arabe Ada, opem lulit.