CHAPITRE III
PHILOSOPHIE. — JURISPRUDENCE. — LETTRES Eï ARTS. INVENTIONS.
On a souvent dit qu'il n'avait jamais existé de philo Sophie arabe proprement dile; que des doctrines en désaccord avec une reh'gion fondée sur îa lettre même du Coran n'avaient pu se développer et prendre un libre essor; mais celle opinion provenait encore une fois de l'ignorance où nous étions des travaux des Arabes, et l'on reconnaît aujourd'hui que toute la scolaslique du moyen âge a été puisée dans leurs écrits.
La traduction des livres d'Aristote, commencée par Honain et lahia le grammairien, tut sans contredit le point de départ des études philosophiques. Alkendi, Mohammed-ben-Masoud, Abou-Tamam de Nischabour, EbnSahl de Balkh, Talhaah-al-Nasaft, Isiraini, Alamiri, etc., furent considérés comme de grands philosophes jusqu'à l'arrivée d'Alfarabi et d'Avicenne (Ibn- Sina), qui devaient être les chefs les plus distingués de la nouvelle école. Ces savants docteurs donnent à la philosophie cette forme systématique (jui lui a été conservée par leurs successeurs. Ebn-Bajah (Avenpace), Alhir-Eddin- Alahhar, Ali-nl-Kho\venji, Abou-Roschd (Averroës), Abou-Salat, et principalement Nassir-Eddin
de Thous, suivirent leurs Iraces et pénétrèrent plus tard dans les écoles de l'Occident. Il ne faudrait pas croire pourtant que les Arabes se bornèrent à commenter Aristole; ils connaissaient le Phédon, le Cratyle de Platon, et particulièrement son grand ouvrage sur les lois ; ils possédaient plusieurs livres attribués à Pythagore, et attachaient la plus haute valeur à ses préceptes. — Ils citent, parmi les anciens, Orphée même et Homère dont les poésies étaient empreintes d'une philososie divine, les sept sages, Empédocle et Auaxagore, Heraclite et Démocrite, les éléates, Socrate et ses disciples, Euclide, Anthislhène, Diogène le Cynique, Aristippe, Épicure et les stoïciens; ils ont des notions trèsexactes sur ce qu'ils appellent la seconde partie de l'histoire de la philosophie, pour tout ce qui concerne les continuateurs, les commentateurs d'Aristote et l'école d'Alexandrie, et ils aiïectionnent particulièrement Thémislius, Alexandre Aphrodisias, Ammonius et Porphyre; Plotin et Proclus jouissent de la plus haute laveur auprès d'eux ; les propositions d'Appullonius de Thyane, de Plutarchus, de Valentinien, leur sont familières; on voit qu'ils jugent les anciens d'après les idées néoplatoniciennes et néopyihagoriennes, et ils forment évidemment la chaîne qui joint l'ancienne philosophie à la scolastique. C'est ainsi que la dispute qui a duré des siècles entiers entre les nominalistes et les réalistes séparait déjà les écoles orientales ; les Arabes avaient leurs réalistes, leurs nominalistes, leurs conceplualistes, ou, comme ils les appelaient, motazélites bashriens, motazélites de Bagdad et philosophes. Les doctrines d'Albert le Grand pourraient être avec raison rcveiuli-
quées par les Arabes, dont l'influence s'est fait sentir jusque sur les mystiques du moyen âge, comme saint Bonaventure (^^).
11 ne faut pas supposer, d'un autre côté, que les philosophes proprement dits, qui faisaient abstraction de la religion, véritables précurseurs de Locke et de Wolf, constituassent une école distincte et généralement acceptée. Ils avaient de redoutables antagonistes. Les molazélites plaçaient les exigences de la raison au-dessus de la foi, tout en cherchant à les accorder. Les motakhallims considéraient, au contraire, les dogmes de la religion comme les bases du raisonnement; les mystiques enfin ou soufis, rejetant tout raisonnement comme conduisant à l'erreur, se laissaient guider par les seules inspirations de la foi.
C'est à cette dernière école qu'appartenait Al-Gazzali (Abou-Hamed-Mohammed, fils de Mohammed), né en 1058 à Thous, oîi son père faisait le commerce de fil de coton (Gazzal) ; après avoir étudié à Djordjan et à Nischabour, il fut appelé à une chaire de théologie à Bagdad et professa avec le plus grand succès; plus tard, il se fixa à Damas, et se voua pendant dix ans à la vie contemplative; il reprit ensuite la carrière de l'enseignement à Nischabour, et y mourut en 1111. On peut comparer sa logique, publiée par Petrus Liechtenstein en 150G, avec celle d'Avicenne, traduite par Vattier en 4658; elles offrent peu de dillerence. Al-Gazzali était un homme éminemment religieux; ses ouvrages, dont on compte près de cent, eurent tous pour but principal de relever le mahométisme. Le plus important, intitulé : Vivificalion des sciences de la religion, qui lui
valut le surnom de Hujiat al islam (preuve de l'islamisme), eut une telle vogue que les fidèles avaient coutume de dire que si tout l'islam venait à se perdre, la perte serait peu de chose, pourvu que ce livre restât. — Pour Al-Gazzali la révélation ne peut être révoquée en doute; il reconnaît les droits sacrés de la raison; mais, ajoute-t-il, « les vérités consacrées par la raison ne sont pas les seules; il y en a d'autres auxquelles notre entendement est absolument incapable de parvenir; force nous est de les accepter, quoique nous ne puissions les déduire, à l'aide de la logique, de principes connus. Il n'y a rien de déraisonnable dans la supposition qu'au-dessus de la sphère de la raison il y ait une autre sphère, celle de la manifestation divine; si nous ignorons complètement ses lois et ses droits, il suffit que la raison, puisse en admettre la possibilité. » Il joignait à ces tendances religieuses un grand amour de la morale, science trop souvent négligée par l'école arabe; tous ses écrits sont remplis d'exhortations à faire le bien, à éviter le mal, à montrer des mœurs austères, à maîtriser ses passions. On s'est complètement mépris dans l'appréciation d'un de ses ouvrages, intitulé: Deslriiclio philosophonim. Comme il le dit luimême dans un passage dont personne n'a tenu compte, il ne cherche pas à leur opposer des arguments tirés de sa propre philosophie, mais il range méthodiquement les opinions antiques des philosophes, pour établir qu'ils ne s'accordent pas, que tel système en détruit un autre, en un mot que parmi les philosophes la discorde règne perpétuellement.
Si nous jetons maintenant un regard sur les sectes
secondaires qu'on peiil rattacher aux divisions que nous avons indiquées d'une manière générale, nous voyons que les Arabes comprenaient les sceptiques sous le nom de sophistes, de somanites et de maihématiciens; venaient ensuite les dahriites ou fatalistes, dont les idées absolues servaient de champ à la polémique, et les naturalistes, qui rejetaient l'immortalité de l'àme et la résurrection.
Parmi les sectes matérialistes, ondistinguaitlessifatites, les tashbihites, les kharamites, les aidhamites, les moattellas, etc.
Les hernanites, qui formaient une branche de la grande souche sabéenne, et qui dérivaient, selon le témoignage de Khatibi, d'un certain Hernan, professaient la doctrine de la métempsycose, et mêlaient au sabéisme les idées néoplatoniciennes ; on retrouve leurs opinions dans Raymond Lulle et chez les astrologues ou alchimistes de TEurope.
Les talimites, appelés dans le Khorasan malhadet, et dans l'Irak batinistes (allégoristes), kharamites et mazdakite?, se présentaient eux-mêmes comme appartenant aux Ismaéliens; ils s'attachaient surtout à la philosophie pythagoricienne.
Quant aux soufîs, voués à la vie contemplative, les dissertations de MM. Brucker, Graham, Malcolm, Hamraer, Tlioluk, (le Sacy, les ont fait suffisamment connaître; ils existaient certainement en Perse avant l'établissement •Ju mahométisme.
Il nous reste à dire quelques mots des molakhallims, qui sont les théologiens par excellence des sectes orthodoxes, et des molazélites, les protestants de l'église
musulmane. Les premiers reconnnaissent pour leurs principaux docteurs FakrediJin-Mohammefl-ben-Omar-al' Razi , mort en 1209 Aliben-Omar-al-Katibi, mort en 1276; Beidhavi (Abou-Saiil-Abdallah-ben-Mohammedben-Ali), mort en 1286 selon les uns, en 1316 selon les autres; Nasafî (Aboul-Berkat-Abdallah-Ahmed-ben- Mahmond), mort en 1310; Schems-El-din, d'Ispahan, commentateur de Beidbawi, mort en 13-48, et Alhosaïn, de Schiraz. Moyse MaimonidC; qui rlonne sur eux une notice assez étendue, croit qu'ils ont emprunté leurs meilleurs arguments des anciens philosophes chrétiens, et les oppose comme "interprètes du Coran aux fokahas, ou jurisconsultes qui s'appliquaient à déduire du livre de Mahomet des règles pour la vie pratique, des ordonnances pour les affaires temporelles, en un mol la loi civile.
Les motazélites, qui trouvèrent, comme on l'a vu, dans les Abbassides l'appui le plus ferme, faisaient remonter l'origine de leur secte à trois théologiens qui, après la mort du prophète, mirent en doute le dogme de la prédestination : Mohabbed-al-Djohani, Gilaii de Damas et Younis l'Aswarite. Abou-Hadifah-Wacil, fils d'Ata, disciple du fameux docteur Alhasan de Bassorah, adopta leur opinion et devint le chef des motazélites. Ils se partagèrent dès lors en une multitude de sectes qui ne pouvaient s'entendre sur les questions secondaires; c'étaient les hodailites, les bashriites, les mazdarites, les chiialiles, les djahiziles, les nizamites, etc., qui se rattachaient à deux grandes écoles, celles de Bagdad et de Bassorah. Dans cette dernière ville, on vit fleurir, après Wacil, Abou-Ali-al-Djubbai, Abou-IIashem-Abd-
al-Salam, Aboul-Casem, de Balkh, etc. On n'y traitait pas seulement des questions épineuses et subtiles; on cherchait à populariser les opinions philosophiques motazélites, et la grande encyclopédie Tofat-Ichwan-al-Safa, sur laquelle M. Nauwerck a publié une notice en 1837, en est la preuve. Parmi les plus célèbres docteurs motazélites, nous mentionnerons encore le chef d'école Ebn- Ayash, Abou-Iakoub-Al-Safiham, Ibrahim-ben-Siyar-ben- Hani-al-Nizam, etc. y^\)
On a pu reconnaître, par ce qui précède, que la théologie et la jurisprudence musulmanes ne forment, en réalité, qu'une seule science basée sur l'interprétation du Coran; or, il était impossible que le Coran pût suffire à tous les préceptes religieux et à toutes les questions de droit; aussi, dès l'origine, avait-on recours, en certains cas, à la décision du prophète et de ses compagnons. Après leur mort, on rassembla les traditions orales de leurs préceptes, et c'est ainsi que fut composée la Sonnah, dès le premier siècle de l'hégire. Le Coran et la Sonnah n'offrant point un système régulier, on sentit bientôt la nécessité d'en posséder un pour la théologie et la jurisprudence; quatre docteurs entreprirent ce travail. Ils considérèrent d'abord les ihadal ou pratiques religieuses, c'est-à-dire les principes qui règlent la vie religieuse du musulman, et les maamelat ou actes civils, c'est-à-dire les principes qui règlent la conduite du musulman dans la vie sociale. Ils appelèrent scheria la loi suprême, fondamentale, émanée de Dieu même, et les dispositions susceptibles d'être abrogées par la volonté ou le caprice des circonstances ou des hommes; canoun, règlements; aouamivy
ordres; aouamir-al-siaieh^ ordres politiques ou civils. Les traités des quatre docteurs, quoique difîérant en quelques parties les uns des autres, furent reconnus comme orthodoxes; ils portent le nom de leurs auteurs, et l'on distingue les rites hanéfite, schaféite, malékite et hambalite.
Le premier de ces chefs de doctrine ou imams était Abou-Hanifah-Noman-ben-Thabit, né à Koufah en 699, et mort à Bagdad à l'âge de soixante et dix ans; ses principes furent résumés par Ibrahim-ben-Mohammed-ben- Ibrahim-el-Halebi (d'Alep).
Le second, l'imam Schaféi, était né à Gaza en 797, et mourut en Egypte vers 819; le troisième, Malek, fils d'Anas, naquit à Médine en 712, et y mourut en 795; le quatrième, l'iman Hanbal, mourut à Bagdad en 855, à l'âge de quatre-vingts ans.
D'autres jurisconsultes, parmi lesquels nous mettrons au premier rang Mohammed-ben-Schehab-al-Zoheiri, s'étaient empressés de consigner par écrit les traditions législatives qu'ils avaient pu recueillir, et l'étude de la loi s'était peu à peu répandue. Ce fut le khalife Harounal-Raschid qui réussit à fixer d'une manière convenable l'adm.inistration de la justice; en 786, il investit de la judicature Abou-Yousef-Iakoub-ben-Ibrahim , disciple d'Abou-Hanifah, et, à partir de cette époque, il ne confia les fonctions déjuge, dans toute l'étendue de son vaste empire, qu'à des hommes instruits que lui désignait Yousef.
En Espagne, sous le règne d'Al-Ilakkam, Lihia, qui avait entendu les leçons de Malek, celles d'Ebn-al-Casem, mort en 806, et d'Ebn-OuabI), mort en 812, exerça la même autorité qu'Yousef; il substitua à la jurispru-
dence hanéfite d'Alaouzai (mort en 773) les principes du rite malékite, et il en fut de même en Afrique, où Sehnoun, qui vécut de l'année 776 à 854, imita l'exemple d'Iahia. Depuis celte époque, la jurisprudence malékite n'a pas cessé d'être en honneur dans le Magreb et chez tous les musulmans d'Afrique, jusqu'au Soudan ; il n'y a d'excepté que l'Egypte, où les schaféites prédominent et où cependant les tribunaux suivent le rite hanéfite adopté en Turquie, en Tartarie et dans une grande partie de l'Inde, parce que le grand cadi siégeant au Caire est envoyé chaque année de Constantinople.
Par suile de nos rapports avec les Arabes d'Afrique, c'est le rite malékite qui doit attirer particulièrement notre attention; le gouvernement a chargé M. le docteur Perron de traduire en français le Moukhtasar, ou précis de jurisprudence de Khalil-ben-Ishak-ben-Iakoub, qui est, sans contredit, le meilleur code des jurisconsultes malékites; Khalil mourut en 14!22 de J.-C; il avait pu profiter, par conséquent, des nombreux traités dont le rite Malek avait été le sujet ; les principaux sont le Moucf aouaneh et le Moukhtoleha (propositions enregistrées et propositions mêlées), attribués à Sehnoun ; le Meouazieh de Mohammed-ben-al-Méouaz, mort en 894 ; r0^6/c/i de Mohammed-bcn-Ahmed-ben-Abdelaziz-al-Otbi, de Gordoue, mort en 867 ; le Ouadiha (les propositions évidentes) d'Abou-Merouan-abd-al-Melik-ben-Habid-al- Selemi, de Gordoue, mort en 852; le Mebsouth, Vétalé, d'Abou-Ishak-Ismail-ben-Isliak-bcn-lsmaii, cadi de Bagdad, mort en 895, et le Medjmoun. (les propositions rassemblées) d'Abou - Abdallah - Mohammed - ben-Ibrahim - ben- Abdou, jurisconsulte de Cairowan, mort en 873.
Jusqu'au temps de Khalil, d'autres jurisconsultes malékites acquirent une grande réputation. Nous citerons parmi eux Ebn-el-Hadjeb, mort au Caire en 1248 ; Abou- Mohammed-AbJallah-ben-Abi-Zeid, de Cairowan, mort en 970; Ebn-Farhoun, de Médine, mort en 1377; mais les juristes dont Khalil invoque surtout l'autorité sont : Ellakhmi (Aboul-Hassan-Ali-ben-Mohammed-al-Rabihi), mort en 1085; Ebn-Younis (Abou-Bekre-Mohammedben-Abdallah, le Sicilien), mort en 1059; Ebn-Roschd (Mohammed-ben-Ahmed-Aboul-Walid), mort en 1126; et El-Mazeri (Abou-Abdallah-Mohammed-ben-Ali-ben- Omar, le Tamimidé), né à Mazara en Sicile et mor en 1141.
Le rite hanbalite est tout à fait abandonné. — Les doctrines d'Abou-Hanifah ont donné lieu à d'importantes complications ; le Hedaia fit forou ou Guide dans les branches de la loi, composé vers 1180 par Borhan-eddin, et le Mischat-al-Masabih ou Collection des traditions les plus authentiques, rédigé en 1336 par Abou-Abdallah- Mahmoud, d'après l'imam Houssain qui florissait à Bagdad vers 1220, ont été traduits en anglais et ont été mis à contribution par M. Mils dans son Histoire du mahométisme. On ne saurait imaginer combien les Arabes ont attaché d'importance à ces recueils de jurisprudence, que des commentateurs habiles développaient sans cesse; deux cents ans après la mort de Mahomet, Abou-Abdallah-Mohammed-al-Bokhari avait déjà fait choix de sept mille deux cent soixante-quinze traditions vraies, sur cent mille douteuses et plus de deux cent mille fausses; son livre (le Sahih) fut approuvé par les quatre sectes orthodoxes des sonniles ; on sait que les
points sur lesquels s'accordent les quatre imams sont regardés comme lois fondamentales; on distingue ces lois par le nom à'Idchma (concordance) ; elles sont, après le Coran et la Sonnah, la troisième source de la théologie et de la jurisprudence musulmanes. La quatrième source de ces sciences, c'est Vanalogie, qui ne s'emploie que pour les cas où il n'existe point encore de règles fixes ; dans les causes extraordinaires, on a recours aux décisions des princes (fetwa) dont on a fait une quantité de recueils. La connaissance des fetwas forme une branche séparée de la jurisprudence (").
Après avoir ainsi passé en revue ce qui se rapporte à la philosophie et à la jurisprudence chez les Arabes, nous nous trouvons encore une fois ramenés au Coran, qui constitue la base première de leur littérature. Mahomet devait fixer en effet la langue de son pays, que les poètes avaient déjà perfectionnée et que tous les peuples soumis au joug deîl'islamisme s'empressèrent d'adopter; le Coran servit de modèle pour les règles de la grammaire et du style. Comme il était écrit sans voyelles, il pouvait être lu et expliqué de différentes manières; Aboul-Aswad (mort en 688), en inventant la vocalisation du livre par excellence, ouvrit un vaste champ aux explications grammaticales ; la lexicographie prit naissance; la syntaxe indiqua la composition du discours, la disposition des périodes, le choix des ornements et des figures de rhétorique. L'art de lire et d'interpréter le Coran forma plus de cent branches diverses, qui donnèrent lieu à une infinité d'écrits de tout genre. Bien loin de se corrompre au contact des autres idiomes, l'arabe s'enrichit d'une foule il'expressions nouvelles, se
développa de plus en plus avec l'étude des auteurs grecs, et devint la langue savante de l'Orient. La littérature persane ne fut qu'une division de la littérature arabe. De même qu'en Allemagne, au moyen âge, les ouvrages scientifiques étaient écrits en latin, tandis que les Minnesingers créaient la poésie nationale, de même chez les Persans et les Turcs les livres de science ont conservé la nomenclature arabe, et l'on ne peut encore aujourd'hui les étudier à fond sans avoir acquis la connaissance piéalable de la langue de Mahomet.
C'est là un fait remarquable qu'au milieu des nombreux dialectes que parlent les nations musulmanes, en Asie jusque dans l'Inde, en Afrique jusqu'au Soudan, et qui offrent des différences si tranchées, le Coran est compris de tous; il maintient au milieu de ces populations, si opposées par leurs mœurs et leurs usages, une sorte d'unité de langage et de sentiments. Dans les écoles ou mekteb, on donne aux enfants comme exercices des InschaUah et Maschalla/i (ce que Dieu veut), des Allah Akbar et Allah Kérim (Dieu est grand), puis un faliha (la première sourate du Coran). Dans les académies ou medreseh, ils apprennent ÏAdjaroumia de Mohammedben-Daoud-Alsanadji, le Tesrif du scheik el-Iman, l'alfiya ou la quintessence de la grammaire arabe de Djemal- Eddin-Mohammed-ben-Malek, le Flambeau de Motarrézi ; la syntaxe des désinences d'Ebn-Hescham. Nous possédons un cours complet de grammaire arabe, etc., qui contient le Mirah-el-Arwah d'Ahmed-ben-Ali-ben-Masou ; VIssi du scheik Isseddin-Aboul-FoJhail-Abdel-Wahab- Arnnrleddin-ben-lbrahim-el-Sendjani ; le Maksoud, ou doctrine de l'inflexion des noms et des verbes de l'imam
Yousef-Hanifi ; le Bina, ou doctrine des parties indéclinables du discours; les Emsile, ou tableaux de conjugaison.
Nous ferions connaître plus en détail les travaux des scoliastes et des grammairiens arabes, si M. de Sacy n'avait pas donné dans son immortel ouvrage tout ce qu'il est possible de savoir à ce sujet; l'illustre savant a jeté la plus vive lumière sur la nomenclature grammaticale des Arabes, en remontant aux principes généraux du langage et en comparant terme par terme les diverses parties de deux systèmes aussi étrangers l'un à l'autre que celui des Orientaux et celui des Européens (^-).
On a fait observer avec raison que la langue arabe avait été étudiée avec plus de zèle par les peuples soumis que par les conquérants eux-mêmes; les plus anciens grammairiens, Sibavaibi, Farezi, Zedjadj, ainsi que les principaux théologiens, étaient Persans. Au premier rang des lexicographes les plus célèbres parait Israaïlben-Hammad-Djewheri, né à Farab, dans la Transoxiane, vers le milieu du IV« siècle de l'hégire, et Firouzabadi, né en 1328 de J.-C, à Cazerin, dans les environs de Schiraz. Djewheri parcourut la Perse, la Mésopotamie, la Syrie, l'Egypte, revint en Khorasan et fixa s^ résidence à Nischabour. Ce fut là qu'il publia en 999, sous le titre de Sihah-al-Loghat, la pureté du langage, le dictionnaire le plus parlait qu'aient eu les Arabes; luimême reçut le surnom A' Imam-Alloglial, le maître suprême de la langue ; son ouvrage a servi de mraière à un grand nombre de commentaires, et il a été mis à contribution par Golius et Meninski qui en faisaient le
plus grand cas. Firouzabadi (Medjid-Eddin-Abbou-Thaher- Mohammed-ben-Iacoub) vint à une époque de décadence, mais il avait entre les mains de précieux matériaux, et il résolut de composer un livre qui contînt toutes les richesses de la langue arabe. Il existait deux dictionnaires d'une grande étendue : le Mokaddem d'Aboul- Hassan-Ali-ben-lsmaïl,surnomméEbn-Seïd(morten1065), et le Obad, en vingt volumes, de l'imam Hassan-ben- Mohammed de Saana (mort en 1252). Firouzabadi entreprit de les refondre dans un vaste recueil qui devait avoir soixante volumes aussi forts que le dictionnaire de Djewheri. Son Camoiis {al-Camous-al-Mohit, l'Océan environnant), que nous possédons, est le résumé de ce travail dont il forme à peine la trentième partie. Après avoir longtemps voyagé et s'être instruit à l'école des scheiks les plus estimés des lieux qu'il visitait, il finit par s'établir à Zébid où il mourut en 1415, âgé de quatre-vingts ans. Le souverain de l'Yémen, Ismaïl-ben- Abbas, surnommé Alascraf, ne cessa de le protéger, et on prétend même que Bajazet et Tamerlan, frappés de la haute considération dont il jouissait, lui envoyèrent des présents. Il composa plus de quarante ouvrages qui, malheureusement, ne nous sont pas parvenus.
Nous n'abandonnerons pas cette branche importante delà littérature arabe sans dire quelques mots d'Aboul- Casem- Mahmoud -Zamakschari, grammairien, lexicographe et interprète du Coran (mort en 1143), qui acquit aussi par ses écrits une grande renommée; il partageait les opinions des motazélites et s'en faisait honneur. On cite de cet auteur un commeninire sur le Coran intitulé : Cnsschaf, un traité de la syntaxe arabe,
une introduction à l'étude de la grammaire et un lexique
arabe persan qui a été publié dans ces derniers temps.
La rhétorique et l'éloquence tiennent aussi une place importante dans la littérature orientale ; on peut consulter à cet égard les gloses et commentaire et Djordjani sur le Telkhis-el-Miftah de l'imam Djelaleddin- Mahraoud-ben-Abderrahmam-el-Cazwini, par Saad-Eddinel-Teflasani, le Hadaik-el-Bélaghat de Mir Schems-Eddin, qui contient un traité complet de la rhétorique et de la prosodie persane, et VAdab-el-Khatib, ou traité du style et des divers genres d'éloquence d'Ebn-Cotaibah, mort en 890. Ce fut Khalil-ben-Ahmad qui le premier rédigea, d'après les anciens poètes, les règles de la métrique adoptées par toutes les nations musulmanes. Le Persan Ebn-al-Sekaki, rhéteur célèbre, a été comparé à Quintilien pour la clarté et la justesse des préceptes ; à Cicéron pour la beauté et la richesse du style. Dans sa Mélhode universelle, Algazéri expose les différentes espèces de connaissances qu'il juge nécessaires à l'orateur; enfin, dans un livre sur le même sujet, Alsoiouthi traite de la pureté, de l'élégance, de l'énergie de la langue arabe, et joignant l'exemple au précepte, il cite des passages des auteurs les plus estimés avec leurs témoignages à l'appui de ses doctrines (").
A côté des rhéteurs que nous venons de nommer, nous devons placer les philologues : Hariri paraît en première ligne ; ses mécamât, ou séances, au nombre de cinquante, dont M. de Sacy a donné une si belle édition, sont célèbres dans tout l'Orient ; elles se composent de nouvelles racontées par un personnage supposé, et sont entremêlées de prose et de vers; l'auteur aflêcle d'em-
ployer des expressions figurées ou énigmatiques peu usitées; les allusions et les proverbes dont son ouvrage est semé en rendent la lecture difficile; aussi est-il peu de livres qui aient eu autant de commentateurs.
Ebn-Khallican nous apprend, dans son dictionnaire biographique, qu'Hariri était né en 1054 et qu'il mourut à Bassorah en 1121 ; c'était, dit-il, un des premiers docleurs de son siècle ; ses mêcamât renferment une grande partie des richesses de la langue arabe et de ses dialectes; quiconque les connaît à fond et comme elles méritent de l'être peut se faire une idée du talent de cet écrivain, de l'abondance de ses lectures et des ressources de son érudition ; la séance appelée Hnramïiah tomba entre les mains de Schérif-Eddin-Abou-Nasr-Anouschirwan-ben-Khaled-ben-Mohammed-Caschani, visir de Mostarsched-Billah, qui la trouva parfaite et engagea l'auteur à en composer d'autres; le visir Djélal-Eddin- Omaid-Eddaulah-Aboulhassan-Alifut aussi le protecteur de Hariri, qui consacra sa vie à la culture des lettres; on lui doit encore un traité en vers sur la grammaire arabe, intitulé Molliat-Alirab, et un commentaire en prose sur ce même traité (''^).
Avant lui, Hamadani (Aboul-fahl-Ahmed-ben-Hosain), mort en 1007, à l'âge de quarante ans, s'était exercé dans le même genre de compositions et se vantait d'avoir fait quatre cents mécamâi; il était doué d'une mémoire prodigieuse et récitait sans hésitation un poème qu'il avait entendu lire une seule fois ; il improvisait avec la plus grande facilité, et tout ce qu'il disait était remarquable par le choix des expressions, la pureté et l'élégance du langage.