HsOMer, III
L'archiduc Charles, que Napoléon croyait être toujours,.aveo le palatin de Hongrie, le chef du parti de la paix, recevait de pleins pouvoirs pour réorganiser Tarmée. Pendant que les Français conquéraient la Prusse, la milice autrichienne, créée par ce grand administrateur, doublait les forces de la monarchie, et retrempait dans l'énergie populaire le vieil empire épuisé.
Mais on ne pouvait procéder avec les Hongrois comme avec les sujets soumis et dévoués des états héréditaires. H v avait une constitution à respecter, et là. Diète seule pouvait faire des lois sur Tarmée. Le gouvernement payait la faute qu'il avait plusieurs fois commise en défendant à la noblesse magyare de former des rassemblements militaires pour s'exercer aux manœuvres. D'ailleurs, quand il y aurait eu des levées disponibles, il fallait de l'argent pour les entretenir, et la Diète seule pouvait voter les impôts.
La cour de Vienne éprouva une grande répugnance à convoquer encore une fois cette assemblée, qui s'était montrée si querelleuse en 1802, si froide en 1803. Tout faisait prévoir une sérieuse résistance : l'impôt ordinaire était payé diflicilement, et le palatin Joseph, dans un voyage au nord du royaume, constatait une misère trop réelle. La guerre était plus que jamais impopulaire : en cas de rupture avec Napoléon, pouvait-on envisager sans effroi un' conflit constitutionnel? L'ennemi perdu dans les glaces de la Pologne ne se trouverait-il pas subitement encouragé par la pensée qu'il a derrière lui un peuple sympathique? et si la Pologne et la Hongrie allaient se souvenir de leur vieille alliance, alors qu'elles succombaient glorieusement sous les coups des janissaires dans les plaines de Varna ?
Sans aller aussi loin, né pouvait-on pas craindre que
l'écho d'une diète tumultueuse ne parvint au camp de Napoléon et ne réclairât sur les manœuvres de l'Autriche? Aussi l'empereur François voulut-il éluder la grande assemblée en appelant à Vienne un certain nombre de magnats, sorte de conseil officieux dont les délibérations secrètes ne pourraient faire aucun mal, et dont on pouvait pressentir les complaisantes résolutions. C'était bien peu connaître l'es* prit juridique du pays : se réunir hors du royaume , se réunir sur une désignation arbitraire, se réunir en lieu et place de la diète, c'était une triple impossibilité. Ils le déclarèrent à l'Empereur, et il fallut envoyer des lettres de convocation le 8 février 1807, le jour même de la bataille d'Eylau.
Deux mois allaient s'écouler avant l'ouverture de la session : ce long délai contribua sans doute à prolonger l'indécision diplomatique de l'Autriche, qui, formant un singulier contraste avec la persistance de ses préparatifs militaires, exaspérait Napoléon, c La maison d'Autriche, écrivait-il, ne » sait elle-même que faire, et dès lors il est bien difficile de la » pénétrer.... Faites- moi connaître ce qu'il faut faire pour » se l'assurer : ce doit être mon premier intérêt. » Il ordonnait à Eugène et à Andréossy d'avoir « l'œil sur l'Autriche. » Dans les dépêches qu'il recevait « je vois,'disait-il, Tarme- » ment de l'Autriche; du reste ce sont des projets que per- » sonne ne peut ici bien savoir, » Il constatait un mauvais vouloir évident chez les officiers du corps autrichien qui observait la frontière de Gallicie. Il répondait à ces procédés par de nouvelles levées en France, et ne reculant pas devant un ennemi de plus, il écrivait à Talleyrand : « Tout en dé- ■ sirant fort la paix avec l'Autriche, je ne me trouve pas » dans une situation telle qu'elle ait à regarder long-
temps. » Toute cette correspondance est du mois de mars*.
Le 5 avril les magnats et les députés devaient être réunis ; le 9 eut lieu la séance d'ouverture*. C'était encore André Semsey gui présidait en qualité de personal la chambre basse, mais cette fois il avait une tâche plus difficile. Les élections s'étaient l'essenties du mécontentement général, et les comitats avaient choisi plusieurs jeunes gens pleins d'ardeur, décidés à ne pas laisser mentir la lettre royale qui avait convoqué la Diète • pour s'occuper des réformes et du • bien-être du pays. » Cette génération oratoire n*a pas eu comme celle qui lui a succédé le bonheur de retentir dans toute FEurope : Széchenyi, Kossuth, Deàk sont des noms illustres hors de leur patrie; la Hongrie seule connaît la gloire de Paul Nagy.
A peine âgé de trente ans, il fixait tous les regards. Parmi les jeunes députés tels que Joseph Vay, Prényi, Lonyay, chacun distinguait en lui le plus redoutable adversaire de h cour. Mais, à Tâge de nos grands révolutionnaires, avec une popularité presque égale, il difTérait d'eux profondément. Les mœurs politiques du pays initiaient les jeunes gens de très-bonne heure, quelquefois dès la vingtième année, à la discussion des affaires publiques. Nagy était déjà connu des électeurs de Soprony pour sa fermeté dans les conseils des comitats; il savait aussi manier les armes, il avait deux fois pris part à Tinsurrectiou , en 1797 et en 1805. Son père, haut dignitaire du royaume, avait figuré dans les assemblées précédentes, et la tradition de famille s'ajoutait à Texpérience personnelle du jeune orateur.
1 . Corregpondance de Napol/on, XIV, 459, 512, 539, 550, 589.
2. OrsxàggyUléB napldia (Journal de la Diète de 1S07], p. 2-6.
Nous revenons forcément à notre comparaison entre TAngleterre et la Hongrie : Paul Nagy pas plus que Deâk ne trouverait son pareil dans Thistoire de notre tribune; il le trouverait facilement dans les nuances modérées du Parlement britannique. M. Csengery, son excellent biographe ^ emprunte pour le définir une expression anglaise, Con^^rvan'{;rf/brmer. Tel se montrait-il à la Hongrie toute aristocratique de 1807 ; tel devait -il rester dans la Hongrie ardemment novatrice de 1840 : sa jeunesse avait paru audacieuse, sa vieillesse indigna comme réactionnaire, mais c*était le pays, ce n*était pas lui qui avait changé.
Nagy arrivait à la diète avec des convictions profondes et nullement théâtrales. H ne posait jamais ; il avait cette paisible et robuste confiance dans sa propre loyauté, cette insouciance de l'effet, cette dignité simple, dont François Deàk offrait naguère le parfait modèle. Pour le talent, il annonçait plutôt Téloquence entraînante et la séduisante imagination de Kossuth. Son débit sonore, sa diction harmonieuse ont longtemps servi d'école aux jeunes orateurs. La résistance légale était son mot d^ordre. Dans les questions sociales il se montrait plein de douceur pour les pauvres et préoccupé de leurs charges excessives, mais sans renoncer le moins du monde aux privilèges de la noblesse. Il ne fai< sait pas grand cas des nouveautés religieuses et philosophiques, mais il détestait la réaction cléricale. On voit tout ce qu'il y avait de modération , d'étroitesse si Ton veut,
1. Csengery Antal, Magyar Szonokok es status férfiak. Nous empruntons les détails qui précèdent et qui suivent à cet ouvrage [p. 3-18) : ils nous ont été confirmés de vive voix par des amis personnels de Nagy.
mais aussi de fermeté i-edou table dans cet esprit juridique et dans ce cœur désintéressé.
Le Personal Semsey fut prudent comme il importail de rôtre en face d*une assemblée où l'opposition était très-forte. Il compara le bonheur de la patrie sous le plus clément des princes aux souffrances des pays voisins, ravagés par la guerre. Une heureuse transition, sur l'Europe attentive à ce qui se passait en Hongrie, lui permit d'indiquer, mais légèrement, la nécessité des sacrifices. Comme correctif il se hâta d'introduire la perspective des réformes « impossibles à difiérer. » L'orateur du clergé, le chanoine Joseph Kiràly, exhorta non moins vaguement les députés à rester dignes de leurs ancêtres *.
La Chambre des magnats demandait moins de ménagements. La haute noblesse n'était plus, comme en 1790, à la tête du mouvement libéral : une génération nouvelle avait grandi dans la haine de la Révolution, cela fut encore plus visible cette fois qu'eu 1802. En outre, la politique de séduction exercée depuis quelques années avait fait contractera beaucoup de magnats des obligations personnelles envers la cour. Aussi les discours d'ouverture furent-ils bien plus explicites que dans la Chambre basse : le palatin déclara que les travaux de la paix étaient comme toujours le plus cher souci du roi; mais qu*il n'y avait pas de salut pour un pays qui ne se prépare pas à la guerre '. Ce vieil axiome, appuyé sur l'exemple des Lacédémoniens et de Jean Hunyade, était significatif dans la situation où se trouvait l'Europe. L'arche-
t. Journal de la Diète de 1807, p. 9-11. *2. Journal de la Diète, p. 13, 27.
véque de Kalocsa rappela les malheurs de la guerre précédente qu*il attribua à rinsuffisance des ressources militaires : c*est à peiue, dit-il, si Tenuemi ne nous a pas conquis pendant que nous délibérions ^ La conclusion se présentait d'elle-même : pas de long débats, et de Faction !
Les propositions royales étaient désolantes; un seul article sur les progrès du commerce et sur une meilleure gestion financière, semblait être mis là pour la forme. Le gouvernement demandait, « vu la nécessité de méditer la guerre en temps de paix, » qu il y eût des levées régulières fixées une fois pour toutes, et qu on levdt uu impôt extraordinaire pour faire face aux nouvelles dépenses militaires. C'est la-dessus que la Diète devait délibérer, avant de pouvoir songer aux réformes.
La Chambre basse irritée rédigea, non sans une discussion de plusieurs jours, un projet de loi directement contraire à celui du gouvernement. La guerre était déuoncée comme la cause de tous les maux du pays, et la cour était mise en demeure de promettre que jamais elle n'engagerait des hostilités sans le consentement de la nation. Ce n*est pas que Ton refusât de délibérer sur la levée de la noblesse, sur les mesures à prendre pour la mieux exercer et la réunir plus facilement; mais il n'y avait aucune concession à espérer sur le vote périodique de trois ans en trois ans. Ces articles (lu projet avaient une portée immense : ils opposaient la milice nationale, indépendante, presque volontaire, à Tarmée régulière impériale et royale, ils désarmaient TAulriche. 1) autres articles du projet concernaient les finances; ils demandaient que Ton réduisit les droits de douane, que Ton