‹ Histoire générale des Hongrois (volume 3)Chapitre 35 sur 132 · Le pendsik des Persans, Vispendje des Osmanlis · texte numérisé non relu

Le pendsik des Persans, Vispendje des Osmanlis

toujours mal délimitées, certains villages étaient exploités tour à tour par les régiments autrichiens et par les Turcs. L*amour de l'argent faisait fléchir, d'une façon parfois comique, la rigidité musulmane : le courent des capucins de Szécheny possédant des domaines considérables, le pacha eut ridée ingénieuse de se proclamer gardien des capucins, et de toucher ainsi, avec une apparence de légalité, les revenus du monastère ^

Chacun sait que les conquérants musulmans, quelle que fût d'ailleurs leur tyrannie, ont toujours laissé une autonomie assez étendue aux populations chrétiennes dans les pays qu'ils occupaient. La Hongrie ne faisait pas exception * ; elle fournit même une occasion précieuse d'étudier, sous ce rapport, les coutumes ottomanes. Le territoire était partagé en vingt-cinq sandchaks^ groupés un peu p)us tard (1610) en quatre eyalets, ceux de Bude, d'£rlau, de Kanizsa, de Temesvâr ; mais les vainqueurs, tout en faisant usage pour euxmêmes de ces circonscriptions, n'avaient garde de supprimer le comilat, dont ils avaient fort bien observé l'importance dans la vie politique et sociale des vaincus. Jamais le comitat n'a joui, plus qu'à cette époque, de l'indépendance qui lui était chère; ses conseils, comme les conseils des églises protestantes, délibéraient sous des menaces continuelles, mais enfin ils délibéraient, l'idée ne venait point de

1 . Tradition locale que nous avons recueUlie dans une visite à ce monastère, où Ton montre encore les salles occupées par les Turcs.

2. Verancsics va jusqu'à s'écrier hyperboliquement (IX, 150) : Hungaros.... ipse Turca défendit et conserrare nitilur, soli ipsi Hungari Âlemannis juncti, in se ipsos sœviunt. ., melioremquo ac œqoiorem Turcam in se habent, quam se ipsos.

les ioterdire. Les Turcs pratiquaient entre eux leurs institutions judiciaires, mais ils les gardaient pour eux, et respectaient celles des chrétiens. Ils ne leur demandaient aucun service militaire, en dehors de Texécrable mais irrégulier tribut que constituaient les enlèvements d'enfants; les adultes qui entraient dans l'armée musulmane le faisaient de leur plein gré. La seigneurie avec ses différents droits, même le droit de justice, était également respectée, mais les ottomans ne lui reconnaissaient pas la même importance qu*au comitat, lequel leur rappelait sans doute le régime des tribus asiatiques.

Du reste, entre les deux peuples aucun rapport de société : deux religions qui proluisent de telles différences, non-seulement dans les croyances mais dans les coutumes et dans la vie de tous les jours, séparent plus profondément que les fleuves et les montagnes. Les mariages entre Hongrois et Turcs étaient très-rares; ils ne pouvaient avoir ieu que dans le cas où une fille chrétienne, pouss^ée au désespoir par la misère, consentait à se faire musulmane. Les mariages mixtes dans le sens ordinaire de ce mot étaient impossibles. Les vêtements même restaient entièrement distincts, malgré la ressemblance fortuite de certains uniformes dans les deux camps. L*Osmanli, fier et morose, aurait regardé comme une humiliation de voir les vaincus imiter son costume; nul chrétien n*élait autorisé à porter le turban, et ceux quiTavaient mis une fois, ne fût-ce qifen plaisantant, se voyaient convertir de force à l'Islam.

Telle était la condition, à beaucoup d'égards misérable, des Hongrois du territoire occupé. Ceux de la Hongrie royale étaient obligés par ce voisinage à vivre sur un pied de guerre presque continuel. Le système militaire des bande-

ria, florissant au quatorzième et au quinzième siècles, était déjà en pleine décadence * avant la bataille de Mobâcs, et Tépiscopat militaire avait fait son dernier effort dans cette journée funeste. Du roi, des évoques et des grands seigneurs laïques qui se partageaient autrefois la direction des armées, les derniers restaient seuls à la tête des forces magyares. Ouant à la royauté, elle était surtout représentée par des troupes étrangères, par des régiments italiens, allemands ou espagnols, qui faisaient quelquefois regretter les Turcs aux populations foulées par elles. Entre ces deux éléments militaires des armées chrétiennes, leç nationaux et les étrangers, cx)mmençait une longue rivalité qui a produit plus d*une tragédie, et que Ton retrouverait encore dans les modernes armées autrichiennes. La défense nationale, le honvédelem^ était moins savante et moins bien organisée que les troupes étrangères, mais elle était remplie de fougue et d'héroïsme, comme le prouve, parmi cent autres faits glorieux, la défense d'Erlau ou de Sziget. Les circonstances rendaient impossible une direction unique du honvédelem. Les diètes constatèrent la nécessité de laisser chaque comitat du territoire royal libre de le recruter comme il l'entendait, droit reconnu formellement par des lois de 1547 et de 1563. 11 en résultait des expéditions particulières, et des expéditions entreprises par des confédérations de comitats.

Dans la Hongrie royale, dans la Hongrie turque, dans la principauté de Transylvanie, la Réforme s'était répandue et avait fait de grands progrès, après des débuts lents et obs-

1. M. Salamon remarque dans sou chapitre Vin, que cette décadence a été faussement attribuée à Taction de la Réforme, puisque la Diète de 1521, quiJi)rû]ait les premiers luthériens de Hongrie, y a notablement contribué.

curs^ Les restes mal extirpés du bussitisme, les préoccupations temporelles du haut clergé, rignorance du bas clergé, y prédisposaient les esprits. Dès 1515, Tévéque Gosztonyi s'était inquiété du marasme religieux, et dans Tespoir d y porter remède, était entré en correspondance avec un docteur de TUniversitéde Paris, Josse Clicbtov : « Bienpeu de prêtres, luiécri- > vait-il, comprennent exactement cequ ils lisent et cequ* ils » chantent ». Le théologien français se montrait également effrayé de • cette redoutable maladie qui déjà s'étend au loin » et a presque envahi la chrétienté, car.. . si Ton ne com- » prend pas le sens des pai*oles qui s'adressent à Dieu, Tes- » prit de celui qui prie demeure oisif, et il ne fait aucun ef- » fort pour s'élever vers le Seigneur •». Clicbtov rédigea donc une explication des hymnes de l'Eglise pour l'envoyer à Gosztonyi, mais rien n'indique que ces efforts ou d'autres tentatives de réforme intérieur aient produit aucun résultat. Il régnait dans le pays un sentiment de malaise et d'at^ tente qui se fit jour lorsque furent connues en Hongrie les propositions de Luther.

Même avant la complète rupture du moine saxon avec la cour de Rome, mais surtout après cette rupture, les bûchers

t. La littérature et Thistoriographie protestantes en Hongrie forment tout un cycle que nous ne pouvons faire Centrer dans une histoire générale. Bornons-nous à indiquer la Bibliothèque de TAcademie et surtout la Bibliothèque du Collège réformé de Debreczin comme de précieuses collections, et à citer les ouvrages suivants : Historia Ecclesiœ refarmatœ in Hungaria par Lampe, Trajecti ad Rhenum, 1728, in-4«. — Geschichte der evangelischen Kirche in ungam^ Berlin 1854, anonyme. — A Magyar Protestans Egyhàz Tôrténelem^ par M. Balogh, Debreczin 1872, renfermant une bibliographie complète de rœuvre de Melius.-

Page 1