II
partager leur irritatioD à plusieurs comitats, qui déclarèrent ne pas enregistrer Tédit.
L'Empereur n'était pourtant ni un incrédule ni un indifférent, et il tenait à le faire savoir. Il déclarait que son plus cher désir serait de voir tous ses sujets embrasser librement le catholicisme. Seulement quel catholicisme ? Il devenait de plus en plus évident que ce serait un catholicisme réformé, et presque entièrement dépourvu de monachisme : dans la seule Hongrie cent quarante couvents étaient fermés, et plus de quinze cents religieux ou religieuses recevaient des pensions alimentaires leur vie durant. L'instruction des ecclésiastiques était, aux yeux de Joseph n, d'une pitoyable insufBlsance : des commissions furent chargées par lui de préparer toute une réforme pédagogique, capable de former des prêtres aussi éclairés que pieux. Ces divers projets, aussi bien qu'un vaste plan d'instruction populaire, étaient de nature à susciter autant de partisans et d'admirateurs que d'ennemis ; mais les vues politiques du réformateur allaient soulever contre lui une résistance invincible.
Joseph, nous l'avons vu, n* avait pas supporté sans irritation, dans les dernières années du règne de sa mère, les lenteurs et les difficultés qui lui semblaient être le génie même des comitats. Il regardait la dignité de palatin comme inutile et dangereuse, et ne voulait pas entendre parler de réunir la Gallicie à la Hongrie. Une fois au pouvoir, il se promit de réduire son dévoué, mais turbulent royaume, à la condition de simple province, et de le dépouiller de sa constitution. Sa franchise hautaine et cassante n'admettait pas les lentes séductions de Marie-Thérèse, et son humanité, comme les idées de son temps, n'admettaient pas davantage les violences de Léopold. Il attendit son succès d'un système
d ordonnances et de réglementation inexorable. De longues circulaires expliquèrent le régime politique qu*il voulait installer partout, et qui a depuis été désigné sous le nom de centralisme. Pour commencer, les affaires furent concentrées dans la chancellerie hongroise et le conseil de lieutenauce; ce conseil, composé et réorganisé suivant les plans impériaux, fut établi à Bude, non point pour que Tancienne capitale nationale reprit son rang, mais pour que, de ce point central du royaume, les ordres parvinssent plus rapidement aux extrémités. Ensuite l'Empereur reprit la série de ces voyages laborieux qui faisaient dire à Tun de ses compagnons : « Sa toilette est d'un soldat, sa garde-robe d'un » sous-lieutenant, sa vie un mouvement continuel ». Le ûls de Marie-Thérèse, d'une reine majestueuse jusque dans ses familiarités, étonnait le monde par le soin qu'il mettait à parcourir comme un simple médecin humanitaire ou un pasteur charitable, les contrées éprouvées par Tinondation ou la famine; il Tétonnait plus encore par les lettres qu'il adressait aux fonctionnaires, leur recommandant leurs devoirs par son propre exemple, et descendant du piédestal de la « Sacrée Majesté Césarienne » pour se déclarer le premier serviteur du public.
Malgré quelque peu de pédantisme et d'affectation, cette conduite était véritablement grande; elle aurait pu séduire à sa manière et entraîner la nation, malgré le sourd mécontentement de quelques fonctionnaires, si la nation ne s était pas sentie menacée dans son existence même. Le 7 avril 178i, Joseph II ordonna que la Sainte Couronne lui î&t apportée à Vienne pour être gardée avec les autres couronnes dans le trésor impérial. C'était contraire à toutes les lois et à toute l'histoire de la Hongrie; plusieurs comitats firent des remontrances, ils ne reçurent même pas de ré-
244 msToms générâce des hongrois
pense et Fordre fut exécuté. Bieutôt après, le latia fut supprimé comme langue officielle, par cette raison qu'une langue morte ne pouvait être conservée plus longtemps. Puis TEmpereur demanda à la Chancellerie et au conseil de lieutenance si le hongrois était propre à l'expédition des affaires : les deux corps augustes, convenablement dressés, répondirent négativement. Joseph écrivit alors à un magnat : « Je > suis le souverain de F Empire d* Allemagne; mes autres
• états ne sont que les membres d'un corps dont je suis la » tête. Si la Hongrie était le premier de mes états, c'est sa
• langue que je choisirais ■. Il fut donc résolu que l'allemand deviendrait la langue officielle ; on tuait du coup le magyar, et quant au latin on lui donnait dix-huit mois pour mourir (mai 1784 -novembre 1785).
Joseph II n'avait sans doute pas conscience de Timmease gravité de Facte qu'il accomplissait : il ouvrait une période toute nouvelle, et qui est loin d'être fermée aujourd'hui, de Fhistoire de FEurope orientale. Désormais les nationalités, qui prenaient conscience d'elles-mêmes, allaient pour ainsi dire s'incarner dans leur langue; et la lutte des langues allait donner une sorte de drapeau, facile à reconnaître et à suivre, à la lutte des races qui est tout ensemble la vie et le fléau de notre temps. Si nous nous bornons au pays dont nous racontons les annales, nous remarquerons que la décision arbitraire de Joseph II a préparé, par voie de réaction, ses destinées contemporaines. Sous Marie-Thérèse, le germanisme était resté une mode, s'infiltrant peu à peu de la cour dans la haute noblesse, et de la haute noblesse dans la petite*. Il y avait bien déjà, vers la fin de ce règne, une sorte
1. L*auteur des Serbes de Hongrie remarque judicieusement que Marie-Thérèse, en favorisant Tétude de Tallemand, a fait les ai&ires du germanisme, par conséquent de la Prusse, et qne Joseph II, en
de protestation de la langue nationale et une première renaissance littéraire, mais nul n'avait à se plaindre, et ceux qui adoptaient l'allemand le faisaient en toute liberté. De la sorte trois langues existaient parallèlement : le latin, organe de l'administration, surtout dans ses rapports avec la cour de Vienne, et souvent de la tribune; l'allemand, fréquemment employé dans les relations sociales, dans les affaires avec les négociants étrangers; enfin le magyar, parlé nonseulement dans le peuple, mais dans les assemblées politiques, et devenu depuis le seizième siècle une langue littéraire.
Lorsque Joseph II, supprimant le latin et écartant le magyar, imposa partout l'allemand, les comitats, à défaut de diète, firent retentir les plaintes les plus amères, sans rien obtenir. Alors ce fut comme un mot d'ordre dans toutes les contrées centrales du royaume et dans les vallées transylvaines, partout où vivaient la langue nationale et le patriotisme : nous avons négligé nos devoirs envers nous-mêmes, envers nos ancêtres et leur gloire, et nous en sommes punis ; désormais ne parlons entre nous que notre propre langue, et par un patient travail à la fois poétique et grammatical, préparons-lui un grand avenir politique. Pas d'insurrection, pas de résistance illégale, même contre un souverain qui viole toutes les lois : la lyre et le dictionnaire nous vengeront mieux que le fusil.
Ce grand réveil, comme il arrive toujours, avait eu ses précurseurs, cbez lesquels on peut distinguer deux générations différentes, les contemporains de la Pragmatique Sanction, et les contemporains de Marie-Thérèse. Parmi les
voulant rimposer, a donné aux Magyars Tidée d'imposer un jour leur langue à ceux de leurs régnicoles qui ne la parlaient pas.
premiers il faut remarquer, à côté du prosateur Mikes dont nous avons cité les lettres de Turquie, Paul Râday, un ancien secrétaire de Râkôczy, rallié par patriotisme à la maison d'Autriche et à la succession féminine, voyageur, orateur et poète dont les cantiques ont fait retentir les temples réformés de Debreczin; et le pasteur Bel (Matbias Bélius), Tun des fondateurs de l'histoire et de la philologie nationale. .Les successeurs de Bel, Bod, Pray, d'autres encore, ont vécu sous Marie-Thérèse *, comme le baron Laurent Orczy, volontaire poëte qui arma à ses frais un régiment de cavalerie, le baron Amade, sou émule de lyrisme et de bravoure, et l'ecclésiastique Faludi, confesseur en langue magyare dans Saint-Pierre de Rome et poëte bucolique. Cette dernière triade ne manquait pas d'un certain patriotisme littéraire : si Faludi était avant tout un traducteur de Virgile, c'est dans la forêt de Bakony qu'il faisait chanter son Corydon magyar, et il célébrait les victoires de Nâdasdy *, le baron Orczy ne dédaignait pas d'adresser une de ses pièces an pauvre peuple des paysans, et il chantait la Patrie « la terre » dont Dieu lui-même a dessiné les limites ».
Toutefois, il faut convenir que, jusqu'en 1772, la littérature magyare du xviii* siècle avait manqué d'ensemble et c!c mouvement : Tun et l'autre lui furent donnés par l'ardent Bessenyei et par ses camarades de la garde noble de Marie-Thérèse 2. L'habile souveraine n'avait pas prévu
1. Horànyi publiait à Vienne même, en 1775, un volumineux dictionnaire de rhistoire littéraire de la Hongrie, comprenant également les auteurs ayant écrit en latin et en magyar, Memoria Hungarorum et provincialium scriptis editis HOtorutn.
2. Nous résumons Vlrodalom Tôrténeie de M. Toldy, p. 100 et suiv. et son Kézikônyv^ fin du l" vol.
LA HONGRIE AUTRICHIENNE Sél
qu*en réunissant de jeunes Magyars dans une grande capitale, où le mouvement d'idées de Toccident pénétrait plus facilement que dans les châteaux paternels, elle créerait un foyer d'ardente imitation de la littérature française. Ces jeunes gens, dans les moments de loisir que leur laissait leur service, étudiaient le français après l'allemand, et dévoraient, après les poètes du siècle de Louis XlV, Montesquieu et Voltaire. L'idée leur venait ensuite qu'ils ne devaient pas garder pour eux tous ces trésors, qu'ils devaient les traduire dans leur langue, et ensuite se les approprier par des imitations de plus en plus indépendantes. Ce que du Bellay avait été pour la France en fondant la pléiade et en écrivant ïlllustration de la langue française^ Bessenyei le fut pour la Hongrie, et le français joua dans ce pays le rôle qu'avaient joué le grec et le latin dans la France du seizième siècle. C'est dans des vers pareils à l'alexandrin français qu'étaient composées les tragédies d'.Agis et de Ladislas Hunyade. La Henriade était le modèle d'un poème sur Matthias Corvin, arrêté par la censure, et la vie de Jean Hunyade rappelait à la fois la manière de la Grandeur des Romains et celle de VEssai sur les mœurs.
Autour de Bessenyei se groupait l'école française, avec Anyos qui traduisait La Calprenède et Marmontel, avec Péczely, ancien étudiant de Genève et d'Utrecht, qui traduisait les tragédies de Voltaire et les Nuits d'Young tout en enseignant la théologie; avec de modestes étudiants transylvains qui allaient introduire daus leur pays les comédies de Molière, non sans afTubler les personnages de noms et de costumes magyars. L'école française n'était déjà plus la seule : l'école classique traduisait ou imitait les
poètes anciens en empruntant leurs rhythmes, et Técole populaire voulait se dégager de toute servitude exotique eu chantant les héros nationaux.
C^est au milieu de tout ce mouvement que parurent les édits de Joseph II en faveur de la langue allemande ; ils le fortifièrent au lieu de Tenrayer. Plus que jamais on chanta dans des poèmes épiques, plus que jamais on fit paraître sur la scène les Hunyade, les Zrinyi, les Bàthory. Un grammai* rien poëte, Rêvai, fit subir à la langue un travail d'épuration, d'assouplissement, qui devait la rendre digne de ses destinées nouvelles. Les premiers journaux hongrois, fondés depuis quelques années, continuaient à paraître; deux recueils littéraires, le Magyar Muzeum (1788) et Y Orphée étaient fondés. Enfin les efforts de Rêvai et de Bacsànyi préparaient la création d*une Académie nationale.
Joseph II, loin de réussir dans ce que nous appellerons son centralisme linguistique, pouvait s'apercevoir du mer* veilleux effet que ses tentatives produisaient en sens opposé. Il eut peut-être l'idée de chercher une compensation du côté des Slaves, des Serbes du Banat. La Izarine Catherine II chercha certainement à lui donner Cette idée, comme le prouveront deux passages de sa correspondance, surtout rapprochés l'un de l'autre (1781-1783) : « Il serait de mou » devoir de recommander aux bontés, aux vertus de S. M. » les vrais croyants de TÉglise grecque, mais cela serait » inutile; je suis sûre qu'ils seront toujours prêts à corn- » battre pour Elle, contre qui Lui plaira, et je connais » son humanité. » — « Le voyage de S. M. en Hongrie, » dont Elle veut bien m'informer, ne laissera pas que de T> donner à rêver à messieurs les Barbons (les Hongrois}, chez
» lesquels le dire et le faire sont choses si différentes ^ » La grande impératrice inaugurait cette habile et d'ailleurs toute naturelle politique de la Russie, qui depuis son règne, protège surtout les Slaves et les fidèles de la communion grecque; elle se trouvait facilement d*accord avec Joseph II, esprit très-différent du sien, fort peu diplomatique et calculateur, mais froidement enthousiaste d'égalité, de justice, d'instruction populaire *. Ces sentiments venaient en aide à son animositè conti*e les nobles magyars et lui persuadaient de protéger contre eux les Serbes du Banat, sacri&és par Marie-Thérëse dans ses dernièreâ années. Ces populations,
1. Catherine et Joseph II, recueil publié par M. d'Ârnetb, Vienne 1869, p. 45 et 201. Joseph répondit à la première de ces deux lettres : c LUntérôt spirituel qu'il platt à V. M. I. de donner aux braves et
■ • fidèles individus de la religion grecque qui se trouvent dans ma
• monarchie, ne pourra qu'augmenter Tintérôt que je leur ai toujours » youé».
2. A ce dernier point de vue reproduisons deux passages importants de la correspondance que nous venons de citer (p. 141 et 142) : fl Vous m'avez fait connaître par le comte de Cobenzl, écrit Joseph, » que vous désiriez avoir à Pétersbourg un homme qui fût en état » d'enseigner la méthode des écoles nommées normales et qui fût de
> la religion grecque. Celui qui aura le bonheur de remettre à V. M. I.
> cette lettre est le directeur de mes écoles illyriennes, nommé
> lankowitch, dont j'ai fait choix. Je lui dois la justice qu'il est non-
• seulement capable et entendu, mais qu'il est ce que j'ai de mieux V et même l'homme unique dans cette langue > ~ « Le choix que » V. M. a daigné faire d'un sujet tel que lui, qui joint la théorie à la » pratique, répond Catherine, non-seulement m^ pénètre de la plus
• parfaite reconnaissance envers V. M. I., mais j'ose encore l'assurer
• que c'est un vrai don de bienfaisance dont Elle vient de gratifier » les écoles de mon empire, et dont les effets seront indubitablement » d^éolairer bien des milliers d'hommes >.
malgré leur peu de goût pour le germanisme de l'Empereur, se voyant bien traitées par lui, prirent leur parti de son despotisme universel, et devinrent en quelque mesure ses alliés.
Tout autres étaient les dispositions du royaume : la colère y grandissait chaque jour. Une mesure très-simple en apparence fit éclater un véritable conflit. Le gouvernement ordonna un recensement général, qui devait être la base du recrutement (août 1784). La méthode suivie fut celle de la bureaucratie moderne, méthode rationnelle et égalitaire confondant tous les rangs, toutes les classes, et ne tenant nul compte de Tautonomie des comitats. Les assemblées protestèrent de toutes parts contre ces procédés dégradants pour la noblesse. Joseph II, trouvant cette attitude menaçante, envoya des troupes sous prétexte d'une revue, vint passer quelques jours à Pesth, et tâcha de calmer Tirritation par quelques entretiens bienveillants. N'obtenant pas le succès qu'il espérait, il déclara les fonctionnaires, les seigneurs et les prêtres responsables de la paix publique. Plusieurs comitats se mirent à entraver les opérations du recensement, et ne cédèrent que lorsque le gouvernement, se montrant prêt à employer la force, envoya des garnisons dans les localités où commençaient les troubles : deux comtes suprêmes furent destitués, c'était un Batthyâny et un Forgâcs, appartenant à la haute aristocratie, d'habitude si fidèle et si soumise.
Une Jacquerie dont le recensement fut l'occasion plutôt que la cause, vint encore tout envenimer. Les paysans valaques de Transylvanie, sous les ordres d'un nommé Horja, incendièrent plus de cent châteaux et brûlèrent les villages de leurs adversaires. Les Magyars remarquèrent , avec étonnement d'abord, ensuite avec fureur, l'inertie calculée.
suivant eux, des officiers allemands, qui laissaient le mal s'étendre et se propager. Ils se déterminèrent à prendre les armes , ce qui menaçait le pays d'une affreuse guerre de races. Un ordre impérial finit par donner une vive impulsion à la résistance, et les troupes impériales terminèrent cette lutte qui avait coAté la vie à plus de cinq mille personnes (1785). Sans faire attention aux accusations de complicité qui s'élevaient contre son gouvernement, Joseph promulgua , une patente qui confirmait et môme complétait les règlements féodaux de Marie-Thérèse, en donnant aux paysans la liberté personnelle et presque Tentière propriété.
Il venait de prendre une résolution plus grave et surtout plus contestable, celle de briser la constitution intime de la Hongrie,^cette autonomie provinciale que les Léopold et les Carafia n'avaient qu'à peine suspendue, et qu^avaient respectée les musulmans. Les comitats furent presque annulés, leurs assemblées supprimées, et Valispan^ nommé par le gouvernement, révoqué au besoin par lui, concentra tous les pouvoirs. Déjà la Hongrie et la Transylvanie ne comptaient que comme deux des treize gouvernements de la monarchie ; maintenant le pays était partagé en dix cercles gouvernés chacun par un kreishauptmann^ capitaine de cercle, titre qui est resté depuis dans la mémoire nationale comme un type et un symbole de despotisme étranger. Dans chaque cercle un représentant de la chambre royale s'occupait des questions de finances. Il est impossible d'imaginer un défi plus périlleux au passé et à la tradition de tout un peuple.
Des mesures excellentes, comme on le remarque toujours lorsqu'il s'agit de Joseph II, accompagnaient ces mesures