CHAPITRE PREMIER
Le pays. — L’Inde est la plus centrale des trois avancées que le continent asiatique pousse au sud dans l’océan qui la borde; plus méridionale que la presqu’île arabe, elle ne va pas jusqu’à effleurer l’équateur, comme la presqu’île indochinoise. Sa pointe extrême, le cap Comorin, est tout près de 8° nord; l’île de Ceylan, qui la prolonge au sud, dépasse le 6® degré nord ; à son autre extrémité, sur les confins du Pamir et du Karakorum, l’Inde atteint le 37® degré nord. Ainsi la plus grande longueur nord-sud est d’environ 3 000 kilomètres. La plus grande largeur, comprise entre la bouche la plus occidentale de rindus et la haute vallée du Brahmapoutre vers Sadiya, de 67° ouest à 98° est, est exactement identique, la superficie totale est évaluée à 4860000 kilomètres carrés.
Cette immense contrée est, plus encore qu’une réalité humaine, une réalité géographique. La nature l’a définie par des lignes immuables. Au nord, la haute chaîne de l’Himalaya, orientée du nord-ouest au sud-est, l’isole des plateaux presque déserts du Tibet ; au sud, sa longue étendue de côtes baigne dans les profondeurs de l’océan Indien ; à l’ouest, le cours puissant de l’ Indus ne se dégage des étranglements montagneux que pour s’achever entre deux régions
désertiques; à l’ouest, l’inextricable réseau des bras du Gange et du Brahmapoutre, confondus dans un delta commun, borde les ressauts d’un massif montagneux presque impénétrable.
A l’intérieur de ce vaste ensemble, deux régions s opposent nettement. Au nord, la portion continentale est le pays des plaines, la magnifique vallée du Gange avec la masse des affluents, et la vallée des « Cinq-Rivières », le Penjab. Au sud, la presqu île est un plateau rocheux, de formation ancienne, qui surgit presque à pic^ en bordure de la mer à l’ouest, et qui s’incline doucement vers 1 est, creusé par de grands fleuves : Godavari, Kistna, Kavéri. Entre ces deux régions, encore un haut plateau confus, désordonné, où des rivières resserrées, Narmada, Tapi, s écoulent vers I ouest.
La destinée historique de 1 Inde se lit déjà dans le tracé de sa géographie. Des lignes d’ensemble d’une saisissante unité, un système presque rigoureusement symétrique; au dedans, morcellement, confusion, dislocation anarchique.
Le climat est tropical, en moyenne 26°7 ; 1 été est torride, 1 hiver frais vers le nord ou sur les hauteurs. La vie du pays est commandée, réglée par la mousson. Vers juin, le vent, qui depuis novembre soufflait du nord-est, se renverse ; il balaie la surface brûlante de l’océan
Sceaux de HaRAPPA (Penjab). — Ces sceaux, découverts au sud du Penjab, près de T Indus, parmi les débris dune civilisation très ancienne, ont. par leur style et leurs caractères inexpliqués, suggéré l’hypothèse d'une culture apparentée à celle des Sumériens, i'l .Vrcii.kologk ai. sckm-y.
Indien, s’y charge de lourdes vapeurs qui viennent fondre en torrents d eau sur toute la surface de 1 Inde, nourrir les réserves souterraines, grossir fleuves, rivières, ruisseaux, remplir les étangs creusés auprès des villages, alimenter sur les sommets himalayens les prodigieux glaciers, inonder les rivières, assurer à tous la subsistance jusqu à l’achèvement du cycle des saisons.
A 1 appel du soleil et de 1 eau, la vie pullule, menaçante pour la faiblesse de l’homme. La forêt épaisse, la jongle touffue abritent dans le lacis des herbes et des lianes fleuries des bêtes redoutables : le tigre et le serpent d abord, et les légions des carnassiers, et les ennemis des cultures, l’éléphant, 1 ours, le rhinocéros, et les oiseaux de proie, et les insectes acharnés à détruire, fourmis blanches, etc. Cette terre de fantasmagorie, que 1 imagination s est toujours complue à transformer en paradis, est la scène d un des plus rudes drames que 1 humanité ait dû jouer.
Nulle part, la population n’est plus variée et plus mélangée que dans l’Inde : le Cachemire, le Penjab, le pays radjpoute montrent des carnations d une blancheur parfaite, des traits d’une pureté classique ; les forêts du Plateau Central, celles du .Nilgiri au sud, servent d’asile à des tribus du plus beau noir, mais sans les cheveux crépus et la bouche lippue que le type négroïde semble évoquer ; noires aussi sont les nations qui se partagent le sud de l’Inde. La race jaune, avec ses pommettes saillantes et ses yeux obliques, peuple les hautes vallées de l’Himalaya et les confins birmans. Entre ces races si diverses, des croisements continus, prolongés sur 1 étendue des siècles et des millénaires, ont créé une échelle infinie de métissages où se manifestent toutes les nuances du teint, toutes les variations des traits. Dans cette innombrable diversité, la monotonie des cheveux noirs et des yeux noirs frappe et surprend.
Malgré les préjugés en cours sur l’antiquité de la civilisation indienne, l’histoire positive ne commence dans l lnde qu à une époque très basse. Aucun monument écrit ne remonte même au temps d’Alexandre.
L Inde n a pas eu d historiens; ce qu elle a appris aujourd hui de son passé, elle le doit, pour l’époque musulmane, aux écrivains musulmans; pour l’époque antérieure, aux érudits de 1 Occident qui ont laborieusement compulsé les documents grecs, latins, iraniens, chinois, arabes, qui ont déchiffré les inscriptions et les monnaies anciennes, qui en ont créé 1 étude méthodique. Un lecteur sans préparation aura peine à croire que les V édas ne portent pas de date, que l’époque du Bouddha ne se laisse pas préciser mieux qu avec une approximation d'au moins deux siècles, que le règne d un des souverains les plus fameux, voisin des origines du christianisme, comporte un battement de deux ou trois siècles. L Inde n a pasd histoire, parce qu elle n’a pas de centre géographique, ni de capitale imposée par la tradition, ni de croyances qui I mtéressent solidairement à des souvenirs et à un avenir communs. L unité impériale, réalisée à des intervalles lointains, n a jamais duré assez pour être plus qu un accident de surface. L Inde n a connu, en fait d unité, que 1 uniformité surtout théorique d’un système social et religieux cjui ferme rigoureusement aux étrangers la communauté hindoue, ejuitte à la répartir elle-même en compartiments étanches.
La préhistoire, entendue comme l’examen et la classification des documents indigènes antérieurs à
l’emploi de l’écriture, est encore à l état embryonnaire pour 1 Inde. Des indices concordants donnent à penser que la population noire, aujourd’hui réfugiée dans les districts boisés, a jadis couvert le pays; elle s apparentait, comme la linguistique le suggère, .à la famille des Malayo-Polynésiens qui occupe 1 Indochine, l lnsulinde, et s’étend jusqu’à l’île de Pâques au milieu de l’océan Pacifique. Elle paraît avoir réussi à créer dans I Inde une civilisation déjà développée, avec des sortes de nations groupées sur des territoires considérables, ellesmêmes associées généralement deux à deux en phratries, avec une technique développée des armes, de la poterie, de 1 habitation, de la vannerie, avec le goût et la pratique de certains arts, chant, musique, danse. Refoulés, grignotés sur tous leurs contours par les sociétés d’un type plus élevé qui les bordent, ils n en ont pas moins préservé dans l ensemble leurs traits primitifs. L Inde contemporaine compte aujourd’hui encore plus de 5 millions de ces aborigènes qui perpétuent, au contact parfois immédiat du chemin de fer, du téléphone, de l’éclairage électrique, les formes les plus rudimentaires des sociétés humaines. La tribu la plus nombreuse est celle des Santals, qui réunit près de I 800000 individus ; puis, viennent les Kôls, qui sont presque un million. Le nom des Kôls est souven* appliqué par une extension arbitraire à l’ensemble des tribus aborigènes qui ont conservé leurs antiques idiomes.
Une autre race noire, de physique assez analogue, mais de parler tout différent et de famille encore indéterminée, vient ensuite arracher en partie l’Inde à ces premiers occupants. On les appelle les Dravidiens. Au nombre de plus de 50 millions, ils occupent encore aujourd’hui la portion méridionale de l’Inde et la plus grande partie de la côte orientale ; en gros, tout ce qui constitue la Présidence de Madras avec les Etats tributaires. Un groupe d environ 50 000 individus se trouve à présent isolé loin de cette masse compacte, à l’ouest du Bas- Indus, dans le Béloutchistan ; ce sont les Brahms, arrière-garde de l’antique migration ou débris coupés de l’ensemble par une percée de nouveaux venus. Le nationalisme local, qui sévit maintenant sur le sol dravidien comme pa.tout, s’attache à grandir le rôle de la civilisation dravidienne ; il n’en est pas moins vrai que les autochtones ont créé une forme propre de civilisation, qu’ils ont su la sauvegarder en face de leurs vainqueurs aryens, et l’imposer à leurs adversaires vaincus ; plus de 2 millions d aborigènes demi-sauvages parlent des langues dravidiennes qui ont remplacé leurs idiomes oubliés. Les textes grecs et latins attestent à quel point la culture dravidienne était florissante dans toute 1 étendue de 1 Inde méridionale au début de l ère chrétienne. Sous le vernis du brahmanisme, même de l’orthodoxie fanatique, qui a depuis longtemps recouvert le monde dravidien, il n’est pas difficile de reconnaître nombre de caractères qui les séparent fortement du brahmanisme aryen, en fait de règles alimentaires, d’institutions matrimoniales, d’organisation sociale. Enfin, dans le mouvement d’expansion qui a porté la civilisation commune de l’Inde vers l’Extrême Orient, les Dravidiens ont joué un grand rôle qu’atteste la popularitédes dénominations dravidiennesappliquées indistinctement
Bodh Gava. Le trône de l’illumination du Bouddha — "Voici le Vairâsana. le Siège de Diamant, l’endroit saint entre tous pour les ireuples bouddhistes. Le figuier pippal qui 1 ombrage passe pour un rejeton direct de celui qui abritait le Bouddha quand celui-ci reconnut les Vérités suprêmes
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PORTE DU STOUPA DE SANCHI (111*^-11® siècle avant J.-C.).
Une des œuvres les plus célèbres de l’art indien. Elle marque le passage de l'architecture en bois à l’architecture en pierre et transporte hardiment dans celle-ci la technique antérieure. Ces merveilleuses décorations ont résisté à 1 assaut de plus de vingt siècles.
à tous les Indiens (Klings, Malabares, etc.) et la présence d’inscriptions dravidiennes dans l’Insulinde.
Mais, c’est à la race aryenne qu’est échu l’honneur de donner au génie de l’Inde sa forme souveraine et définitive. Ici aussi, il faut se garder d’illusions redoutables, d’autant plus qu’elles flattent à la fois l’amour-propre de l’Inde et la vanité de l’Occident. Sur la foi des recensements linguistiques qui assignent aux langages indo-aryens 220 millions de personnes, et sur la foi du mot « indo-européen » qui sert, en général, à désigner la grande famille de langues répandues de l’Atlantique aux bouches du Gange, on se représente volontiers l’Inde comme un pays aryen. La réalité est tout autre. Les Aryens ont donné à l’Inde une langue, instrument d’expression et, dans une certaine mesure, mécanisme de pensée ; ils lui ont donné des conceptions religieuses, surtout d ordre rituel ; mais les facteurs fondamentaux de la civilisation indienne, le dogme immuable de la transmigration et le dogme immuable de la caste, ne sont pas l’œuvre propre du génie aryen.
L’HISTOIRE. — Nous ne savons ni à quelle époque, ni par quelle voie, ni par quels moyens s’accomplit l’entrée des Aryens dans l’Inde. Un seul fait positif a été tout récemment acquis, et par un détour inattendu. Des tablettes en écriture cunéiforme, exhumées en 1909 sur le site de l’ancienne capitale des Hittites, dans le fond de l’Asie Mineure, ont fait connaître un traité conclu vers le milieu du XV° siècle av. J.-C. entre l’Empire hittite et le royaume de Mitani sur le Haut-Euphrate. Chacune des deux parties contractantes prend à témoin ses divinités ; du côté de Mitanl, ces garants divins sont Mitra et Varouna, Indra et les Nasatyas, qui sont les dieux souverains du panthéon aryen tel qu’il paraît dans les textes védiques de l’Inde. Quel lien convient-il d’établir entre ces cultes attestés en Mitani et le culte des mêmes dieux pratiqué par les Aryens védiques ? Nous l’ignorons encore, quoique des lueurs se laissent entrevoir ; la langue des Hittites, actuellement en partie déchiffrée, présente des mots et des formes en rapport surprenant avec l’indo-européen. Le passé positif des Indo-Européens, et spécialement du groupe aryen de l’Inde, remonte brusquement et va se nouer, par un raccord inespéré, au passé de l Asie Mineure, de l’Assyrie et de l’Égypte.
La fondation de Rome est fixée par une tradition constante à l’an 752 av. J.-C. ; la civilisation hellénique ne commence pas beaucoup plus tôt en Grèce ; la tradition iranienne place vers le même temps l’activité de son législateur religieux, Zoroastre ; le premier grand Empire indo-aryen en Asie, celui de Cyrus, surgit un siècle et demi plus tard. Il est permis de croire que l’arrivée des Aryens dans l’Inde fait bloc avec cet ensemble et suit d’un modique intervalle le début du premier millénaire av. J.-C.
Pour nous renseigner sur la première période de 1 occupation aryenne dans l’Inde, nous n avons que des compositions religieuses, les Védas, d’ordre liturgique et sacerdotal, témoins par suite insuffisants et suspects. Il semble que les Aryens sont entrés dans 1 Inde par les passes qui débouchent sur le haut Indus de Caboul et sur l’Indus moyen de Kandahar. Ils sont encore organisés en tribus, géné¬
ralement commandées par des rois {râja), mais où 1 assemblée populaire exerce un pouvoir quasi souverain. Ils élèvent des troupeaux ; la richesse s estime surtout en vaches. Leur culte, très compliqué, s’adresse à des divinités qui, presque toutes, symbolisent ou expriment des phénomènes naturels. Ils connaissent le travail du métal, fer ou bronze ; le char est leur véhicule etleurengin de guerre.
Ils luttent contre des ennemis redoutables, qu’ils appellent « les Brigands » (Dasyu).
Maîtres du Penjab, ils s’étendent rapidement le long du Gange et occupent sa vallée jusque vers la tête du delta à l’est, jusqu’au pied des montagnes au nord ; aussitôt, ils amorcent le mouvement de glissement le long des côtes qui leur permet de tourner à ses deux extrémités le massif du plateau central. Des unités régionales se constituent, territoires d’abord. États ensuite : Kuru, Panchâla, Madra, Kosala, Videha, Magadha, etc. Des villes se fondent, déjà capitales, et souvent promises à un long avenir : Kâmpîla, Kausâmbî, Kâsî, qui sera Bénarès, etc.
L’histoire s’achemine ainsi dans le brouillard jusqu’au VI® siècle av. J.-C. : à ce moment-là, on peut croire qu’on touche une réalité plus résistante, si, entre les traditions énormément divergentes qui prétendent fixer la mort du Bouddha, le Nirvana, on est disposé à admettre la date adoptée par les chroniques de Ceylan, qui placent le Nirvana en 543 av. J.-C. Une Église rivale du bouddhisme, et qui lui survit dans l’Inde contemporaine, le jaïnisme, place vers la même époque le Nirvana de son propre fondateur, Mahâvîra, en 527 av. J.-C. L’Église bouddhique et l’Église jaïne possèdent l’une et l’autre un grand nombre des textes canoniques qu elles font remonter respectivement au Bouddha et au Jina, dont ils perpétueraient la parole authentique ; on aurait donc là des documents immédiats sur 1 I nde
au VI® siècle, et on les utilise généralement comme s’il en était ainsi.
Pourtant, il est impossible de se dissimuler que les rédactions de ces textes, tels que nous les possédons, ne peuvent pas être antérieures de beaucoup à l’ère chrétienne ; 1 accord entre les deux bibles concurrentes, souvent accueilli comme une preuve décisive, ne doit compter que pour une présomption favorable.
Le Bouddha et le Jina naissent tous les deux sur les marches orientales des établissements aryens ; tous deux sortent d une famille pnncière.
Le Bouddha naît à Kapilavastou, presque au pied de 1 Himalaya ; son père, de la tribu des Sâkyas, est un petit seigneur local. Le J ma naît dans la grande ville aristocratique et marchande de Vaisâlî, chez des patriciens. Entre le Gange et la montagne, le sol est divisé entre de petits clans autonomes, parfois unis en fédération ; mais au sud du fleuve, le royaume de Magadha, qui a pour berceau « la Maison du Roi », Râjagriha (aujourd'hui Rajgir), atteint
5tOUPA de SancHI. — (Vue d’ensemble prise du nord). Ce monument bouddhique, qui date du III -II siècle av.
■t préservé presque miraculeusement, consiste dans un hémisphère de terre et de maçonnerie eleve au-dessus d une relique, et entouré d’une balustrade ouvragée percée de quatre portes magnihques. . . . bi 1 1 .
Chapiteau de Sarnath. — (Époque d’Asoka) (vers 250 av. J.-C.l. Ce chapiteau couronnait un pilier sur lequel l’empereur Asoka avait fait graver un de ses édits; 1 influence de l’art des Acnéménides s y exprime nettement. Ci,. Arciiæological Survby
bientôt la rive droite du Gange où la forteresse qu’il élève pour surveiller le passage, Pâtalipoutra, va devenir la capitale impériale de l’Inde. En amont du Gange, sur la rive droite, le royaume de Kosala, capitale Srâvastî, est en pleine prospérité. Sur la basse Jamna, le royaume des \ atsas, capitale Kausâmbi, et son roi Oudayana sont destinés à 1 immortalité dans la littérature des contes galants ; le royaume d’.Avanti sur les plateaux qui se déversent au nord vers le Gange, au sud vers la côte du Guzerate, prélude à ses grandes destinées, qui en feront l’.Attique indienne. La bible bouddhique a une liste canonique de seize grands États qui s’étend jusqu’à l’Indus (Gandhâra) et I Hindou-Kouch (Kamboja) ; elle ne craint pas de revendiquer ainsi pour 1 Inde les territoires toujours contestés sur la rive droite de l’indus.
Pourtant, c’est justement au siècle que l’Inde est menacée de les perdre. Cyrus (558-529), qui vient de fonder un Empire iranien sur les ruines de l’Empire sémitique d Assyrie, passe l’Hindou-Kouch et détruit Kapisa sur le revers sud de la chaîne. Darius (521-485) reprit ses projets de conquête ; son ambition n’allait pas brutalement à étendre son Empire ni à jouir des richesses naturelles de l’Inde. Entre l’Iran zoroastrien et l’Inde du brahmanisme védique, la parenté des langages, des dieux, des cultes était trop évidente pour ne pas rendre presque insensible le passage graduel d’un monde à l’autre ; l’opposition des doctrines religieuses, qui ne ressortait qu’avec plus de vigueur sur le fond des traits communs, avait pu contribuer à décider Darius. Peut-être l’histoire religieuse de l’Inde est plus liée qu’on ne le pense communément à ce qu’on prend trop facilement pour un épisode de frontières. En tout cas, un fait décisif s’y rattache : maître de Kandahar, de Caboul, de l’Indus dont il forme trois satrapies de son Empire, il y introduit, par sa chancellerie, l’écriture araméenne, qui est la cursive de ses scribes; l’Inde entre dans la civilisation écrite qu elle paraît avoir entièrement ignorée jusqu’alors. C’est une révolution aussi féconde que celle de 1 imprimerie. L âge de l’exploration s’ouvre en même temps ; un Grecd’Asie Mineure, Scylax deCaryanda, est chargé de reconnaître le cours de l’Indus jusqu’à son embouchure. La cour achéménide prépare méthodiquement la mise en valeur de ses nouvelles possessions. Soixante ans plus tard (vers 450), Hérodote, au cours de son voyage en Perse, recueille des informations sur l’Inde surprenantes d’exactitude et de précision. Bientôt après (vers 415), le médecin grec d’Artaxerxès Mnêmôn, Ctésias de Cnide, compose des Indika, le premier livre grec sur l’Inde, et inaugure ainsi la littérature des Merveilles de l’Inde, qui se perpétue encore de nos jours.
L’exemple donné par un grand Empire étranger installé sur la frontière de rinde active sans doute le développement d’une monarchie puissante à l’intérieur. Le Magadha absorbe l’un après l’autre les petits États de la vallée du Gange ; une intrigue de palais change la dynastie sans modifier la politique. Les Sisounâgas, qui avaient assisté aux premiers développements du bouddhisme, sont remplacés par les Nandas, dont le nom reste à travers les âges le symbole d’une richesse fabuleuse.
En 326, Alexandre le .Macédonien, héritier de l’Empire achéménide par la fortune des armes, vient réclamer la soumission des provinces indiennes. Il passe l’Indus, est reçu comme le suzerain légitime par le roi de Takchasilâ (Taxile), envahit le territoire de Porus, brise sa résistance par une victoire éclatante sur les rives de l’Hydaspe (Jhelam), poursuit sa marche triomphante au pied des hauteurs, dans la république des Kathéens, dans l’État florissant du roi Sôphytês (Saubhûti), atteint la partie orientale du Penjab ; une révolte de ses soldats fatigués lui interdit de pousser jusqu’au Gange. Il descend le cours de l’Hydaspe, puis de l’indus, obligé de s’ouvrir par la force un chemin à travers les républiques confédérées du Penjab et les royaumes du sud fanatisés par les brahmanes. Arrivé à la mer, il charge Néarque de reconnaître les côtes jusqu’au golfe Persique, s’engage dans les déserts deGédrosie et va mourir à Babyloneen 323. Il a passé un an et demi dans l’Inde; il en a effleuré un coin écarté. .M ais il a fait entrer l’Inde dans la vie de l’Occident; elle n’en sortira plus.
L n ambitieux de génie s’inspire de 1 exemple d’Alexandre. Chandragoupta (vers 320) renverse le dernier des Nandas, et, par une longue suite de campagnes, il soumet tout le nord de l’Inde, tient tête à Séleucus Nicator, roi de Syrie, qui doit renoncer à ses prétentions sur la rive droite de l’indus. Un ambassadeur grec, .Mégasthène, vient représenter Séleucus à la cour impériale de Pâtalipoutra ; au cours d’un long séjour, il rassemble les matériaux d une étude d’ensemble sur l’Inde, étude aujourd’hui perdue, mais qui est la source où ont puisé la plupart des écrivains grecs et romains. Ces relations de l’Inde avec le monde grec se développent encore sous le successeur de Chandragoupta : I Égypte et la Syrie ont chacune un représentant auprès de Bindousâra. La dynastie Maur>a, fondée par
Chandragoupta, atteint son apogée avec le troisième empereur, Asoka. Le nom de ce prince dépasse les cadres de l’histoire indienne ; il appartient à l’histoire du monde. Il étend ses domaines dans le sud de rinde jusqu’au Mysore, peut-être même jusqu’à Ceylan ; puis, à la suite d’une expédition effroyablement sanglante contre le Kalinga (sud de l’Orissa), il subit une grande crise d’âme, prend en horreur la violence, adopte les enseignements du bouddhisme, se fait admettre dans la communauté des moines, essaie d’organiser une administration morale de ses sujets, leur adresse de sublimes prédications qu’il fait graver sur des roches et sur des piliers dans toutes les régions de son immense territoire ; il envoie même des missionnaires au loin, jusqu aux royaumes helléniques de la Méditerranée et aussi sur la côte est du Bengale ; il fait planter des arbres, creuser des puits le long des routes, élève des hôpitaux, propage la culture et l’emploi des plantes médicinales.
L’Empire ne survit pas à cette expérience morale ; il se décompose dès la fin du règne d’ Asoka et sous ses faibles descendants. Vers 180, un maire du palais, Poushyamitra, met à leur place sa famille. La nouvelle dynastie des Soungas maintient sous son pouvoir la vallée du Gange et ses annexes occidentales jusqu’au Rajpoutana ; mais le Kalinga recouvre son indépendance, et aussi le pays au sud du Plateau Central où les Sâtakarnis vont régner pendant quatre siècles. La poussée grecque reprend à l’ouest, plus menaçante qu au temps d’Alexandre. Vers 250, le satrape d’Antiochus II en Bactriane, Diodote, prend la couronne royale; serrés à l’ouest par les Séleucides, puis par les Arsacides qui viennent de créer l’État des Parthes, au nord par la marée montante des invasions scythiques, les aventuriers grecs qui se disputent le pouvoir cherchent des conquêtes dans l’Inde affaiblie; ils prennent pied au Caboul, au Penjab, sur la Joumna et le Gange, assiègent la cité sainte d’Ayodhyâ (Oudh) consacrée par le souvenir du héros Râma. India capta... victorem cepit; cette fois c’est l’Inde vaincue qui absorbe le vainqueur hellénique; la Grèce, il est vrai, fidèle à sa vocation, ici aussi artes intulit. Les médailles de ces princes, les Indo-Grecs, comme on les a désignés d’un nom expressif, sont le symbole éloquent du rapprochement qui s’opère alors entre les deux civilisations les plus intellectuelles du monde antique; des graveurs de talent y ont reproduit les types classiques des divinités helléniques, parfois aussi des images purement indiennes, personnages, animaux, arbres sacrés; la légende en lettres grecques, en langue grecque, tracée autour de la figure royale, a bientôt pour pendant régulier au revers une légende en écriture indienne d’aspect araméen, en langue indienne, toute proche du sanscrit; les noms, les titres du protocole hellénistique y sont rendus avec une fidélité ingénieuse qui prouve une égale culture des deux langues au palais de ces dynastes. Un d’entre eux, Ménandre, passe pour s’être converti au bouddhisme après une controverse fameuse avec le savant Nâgaséna ; le récit de ce tournoi spirituel reste encore un des livres classiques du bouddhisme. A la mort de Ménandre, les cités de l’Inde se disputent ses reliques, comme on avait fait pour le Bouddha lui-même. Un autre de ces princes, Antialkidas, a un représentant diplomatique auprès du roi hindou de Vidisâ (Bhilsa) en Avanti; c’est un Héliodore, natif de Takchasilâ (Taxile), si fortement assimilé qu’il se proclame c( dévot à Vishnou » (bhâgavata) et qu’il élève en témoignage de sa foi un pilier commémoratif. Une nouvelle civilisation est en voie de naître du contact intime des deux génies. Le contre-coup d’une tragédie survenue dans les steppes mongoles ruine cette magnifique perspective. Surles confins septentrionaux de la Chine, les Hiong-nou, les Huns de l’histoire classique, avaient créé un immense Empire, belliqueux et pillard.
Un autre peuple campé dans leur voisinage, désigné en chinois par les caractères « Lune- Famille », qui se lisent Yue-tche, n’avait pas craint de leur tenir tête ; mais vers 1 70 avant J.-C., ils subirent une défaite écrasante; le crâne du vaincu servit de
Art indo-grec. — En haut, monnaie du roi Sophytès, contemporain d’Alexandre; oeuvre purement grecque; le nom du roi est écrit en langue grecque. — En bas, monnaie du roi Antialkidas.
coupe au vainqueur. La tribu entière, au nombre de plus de cent mijle individus, prit la fuite vers l’ouest. Sa course fut si rapide qu’en moins de trente ans elle avait atteint les rives de l’Oxus. Pris dans la tourmente, les Sakas, ces Scythes iranisés qui bordaient au nord 1 Empire perse et qui n’avaient jamais cessé de l’inquiéter, foncèrent vers le sud sous la pression des Yue-tche et renversèrent sans effort 1 es derniers Grecs, affaiblis par les rivalités intestines et par 1 expansion des Parthes. Les nouveaux venus ne rompent pas, du reste, avec 1 influence grecque; dépourvus d’une civilisation propre, comme tous les nomades des steppes, ils acceptent volontiers les civilisations comme les religions qui s’offrent. Les Parthes, qui sont leurs voisins et leurs parents par la race et la langue, n’ont pas poussé non plus le fanatisme jusqu’à proscrire la culture grecque ; elle peut encore filtrer depuis la Syrie à travers leurs domaines. Un de ces rois sakas, Gondopharès, s’est trouvé ainsi relié aux origines du christianisme. 11 dominait sur les deux rives de l’Indus; nous le connaissons par ses monnaies et ses inscriptions. Et, d’autre part, les Actes de Thomas 1 Apôtre (condamnés comme apocryphes, mais néanmoins fort populaires dans l’ancienne Eglise d’Occident et d’Orient) racontent que le roi de l’Inde Gondopharès avait, par l’intermédiaire d’un marchand indien qui se rendait en Syrie, engagé Thomas à titre d architecte pour lui édifier un palais à la grecque ; Thomas lui apprend à préférer les palais célestes et Gondopharès se convertit avec une partie des siens. Il est aussi futile d’écarter ce récit que de l’accepter; Gondopharès peut être contemporain du Christ; la légende lavait introduit de bonne heure dans le cycle chrétien, où il figure encore parmi les rois mages, sous le nom à peine altéré de Gaspar (forme arménienne : Gathaspar). Peut-être le christianisme naissant aurait par les Sakas frayé sa route vers l’Extrême Orient ; une nouvelle ruée des barbares vient lui fermer le passage et décider le sort en faveur du Bouddha.
Les Yue-tche s’étaient laissé arrêter d’abord par le massif de l’Hindou-Kouch, que les Sakas avaient probablement tourné par 1 ouest. Ils finirent cependant par déboucher à leur tour dans la vallée de Caboul; la route de l’Inde était ouverte; ils s’y élancèrent. Une suite de raids heureux les porta bientôt jusqu’à Ayodhya, et Bénarès, et Pâtalipoutra. Maîtres de l’Inde, ils n’en gardèrent pas moins leur appareil tatare; leurs monnaies et aussi une statue tronquée du plus célèbre d’entre eux, Kanichka, les montrent toujours vêtus comme des chefs de hordes mongoles, la tête coiffée du bonnet de fourrure, le corps pris dans un long vêtement serré à la taille, ceints d’une longue épée, chaussés de hautes bottes de feutre. Mais leur ind ifférence superstitieuse s’ouvrait volontiers à tous les courants du dehors; ils continuent à frapper, comme leurs prédécesseurs helléniques, des monnaies à légendes grecques et indiennes; ils y maintiennent les images et les noms des divinités grecques, mais les divinités du panthéon iranien viennent aussi y frayer, toujours plus nombreuses, avec l’Olympe: l’Inde leur fournit encore d’autres divinités; le Bouddha lui-même y trouve place (Boudo, Sakamana). Ils se qualifient « rois des rois » à la manière iranienne et en langue iranienne, mais ils introduisent dans leur protocole indien un titre nouveau, ci Fils du Ciel » {deüapoutra), qu’ils ont sans doute apporté de leur berceau tatare, et qui doit être assumé aussi par les empereurs de Chine. Ils sont cosmopolites, comme l’est leur immense Empire, taillé dans l’Asie centrale, dans l’Iran, dans l’Inde; les caravanes de la soie, les
caravanes des épices passent par leur territoire et y font affluer la richesse, témoin l’abondancedeleur monnaie d’or qui copie les aurei d’Auguste et de Tibère. L’Empiredes Kouchanes (tel est le nom officiel de leur dynastie) soutient la comparaison avec l’Empire romain à l’occident, avec l’Empirechinoisà l’extrême orient.
La faveur d un des Kouchanes, Kanichka, met toute cette ^ “ puissance au service
TÊTL provenant du palais d’Asoka à Pâtalipoutra. <je 1 apostolat boud-
Œuvre de type, de facture, d'accent tout indiens, re- dhique. Depuis SOn
trouvée dans la couche la plus basse des ruines. . ■ i
— D’après le moulage appartenant à M. Sylvain Lévi ; j JL •
l’original, en terre cuite, est au musée de Patna. Asoka, le bouddhisme
avait dû se replier pour tenir tête à ses éternels adversaires, les brahmanes, et à son concurrent grandissant, le ja’inisme. Affaibli dans son pays d’origine, le iMagadha, il avait retrouvé un sol propice sur la frange occidentale, au contact des royaumes grecs et même sous leur patronage ; l’ Avant! , le Penjab, le Cachemire avaient des monastères fameux, foyers d’étude et d influence : sympathie ou calcul, ou le tout ensemble, Kanichka prit le bouddhisme sous son patronage :
1 Eglise 1 a récompensé en immortalisant son nom. Les missionnaires du Bouddha purent franchir le Pamir, gagner de proche en proche les oasis du Turkestan chinois, où des émigrants partie iraniens, partie indiens étaient prêts à les accueillir, atteindre enfin la Chine, où, si on en croit la tradition, l’empereur Ming les avait expressément invités (65 ou 75 ap.
J.-C.). Dès lors, et pour une durée de dix siècles, en dépit de toutes les vicissitudes, à travers des régions difficiles disputées par un fourmillement d ambitions et de races, l’Inde et la Chine demeurent en contact permanent sous les auspices du bouddhisme. Une littérature immense, surtout de textes religieux et philosophiques, passe du sanscrit en chinois; les arts gréco-romains, mis au service de l’inspiration bouddhique dans l’Inde, vont féconder et renouveler les traditions d’art de la Chine.
Le nom de Kanichka préside à une des périodes les plus solennelles de l’aventure humaine; l’incertitude de sa date, portée de 57 av. J.-C. à 200 ap. J.-C. par les combinaisons des érudits, révèle l’état précaire de nos connaissances chronologiques sur le domaine indien.
Au moment où les efforts concordants de la politique chinoise sous les Han et du bouddhisme indien sous les Kouchanes ouvraient des voies régulières de communication entre les rives de l’Oxus et celles du fleuve Jaune, au travers du Pamir et des déserts du Turkestan, les progrès soudains de la navigation changeaient au profit de l’Inde les voies du commerce maritime. De temps immémorial, des bateaux côtiers, souvent de simples pirogues, joignaient, par une longue série de relais, les petits ports disséminés sur 1 immense littoral de l océan Indien. On a voulu, sans aucun commencement de preuve valable, que les marchands phéniciens, et même la flotte du roi Salomon (vers l an 1000) aient visité les côtes de l’Inde ; on répète encore souvent que l’Ophir de la Bible (Livre des Rois et Chroniques), l’Eldorado des livres hébra'îques, était un pays ou un port de l’Inde. Un conte bouddhique semble garder le souvenir, bien flou au reste, d’un commerce établi par mer entre 1 Inde et Babylone du temps des Perses. Néarque, l’amiral d’Alexandre, avait réussi (et peut-être avant lui Scylax) à conduire une flottille des bouches de 1 Indus aux bouches du Tigre. L’Egypte des Ptolémées avait travaillé avec succèsà nouer des rapports directs entre l Inde et Alexandrie par les ports de la mer Rouge. Mais ces voyages étaient exposés à trop de risques pour se multiplier : les typhons, les pirates, les brigands des mouillages, et plus encore la longueur épuisante du trajet. Vers 1 an 50 de 1 ère chrétienne, la connaissance des moussons pénètre dans le monde hellénique; les bateaux, sûrs d’un vent constant du sud-ouest à I aller, du nord-est au retour, ne craignent plus de s écarter des côtes méridionales de l’Arabie pour voguer en pleine mer vers les ports de Guzerate, et bientôt après vers les ports du Malabar, où on charge le pioivre. De la, le commerce de cabotage s’aventure dans le golfe du Bengale, remonte la côte jusqu aux bouches du Gange, se prolonge ensuite sur la rive opposée, longe la presqu’île de .Malacca, reconnaît les îles Fortunées de l’archipel Indien, Sumatra, Java et Bornéo, visite les côtes de
Pilier de Mathoura. — L'ati
de Mathoura montre, aux environs de l’ère chrétienne, l’art indien qui retrouve sa tradition propre après son contact avec l’art hellénique.
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Statue mutilée du roi Kanichka. — Le nom de ce grand roi, accompagné de ses titres, est gravé sur le costume même, en caractères de l'époque. Kanichka porte, comme sur ses monnaies, un costume étranger à l lnde.
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rindochine jusqu au Tonkin où il se croise avec 1 expansion chinoise qui rayonne vers le sud de la capitale mérid.onale. Nankin, sur le Yang-tse.
Dans le bassin occidental de l’océan I idien, jusqu’à la côte d’Afrique, la culture grecque fait équilibre à l’i n fl uence indienne; dans le bassin oriental, l’expansion indienne est si prépondérante qu elle colonise le continent et les îles. Les monuments de l’art khmer, notamment ceux d Angkor au Cambodge et ceux de l’art tjamedansl’Annam actuel, et ceux de l’art javanais, sont les témoins éclatants et durables de cette Inde d’outre-met surgie aux premiers siècles de l’ère chrétienne.
Cette transformation économique amène avec elle une transformation politique. L’Inde du Sud, jusque-là simple annexe attachée à 1 Inde continentale, prend un rôle de premier plan dans l’ensemble du pays. Les royaumes côtiers, enrichis parles ports, éclipsent les pays de l’intérieur ; la vallée du Gange cesse d’être la grande artère qui distribue partout la vie. Au Guzerate, le royaume des « Satrapes » (Kchatrapas), gouverné par une dynastie de race scythique (Sakas) qui s est affranchie de son suzerain, patronne la culture sanscrite ; leur capitale, Oujjayinî (Ougéin), attire tous les talents et règle la vie littéraire du monde brahmanique. Leurs voisins, les Sâtakarnis, installés sur le plateau du Dekkhan, avec leur capitale à Pratichthâna (Paithan), près des sources delà Godavari, leur disputent sans relâche les provinces maritimes où s’échelonnent les grands marchés du trafic international, Bharukaccha (Broach) à l’embouchure de la Narmada, Sourâchtra (Sourat) à l’embouchure delaTapti, Sourpâraka (Soupara) au nord de Bombay, sans parler des nombreux comptoirs comme Chemoula (Chaoul), Kalyâna (Kalyan), etc. A l’extrême sud de la péninsule, l’antique dynastie des Pândya, qui réside à Madoura, profite du grand port des épices, Mouziris, où se dresse un temple dédié à l’empereur Auguste ; un d’entre eux envoie à Auguste une ambassade qui le rejoint sur la côte d’Asie Mineure (vers l'an 20 av. J.-C.). Sur la côte du Coromandel, le royaume des Pallavas, fondé vers le début du iVsiècleap. J.-C., autour de KânchîfConjeveram), doit sa longue splendeur au commerce de l’Extrême Orient, concentré dans ses ports depuis le jour où la navigation au long cours remplace le cabotage. Les monuments qui jalonnent sur toute son étendue le littoral de l’Inde : temple de Sommnâth en Kathiawar, églises souterraines de Kanheri, de Karlé, etc., temples monolithes de Mahavalipouram, stoûpa d’Amaravatî, etc., attestent encore l’opulence des armateurs et des trafiquants indiens aux premiers siècles de 1 ere chrétienne. Déjà, vers l’an 70 ap. J.-C., Pline l’Ancien reproche à l’Inde d enlever à l’Emoire romain 50 millions de sesterces par an, et d expédier en retour des marchandi'es qui se vendent au centuple en Occident. Et Pline n’assistait qu’aux premiers essais de ce trafic, qui ne cessa pas de s’accroître jusqu’à l’écroulement de l’Empire.
Du IV au V siècle, l’Inde connaît les jours probablement les plus beaux de son histoire nationale. Une dynastie indigène, les Gouptas, s’établit dans la région de Pâtalipoutra, en 318-319; le second prince de la famille, Samoudragoupta, réussit à soumettre l’Inde presque tout entière. Les districts les plus lointains des monts blima-
laya, du Penjab, reconnaissent sa suzeraineté ; le souverain de Ceylan, les princes scythiques de la frontière nord-ouest, le « Fils du Ciel » (Devapoutra), le « Roi des Rois » (Shâhûnoushâhi), le Saka. le Mourounda, sollicitent ses faveurs et lui envoient des ambassades. Pour commémorer ses succès, il célèbre en grande pompe le vieux sacrifice du cheval (asvamedha), préservé par la liturgie védique avec des rites barbares qui rappellent ses lointaines origines, et par lequel le prince qui l’offre revendique la suprématie universelle. Son fils, Chandragoupta 11, prend le titre de Vikramâditya, « Soleil de 1 Héroïsme », qui doit rester dans les légendes et les contes de l’Inde aussi fameux que le nom de Charl emagne en Occident ; il parachève l’œuvre paternelle en renversant les Sakas installés depuis trois siècles au Guzerate, et il annexe leur royaume à son vaste Empire (388). Son règne et celui de son fils Koumâra-goupta (433-465) marquent l’âge d or de la civilisation brahmanique; le génie indien, fécondé par les apports du dehors, mais libre de les adapter à son tempérament sans avoir à sacrifier rien de son originalité, produit ses œuvres maîtresses dans tous les domaines ; le bouddhisme, encore vivace, mais relégué au second plan par l’éclat de la littérature, de la poésie, de la science, de l’art orthodoxes, émousse ses tendances antagonistes et rentre insensiblement dans les cadres normaux de la société indienne. Le témoignage d’un visiteur étranger vient heureusement compléter ici les documents, toujours rares et incohérents, de provenance indigène. Le moine chinois Fa-hien part de la capitale des Ts’in, Tch’ang-an, en 399, avec un groupe de pèlerins qui se proposent de visiter les lieux sacrés du bouddhisme. Il s’achemine par le Kan-sou et le Lob-nor, passe à Khotan et à Kachgar, où il admire la prospérité de la religion, l’éclat des cérémonies et des processions, pénètre dans l’Inde par les Pamirs et les passages difficiles du haut Indus; avec une piété infatigable, il parcourt l’Ouddiyâna et le Gandhâra sur la rive gauche, dans la vallée de Caboul, remplis l’un et l’autre de monuments sacrés et de souvenirs légendaires ; puis, il se rend dans l’Inde du Centre, où tout évoque la vie du maître. Fa-hien s arrête trois ans à Pâtalipoutra pour y recueillir et y étudier les originaux sanscrits ; enfin, il s’embarque à Tâmralipti (Tamlouk), situé sur la plus méridionale des bouches du Gange, gagne Ceylan où il étudie encore deux années; il reprend la route de mer, fait escale à Java, et débarque enfin dans sa patrie après quinze ans d’absence. Fa-hien a pu circuler pendant des années sur le territoire indien sans y courir la moindre aventure ni le moindre risque; il a trouvé partout l’ordre, la paix ; les cités sont florissantes, la campagne est bien cultivée, l’administration paternelle et discrète.
Une nouvelle ruée des Barbares anéantit l’effort des Gouptas. Les Huns, qui avaient déjà, six siècles plus tôt, par leur victoire sur les Yue-tche, provoqué la ruine de la civilisation grecque aux confins de 1 Inde et changé les destinées du monde asiatique, se sont ébranlés à leur tour. Tandis qu’Attila mène ses hordes au pillage de l’Europe, d autres chefs de bande, fascinés par les richesses de l’Inde, reprennent au long des Pamirs le chemin suivi jadis par les Yuetche, se heurtent aux Sâsânides, qu’ils expulsent des bords de rOxus (464), et retrouvent devant eux leurs anciens adversaires qui couvrent la frontière de l lnde ; un « shâh » koushane,
Kidâra, a relevé le prestige déchu de sa race (vers 430) et soumis à son autorité le paysautourde Péshawar. Encore une fois, les Yue-tche cèdent devant les Huns ;
1 Inde est envahie (470-480). Les Gouptas perdent le Penjab, le pays d’Avanti.
Un autre Attila, Mihirakoula (vers 520), déchaîne ses fureurs sanglantes contre l’Êglise bouddhique qu’il rêve de détruire; sa cruauté provoque
NaCA daté du règne de Houvichka. — Image (grandeur humaine) d un génie-serpent, debout, la tête suimontée d un chaperon bordé de sept têtes de serpent. Époque Kouchane. ( l. .\rch.k<»lo<.ical >cr\ ky
un réveil de l’énergie indienne ; une coalition victorieuse l’oblige à s enfuir au Cachemire. Mais l’Inde ne retrouve plus son unité perdue; de petits Etats se créent, se disloquent, s’évanouissent. Un d’entre eux pourtant brille d’un éclat durable ; le royaume de Valabhi (Walah, dans la presqu’île du Kathiawar), fondé vers 500, a recueilli dans la ruine des Gouptas l’héritage des Sakas et repris leurs traditions de tolérance universelle et de culture raffinée.
L’aube du VII® siècle semble promettre à 1 Inde un nouvel Asoka ; la petite ville de Sthânvîsvara (Thanésar, près de Delhi) est son berceau. Une famille princière s’y est établie entre 550 et 600; obligée de faire face de toutes parts, contre les Huns à l’ouest, contre les rajas voisins au sud et à l’est, elle n’en a pas moins agrandi son territoire. La mort prématurée d’un frère aîné laisse le trône à un jeune homme de seize ans, Harchavardhana (606). Trente ans plus tard, Harcha, comme on l’appelle communément (il avait lui-même pris le titre de « Soleil de Vertu », Sîlâditya), était le maître de tout l’Hindoustan. Un écrivain de sa cour, le plus habile styliste et le plus spirituel écrivain de la littérature sanscrite, Bâna, a raconté dans une oeuvre charmante les premières années de Harcha. Et le plus grand des pèlerins chinois, Hiouan-tsang, parti de Chine en 629, et resté seize ans en route, a été l’hôte et le favori de Harcha ; ses Mémoires sur les Pa\)s d'Occident, publiés un an après son retour en 646, sa Vie rédigée par ses élèves et publiée en 688, nous font connaître en détail la cour de Harcha, les réceptions, les fêtes, les jeux d esprit, les intrigues politiques; ces deux oeuvres sont, en outre, la description la plus complète et la plus nourrie que nous possédionsde 1 Indeancienne. Hiouan-tsang ne croyait servir que les intérêts delà religion ; d autres intérêts cependant poussaient alors l’Inde et la Chine à se rapprocher. Entre les deux Empires, au cœur de l’Asie, les Tou-kiue (Turcs) avaient réuni sous leur joug un immense territoire; à peine dégrossis encore, ils menaçaient les deux civilisations de l’Extrême Orient. Au nord de l’Himalaya, le Tibet naissant laissait poindre un autre danger. D’un amalgame de clans sauvages, dispersés sur les âpres plateaux qui s’étendent des sources de l’indus aux sources du fleuve Jaune, la volonté prodigieuse du roi Srong-btsan Sgam-po avait tiré une nation et une armée redoutables; il avait contraint le Népal d’abord, la courde Chine ensuite à lui donner une princesse en mariage; il avait adopté le bouddhisme, religion de ses deux épouses, et il avait appelé de l’Inde et de la Chine des moines pour instruire ses sujets. Jamais les routes difficiles qui relient l’Inde et la Chine n avaient vu passer autant de voyageurs : diplomates, religieux, magiciens, escortés de soldats, outre les caravanes régulières des marchands. Dans les troubles qui suivirent la mort de Harcha, on vit même ce spectacle stupéfiant ; un envoyé chinois, maltraité par un usurpateur installé sur le trône de Harcha. appelle à son aide le Népal et le Tibet, se met à la tête de leurs troupes, assiège et défait le roi indien, et le ramène captif à la cour impériale (648).
Harcha, poète, dramaturge, général, patron bienveillant de toutes les croyances, n’avait pu, malgré ses dons, reconstituer l’Empire des Gouptas.
Son ambition s’était brisée contre la puissance du roi du Dekkhan, Poulikésin (vers 620). Le Sud s’est irrévocablement émancipé du Nord. La famille des Châloukyas, à laquelle appartient Poulikésin, et qui prétend être d’origine rajpoute, s’est installée au début du VI® siècle sur les confins septentrionaux de Mysore, avec Vâtapî (Badami) pour capitale; une succession de chefs énergiques a triomphé tour à tour des dynasties du Konkan, de Banavâsi, de Chedi, du Kosala, du Ealinga, de Pândya ; mais le vainqueur de Harcha commet l’imprudence de confier à son frère, en qualité de vice-roi, ses domaines orientaux ; Vinhcouvardhana a bientôt fait de se proclamer indépendant ; sa lignée, désignée sous le nom de Châloukvas orientaux, se prolonge jusqu’à la fin du XI® siècle.
L’histoire de l’Inde n’est plus chronique monotone des innombrables qui se disputent les lambeaux du pays, du monde n’a rien à recueillir dans d’intérêts mesquins. Une force nouvelle vient de paraître à 1 horizon occidental de 1 Inde, qui va peser lourdement sur sa vie intérieure avant de
l’absorber presque tout entière. L’Islam a conquis le Sind dès 712 ; en 988. la vallée de Caboul est aux mains des .\lusulmans. En 1001. Mahmoud de Ghazni commence la série de ses raids annuels qui jettent bas couronnes, temples et cités ; en 1018, il est au cœur de 1 Hindoustan. La dynastie des Prâtihârasde Kanauj, qui avait connu des jours glorieux et relevé presque T Empire de Harcha sous Bhoja Adivarâha (environ 840-89Ô), succombe. Au XII® siècle, la famille des Râthors rend à Kanauj un éclat passager avec Govindachandra (1104-1155); une nouvelle ruée des Musulmans renverse son petit-fils Jayacchandra en 1 193. Il faut rappeler d’un mot les dynasties locales qui ont mérité 1 immortalité en protégeant les arts ou les lettres dans ce bouleversement : les Paramâras du .Mâlava, avec leur capitale à Dhârâ (Dhar, près d Indore) ; Bhoja, pendant son long règne (995- 1060) tragiquement achevé, réalise le type idéal du prince hindou, pieux, savant, guerrier, lettré, poète; l’Inde du Moyen âge et des temps modernes n’a pas de nom plus populaire. Les Chandelas de Kalinjar, du X® au XI® siècle, élèvent les temples de Khajourao. Le Cachemire a tendu désespérément la main à la Chine affaiblie sous Chandrâpîda (environ 710-720) et surtout sous Lalitâditya Muktâpîda, qui a (enté une pointe audacieuse dans le Turkestan et vaincu le roi de Kanauj (vers 725-750) ; replié dans ses montagnes qui le protègent, il enrichit et sauve en partie le trésor de la littérature sanscrite. Le Népal, gardé lui aussi par l’Himalaya et resté fidèle au bouddhisme, préside aux échanges religieux entre l’Inde et le Tibet. Le Bengale, sous la dynastie fameuse des Pâlas qui, pendant quatre siècles gouverne le pays, demeure le plus brillant et le dernier foyer du bouddhisme indien avec les monastères d’Ouddandapourî et de Vikramasilâ ; les Senas brahmaniques, qui remplacent les Pâlas abattus par l’Islam, jettent un court, mais très vif éclat.