‹ Histoire générale du 4e siècle à nos jours (volume 2)Chapitre 6 sur 206 · LA FIN DU PREMIER MINISTERE GLADSTONE · texte numérisé non relu

LA FIN DU PREMIER MINISTERE GLADSTONE

de prison. Par ces termes empruntés à l'ancienne législation et maintenus dans la nouvelle parce qu*ils étaient vagues et se prêtaient à toutes les interprétations, on visait surtout la propagande faite par des grévistes pour engager leurs camarades à cesser le travail; une loi de 1859, qui avait déclaré permise la persuasion pacifique pour faire entrer les travailleurs dans les syndicats, était abrogée. L'amendement aux lois criminelles fut immédiatement appliqué; on punit un usage traditionnel des grèves anglaises, le picketing^ c'est-à-dire le fait de poster un ou plusieurs ouvriers à la porte d'une usine ou d'un chantier dont le patron n'accepte pas les conditions du syndicat, pour engager, sans violences, les camarades à cesser le travail. Dans une grève, sept femmes d'ouvriers furent condamnées à la prison pour avoir crié € Bée ! » sur le passage d'un homme qui n'avait pas cessé le travail. L'établissement d'une semblable jurisprudence inquiétait les chefs du mouvement ouvrier. Ils firent de pressantes démarches auprès du gouvernement libéral pour empêcher l'amendement à la loi criminelle d'être volé, et, plus lard, pour en obtenir le rappel. Gladstone leur opposa un refus obstiné. Le chef des radicaux, John Bright, affirmait que les syndicats feraient autant de tort aux ouvriers qu aux patrons. La coalition libérale- radicale restait attachée au laisser-faire mancheslérien et professait que le salaire des ouvriers doit être réglé par les lois naturelles, comme le prix du blé. Les ouvriers prétendaient au contraire atténuer pour eux les effets de ces lois en réglant les conditions de travail collectivement par le moyen d'un syndicat. Us étaient soutenus et guidés par quelques radicaux revenus du manchestérisme, comme le philosophe Stuart Mill, et par les positivistes, qui leur conseillèrent les uns et les autres, après 1871, de voter contre les libéraux. Aux élections générales de 1874, les syndiqués abandonnèrent le parti Gladstone et leur intervention contribua à la victoire, un peu inattendue, des conservateurs.

Le cabinet Disraeli, dès sa première année de pouvoir, accorda aux trade-unions tout ce qu'elles demandaient. La loi maître et serviteur, modifiée en 1867, fut remplacée par la loi

patron et ouvrier (1875), dont le titre indique une innovation juridique. Désormais les deux parties traitèrent sur un pied d*égalilé; la rupture de contrat par Tune ou par l'autre n amenait qu'un procès civil et n'entraînait pas d'autre peine que des dommages-intérêts. L'amendement à la loi criminelle fut abrogé. Les trade-unions conservaient la personnalité civile; toutes les restrictions par lesquelles on leur avait fait payer cet avantage étaient supprimées. Tous les procédés pacifiques des syndicats, y compris le picketing, étaient tolérés. Les violences tombaient sous le coup du code criminel ordinaire; il n'y avait plus de crimes spéciaux pour les syndiqués. Tout acte commis par eux n'était pas punissable si le même acte, commis par un particulier, n'entraînait pas de poursuites. Le droit de remplacer le contrat individuel par un contrat collectif, était définitivement accordé aux ouvriers avec toutes les conséquences qu'il entraînait.

Pendant cette période d'efforts, les trade-unions s'étaient donné l'organisation qu'elles ont encore aujourd'hui. Les syndicats, d'abord isolés par métiers, s'étaient groupés, aux environs de 1860, dans chaque centre industriel, et avaient formé des comités locaux dont le plus important fut le conseil des syndicats de Londres. En 1868, les comités de Birmingham et de Manchester prirent l'initiative du premier congrès général de toutes les trade-unions du royaume, qui fut tenu à Man- |

chester. Dès lors, le congrès national se réunit tous les ans et nomma à chaque session un Comité parlementaire composé de membres influents des unions. Ce comité, chargé de mettre les syndicats en rapport avec les pouvoirs publics, est, en pratique, l'organe directeur du mouvement ouvrier dans le Royaume-Uni. Les syndiqués ont réussi à faire nommer quelques-uns des leurs à la Chambre des communes dans des circonscriptions ouvrières et industrielles. Les deux premiers députés ouvriers (labour members) passèrent aux élections générales de 1874. Députés ouvriers, comité parlementaire et congrès annuel des unions se sont bornés longtemps à réclamer des réformes de détail destinées à améliorer la situation des travailleurs. Leur formule était « un juste salaire pour an

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juste travail ». Ils reconnaissaient donc le régime du salariat, loin de vouloir Fabolir comme les socialistes. La propagande d'Owen et des chartistes était oubliée ; Karl Marx, réfugié en Angleterre après 1849, avait pour disciples surtout des étrangers; V Association internationale des travailleurs^ inaugurée par lui à Londres le 28 septembre 1864, laissa peu de traces dans le mouvement ouvrier du Royaume-Uni après sa dissolution (1872). Les salariés anglais étaient donc à la fois les plus fortement organisés et les moins révolutionnaires du monde. Ils formaient Taile gauche de la coalition libérale-radicale, avec laquelle ils s'étaient réconciliés après 1875; les labour members à la Chambre ne formaient pas un groupe spécial et ne se considéraient point comme les représentants d*une classe. Tous les partis, même les anciens manchestériens , s'habituèrent aux trade-unions et se mirent à vanter leur action bienfaisante et modératrice.

//. — Le ministère conservateur de Disraeli (Lord Beaconsjield).

Disraeli et le nouveau torysme. — Le retour des conservateurs au pouvoir fut un événement; leur parti coupé par la conversion de Peel et de ses amis au libre-échange, n*avait plus occupé le pouvoir depuis 1847, sauf pendant trois courtes périodes (1852; 1858-59; 1866-68), avec des majorités indécises. Leur chef, Disraeli, était âgé de soixante-neuf ans et faisait partie du Parlement depuis 1837; mais, avant 1874, il n*avait été premier ministre que pendant quelques mois, après la retraite de lord Derby (1868). Benjamin Disraeli était né dans une famille juive convertie à la religion anglicane. Il avait débuté comme romancier et publiciste, puis était entré à la Chambre, dans les rangs du parti tory, après plusieurs tentatives infructueuses. Ce fut un conservateur d'une espèce originale. Il n aimait pas laristocratie, dont les dédains lavaient fait souffrir à ses débuts dans la vie publique; il écrivait que le gouyeraement du royaume de 1688 à 1832 ressemblait à la

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constitution de Venise. Il affirmait qu'une des lois fondamentales de la Constitution anglaise était d*anoblir les hommes de talents et de ne tenir aucun compte de l'hérédité. Il parlait avec sympathie des revendications ouvrières. A ses débuts dans le Parlement, il avait connu Tagitation des chartistes et avait approuvé plusieurs de leurs revendications. Trois romans de Disraeli, publiés de 1844 à 1846, et dont le plus connu est Sybil, mettent en scène de jeunes nobles conservateurs qui descendent dans le peuple, et cherchent les moyens de soulager sa misère. Le futur ministre adoptait ainsi une sorte de torysme social comparable à celui de Thomas Carlyle et de son disciple, le pasteur Kingsley. Pour Disraeli, le souverain devait exercer une action individuelle, cesser de « régner sans gouverner », c s'émanciper » de son entourage aristocratique, de la tutelle parlementaire, et s'appuyer directement sur le peuple qu'il attacherait à lui par des réformes sociales. Le contact immédiat entre la nation et le roi, la réduction au minimum du rôle des représentants est un des thèmes favoris de Disraeli; selon lui, la presse est, entre le peuple et le souverain, un intermédiaire préférable au Parlement. Il disait en 1874 à ses électeurs : « Je crois que le parti tory occupe aujourd'hui la position la plus satisfaisante qu'il ait jamais prise depuis la mort de ses plus grands hommes d'État, M. Pitt et lord Gren ville. Il s'est débarrassé d'excroissances qui étaient étrangères à son développement naturel... Nous sortons maintenant de la période fiscale... Mais il y a d'autres questions... qui vont bientôt occuper le pays : les prérogatives de la monarchie constitu* tionnelle, — la question de savoir si le principe aristocratique sera reconnu dans notre constitution, — si les communes d'Angleterre continueront à être un des États du royaume ou dégénéreront en une multitude confuse ; — si l'Eglise nationale sera maintenue ». Disraeli s'est toujours fait le champion de l'anglicanisme orthodoxe contre les dissidents, et particulièrement contre les catholiques irlandais et contre les ritualistes de la Haute Égh'se, soupçonnés de préparer, sans le vouloir, un rapprochement avec Rome. Il a flatté le nationalisme anglais sous toutes ses formes; il a inauguré une politique d'armements, d'expan-

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