CHAPITRE XIX
De 1870 à 1900.
La décadence relative que nous avons signalée* pour la période de 1847 à 1870 a continué de 1870 jusqu'à nos jours. Il y a lieu de croire, comme il n'y a eu qu*une grande époque littéraire par siècle depuis la Renaissance, qu'il faudra attendre jusqu'au xx* siècle pour revoir la littérature française refleurir d'un plein éclat. En attendant, au témoignage même des étrangers, elle est encore singulièrement vivace et intéressante. Elle n'a pas trouvé de forme nouvelle ni de direction nouvelle. Sauf quelques tentatives que le succès n'a pas complètement couronnées, elle poursuit les mouvements déjà connus. Elle a ses réalistes sous d'autres noms moins clairs, seâ romantiques attardés, ses historiens, maîtres des méthodes fixées par leurs illustres prédécesseurs, ses critiques, disciples originaux, mais disciples de Sainte-Beuve et de Taine, ses philosophes idéalistes à la suite des Renouvier ou positivistes à la suite des Comte, etc. Elle compte du reste dans tous les ordres de l'activité intellectuelle des hommes très distingués.
La Poésie. — Un poète philosophe appela dès les dernières années de l'Empire l'attention des lecteurs, c'était SuUy-Prudhomme. Très original, très personnel, n'appartenant à aucune école, rappelant un peu Lamartine et Musset par le goût d'exprimer ses sensations intimes, mais de moins grande imagination et d'analyse plus subtile et plus profonde, il disait ses
i. Voir ci-dessus, t. XI, p. 678.
tristesses, ses mélancolies, ses émois, son goût pour la souffrance dans l'amour, sa soif de repos dans la solitude, ses rêveries devant les étoiles plaintives ou devant les vieilles maisons, mélancoliques témoins des générations disparues, en des vers précis et nets, d'une pureté et limpidité merveilleuses, d'un charme insensible dont l'effet se prolongeait indéfiniment et qui restaient dans la mémoire comme des formules sentimentales. II était de peu de souffle, de peu de laideur; mais ses moindres productions avaient comme le caractère d'une gracilité vigoureuse. On sentit tout de suite en lui un petit classique. — Il est resté tel, en élargissant sa manière et ses cadres. Il a fait de grands poèmes philosophiques, comme la Justice et le Bonheur y où il essayait de donner à la fois son sentiment et sa pensée sur les grands problèmes qui inquiètent éternellement l'humanité. Ces poèmes, qui ne pouvaient pas échapper tout entiers à un certain prosaïsme, sont profonds là où ils sont didactiques, souvent éloquents et d'une belle ampleur et richesse de forme là où ils expriment le rêve, le désir ou l'émotion de l'auteur. Ce beau poète, qui devient par moments un grand poète, a comme interrompu ce qu'on pouvait appeler le mouvement parnassien. Plus d'impassibilité avec lui ni d'exclusif souci de la forme. Il n'a jamais cru, au contraire, que dix vers seulement pussent être autre chose que l'expression de l'émotion produite chez l'auteur par un sentiment ou par une idée. Mais cependant la réaction contre le romantisme a laissé une trace en lui. L'horreur du développement, du lieu commun et du remplissage lui a donné cette sobriété, cette concision claire et même cette discrétion dans la confidence qui, loin d'en atténuer l'effet, le redouble. De tout cela s'est formé un talent très particulier, une nature de poète « fine et profonde », qu'il est probable que la postérité placera assez haut, l'originalité étant toujours pour elle le signe des élus.
Depuis Sainte-Beuve la poésie intime, familière sans familiarité, discrète et à petit bruit, avait été bien délaissée. Vers la fin de l'Empire, Eugène Manuel, puis François Coppée la ramenèrent parmi les hommes. Tous deux aimaient les humbles, les petits bourgeois sur le pas de leur porte, les garçonnets et les
fillettes allant à Técole, les intérieurs de petites gens et les drames prosaïques en apparence, mais dont il s^agissait de démêler la poésie, qui s'agitaient dans ce petit monde. Il y a, dans ce tour d*espritetdans ce genre d*art, du réalisme à la fois et dé la poésie personnelle. L auteur aime à regarder, à observer même, à guetter des sentiments parfois assez ténus, à surprendre la poésie intime ou la tragédie cachée d'existences qui semblent plates ou au moins unies. Mais si son regard attentif se porte sur les gens de classe moyenne ou populaire, c'est que ce sont ses égaux ou ses proches, ses voisins, la foule où il se mêle, le brave homme d'en face qui s'interrompt de son travail pour causer un instant avec lui, la petite mendiante qui lui conte sa peine. Il ne se quitte point à s'occuper d'eux , et aussi il mêle souvent sa personne à ses récits. Cette poésie est donc d'un genre mixte, et comme elle est comme à mi-côte entre la grande poésie et le conte ou récit en prose, aussi est-elle mêlée de réalisme proprement dit et de confidence. Elle peut être d'un grand charme et elle lest souvent dans les courts poèmes de Manuel {Pages intimes; Poènies populaires)^ tous d'une grande vérité d'observation, d'une simplicité aisée de style, d'une sincérité d'accent parfaite, et tous, aussi, pénétrés d'une véritable passion de charité et de pitié à l'égard des petits et des souffrants. — François Coppéese fit connaître en 1869 par un succès dramatique qui fut éclatant, Le Passant. Ce qu'il y avait de piquant, c'est que ce poème n'était pas du tout dans la manière habituelle et plus tard mieux connue deFrancoisGoppee.il avait publié en 1866 Le Reliquaire y qui était un recueil d'élégies personnelles très tendres, très émues, souvent charmantes, et, on 1868, Les IntimitéSy qui étaient des modèles de ce genre de poésie familière que nous définissions tout à l'heure. Or Le Passant était un petit drame romantique, et très romantique, en un acte. La célébrité qu'il valut à son auteur fit lire Le Reliquaire et Les Intimités, et les lire c'était les goûter. Coppée poursuivit non dans la voie du Passant y mais dans celle des Intimités j par Les Humbles, Promenades et intérieurs, Contes en vers, etc. Mais il ne s'en tint pas là, et revint au théâtre, où il donna, non plus des drames romantiques, mais de véritables tragédies, vraiment classiques
en leur fond, modernes et même assez volontiers lyriques dans la forme. Severo Torelliy la plus célèbre et la plus applaudie de ces pièces, Les Jacobites, Pour la couronne ^ sont des œuvres fortes, où le pathétique est souvent puissant. Si vous ajoutez i cela que Goppée a écrit de très nombreux contes et nouvelles en prose et aussi beaucoup de chroniques d'une familiarité aimable et quelquefois d'une sensibilité éloquente dans divers journaux, vous jugerez qu*il est assez difficile à définir. G est surtout un talent très souple, qui a pour la poésie intime une véritable vocation, mais qui sort de ce genre et y rentre très facilement et se plie i toutes les formes de Tart littéraire avec une très grande aisance. G*est un des esprits les plus aimables et un des cœurs les plus tendres que nous connaissions.
Jean Richepin est un pur romantique. Il ne l'est pas par imitation et l'on trouve dans ses œuvres très peu de t souvenirs ». Il l'eût été en 1830, et il l'eût été en 1890, même si le mouvement de 1830 ne se fût pas produit. Ge n'est pas sa faute si d'autres ont inventé avant lui ce que, s'ils n'eussent pas été, il eût inventé lui-même. Imagination très vive, éloquence et grandiloquence naturelles, goût des couleurs éclatantes et des sonorités magnifiques, largeur du geste, attitudes naturellement emphatiques, c'est Théophile Gautier à la c journée » de Hemani^ et c'est unpeu Hernani lui-même. La Chanson des gueux, en 1876, nous montrait des gueux, mais des gueux épiques, drapés dans leurs loques à la façon de Don César et poètes pittoresques et picaresques, plutôt gueux à l'espagnole qu'à la française; et, du reste, ce volume était une des œuvres poétiques les plus remarquables qu'on eût vues depuis vingt ans. Les Caresses, élégies amoureuses, moins éclatantes, pleines souvent d'une sensualité troublante qui n'est pas sans mérite; Les Blasphèmes, œuvre toute de rhétorique, mais, peut-être précisément pour cela, la plus caractéristique du talent de l'auteur; La Mer, ouvrage très inégal, mais qui contient des morceaux de peinture en vers presque étonnants, ont fondé pour longtemps la réputation de Richepin et forment un monument qui n'est pas sans grandeur. De plus, son théâtre, quoique, en général, peu dramatique, a souvent charmé les lettrés et même le public par les beaux vers.
les beaux morceaux descriptifs et les belles tirades qu^il contient. On doit citer Nana Sahib, Monsieur Scapin, Le Flibustier et Par le glaive. On peut croire que le talent de Richepin, sans s'agrandir désormais, se maintiendra longtemps, étant fait surtout de la pleine connaissance et de la pleine maîtrise des ressources et des secrets du métier poétique.
Verlaine, très admiré de quelques cénacles, et en général des jeunes gens d aujourd'hui, n'est pas indigne complètement de cette espèce de culte. 11 a eu quelques accents d'une sensibilité frémissante, d'une douleur profonde, d'une mélancolie vraie, d'une piété passagère, mais ardente et caressante, qui doivent compter. Trop souvent plat, prosaïque, insipide, trivial et pis que cela, il a parfois, par simple justesse naturelle de l'oreille, des vers d'une harmonie, d'une grâce musicale inattendue et émerveillante. Il est un exemple de l'immense puissance qu a sur les hommes la poésie toute personnelle, la conGdence, l'élégie. Il n'a jamais parlé que de lui-mdme, il n'a jamais eu ni une idée ni une observation, il s'est épanché sans choix et sans discrétion, et ce Musset des cabarets a ses fervents et ses fanatiques. Jamais la poésie personnelle ne perdra ses droits. La postérité recueillera sans doute dans ses anthologies une cinquantaine de vers de Verlaine et les admirera à juste titre.
Rien ne montre la divergence des tendances de la poésie contemporaine, comme de voir, très goûté lui aussi et très admiré, à côté de Sully-Prudhomme, de Richepin et de Verlaine, José Maria de Heredia, pur parnassien, élève de Leçon te de Lisle, ne songeant qu'à la magnificence, à la précision absolue et à la perfection de la forme. Son beau recueil de sonnets. Les Trophées, est le triomphe et comme le comble de cet art minutieux et rigoureux qui veut rivaliser parle vers avec la peinture, la ciselure, l'émail et la joaillerie, et qui finit par y réussir. Un sonnet de Deredia est souvent un tableau complet avec ses différents plans, ses oppositions savantes de taches, ses dispositions calculées et habiles des reflets; ou, moins souvent, mais quelquefois encore, c'est une symphonie où toutes les sonorités sont aménagées et ajustées pour un effet d'ensemble et une impression puissante sur l'oreilleV et par elle sur Timagination.
Et Ton voit ainsi que romantisme pur, poésie familière de Sainte-Beuve, confidence poétique de Musset, Parnasse de 1860, tout, à l'heure où nous sommes, est représenté dans la république poétique. Elle ne forme point une école; les tendances diverses, soit originales, soit imitatrices, s'y donnent carrière et s'y ébattent, pour le plaisir des lecteurs d'abord, pour le bien de l'art ensuite; car c'eat évidemment une transformation d'une de ces manières qui sera la poésie de demain, et il est donc bon que pour le moment elles soient conservées toutes, chacune avec quelqu'un qui y soit expert. Les tentatives de renouvellement poétique, dont Tavenir jugera, n'ont guère jusqu'à présent porté que sur des questions de versification ou de style, c'est-à-dire en somme sur des affaires de forme ; elles n'ont du reste été recommandées au public par aucune de ces œuvrer magistrales d'où datent les ères vraiment nouvelles.
Le Théâtre. — Le théâtre contemporain est plus dépourvu que la poésie. Il n'est entretenu, d'une part, que par les poètes eux-mêmes que nous avons nommés, Coppée et Richepin, mieux doués comme poètes que comme dramatistes proprement dits et qui réussissent au théâtre surtout comme poètes; d'autre part, que par les écrivains dramatiques qui étaient en possession de leur gloire déjà avant 1870. C'est ainsi que, si nous avons perdu Emile Âugier et Dumas fils, M. Sardou produit encore et souvent des œuvres très curieuses et brillantes. C'est ainsi que Meilhac etHalévy ont, tant avant 1870 qu'après, donné au théâtre des opérettes si spirituelles qu'elles sont de véritables et de très jolies comédies, et des comédies si amusantes qu'elles mériteraient d'être des opérettes de Meilhac et Halévy. Longtemps collaborateurs, ils s'étaient séparés depuis quelques années, probablement pour montrer au public que chacun tout seul était capable de faire des choses très distinguées. Et en effet Halévy a écrit un roman, le charmant Abbé Constantin^ qui est devenu au théâtre une aimable comédie, et Meilhac a fait représenter Décoréy Pépa (en collaboration avec Ganderax), d'autres comédies encore qui ont eu grand succès.
Parmi un certain nombre de talents plus ou moins grands que le Théâtre-Libî^e, association d'amateurs d'art dramatique,
avait suscités, Henri Lavedan et François de Gurel se sont placés, le second surtout, hors pair. Celui-là a fait jouer à la Comédie- Française une comédie intitulée Une Famille^ dont la hardiesse, restée décente du reste, était justifiée par une étude très attentive et très intéressante du foyer moderne ou du moins de certains foyers modernes, et Catherine^ comédie sentimentale qui rappelle la manière d*Octave Feuillet. L^autre, moraliste très pénétrant et un peu inquiet, n*aimant que Tanatomie' des caractères, mais recherchant trop les caractères très exceptionnels, très compliqués et les cas psychologiques les plus rares, a tantôt ravi les connaisseurs et même fait réfléchir le public, tantôt fait hésiter les spectateurs les mieux disposés et complètement dérouté le parterre, selon qu'il était aux dernières limites du naturel et du vraisemblable (il n*est jamais en deçà), ou qu'il dépassait ces frontières de manière à n'être plus intelligible qu'à lui-même. Talent incontestable cependant, qui sans doute se simplifiera, se démêlera, et sur lequel, dans cette espérance, on peut et l'on doit fonder beaucoup.
Aussi délié, aussi perspicace et aussi curieux de psychologie même raffinée, mais plus clair, ayant plus l'habitude du théâtre et la connaissance de ce qu'il peut comporter de délicates études morales, Jules Lemattre a déjà une œuvre dramatique assez considérable et a toujours réussi. Révoltée j étud) de femme très précise; Mariage blanc, chef-d'œuvre d'analyse, étude de blasé resté bon et de généreux trop blasé pour que ses générosités lui soient à lui-même un réconfort; Le Député Leveau, croquis de politicien grossier à la fois et retors, joué par une coquette qui elle-même tombe dans son piège, de sorte que les deux habiles sont tous les deux victimes de leurs habiletés; Les RoiSy grand drame un peu trop sombre, mais vigoureux et tragique; d'autres pièces plus récentes et aussi distinguées ont mis Jules Lemattre à la tête de la jeune école dramatique. Il ne saurait que croître en sûreté et en expérience technique ; il a tout le reste, observation, finesse d'analyse, science du dialogue et langue dramatique. Un grand avenir au théâtre lui est ouvert.
Cependant on est assez vite au bout de la liste des talents vraiment nouveaux sur lesquels la scène peut compter, et cer-
lainement le théâtre français manque un peu d*hommes. Cest pour cela, sans qu'il y ait lieu de s*en fâcher ou de s'en plaindre, que les dramatistes étrangers Ibsen, Bjœrnson, Hauptmann ont attiré Fattention du public français et ont vu leurs œuvres accueillies avec une faveur où entrait parfois du parti pris, mais le plus souvent très sincère. On voit jusqu'à présent leur succès, on ne saurait mesurer l'influence qu'ils pourront avoir. On peut conjecturer non pas qu'ils ramèneront le théâtre français vers les études psychologiques, puisqu'on vient de voir qu'il y tendait déjà avant eux, mais qu'ils contribueront à ce mouvement, lequel est très bon.
L'Éloquence politique. — Les difl'érents genres littéraires qui usent de la prose ont eu plus de vitalité, ce semble, et plus de succès depuis 1870 que la poésie et le théâtre. Et d abord Téloquence politique n'a pas très sensiblement décliné en France. Les dernières années de l'Empire ont vu s élever Léon Gambetta, que nous n'avons, comme ceux qui suivront, à considérer qu'au point de vue littéraire, mais qui occupe, ne fût-ce qu'à ce point de vue, une place déjà très considérable dans notre histoire. Il avait l'abondance, peut-être avec un cerlain excès, Tampleur, le développement facile et sûr de la période oratoire, une chaleur entraînante qui venait d'une conviction profonde, d'un véritable dévouement, désintéressé et ardent, aux causes qu'il défendait. Le manque relatif d'instruction politique et économique et d'idées fortement méditées font paraître un peu vides aujourd'hui et comme gonflées ces longues harangues qu'on a recueillies et imprimées. Elles font sourire à côté de celles de Thiers, si nourries de faits. Mais il faut savoir que nul homme n'a possédé les dons physiques de l'orateur à l'égal de Gambetta. Sa présence seule était éloquente. Sa voix, son geste, sa physionomie, son accent étaient des allumants, et presque irrésistibles, au moment où on en recevait la sensation, où Ton en subissait la fascination. Aussi est-il le seul orateur du xix"" siècle qui ait réellement parlé â la foule, soit dans des salles immenses de théâtre ou de cirque, soit même sur la place publique. II a fait des années ce que Lamartine n'a fait que quelques jours. Il était réellement l'orateur antique, parlant
à un peuple tout entier et s'en faisant comprendre. Il reste peu de chose de cette magnifique exubérance; mais elle a été une force, une manière de génie particulier, et l'histoire littéraire doit s'en souvenir.
Après lui ont brillé à la tribune politique Jules Ferry et Freycinet. Celui-là, incorrect, un peu lourd, vigoureux, tenace, violent même à enfoncer l'argument et surtout l'affirmation, d'une dialectique pressante et redoublée, était un adversaire redoutable, surtout quand il était dans l'opposition et même quand il était dans le gouvernement. Sa parole amère, quelquefois condensée en traits énei^iques et virulents, plus souvent rapide, emportée et comme montant à l'assaut, avait des allures belliqueuses non sans beauté, en se bornant au simple point de vue esthétique. Ce passionné usa, non pas très vite, grâce à sa complexion de montagnard vosgien, mais en trop peu de temps encore, un très remarquable tempérament d'orateur. — Beaucoup plus froid, se possédant toujours, de l'esprit le plus lucide, le plus adroit et le plus délié, maniant absolument à son gré une parole qui semble porter la lumière avec elle, ingénieux, subtil, merveilleux à naviguer entre les écueils, n'employant jamais la force et usant des adresses les plus raffinées sans en avoir l'air tant elles sont le fond même de sa nature et les démarches spontanées de son esprit, rappelant Thiers, mais moins nerveux que Thiers, moins irritable, à tel point qu'il semble aimer l'objection pour le plaisir qu'il va avoir à la circonvenir, moins capable aussi des grands effets que Thiers savait trouver à un moment donné dans sa fougue disciplinée, mais non jamais éteinte, Freycinet est le plus grand orateur politique que la France ait eu depuis la disparition de Thiers et de Guizot. Orateur d'affaires, orateur dans l'exposition et surtout l'aplanissement des grandes questions, « discuteur » incomparable et meilleur dans la réplique que dans le premier discours, il servira de modèles aux orateurs politiques et même judiciaires quand ses discours seront recueillis.
Pour arriver tout à fait à ces dernières années nous avons à signaler Jean Jaurès, jeune orateur socialiste et surtout sentimental, d'une facilité et d'une abondance de parole qui le font
Histoire oiRAiuLE. XU. 40
ressembler à une force de la nalure. Un peu monotone, et laissant revenir assez souvent les mêmes effets, parce que non seulement il parle trop longuement, mais encore il parle trop souvent, très capable de se transformer ainsi peu à peu en un talent pour ainsi dire machinal, il n en est pas moins pour le moment un talent, et un talent vrai et naturel. Il est né éloquent autant que personne au monde. La phrase se déroule comme d'elle-même en tombant de ses lèvres et accueille Tidée de temps en temps et Tentraîne avec elle sans que cet accident fasse une trop grande dissonance. Gâtant quelquefois sa force, qui est réelle, par une violence, qui, si elle n'est pas factice, parfois semble Têtre, il a encore beaucoup de défauts en lui à supprimer ou à réduire; mais la tribune française a eu lui, comme en Albert de Mun, Toraleur catholique, un homme qui n*est pas indigne d'elle et qui est tout près de l'illustrer.
L'Histoire. — L'histoire continue son œuvre non sans gloire. Le duc Albert de Broglie, né en 1821, est le représentant le plus illustre d'une famille autrefois glorieuse par les armes et qui, au xix"" siècle, a confirmé sa gloire par la parole et par la plume. Son père, le duc Victor de Broglie, a été mèlc à tout le mouvement politique de la fin de la Restauration et du gouvernement de Juillet. Il fut un des fondateurs de la Reme française en 1828 et y fit paraître d'assez nombreux articles. Sous Louis-Philippe il parla beaucoup plus qu'il n'écrivit. En 1861 il publia un volume intitulé Vues sur le gouvernement delà France qui fit grand bruit et qui est une œuvre très distinguée. En 1863 il réunit ses « opinions » en trois volumes intitulés Écrits et discours du duc de Broglie. En 1874 son fils a publié les Mémoires du feu duc de Broglie (1785-1870). Ce fils le duc Albert de Broglie, n'avait été jusqu'en 1870 qu'historien, et historien de l'antiquité. Très lettré, très instruit, élevé avec amour par son père d'abord et ensuite par un des esprits les plus fins du siècle, sorte de second Joubert, Ximénès Doudan, le jeune duc avait publié en 1853 des Éludes morales et littéraires^ en 1856 deux volumes, très remarqués et devenus depuis classiques, sur V Église et V Empire au IV* siècle, plus tard Julien r Apostat, Théodose le Grande Questions de religion ei
dliisloire. En 1870 il se jeta activement dans la politique et fit partie des gouvernements du 24 mai 1873 et du 16 mai 1877. Rendu à la vie paisible après cette période de luttes, il revint à ses études historiques; mais avec une tendance à s'occuper surtout d'histoire moderne. De 1878 à 1892 il a publié le Secret du roi, étude sur la diplomatie personnelle de Louis XV; Frédéric II et Marie-Thérèse y Frédéric II et Louis XV, Marie-Thérèse impératrice, études d'érudition historique sur des documents nouveaux. Il continue très vaillamment sa tâche. C'est un historien très vigilant et un excellent écrivain. C'était, quand il parlait, un orateur un peu froid, mais habile, ingénieux, lucide et spirituel, excellent surtout dans les expositions de politique étrangère. Son frère, l'abbé de Broglie, a honoré son nom par des études religieuses d'une grande élévation : Le positivisme et la science expérimentale (1881), La morale sans Dieu, ses principes et ses conséquences (1886), etc. Enfin Emmanuel de Broglie, fils du duc Albert, s'est déjà fait connaître, et à titre d'historien, comme son père et son grand'père, par un Fénelon à Cambrai (1884), Mabillon et la société de l" abbaye de Saint- Germain au XV W siècle (1888), La société de V abbaye de Saint- Gei^main au X VHP siècle (1891), et promet un brillant successeur à cette dynastie littéraire.
Albert Sorel étudie l'histoire de la Révolution française une fois de plus en se plaçant à un nouveau point de vue, en examinant surtout l'action de la Révolution française sur l'Europe et Faction aussi des événements européens sur la Révolution française. Son exposition claire, large, abondante en aperçus, éloquente même quand il est à propos, le doit faire considérer non moins comme un excellent écrivain que comme historien intelligent et avisé.
Thureau-Dangin a raconté l'histoire du gouvernement de Juillet avec netteté, patience, impartialité et solidité de jugement. Ernest Lavisse, quelque absorbé qu'il soit par l'œuvre pédagogique à laquelle il consacre le meilleur de sa vie, poursuit son Histoire de Frédéric II, dont il a déjà donné plusieurs volumes d'un intérêt, d'une vie, d'une précison animée qui ont fait l'admiration et excité l'impatience des lecteurs dans toute l'Europe.
Achille Luchaire creuse le moyen âge et y porte la lumière avec la même ardeur et un esprit aussi vigoureux mais moins systématique que son mattre Fustel de Coulanges. Ce canton de la littérature est peut-être en ce moment le plus ardent au travail, le plus convaincu, et légitimement, de l'importance essentielle de ses travaux, le plus soucieux de mener à bien la tâche qu'il s'est attrihuée.
La Philosophie. — Les philosophes rivalisent d*ardeur avec les historiens. Il faut remarquer d'ahord que c'est une préoccupation non seulement particulière aux philosophes, mais commune à tous les esprits distingués en ce moment, que les grandes questions philosophiques. Un critique, comme Brunetière, un critique qui est en même temps un dramatiste, comme Jules Lemaître, ont leur avis et le donnent sur les prohlèmes généraux concernant la destiné humaine. Le tour d'esprit philosophique est général dans la littérature et dans toute la partie intellectuelle de la nation. Et c'est ainsi que nous croyons devoir nommer tout d'abord, en parlant des philosophes, un homme dont les études ont été des plus variées, mais qui, dans tout ce qu'il a écrit, se retrouve inquiet du problème religieux et du problème moral, y ramenant toutes ses réflexions et celles du lecteur: esprit philosophique quelque sujet qu'il traite, E.Melchior de Vogué nous a d'abord fait connaître le roman russe contemporain ; mais ce qui l'y avait attiré c'était les tendances philosophiques des Dostoïewski et des Tolstoï qui ont exercé et sur lui et sur toute la littérature française contemporaine une considérable influence. Depuis, soit dans ses Souvenirs et visions, soit dans ses Regards historiques et littéraires, qu'il écrivît des études littéraires, des études historiques ou des méditations personnelles, E. Melchior de Vo^ûé ne laissait jamais d'exposer, d'esquisser ou d'indiquer sa philosophie. Profondément spiritualiste et même idéaliste, persuadé de la légitimité du besoin de croire, et même de la nécessité d'une foi, il rêve Télablissement et dessine les lignes générales d'un christianisme et noème d'un catholicisme libre et libéral, très lai^e et très hospitalier, conservant toutes les fortes tendances, et toutes les belles habitudes d'esprit, et toutes les délicatesses de conscience dont il
fui rinspirateur, et en même temps comprenant le monde moderne, et Taidant, loin de songer à Ty entraver, dans son évolution. E. Melchior de Vogiié n a pas encore donné toute la précision désirable à ces nobles idées; mais il continue sa tâche, et poursuit son but à travers son enquèle sur toutes les grandes idées et tous les grands sentiments de l'humanité ancienne et actuelle.
Emile Boutroux, soit dans son enseignement, soit dans ses livres, éclaire les points obscurs de Thistoire de la philosophie et maintient les esprits dans ]a voie ouverte par Kant, continuellement parcourue à nouveau et poussée plus avant par Renouvier. — Gabriel Séailles, profondément convaincu de l'union profonde du beau et du bien, poursuit parallèlement les études esthétiques et les études morales, tantôt nous donne un portrait tout nouveau, peint avec amour et avec talent, de Léonard de Vinci, tantôt nous fait d'Ernest Renan une « biographie psychologique » d'un haut intérêt. Élève de Ravaisson, il ne veut laisser languir entre ses mains aucun des dépôts qui lui ont été confiés par le philosophe et l'artiste qui est son maître. — Th. Ribot, dans une province toute différente de l'empire philosophique et avec de tout autres tendances, agrandit les frontières d'une science nouvelle, la psychologie physiologique, avec une ardeur de travail, une abondance d*informatiou et une lucidité d'exposition tout à fait dignes d'être admirées.
Le Roman. — Par suite de diverses causes dont il faut bien dire que le succès de vente n'est pas la moins importante, le genre littéraire qui a été le plus cultivé depuis vingt-cinq ans est le roman. Pour l'immense majorité du public français la littérature ne consiste même qu'en romans, et on l'étonnerait si on le prévenait qu'il y a autre chose que des romans dans la littérature et qu'il y a eu même des littératures entières, et magnifiques, où le roman a paru à peine. Cet état d'esprit du grand public n'est pas sans danger et inspire quelques inquiétudes sur notre avenir littéraire ; mais nous n'avons ici qu'à raconter ; revenons à notre office. Déjà du temps du second Empire les frères Edmond et Jules de Goncourt s'étaient acquis une grande célébrité. Ils apportaient certainement quelque chose d'un peu nou-
veau dans le roman. Ils étaient réalistes avec un peu plus de minutie que leurs prédécesseurs. Historiens anecdotiques, chroniqueurs très bien informés des menus détails des mœurs du xvm* siècle, ils avaient rapporté de leurs études historiques dans le roman le goût du document précis, du petit fait caractéristique, de la note prise et de la fiche qui passe sans changement du casier dans le volume. Et c*est ainsi, en effet, qu'ils écrivirent laborieusement Renée Mauperin^ Germinie Lacerleux, Sœur Philomèle, Madame GervaisaiSy Charles Demailly, etc. Comme il arrive assez souvent en littérature, une manière défectueuse de faire son ouvrage passa pour un genre nouveau. Le réalisme, large encore et traité d'un peu haut, de Balzac et de Flaubert ne se retrouvant point dans la manière des Concourt, on chercha un nom nouveau pour caractériser leur manière, et c'est autour d*eux que le mot de < naturalisme », plus tard absorbé pour ainsi dire par Emile Zola, commença à être prononcé. Il n a du reste aucun sens. Il exprime, selon qu'on songe à tel ou tel romancier en le prononçant, ou un réalisme plus bas, ou un réalisme plus détaillé, ou un réalisme plus sombre et plus accompagné de pessimisme que le réalisme proprement dit. A parler franc, le < naturalisme » est tout simplement le réalisme de 1865 à 1890; ce n'est pas une définition, c'est une dale. Celui des frères Concourt était très particulier. Il ne cessait | as d'être l'étude consciencieuse et même obstihée du réel; il ne cessait pas de proscrire l'imagination pour serrer de plus près la réalité; mais, par suite des goûts personnels des auteurs, il s'appliquait toujours à des personnages un peu singuliers, à des déclassés, à des malades, à des maniaques. Quand le réalisme se spécialise ainsi, il reste lui-même quant à son fond, mais il cesse d'être lui-même quant à son but. Son but est sans doute de peindre l'humanité moyenne : tout ce qui est vrai est réel, mais quand on lit un roman, la sensation de réalité ne nous vient que si ce sont des hommes de moyen ordre et semblables à nous qui nous sont présentés. Ainsi les vrais romans réalistes sont le Gil BlaSy les romans de Balzac moins la part d'imagination romantique qui y est renfermée. Madame Bovary, V Éducation sentimentale. Quand le réalisme, quelque fidèle qu'il
soil à son esprit essentiel et à sa méthode, s'applique à des êtres d'exception, il n'a d'autre défaut que de ne plus donner la sensation de la réalité. Et tel était le réalisme des frères Goncourt. Il n'en est pas moins vrai qu'ils ont quelquefois, surtout dans Renée Maupeririy peint des personnages qui étaient encore, quoique particuliers, assez généraux, assez intelligibles à l'humanité commune pour éveiller l'intérêt du public et se classer parmi les œuvres fortes de l'observation. Une certaine affectation a gâté chez eux des qualités assez rares. Ils ne se sont pas contentés d'écrire c honnêtement », comme disait La Bruyère: ils ont voulu écrire c divinement » ; ils étaient bons écrivains : ils ont voulu créer un style. Briser et même supprimer la construction, se passer de syntaxe, tourmenter et pétrir la phrase de manière à ce qu'elle exprimât directement, immédiatement, la sensation de l'écrivain, son impression, la vibration de ses nerfs, c'est à quoi ils s'appliquèrent de toutes leurs forces. Il y avait de ce style-là dans Saint-Simon et dans Michelet. Ce dernier surtout a été leur vrai maître. Mais chez les Goncourt on sent trop que ce style ultra personnely dont il doit y avoir quelque chose dans tous les grands écrivains, est trop constamment un procédé. Il est extrêmement fatigant. Toutes monotonies sont pénibles.
Le véritable élève des Goncourt n'est pas Emile Zola, c'est Alphonse Daudet. A la fois très artiste et très habile, Alphonse Daudet comprit bien, et ses aptitudes à lui, et les mérites des Goncourt, et les périls de leur manière. Il semble avoir voulu se donner toutes leurs qualités dans la mesure de son talent propre et éviter tous leurs défauts. Gomme eux il ne voulut rien écrire qui ne fût un fait vrai, observé par l'auteur même, noté à l'instant et plus tard transporté dans un roman avec le minimum d'arrangement et d'adaptation. Mais il prit bien garde de ne pas observer seulement les cas exceptionnels; au contraire il disposa le plus possible sa vie de manière à respirer en pleine vie générale contemporaine. Il voulut connaître et il connut des commerçants, des députés, des ministres, des parvenus, des médecins à la mode, de petites gens aussi, mais sans en encombrer ses notes et son œuvre, défaut fréquent de ceux
qui, ayant naturellement cette matière plus à leur porlée, lui donnent dans leurs œuvres une importance disproporlionnée. De la sorte il 6t des romans à la fois très circonstanciés, très particuliers, si particuliers même qu'ils avaient un air à'actualilés arrangées en romans; mais en même temps très intelligibles et accessibles à la foule. Fromont jeune et Risler aîné, le Nabab, Jacky les Rois en exil, Sapho ont ce double caractère très accusé, tantôt, comme le Nabab et les Rois en exil, surtout romans d actualité, tantôt, comme Fromont et Sapho, plus généraux, d'un intérêt plus universel, mais pris encore, pour tout le détail, dans le vif de la vie contemporame. A ces chances de succès, Daudet, soit habileté encore, soit bien plutôt tendance naturelle de son tempérament, en ajoutait une autre très considérable. Il savait toucher. Il irritait les derniers « impassibles » et les tenants de Tart pour Tart, et les admirateurs trop exclusifs de Gautier, par Fart d'attirer la compassion sur les souffrants, les humbles, les persécutés et les disgraciés {Fromont, rÉvangéliste). « C'est du Dickens », disait-on, soit pour le louer, soit pour le railler. C'était du Dickens, plus discret, moins appuyé, à la française, très savoureux, et à notre avis, très distingué. Ici Daudet abandonnait tout à fait la manière et des Concourt et de Flaubert, à tel point que tel de ses romans, rÉvangéliste, non seulement n'avait rien de l'impassibililc recommandée par l'école, mais était même une espèce de pamphlet où l'auteur se jetait en personne, un cri de pitié et de colère qu'il laissait échapper. Cette partie du talent de Daudet n'a pas été celle qui lui a valu le moins de suffi*ages. Enfin, comme style même, Daudet était un élève des Concourt, avisé et judicieux, original. Il écrivait, lui aussi, en artiste, en peintre et avec ses sensations; mais s'il brisait sa phrase, il ne la disloquait pas. Il y avait dans sa manière d'écrire de l'aisance, de la bonne grâce et un tour libre, mais non singulier. Il avait des audaces sans avoir de gageures, et un emploi nouveau de la langue, mais qui n'en blessait pas les règles essentielles et o en altérait pas le génie, surtout qui ne fatiguait pas par l'affectation ou par la répétition des procédés. C'était, tout compte fait, un romancier très bien doué, chez qui l'imagination et l'obser-
vation n'étaient pas loin d'être en équilibre, et un écrivain remarquable, chez qui la connaissance de la langue générale et rinvention de la langue personnelle, combinées dans une mesure juste, constituaient une originalité sans bizarrerie.
Emile Zola débutait dans le même temps, c'est-à-dire au commencement de la seconde République. La manière qu'il s'est faite, chose assez remarquable, est le résultat d'une erreur. II était un romantique qui se croyait un réaliste. Les effets de celte tendance et de cette illusion furent curieux, et fort heureux en somme. Il était romantique de tempérament : il avait l'imagination grosse, forte et violente, point d'esprit, point de délicatesse, nulle psychologie, une tendance à ne voir que l'extérieur des choses et des hommes et à le voir grossi, démesuré, toujours anormal, souvent monstrueux. S'il s'était abandonné à ce seul penchant, il aurait fait des romans tout pleins de Quasimodo, de tours Notre-Dame féeriques, de catacombes fantastiques, « d'hommes qui rient » effroyables. Mais il se croyait réaliste, il croyait qu'il aimait à observer les hommes et les choses de moyen ordre et de réalité circon voisine. Il méprisait le roman d'imagination, faisait effort pour mépriser Victor Hugo, tâchait d'éliminer c le virus romantique » qu'il sentait en lui, se réclamait de Balzac, et voulait être, non seulement observateur, mais < expérimental » et transporter dans le roman une rigueur scientifique. Soutenu par une volonté puissante, il travailla à contresens de son tempérament, ce qui n'est pas toujours mauvais. En luttant contre ses tendances intimes il ne les supprima point, mais il les corrigea assez heureusement. Il se « documenta » assez sérieusement, fréquenta les hommes et les choses qu'il prétendait décrire, erra dans les rues, descendit dans les mines, passa des nuits dans des trains de pèlerins, donna en somme à chacun de ses romans un fondement assez solide et assez plein. Quand il se mettait à l'écrire, le naturel reprenait le dessus. Les choses vues « passaient à travers un tempérament » et s'y déformaient. Les choses matérielles, d'abord, comme chez tous les romantiques, prenaient plus d'importance que les hommes, ensuite s'exagéraient, se grossissaient, devenaient soit vaguement, soit violemment, soit pué-
rilement colossales. Quant aux hommes, à cause de cetle infirmité, toute romantique, qui consiste à ne voir que les sur faces, ils étaient presque des choses eux-mêmes : ils n^étaientni profonds, ni variables, ni complexes; ils étaient guidés par un instinct unique comme par une force intérieure, et, par suite, se présentaient toujours sous le même aspect et répétaient toujours le même geste. Mais, nonobstant, le travail, quoique un peu forcé, d'observation avait été fait et il en restait quelque chose. La mine avait été vue, le champ de bataille parcouru, Paris compulsé, la Beauce explorée et le cadre au moins, « le milieu >, si Ton veut que nous soyons scientifique, restait réel, quelquefois même admirablement reproduit, et donnait à toute Tœuvre une sorte de solidité, la soutenait et larrètait avec une certaine fermeté. L'erreur initiale de Zola, à laquelle il a toujours tenu essentiellement, lui avait rendu un vrai service. II avait, du reste, un vrai talent de composition : ses œuvres lourdes et longues, extrêmement toufl*ues, encombrées de développemeuls, d'accumulations et d'amplifications énormes, restaient claires et n'étaient pas trop fatigantes, parce qu'elles étaient très bien disposées, sur un plan très fermement tracé et saisi facilement par le lecteur. Enfin Zola avait deux talents particuliers, Tun à un degré élevé, l'autre à un degré éminent : celui de décrire les objets matériels, et celui de faire mouvoir les grandes foules. Les objets matériels prennent chez lui, comme nous rayonsdit, trop d'importance, comme aussi bien chez Balzac ; mais ils sont bien représentés, en puissant relief, avec une vigueur de couleur très rare, et la physionomie qu'il leur prête, comme tous les romantiques, est bien celle que nous leur trouvons, soit qu'il s'agisse, pour prendre un exemple qui a fait sourire, de la « solennité » officielle de l'escalier d'une maison moderne, soit, pour en prendre qui soient aussi justes, mais moins enfantins, de la coulée lente des voitures revenant du bois de Boulogne dans l'avenue des Champs-Elysées comme un fleuve moiré, chatoyant et lustré, ou de la locomotive à moitié enterrée sous la neige, haletante, palpitante, ployée et brisée dans ïeffort comme une bête vaillante aux muscles d'acier. Quant au don de mettre sous nos yeux des foules mouvantes, vivantes,
dont on 'voit les mille gestes particuliers et la physionomie d'ensemble, et la vie commune, le tout très distinctement et avec une impression d'effroi et d'accablement comme en présence d'une grande force déchaînée de la nature, c'est le génie même d'Emile Zola, à ce point qu'on sait d'avance quand un de ses romans est annoncé, s'il sera bon ou mauvais, selon qu'il pourra y remuer des foules ou qu'il sera obligé d'y peindre des âmes individuelles, ce qui lui est à peu près interdit. La postérité lui sera sévère en France parce que son style est lourd, sans nuances, sans délicatesse et comme gros, et a je ne sais quel air d'enluminures ; mais ce commencement de postérité qui est l'étranger le goûte assez fort, à quoi il faut faire attention. Il est possible que, comme pour Balzac, qui écrivait mal, la postérité ait pour Zola, à un degré moindre, des indulgences relativement à sa forme, en faveur de cette puissance indiscutable de donner la vie aux choses matérielles et de faire palpiter et frissonner les masses profondes d'une armée, d'une ville ou d'un peuple.
Pendant que le réalisme d'exception, le réalisme anecdotiquc ou le réalisme mêlé de romantisme, occupaient ainsi l'attention publique, le roman qui, pour beaucoup, est le vrai roman français, c'est à savoir le roman écrit par un moraliste, le roman psychologique, comme on dit aujourd'hui, languissait singulièrement. Il ne faut pas oublier, que, sans profondeur, mais non pas sans une sorte d'intuition naturelle assez pénétrante, George Sand en ses derniers romans, comme Mademoiselle Merquem, ou Manl'Revéche, ou La Tour de Percemofit, savait parfaitement nous faire entrer dans l'ftme d'un personnage, surtout d'une jeune fille ou d'une jeune femme, et nous la montrer avec une vérité, sinon minutieuse, du moins très frappante, dont on n'a pas songé assez à la louer. Un artiste du pinceau qui s'est pro^ clamé lui-même élève de George Sand quand il est devenu artiste de la plume, Eugène Fromentin, étonna le public quand, comme sans y prendre garde, il donna, vers la fin de l'Empire, Dominique^ admirable biographie morale, moins puissante ({}x Adolphe^ moins sobre et sévère, moins ramassée et réduite à l'essentiel, mais rappelant le chef-d'œuvre de Benjamin Gons-
tant par la vérité des détails, la netteté simple de la confidence, la mise à nu d'une âme souffrante et délicate, et un charme amer de mélancolie sans affectation répandu a travers tout le récit. Dominique fut un de ces livres qui ont leurs dévots jaloux et passionnés, et qui, quelquefois, marquent la date d'une ère nouvelle qui commence. Ce fut le cas, comme nous le verrons tout à rheure ; mais ne quittons pas Fromentin sans rappeler que Dominique^ s41 fut son seul roman, ne fut pas sa seule œuvre écrite. Il fut peintre merveilleux par la plume dans deux livres de description : Une année dans le Sahel et Un été dans le Sahara; et enfin, faisant comme converger ses deux talents, il peignit par la plume les tableaux de ses maîtres, les peintres flamands, dans un livre qui est le plus beau volume de critique d'art et en même temps une étonnante traduction en écritures des chefs-d'œuvre du pinceau : Les Maîtres d^autrefois. Ce peintre écrivain est un exemple presque unique aux temps modernes de deux artistes rivalisant en quelque sorte dans un seul homme, et cherchant et trouvant, avec des moyens d'expression divers, la réalisation de l'idéal de beauté qui les sollicite.
Quant à Dominiquey il eut ses imitateurs, un surtout, très bien doué, curieux dès l'adolescence de démêler le mystère des âmes, et presque obsédé du besoin d'analyser des états psychologiques.
Paul Bourget commença par écrire des vers peu pittoresques, mais pleins de réflexions morales, d'échos de la vie intérieure, qui rappelaient à la fois Baudelaire et SuUy-Prudhomme; puis il fît de la critique d'un genre particulier, où il ne cherchait absolument qu'à démêler l'homme sous l'auteur et à surprendre la façon propre de sentir d'un homme qui avait é^rit. Quelques-unes de ces éludes, comme celles sur Taine, sur Renan et sur Stendhal, sont des plus remarquables. Enfin il écrivit des romans : ces romans étaient, de parti pris, uniquement des biographies morales. Formation d'une âme par l'éducation, les lectures, la conversation, l'influence des entours, sa transformation ou sa déformation par les circonstances, les hasards de la vie, les rencontres, les amitiés, les amours, son état après ses traverses lorsqu'elle s*arrète dans la lassitude, dans Tabal-
tement, dans Tabdication d*e]le-mème ou dans la mort, telle était toujours le dessin des romans de Paul Bourget. Quelquesuns sont des manières de chefs-d'œuvre à cet égard. Il faut citer la première partie du Disciplej la dernière de Crinie d'amour. Mensonges à peu près en entier. On a reproché avec raison à Paul Bourget de ne pas savoir, après toutes ses savantes analyses, reconstituer dans son unité Têtre vivant et le faire marcher devant nous tout entier, vu d*un seul coup d'œil, comme un être vivant en effet, comme le Julien Sorel de Stendhal ou le père Grandet de Balzac. Ce défaut est sensible, mais ne fait pas disparaître le mérite singulier de l'observateur et de Tanalyste, du moraliste, surtout, dans le sens général du mot. En relevant dans un roman de Bourget les traits d'observation générale sur la nature humaine, les traits dans le goût de La Rochefoucauld et de La Bruyère, on obtient quelques pages de « pensées et maximes » souvent profondes, et toujours originales. C'est probablement ce que fera la postérité, qui abrège, et elle placera Paul Bourget parmi les hommes qui ont finement deviné les secrets des hommes et trouvé un style précis et délié pour les révéler. Ce n'est pas une mince gloire; c'est surtout, en un temps de réalisme, une originalité curieuse et précieuse, et un retour, singulièrement honorable pour celui qui Ta tenté, à la grande, à la véritable tradition française. Le succès de Paul Bourget a été grand; il ne s'est pas démenti quand l'auteur, élargissant sa manière, a essayé de peindre les mœurs des différents peuples et des différentes races. Ce renouvellement de son talent n'est qu'à son début et il convient d'en attendre les suites avant de le juger et même de le définir.
Le grand rival de Paul Bourget fut Guy de Maupassant. Les femmes préféraient Bourget, Maupassant plaisant plus aux hommes, et cela faisait des discussions agréables dans les salons de 1890. Maupassant était un pur réaliste; mais il l'était avec perfection et sans aucun mélange. Aucun romantisme en lui, ni aussi aucune haine du romantisme, aucun goût pour les cas étranges, aucune curiosité des actualités et des modes, rien enfin que le simple, pur et constant goût de la réalité quelle qu'elle fût et sans rien y ajouter. Il était né pour regarder, pour
bien voir et pour donner, quand il écrivait, la sensation de la chose vue. Aussi, point de choix pour ainsi dire dans ses sujets, si ce n'est ce choix instinctif qui fait que Fauteur ne regarde même pas ce qui décidément ne vaut pas la peine d'être regardé. Maupassant traversait la vie et peignait ce qu'il y rencontrait, tranquillement, avec une soumission et un abandon entiers à l'objet, sans y rien mettre de lui-même que son merveilleux talent de peintre et de conteur. Ce dernier-né peut-être du réalisme en est l'expression la plus nette et comme absolue. Et, comme tous les vrais réalistes, comme Le Sage, comme Balzac dans la partie de ses œuvres où le réalisme Ta emporté sur les autres instincts de l'auteur, c'est toujours l'humanité moyenne que, d'instinct, Maupassant nous présente, parce que les extrêmes sont vrais, mais ne donnent pas Timpression delà réalité. Paysans, ouvriers (moins souvent), petits employés, bourgeois petits, moyens et grands, sans grands vices, sans aucune vertu, car la vertu est exceptionnelle, avec leurs petites cupidités, leurs petites bassesses, leurs petites joies, leurs courts élans vers quelque idéal de sentimentalité un peu puérile, leur amour obstiné de la vie, leur terreur de la mort, de la pauvreté et de la souffrance, leur fond encore considérable, quoique caché, de terreurs superstitieuses, leur effroi du mystérieux, leur pauvre raison débile guettée sans cesse par la folie et très souvent saisie brusquement par elle : voilà ce que Maupassant a peint avec une fermeté tranquille de plume, un style robuste, sain et clair, une ignorance admirable des petits artifices, des vaines élégances, de toute rhétorique enfin soit classique, soit romantique, soit impressionniste et même réaliste, un talent direct et franc, un naturel absolu, un art qui ne semblait pas un art et qui en effet n'en était pas un, un génie d'écrivain qui semblait un jeu facile de la nature et qui en effet en était un. Depuis Rabelais, il n'y a pas eu un homme en France pour voir si distinctement sans parti pris et pour conter avec autant de naturel. Il se renouvelait quand la mort l'a saisi. Continuant de raconter ce qu'il voyait, mais voyant autre chose parce qu'il avait pénétré dans le monde des hautes classes, il abandonnait un peu ses petites gens et nous montrait les mêmes passions
s*exerçant sur des natures un peu plus déliées et un peu plus complexes. Et son talent était le même et semblait à quelquesuns plus grand. D*autre part, cet homme qui semblait n'avoir aucune sensibilité, en avait acquis une d'une certaine espèce. Il est impossible d'observer toujours, quelque borné à l'observation qu'on soit ou qu'on veuille être, sans qu'au moins la fatigue d'observer choses et gens et de les trop connaître ne vous incline à une certaine mélancolie. Le réaliste qui n'a pas en lui un idéal, une foi à quelque idée générale qu'il embrasse comme une vérité, ou un but qu'il poursuive à travers la vie avec enthousiasme, tombe dans la tristesse. Molière, sans être triste, étant trop actif pour cela, avait des penchants mélancoliques. Une sorte de désespérance amère avait fini par envahir l'àme de Maupassant, ou plutôt par lui faire une âme, et pour la première fois vers l'âge de quarante ans il intervint de sa personne dans ce qu'il écrivait. Sur l'Eau, Fort comme la mort. Notre cœur, sont ou des confidences ou des romans au moins à demi autobiographiques. Ce sont des livres d'une tristesse infinie. On y voit comme la mélancolie du réaliste est plus forte, plus intense, plus voisine de nous et pour ainsi dire plus nôtre et nous prend d'une étreinte plus forte que celle du romantique ou du romanesque. C'est qu'elle est aussi naïve et naturelle que son art. Comme il n'a songé qu'à voir les autres sans s'occuper de les arranger, il n'a songé qu'à se voir lui-même sans s'occuper de se composer. Il n'a que retourné vers lui-même son appareil photographique. L'impression de vérité est la même. La sensibilité de Maupassant, c'est encore le don devoir, mais accompagné de l'effroi et du tremblement de se voir soimême en sa nudité et en sa solitude. La postérité donnera sa place à Maupassant. Si elle ne lui donne pas la première parmi les romanciers de la seconde moitié du xix' siècle, c'est que nous nous serions trompés, ce qui n'a rien d'impossible.
Pierre Loti est le pseudonyme dont M. Julien Viaud, officier de la marine française, signe ses ouvrages. Loti est un« impressioniste » à la manière de Bernardin de Saint-Pierre, de Chateaubriand et du Fromentin d'un Été dans le Sahara. Il est essentiellement personnel et ce n'est que lui-même qu'il peint tou-
jours; mais c'est lui-même modifié par les pays qu'il traverse, les paysages qu'il considère et les mœurs étrangères quil adopte. En quelque région du monde que sa destinée ou son caprice le mène, il se fait du pays pour le mieux connaître, pour s'en pénétrer, pour que l'impression devienne sensation, la sensation sentiment, partie intégrante et intime de son èlre, et pour que le souvenir soit ainsi, plus tard, non pas seulement la mémoire des yeux, mais celle de tous les sens, de tout le tempérament, de toute la personne physique, morale et intellectuelle de l'auteur. Celte faculté de transformation donne à Loti une puissance immense sur l'imagination du lecteur. De quelque région qu'il revienne il semble toujours au lecteur européen un « naturel > qui nous viendrait de là-bas et qui saurait écrire en très belle langue française. On a lu avec empressement les aventures de Loti à Taïti, à Constantinople, au Maroc, au Sénégal, au Japon, et l'on a cru presque les avoir eues soi-même, et rien peut-être dans toute la littérature n'est plus troublant et ne serait plus malsain pour les imaginations faibles. — Comme peintre proprement dit, Loti a le plus grand talent. Les vastes solitudes de la mer où c l'étendue miroite sous le soleil éternel », les lourdes, enivrantes, stupéfiantes après-midi du Sénégal, le jour blafard et étrange des mers polaires, la Bretagne grise et douce sous sa pluie flne, lui ont fourni des pages qui sont parmi les plus belles de notre littérature descriptive. Aucune philosophie dans ces œuvres d'artiste, mais une impression générale qui est à peu près la même que celle des derniers livres de Maupassant : morne tristesse et comme angoisse poignante à la pensée du temps qui s'écoule, de la vie qui fuit ou plutôt de cette mort partielle de chaque instant qui entraîne quelque chose de nous dans le gouffre étemel, rancœur des souvenirs les plus chers qu'on aime pourtant à raviver, mais plutôt pour en souffrir que pour en jouira nouveau, tel est le sentiment général que Ton sent toujours sou5 les pages les plus brillantes du peintre de l'océan et du désert. Chateaubriand fut tout de même. Qu'on voyage au loin ou «aux rives prochaines », c'est toujours, comme a dit Musset, pour aller chercher quelque hasard et pour rapporter quelque souffrance.
Victor Cherbuliez a moins voyagé et pourtant fut lui aussi une manière < d*exotiqae ». II aima à nous peindre des étrangers plutôt que des Français. Aventuriers ou aventurières russes, polonais, ou italiens, mondains ou mondaines de Vienne, de Londres ou de Pétersbourg, quelquefois un profil genevois pour faire contraste, le tout d*une observation qui semble assez sûre et qui en tout cas est amusante, beaucoup d*esprit dans le dialogue, ce qui tient à ce que l'auteur était un des hommes les plus spirituels d'Europe pour son compte, des aventures quelquefois un peu forcées, mais qui révèlent de Tinvention et aussi de radresse d'arrangement, c'est de quoi se composent ces romans toujours intéressants, même quand on y souhaiterait plus de profondeur et un don plus grand de donner la vie aux personnages; et l'un d'eux, a notre avis, est un chef-d'œuvre qui doit être placé dans les environs de Tartuffe et du roman de Marivaux ouest peint M. de Climal (i/ananne); nous voulons parler de Meta HoldeniSy un des plus étonnants portails d'hypocrisie féminine, toute en nuances fuyantes, toute complexe et énigmatique, et pourtant claire, qui ait jamais été peint. Cherbuliez, en dehors de ses romans, a écrit des livres de critique d'art et de méditations philosophiques ou morales, comme Le Cheval de PhidiaSj Le Prince Vitale^ où l'érudition, le goût, l'esprit et l'imagination dans les idées sont à souhait pour le plaisir et l'instruction du lecteur.
Il faut nommer, au-dessous de ces princes du roman contemporain, le peintre des mœurs ecclésiastiques, Ferdinand Fabre; le peintre des mœurs rustiques et des paysages silvestres, André Theuriet; le vigoureux, pittoresque et délicat Emile Pouvillon; enfin les derniers venus qui donnent et réalisent déjà de grandes espérances : Marcel Prévost, très hardi et en même temps très adroit dans ses peintures des mauvaises mœurs actuelles ; Paul Margueritte, moins réaliste et tourné vers l'étude des grandes souffrances sentimentales; Edouard Rod, romancier moraliste qu'inquiètent sans cesse le problème des destinées humaines, les exigences de la conscience et le sens qu'on doit donner à la vie, la conception qu'on en doit avoir; Léon Daudet, fils d'Alphonse Daudet, chez qui l'imagination d'un poète
HisToiM ainiiiALE. XII- 4i
sombre domine encore et entrave Tobservation, mais qui sait regarder et comprendre, et dont le talent encore enveloppé attire lattention et éveille Tespérance de ceux qui savent prévoir.
La Critique. — Presque autant que le règne des romanciers, les vingt dernières années ont été Tépoque des critiques. Âla suite des Sainte-Beuve, des Taine et des Renan, la critique s*est élargie singulièrement. Elle était autrefois toute littéraire; elle était devenue historique; elle est devenue à la fois littéraire, historique et philosophique. Le public exige qu*elleait tous ces caractères. Il reproche i un critique de n*ètre pas historien, ou de n'être pas philosophe, et même de ne pas être naturaliste. C'est que quelques-uns des critiques contemporains ont su rhabituer à leur demander tout cela, en le lui donnant.
Celui qui répond le plus à ces multiples obligations nouvelles est Ferdinand Brunetiëre. Il sait admirablement toutes les littératures modernes, et d'une façon presque prodigieuse la littérature française; il sait Thistoire, et particulièrement rhistoire des institutions et des mœurs ; il est philosophe par tournure naturelle d'esprit et par étude; il s'est inquiété des découvertes scientifiques les plus récentes et en a tiré tout un système qu'il applique aux choses de la littérature. C'est le critique le plus complet, le plus solide et le plus armé de toutes pièces que nous ayons eu depuis bien longtemps. Il a ramené éne^giqu^ ment la critique à être dogmatique, sûr qu'il était qu'entre ses mains elle n'en serait pas plus étroite et en serait au contraire plus compréhensive. Il a réinstallé en honneur et même en dogme la division sévère des genres ; il s'est refusé à admettre que le divertissement que procure une œuvre fût la mesure de son mérite, et il a montré que le mérite vrai d'une œuvre était dans la portée qu elle pouvait avoir relativement à la perfectibilité humaine. Parti de là, il a montré le rapport étroit, trop souvent inaperçu, entre la littérature et l'action, vivement affirmé qu'on n'écrit jamais que pour agir, comme aussi bien toute pensée est un acte qui commence, que par conséquent la littérature a un but, ce qu'on a trop ignoré ou trop nié, et que ce but ne peut être que faire mieux connaître la vie pour la mieux posséder, en quelque sorte, et maîtriser et conduire. C'est
la partie philosophique et morale de son enseignement. — La partie historique de ce même enseignement consiste, éclairée par Sainte-Beuve, par Taine davantage, par Darwin surtout, à écrire la biographie des genres littéraires, à les considérer comme des êtres vivants qui naissent de certaines circonstances, se développent, s^accroissent, se nourrissent de genres moins forts qu'ils absorbent, déclinent, et enfin ne meurent pas, mais se transforment en d'autres genres dont de nouvelles circonstances ont favorisé Téclosion. Ce système, qu'on peut contester, a l'avantage, en attendant qu'il soit remplacé par un autre, de renouveler absolument l'histoire littéraire, de lui donner une suite, une marche, un progrès tout nouveaux, des divisions et classifications inattendues, un intérêt presque dramatique qu'elle n'avait pas, une vie et une animation qu'on ne savait pas trouver en elle, et en tout cas d'en faire un magnifique spectacle où les yeux n'étaient point accoutumés jusqu'ici. C'est à celte partie de son œuvre que M. Brunetière s'applique, au moment où nous écrivons. Il la poursuit, comme il a fait l'autre, avec une abondance de ressources et de puissance extraordinaires, avec une imagination dans les idées extrêmement riche et extrêmement souple, avec un style périodique, plein, vigoureux, puissant, toujours oratoire, soit qu'il écrive, soit qu'il parle, et à la fois une autorité et une chaleur qui forcent ou la conviction ou Tadmiration.
Moins ambitieux, alors qu'il pourrait l'être tout autant, Jules Lemaître ne songe qu'à dire ce qui lui déplaît dans une œuvre d'art et pourquoi elle le charme, ou lui répugne. C'est une analyse de lui-même, modifié et comme éprouvé par un spectacle ou une lecture, qu'il nous donne en revenant du théâtre ou en quittant un livre. Et cette analyse est infiniment précieuse et instructive parce qu'elle nous montre du même coup et la nature, et le mérite, et la portée de l'œuvre d'art, en nous montrant avec précision quelle « impression », quelle empreinte elle laisse sur une âme très sensible, très fine et très expérimentée. Cette pierre de touche extrêmement subtile nous représente nous-mêmes en ce que nous avons de meilleur, de plus intelligent et de plus délicat. Nous ne lui demandons pas autre
chose que de nous dire comment elle est affectée, et c*est qd renseignement à n'en pas vouloir d*autre.
La critique ainsi comprise vaut ce que vaut Fhomme qui la pratique. Jules Lemaitre a bien compris que la sienne vaudrait infiniment. Droit de cœur, subtil d'esprit, né moraliste, admirablement instruit par deux éducations différentes qui chez les esprits bien faits se complètent, l'ecclésiastique d'abord et l'universitaire ensuite, averti et même éprouvé par la vie, sans en avoir été assombri ou ulcéré, il était admirablement doué et muni pour représenter le public même auprès des auteurs, fidèlement et supérieurement, si l'on veut comme certains rois sont représentés par des ambassadeurs qui ont leur esprit tout en en ayant davantage. Tout en écrivant des pièces de théâtre dont nous avons parlé plus haut, Jules Lemaitre a poursuivi cette tâche qui semble avoir été un plaisir pour lui, et qui certainement en a été un pour nous, pendant une douzaine d'années déjà avec une probité et une délicatesse intellectuelle qui ne s'interdit par les épigrammes, mais qui s'interdit 9U plutôt qui n'a pas besoin de s'interdire toute âprelé et toute onvie, avec une bonne grâce spirituelle, gaie et de la meilleure compagnie, avec un style souple, varié, d'une admirable précision ou d'une charmante nonchalance, selon les cas, toujours dans les meilleures, les plus distinguées et les plus élégantes traditions de l'esprit français.
Nous aurions dû parler plus tôt d'Edmond Scherer ; mais il est vivant encore par son influence, qui fut et qui est encore beaucoup plus grande qu'on ne l'a cru et peut-être qu'il n'a cru luimême. C'est lui, plus que Taine, plus que Vinet, le moraliste suisse, son maître, qui a tourné la critique vers les études philosophiques et morales où elle se complaît aujourd'hui. De très forte éducation protestante, de grande érudition philosophique, d'une logique et même d'une subtilité dialectique où l'homme d'église se retrouvait, dans toute œuvre d'art il cherchait l'idée, le principe intellectuel et la portée morale. Le retentissement que pouvait avoir le livre jusqu'au fond de la vie intérieure était ce qu'il voulait savoir avant tout, et dès qu'il croyait voir qu'il était possible ou probable qu'il n'en eût aucun, le livre n'eiis-
tait plus pour lui. G*est ainsi qu'il était comme stupéfait devant rœuvre tout artistique, toute pittoresque,de Théophile Gautier, et avait comme une espèce d'horreur en face de ce talent < étranger à tout emploi viril de la plume ». C'est pour cela qu'il a eu une répugnance invincible à l'égard d'Emile Zola, et qu'il a été pour beaucoup dans l'éloignement assez rapide du public relativement, non à Emile Zola, dont il ne faudrait pas s'éloigner, mais relativement à son école, indigne en effet d'occuper l'attention publique. En revanche il a contribué à l'avènement, au troisième ou quatrième avènement chez nous, des littératures étrangères. Il a attiré notre attention sur les romanciers anglais et tout particulièrement sur Geoi^e Eliot, parce que chez les romanciers anglais la préoccupation morale est incessante. Les étrangers plus éloignés, russes d'abord, Scandinaves ensuite, devaient suivre pour les mêmes raisons, à cause de leur inquiétude continuelle à l'égard des problèmes moraux et des destinées humaines. Il a énergiquement affirmé, à plusieurs reprises, qu'un roman et même une pièce de théâtre et même un poème étaient « l'histoire d'une âme » ou n'étaient rien du tout s'ils n'étaient cela, et la renaissance du roman psychologique lui doit encore, assurément, quelque chose. On voit quelle grande place cet esprit sérieux, méditatif, subtil et quelquefois profond a tenu dans l'histoire de la pensée contemporaine, et ce qu'il avait en lui < d'actualité » sans y prendre garde, et même d'avenir. Anatole France est-il un romancier, est-il un philosophe? Encore faut-il bien le placer quelque part; plaQons-le ici; il fait partout bonne figure. Et nous oubliions qu'il a commencé par être poète. Du temps du Parnasse, très amoureux et même engoué d'André Chénier, il écrivait des poèmes antiques d'une assez grande beauté de forme et un peu froids. Plus tard il écrivit un roman charmant, à la fois spirituel et touchant. Le Crime de Silvestre Bonnardy membre de CInsHtuL U s'y révélait surtout comme un maître du style, ce qu'il est resté sans défaillance et plutôt avec progrès. Plus tard il donnait des souvenirs d'enfance quelquefois un peu précieux, souvent exquis, intitulés Le Livre de mon ami. Puis il se joua à faire de la critique, et cette critique, un peu dédaigneuse des livres qu'elle était censée exa-
6i6 LES LETTRES EN FRANCE
miner, était une suite de causeries brillantes sur tous sujets, ironique, mélancolique, rêveuse, soudain gaie et vive comme une conversation de mondain spirituel accoudé à la cheminée. Elle ouvrait des aperçus sur toutes choses, révélait un philosophe sans prétention comme sans dogme, mais qui avait fait le tour de toutes le grandes questions et qui était entré assez profondément dans quelques-unes. Ce genre mitoyen entre la chronique et la critique, sans compter qu*il est mitoyen aussi entre la méditation philosophique et la confidence personnelle, avait quelque chose de fuyant et de déconcertant, et entre les mains d'Anatole France, de délicieux. 11 l'abandonna trop tôt pour les plaisirs du public et redevint romancier. Tantôt il se divertissait, et un peu trop, à raconter des histoires religieuses avec un parfait scepticisme, sans la raillerie lourde du xvm* siècle, mais avec une spirituelle et sournoise impertinence qui se laissait voir ou se faisait surprendre comme un sourire furtif à travers une conversation grave. Tantôt il narrait gsdment une histoire folle du xviu* siècle, mêlée de dialogues étourdissants de verve et d'un cynisme léger et comme mousseux, et c'était ce petit chef-d'œuvre qu'on appelle La Rôtisserie de la reine Pédauque, que Voltaire eût signé, après l'avoir abrégé. Au moment où nous écrivons, il semble renouveler encore une fois sa manière en s'esseyant à peindre les passions de l'amour avec tout ce qu'elles ont de puissant et de tragique. Il nous réserve d'autres surprises encore, sans doute ; car c'est un des esprits les plus souples, un des Prêtées les plus insaisissables de notre siècle. La surprise complète serait qu'il cessât d'être très spirituel,etc'estcellequ'ilestàcroirequ'ilnenousdonnerajamais. La critique quotidienne ou périodique dans les journaux ou revues est tenue très brillamment par l'incisif et caustique Doumic; l'aimable, gracieux et très bien informé Arvède Barine; le facile, chaleureux et souvent éloquent Gaston Deschamps; le judicieux et fin Adolphe Brisson. Sarcey, dont nous avons parlé au volume précédents a continué jusqu'à la veille de sa mort (1899), avec une verve qui ne se lassait pas, son cours de litté-