‹ Histoire générale du 4e siècle à nos jours (volume 3)Chapitre 176 sur 192 · Du mot mrabet, lié, dévoué : marabouts · texte numérisé non relu

Du mot mrabet, lié, dévoué : marabouts

tion. Ce fut le début d'une crise formidable : Andalous, Slaves, Berbères se ruent les uns contre les autres; les princes chrétiens interviennent, se font livrer sans combat plus de 200 forteresses. En 1009, Zahira est pillée; en 1010, les Berbères saccagent Zahra; en 1013, Cordoue est prise d'assaut, ses habitants égorgés, ses palais livrés aux flammes. Les khalifes, le vieil Hicham II, tour à tour déposé et restauré, d'autres Omméïades, Mohamed-el-Mahdi, Soléïman, Abdérame lY, Abdéramc Y, les Hammoudites, descendants du g-rand Ali devenus Berbères, passent et disparaissent, emportés dans un tourbillon de guerres civiles, de révoltes et de massacres. Le dernier Omméiade, Hicham III, proclamé en 1029, voit, deux ans après, son ministre Hakam, parvenu énergique en (pii il a mis sa confiance, assassiné dans une émeute. Lui-même, prisonnier des patriciens cordouans, est déposé par eux : il reçoit avec une morne résignation l'annonce de sa déchéance, et demande seulement un peu de pain pour ses enfants affamés. C'en est fait alors du khalifat de Cordoue : le morcellement est désormais accompli. Les Hammoudites régnent à Malaga; Grenade, Carmona, Badajoz, Alméria, Dénia, Yalence, Tolède, Séville sont les capitales d'autant de petits royaumes; Cordoue se constitue en république aristocratique. Quelques-uns de ces fragments d'États en absorberont d'autres, mais sans pouvoir refaire l'unité disparue. Ainsi à Séville, la dynastie des Ahbadites aura, sous Mothadid et son fils Motamed, son moment d'éphémère grandeur. Les musulmans d'Espagne, affaiblis par leurs dissensions, hors d'état de se soutenir contre les chrétiens du nord, seront réduits à implorer l'aide des Sahariens Almoravides, au visage voilé comme nos Touareg, «pii ont déjà conquis le Maghreb. Cette nouvelle invasion berbère balaiera les royaumes et la brillante civilisation de l'Andalousie.

En Orient, le démembrement du khalifat de Bagdad a commencé dès le IX" siècle, quand les Tahérites, descendants d'un gouverneur rebelle, se sont découpé une principauté dans l'extrême Khorassan. Puis est venue une famille persane, les Saffarides, issus du chaudronnier {saffar) Leïs, qu'ont sui>

plantés à leur tour les Sa?nanides, prétendus descendants de l'ancien roi Bahram-Tchouliino. Au cœur même de l'empire, les fils d'un pécheur, les Bouïdes, s'emparent de la Perse propre et des provinces attenantes, et s'imposent aux khalifes comme émirs-el-omra. Dans l'ouest, l'Egypte passe des Touloiinides, dynastie turque, à d'autres turcs, les IkchkUtes et de ceux-ci aux Fatimites; la famille de l'émir Hoseïn-ibn-Hamdan, les Hamdanides, s'est emparée, vers 930, de la Mésopotamie; elle y ajoute bientôt une partie de la Syrie et iiouverne près d'un siècle, avec Mossoul et Alep pour capitales.

Puis c'est le tour des hordes turques : une dynastie turque, les Ghaznévides, détruit à son profit les Samanides, s'agrandit aux dépens des Bouïdes, domine dans les provinces orientales, et commence avec Mahmoud la conquête de l'Inde. D'autres Turcs, les Seldfoukides, refoulent les Ghaznévides dans l'Inde. Leur chef Togroul-Beg-, appelé par le khalife Kaïem, marche sur Bagdad. Le khalife l'y reçoit; dans une cérémonie solennelle il lui délègue son pouvoir temporel et le proclame sultan de l'Orient et de l'Occident. Désormais le khalife n'est plus rien qu'un chef religieux ; l'ancien empire abbasside appartient à Togroul et à ses belliqueux successeurs. Cependant le khalifat aura encore un suprême réveil, vers le milieu du xu" siècle, mais il retombera bientôt et pour toujours sous les coups des envahisseurs mongols. En 1258, le fils de Gengis- Khan, Iloulagou, fera étrangler le dernier khalife de Bagdad.

Causes du démembrement. — Dans les trois empires arabes, l'action des mêmes forces destructives a déterminé le morcellement, puis la catastrophe finale. Tous les pouvoirs étaient réunis dans les mains du khalife : il fallait que celuici, pour suffire à sa tâche, fût lui-même un homme supérieur ou qu'il sût trouver des ministres capables de le bien servir sans chercher à le dominer. Les premiers Abbassides, les fondateurs de la dynastie fatimite, plusieurs Omméïades d'Espagne, entre autres Abdérame III, firent preuve d'un haute valeur. Mais la vie de cour et de harem, telle qu'on la menait à Cordoue et au Caire aussi bien qu'à Bagdad, était faite pour abâtardir les races les plus vigoureuses. Les dynasties dégéné-

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rées ne furent bientôt représentées que par des princes insii^nifiants, sans génie et sans caractère; tant valait le souverain, tant valait le g-ouvernement. Les monarchies absolues ofTront d'ordinaire l'avantage de la slaliililé, mais dans les khalifals, bien que l'hérédité fût d'usage, aucune loi ne réglait l'ordre de succession. Quelques tentatives furent faites pour corriger ce défaut dont les politiques prévoyants sentaient la gravité. Les Abliassides désignent à l'avance Ihéritior présomptif, auquel on prête serment en même temps qu'au prince régnant. En Espagne, Hakam II fait signer par les grands du royaume une sorte de pragmatique en faveur de son fils Hicham ; des copies sont envoyées dans les provinces ; on recueille les adhésions des notables et même des gens du peuple. ]N'i l'un ni l'autre moyen ne réussit. A Bagdad, Mancour n'a pas de rejtos qu'il n'ait évincé, au profit de son fils Malidi, son cousin Isa, héritier présomptif. A Cordoue, Hakam II est à peine mort qu'une intrigue de palais s'organise pour mettresur le trône, à la place de Hicham, un autre Omméïade nommé Moghira; le vizir Moçhafi et Ibn-Abi-Amir font étrangler le prétendant, mais il est heureux pour Hicham que leur ambition ait trouvé son compte à soutenir ses droits. L'ordre de succession reste livré à tous les hasards. Pour tous ceux qui approchent du trône, la tentation est forte d'y monter s'ils sont i»rinces, d'y mettre un souverain de leur choix, s'ils sont ministres, dignitaires ou chefs d'armée. De là les complots, les factions, les compétitions, les guerres civiles. Ebranlée par des secousses périodiques, l'autorité suprême s'afTaiblit. L'Etat est bouleversé à chaque instant par les ambitions des ministres, les intrigues des eunuques, les coups de force des émirs.

L'aristocratie arabe, en faisant la conquête de l'Orient et de l'Occident, n'avait pas dépouillé sa nature indiscijilinable; ses instincts anarchiques ne se prêtaient pas à l'établissement d'un gouvernement réofulier. Force fut aux khalifes de prendre ailleurs leurs fonctionnaires et leurs soldats. Ils s'appuyèrent de préférence sur les Arabes et, même contre eux, sur les éléments indigènes : Persans, Berbères, Coptes, Espagnols. Mais cette politique avait ses périls : elle favorisait sans le savoir, dans les

pays conquis, le réveil <le l'esprit national, hostile à l'unité et à l'existence même de l'empire. En Orient, les Abbassides ont dû leur trône à la réaction persane ; ils sont eux-mêmes plus Persans qu'Arabes. Mais (juand le khalifat s'afïaiblit, quand surgissent de tous côtés dans les provinces les généraux en révolte, les chefs de bandes improvisés rois, tous ces usurpateurs font appel au sentiment national, se donnent un air de légitimité en se rattachant aux traditions anciennes, aux souvenirs d'avant l'Islam. Les Samanides, qui sont des Tatars, se réclament de Bahram-Tchoubine, les Bouïdes se présentent aussi comme des descendants des Sassanides. De même en Afrique, où l'empire fatimite se fonde par les Berbères, comme celui de Bagdad par les Persans, mais où les vice-royautés font sécession sous des dynasties berbères. De même en Espagne, où les Omméïades, pris entre les États chrétiens du nord et l'insurrection de leurs sujets espagnols, renégats ou chrétiens, succomberaient dès le x'= siècle sans le génie d'Abdérame III.

Ne pouvant compter ni sur les Arabes leurs compatriotes, ni sur les indigènes leurs sujets, les khalifes essayent alors de se constituer avec d'autres éléments une force militaire imposante et bien à eux. Ils enrôlent des mercenaires étrangers, arment des esclaves. Les Abbassides ont une garde turque; les Fatimites ont des Berbères, des noirs, des Turcs ; les Omméïades d'Espagne, des Slaves, des Berbères, des Castillans. Mais là encore leurs calculs sont déçus, l'instrument de règne leur échappe ou se tourne contre eux. Travaillés par les intrigues, sollicités par les partis, saisis d'ambition et de convoitise, les mercenaires se jettent dans la mêlée, élèvent, renversent, tyrannisent, avilissent, massacrent les khalifes. A Bagdad, Motaouakkel est égorgé par les chefs de la milice turque, qui disposent de l'empire en faveur de son flls Mountasir, puis de son neveu Mostaïn, puis de son autre fils Motaz. Ce dernier ne pouvant satisfaire aux exigences des soldats, ils envahissent le palais, se saisissent du khalife, le maltraitent, le frappent, l'exposent tout nu aux ardeurs du soleil; épouvanté, il abdique; on le jette dans une juison et on l'y laisse mourir de faim et de soif. En Egypte, Mostancer n'est guère mieux traité par sa garde turque,

({ui l'oblige à payer une solde exorbitante ruine son trésor, pille les tombeaux de ses ancêtres, saccage la niagnilique bibliothèque du Caire. L'émir Nasr-ed-Daula, révolté contre lui, le trouve dans son palais en ruine, assis sur une natte grossière, vêtu de haillons, servi par trois esclaves à demi nus : « Tu vois, lui dit-il, la position où tu mas réduit ; prends encore ma pauvre natte, mes trois vieux esclaves et ces haillons qui me couvrent à peine. » L'Espagne du xi" siècle ofTre le même spectacle : le khalifat de Cordoue, comme les deux autres, s'abîme dans l'anarchie militaire.

Les sectes religieuses. — Les sectes et leurs querelles ont aussi contribué à la destruction des empires musulmans. Formé par un mouvement religieux, religieux dans son essence, l'Etat arabe se ressentait de toutes les crises qui agitaient l'Islamisme. Jamais, même dans la société chrétienne du moyen âge, l'histoire politique et l'histoire religieuse n'ont été liées aussi étroitement.

Trois grandes sectes apparaissent, dès ce premier siècle de l'ère musulmane : les Motazélites, les Kharédjites, les Chiites.

Les Motazélites sont les rationalistes de l'Islam : ils nient les attributs de Dieu, comme inconciliables avec l'unité divine. Ils proclament le libre arbitre humain; ils admettent une sorte de purgatoire destiné aux croyants qui ont péché ; ils enseignent que les vérités nécessaires au salut peuvent être acquises avec les seules lumières de la raison; ils repoussent la révélation, les miracles, professent que le Koran a été créé et n'est pas un Verbe divin existant de toute éternité. Persécutés sous le khalifat d'Abdel-Mélik, les Motazélites auront leur revanche sous Oualid III et, plus tard, sous les premiers Abbassides.

Beaucoup moins spéculative était la secte des Kharédjites. Elle s'était formée parmi ceux des partisans d'Ali (pii lui rcpi-ochaient d'avoir, à Çiffin, accepté un arbitrage entre lui et Moaouia. Elle se grossit de tous les mécontents, de tous les musulmans rigides qui blâmaient l'ambition des compagnons du Prophète, de tous les indépendants qui n'acceptaient pas la domination des Koraïchites. Le Kharédjisme jirend bientôt les allures d'une opposition démocratique: il prêche légalité et la

fraternité: « Tous les musulmans sont frères... Ne nous demandez pas quelle est notre tribu ou notre conditon sociale : nous sommes tous enfants de l'Islam. » Ses adhérents, résig'nés d'abord aux mauvais traitements et aux supplices, finissent par perdre patience et prennent les armes contre les Omméïades. Les plus exaltés déclarent que tous les autres hommes sont des pécheurs et des infidèles, qu'il faut leur faire une guerre d'extermination s'ils refusent d'embrasser la croyance du peuple de Dieu. Cette insurrection ensanglanta près de vingt ans l'Irak; étoufTée en Asie, elle renaquit parmi les Berbères, s'étendit à l'Afrique et à l'Espagne et ne fut jamais complètement réprimée. Les royaumes africains qu'elle avait fondés ne furent détruits que par le mouvement chiite du x^ siècle.

Les Chiites étaient les partisans d'Ali et de sa famille, mais fortement imbus de l'esprit persan, ils regardaient comme héréditaire le pouvoir spirituel et temporel. IMohammed l'avait transmis à Ali, son cousin et son gendre, Ali à ses enfants, petits-fîls du Prophète; c'était un droit divin (jui consacrait Vimam chef de l'Etat et chef de la relig^ion. Les modérés s'en tinrent à cette doctrine politique, mais les exaltés du parti, adaptant à l'Islam d'anciennes croyances persanes et hindoues, en arrivèrent à admettre que la divinité s'était incarnée en la personne d'Ali et de ses descendants. Pour eux l'imam ne fut plus seulement le roi-pontife : il fat le roi-dieu. On a vu la part prise par les Chiites à la révolution tout orientale qui déposséda les Omméïades au profit des Abbassides.

Les doctrines chiites ne triomphèrent pas tout à fait. Les Abbassides flottèrent long;temps entre les sectes, sans oser rompre ouvertement, ni avec les Chiites, auxquels ils devaient le trône, ni avec les orthodoxes, dont ils redoutaient l'influence. Ceux-ci, voyant de tous côtés surgir les hérésies, s'organisent pour la résistance et forment, aux vm'' et ix" siècles, les quatre sectes, ou plutôt les quatre écoles, auxquelles les grands docteurs Abou-Hanifa, Malik, Ech-Chaféi et Ibn-IIanbal ont donné leurs noms. D'accord sur le dogme et la foi, elles ne difîèrent que sur des points do droit et sur des interprétations : les Hanbalites et les Malékites, plus stricts et plus intolérants, les

Chaféites et surtout les Hanèfites, inclinant de préférence vers les solutions modérées. En général, ils n'eurent pas à se louer de la bienveillance des khalifes : sous Mançour, le docteur Malik. ayant osé dire que le serment prêté aux Abbassides n'avait pas de valeur parce qu'il n'était pas libre, fut fouetté si rudement qu'il eut un bras démis; sous Motacem, Hanbal fut battu de verges pour avoir soutenu que le Koran n'a pas été créé. La cour de Bagdad n'était à vrai dire i»as plus orthodoxe que chiite : on y rencontrait des hommes qui étaient à peine musulmans, des philosophes, des rationalistes, des représentants des religions persanes. Les libres penseurs les plus hardis, les Zendiks, ne voyaient en Mohammed qu'un habile homme et un sage législateur. >son contents de s'affranchir pour leur compte des prescriptions du culte, ils les tournaient en dérision. « Quand ils voyaient une assemblée de fidèles qui priaient, ils disaient : Voilà des chameaux à la lîle; de ceux qui se prosternaient ils disaient qu'ils montraient leur derrière à leur Dieu. A la Mecque, pendant les tournées processionnelles autour de la Kaaba, ils demandaient en riant aux pèlerins : Que cherchez-vous dans cette maison? Le jour du sacrifice des brebis, ils disaient : Quel est le crime de ces pauvres bêtes, pour qu'il faille verser leur sang? » (Tabari.) — C était le temps où un théologien espagnol, de passage à Bagdad, s'indignait de voir des réunions où assistaient des hérétiques de toutes les sectes, des infidèles de toutes les églises et de toutes les écoles, chrétiens, juifs, zoroastriens, matérialistes, et où l'on discutait courtoisement, en laissant de coté l'autorité du Koran et du Prophète, pour s'en tenir aux seuls arguments d'ordre rationnel. Jamais la tolérance n'alla si loin en Occident : les libres penseurs et les philosophes, assez bien accueillis à la cour de Cordoue, avaient toujours à redouter la malveillance du clergé et le fanatisme populaire. Un instant, ils eurent le dessus dans les j»elils royaumes sortis du démembrement; mais la concjuêle almoravide, que le clergé musulman avait appelée, en haine des princes espagnols, taxés par lui d'impiété, fut suivie d'une violente réaction religieuse.

En Orient même, les orthodoxes redeviennent les maîtres avec Motaouakkel, qui persécute et les infidèles et les hérétiques. Désormais les khalifes abbassides, et après eux les Turcs, héritiers de leur pouvoir temporel, seront les champions d'une orthodoxie farouche. Avec les Motazélites et les Chiites, d'autres sectes subirent les rigueurs de cette réaction. La plus considérable était celle des Cou fîtes : une femme nommée Rabia, et après elle, le Persan Abou-Saïd-ben-Abi-l'Kaïr en avaient été les fondateurs. Le mysticisme des Confites tourna bientôt au panthéisme : « Quand les hommes s'imag-inent adorer Dieu, c'est Dieu qui s'adore lui-même », disait Bestami, un de leurs docteurs. Ils pensaient que le monde, créé de toute éternité, est une émanation de Dieu, de qui tout part, à qui tout retourne pour s'anéantir en lui. Le but de la vie doit donc être l'union avec Dieu, à laquelle on arrive par une initiation graduelle. Il faut d'aljord passer par la loi, c'est-à-dire par l'observation pure et simple de la religion musulmane. On entre ensuite dans la voie, où l'on apprend que le culte extérieur n'est qu'une apparence, oii l'on se sanctifie par l'ascétisme, de manière à produire le hal. sorte d'ejc^tase de l'àme et des sens. Le troisième degré est la certitude. Le Çoufi a trouvé Dieu en lui-même, il sait (ju'il fait partie de la divinité. Il pourra rester, en apparence, musulman, mais l'Islamisme n'est plus pour lui qu'une religion aussi vaine que les autres. Toléré quand il dissimulait ses vraies doctrines, persécuté quand il les découvrait, le Çoufisme, sans gagner les masses, resta la croyance d'une élite. Il inspira les effusions passionnées des grands poètes persans.

Le Chiisme avait survécu à l'abandon des Abbassides. Il conserva assez de vitalité pour installer, au x" siècle, une dynastie nouvelle, celle des Fatimites, pour enfanter d'autres sectes, dont quelques-unes eurent un grand rôle dans l'histoire, et pour perpétuer dans l'Islam un schisme qui dure encore. Il s'était partagé en Ismaéliens et Duodécimains . Djafar le Véridique, le sixième imam depuis Ali, avait déshérité son fils aîné Ismaël, coupable du péché d'ivresse, et transféré ses droits à son cadet Mousa. Les Duodécimains acceptaient cette sentence et reconnaissaient après Mousa cinq autres imams légitimes, issus de

lui: le dernier avait disparu dans une caverne, mais il devait reparaître, au jour fixé, pour faire triompher la vraie foi. Les Ismaéliens maintenaient les droits d'Ismaël : « Il n'est pas donné à Dieu de changer d'avis; l'imam désig-né reste imam, quoi qu'il arrive. Tout ce que commande et fait l'imam est juste ; donc Ismaël n'a pu pécher; donc ses droits subsistent dans leur entier. »

Les Ismaéliens trouvèrent un chef redoutable dans l'oculiste persan Abdallah-ibn-Maïmoun, qui transforma leur secte en une vaste association, englobant non plus seulement des Chiites, mais des hommes de toute nation et de toute crovance. Il professait la doctrine de l'imamat : l'imam existe toujours, tantôt visible, tantôt caché. Cachés depuis le temps d'Ismaël, les imams se révéleront quand ils jugeront l'heure venue. Les adeptes allaient vivre dans cette attente messianique, toujours en haleine, toujours dirigés par des mots d'ordre mystérieux. Grâce au système des degrés ou initiations successives, la propagande Ismaélienne pouvait s'adresser partout; elle recrutait les purs Chiites et les infidèles, les croyants avec les philosophes. Les chefs en arrivaient à nier la valeur de la tradition, celle même des termes du Koran, à ne voir dans les pratiques religieuses que de purs symboles, à se jeter dans les libres spéculations de la philosophie la plus hardie. Mais la plupart ne dépassaient pas les degrés inférieurs, et, tout en restant des musulmans convaincus, suivaient avec une docilité fanatique les impulsions du grand-maître. Les menées des Ismaéliens déterminèrent, dès la fin du ix« siècle, le soulèvement des Karmates, sorte de Jacquerie des paysans nabatéens de l'Irak et du Bahrein, à laquelle se joignirent les Persans, les. Juifs, les chrétiens de cette dernière province et les Bédouins du désert. Ilamdan-Karmate, le promoteur de la révolte, enseignait que personne n'était \)\ns tenu de prier ni de jeûner, que chacun pouvait librement piller et assassiner. Les Bédouins ne se le firent pas dire deux fois. Presqueen même temps, en Afrique, des Ketama proclamaient imam et khalife le soi-disant Alide Obéïdallah, grand-maître des Ismaéliens et descendant probable d'Abdallah l'oculiste. On a vu comment la dvnastie fatimite

fondée par lui s'installa en Afrique, puis en Ég-ypte. Cependant les Karmates battaient toutes les armées envoyées contre eux, faisaient trembler l'Irak, l'Arabie, la Syrie. Les Fatimites, qui les désavouaient, étaient leurs alliés secrets. En 930, le Karmate Abou-Tahar surprit la Mecque, massacra les pèlerins, saccagea la ville sainte et enleva la Pierre noire, qu'il ne rendit que long'temps après, sur l'ordre du troisième khalife fatimite, Mançour. La puissance des Karmates ne déclina qu'à partir de 969, lorsque les Fatimites venus en Egypte eurent rompu avec ces voisins par trop compromettants.

De l'Ismaélisme sortit encore, au xi*" siècle, la religion des Druzes, dont les fondateurs, Darazi et Hamza, avaient été les conseilleurs religieux du khalife Hakam. Les Druzes professent la croyance en l'unité de Dieu sans attributs; ils admettent que Dieu s'est révélé dans des incarnations successives. La dernière fois il s'est incarné dans le khalife Hakam, qui doit reparaître un jour parmi les hommes pour le triomphe de la vraie foi et le châtiment des impies. Les Druzes se séparent absolument des musulmans et les considèrent tous comme infidèles, même les Chiites dont ils sont issus.

Les Ismaéliens orientaux furent, vers le même temps, organisés en une sorte de congrégation, qui s'étendit sur la Syrie et une partie de la Perse, et qui devint, à l'époque des croisades, une des puissances les plus redoutées de l'Orient. Le Cheikh de la Montagne ou grand-maitre avait au-dessous de lui les trois grands dais ou provinciaux, les simples dais ou missionnaires, les refiks ou compagnons, les laciks ou adeptes. C'est ])armi ces derniers qu'étaient choisis les terribles fiddis, dressés à l'obéissance passive, enivrés de haschich dans la résidence d'Alamout, où on leur faisait savourer par avance les délices promises du paradis. Ils en sortaient prêts à tous les sacrifices et ils allaient, sans pitié et sans peur, poignarder les ennemis du grand-maître, émirs musulmans ou princes chrétiens. L'ordre des Assassins {Haschichin, buveurs de haschich) ne disparut que dans l'invasion mongole, après la prise d'Alamout ])ar Houlaeou.

//. — La civilisation arabe.

Origines; centres; caractères. — Du viii" au xii" siècle, l'ancien monde na connu que deux civilisations : celle des Byzantins et celle des Arabes, cette dernière animée d'une force d'expansion beaucoup plus grande, et répandue en Asie, en Europe, en Afrique, depuis la Chine jusqu'à l'Espagne.

La civilisation des Arabes est née de leur contact avec les civilisations orientales. Deux influences surtout sont manifestes : celle de la Perse et celle de l'hellénisme. La Perse, sous les Sassanides, avait eu comme une renaissance. Placée entre les trois grands empires, Byzance, la Chine et l'Inde, elle avait été, pendant quatre siècles, « le point d'échange de l'esprit humain ». Pendant qu'elle recevait des ambassades chinoises, qu'elle renouvelait aux sources hindoues sa littérature et sa pensée, elle recueillait les moines nestoriens, les platoniciens d'Athènes et d'Alexandrie, qui payaient son hospitalité en traduisant pour elle les ouvrages des philosophes et des savants grecs. Après les Séleucides de Syrie, les Ptolémées, les Parthes Arsacides, la dynastie de Sassan contribua, elle aussi, à la diffusion de la culture hellénique. Les Arabes la trouvèrent installée dans tous les pays qu'ils envahirent d'abord, la Syrie, l'Egypte, l'Irak; sur la frontière d'Asie Mineure, ils touchaient à l'Empire byzantin. A travers le néo-hellénisme ils entrevirent le génie grec, comme ils apercevaient à travers la Perse les civilisations lointaines de l'Inde et de la Chine, comme ils retrouvaient dans la Chaldée et l'Egypte les souvenirs, les monuments et les œuvres de la haute antiquité, émergeant encore de l'alluvion des siècles.

Lorsque l'empire arabe eut atteint son plein développcmenl, et encore après qu'il se fut fractionné, la même religion fut j)rofessée, la même langue parlée, les mêmes lois obéies, (b'I'Iiuhis aux Colonnes d'Hercule. Entre tant de peuples divers, une com-

munauté s'établit. Ils agissent les uns sur les autres par les échanges du commerce, la circulation des individus, les mouvements des armées et des nations, la propagation des croyances, des mœurs, des idées. Ils se heurtent, se mêlent, s'unissent, se pénètrent; chacun communique aux autres ce que lui fournissent ses traditions, son histoire, ses aptitudes naturelles. La civilisation à laquelle ont travaillé tant de collaborateurs difîérents n'est donc pas purement arabe; elle est aussi, suivant les modèles dont elle sest inspirée et les milieux où elle a grandi, grecque, persane, syrienne, égyptienne, espagnole, hindoue. Mais s'il faut faire la part de tous, on ne peut nier que celle des Arabes ne soit la plus grande. Ils n'ont pas été seulement des intermédiaires portant aux populations ignorantes de l'Afrique, de l'Espagne et de l'Europe latine les connaissances, les arts et les inventions de l'Orient et de l'Extrême-Orient. Ils ont su mettre en œuvre les matériaux épars qu'ils ramassaient partout. De tant d'éléments divers, fondus en un amalgame homogène, ils ont fait sortir une création vivante qui porte la marque de leur génie. C'est par eux que cette civilisation musulmane du moyen âge, à laquelle tant d'autres ont mis la main, a cependant son unité et son caractère. L'imitation y est sensible, mais elle n'est point servile : l'autorité des maîtres anciens n'empêche pas les recherches scientifiques et les découvertes nouvelles, pas plus que le spectacle et l'étude des chefs-d'œuvre du passé n'empêchent la floraison d'un art qui a toute la fraîcheur de l'inspiration originale.

C'est en Orient que s'est formée cette civilisation. Ses premiers centres furent : Damas , la capitale des khalifes omméïades, la ville riante avec sa fraîche rivière aux sept bras, ses arbres toujours verts, ses jardins toujours en fleurs; puis Bagdad, « la cité des merveilles », où les Abbassides déployaient l'appareil éclatant de leur magnificence; puis le Caire, bâti par les Fatimites sur l'emplacement de l'ancienne Fostat, et qui eut bientôt ses palais, ses mosquées, ses écoles, ses bibliothèques et ses observatoires. La splendeur de Cordoue devance la fondation même du Caire, mais les Omméïades d'Espagne sont des

émigrés syriens qui regardent toujours du coté de l'Orient; il faut que leur capitale leur ofTrc une image de Damas, et c'est de Bagdad qu'ils font venir les poètes, les artistes et les savants qui ornent leur cour. Cordoue devient à son tour une métropole. Des émigrés cordouans, après la révolte du Faubourg, sous Hakam V\ vont peupler la ville de Fez, qu'élève alors Edris I" et qui aura jusqu'à oOO 000 habitants et 600 mosquées. Avec Fez rivalisent Kérouan, sous les Aghlabites et les princes Senhadja, puis, aux xn" et xni« siècles, Tunis, Bougie, Tlemcen, sous les dvnasties africaines des Hafsides, des Beni-Zian et des Mérinides. A ce groupe africain se rattache encore Palerme, colonie musulmane jetée en Sicile et qui restera longtemps après la conquête normande une capitale arabe gouvernée par des princes chrétiens. Fez et Tlemcen procèdent de Cordoue; Palerme, Tunis et Bougie, de Kérouan; mais Kérouan, dépendant presque toujours soit des Abbassides, soit des Fatimites, a subi constamment l'influence de Bagdad ou du Caire. Cette influence rayonne aussi sur les profondeurs du monde asiatique. Lorsque la décadence aura sonné pour Bagdad, la civilisation arabe s'épanouira encore à la cour des Ghaznévides et des Gourides, chez les empereurs mongols et tatars, à Delhi sous Kotb-ud-din, à Méraga sous Houlagou, à Samarcandc sous Schah-Rokh et Ouloug-beg.

Agriculture. — La richesse des pays musulmans, dont les Occidentaux étaient éblouis, attestait la féconde activité d'une société laborieuse. Longtemps, les peuples de l'empire arabe furent les premiers agriculteurs, les meilleurs ouvriers, les plus hardis commerçants de l'ancien monde. L'agriculture, qu'ils avaient apprise à bonne école, en Babylonie, en Syrie et en Égvpte, devint chez eux une véritable science, dont ils faisaient la théorie dans des traités méthodiques, qu'ils enrichissaient de leurs observations et de leurs expériences, qu'ils pratiquaient avec une habileté consommée. Les plus hauts personnages ne dédaignaient pas de mettre la main à ce travail de la terre, méprisé ailleurs comme besogne servile : « Celui qui plante, dit l'agronome Abou-Zakaria-el-Aouam, celui ([ui sème et qui fait produire à la terre des aliments propres à

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l'homme et aux animaux, fait une aumône dont il lui sera tenu compte dans le ciel *. »

Les Arabes excellèrent surtout dans l'horticulture, l'acclimatement des plantes, l'hydroi^raphie aiiricole. On sait combien la vue et le parfum des fleurs les charmaient; rien ne coûtait aux princes et aux particuliers riches pour avoir de beaux jardins : ils faisaient venir de très loin et à g-rands frais les plants, les iiraines, les ouvriers habiles capables de les faire réussir. C'est ainsi que le jasmin, le camélia roug-e et blanc, les roses bleues et jaunes ont été introduits en Europe. Il ne fallut pas plus de soin et d'art pour importer des plantes utiles : le riz. venu de l'Inde par l'Egypte, la Sicile, l'Espaane; la canne à sucre, par l'Andalousie et l'Asie Mineure; le mûrier, naturalisé en Espagne et en Sicile; le safran, le chanvre, l'oranger, l'abricotier, le cédratier, le palmier, l'asperge, l'artichaut, le haricot.

Dans les pays secs et chauds comme ceux qui forment le pourtour de la Méditerranée, la richesse du sol dépend du bon emploi des eaux. Depuis des siècles, les habitants de l'Irak et de l'Egvpte savaient aménager les eaux courantes, amener au jour les eaux souterraines, distribuer les unes et les autres dans des canaux d'irrigation. Tous les gouvernements réguliers qui s'étaient succédé avaient compris l'importance vitale des travaux hydrographiques. Les xVrabes reprirent ces traditions et transportèrent partout où le climat et les conditions naturelles s'y prêtaient les procédés ingénieux dont ils avaient éprouvé la valeur. Les khalifes creusent des puits à leurs frais, construisent des aqueducs, proposent des primes aux inventeurs de sources. En Orient, Mançour jalonne de puits la route des pèlerins; la femme de Haroun, Zobéïda, dépense 1700 000 dinars pour un aqueduc. Le premier soin du conquérant de l'Egypte, Amr, a été de réparer les digues et les canaux du Nil; les Toulounides, les Fatimites suivent son exemple. En Espagne, on établit des norias ou puits à auges

1. L'ouvrage où il parlait ainsi était un traité complet d'agriculture, divisé en 34 chapitres, où il était question de la connaissance des terres, des engrais, des irrigations, des labours, des semailles, des moissons, du bétail, des jardins, des arbres, de la greffe, des maladies des plantes.

mis en mouvement par des bètes de somme, des barrages pour emmagasiner les eaux, des canaux {acequias) pour les répandre en tous sens, une « cour des eaux » pour régler les affaires d'arrosage et les contestations. Le chef-d'œuvre de l'hydrographie arabe était l'irrigation de la Huerta de Valence : à deux lieues en amont de son embouchure, la rivière Tuna élait emprisonnée par un barrage; sept canaux pratiqués sur ses rives et subdivisés en autant de branches secondaires rayonnaient sur toute la plaine; des rigoles en siphon ou de petits acjueducs franchissaient les accidents de terrain. Chaque jour de la semaine, on ouvrait une des branches maîtresses : elle s'emplissait; puis les canaux secondaires, ouverts et refermés à heure fixe, donnaient à chaque coin de terre sa part de féconde humidité.

Industrie. — Comme les méthodes agricoles, les industries arabes sont presque toutes originaires d'Orient. Transplantées dans les divers pays de domination musulmane, elles tirent parti des ressources locales, s'adaptent aux besoins des populations; mais elles s'attachent de préférence à produire de& articles de luxe, recherchés partout pour la richesse des matières, l'élégance et le fini de la main-d'œuvre. En Perse, en Espagne, en Sicile, en Afrique, les Arabes exploitent les mines et les carrières; ils savent tailler, polir et façonner les marbres, extraire et traiter les métaux. Depuis longtemps il existait des fabriques d'armes renommées dans l'Yémen et à Bassora; Damas se mit à faire des aciers trempés; Tolède forgea ses lames célèbres, ses pièces d'armure défensive, casques, cuirasses, cottes de mailles, véritable tissu d'acier, souple et solide, qui protégeait le guerrier sans l'écraser. Les belles armures étaient garnies de ciselures, les gardes des épées enrichies de pierres précieuses, les lames damasquinées, avec des incrustations d'argent et d'or. Les vases, aiguières, plateaux, tables, lampes, ustensiles divers, en argent, en cuivre, en bronze, sont également ciselés, damasquinés, revêtus de dessins dont une inépuisable fantaisie varie à l'infini les modèles. De simples pièces de serrurerie, serrures, clés, cadenas, sont de véritables objets d'art. Même soin, même perfection dans le travail du

bois, les sculptures, les découpures fines, les meubles en marqueterie rehaussés d'incrustations de nacre et d'ivoire. A l'imitation de la Perse, l'Espagne exécute des faïences et des poteries émaillées, des porcelaines dorées : le vase de l'Alhambra, haut de 1 mètre 35, couvert, sur un fond blanc jaunâtre, de dessins bleu et or qui représentent des arabesques, des inscriptions et des animaux fantastiques, donne une idée de ce qu'était la céramique hispano-arabe. Bagdad, l'Egypte, la Syrie avaient des verreries, qu'imita peut-être Venise ; elles fabriquaient des perles fausses, des vases dorés et émaillés. Quant à l'orfèvrerie et à la joaillerie, un grand nombre de pièces exquises attestent la perfection oi^i elles étaient parvenues. Les artistes musulmans savaient tailler les pierres fines, y graver des figures et des inscriptions; ils savaient travailler le cristal de roche, exécuter des ouvrages dans le genre de cette magnifique buire du x" siècle que possède le musée du Louvre. En Occident comme en Orient, on tissait la laine, le lin, le coton, le poil de chèvre et de chameau, la soie, l'or. Damas fabriquait des tapis, des velours, des soieries : soieries légères, soieries brochées, soieries à ramages et à personnages. Mossoul avait la spécialité des étoffes légères et donnait son nom à la mousseline. Dans le seul pays de Jaën en Espagne, Edrissi comptait, au xi" siècle, GOO villes et villages vivant de l'industrie de la soie. Valence, Grenade, Alméria, Séville le disputaient à Damas pour la fabrication des soieries et des étoffes de brocart. Les Arabes n'avaient point de rivaux pour la teinturerie, pour la préparation et le travail des peaux, maroquinerie, cordonnerie, sellerie; la réputation des cuirs de Cordoue était universelle. La Perse, Bagdad, l'Espagne fabriquaient du sucre, des sirops, des vins secs, des conserves, des essences. L'industrie du papier est venue en Europe par les Arabes : dès les premiers siècles de l'hégire, des manufactures de papier de soie étaient en activité à Samarcande, proche voisine de l'empire chinois. Bagdad imita Samarcande; plus tard, à Xativa, en Espagne, on se mit à employer le chanvre et le lin.

Commerce. — L'empire arabe était assez vaste pour que le mouvement des échanges entre ses diverses parties pût ali-

menter un important commerce; par sa position géographique, il était l'intermédiaire obligé entre l'Extrême-Orient, le continent africain, l'Europe latine et grecque. La profession de marchand était considérée; nul ne pensait déchoir en se livrant au métier qu'avait fait le Prophète. Chaque ville avait son quartier marchand, le bazar, où se trouvaient les magasins et les entrepôts; on s'y réunissait pour traiter les affaires et pour fixer les cours. La puissance de la marine arabe, longtemps dominante dans la Méditerranée, la mer des Indes et la Caspienne, permettait d'employer pour les transports la voie maritime, la plus rapide et la moins coûteuse de toutes. Les caravanes effectuaient aussi de grands parcours, s'arrêtant à l'étape des villes pour acheter ou pour vendre, suivant les pistes qui tenaient lieu de routes et qui étaient réputées en état de bon entretien pourvu qu'elles eussent des puits et des caravansérails. Les ports fréquentés étaient : Siraf, à l'entrée du golfe Persique; Bassora, où l'on accédait par un canal; Aden, Alexandrie, Tanger, Cadix, Malaga, Carthagène, Barcelone. Les routes de caravanes rayonnaient autour de Bagdad dans les directions de Damas, de la Mecque, de Bassora, de Trébizonde, de Samarcandc; autour du Caire, vers la Syrie, la mer Rouge, le haut Ml, et à l'ouest vers Flfrikia et le Maghreb. D'autres, partant de Tripoli, Kérouanet Fez, s'enfonçaient dans le Sahara pour atteindre les oasis et le Soudan. Par Socotora, Mélinde, Monbaça, Quiloa, Sofala, une ligne de comptoirs bordait la côte orientale d'Afrique. Le commerce arabe pénétrait ainsi de toutes parts le continent noir; il on lirait des esclaves, de l'ivoire, de la poudre d'or. Avec l'Inde, la communication était établie par les roules de terre de Samarcandc et de Kaboul, et par les ports du golfe Persique et de la mer Rouge. Les navires arabes allaient chercher à Calicut et jusqu'à Sumatra les épices, les aromates, les bois de luxe, les perles, les pierres précieuses, les belles étoffes de soie. Ils les apportaient soit à Siraf ou à Bassora, d'où on les conduisait à Bagdad, soit à Aden, d'où on les transportait en Egypte et au Caire. Les mêmes ports voyaient arriver des jonques chinoises avec leur chargement de soies brutes et ouvrées, des porcc-

laines, des laques, du thé. Mais la plus grande partie du commerce avec la Chine se faisait au moyen des caravanes, soit par Kaboul et le Kaschmir, soit par Samarcande et la Mong^olie. Les produits de rExtrème-Orient se répandaient sur l'Europe latine par les ports de la Syrie et surtout par Alexandrie, où venaient les prendre les navires de Barcelone, d'Amalfi, de Pise, de Venise, de Gênes. Jusqu'à la fin du moyen âge, la route préférée du grand commerce international fut celle qui empruntait la traversée de l'Egypte. On allait dans l'Empire byzantin par la route de Trébizonde et par la mer Noire; vers la plaine sarmate et les pays du Nord par la Caspienne et le Volga, que les marchands arabes remontaient jusqu'à Bolgary, la capitale des Bulgares du Volga. Là ils trouvaient des trafiquants khazars, bulgares, slaves, Scandinaves, qui les approvisionnaient de fourrures, d'ambre, de miel, de cire, d'esclaves blanches. Les monnaies au coin des. khalifes, avec lesquelles se payaient ces achats, se retrouvent sur toutes les côtes de la Baltique et jusque dans la Pologne et la Silésie.

Littérature. — Dans cette vie affairée de la société arabe, il y a pourtant place pour les choses de l'esprit. On se livre avec ardeur à l'étude, soit pour l'utilité immédiate qu'elle présente, soit pour les satisfactions purement intellectuelles. Des sociétés savantes, des cercles littéraires s'organisent ; ils tiennent leurs séances dans les mosquées; on y donne lecture des ouvrages nouveaux; on y traite de toutes les questions, les. plus hautes et les plus futiles. Un enseignement régulier est distribué dans les écoles, dans les médressés et les universités. Le médressé est un collège créé par un prince ou un particulier riche. Il comprend des chambres disposées autour d'une cour centrale, une bibliothèque et une chapelle; il a ses revenus constitués pour la rétribution des professeurs, l'entretien des élèves, l'hospitalité qu'il ofTre aux savants et aux letlrés. en voyage. Les universités sont installées dans les mosquées, entretenues pareillement par des donations, des legs, des fondations pieuses. On y professe la grammaire, la rhétorique, l'histoire, surtout l'histoire religieuse, les mathématiques et

l'astronomie; l'enseignement le plus suivi est le fikh, théologie et droit, qui ouvre l'accès des emplois publics. Le programme des études est à peu près le même à Bagdad, à Cordoue et au Caire; les diverses universités s'empruntent des professeurs, échangent des élèves. Celle du Caire, établie aussitôt après la conquête fatimite dans la mosquée d'El-Azhar. où elle est encore, réunit jusqu'à 12 000 étudiants. Des bibliothèques se forment; de simples villes de province, comme Chiraz, eu ont d'importantes, avec directeur, bibliothécaire, surveillant. Elles sont logées dans des salles voûtées, sur les côtés desquelles régnent des armoires de la hauteur d'un homme, avec les livres couchés sur des rayons; chaque branche de la littérature a son placard et son catalogue. La première bibliothèque du Caire, dispersée sous Mostancer, contenait 120 000 volumes. En Espagne, le khalife Hakam II en avait réuni 400 000, dont le seul catalogue emplissait quarante-quatre cahiers. Il avait la passion des livres; il entretenait à Bagdad, au Caire, à Alexandrie, à Damas des agents chargés de copier ou d'acheter pour lui, à quelque prix que ce fût, les ouvrages anciens et modernes. Son palais était rempli de copistes, de relieurs, d'enlumineurs. Il lisait ses livres, les annotait de sa main, comblait de présents les savants et les écrivains, qu'ils fussent ou non ses sujets, attirait les plus renommés dans son université de Cordoue, •créait et entretenait partout des écoles. Nul parmi les souverains de la Renaissance ne s'est montré plus libéral et plus éclairé que ce prince arabe du x*" siècle.

La belle bibliothèque de Hakam fut en partie détruite par Ibn-Abi-Amir-el-Mançour qui, pour llatter le [)arti dévot, chargea une commission îïulèmas de jeter au feu tout ce qui leur paraîtrait suspect. Bien peu de livres en échappèrent. Le clergé musulman regardait avec défiance les recherches scientifiques et les libres spéculations de la pensée : elles ne pouvaient, croyailil, produire autre chose que l'hérésie ou l'irréligion. Il ne put empêcher qu'il se formât, en dehors même des sectes hétérodoxes de l'Islam, de véritables écoles philosophicpies. Les philosophes arabes se rattachent aux maîtres grecs, qu'ils connaissent d'abord par des versions syriaques ou persanes, ((u'ils lisent

ensuite dans des traductions arabes. Ils ont pratiqué surtout Aristote et les néo-idatoniciens de l'école alexandrine. Alkindi, Alfarabi, Avicenne, Ibn-Badja, Ibn-Tofaïl se rattachent tous à l'aristotélisme et au néo-platonisme alexandrin.

Ibn-Rochd ou Averroès (1126-1198), le plus célèbre et le plus grand de tous, écrit ses commentaires sur Aristote et des traités philosophiques, où il expose un système qui s'écarte sensiblement du péripatétisme. Il admet l'éternité de la matière, toujours vivante et toujours en mouvement. Dans l'homme il distingue un intellect passif et un intellect actif; ce dernier impersonnel, impérissable, unique pour l'humanité entière, se relie par une hiérarchie ascendante aux intellects supérieurs qui forment l'àme des planètes et qui montent jusqu'à Dieu. L'intellect passif doit tendre à s'unir à l'intellect actif, et cette première union une fois réalisée, chercher à atteindre les intelligibles, les intellects supérieurs auxquels on arrive par la science. Ibn-Rochd ne croit ni à la création, ni à la résurrection, nia l'action providentielle; son Dieu ne connaît que les lois générales de l'univers; il s'occupe de l'espèce et non de l'individu. La morale des peines et des récompenses lui paraît de qualité inférieure : « Il faut compter parmi les fictions dangereuses, écrit-il, celles qui tendent à ne faire envisager la vertu que comme un moyen d'arriver au bonheur; dès lors la vertu n'est plus rien, puisqu'on ne s'abstient de la volupté que dans l'espoir d'en être dédommagé avec usure. Je connais des hommes parfaitement moraux qui rejettent toutes ces fictions et ne le cèdent point en vertu à ceux qui les admettent. » Ces doctrines audacieuses, recueillies par les écoles juives, propagées par des traductions hébraïques puis latines, se répandirent dans les universités chrétiennes. Dès le xnp siècle, une partie de l'Université de Paris les professe; elles se maintiendront en Italie jusqu'au xvi" siècle. Tout autre fut leur fortune dans le monde musulman. La scolastique arabe, le Kalam, s'était vouée à la polémique contre les philosophes; Gazzali avait composé sa Destruction des philosophes, où il prétendait renverser les systèmes les uns sur les autres, en opposant à leur diversité et à leur confusion l'unité et la certitude du dogme. Dans ce duel

inégal, où la théologie appelait à son aide le bras séculier et les passions populaires, la victoire ne fut pas longtemps incertaine. Ibn-Rochd lui-même eut à subir des persécutions. Après lui il n y eut plus de philosophes arabes, mais seulement des théologiens.

A la théologie se rattache la jurisprudence, rpii repose toute sur le Koran et sur la tradition. Les grandes autorités juridiques sont les fondateurs des sectes orthodoxes et les collecteurs de traditions, comme le pieux et savant Bokhari. L'étude du texte sacré, le besoin d'en fixer la lecture pour en établir le sens, ont fait naître la grammaire arabe; il y avait déjà une prosodie, il y eut aussi une rhétorique. Les philologues, les lexicographes, les scoliastes sont innombrables : on a trouvé trois cents traités de rhétorique dans la seule bibliothèque de lEscurial.

Le premier en date des historiens fut le Persan Tabari, qui mourut en 922, après avoir mené jusqu'en 914 (302 de l'hégire) ses Annales des Rois. Après lui Maçoudi ( -|- 956) compose ses Histoires du temps et .ses Prairies d'or. Le jacobite svrien Aboulfaradj, qui a écrit en syriaque et en arabe; Ibn-el-Atsir, que ses contemporains appelaient la gloire de la religion: Behaeddin, qui raconta la vie de Saladin après l'avoir connu et servi, appartiennent tous au xm'' siècle. Dans le xiv" fleurissent le prince historien Aboulféda, le Berbère Ibn- Khaldoun, l'Egyptien ?s'oouaïri, le Grenadin El-Kathib. Makrisi, l'historien des sultans mamelouks d'Egypte, est du xv^ et c'est seulement au xvu« que Makkari compose ses dynasties musulmanes d'Espagne. La plupart de ces écrivains ne sont guère que des annalistes et des compilateurs : les idées générales, l'art de la composition, le sens critique leur font également défaut, môme à Maçoudi, dont l'érudition était, pour son temps, universelle. On doit cependant reconnaître pour de véritables historiens Ibn-el-Atsir, qui a presque toujours travaillé d'après les sources, et surtout Ibn-Khaldoun qui, dans ses Prolégomènes, pose les règles de la critique historique et établit, avec l'ampleur de vues d'un Montesquieu, la théorie des formes diverses et du développement des sociétés humaines.

Les œuvres de pure imagination convenaient mieux au génie

arabe. Les conteurs, fabulistes, nouvellistes, romanciers abondent dans cette littérature. Le cadre préféré est la Makama (séance), récit assez court pour être donné en une fois, formant par lui-même un tout, rattaché cependant par un lien fragile à d'autres récits du même genre. Tel est le recueil des Mille et une Nuits, tel encore celui des Séances de Hariri, plus arabe de forme et de couleur, moins mêlé de réminiscences hindoues ou persanes. Hariri (1054-1121) suppose un personnage nommé Harits-ben-Hammam, et lui fait raconter devant une société littéraire, comme il en existait alors, ses aventures et celles de son ami Abou-Zéid-el-Saroudji. Ce dernier est Araiment le héros du livre. Chacune des cinquante Makama le trouve dans une situation différente : tour à tour prédicateur ambulant, avocat, mendiant, boiteux, aveugle, maître d'école, improvisateur, médecin, dévot, libertin, ce PanuriiC arabe essaie de tous les métiers, joue tous les rôles, fait partout des dupes, mais avec tant de malice et de belle humeur qu'on lui sait presque gré de ses joyeux méfaits. Cependant, comme il s'agit d'instruire en amusant, et qu'il faut, après « les plaisanteries capables de faire oublier au malheureux son chagrin, des exhortations propres à faire pleurer le pécheur », Hariri termine par une conversion cette Odyssée hasardeuse : le sacripant finira dans la peau d'un saint homme.

Tout Arabe cultivé était poète : le parfait chevalier, avec la générosité, la bravoure, la beauté du corps, la connaissance de l'équitation et des armes, devait posséder le talent poétique. Qui l'avait en partage était aimé des femmes, admiré et craint des hommes, recherché, choyé par les puissants et les princes. Un souverain arabe n'aurait pas cru sa félicité entière s'il n'avait eu auprès de lui des poètes pour lui dire en beau langage qu'il était riche, heureux, illustre et magnifique, pour improviser au milieu des fêtes les couplets joyeux qui en célébraient la splendeur ou le chant mélancolique qui en dénonçait le néant. Abou-Noouas, El-Motanebby, Abou-Temam, Abou- 1-Ala vivent à la cour des khalifes ou des princes d'Orient. Le Cordouan Ahmed-ben-Mohammed-Abdourabbihy a pour éditeur le khalife Hakam II, qui prend soin lui-même (1(> former le

recueil ou divan de ses œuvres. En Espagne, nombre de princes ou de grands personnages méritent qu'on les compte parmi les meilleurs poètes : ainsi l'Omméïade Abdérame V et son vizir Ibn-Hazm, le roi de Se ville Motamed et son ministre Ibn-Ammar. Il est resté de Motamed des chansons d'amour dans lesquelles on retrouve, sous une forme plus raffinée, l'inspiration sensuelle des vieux poètes arabes; mais rien n'égale la mâle tristesse des élégies qu'il composa, lorsque, détrôné par les Almoravides, prisonnier dans une ville d'Afrique, il regrettait « de ne plus pouvoir répondre à l'appel de l'opprimé ou du pauvre, et pleurait sur la misère de ses filles, aux joues creuses, vêtues de haillons et marchant pieds nus dans la boue des rues. »

Sciences. — Les Arabes prirent les sciences au point où les avaient laissées les derniers maîtres de l'école d'Alexandrie. On leur a fait honneur des chiffres dits arabes et de la numération décimale '. Toute leur géométrie repose sur les Éléments

1. Léonard de Pise parait être lo premier Européen qui ait employé le mot latin zephirum, qui vient de l'arabe sifir (vide, nul). Les Italiens en ont fait zeuro ou zefiro, dont nous avons fait zéro. Notre mot chiffre vient également de l'arabe sifir. Les Arabes eux-mêmes donnaient à ces chilTres le nom de chiffres indiens. 11 est aujourd'hui reconnu (jue ces chilTres n'ont aucun rapport avec les lettres indiennes. Bien plus, une partie de ces caractères auraient été connus en Europe avant que les Arabes fussent un peuple civilisé. Ainsi l'Italien Boèce, ministre du roi ostrogoth Théodoric et décapité en 525, remplaçait déjà les chiffres romains par des caractères qu'il appelait apices et dont voici la série :

Des apices semblables se retrouvent dans VAbacus de Bernelinus, élève du célèbre Gerbert et qui vivait au commencement du \i" siècle :

On remarque que, déjà dans Boèce, les apices 1, 7, 8, 9, sont presque nos chiffres d'aujourd'hui, que son 2 est un 2 retourné et que son 6 rappelle notre 6. Quelle a donc été la part des Arabes dans la propagation des chiffres dits arabes? Peut-être ont-ils complété cette série incomplète par quelques caractères nouveaux; peut-être ces chiffres étaient-ils peu connus avant eux et ont-ils eu l'honneur de les vulgariser en Europe. 11 y a là des questions qui sont encore obscures aujourd'hui. La grande innovation apportée, au début du xiii' siècle, avec le système de numération attribué aux Arabes, c'est l'emploi du zéro : lui seul donne aux anciens apices une valeur dite de position; les zéros ajoutés à la droite d'un chiffre lui donnent la valeur d'une dizaine, d'une centaine, d'un millier, etc.; ils permettent d'exprimer les millions, les milliards et les quantités les plus prodigieuses. Voilà qui ne se trouve ni dans Boèce, ni ilans Gerbert, ni dans Bernelinus. On croit que c'est .Mohammed-ibn-.Mousa, surnommé l'Alkha-

lIlSTOIRE GÉNÉRALE. I- 5()

d'Euclide. Euclide et les autres mathématiciens grecs, Théodose, Apollonius, Hypsiclès, sont traduits dès le temps du khalife Mamoun. Mohammed-ibn-Mousa s'en inspire pour composer, en 820, son Traité cValgèbre, qui sera, jusqu'au xvi" siècle, le manuel de l'Europe; il contient les équations du second deg-ré: mais d'autres mathématiciens arabes sont allés jusqu'au quatrième degré. Le même Ibn-Mousa et son disciple Tsabit-ben-Gora essayent les premiers l'application de l'algèbre à la géométrie. Les savants arabes du m^ et du x" siècle perfectionnent la trigonométrie sphérique et abordent la physique mathématique : Battany substitue aux cordes des arcs les demi-cordes des arcs doubles, c'est-à-dire les sinus; Abou- 1-Ouéfa emploie les tangentes, les cotangentes et les sécantes; Hassan-ben-Haïthem compose un ouvrage sur la vision directe, réfléchie et rompue et sur les miroirs ardents; Alhazen, un traité d'optique où il est question de la réfraction, du foyer des miroirs, du lieu apparent de l'image dans les miroirs courbes, de la grandeur apparente des objets.

Des observatoires sont installés à Bagdad, à Raqqa, à Damas, au Caire, à Samarcande, à Cordoue, à Fez. On y emploie l'astrolabe, le sextant, les miroirs en métal, le quart de cercle. L'intérêt passionné que les Arabes apportèrent à ces études n'était point l'effet de la pure curiosité scientifique. Ils croyaient fermement à l'influence des astres et de leurs conjonctures sur tous les événements humains. Lorsqu'ils fondaient une ville nouvelle, l'emplacement, l'instant même de la fondation étaient déterminés par des observations et des calculs astrologiques. Les Abbassides procédèrent ainsi pour Bagdad; les premières pierres du Caire ne farent posées qu'au moment où les astronomes annonçaient le passage au méridien de la planète Mars (El-Kaher en arabe) : d'où le nom d"El-Kahirat, la ville de Mars, la cité victorieuse. Mais tout en poursuivant ces chimères, les savants arabes exécutaient des travaux utiles

rismi, parce qu'il était né dans la province de Kharizm (Asie), qui, le premier, fil emploi de ce système. Aussi, par une corruption de son nom. la numération dite arabe s'appelait-elle au moyen âge Valgorithmisme.ci ceux qui en faisaient usage les algorithmistes. (A. Rambaud, Histoire de la civilisation française, t. 1, p. 197- 198.)

et faisaient d'importantes découvertes. Les astronomes de Bagdad, Battany (Abbategnius), Ferghani (Alfraganus), les fils de Mouça-ben-Chakir, les Beni-Amadgour, opèrent la revision de VAlmageste de Ptolémée, établissent des Tables astronomiques vérifiées, entreprennent de mesurer dans la plaine de Sennaar un degré du méridien, évaluent l'obliquité de l'écliptique, arrivent par des observations d'équinoxe à une appréciation à peu près exacte de la longueur de l'année. x\bou-l-Ouéfa, au x*" siècle, découvre la troisième inégalité lunaire, celle qui est connue sous le nom de variation et qu'a retrouvée, après lui, Tycho-Brahé. Lorsque Bagdad décline, les autres dynasties arabes ou orientales reprennent le patronage autrefois exercé par les Abbassides. Malimoud le Ghaznévide a pour conseiller l'astronome Albirouni, qui publie des Tables de longitude et de latitude des principaux lieux du monde. Un Seldjoukide, Malek- Shah, ordonne des observations d'après lesquelles s'opère ensuite une réforme du calendrier. Le Mongol Iloulagou élève, au XHi" siècle, l'observatoire de Méraga, et son frère Kublaï-Khan va porter en Chine l'astronomie arabe. En Egypte, l'école du Caire est florissante sous les Fatimites; le farouche Ilakam encourage les travaux d'Ibn-lounis, l'inventeur du pendule et du gnomon à trou, qui rédige en son honneur la grande Table hakémite. En Espagne, Arzachel (xi'= siècle) fait de nombreuses observations pour déterminer l'apogée du soleil et la valeur réelle de la précession des équinoxes.

Avec les astronomes et les mathématiciens, les voyageurs arabes font accomplir aux sciences géographiques de sérieux progrès. Dès le ix^ siècle, le marchand Soléïman raconte son voyage en Chine. Maçoudi, l'auteur des Prairies d'or, décrit les provinces de l'empire musulman et les pays limitrophes. Mokadassy, Ibn-Haukal donnent une description complète des contrées qu'ils ont visitées. Albirouni publie des observations sur le Sindh et le nord de l'Hindoustan, qu'il a parcourus avec son maître le conquérant Mahmoud ; Abou-1-Hassan, au xni" siècle, longe toute la côte nord de l'iVfrique et relève la position de quarante-quatre lieux entre le Maroc et l'Egypte. Ibn-Balouta part en 1325 de Tanger, sa patrie, visite l'Afrique du nord,

l'Egypte, la Palestine, la Mésopotamie, une partie de l'Arabie, la Russie méridionale, Constantinople. De là, parlaBoukharie, le Khorassan et le Kandahar, il se rend dans l'Inde. Il accepte une mission pour l'empereur de la Chine, prend la route de mer, passe à Ceylan, Sumatra, Java et arrive à Pékin. Revenu de cet immense voyage, il se remet en route, parcourt l'Espagne et s'avance dans l'intérieur de l'Afrique jusqu'à Tombouctou. Les renseignements recueillis par ces infatigables voyageurs permettaient de rectifier en bien des points la géographie des anciens. Le Rasm-el-Ardh ou description de la terre, rédigé à Bagdad sous le khalife Mamoun, reproduit le système de Ptolémée, mais avec de notables changements pour les provinces centrales de l'empire musulman. Au xi" siècle, le Kanoun d'Albirouni donne des corrections du même genre pour la région orientale. Au xni'' siècle, Abou-1-Hassan redresse les erreurs relatives à l'Occident et ramène à ses réelles proportions le littoral de l'Espagne et de l'Afrique du nord. La longueur de la Méditerranée, évaluée par Ptolémée à 62", est réduite à 54° d'abord, puis à 42% c'est-à-dire à peu près à sa juste valeur. Des travaux d'ensemble, des traités méthodiques étaient composés : « J'ai décrit la terre en long et en large, dit dans sa préface Ibn-Haukal, et j'ai fait connaître les provinces musulmanes. Chaque région particulière est accompagnée d'une carte qui en offre la situation respective. J'indique les limites de chaque région, les villes et les cantons qui s'y trouvent, les rivières qui l'arrosent, les dépôts d'eau qui en modifient la surface, les ressources qu'elle présente, les impôts de diverse nature qu'elle paie, les routes qui la traversent, les distances qui la séparent des contrées voisines, le genre de commerce qui y réussit le mieux. » On a conservé le traité de géographie accompagné de cartes, écrit au xni" siècle par Edrissi, qui vivait à la cour demi-arabe du roi normand Roger II. L'Europe et l'Asie y sont figurées d'une manière presque exacte, le sud de l'Afrique est entièrement ignoré, mais le Nil et le Congo, qu'il appelle le Nil des noirs, sont représentés sortant des lacs équatoriaux.

Les naturalistes arabes ne furent guère que des commante-

teurs d'Aristote ou de simples descriptifs. Ils ont cependant enrichi la science, surtout la botanique, d'un bon nombre de notions nouvelles. Les médecins aralies reconnaissaient les Grecs pour leurs maîtres; ils lisaient dans des traductions Hippocrate, Galien, Paul d'Egine; mais toute leur science ne venait pas des livres et ne consistait pas en formules apprises. Ils avaient quelques éléments de la physiologie, de saines notions d'hygiène; ils étudiaient les maladies dans la clinique d'hôpital; ils créèrent la pharmacie. La plupart des préparations et médi caments encore en usage, comme sirops, loochs, pommades, onguents, casse, séné, rhubarbe, alcool, noix vomique, etc., ont été découverts par eux. Leur thérapeutique comporte des traitements employés ou retrouvés de nos jours, comme les sétons, les ventouses dans l'apoplexie, l'eau froide dans les fièvres continues. Leurs chirurgiens pratiquaient la lithotritie, l'opération de la cataracte par abaissement ou extraction du cristallin. Ils semblent avoir connu l'anesthésie : ils recommandent en efTet, dans les opérations douloureuses, d'endormir le patient «jusqu'à perte de connaissance et de sentiment ». Rhazès de Reï (830- 932), qui dirigea successivement les grands hôpitaux de Bagdad, de Reï et de Djondischabour, et qui a consigné dans son Continent et son Mansoury les résultats de ses longues études et de cinquante années d'observations, Avicenne (Abou-Ali-IIoseïnben-Sina), né en 980 dans les environs de Chiraz et dont le Kanoun a été, pendant six siècles, enseigné dans les universités de l'Europe comme le dernier mot de la science médicale, le chirurgien Albucasis (Abou-1-Kacem) de Cordoue, le Sévillan Aben-Zohar, qui fut le médecin de ]Motamed et de Youcef-ibn- Tàchefm, toutes ces gloires de la médecine arabe nous apparaissent sinon comme des théoriciens profonds, au moins comme des observateurs sagaces, des expérimentateurs ingénieux et de très habiles praticiens.

Rhazès et avant lui Djeber (vni" siècle) ont été les précurseurs de la chimie moderne. Leurs travaux et ceux de tous les chimistes arabes avaient pour objet la découverte de l'élixir, qui devait donner la vie et la jeunesse, et celle de la pierre philosophale, qui changerait tous les métaux en or. Ces chimé-

riques recherches ne furent point en pure perte. Les savants arabes apprirent à exécuter des opérations fondamentales, comme la distillation, la sublimation, la cristallisation, la solution. Ils trouvèrent des corps inconnus ou des composés nouveaux : l'alcool, qu'ils obtenaient en distillant des matières sucrées ou féculentes fermentées; l'acide sulfurique, qu'ils tiraient du sulfate de fer par la distillation; l'acide nitrique, l'eau régale, la potasse, le sel ammoniac, le nitrate d'argent, le sublimé corrosif. Ils appliquaient leurs découvertes à la médecine, à l'industrie, à la guerre. Ils savaient faire le feu errée-eois, dont ils avaient dérobé le secret aux Grecs ; ils fabriquèrent, peut-être après les Chinois, mais certainement avant les Européens, la poudre à canon, que leurs armées employaient dès le xuf siècle.

Arts : architecture. — Le Koran interdit la représentation de la figure humaine. On sait que cette défense n'arrêta pas toujours les khalifes et n'empêcha pas qu'ils eussent dans leurs palais des portraits ou des statues. Cependant, ni en peinture ni en sculpture les Arabes n'ont rien laissé de remarquable. Mais, sans parler de leurs pierres taillées, de leurs médailles gravées, de leurs ivoires, de leurs émaux, de leur orfèvrerie, ce qui subsiste de leurs monuments suffit à témoigner de leurs aptitudes artistiques. Là comme partout ils furent d'abord des imitateurs; ils s'essayèrent à l'architecture en copiant les modèles qu'ils rencontrèrent les premiers, surtout les byzantins. Timides au début, ils s'enhardissent bientôt, modifient, innovent, inventent; et un art nouveau apparaît, indépendant et original. On ne saurait dire s'il a existé un style arabe antérieur au Prophète, car il ne reste guère de l'époque préislamique que des ruines à peu près informes. De l'hégire jusqu'au x" siècle règne le style byzantin-arabe, qui est celui de la mosquée d'Omar à Jérusalem, de la grande mosquée de Damas, de la grande mosquée de Cordoue. L'influence byzantine est manifeste ; elle apparaît dans les dômes surbaissés, les chapiteaux à feuillages, les ornements dorés, mais déjà les artistes musulmans ont imaginé l'ogive, les arabesques, les pendentifs. Au x" siècle, le style arabe pur est constitué. Sa période de

fécondité ne s'arrête guère (juau début des temps modernes, quand s'épanouit déjà la Renaissance. Il a couvert de ses monuments l'Egypte, l'Espagne, la Sicile, l'Afrique barbaresque. Il est, au contraire, peu représenté dans les pays d'Orient, où la persistance des influences hindoue et persane enfante des œuvres quelquefois admirables, mais presque toujours composites.

Les monuments arabes sont de deux sortes : mosquées et palais. La mosquée est d'habitude un édifice de forme rectangulaire, dont les bâtiments enveloppent une cour intérieure : au milieu, la fontaine avec bassin destinée aux ablutions; tout autour, des galeries à arcades sur lesquelles s'ouvrent les salles. La plus grande, où le culte se célèbre, est une haute nef voûtée, soutenue et partagée par des colonnades. \ ers le centre, à côté de la chaire à prêcher (minbor), s'enfonce, en forme de niche, le mihrab ou sanctuaire, orienté Aers la Mecque et qu'on regarde en priant. Un dôme, accompagné parfois de coupoles plus petites, couronne l'édifice. Aux angles se dressent des tours, les minarets, du haut desquels le muezzin appelle les croyants à la prière. Certaines mosquées sont extrêmement vastes : la mosquée de Hassan, au Caire, a 140 mètres de long sur "o de large; sa grande coupole a oo mètres; le plus haut de ses minarets monte à 86 mètres. Vus du dehors, les palais présentent des façades presque nues, avec de rares ouvertures ou de massives murailles garnies de tours crénelées. Mais, à l'intérieur, c'est une succession de galeries à arcades, de salles somptueusement décorées, de cours à ciel ouvert, où l'eau des fontaines jaillit dans des bassins de marbre.

L'architecture arabe est caractérisée par la variété des formes et l'extrême richesse de l'ornementation. La coupole, surbaissée en Afri(|ue ou Syrie, comme dans les monuments byzantins, s'élance au sommet et se rétrécit à la base en Egypte, prend en Perse la forme bulbeuse. Le minaret est conique en Perse, carré en Espagne et en Africjue, de figure différente à cha(|ue étage dans les mosquées égyptiennes, tantôt à surface nue, tantôt revêtu de faïences peintes ou de sculptures en relief, ici effilé en pointe, là découpé en nierions.

Les colonnes sont de toute sorte : lisses, cannelées, rondes, torses, à fût libre, à demi enf?ag-ées dans la muraille ou agglomérées en piliers : elles s'unissent pour supporter des arcades allongées en ogive par la rupture de l'arc au sommet, ou découpées en fer à cheval par la rupture de l'arc à la base. L'ogive et l'arc outrepassé se retrouvent dans les portes et les fenêtres, dont l'élégante ouverture s'enlève sur un encadrement rectangulaire. A la jonction des murs, sous les voûtes circulaires qui viennent s'y appuyer, les angles disparaissent, masqués par des niches en encorbellement qui s'accumulent en ruches d'abeilles ou pendent en stalactites. Pas une surface intérieure n'apparaît nue. Les plafonds sont à caissons sculptés, peints et dorés; sur les murailles, entre les baies des portes et des fenêtres et les panneaux de bois fouillés comme des dentelles, courent des arabesques dont le dessin reproduit des guirlandes de feuillage, des figures géométriques entrelacées, des inscriptions commémoratives ou des versets du Koran. Elles sont sculptées dans le bois, ciselées dans la pierre ou appliquées en fines moulures de plâtre. Plus bas brillent les revêtements de faïences vernissées, le sol est pavé de marbre ou de mosaïque. Les marbres polychromes, les mosaïques, les tons clairs des faïences, les peintures des arabesques, les ors des plafonds où se joue la lumière, baignent dans une harmonie de couleur et détachent en plein relief la fantaisie des lignes et la riche variété des contours.

Malgré la fragilité des matériaux le plus fréquemment employés : bois, brique, plâtre, il subsiste un assez grand nombre de mosquées de la belle époque. Au Caire, les vieilles mosquées d'Amr et de Touloun sont fort dégradées ; celle d'El- Azhara subi des remaniements qui en ont altéré le caractère primitif; mais on peut encore admirer le pur style arabe dans celle de Kalaoum (xnr siècle), dans celle de Hassan (xiv), dans celle de Kaït-Bey (xv^). Jérusalem a la mosquée d'Omar, aux parois revêtues de marbre et de superbes faïences émaillées; la mosquée El-Aksa, avec ses vitraux et sa chaire en bois sculpté, enrichie d'incrustations d'ivoire et de nacre. L'Afrique possède les mosquées de Kérouan, d'Alger, de Sidi-bou-Médine

près (le Tlemcen, de Fez, de Tanger. En Espagne, la grande mosquée de Gordoue, convertie en cathédrale chrétienne, mutilée par des dégradations barhares, a conservé cependant avec sa forêt de colonnes multicolores, ses arcades superposées et son délicieux mihrab, quelque chose de son ancienne beauté. La gracieuse tour de la Giralda, à Séville, était le minaret d'une mosquée disparue.

Les palais sont plus rares. Il ne reste guère que ceux de la Sicile, la Ziza et la Cuba ', près de Palerme, monuments du x^ siècle, d'un style un peu sévère dans sa sobre élégance, et ceux de l'Espagne, l'Alcazar de Séville et l'Alhambra de Grenade. L'xVlcazar, adopté comme résidence par les rois chrétiens, a pu ainsi éviter la destruction et n'a pas été trop maltraité par les restaurations. Certaines parties, la Cour des Jeunes Filles, la Salle des Ambassadeurs sont des plus belles. Mais c'est à l'Alhambra surtout, derrière les épaisses murailles peintes en rouge qui dominent tout le paysage de Vega, dans la Cour des Lions, dans les Salles des Ambassadeurs, des Deux- Sœurs, des Abencérages, qu'on peut contempler dans ses créations les plus exquises et les plus achevées l'art hispanoarabe parvenu à son plein épanouissement.

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