Voir, ci-dessus, au chapitre iv
et de l'autre substance demeurant entiers et se rencontrant dans une même personne, Ihumilité a été acceptée par la majesté, l'infirmité par la force, la mortalité par l'éternité; pour payer la dette de notre humanité, la nature inviolable s'est unie à une nature capable de souffrir, afin que... le seul médiateur enire Dieu et les hommes, l'homme -Dieu Jésus-Christ pût mourir d'un côté et, de l'autre, ne put pas mourir. » Au concile d'Ephèse (441)), réuni par l'empereur Théodose II, les Eutychéens eurent le dessus; Flavien, patriarche orthodoxe de Constantinople, succomba aux mauvais traitements; le pape ne céda point. Il rejeta les décisions du concile d'Ephèse, tint un synode à Rome, et réclama de l'empereur un autre concile œcuménique.
Léon triomphe, après l'avènement de Marcien. Celui-ci réunit à Chalcédoine le nouveau concile et le fait présider par les légats du pa}>e. Léon, invité par l'empereur, s'excuse de ne pas venir en personne. H juge ne pouvoir quitter Rome; il suffira que deux évoques et deux prêtres le représentent au concile : « Je serai présent parmi vous dans la personne de mes vicaires. Votre Fraternité pensera que je suis là et que je préside. Au reste, je n'ai pas failli à la prédication de la foi catholique. Vous ne pouvez ignorer ce que je crois, moi (jui suis fidèle à la tradition antique, ni douter de ce que je désire. Donc, mes très chers frères, rejelez loin de vous cette audace de disputer contre la foi. Ne permettez pas qu'on défende des opinions qu'il n'est pas permis d'avoir, puisque, m'appuyant sur lautorilé de l'Evangile, sur les déclarations des prophètes et sur la doctrine apostolique, j'ai déclaré en toute plénitude et en toute clarté la vraie doctrine. » Ceci est bien le langage d'un chef, d'un maître. Appuyé par l'autorité impériale, Léon dicte les sentences du concile. Les légats donnent lecture de sa lettre dogmatique, traduite en grec : c'est la foi des pères ; c'est la foi des apôtres ; Pierre a {)arlé par la bouche de Léon. Dès la cinquième séance, ils l'emportent, grâce aux commissaires impériaux. Ils font cette seule concession de déclarer que les deux natures sont unies sans confusion, sans changement, sans division, sans séparalion. Sur la plus grave question posée depuis l'adoption du sym-
bole de Nicée, le pape a tranché, sans accepter de discussion. Nous sommes bien près de l'infaillibilité en matière de dog-me.
La lutte pour la primauté. — Dans sa huitième séance, le concile, en l'absence des léirats de Rome, a confirmé une décision du concile de Constantinople en faveur de la capitale de l'Empire d'Orient (381) : il a déclaré que « le très saint-siège de la nouvelle Rome doit jouir des mêmes privilèges que celui de l'ancienne Rome », c'est-à-dire que le patriarche dô Constantinople doit être l'égal du pape. Léon proteste, déclare nul ce canon des actes du concile et le casse, au nom de l'apôtre Pierre : «c Les choses divines, écrit-il, ne se règlent pas d'après le même principe que les séculières. Il n'y aura point de construction stable hors de la pierre que le Seigneur lui-même a placée au fondement. » Ce n'est pas l'importance ou la richesse d'une ville qui rend son église digne d'un rang supérieur, c'est l'origine apostolique : « Que l'évêque de Constantinople se contente d'habiter une ville royale, mais qu'il ne s'imagine pas qu'il en fera jamais une ville apostolique. » Le contraste est bien marqué, d'un trait net, entre deux théories qui resteront inconciliables. L'empereur, cette fois, obligea le patriarche de Constantinople à céder.
En cette occasion, Léon le Grand intervenait autant en faveur des deux patriarcats d'Antioche et d'Alexandrie, qu'on voulait placer au-dessous de Constantinople, que pour défendre la prérogative du siège de Rome. Malgré le succès qu'il obtint et l'importance de son rôle personnel, il ne faut pas oublier que du côté de l'Orient est encore le centre de gravité du christianisme. Les grandes églises d'Alexandrie et d'Antioche, celles de Jérusalem et de Constantinople peuvent bien reconnaître une préséance honorifique à Rome, la capitale ancienne de l'Empire et la résidence de Pierre; mais il n'est pas question qu'elles se subordonnent, et le pape a toujours soin de les traiter avec déférence.
La tradition faisait de saint Pierre le premier évêque d'Antioche et voulait qu'il eût envoyé son disciple saint Marc fonder 1 église d'Alexandrie. Ces deux patriarcats se disaient donc, comme Rome, d'origine apostolique; leur titre était le même.
Aussi le pape a-t-il soin de les intéresser à sa querelle contre le patriarche de Conslantinople, tout en rappelant doucement la primauté romaine. Voici en quels termes Léon I" écrit à ces évêques : « Il faut que nous soyons d'accord dans nos sentiments et dans nos actes. Puisque le bienheureux Pierre a reçu de Dieu le principal et que l'église de Rome garde fidèlement ce qu'il a établi, comment serait-il permis de croire que son saint disciple Marc, premier évêque d'Alexandrie, y ait formé une autre tradition et décrété d'autres règles? Assurément un même esprit, coulant de la même source, anime le maître et le disciple, et celui-ci ne peut transmettre que ce qu'il a reçu de celui-là. — « Il faut, écrit-il à l'évèque d'Antioche, que ta Dilection considère attentivement la grandeur de l'église au gouvernail de la([uelle tu es assis par la volonté de Dieu. Souvienstoi de la doctrine que Pierre a fondée par la prédication dans le monde entier, mais en particulier à Antioclie et à Rome où il a été investi d'un office spécial. » Il ajoute qu'à Rome Pierre "a terminé sa carrière et trouvé le martyre : il domine « dans ce lieu de sa glorification ». Ainsi Léon rappelle leur haute origine à ses très chers frères d'Alexandrie et d'Antioche, tout en marquant sa prééminence.
La conduite que tiendra Grégoire le Grand, cent cinquante ans plus tard, est inspirée de cet exemple. Il refuse le titre d'évêque universel au patriarche de Conslantinojde, mais ne l'accepte pas non plus pour lui-même. Sa lettre à l'évèque d'Anlioche sur la hiérarchie des patriarcats apostoliques est un chefd'œuvre de finesse et de diplomatie : « Votre Sainteté m'a dit ];eaucoup de choses, qui m'ont été douces, sur la chaire de Pierre, prince des apôtres; elle a même ajouté qu'il y préside toujours en la personne de ses successeurs. J'ai volontiers écouté tout cela, car celui qui me })arle ainsi du siège de Pierre occupe, lui aussi, le siège de Pierre, et moi cpii naime point les honneurs qui ne s'adressent qu'à moi, je me suis réjoui, car vous vous donnez à vous-même, très cher frère, ce que vous m'attribuez. Bien qu'il y ait eu plusieurs apôtres, le seul siège du prince des apôtres a obtenu la primauté, ce siège d'un seul qui est établi en trois lieux, car Pierre a exalté {subUmaml)
le sièg-c de Rome, où il a daigné se reposer et finir sa vie terrestre ; il a honoré (decoravit) le siège d'Alexandrie, où il a envoyé son disciple saint Marc l'évangéliste ; il a établi (//>'mavit) le siège d'Antioche, où il est demeuré sept ans. C'est donc sur un seul sièg-e et sur le sièg^e d'un seul que sont assis trois évêques de par la volonté divine. Aussi je prends pour moi tout le bien qui est dit de vous, et, si vous entendez dire (|uelque bien de moi, attribuez-le à vos mérites, car nous sommes une seule et mémo personne en l'apôtre Pierre. »
Il eût été difficile de dé})loyer plus d'habileté pour s'assurer le concours des g-randes églises d'Orient contre les prétentions de Constantinople; et cela tout en sauvegardant par des nuances d'expression la dig-nité supérieure de l'évêché de Rome. Le pape avait intérêt à soutenir la thèse que les églises doivent leur prédominance à l'origine apostolique; il était le seul qui fût véritablement menacé par le succès de la théorie opposée, laquelle mesurait l'importance de l'évêque à celle de la ville. Antioche et Alexandrie, capitales des vastes et populeuses régions de Svrie et d'Egvpte, ne le cédaient guère à Rome ou à Conslaniinople pour la grandeur matérielle, et moins encore pour le nombre des évêchés et des fidèles soumis à leur pouvoir. Que celui-ci fût fondé sur l'origine apostolique ou sur l'importance politique de ces villes, elles n'avaient guère à perdre ou à gagner. Au contraire, l'évêque de Rome avait tout intérêt à invoquer contre Constantinople la prérogative apostolique : Rome était en décadence, Constantinople en progrès. Constantinople, il est vrai, n'avait été sanctifiée par aucun martyr, mais, chrétienne dès sa naissance, elle n'était pas souillée par les souvenirs du paganisme. La nouvelle capitale dépassa bientôt l'ancienne, en population, en richesse. Dévastée par Alaric et par Genséric, désertée par les empereurs, qui se réfugient à Ravenne, Rome cesse d'être capitale. Héritière des grandes cités grec(|ues, Constantinople devient le foyer d'une civilisation nouvelle. C'est un atelier théologique d'une activité qui fait ressortir l'inertie intellectuelle de Rome. L'empereur y réside au milieu de sa cour où il est littéralement adoré, à la tête d'une administration «pii maintient la prédominance de l'État
sur l'Église. Il est naturel qu'il veuille placer à la tête de la hiérarchie ecclésiastique le patriarche qu'il a sous la main, près de sa personne sacrée.
C'est pourquoi, malgré l'ascendant de Léon le Grand, la primauté qu'il revendiquait avec tant d'assurance n'a pas élé reconnue constamment au siège de Rome. En Orient, elle n'est qu'honorifique et exercée seulement par intermittence, au gré des empereurs. En Occident, la situation est autre. Les Barbares ariens dominent dans toutes les provinces; la population romaine d'Italie, d'Espagne, de Gaule, n'en sent que plus vivement le besoin de se resserrer autour du chef du catholicisme. En 302, un synode tenu à Rome déclare que l'évêque de Rome, qui est le supérieur, ne peut être jugé par les autres évoques qui sont ses inférieurs. En 526, l'ahLé romain Denys le Petit publie une collection des canons, c'est-à-dire des lois ecclésiastiques votées par les conciles. Il y ajoute les décrètales, décisions personnelles des papes, qui acquièrent force de loi, comme jadis les décrets impériaux.
Ainsi, pendant que l'évêque de Rome étal)lissait son autorité sur le souvenir sacré de l'apôtre Pierre, le souvenir profane de la grandeur impériale lui apportait son concours. Le successeur de Pierre apparaissait en même temps comme le successeur d'Auguste.
Empereurs et papes. — Pendant (juil luttait avec les églises rivales pour se placer à la tête de la hiérarchie ecclésiastique, le pape demeurait humble envers l'empereur. Lorsque les empereurs avaient substitué la religion nouvelle à l'ancienne, ils avaient conservé l'autorité qu'ils avaient toujours exercée dans le domaine religieux, au temps du paganisme. Ils avaient abdiqué leur titre de souverain pontife, mais ils n'en restèrent pas moins les supérieurs des évè(|ues comme des autres fonctionnaires. Les chrétiens n'y tirent pas opposition. Ils savaient que toute puissance vient de Dieu : Jésus n'avait-il pas ordonné de rendre à César ce qui est à César? De plus l'Eglise eut sans cesse besoin de la puissance impériale. Elle s'en servit d'abord pour assurer sa victoire, comprimer la résistance des religions païennes et convertir en
masse les sujets de l'Empire. Elle fit démolir les temples, interdire les sacrifices, même les rites du culte domestique, et, pour toutes ces mesures, elle eut recours au bras séculier.
Après que le paganisme a succombé, surgissent les hérésies. On n'eu peut venir à bout par les armes spirituelles; il faut aux condamnations de l'Eg-lise la sanction des pénalités de la loi civile. Seul l'empereur peut faire prévaloir l'orthodoxie. Quand l'ég-lise d'Afrique est troublée par l'hérésie des Donatistes, Constantin cite les parties à son tribunal, et décide. Oiiand survient l'hérésie d'Arius, il réunit le premier concile œcuménique, il le préside, il conduit les débats; les évêques lui indiquent une décision; il la transforme en loi; c'est lui qui imposera le symbole de Nicée. A côté des évêques, les- «juels gèrent les alTaires intérieures de la société chrétienne, il est Yévéque du dehors *. Les successeurs de Constantin n'agissent pas autrement. Constance déclare hardiment, au concile de Milan : « Ce que je veux est canon », appliquant aux matières de foi le principe posé par les légistes romains. Les empereurs convoquent les conciles : ils les président ou les font présider par leurs délégués; ils formulent le programme des délibérations; ils les dirigent et y interviennent; les décisions des assemblées ecclésiastiques ne deviennent obligatoires qu'après approbation impériale.
Une partie des codes rédigés à cette époque est consacrée à la discipline ecclésiastique. Les hérétiques, ceux qui désobéissent à laulorilé impériale en matière de foi, sont traqués avec la même énergie que des rebelles d'un autre ordre. Les conciles et les papes sont les premiers à demander que les prêtres déposés. les évêques schisma tiques soient traités comme des insurgés par le jiouvoir civil. L'empereur voit dans les évêques des officiers comme les autres. S'il ne les nomme pas, il confirme leur élection, qu'il s'agisse de ceux de Ravenne, de Rome ou de tout autre lieu. 11 a le pouvoir de les destituer et il en use fréquemment. Il détermine et modifie les circonscriptions ecclésiastiques. Le droit de jurididioii de l'emjiereur est aussi grand