‹ Histoire générale du 4e siècle à nos jours (volume 3)Chapitre 63 sur 192 · Aujourd'hui Cilla de Friuli (Frioul · texte numérisé non relu

Aujourd'hui Cilla de Friuli (Frioul

et (lu territoire, se partagèrent le pouvoir. 11 v en avait, affirme-t-on, trente-six, probablement un par cité ou évêché. Il est du moins certain, qu'après la fin du \f siècle, la correspondance est complète entre les duchés et ces anciennes circonscriptions (sauf pour les irrands duchés de la frontière). Les envahisseurs n'étaient pas encore tout à fait fixés sur le sol ; ils continuaient la conquête, se formant en bandes sous leurs ducs, se répandant à travers l'Italie, pillant et massacrant. Ils étaient toujours aussi sauvages, et beaucoup étaient demeurés païens. x\lboin s'était converti à l'arianisme; ceux des Lombards qui avaient suivi son exemple n'étaient guère moins hostiles que les païens à l'Eglise. Un grand nombre de nobles romains furent ég-orgés par cupidité, les autres astreints à payer un tribut du tiers de leur revenu. Les calamités paraissent avoir été effrovables pour la population romaine. Partout on fuyait devant les Lombards : les gens de Padoue, de toute la Yénétie se réfugiaient dans les lagunes; ceux de l'Italie centrale s'entassaient à Rome; ceux de la Campanie dans les îles Pontiennes; ceux de la Lucanie, du Bruttium passaient en Sicile. Une foule de villes étaient désertes et le demeurèrent de longues années ; beaucoup ne se relevèrent jamais. Les campagnes n'étaient guère plus épargnées; les habitants qui échappaient au massacre étaient réduits en esclavage, vendus sur les marchés de la Gaule. Dans les villes fortes qui résistaient, les survivants étaient décimés par la faim. L'anarchie des vainqueurs aggravait ces maux, nul pouvoir ne se constituait, consommant la conquête et établissant quelque ordre.

Cette situation se prolongea dix années. Elle finit par devenir dangereuse pour les Lombards eux-mêmes. Ils s'étaient brouillés avec leurs auxiliaires saxons, qu'ils voulaient soumettre à leurs droit, et ceux-ci avaien-t repassé les Alpes pour rentrer chez eux. Les bandes lombardes dépensaient leurs forces dans des entreprises sans suite, comme étaient leurs incursions en Gaule, et, derrière les places italiennes qu'elles avaient négligé de réduire méthodiquement, les Grecs organisaient la résistance, prêts à reprendre l'ofTensive. Dans le nord, ils occupaient encore presque toutes les villes de la Vénétie, toute

la côte ligurienne, Suse, une île du lac de Côme, tout le pays au sud du Pô, entre le Panaro, l'Apennin et la mer. Enfin, dans la presqu'île proprement dite, ni le premier choc de l'invasion, ni la grande expansion des Lombards en 575 n'avaient suffi à leur soumettre l'ilalie centrale et méridionale; presque toutes les villes de la côte, facilement ravitaillées par les llotles byzantines, avaient échappé. Que leur force fût brisée par deux ou trois grandes défaites, et les Lombards pouvaient avoir le sort des Ostrogoths.

L'Italie ravagée par les Grecs, les Lombards, les Francs. — Les Grecs, fidèles à la vieille lactique impériale, appelèrent les Francs contre les Lombards. L'empereur Maurice avait promis à Childebert, roi d'Austrasie, 50 000 sous d'or. Devant le danger, les Lombards restaurèrent la royauté. Autharis, fils de Cleph, y fut élevé. C'était un vaillant soldat; il concentra toutes les forces de son peuple et lutta sans essuyer de revers décisif. Cinq fois (en 584, 585, 588, 589 et 590) les Austrasiens descendirent en Italie; un certain nombre de ducs lombards se soumirent à l'empereur *. Mais les Grecs et les Francs s'entendaient mal; les Francs étaient presque aussi dangereux que les Lombards ; ils pillaient sans distinction alliés el ennemis; ils n'obéissaient pas et d'autre part s'irritaient de la méfiance qu'on leur témoignait. Après leur dépari, Autharis reprit l'ofTensive. Il organisait et consolidait son royaume, gagnant ses sujets par la tolérance religieuse que lui inspirait sa femme Théodelinde, qui était catholique. Reprenant la politique qui avait quelque temps réussi aux Ostrogoths, il se faisait romain et prenait le nom de Flavius. 11 perdit, au sud du Pô, Modène, Heggio, Plaisance, Padoue ; au nord, il échoua dans son expédition contre l'istrie, mais il conserva presque toutes les conquêtes faites jusque-là, et pénétra dans l'Italie méridionale jusqu'à Reggio. Quand il mourut, en 590, l'établissement des Lombards était assuré.

L'Italie partagée entre les Grecs et les Lombards. — Cependant les Lombards ne purent achever la conquête

1. Sur les guerres de celle époque entre Francs el Lombards, voir ci-dessus, chapilre m.

de la péninsule. Les côtes et les environs des grandes villes leur résistèrent victorieusement. Il s'opéra entre les territoires soumis aux envahisseurs et les territoires restés romains une sorte de division qui subsista, sauf modifications, pendant près de cent cinquante ans. Les effets s'en prolongèrent bien plus longtemps, car l'Italie ne retrouva son unité qu'après treize siècles. Il y a lieu d'indiquer avec quelque détail la géographie politique de l'Italie à ce moment, puisque c'est celui où les vieilles divisions, créées par l'administration romaine, furent remplacées par d'autres, dont les noms se retrouveront continuellement pendant le moyen âge.

Nous avons vu qu'après la réoccupation de l'Italie au temps de Justinien, cette préfecture du prétoire avait été réduite à la presqu'île. Le gouverneur porte le titre iX exarque; les circonscriptions prennent le nom de duchés, comme celles du royaume lombard. Au nord-est, Ylstrie maritime a échappé aux Lombards ; elle forme un gouvernement auquel appartiennent Tergeste (Trieste) et Grado, la nouvelle Aquilée. De même les côtes de la Vénétie sont restées grecques; les villes fondées dans la lagune par les fugitifs des cités de l'intérieur acquièrent peu à peu de l'importance, jusqu'au jour où les principales se grouperont pour former Venise. Le chef-lieu était alors Héraclée, à l'embouchure de la Piave. Ces îles vénitiennes formèrent un duché de Vénélie d'abord sujet, plus tard seulement vassal de l'Empire. Les fortes places de Manloue et de Padoue ne furent annexées par les Lombards qu'en 603; Opilergium (Oderzo) et Altinum qu'en 640. Sauf les parties <]ue nous venons d'énumérer, les Lombards possédaient toute la province de Vénétie et Istrio. La région orientale formait le puissant duché lombard de Frloul, suzerain des Slaves du pays alpestre, défenseur de la frontière que menaçaient les Avars. Dans les autres cités résidaient des ducs lombards, à Trévise, Vérone, Trente, Bergame, etc. L'ancienne province de Ligurie était entièrement lombarde, à l'exception de la bande maritime comprise entre l'Apennin et le littoral, à laquelle les Grecs conservèrent le nom de Ligurie. La grande ville était Gènes. Cette zone leur fut enlevée on 640 par le

Histoire cÉNÉnALE. I. 15

22»; FOUMxVÏION DU POUVOIR PONTIFICAL

roi Rotliaris qui en lit un duchi' lombard. Parmi les autres duchés lombards voisins, il faut mentionner celui de Turin.

Au sud du Pô, les Grecs s'étaient mieux défendus. Dans l'Emilie, ils ont délinitivement perdu, vers 603, Crémone. Parme et Plaisance; mais toute la contrée à l'est du F^anaro leur est restée, autour de Bologne; avec l'ancienne Flaminie, région de Ravenne et des bouches du Pô, c'est le district qui est immédiatement gouverné par l'exarque, et auquel on applique particulièrement le nom A' Exardial. Contigu, au sud, était le duché de Pentapole, formé de débris de provinces. Picenum annonaire, Flaminie et Picenum suburbicaire. 11 allait de l'Apennin à la mer Adriatique et s'étendait au nord jusqu'à la Marecchia. au sud jusiju'au Musone. On v distinguait deux grroupes de cin(j cités, toutes sièges d'un évèché : la Penlapole maritime avec Rimini, Pesaro, Fano, Sinigaglia, Ancône ; la Penlapole annonaire, avec Urbin, Fossombrone (Forum Sempronii), Jesi (.Esium), Cagli et Gubbio (Eugubium). L'ancienne province de Tuscie ou Toscane était à peu près entièrement aux mains des Lombards. De même la Valérie, l'ancienne Sal)ine. Il s'était établi, au cœur de l'Apennin, un duché loml^ard de Spolèle, dont l'importance devint considérable. Agrandi aux dépens des provinces de ïuscie. Valérie et Picenum, il fui un vt'ritaljle [)etit Etat, }»arfols presque autonome. 11 ne communicjuait guère avec la Lombardie proprement dite, en étant coupé par la route militaire de Ravenne à Rome. En effet, les Grecs avaient réussi, à la fin du vi*" siècle, à reprendre Pérouse et les jdaces ou châteaux qui jalonnaient leur route de Rome à Ravenne. Us rétablirent ainsi les communications régulières entre les deux capitales de l'Italie.

Autour de Rome s'était formé un duché de Rome, accru des débris des provinces de Tuscie et Ombrie, de Valérie, de Campanic ; il allait de Givila-Yecchia {Cenlumcelloe) et Narni jusqu'au Liris. De la Campanie, les Grecs n'avaient gardé que la côte, (Mitre Cumes et Salerne: encore cette place fut-elle perdue au milieu du vu" siècle. Ils avaient créé un duché de Naples, qui partageait la riche Un-ve de Labour {Laborinus juif/us) avec

le duché de Bénévent, niciître do (kipovie. Les ducs lombards de Bénévent occupaient le Samnium, la moitié de la Campanie, presque toute la Lucanie. Ils travaillaient à conquérir le sud de la péninsule, oii les Grecs se maintinrent jusqu'à la fin du \\f siècle dans la province d'Apulie et Calabre, et ne perdirent jamais le Bruttium. En 663, l'empereur Constant II ayant essayé <le reconquérir l'Italie, après la défaite de ses troupes, le due de Bénévent conquit l'Apulie et la Calabre avec les villes de Bari, Brindisi, Tarente, Otrante. Le nom de Calabre fut alors appliqué au Bruttium, dont les Lombards ne purent s'emparei'. Le duché grec de Calabre ne dépassait pas, à la fin du vu* siècle, la vallée du Crati.

Dès l'an 600, les provinces italiennes qui continuaient d'obéir à l'Empire, Istrie, exarchat et Pentapole, Apulie, Bruttium, Naples, Rome, Ligurie, étaient séparées les unes des autres. Elles ne communiquaient <|ue par mer, et la route militaire de Ravenne à Rome était constamment menacée. Il est étonnant, dans ces conditions, que l'Empire, à (jui l'invasion lombarde avait aisément enlevé la moitié de l'Italie, ait si longtemps maintenu sa domination sur ces contrées isolées les unes des autres.. Ce n'est pas une des moindres preuves de la puissance de l'administration byzantine, dont la centralisation put conserver à ces territoires, éloignés les uns des autres et sans autre lien, une véritable unité.

Transformation des institutions romaines dans l'Italie byzantine. — H est dune fort intéressant de connaître le système administratif qui a donné de telles preuves, d'autant plus que cette étude nous permettra de constater une des origines du régime féodal, auquel l'Italie byzantine arriva par la transformation des institutions politiques et sociales romaines.

Juslinien avait conservé ou rétabli l'ancien système administratif, fondé sur la séparation des pouvoirs. Il avait préposé à l'Italie \m préfet du prétoire commandant à deux vicaires, à des gouverneurs de provinces ayant l'administration et la juridiction civile. Au-dessous, les villes avec leurs magistratures municipales : les fonctions militaires étaient gérées par

<les ducs ou maîtres de la milice dans les provinces, et par les tribuns dans les villes. Ce régime ne dura pas. Sous la pression des circonstances, l'administration civile fut subordonnée à l'administration militaire. L'exarque à Ravenne, les ducs dans les provinces, les tribuns dans les villes, prirent le pas sur toute la biérarchie civile. Ils sont à la fois chefs militaires et administratifs, les fonctionnaires civils s'effaçant peu à peu et ne gardant que des attributions judiciaires.

Depuis longtemps, le régime municipal était en pleine décadence. Au vil" siècle, on peut dire qu'il a disparu de la curie, ou conseil municipal; il n'est plus question des anciens magistrats : le curateur et le défenseur sont effacés par l'évêque et par le tribun, lieutenant de l'exarque, nommé par lui et qui représente à la fois l'autorité militaire et le pouvoir central au nom duquel il administre et juge. L'évêque se charge à leur place de protéger les faibles contre les vexations, de soutenir les pauvres, de veiller à l'approvisionnement de la ville et à l'entretien des édifices publics. A Rome, il n'est plus question du sénat après 603; le dernier sénatus-consulte est de 532. Le mot de sénat reparaîtra au vm" siècle, mais pour désigner autre chose, l'aristocratie romaine. Il y a encore un préfet de la Ville, sorte de préfet de police; c'est un petit personnage à côté du pape. Le j^réfet de l'annone continue à recevoir du blé de Sicile; mais c'est l'Eglise qui. plus (]ue lui, nourrit les Romains. En fait le duc et l'évêque, à Rome comme ailleurs, se partagent le pouvoir. Le duc nomme les fonctionnaires civils et militaires de la province; il convoque les assemblées du peuple, par exemple pour élire l'évêque; il a la juridiction civile et criminelle, assied l'impôt, contrôle le .pouvoir ecclésiastique. Rattachés à la hiérarchie byzantine, parfois patrices, au moins consuls, nommés par l'exarque, confirmés par l'empereur, souvent d'origine grecque, les ducs arrivaient à leurs fonctions par un avancement régulier. A ])arlir du milieu «lu vil" siècle, les plus importants, ceux de Rome, Xaples, Venise, sont nommés directement par l'empereur. (]e sont donc, avec les bureaux oii de nombreux employés les servent, les agents immédiats du pouvoir cenlral. T>e préfet d'Tlalie. qui

réside à Ravenne, réduit ù l'administration financière, est un personnage important, mais subordonné à l'exarque. Il n'en est plus fait mention après la seconde moitié du vu'' siècle. L'exarque, irouverneur suprême de l'Italie, est un haut dig-nilaire, toujours décoré du titre de patrice, par lequel on le désig-ne souvent. Envoyé de Constantinople, fréquemment renouvelé, il habite à Ravenne le })alais de Théodoric. Il a la délégfation de toute l'autorité impériale. On lui rend de grands honneurs, particulièrement à Rome, quand il v vient. Il a sous ses ordres armée, diplomatie, administration, finances, travaux publics, affaires ecclésiastiques ; il nomme et paie les fonctionnaires. 11 surveille les élections épiscopales, même celle du pape. L'empereur garde le droit d'appel; une alTaire peut toujours être portée à son tribunal ; il envoie des missi, inspecteurs, soit pour traiter une question importante, soit pour faire une enquête, notamment sur l'administration financière. Enfin il y eut aussi de grrandes enquêtes générales, comme celle de Léonlius, poursuivie deux ans en Sicile et en Italie, au temps de Grég-oire le Grand.

La féodalité dans l'Italie byzantine. — Tout vigilant et efficace que soit le contrôle exercé par le gouvernement impérial sur ses agents, un danger mine la puissance publique en Italie comme en Gaule : la confusion de l'autorité et de la propriété. Le régime de la propriété foncière était le même en Italie qu'en Gaule. La majeure partie du sol était aux mains de grands propriétaires; au jtremier rang, le fisc et l'Eglise. A côté des grands domaines, cultivés par des esclaves et des serfs ou colons, il y a encore des petites propriétés cultivées par des paysans libres, mais le nombre en décroît. Malgré les eflorts des empereurs, qui ont soin de choisir le moins possible les fonctionnaires importants parmi les indigènes de la province, les grands propriétaires et les hauts personnages ecclésiastifjues usurpent les terres des plus faibles, les confisquent sous un prétexte insignifiant, se les font léguer par testament, transforment en tribut régulier des cadeaux faits une fois. Spécialement pour échapper au fisc, beaucoup de paysans aliènent leur liberté au profit des grands propriétaires laïques et

ecclésiastiques. Dès la fin da vi° siècle, le propriétaire est maître chez lui; il a la juridiction sur ses paysans; l'autorité publique n'intervient chez lui qu'à sa réquisition. Il se trouve «jue, malgré les précautions prises, les fonctionnaires impériaux, surtout les plus haut placés dans la hiérarchie, exarque, préfet, maîtres de la miliee. possèdent ou acquièrent de vastes domaines. L'empereur voit le péril et cherche à y parer; il interdit le patronage, accorde au paysan un droit sur la terre qu'il cultive, lui permet de la quitter. Vaines précautions : les fonctionnaires continuent à accaparer la propriété. D'autre part, les grands propriétaires fonciers, qui sont les chefs naturels de la milice, arrivent aux fonctions. Beaucoup de ducs sont des [)ropriétaires de la province; dans leurs domaines ils sont donc souverains, par la confusion de la propriété et de l'autorité déléguée par l'empereur. Les nécessités de la défense contre les Lombards, la vanité des fonctionnaires qui tous aspirent au titre de duc, à l'imitation des gouverneurs lombards, concourent à multiplier les duchés. Le titre est, au vm" siècle, appliqué à des gouverneurs de ville ou à de simples officiers militaires. Le résultat de cet émiettement est que l'office se confond avec la propriété de celui qui en est investi: ajoutez que, dans bien des cas, le titre devient héréditaire. Ainsi se constitue une aristocratie foncière et militaire, constituée de fonctionnaires impériaux (pii ont acquis des terres, et de grands propriétaires qui ont acquis des titres. Que les <irconstances historiques achèvent de relâcher le lien qui lunil à lEmpire, la féodalité paraîtra.

Les classes de la société sont les mêmes qu'au moment de linvasion des Barbares. En bas, la plèbe, les pauvres, les artisans, ceux qui n'ont pas la terre, c'est la classe urbaine, qui se maintient mieux en Italie que dans le reste de l'Europe occidentale. Au-dessus, les propriétaires fonciers (possessores), classe moyenne qui gère les charges municipales. En haut l'ordre sénatorial, la noblesse d'Empire. Les plus riches des propriétaires fonciers se confondent avec l'ordre sénatorial pour former une classe nouvelle, la noblesse. La classe des propriétaires se transforme et devient une classe militaire,

larmée (exercitns). (\\n fîiiure réti-ulièrement à roté <\u clerfîé ol tle la noblesse.

Puissance de TÉglise dans l'Italie byzantine. — Lintluencc des grands seigneurs n'est balancée (|uc par celle du clergé. Le pays est sans cesse ravagé, car pendant les cent cinquante ans que coexistèrent les duchés grrecs et lombards, les provinciaux furent toujours exposés aux pillages et aux massacres. Le perpétuel besoin de protection qui profita à la noblesse laïque servit aussi au progrès de l'Eglise : quand la vie terrestre est si précaire et si triste, l'influence de la religion grandit; les hommes ont besoin de consolation, d'espérance en un monde meilleur. Dès le vi*^ siècle, le clergé étail devenu la première classe sociale par son importance dans l'Etat et par ses privilèges. L'évèque a une grande action dans l'administration. Il nomme les magistrats municipaux avec les notables de la ville; il a fini par s'occuper de tout le service des travaux publics; il contrôle les linances; enfin il est, de par la loi. b' jjrotecteur des faibles, des pauvres, des esclaves: il surveille les gouverneurs, recueille les plaintes à leur sortie de charge: il n seul juridiction dnns foute alÎMire civile où un clerc est partie

Le chef de 1 Eglise, le pape, centralise tous ces moyens d'action et, autant que l'exarque, il gouverne l'Italie byzantine. Nous verrons à coml)ien d'objets s'appliquait l'activité de (irégoire b» Grand: ce n'est pas vni cas isob' : par ce que nous avons conservé de la correspondance des papes, nous pouvons juger qu'ils ont fous agi de même. A titre de propriétaires, ils concourent à la défense des provinces. On leur remet l'argenl destiné à solder la milice. Par leur importance même ils sont les vrais maîtres de Rome. Les fonctionnaires civils subissent leur ascendant; les populations ont gardé le respect du nom romain, et le successeur de saint Pierre, chef religieux de l'Occident, leur paraît dans la capitale tenir la place de Tempereui". Dans les divers conflits du vu" siècle, ce sentiment se manifeste, et l'on peut prévoir (ju'un jour viendra où, l'Empire continuant de s'alTaiblir. le pape sera facilement accepli'^ comme souverain temporel de la jdupart des provinces conservées j)ar l'Empire

en Italie; mais alors il aura encore à compter avec les Lombarde.

Les Lombards et l'Église : Théodelinde. — Les Lombards étaient ariens, mais n'étaient pas persécuteurs; le clergé arien n'avait chez eux nulle influence. Cette tolérance contribua beaucoup à alTermir leur domination. Le mérite en revient pour une grande part à une femme qui tint dans l'histoire des Lombards un rôle éminent, Théodelinde, femme d'Autharis. Fille du duc de Bavière Garibald, elle était catholique fervente. Par son intelligence, elle conquit sur son peuple d'adoption une grande autorité, et c'est dans sa famille qu'on prit des rois jusqu'à la fin du \if siècle. Après la mort d'Autharis, Théodelinde donna sa main et la couronne au duc de Turin, Agilulf. Ce prince, qui régna de 590 à 616, comprima sévèrement les ducs infidèles ou traîtres. Le royaume des Lombards prit alors son organisation délinitive. Agilulf ménagea l'Eglise, lui rendant ses honneurs et une grande partie de ses biens. Théodelinde fit même baptiser catholique son fils Adaloald. Elle fit bâtir à Monza une basilique où fut conservée la célèbre couronne de fer des rois lombards; à l'intérieur du diadème d'or est un cercle de fer formé d'un des clous de la Sainte-Croix. Le moine missionnaire Colomban vint achever sa vie à Bobbio. Son couvent, richement doté par Agilulf et Adaloald, devint un centre de propagande catholique. Théodelinde était en correspondance avec Grégoire le Grand. Sur un point pourtant elle se montra intraitable. Depuis les troubles théologi(iues où s'était compromis le pape Vigile, le métropolitain d'Aquilée avait rompu la communion avec Uome. La plupart des évoques de la Haute-Italie reconnaissaient son autorité et résistaient à l'archevêque de Milan, soumis à Rome. Malgré la diplomatie du pape, Théodelinde refusa d'abandonner la cause de l'église d'Aquilée. Dans le reste du pays lombard, sur les évêques de Spolète, Ghiusi (Glusium), Luna, l'autorité du pape s'exerçait; mais, au nord, tendait à se constituer une église autonome qui pouvait devenir une église nationale lombards.

Après la mort d'Agilulf, Théodelinde fut régente au nom de

son fils Adaloald (616-626). Plus tard celui-ci se laissa gagner par les Byzantins. Il suivit à ce point les avis de ses conseillers grecs, qu'il ne fut bientôt qu'un instrument entre leurs mains. L'aristocratie lombarde, contre laquelle il sévissait, se rebella; on l'accusait de s'être laissé ensorceler par un Grec. Il fut renversé; on mit à sa place Arioald, gendre de Théodelinde, dont la femme Gundeberge était aussi une zélée catholique.

Rotharis. — Arioald régna dix ans (626-636). On lui donna pour successeur le second mari de Gundeberge, Rotharis, duc de Brescia (636-632). Bien qu'il n'ait pas voulu personnellement abandonner l'arianisme, Rotharis se montra bien disposé pour l'Eglise catholique. Ce fut un souverain énergique; il releva le pouvoir royal et se fit obéir de tous ses sujets, même du puissant duc de Bénévent, Arégise, qui s'était converti au catholicisme et s'abstenait de prendre part aux hostilités entre les Lombards du nord et les Grecs. Rotharis reprit l'œuvre de conquête interrompue depuis Agilulf. Les milices ravennates et romaines furent vaincues sur le Panaro (638); le roi arracha aux Grecs toute la côte ligurienne entre la frontière franque et Luna (640). En Yénétie il prit Oderzo (Opilergium) et Altinum ; ces conquêtes furent marquées par le pillage, l'incendie, le meurtre, la réduction en esclavage des vaincus, tout comme aux premiers jours de l'invasion : la férocité lombarde ne s'adoucit que lentement. Rotharis est surtout connu comme le premier législateur des Lombards. Son édit de 643 fut leur première loi écrite. Il en sera question tout à l'heure.

Les successeurs de Rotharis. — Après Rotharis et son fils Rodoald, qui fut tué en 653, Aribert, neveu de Théodelinde, reçut la couronne. Il était catholique ; l'arianisme, n'ayant plus l'appui du roi, disparut. Les Lombards firent même preuve d'un grand zèle catholique. Bientôt, il est vrai, des guerres pour la succession royale les divisèrent. L'empereur grec. Constant II, voulut en profiter pour reconquérir l'Italie. Il débarqua à Tarente et soumit presque tout le duché de Bénévent dont il assiégea la capitale (663), mais il n'osa pousser la guerre à outrance et repartit. Quelques années plus lard, le duc Romuald de Bénévent prit l'olTensive et s'empara

(le l'Apulie et de la Calabre proprement dite, avec les villes de Brindisi et de Tarente.

Malgré l'état d'anarchie où était retombé le royaume après la mort de Rotharis et l'expédition impériale, il ne semble pas que la population romaine ait témoigné de haine nationale contre les Lombards. Entre les conquérants et les sujets, malgré les atrocités des premières années, l'accord est fait. Les Grecs ont encore des partisans, mais bien d'autres Italiens préfèrent être déchargés dn poids des impôts levés dans l'Empire. Cependant l'anarchie se prolongea : compétitions pour la couronne, révoltes de vassaux contre les rois. p]lies ne cessèrent qu'à l'avènement de Luitpi'and.

Luitprand. — Luitprand est le grand roi lombard ("12-7ii ). Il tient ici une place analogue à celle des fondateurs de la dynastie carolingienne en France. Après de longues années d'anarchie, il fait prévaloir l'autorité royale, oblige les ducs à l'obéissance, étend son royaume par des conquêtes, et cherche à s'entendre avec l'Eglise pour l'organisation d'un gouvernement régulier.

Au sortir de la crise «jui durait depuis la mort de Rotharis. le royaume des Lombards est à son apogée. Il semble que ce peuple soit sur le point de consommer son œuvre, c'est-à-dire la conquête et l'organisation de l'Italie, et qu'une nation nouvelle, formée d'éléments germaniques et romains, va entreisur la scène de l'histoire. Mais la politique des papes ruinera ce royaume, au moment où il sera tout près de l'achèvement. Avant d'aborder le récit de ces événements, qui mirent aux prises l'empereur, le pape, le roi des Lombards et le roi des Francs, il nous faut décrire sommairement l'état politique de 1 Italie lombarde, et voir comment les derniers venus des envahisseurs germains ont pris racine sur le sol romain.

Le droit : état politique et social de l'Italie lombarde. — Ledit de Rotharis (043) et la législation <le Luitprand (à partir de 713) nous fournissent à ce sujet d'abondants renseignements.

Ledit de Rotharis a été rédigé « avec délibération et consentement des grands, approbation de l'armée >> (c'est-à-dire du

KTÂBLISSEMENT DES LOMBARDS EX ITALIE i.V.y

peuple). Bien que eela ail ét«? contesté, il est vraisemblable que la loi lombarde s'appliquait dans son ensemble à tous les sujets du royaume, sans distinction d'origine. Les Lombards s'étaient t^Tossis en absorbant les débris des nations du bassin central du Danube, Hérules, Gépides, gens du Norique, de la Pannonie. Le régime lombard dut être aj)pliqué aux sujets romains, dont un très grand nombre au moins étaient réduits à une condition inférieure. Ce peuple composite des Lombards, dont l'unité nationale est moins marquée que celle d'autres peuples, et chez qui l'on voit des ducs alamans, bavarois, des gastalds bulgares, n'a aucune antipathie pour les mariages mixtes. Lorsque la dilTérence religieuse s'est etîacée, ces unions se multiplient à tel point, qu'à la fin du vn" siècle la fusion paraît faite entre les envahisseurs et la population primitive.

Ceux-là ont imposé leur loi, mais abandonné leur lang-ue |»our adopter celle des vaincus. La civilisation est romaine. Les architectes de Lombardie, les ingénieurs, môme les artistes et les grammairiens valent ceux de l'Italie byzantine. Pour la foi chrétienne, les Lombards ne le cèdent en rien aux Romains; un duc de Frioul se fait moine : un roi va l'imiter. Dans le costume el la toiletltî la distinction se manjue encore, mais les usages romains finiront par prévaloir.

Pour l'organisation sociale, ledit de Rotharis distingue : Tles non libres ou serfs; 2° les demi-libres ou aidions, <|ui vivent sous la tutelle dun patron, comme les femmes el les mineurs; ils correspondent aux lites des peuples francs; 3° les libres ou arimans, (jui sont les soldats, l'armée chez b^s Germains n'étant pas distincte du peuple. Au-dessus sont les nobles, qui ne forment pas une classe héréditairement investie de droits spéciaux. C'est la relation personnelle avec le roi, très importante <hez tous les peuples germains, qui confère les [)rivilèges.

Le roi est élu, en principe du moins. Les lois sont faites |>ar lui el les grands, adoptées par le peuple assemblé en armée, et promulguées au nom du roi. Celui-ci est juge suprême et gardien de la paix publique. Tous les ans, au mois de mars, il délibère avec les hauts fonctionnaires (iudices), en son p;Uais de Pavie (Ticinum); seuls les ducs de Spolète et de Bénévent ne

viennent pas. Les ducs, chefs du peuple presque autant que délégués du roi, ne sont nettement héréditaires que dans les grands duchés de la frontière, Frioul, Spolète et Bénévent. Le duc, chef militaire, administrateur civil et juge, siège dans la ville centrale du duché, qui est une des cités du temps romain. L'évêque lui est subordonné, quoique ce soit aussi un personnage considérable; il ne prend point part au gouvernement général du royaume, comme chez les Francs. Auprès du duc, un officier royal, le gastald, représente les intérêts du roi et administre le domaine; il est investi de pouvoirs de justice et de police. L'importance des gaslalds va croissant, surtout au temps de Luitprand ; on les emploie comme inspecteurs (missi). L'autorité royale est de plus en plus forte : la centralisation commence ; la cour royale, où toute affaire peut être portée en appel, en est le principal instrument. Ceci n'est tout à fait vrai que du nord du royaume, où l'on distingue trois régions : Austrie, à l'est; Neustrie, à l'ouest; Tuscie ou Toscane. Les duchés vassaux de Spolète et de Bénévent sont plus réfractaircs à l'autorité royale.

Le pouvoir royal est servi par l'importance exceptionnelle que les villes ont gardée en Italie. La population urbaine y est prépondérante, même au vjn" siècle, après tant de ravages et de ruines, tandis qu'en Gaule et en Germanie il n'y a presque que de la population rurale. Chaque district en Italie a pour centre une ville ; le double sens du mot cité subsiste comme au temps romain. Le roi lui-même se tient dans une ville, à Pavie : là sont sa cour, son palais, son trésor. Notable différence avec les Mérovingiens : c'est derrière des remparts que s'abritent les Lombards contre l'ennemi extérieur. Cette population urbaine, à qui les rois assurent l'ordre public, est relativement docile au pouvoir central. C'est probablement grâce à elle que la royauté a pu prendre le dessus sur les ducs.

Tel était l'état général des choses en Italie, lorsque la papauté y provoqua une révolution dont les conséquences se sont prolongées jusqu'à nos jours. Les rois lombards ne prévirent pas le danger; ils furent victimes de la diplomatie pontificale. Les événements que nous allons exposer montrent d'une

manière saisissante l'infériorité de ces princes devant leurs prudents et habiles adversaires, les évèques de Rome. On pourrait affirmer qu'il ne tint qu'à Luitprand d'achever la con- (juète de l'Italie ; le principal obstacle y fut sa déférence pour le pape, Luitprand était un roi qui faisait bonne iîgure à côté du prince des Francs, Charles Martel, dont il était l'allié. Il était comme lui administrateur énergique, législateur, chef de g-uerre. Il était, de plus, bon catholique, ennemi acharné de la sorcellerie et de la magie, constructeur d'églises, protecteur zélé du clergé, à qui il prodiguait les donations. Plein de respect pour le pape, il ne demandait qu'à s'entendre avec lui. Il devait croire l'accord facile. Voyons comment et pourquoi il s'est trompé.

///. — La papauté et son gouvernement en Italie.

Les papes et l'invasion lombarde. — Pendant les premiers jours de la conquête lombarde, les évèques de Rome avaient assisté, impuissants, au désastre.

Sous le pape Jean III (oGl-o74), la situation était très tendue, à Rome, entre la population et le gouverneur, Narsès. Le pape crut devoir se retirer hors de la ville, dans la petite église des saints Tiburce et Yalérien, sur la voie Appienne. vSous Benoît (o"o-5"9), les envahisseurs se répandirent partout; les conséquences furent le pillage des églises, le massacre des prêtres, la destruction des villes que la famine empêche de résister, l'extermination des peuples fauchés comme une mois- .son. Pelage II (o"9-o90) fut élu tandis que les Barbares assiégeaient Rome ; il fallut, pour l'ordonner, se passer du consentement de l'empereur. Les fléaux naturels vinrent accroître la désolation do l'Italie. Après des pluies diluviennes, eurent lieu des inondations; les vallées du Po et du Tibre furent ravagées; les greniers destinés à nourrir le peuple de Rome furent emportés; j)uis vint la i)este, dont le pape lui-même mourut.

Grégoire le Grand : sa direction ecclésiastique et intellectuelle. — C'est dans ces rirconslfinros que fui élu Groj^oire le Grand (590-604).

('/était un Romain, de la vieille famille des.lw/c//, un des derniers représentants de la grande aristocratie. Fils du sénateur Gordien, très riche, il commença par les honneurs laïques; sénateur, il devint préfet de la Ville (o"4); ses talents politiques furent reconnus au cours de cette mag^istrature. Après la mort de son père, sa mère, éprise de la vie monastique, lui fit partager ses sentiments. Elle se retira dans un <'loître. Grégoire aliéna ses biens et fonda sept monastères, le septième au mont Aventin, où il se retira pour jouir de la vie contemplative. On ne l'y laissa pas. Le pape vint l'y chercher, malgré sa réj»ugnance. Pelage II le sacra diacre, et lui donna le soin des intérêts politiques de l'Eglise. Il l'envoya à Constantinople comme apocrisiaire, pour le représenter auprès de l'empereur. Grégoire v resta cinq années, maniant les affaires les plus délicates, tout en discutant théologie avec les Grecs. Il était très apprécié des empereurs Tii)ère et Maurice. Revenu à Rome, il fut élu pape; il refusa d'abord de quitter la vie monastique, mais fut forcé d'accepter par le peuple et par les grands.

Le nouveau pontife commença par organiser une grande procession, pour obtenir la cessation de la peste. Les clercs partirent de la basilique des saints Côme et Damien; les moines, de la basilique des saints Gervais et Protais ; les religieuses, de la basilique des saints Marcellin et Pierre ; les enfants, de la basilique des saints Jean et Paul ; les hommes, de la basilique de saint Etienne; les veuves, de la basilique de sainte Euphémie; les femmes mariées, de la basilique de saint Clément. Les sept troupeaux de fidèles, dont chacun était conduit par les prêtres de l'un des sept quartiers ecclésiastiques de Rome (qui ont remplacé les quatorze quartiers de la Rome païenne), se dirigèrent, vêtus de noir, voilés et encapuchonnés, vers Sainte- Marie Majeure. La peste cessa. On avait vu, sur le mausolée d'Hadrien, l'archange Michel remettre dans le fourreau une épée de feu. Ces grandes pompes méIancoli([ues qui remplacent

les fêtes d'autrefois montrent comment la vieille ville impériale s'est transformée en ville ecclésiastique et pontificale.

Grégoire le Grand était, à sa façon, un poète et un artiste. Il avait une foi profonde, un peu triste, émue, dont il a communiqué l'émotion à la chrétienté. Grégoire créa une école de chant qui servit de modèle pour tout l'Occident. Il composa un Antiphonaire, recueil des antiennes chantées pendant la messe; i''(^st alors que prédomina l'usage du chant lYû grér/orien, dérivé tjo la psalmodie ju(laï({ue, où toutes les notes sont chantées de même sans tenir compte du rythme ni du mètre. Celle modification eut jusque sur la poésie populaire une grande influence. Il rédigea à nouveau le sacramenlaire de l'église i-omaine. A cette époque aussi se généralisa l'usage du martvFologe dans le culte : chaque martyr étant vénéré au jour de sa passion pendant le sacrifice de la messe. Pour qui sait comhien sont imposantes et émouvantes les pompes de l'église romaine catholique, comhien leur efTet est grand sur les esprits les plus cultivés, il est aisé de se rendre compte de l'influence qu'elles eurent sur les imaginations des hommes du moven àee. Grégoire le Grand est aussi un grand docteui-. un Père de l'Eglise. Son Pastoral {Régula Pastomlis) a été le livre d'éducation professionnelle des ecclésiastiques du moven âge. Ce uianuel d(»s directeurs de conscience servit de tv[)e aux clercs désireux d'instruire, de prêcher les fidèles, et de vivre selon l'es- |»rit chrétien. Ses homélies, ses commentaires des livres saints, sur Job, sur Ezéchiel, furent dans toutes les hihli(>lhè([ues, de même que ses lettres servirent de modèle à la correspondance épiscopale. On ne doutait pas que le secrétaire de Grégoire n'eût vu réellement, pendant que le pape lui dictait ses homélies sur Ezéchiel, le Saint-Esprit, sous la forme d'une colombe, lui parler à l'oreille. Le plus curieux de ses ouvrages est formé par les quatre livres de Dialogues qu'il écrivit en 593 et 594. C'est un recueil de miracles, de légendes en grande partie d'origine populaire ; il se termine par une série de visions sur la vie future, les supplices des damnés, la béatitude céleste et le purgatoire. Sans doute tous ces ouvrages sont très inférieurs à ceux des illustres dcn ancieis de Grégoire, Jérôme et Augustin ;

ses hymnes, imitées de celles de saint Ambroisc, sont loin de les valoir; ses écrits sur la Bible témoignent d'une bien moindre intelligence de la doctrine : ils sont remplis d'interprétations allégoriques. C'est que, depuis le v" siècle, la décadence s'est précipitée. Grégoire ne sait pas le grec; il n'a pas la culture classique de ses devanciers ; il est peu bienveillant pour les auteurs profanes ; il se vante de faire des barbarismes ; la légende veut même qu'il ait brûlé la bibliothèque du Palatin et renversé les statues de l'époque païenne. Néanmoins Grégoire le Grand tient une plus grande place que saint Ambroise ou saint Augustin, même dans l'histoire ecclésiastique. Il n'échappe pas à la décadence universelle, mais il est l'homme le plus remarquable de son temps. Même dans l'ordre spéculatif, il a eu autant d'ascendant que les autres Pères de l'Eglise latine. Il fut de plus un homme d'action. Sa correspondance est un des plus étonnants témoignages de l'activité d'un homme. Toute son époque s'y retrouve, avec les graves problèmes qu'elle agilait confusément. A aucun le pape n'est demeuré étranger; partout son action s'est exercée et a marqué.

Chose curieuse, cet homme, qui a préparé tout l'avenir de la papauté, ne semble pas en avoir eu le pressentiment. Ce patricien, un des derniers survivants de l'aristocratie romaine, n'admet pas que Rome puisse décliner sans entraîner le monde. Rappelé malgré lui à la vie active, soutenu par le sentiment de son devoir, il a toute l'apparence d'un homme du passé, d'un passé qui achève de s'effacer. Il voit que l'Empire finit, et il attend la fin du monde. Il commente les prophéties qui indiquent les symptômes. Il se rappelle celle de saint Benoît : « Rome ne périra point par le glaive des Barbares, mais brisée par les tempêtes, les tourbillons, les tremblements de terre ; elle s'affaissera lentement sur elle-même. » Dans les catastrophes de la guerre des Lombards, il reconnaît les signes de la colère divine. Ces exterminations et ces ravages sont accompagnés ou suivis de fléaux qui multiplient les victimes. En 591, sécheresse et famine ; deux ans de suite les sauterelles dévorent les récoltes dans l'Italie du Nord; en 592, en 599, en GOO, peste ou épidémies dans toute l'Italie ; en COi, la gelée a détruit les

vignes et les moissons; famine. Grégoire constate ces calamités; il n'attend plus que les signes qui doivent apparaître dans les astres et la confusion de la mer et des fleuves; il est convaincu qu'ils ne peuvent tarder. Ses homélies prennent le ton d'oraisons funèbres. « Où est le peuple? s'écrie-t-il. Où est le sénat? Les os sont desséchés, les chairs sont consumées, tout le faste des dignités du siècle est éteint. Le sénat n'est plus, le peuple a péri. »

Gouvernement temporel de Grégoire le Grand. — Oui, la vieille Rome, la dominatrice du monde, périt. Mais dans ses ruines croissait lentement la Rome pontificale.

Grégoire a transformé en église le Panthéon. Les basiliques se construisent à mesure que les temples abandonnés tombent en ruines et s'écroulent d'eux-mêmes, quand on n'y va pas chercher des matériaux. La maison impériale du Palatin est vide ; mais le palais des papes sera bientôt plus célèbre que le Palatin ne le fut jamais. Le tombeau de saint Pierre sera plus vénéré que ne le fut le Capitole. Les mag-istratures d'autrefois sont transférées à Conslantinople ou réduites à rien; le préfet de la Ville est subordonné au pape. C'est l'Eglise qui nourrit le peuple romain, bien plus que le préfet de l'annone; c'est le pape qui répare les aqueducs pour que les Romains aient de l'eau potable. A la tète de chacun des sept nouveaux quartiers est un des sept diacres de l'église romaine ; c'est autour des basiliques c|ue se g'roupe le peuple. Il n'y a plus guère d'autre industrie que la construction et la décoration des églises, et tous les ouvriers se trouvent les clients du pape. Celui-ci dispose de grandes ressources, car le patrimoine de saint Pierre fait de lui le plus riche propriétaire d'Italie. D'innombrables dons et legs lui ont transmis une quantité de domaines en Italie, dans les îles, en Gaule, en Dalmatie, en Afrique, en Asie. Il n'est que simple propriétaire, soumis comme les autres aux lois de l'Etat, mais bénéficiant des privilèges du clergé, et sans rival pour l'étendue et le revenu de ses terres. Il profite de l'importance politi(]ue croissante des propriétaires et de l'évolution qui, dans toute l'Europe, fit d'eux des seigneurs féodaux. Mais ce n'est là qu'un avenir lointain. Pour le moment, contentons-nous de

IllSTOinE nÉNERALE. 1. 16

signaler la grande influence que sa fortune donne au vicaire de saint Pierre. Bien que les conquêtes des Lombards l'aient un peu réduite, il n'en a pas moins des intendants dans les diverses provinces ; ce sont des agents précieux, par lesquels il est informé de tout ce qui se fait.

« Battu sans cesse par le flot des affaires séculières », il est obligé de veiller au salut matériel des fidèles, autant qu'à leur salut spirituel. L'Italie et Rome étaient bien délaissées par le pouvoir central, dans cette effroyable crise de la fin du Vf siècle. Continuellement le pape est obligé de prendre l'initiative de mesures temporelles. Il ravitaille sa ville, écarte les Lombards, leur racbète des captifs, i)aie leur solde aux troupes. Il écrit aux chefs militaires, leur envoie des renforts, leur donne des conseils, même des ordres pour des mouvements stratégiques. Il nomme un tribun pour défendre la grande ville de Naples, (ju'on a délaissée; il l'accrédite auprès des chefs de la garnison, et leur adresse une véritable proclamation pour les engager à obéir.

Il est en correspondance avec tous les hauts fonctionnaires d'Illyrie, d'Afrique, d'Italie. Les notaires et les sous-diacres pontificaux qui administrent le patrimoine de l'Eglise romaine dans les provinces renseignent fort exactement le pape sur les gouverneurs. Les évèques lui en réfèrent officiellement. La haute idée morale cpie le pontife se fait des devoirs du gouvernement, ses vertus, rendent son approbation ou son blâme forl graves. Il va de soi qu'il juge tout au nom de l'idéal chrétien, « défendre sur la terre la cause de Dieu », et que les devoirs du pouvoir temporel se résument pour lui dans le respect des droits de l'Église et la déférence à ses conseils. Lorsqu'on sait ainsi catégoriquement ce qui est bien et ce ([ui est mal, on esl très fort. On ne doit s'arrêter devant aucune autorité; on parle au nom de principes éternels : « Mettre un frein aux violences des laïques, affirme Grégoire, ce n'est point aller contre la loi, c'est porter secours à la loi. » Dans ces convictions, le saint a puisé la force nécessaire pour faire face à tous les périls, se chargeant à la fois de tout ce qui intéresse la Yille, par cela seul (jue c'était utile, indispensable ; se substituant aux fonc-

tionnaires civils et militaires, négociant même avec le roi des Lombards sans consulter l'exarque impérial. Son é[)ita[)lie le (jualifie de « Consul de Dieu ». Par le rôle qu'il prit dans Rome, Grégoire le Grand est le premier fondateur du pouvoir temporel de la papauté.

Relations de Grégoire le Grand avec l'Empire. — Il est pourtant le fidèle sujet de l'Empire et son humble serviteur.

Il recommande aux populations l'obéissance et il en donne l'exemple. Il trouve doux le joug- de l'Empire et s'honore de faire partie de cette « république universelle ». Sa correspondance atteste l'extraordinaire humilité avec laquelle il fait sa cour au maître. Il flatte l'impératrice, la prie de lui servir d'intermédiaire auprès de son mai-i. 3Iaurice pourtant ne le traite "•uère bien; il i)arait avoir été fort mécontent des perpétuelles réclamations du pape et de ses tentatives diplomatiques; il se moque de lui, le traite de sot (ce que Grégoire ne relève que bien doucement), et le rappelle à l'humilité chrétienne (jui sied à un évoque, il installe malgré lui l'évèque Maxime de Salone, soutient les prétentions des patriarches de Constantinople au titre dœcuméniques. Grégoire cesse de lui écrire au sujet de la politique à partir de 595. Après 601 il n'a même plus d'apocrisiaire à la cour de liyzance. Lorsque l'aventurier Phocas a été proclamé emi)ereiir el (|u'il a fait luer Maurice et toute sa famille, Grégoire comble de flatteries le meurtrier d'un homme dont il avait déclaré « la vie nécessaire au monde ». Il attribue la révolution à hi Pi'ovidence qui, [tour soulager le cu'ur des affligés, a élevé au souverain pouvoir un homme « dont la générosité répand dans le cœur de tous la joie de la grâce divine ». H se réjouit que la bonté, la piété soient assises sur le trône impérial. Il veut (ju'il y ;iil « fêle dans les cieux, allégresse sur la terre ! » En même temps, il })résenle à la femme du parvenu, Léontia, ses félicitations : « Aucune langue, lui dit-il, ne pourrait exprimer, aucune Ame imaginer la reconnaissance que nous devons à Dieu », el il invite « les voix des hommes à se réunir au chœur des anges [tour remercier le Créateur. »

Un siècle [tlus Innl, ce langage sera encore celui des [>a[)es.

Ils ne conçoivent pas d'autre cadre que celui de l'Empire. Leur esprit habite le passé.

Grégoire le Grand et les rois barbares. — Cependant Grégoire voit bien que le champ d'action de la papauté était l'Occident. Du côté de l'Orient, il maintient les droits du siège de saint Pierre. Nous avons dit son altitude à l'égard des autres patriarches et comment il refusa le titre d'évôque œcuménique à son rival de Constanlinople. Avec une modestie qui fut d'une suprême habileté, il ne prit pour lui que celui de servus servorum Dei. Beaucoup plus intéressants sont les rapports de Grégoire le Grand avec les évoques d'Occident et avec les rois*. Ses lettres aux rois sont nombreuses, aux reines surtout. De tout temps, depuis Madeleine et Marthe, les femmes ont été les meilleures auxiliaires de l'Eglise. Auprès du roi arien des Lombards, le pape a pour intermédiaire la reine Théodelinde. Il écrit aux rois des Francs, à Childebert, fils de Sigebert, à ses fils. Ses lettres à Brunehaut ne tarissent pas en éloges sur cette princesse. Il l'entretient des plus graves afTaires de l'Eglise, et lui demande de convoquer un concile pour réprimer la simonie et corriger les mauvaises mœurs des ecclésiastiques. Il recommande aux rois francs les moines qu'il envoie en Angleterre pour convertir les Anglo-Saxons. Chez ceux-ci, une reine encore, Berthe, fille de Charibert, roi de Paris, commence la conversion. En Espagne, Ingonthe, la fille de Brunehaut, a préparé la ruine de l'arianisme.

Les moines; la régie de saint Benoît. — Pour agir partout sur les peuples, Grégoire ne compte pas seulement sur les rois. Ce n'est même pas sur le clergé séculier qu'il s'appuie le plus, bien qu'il ait soin de maintenir la relation hiérarchique avec Rome, qu'il ne se soit guère fait de consécration épiscopale en Italie sans sa confirmation, qu'il ait distribué en Gaule et en Espagne le jjalliuin aux métropolitains, devenus pour ainsi dire ses vicaires, et qu'il ait été en correspondance suivie avec plusieurs évêques. Ses véritables agents ce sont les moines.

Il y a eu des moines dès les premiers jours de l'Eglise,

i. Voir ci-dessus, p. ]3o.

LA PAPAUTÉ ET SON GOUVERNEMENT EX ITALIE 24o

c'est-à-dire des hommes qui ont cru ne pouvoir meHi'e en pratique l'enseiirnement du Christ qu'en renonçant au monde ; il v a eu des ermites et des cénobites, en Orient surtout, car l'Orient est, sous toutes les religions, fertile en ermites et cénohites. En Occident, tout autre fut la vie monastique. Saint Benoît, né à Nursie, en Omhrie, en 480, fondateur en 528 du monastère du mont Cassin, auteur de la règle monastique qui porte son nom, doit tenir dans l'histoire une plus grande place qu'un fondateur d'empire; car il n'est pas seulement le chef et l'inspirateur direct do cette énorme légion de Bénédictins qui a donné à la chrétienté 24 papes, 200 cardinaux, 5600 archevêques ou évèques, 5000 saints, 15 "00 écrivains; toutes les règles monastiques des grands ordres procèdent de celle de saint Benoît. Règle admirable, qui adoucit les rigueurs de la vie ascétique et met à coté de la prière le travail sous toutes ses formes : le travail manuel, la culture de la terre; le travail intellectuel, la culture de l'esprit, l'éducation de la jeunesse. Les moines bénédictins ont défriché une grande partie des terres demeurées ou redevenues incultes ; ils ont maintenu contre la barbarie croissante l'esprit chrétien, conservé la culture intellectuelle fort menacée ; ils ont propagé le christianisme et la civilisation dans les régions restées païennes. Au point de vue moral, la règle de saint Benoît généralise le principe de l'obéissance passive au supérieur, de l'abnégation de la volonté. Saint Benoît introduit l'obligation des vœux solennels et perpétuels, et d'un noviciat pour éprouver la volonté du récipiendaire. L'abbé est élu par ses frères et leur commande sans restriction, mais il doit les consulter dans les occasions importantes. Pour le détail de la vie, la règle est parfaitement raisonnable et douce. Son succès fut rapide. A la fin du vi'' siècle, elle est adoptée presque partout. La force qu'en tira l'institution monastique apparut bientôt.

Il est remarquable que ce soit de la lointaine Irlande, que Rome n'a point connue, et qui restait bien à part de tout le mouvement politique et religieux, (jue soit parti leg''rand mouvement de la propagande chrétienne par les moines. A l'abri des invasions, l'Irlande a reçu de l'Europe la semence chrétienne qui

246 FORMATION IlF POUVOIR PONTIFICAL

a fructifié là plus que partout ailleurs et elle, a rendu avec usure à l'Europe ce qu'elle avait reçu. Le repos profond de ses villes cénobitiques de Bangor, de Clonfert, de Clonard, ne fut troublé que par la passion des pèlerinasres et de la prédication. « Ils étaient venus, comme a dit Ozanam, chercher la paix dans la solitude, mais ils ne l'y trouvaient pas; ils se sentaient pressés d'en sortir, de répandre le feu sacré de la science qui les brûlait, d'évangéliser les infidèles et les chrétiens dégénérés. » Nous aurons occasion de parler de ces admirables missionnaires, dont le type est saint Colomban, qui, à la On du \f siècle, au temps de Grégoire, vint s'établir dans les Vosges, aux frontières de Bourgogne et d'Austrasie. C'était bien le désert, et on y menait la vie sauvage. L'homme n'y était pas moins dnr à cultiver (jue la terre. Jusqu'à ce que la foret fût défrichée et le sol fertilisé, on vécut de racines et de fruits sauvages. Une discipline terrible était imposée à ces moines; les noA'ices qu'on recrutait dans le pays avaient besoin d'être enchaînés par une règle impitoyable. A chaque article, des coups de fouet : 200 coups de fouet en huit fois pour avoir parlé à une femme seule.

Ces moines d'Irlande étaient singulièrement indépendants. Ce sont des apôtres dont l'inspiration est venue du Saint- Esprit sans passer par Rome. Ils sont hardis contre les évèques, hardis contre les rois. Colomban a dit leur fait à Brunehaut et à Thierry. Ce n'est pas ainsi que faisait Grégoire, qui avait sa part du gouvernement du monde et (jui devait compter avec le monde. Au reste, le moine irlandais n'a jamais voulu se soumettre absolument à l'autorité du pape, avec qui il était en désaccord sur certains points.

Les Bénédictins du continent étaient mieux disposés à se laisser conduire; contre les dangers de toute sorte, ils ont besoin de Rome. Ils ne sont point si fort engagés que les évè(|ues dans les affaires du monde; ceux-ci sont les séculiers, ils sont les réguliers. Contre les évèques, qui s'elTorcent de les subordonner tout à fait, ils cherchent un appui auprès du roi et du pape. Pendant le vi" siècle, les monastères se multiplient; les grands et les rois en fondent de toutes parts. Ils sont un lieu d'asile dans ces temps troublés, car on n'oserait guère

s'attaquer à tant de saints hommes à la fois. La vie monastique paraît à tous, même aux évêques, un idéal. Un concile de Tolède prévoit le cas où « des clercs désirant choisir une meilleure vie veulent emhrasser la règle des moines ». Or la maison mère du mont Cassin était près de Rome, à portée de la main pontificale. En Italie, les moines sont employés à toutes les grandes alTaires de l'Eglise. Il ne faut jamais ouhlier, quand on étudie l'histoire de Gréiroirc le Grand, que lui-même est un moine hénédictin. Il a réformé les couAcnts, contribué à les alï'ranchir du pouvoir épiscopal, maintenu avec soin l'élection de l'abbé par les moines. Le synode de Latran (GOl) a consacré ces principes. La milice de la papauté est désormais toute prête. 11 ne fallait pas moins, pour conserver et étendre sur tout l'Occident l'autorité de Saint-Pierre, car il n'était pas impossible (|ue des églises nationales s'y formassent, qui n'auraient reconnu à Rome qu'une primauté honorifique, comme à Jérusalem.

IV. — La papauté et la propagande catholique. Espagne, îles Britanniques, Germanie.

Luttes contre les hérésies et les schismes. — Le

premier danger était venu de l'arianisme, adopté d'abord par l)resque tous les Barbares, Ostrogoths, Wisigoths, Suèves, Vandales, Burg'ondes, Lombards. Mais ces ég-lises ariennes, mal org:anisées, et qui n'ont produit aucun docteur ni aucun missionnaire, restent impuissantes. Les Hérules, les Ostrog-oths, les Vandales sont vaincus en Italie et en Afrique juir les Byzantins. En Gaule, les Francs catholiques expulsent ou soumettent les Wisig-olhs et les Burgondes ariens. Il ne reste plus alors d'hérétiques que les Lombards nouveau venus et les maîtres de l'Espagne, Wisigoths et Suèves, qui se convertissent à la fin du vi*^ siècle.

Un danger d'un autre ordn^ vient de ce que les évô»jues et le clergé de chaque pays tendent à se grouper conformément aux divisions politiques, et à former des églises nationales, s'ad-

ministrant elles-mêmes, se réunissant en conciles nationaux pour traiter les questions les plus importantes, reconnaissant à leur roi une situation analogue à celle que les empereurs avaient eue dans les ég-lises d'Italie et qu'ils prardaient encore en Orient. Que le principal métropolitain de chaque pays, Gaule, Grande- Bretagne, réussît à prendre le dessus, à devenir un patriarche, et c'en était fait de la papauté. Ce danger fut conjuré grâce à la politique de la papauté et au concours des moines.

Dans l'Italie du Nord, le schisme d'Aquilée, qui ne se termina ' qu'en 698, semblait rendre très facile pour les Lombards la constitution d'une ég'lise nationale, qui eût sing-ulièrement renforcé leur royaume. Mais ils ne comptaient pas plus sur le patriarche d'Aquilée que sur l'évêque de Rome. Ils étaient alors ariens !

L'action pontificale chez lesWisigoths et les Suèves d'Espagne. — L'autorité des papes fut de bonne heure considérable sur l'église d'Espagne; soumise aux AVisigoths ariens, celle-ci se tournait volontiers vers le chef de l'Eglise catholique, pour trouver un appui auprès de lui. Nulle part l'histoire religieuse n'est plus importante et ne se confond autant avec l'histoire politique que chez ces Wisigoths d'Espagne.

Les défaites que leur infligeaient les Francs ne leur servirent pas de leçon. Amalaric, devenu majeur, persécuta son épouse catholique Clotilde. Il périt dans la guerre qu'il provoqua ainsi avec les rois francs (531). A partir de ce moment, le centre de la puissance wisigothique est transféré en Espagne. Theudis (531-548), Théodegisèle (548-549) meurent assassinés. Agila (549-554) est menacé par une grande insurrection des catholiques. Athanagild, chef des insurgés, appelle les Byzantins. On put croire un moment que les Wisigoths allaient avoir en Espagne le sort des Ostrogoths en Italie. Justinien envoya une armée, qui occupa toute la côte méridionale ', et Agila périt assassiné (554). On se rallia à Athanagild, qui resta maître de la plus grande partie de la péninsule et mourut en paix dans son palais de Tolède (567).

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