VI. — Maroc
La situation intérieure. — Le seul Etat indigène africain, en dehors de l'Ethiopie, dont les annales présentent quelque intérêt général est le Maroc. Son histoire est d'ailleurs remplie d'événements, mais qui se ressemblent tous. Aux portes de l'Europe, conservé par les jalousies qui la divisent, s'agite ce dernier vestige du moyen âge musulman. Le souverain passe son temps à courir avec le Maghzen d'un bouta l'autre de l'empire pour dompter des rébellions toujours renaissantes, pour lever l'impôt à coups de fusil et pressurer les fonctionnaires qui euxmêmes ont pressuré le peuple. Le Maroc a d'ailleurs eu dans ces dernières années un grand règne, au point de vue marocain s'entend, celui de Moulaï-el-Hassan, dont les faits sont typiques de l'état de choses qui a subsisté jusqu'à nos jours dans l'empire du Mahgreb.
Ayant pris la succession de son père à Mérâkech, en 1873, Moulaï-el-llassan fut contraint d'affirmer son autorité par la force sur toutes les parties de l'empire, souvent plusieurs fois sur la même. Les premières années de son règne sont occupées à dompter par la diplomatie religieuse aussi bien que par les armes les régions planes du Maroc, celles qui sont surtout habitées par les tribus arabes, en opposition avec les masses berbères des montagnes. Moulaï-el-IIassan est obligé de soumettre le Tadéla, il entre de force à Fez; pendant des années la tâche de maintenir dans l'obéissance le pays entre Tanger et ses trois capi-
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laies ne lui laisse pas le loisir d'inlervenir aclivcmenl dans des régions plus écartées. Enlin, en 1882, il va dompter ses sujets du Sous, au sud-ouest du grand Allas, mais il est un peu après obligé de refaire colonne dans cette région.
Mais, à partir de 1888, le champ de l'activité du sultan s'élargit. Il travaille à rompre le faisceau des tribus berbères dans les montagnes qui séparent Fez de la haute Moulouia. Moulaï-el-HasSan veut se rendre en pèlerinage aux oasis du Tafilalet, berceau de sa famille. Il faut auparavant qu'il se prépare les voies par la diplomatie, qu'il mine l'influence dun personnage religieux, Si Arbi-el-Derkaoui, qui est arrivé par son ascendant à grouper autour de lui en confédération les redoutables tribus berbères des montagnes du sud-est. L'influence des Derkaoua est d'abord rongée sur les bords, puis Si El-Arbi-el Derkaoui meurt en 1891, et la politique du Maghzen a le champ assez libre pour que, en 1894, le sultan s'engage, avec une forte armée, il est vrai, dans les pays montagneux du sud-est. Il reçoit au passage la soumission des tribus berbères, il va prier au Tafilalet sur la tombe du fondateur de sa maison, Moulaï-Ali- Chérif, venu de Yambo en Arabie aux premiers temps de l'Hégire : c'est l'apogée du règne de Moulaï-el-Hassan, son autorité est affirmée comme l'a rarement été celle d'un sultan marocain. Il va même entreprendre une politique saharienne, il songe aux lointaines oasis du Toual, lorsqu'il est brusquement rappelé au nord de son empire par une nouvelle et grave diftlc ulté avec les infidèles : les RifTains se battent avec les Espagnols autour du préside de Melilla.
Les relations avec l'étranger. — Ce n'est pas à vrai dire la première fois que Moulaï-el-Hassan est en délicatesse avec les chrétiens : il a toujours quelque atîaire à régler avec eux. Mais il s'en tire et s'efforce de fermer son empire aux étrangers quels qu'ils soient, et il y est aidé par la terreur avec laquelle les puissances verraient surgir les grosses questions qui sortiraient de toute atteinte portée au statu quo marocain. En 1880 les puissances ont réuni à Madrid une conférence pour régler les relations des étrangers avec le Maroc; le 3 juillet elles ont même signé un accord aux termes duquel les Européens pourront
acheter des propriétés dans l'empire; le sultan sait en faire une lettre morte en se réservant le droit, dont il use toujours, de ne pas sanctionner de telles acquisitions. Aux termes du traité de 1860, qui a mis fin à l'expédition de ïétouan, l'Espagne s'est fait céder en principe un port, Santa-Cruz de la Mar Pequena, sur la côte marocaine, en face des Canaries. Mais l'endroit reste introuvable, et la diplomatie chérifienne, en l'identifiant successivement avec plusieurs plages parfaitement inhospitalières, arrive à faire tomber dans l'eau les réclamations de l'Espagne. En 1890 l'Allemagne obtient un traité de commerce qui autorise les étrangers à faire des afîaires dans l'intérieur de l'empire — c'est d'ailleurs la reproduction d'un ancien traité anglais du siècle dernier — ; mais l'un n'a pas plus d'effet que l'autre, grâce à d'ingénieuses mesures fiscales du sultan. L'Angleterre se fait vendre un petit terrain au cap Spartel, sous prétexte d'y établir un phare : la France dispense bientôt le sultan de toute inquiétude à cet égard en faisant internationaliser le point. Du côté de celte dernière puissance, il est Arai, Moulaï-el-Hassan a aussi des craintes : il y a d'abord l'inquiétant voisinage algérien avec les innombrables incidents et réclamations qu'il comporte. Puis, en 1883, le haut personnage religieux El-Hadj-Abdesselam, chérif d'Ouazzan, chef de la confrérie des Taïbia, qui est tracassé par le Maghzen et qui, en outre, compte de nombreux adeptes et donateurs en Algérie, acquiert le titre de protégé français; en 1892 son fils Moulaï-el-Arbi se fait, en lui succédant, confirmer cette qualité. Tout cela tourmente le sultan, mais sans mettre jusqu'ici son empire en danger. Enfin, en 1894, ainsi que nous l'avons dit, la forte alerte de Melilla l'oblige à abréger son action directe dans le sud : les RifTains ont attaqué le préside, tué le général espagnol Margallo, mais l'Espagne a concentré une armée à Melilla et l'on peut craindre la marche en avant de ce corps expéditionnaire. Moulaï-el-Hassan conjure encore le péril; il s'en tire en signant avec le maréchal Martinez Campos le traité du 5 mars 1894 : il paiera 20 millions de pesetas et modifiera légèrement la frontière de Melilla. C'est le dernier acte de Moulaï-el-Hassan, qui meurt le 6 juin 1894, après avoir encore une fois écarté l'infidèle.
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Il semble, du reste, qu'il en sera longtemps de même sous son fils le jeune sultan Ahd-ul-xVziz. La chicane du grand vizir se meut à l'aise entre les intrigues européennes rivales; il a déjà réglé à son avantage, en payant d'ailleurs Iors(iu'il le fallait, les difficultés sorties des nouvelles pirateries des Ritîains. Tout fait croire que rien ne sera changé de longtemps au Maroc, tenu en équilibre entre les poussées contraires des |)uissances européennes qui guettent son héritage, sans oser d'ailleurs hâter la mort du de cujus.
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