‹ Histoire générale du 4e siècle à nos jours (volume 4)Chapitre 29 sur 202 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

De 1870 à nos jours.

/. — Suède et Norvège.

Oscar II. Politique étrangère. Traits communs aux deux royaumes. — Oscar II, actuellement encore régnant, succéda à son frère Charles XV le 18 septembre 1872 et fut couronné à Stockholm le 12 mai et à Trondhjem le 18 juillet 1873.

Dans l'histoire de son règne, comme pour ses prédécesseurs immédiats, il convient de distinguer des éléments divers : les questions d'abord où la Suède et la Norvège ne sauraient être séparées, la politique étrangère notamment; puis l'histoire propre de chacun des deux Etats; enfin les rapports qu'ils ont entre eux. Ces facteurs sont parfaitement distincts à certains égards, tout en réasrissant sans cesse les uns sur les autres. Impossible cependant, pour être clair, de les présenter soit complètement joints, soit tout à fait séparés. Durant la période qui va nous occuper, les discussions relatives à l'Union n'ont eu qu'une influence tardive et relativement médiocre sur la politique proprement suédoise : celle-ci pourra donc, sans trop de supercherie, être racontée à part. En Norvège, au contraire, pour des causes déjà dites, les partis, luttant entre eux ou contre le pouvoir royal, ont généralement pris pour plate-forme la ques-

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lion (les relations avec la Suède. Mieux vaut par conséquent ne point séparer l'histoire de l'Union de celle de la Norvège, en en indiquant môme seulement alors certains faits de l'histoire suédoise. Rien n'enipèche non plus de siniplilier l'exposé de ces questions souvent assez ohscures en signalant d'ahord et à i»art les quelques faits ou traits communs aux deux rovaumes.

Peu de chose à dire de la politique étrangère, nécessairement commune aux deux royaumes, hien qu'il puisse leur arriver, comme on le verra plus loin, d'avoir parfois une altitude différente à l'égard d'une puissance étrangère. Elle est, on le sait, absolument dans la main du roi, qui, s'il existe des actes importants, ne les a pas laissé connaître. Quand, en 1889, un député suédois, M. Bexell, demanda au gouvernement s'il avait ou non conclu un traité d'alliance avec l'Allemagne, la question, considérée comme incorrecte, fut simplement écartée, sans débat sur le fond. Celte interpellation avait été provoquée par les bruits qui couraient avec une certaine persistance. Le roi passait pour très sympathique à l'Allemagne, surtout depuis que le prince héritier était devenu en 1887, par son mariage avec une princesse de Bade, le cousin de l'empereur allemand. Déjà en 187o, à la suite d'un voyage du roi à Berlin, mais surtout en 1888, à la suite d'une visite de l'empereur à Stockholm, on avait conclu que des liens étroits unissaient les Royaumes-Unis à l'Empire. D'autre part, et les deux choses peuvent être connexes, le gouvernement semblait craindre par instants quelque entreprise de la Russie, où la presse réclame de temps en temps un port en mer libre, port (|ui se trouverait sur la côte de Norvège : ces craintes expliqueraient des précautions que nous signalerons.

Gomme conséquence de la continuation de la paix, il convient de mentionner dans l'un et l'autre royaume un important développement de la prospérité économique, qui, malgré quelques arrêts et des crises partielles, a atteint un point inconnu jusqu'à ce jour. Les dernières années ont été également marquées par un brillant mouvement intellectuel. Les écrivains Scandinaves ont brusquement pris une place notable dans la littérature européenne. On ne saurait, d'autre part, ne pas

mentionner de mémorables voyages d'explorations scientifiques, dont les plus fameux ont été ceux du Norvégien Nansen au Groenland et dans les mers polaires et du Suédois Nordenskjold autour de l'Asie.

Suède.

Situation politique à ravènement d'Oscar II. — Le

nouveau roi trouva [tendantes, à son avènement, deux questions de première importance : la réforme militaire et une réforme fiscale. L'une et l'autre dataient de la fin du règne de Charles XV. L'armée suédoise avait une organisation antique et compliquée dont l'origine remontait au temps de Charles IX et de Gustave-Adolphe et qui, sur bien des points, n'avait pas été sérieusement modifiée depuis Charles XL L'armée active se composait: d'une part de troupes permanentes ou enrôlées, payées directement et exclusivement par la couronne; d'autre part — et c'était là le point très original, — de troupes cantonnées, indelta (de imlela, diviser, répartir), c'est-àdire d'hommes toujours prêts pour le service, mais répartis sur l'ensemble du pays, vivant chez eux, en famille, du produit d'un domaine à eux concédé, entretenus, en fait, grâce à des arrangements divers, par les propriétaires fonciers. Il y avait en outre une réserve formée d'hommes appelés par la conscription et soumis à des périodes d'exercice rares et courtes. Les défauts d'un tel système sautaient aux yeux : la mobilisation était lente, une partie des troupes insuffisamment exercées, les effectifs enfin trop faibles; les troupes enrôlées, par exemple, les seules que l'on eût positivement sous la main, ne se montant guère à plus de 7000 hommes et l'indelta tout au plus à 25 000. La nécessité de porter remède à une telle situation apparut surtout après la grande crise européenne de 18G6 qui fit craindre de nouveaux bouleversements, et le principe de la paix armée qui se généralisa partout après la guère de 1870 ne fit que confirmer cette manière de voir. Les projets de réformes fiscales étaient tous inspirés par le

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désir de iliiniinior les charges <Ie la propriété foncit're. Mais, tandis que les projets militaires émanaient du gouvernement, l'initiative des projets fiscaux appartenait au pays, ou mieux, à un grand parti nouvellement constitué. A la suite de la réforme de la représentation nationale (1865) et grâce au système électoral introduit alors, la deuxième chambre se trouva surtout constituée des meilleurs cléments de lancien ordre des pavsans. Les petits propriétaires fonciers y prédominèrent. Or, à défaut de doctrines véritables et de vues d'ensemble, ils avaient des habitudes d'esprit et un sentiment très net de leurs intérêts. Ils se trouvèrent d'accord pour essayer de les défendre en commun, et, se groupant, formèrent le parti agrarien, landtmanncqxirt'i, constitué en 18G~, avec, pour chef, le comte Arvid Posse. Son centre était dans la chambre basse de la diète, mais son influence s'étendait sur l'opinion publirue et ég^alement dans la chambre haute, des membres de celtt dernière pouvant jug'er utile de s'unir à lui ou estimer que leui intérêts personnels concordaient avec ceux qu'il désir?'' d cndrc. Le parti préconisait une administration économe, prudente, se méfiait des desseins étendus, s'opposait à toutes les dépenses non immédiatement productives et réclamait enfin, comme je le disais, une diminution des charges foncières. Il se modifia d'ailleurs peu à peu, se fractionna môme, comme nous aurons à le voir, mais son action demeura véritablement prépondérante pendant nombre d'années. Son avènement enfin manifeste le caractère nouveau que prend l'histoire intérieure de la Suède : les discussions et les querelles économiques se substituent aux questions purement politiques.

Pour comprendre le rôle du parti agrarien et l'histoire parlementaire de la Suède contemporaine, deux faits ne doivent pas être oubliés. D'abord, en cas de conflit entre les deux chambres, la question est tranchée par un vote commun, un plénum: d'autre part, la réforme de 1865 n'a pas introduit le régime parlementaire tel que nous l'entendons : les ministres continuent à être les conseillers du roi. qui les cboisit et les maintient à sa guise. Le parlement peut faire indéfiniment échec à la volonté royale, mais non imposer la sienne.

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Le <( compromis ». Les réformes militaires. — Questions fiscales et réformes militaires sont généralement liées, toute augmentation des forces militaires exigeant des ressources nouvelles. Elles l'étaient en Suède plus que partout ailleurs, à cause de conditions toutes spéciales et de circonstances assez particulières. La réforme fiscale consistait en un dégrèvement de la propriété foncière, et parmi les charges dont on désirait l'alléger figuraient celles relatives à l'indelta. D'autre part, rien ne pouvait être mené à bien sans le concours du parti agrarien, c'est-à-dire de celui-là même qui en voulait à une partie essentielle de l'organisation militaire et qui d'autre part réclamait des économies. Le problème se ramenait donc, en réalité, à augmenter l'armée sans bourse délier, bien plus, en diminuant certains impôts. Il pouvait passer pour insoluble et, plusieurs années durant, le parut en efTet. Des projets soigneusement étudiés avaient été soumis à la diète durant les dernières sessions du règne de Charles XV, mais avaient été rejetés par l'obstination des paysans. Durant la première année du règne d'Oscar II, la situation demeura la même. Pour sortir de l'impasse, les deux partis en présence résolurent de s'entendre. Les partisans des réformes militaires, c'est-à-dire les représentants de la majorité de la chambre haute engagèrent des négociations avec les partisans des réformes fiscales, c'est-à-dire les agrariens, maîtres dans la chamijre basse. Ces négociations, conduites au sein du comité constitutionnel de la diète, formé de représentants des deux chambres, aboutirent à un accord, le compromis portant la date du 6 mai 187-3. C'était une résolution par laquelle la commission déclarait que l'armée suédoise devait être réorganisée de fond en comble, l'indelta disparaître, mais que du même coup il y avait lieu de remanier complètement les charges foncières en supprimant un certain nombre d'entre elles. La diète, approuvant sa commission, invita le g'ouvernement à prendre les mesures nécessaires. Réformes militaii^s et réformes fiscales étaient dès lors indissolublement liées, ayant fait l'objet d'un véritable marché entre leurs partisans respectifs. Le compromis de 1873 éliminait dans une certaine mesure les oppositions de principe, mais n'était pas une solution. Restaient à

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trouver les formules d'application, les moyens prali(|ucs tie donner satisfaction aux deux partis : plusieurs ministères s'y épuisèrent en vain.

Le premier projet déposé à la suite du compromis en 487o, portant la suppression de l'indclta, ne fut pas adopté. Le ministère qui jtril alors le pouvoir, présidé par De Gecr, proposa en 1877 un nouveau [irojet (jui fut répoussé, puis en 1881 un autre qui eut le môme sort; s'estimant alors incapable de rien faire aboutir, il se retira. Le roi se tourna vers le parti dont l'opposition empêchait toute réforme et constitua un cabinet ayant à sa tête le comte Posse, le chef des agrariens, dont certains avaient du reste, par voie de motion, essayé déjà, mais sans succès, d'indiquer la solution qu'ils préconisaient. Le ministère nouveau confia l'étude de la question à des commissions spéciales et le projet ainsi élaboré fut soumis aux chambres en 1883, conjointement avec des projets sur l'impôt foncier, procédure tout à fait conforme à l'esprit du compromis. Mais, ainsi qu'il arrive souvent, les agrariens ne se croyaient pas obligés de soutenir leur chef arrivé au pouvoir et leur désir d'économies l'emportait sur toute autre considération. En 1881, ils avaient refusé déjà des crédits souvent sollicités pour la construction d'un cuirassé; ils agirent de même cette fois. Le projet militaire fut tellement amendé par la chambre basse que la chambre haute le rejeta et, le comte Posse, qui lui-même ne l'acceptait plus sous sa forme nouvelle, se retira à son tour, pour faire place à M. Thyselius, le premier roturier appelé à d'aussi hautes fonctions (juin 1883).

Cependant, au cours de ces discussions nombreuses et de ces luttes interminables, l'opinion des agrariens se modifiait peu à peu. L'indelta retrouvait des partisans. Une solution devenait dès lors plus facile; le successeur de M. Thyselius, M.Themptander, eut l'honneur de la faire intervenir en mai 1885 : certains impôts fonciers furent réduits de trente pour cent, tandis que la réserve était réorganisée avec des périodes d'exercice considérablement augmentées. Après douze ans d'efîorts, le compromis de 1873 aboutissait ainsi à un résultat. Celui-ci demeurait, toutefois, très incomplet et le gouvernement le premier le jugeait insuffisant.

qu'il eût à sa tête M. ïhemptander, M. Bildt (1888), M. Akerhjelm (1889) ou M. Boslrom (1891). Peut-être obéissait-il simplement à des considérations générales et théoriques, peut-être était-il au contraire influencé par sa politique étrangère ou la crainte de certains de ses voisins; la chose est malaisée à déterminer. Il ne cessa pas, en tout cas, de se préoccuper vivement de l'augmentation des forces militaires de terre et de mer ainsi que de la construction d'ouvrages fortifiés, en particulier dans le Norrland. Des crédits furent, en effet, demandés à plusieurs reprises. En 1891 notamment, divers projets furent déposés, votés par la Chambre haute, mais rejetés par la Chambre basse. L'année suivante enfin, le roi convoqua une session extraordinaire qui vota un accroissement considérable de l'armée, en échange de nouveaux remaniements des impôts fonciers.

Protectionnistes et libre-échangistes. — Les questions militaires et les questions fiscales, base du compromis de 1873, ont ainsi dominé pendant longtemps la politique suédoise, leur importance finit toutefois par décroître, et, peu après 1885, d'autres jtroblèmes surgirent qui provoquèrent de nouvelles luttes et un nouveau classement des partis. Les agrariens étaient, nous l'avons vu, pratiques, très attachés aux intérêts matériels et directs, et d'autre part, agriculteurs : les tarifs douaniers les préoccupaient donc fort et s'ils admettaient bien le libre-échangisme en théorie, ils préféraient de beaucoup le protectionnisme dès qu'on en venait aux applications. Par contre, le parti qu'on appela pendant un temps le Centre et qui avait succédé à l'ancien parti dit des bourgmestres [borgmâstarepaiHi), composé de représentant des villes, c'est-à-dire de commerçants, prônait le libre-échange. D'oîi une lutte qui devint d'autant plus ardente que nuls grands débats politiques ne passionnaient alors le pays. Elle se trouva du reste bientôt circonscrite à un point assez spécial qui amena une scission parmi les agrariens. Un groupe, dit le nouveau parti agrarien, voulait des droits protecteurs sur les céréale.^, tandis que l'ancien parti était, sur ce seul point, favorable au libre-échange. Celui-ci commença par l'emporter, grâce à l'appui de la Chambre haute, mais la situation changea aux élections de 1887, qui aboutirent à un résultat tout à fait

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siiiiiulicr. Elles avaient assuré, en réalité, une majorité de vingt voix aux libre-échangistes. Mais l'élection de Stockholm, qui avait nommé vingt-deux libre-échangistes, fut attaquée pour une mention irrég'ulière portée sur la liste victorieuse.

En pareil cas, la loi suédoise veut que la liste qui vient en seconde ligne soit proclamée élue. Or, les électeurs montrant toujours beaucoup de discipline, il n'y avait aucune liste panachée. Les vingt-deux protectionnistes passèrent donc, et la majorité se trouva renversée. Le ministère Bildt fut appelé aux affaires pour faire du protectionnisme avancé et un droit sur les céréales établi (1888). En 1890, toutefois, les libre-échangistes reconquirent la majorité de la Chambre basse, mais sans pouvoir, étant en minorité dans la Chambre haute, l'emporter en plenuni. La lutte continua ainsi avec des phases diverses, dans le détail desquelles il est inutile d'entrer ici.

Le droit de suffrage. Les rapports avec la Norvège. — Parmi les autres traits qui ont caractérisé ces toutes dernières années, il convient de mentionner quelques légers progrès des socialistes, du reste très peu nombreux, et l'agitation organisée pour obtenir l'extension du droit de sufîrag-e. Le procédé employé de préférence consista à réunir à Stockholm une sorte de parlement ofticieux, dit « Parlement du peuple », dont les séances n'offrirent du reste qu'un médiocre intérêt. Entre temps, un autre facteur intervenait, qui exerçait bientôt une action considérable, je veux dire la question norvégienne. Les divers partis suédois pouvaient bien différer d'avis touchant l'altitude à garder vis-à-vis du peuple frère et faire montre de dispositions plus ou moins conciliantes, tout le monde n'en demeurait pas moins, à quelques très rares exceptions près, parfaitement d'accord pour défendre les droits de la Suède aussitôt qu'ils paraissaient menacés. La droite les proclama donc solennellement et les deux groupes agrariens fusionnèrent de nouveau (janvier 189o) en volant une résolution affirmant la nécessité du maintien de l'Union et du concours des deux peuples lorsqu'il s'agissait des réformes. Ce sont là toutefois des incidents qui ne se peuvent expliquer qu'en tenant compte de l'histoire de la Norvège, à laquelle il nous faut arriver maintenant.

Norvège.

L'opposition norvégienne. — Le roi de Norvège a, on l'a vu déjà, un triple caractère : roi de l'Union, roi de Suède et roi de Norvège. En pratique, la séparation est quasi impossible à faire. Qu'il s'agisse de provoquer des changements dans l'intérieur du pays ou de modifier ses relations avec le royaume voisin, c'est au même gouvernement qu'il faut s'en prendre. Ce gouvernement est de tendances conservatrices touchant les affaires intérieures comme touchant l'Union et ce sont les libéraux qui veulent amender les rapports avec la Suède. Une victoire de l'opposition sur l'un des terrains la rend nécessairement plus forte même sur l'autre. Aussitôt donc que la situation se tend, le conflit éclate partout à la fois et il devient absolument impossible, comme nous le disions tout à l'heure, de séparer les questions intérieures des questions unionnelles.

Des unes et des autres étaient pendantes à l'avènement d'Oscar II. La solution du conflit qui avait marqué le règne de Charles XV avait été ajournée, mais non résolue et le débat touchant le gouverneur général demeurait, au fond, toujours ouvert. D'autre part, la fin du même règne avait vu, en Norvège, des tentatives pour renforcer l'influence du Parlement, c'est-à-dire de l'instrument indispensable à toute opposition légale. Certaines avaient réussi et une loi de 1869 décida que le Storting se réunirait dorénavant chaque année au lieu de tous les trois ans. Par contre, une motion votée en 1872 n'avait pas obtenu la sanction royale. Elle avait pour but d'autoriser les ministres à prendre part aux délibérations du Storting, ce qui leur était implicitement défendu par la constitution : situation admissible du reste, dans sa singularité, si l'on se souvient qu'en Norvège comme en Suède les ministres étaient toujours uniquement les conseillers du roi, libre de les choisir et de les maintenir selon son bon plaisir. La motion de 1872 ne cherchait pas à modifier complètement un tel état de choses, mais le régime qu'elle proposait d'introduire constituait néanmoins une étape nécessaire vers l'établissement d'un système plus complètement parlemen-

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taire. Ce fut à propos de colle question que la lutte s'engagea immédiatement entre les Norvégiens et le nouveau roi. Lutte très longue, puisqu'elle dura près de douze ans, mais néanmoins très âpre, encore <juc les dilTérents incidents ne se soient succédé qu'à longs intervalles. 11 ne faut pas ouiilicr, en elïet, les formes obligatoires de toute revision constitutionnelle norvégienne. Une décision que le roi a refusé de sanctionner ne saurait revenir en discussion qu'à la législature suivante, et ce n'est qu'après trois législatures ayant émis des votes identiques que l'on peut se demander si, dans l'espèce, le veto royal est absolu.

La question du veto. — Des deux questions en suspens lors de son avènement, le nouveau roi trancha immédiatement l'une par une mesure très conciliante : il admit, dès 1873, l'abolition de la charge de gouverneur général. Une des conséquences de cette mesure fut la création d'un poste de ministre d'Etat, ou premier ministre; M. Slang, chef des conservateurs et depuis longtemps déjà aux alTaires, en devint titulaire. Touchant l'admission des ministres au Sterling, le souverain se montra également partisan d'une entente : un projet déposé en son nom en 1874 admit le principe de la motion de 1872, en le combinant toutefois à d'autres changements. Le Storting rejeta l'ensemble du projet et vota de nouveau la motion de 1872. Mais la suppression des fonctions de gouverneur général obligea à en modifier un peu les termes. C'était donc, en droit, une motion nouvelle, remarque nécessaire, à cause du calcul des délais et de l'exercice du droit de veto. Cette motion n'obtint pas plus que celle de 1872 la sanction royale. La législature suivante la vola de nouveau, en 1874 : elle eut le même sort. Une troisième législature enfin la vota encore, le 17 mars 1880. Aussitôt se posa un problème très délicat et grave. Tirant parti d'un silence de la constitution, le gouvernement soutenait que le veto royal, simplement suspensif d'ordinaire, pouvait être absolu en matières constitutionnelles : le roi, en conséquence, refusa de nouveau la sanction. Le Storting, où les élections générales de l'automne précédent avaient considérablement renforcé la gauche, riposta par la célèbre « résolution du 9 juin », proclamant que la motion du

1" mars avait acquis force de loi. L'université de Christiania fut alors consultée et conclut en faveur de la théorie gouvernementale. Le roi maintint donc sa manière de voir, mais l'opposition ne se tint pas pour battue.

Elle ne pouvait s'en prendre au roi, toujours irresponsable Rien par contre ne l'empêchait de s'attaquer anx ministres, non pas en les renversant par un vote, puisque le procédé n'était pas admis, mais en les mettant en accusation. Ici, surgissait une difficulté pratique. La Haute Cour, charg-ée de juger en pareil cas, se compose du Lagtinrj, la chambre haute du Storling, et du Tribunal suprême qui équivaut, en un certain sens, à notre Cour de cassation; or, en 1880, un simple pointage démontrait que la Haute Cour ne condamnerait pas. L'opposition ne voulut naturellement pas aller au devant d'un échec certain et résolut donc d'attendre, tout en préparant les voies. On élimina d'abord, à l'aide d'un artifice légal, deux membres du tribunal suprême; puis, lors des nouvelles élections générales, en 1885, on organisa une agitation formidable, en usant très adroitement d'un discours presque menaçant prononcé par le roi à la clôture de la dernière session ; le résultat de la campagne fut un triomphe de la gauche. Sûre désormais de la victoire, elle mit en accusation le ministère, qui n'avait plus, soit dit en passant, le même chef que lors des incidents de 1880 : M. Stang avait dû se retirer, en efîet, pour raisons de santé, et M. Selmer, qui faisait partie du gouvernement depuis 1874, lui avait succédé.

La Haute Cour rendit son arrêt au printemps de 1874. Les ministres, reconnus coupables d'avoir mal conseillé le roi, furent condamnés à la perte de leurs charges. Restait à connaître l'altitude que prendrait le souverain. Les conservateurs norvégiens, auxquels se joignaient ceux de Suède, lui conseillaient de tenir tète, de ne pas admettre le jugement et de faire, au besoin, un véritable coup d'Etat. Fidèle à ses habitudes et à ses principes. Oscar II préféra ne pas pousser les choses à l'extrême. Il demanda à ses conseillers leur démission ; mais en même temps, pour bien montrer qu'il n'avait rien à reprocher à M. Selmer, il lui conférait la plus haute distinction honorifique dont il put disposer : l'ordre suédois des Séraphins.

NuiîVKci': 2r.î)

Le ministère Sverdrup. — Uien, en droit, n'om[)ècliail le roi (Je tonner un nouveau ministère conservateur : il jugea cependant plus politique de s'adresser au chef reconnu de la gauche, M. Sverdru[). En même temps, une transaction intervenait sur le fond du litig^e : les députés votèrent une motion nouvelle analogue à celle de 1872, le roi la sanctionna et les ministres vinrent siéger au Stortini:-. La gauche obtenait ainsi des concessions importantes et il semblait, du même coup, (pie l'on s'acheminait vers un régime résolument parlementaire. Il n'en fut toutefois pas absolument ainsi et le cabinet Sverdrup ne réalisa point toutes les espérances conçues par ses partisans de la première heure. Une fois aux affaires, l'ancien leader de l'opposition atténua très sensiblement son programme. Il fit aboutir certaines des réformes qu'il avait préconisées, en matière militaire notamment, mais parut renoncer à d'autres et surtout ne se montra pas aussi résolument parlementaire qu'on le supposait. En 188", par exemple, une loi ecclésiastique présentée par lui ayant été rejetée à une très forte majorité, il ne crut pas devoir se retirer, encore qu'il s'agît d'une question d'importance et de principe. Peu après la constitution du ministère, d'ailleurs, et précisément à cause des tendances nouvelles de son chef, le parti libéral s'était fractionné; les dissidents devinrent rapidement plus nombreux, et à la suite des élections de 1888 le cabinet ne pouvait plus compter que sur vingt-deux voix fidèles. Il restait néanmoins. En outre, le conseil lui-même se trouva bient(jt aussi divisé que la majorité, certains de ses membres désireux de se retirer ne consentant à rester que sous des conditions diverses. Ces divisions une fois connues, les adversaires du premier ministre en tirèrent immédiatement parti et la lutte devint bientôt très vive, voire dramatique. Un des ministres dissidents, M. Richter, étant, à la stupéfaction générale, intervenu dans une discussion en faveur de M. Sverdrup et l'ayant ainsi en quelque sorte sauvé, on publia des lettres de lui en contradiction formelle avec la thèse qu'il avait soutenue au Storting, d'où un scandale tel qu'il se suicida. Un an environ plus tard, en juillet 1889, M. Sverdrup se retirait enfin.

Un ministère conservateur modéré fut formé alors par M. Emile Stans:, fils de l'autre ministre d'Etat du même nom. Au bout de deux ans à peine, il se retirait à son tour pour faire place à une nouvelle combinaison de gauche présidée par M. Steen, <jui lui-même fît de nouveau place à M. Slang en 1893, auquel succéda enfin, en 1895, M. Hagerup. Au cours de ces changements perpétuels, certaines réformes importantes furent introduites, telles, par exemple, que l'établissement du sutTrage universel. Il n'y a cependant, durant cette période tout à fait récente, que peu de choses à relever touchant la politique purement norvégienne. Celle-ci avait, en effet, passé tout à fait à l'arrière-plan. Les questions relatives à l'Union ne l'intluençaient plus simplement, mais la dominaient tout à fait, et le départ ou la rentrée des ministres étaient })rovoqués le plus souvent par les discussions relatives aux rapports à entretenir avec la Suède.

La Norvège et l'Union. — Le fait même que la gauche prenait une influence de plus en plus considérable, parfois prépondérante, ne pouvait manquer de raviver cette question si épineuse et toujours pendante, puisque ce sont les libéraux, comme nous le rappelions tout à l'heure, qui ont pris à tâche de modifier l'ordre des choses établi en 1814. Ils n'ont pas d'ailleurs, en la matière, des vues uniformes ni même constamment bien nettes, et l'on ne saurait, par conséquent, résumer leur programme. Ils ne font qu'accentuer les tendances qui se manifestèrent au lendemain même de l'Union et dont nous avons parlé en leur temps. On a vu également que le sentiment national norvégien se manifestait, suivant les époques, à propos d'objets très divers. Durant la |)ériode dont nous nous occupons maintenant, il s'attacha surtout à deux revendications : l'une d'amour-propre, la question du drapeau; l'autre plus importante et pratique, la réorganisation des services des affaires étrangères.

On se souvient que ces services sont, avec le roi, la seule chose commune aux deux royaumes. Légations et consulats sont communs, chaque Etat payant une quote-part pour leur entretien ; mais ces légations et consulats communs, dans le personnel desquels figurent des Suédois et des Norvégiens, sont

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dirigés par le ministre suédois des affaires étrangères, lequel, d'après la constitution suédoise, doit être Suédois. Cette organisation paraissait aux Norvégiens anormale, humiliante et contraire à leurs intérêts : ils mirent en avant des projets de modifications diverses, demandant tantôt des consulats séparés, tantôt des légations particulières, tantôt enfin un ministre a commun » ou môme deux ministres distincts. Ces différentes idées ne furent pas du reste soutenues avec la même vigueur, ni surtout successivement : d'où l'impossibilité absolue d'éviter une certaine confusion en exposant les débats auxquels elles donnèrent lieu.

Tout naturellement, l'avènement du ministère Sverdrup fit proclamer résolument la nécessité pour la Norvège d'intervenir de façon plus efficace dans la direction de sa politique extérieure. Dès 1886, les revendications se précisèrent, visant surtout la possibilité pour le ministre d'être Norvégien et une autre question plus complexe. Constitutions et usages veulent <|ue toutes les affaires soient délibérées par le roi et ses ministres dans des conseils dont la composition varie suivant les objets : on désirait dès lors que dans les conseils où. serait discutée la politique étrangère la Norvège fût représentée à l'égal de la Suède. Au cours des années suivantes, l'agitation alla croissant, même une fois que les conservateurs modérés eurent repris le pouvoir. Divers incidents l'entretinrent et l'avivèrent, dont un qui eut lieu à Paris. La Suède n'avait pas participé officiellement à l'Exposition de 4889, mais la Norvège l'avait fait; conformément aux ordres de Stockholm, la légation s'abstint de paraître à l'inauguration, et ce fait qui paraissait montrer la Norvège sous la dépendance de la Suède eut naturellement un retentissement considérable, Dès l'année suivante la question de la représentation diplomatique de la Norvège fut discutée et la majorité, pour manifester ses sentiments et imposer ses manières de voir, commença à refuser les crédits destinés à certaines légations qu'elle jugeait inutiles pour le pays. Le ministère Stang essaya d'amener un apaisement à l'aide d'un arrangement assurant l'égalité des deux royaumes dans les conseils communs où se discuteraient les relations étrangères. Mais le Storting ne voulait

plus rien entendre et refusait d'admettre un ministre suédois. Le ministère Stang fit place au ministère Stecn. Les radicaux inscrivirent sur leur programme un ministre norvégien des affaires étrangères et les élections générales se terminèrent par la victoire de la gauche (automne 1891). Dès la session suivante, le 25 février 1892, le Storting, reprenant un procédé ancien, votait un ordre du jour déclarant la question des consulats « purement norvégienne ».

Attitude de la Suède. Négociations entre les royaumes. — • Les choses en venaient ainsi à un point tel que le gouvernement suédois ne pouvait plus feindre de les ignorer, estimant — de même qu'en 18G0, à propos du gouverneur général — que rien de ce qui touchait aux affaires étrangères n'était modifiable sans son intervention. Agissant ainsi, il avait pour lui la diète et l'opinion publique, qui commençait à se montrer sérieusement émue. Le pays à peu près entier envisageait toujours les rapports avec le « peuple frère » en partant des mêmes principes que du temps de Charles-Jean. D'autre part, l'agitation norvégienne aboutissait à des attaques contre le roi qui froissaient vivement le loyalisme suédois. Les plus irrités étaient donc les conservateurs, alors en majorité dans la diète ; certains d'entre eux devaient bientôt ne reculer devant aucune hypothèse et faire remarquer que des pourparlers seraient inutiles ou dangereux : toute réforme de l'Union nécessiterait des revisions constitutionnelles, très lentes en Norvège; celle-ci profiterait du répit pour se mettre en mesure de résister par la force; mieux valait donc prendre les devants et imposer immédiatement, parles moyens les plus efficaces, une solution acceptable.

Le roi toutefois et ses conseillers n'admirent jamais ces doctrines excessives. Le gouvernement suédois invita celui de Norvège à des pourparlers, laissant entendre qu'il admettrait qu'un Norvégien put devenir ministre des affaires étrangères. La majorité du Storting refusa et se borna à voter de nouveau l'ordre du jour du 2o février 1892; il ne votait, d'autre part, les crédits relatifs aux consulats que sous la condition que le gouvernement mettrait fin, dans un délai donné, à l'organisation existante,

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et le roi, n'admcllant pas la condilion, refusait de sanctionner les votes. Entre temps, les questions relalivcs au niinistr're des affaires étrangères et à la rcj»rôsentalion diploinaliijiie étaient également agitées constamment dans les chambres et dans le pavs. En Suède, l'opinion [)ubli<pie se surexcitait de plus en plus et la diète aftîrmait solennellement son droit d'intervenir, si bien que la situation entre les royaumes se tendait chaque jour davantage.

Sur ces entrefaites eurent lieu des élections générales pour le Storting (automne 1894). Les radicaux perdirent quelques voix, mais conservèrent la majorité, et le ministère conservateur Stang donna sa démission. Le roi lui demanda de rester provisoirement aux affaires et engagea des négociations directes avec la majorité, se déclarant disposé à gouverner d'accord avec elle à la condition que les ordres du jour intransigeants seraient retirés et le principe des négociations avec la Suède admis. Les pourparlers, laborieux et confus, traînèrent plusieurs mois. En juin, toutefois, la gauche se décida cà céder, mais la crise ministérielle se prolongea quelque temps encore et ce ne fut qu'en septembre que le cabinet de coalition Ilagerup fut enfin formé. Presque en même temps, le comité composé de représentants suédois et norvégiens nommés j)ar les deux gouvernements, avec mission d'étudier les modifications à introduire dans l'Union, était constitué et commençait ses travaux (décembre 1895).

Les délibérations durèrent deux ans et n'aboutirent point, en ce sens que le comité ne put se mettre d'accord sur aucun point. Il se fractionna en quatre groupes, qui émirent des conclusions où un seul point était commun : la nécessité de changer ce qui existait. En présence de ce fait, le roi décida ([u'il n'y avait lieu de saisir les parlements d'aucune proposition, et, comme après la crise de 1860, tout fut laissé en suspens.

A peu près dans le même temps, une autre question beaucoup moins grave, mais qui passionnait, elle aussi, les Norvégiens, recevait une solution caractéristique. Le drapeau norvégien portait, près de la hampe, le symbole de l'Union, sous forme d'un petit rectangle où les couleurs suédoises s'entremêlaient

HiSTOir.E GÉNÉRALE. XU. 'O

aux couleurs norvégiennes. Depuis quelque temps déjà, ce rectangle, qui se retrouve cependant dans le drapeau suédois, était considéré comme humiliant par les radicaux, qui réclamaient un « drapeau pur ». M. Sverdrup avait soulevé la question au Storting de 1879, mais sans qu'une décision fut intervenue. Elle fut reprise par la suite et trois législatures successives votèrent l'adoption d'un pavillon marchand aux couleurs exclusivement norvégiennes. Le roi avait refusé sa sanction les deux premières fois. Après le troisième vote, l'irritante question du droit de veto se posa donc, bien que sous une forme atténuée cette fois, étant donnée la nature du différend. Le roi décida d'ailleurs de ne pas s'opposer à l'entrée en vigueur de la loi et de la promulguer, tout en maintenant son refus de la sanctionner. Les choses toutefois n'en restèrent pas là. L'application de la loi exigeait diverses mesures où le ministre des afîaires étrangères devait intervenir. Le comte Douglas, désapprouvant le principe même, résolut alors de se retirer. Il vient d'avoir pour successeur M. de Lagerheim qui passe pour plus conciliant à l'égard des Norvégiens. D'autre part, les dernières élections suédoises ont été favorables aux libéraux, beaucoup moins intransigeants en matière unionnelle que les conservateurs. Le conflit entre la Suède et la Norvège semble donc, au commencement de l'année 1900, un peu moins aigu.

//. — Danemark.

Le conflit constitutionnel. — Toute la période contemporaine de riiistoire du Danemark est dominée par un fait unique : le conflit constitutionnel résultant de la lutte entre le gouvernement et la majorité parlementaire. Malgré la situation toute spéciale et l'importance relative assurée à la cour de Danemark par les relations de parenté de la famille souveraine avec les maisons régnantes de Russie, d'Angleterre, de Suède ou de Grèce, la politique étrangère du pays, au moins telle qu'on la peut connaître positivement, s'est réduite à peu

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de chose. Les relations avec les puissances voisines ont pu être plus ou moins bonnes; des difficultés notamment ont pu s'élever entre le Danemark et rAUemagne à pro[)Os d'e.\[)ulsion de Danois hors de l'ancien duché de Sleswig, mais ces incidents n'ont pas amené de crises aiguës. Les réformes militaires et les grands travaux de fortification entrepris durant ces dernières années ont également un certain lien avec les questions étrangères, mais il demeure difficile de les rattacher à aucun fait très précis, tandis qu'ils ont eu une importance facile à déterminer dans le conflit constitutionnel; tout ramène donc à celui-ci. Son origine essentielle est dans un phénomène analogue à celui que nous venons d'observer en Norvège et provenant, du reste, de la même cause. Gomme le roi de Suède et de Norvège, le roi de Danemark peut choisir ses ministres tout à fait à sa guise : les libéraux danois voulurent, comme les libéraux norvégiens, mettre fin à cet état de choses, introduire un régime vraiment parlementaire, avec une responsabilité ministérielle étendue, et, partant, la nécessité pour le souverain de prendre ses ministres dans la majorité. Ces revendications se firent jour peu à peu et sous une forme d'abord modérée, mais surtout à partir de 1872, quand la gauche fut en majorité à la chambre basse. Son opposition systématique aboutit même à la retraite du ministère Holstein de Holsteinborg. La couronne entra résolument dans la voie de la résistance en 1875 et le conflit éclata aussitôt pour se prolonger jusqu'en 1894.

Le ministère Estrup. — Durant cette période de dix-neuf ans le ministère fut constamment présidé par le ministre des finances M. Estrup, dont l'entrée dans la politique remontait à 1845 et qui avait déjà siégé au conseil de 1865 à 1867. Durant ces dix-neuf ans aussi, M. Estrup se trouva constamment en présence de la même situation parlementaire. Le parlement danois est divisé en deux chambres : la chambre haute, le Landsting, composé, outre quelques membres désignés par le roi, de membres nommés pour huit ans, par un suffrage à deux degrés, et la chambre basse, le Folketing, dont les membres sont nommés tous les sept ans par suffrage direct. Tout le temps de son ministère M. Estrup eut pour lui la majorité du Landsting et la minorité

du Folkeling-. Pour gouverner dans ces conditions, il lui fallut ainsi qu'au roi une ténacité tout à fait remarquable, mais les procédés auxquels il eut recours varièrent peu. Inutile dès lors d'énumérer année par année des faits presque semblables; il suffira d'indiquer la physionomie générale de la lutte et de rappeler quelques incidents plus saillants.

Divers projets, notamment des projets militaires destinés à renforcer les moyens de défense du pays tant sur mer que sur terre, furent mal accueillis du parlement, les libéraux danois étant peu favorables à ce genre de réformes. Des essais de compromis et des marchandag-es analogues à ceux que nous avons vu pratiquer en Suède ne réussirent pas. Une dissolution intervint alors, mais les élections nouvelles, très loin d'être favorables au gouvernement, envoyèrent au Folketing 74 opposants sur 102 députés. Ces opposants, fidèles au programme que j'indiquais tout à l'heure, voulaient avant toute chose le départ du ministère; ils rejetèrent donc les projets qu'on leur soumettait et votèrent des ordres du jour de blâme. Mais le ministère, fidèle lui aussi à ses principes, resta.

Le Folketing rejeta alors le budget qui devait entrer en vigueur le l"" avril 1817; il comitlait mettre ainsi le couvernement danslimpossibilité de gouverner, l'article 49 de la constitution disant que nul impôt ne peut être perçu sans un vote du parlement. Le gouvernement riposta en interprétant dans un sens très large l'article 25, qui autorise le roi à promulguer en cas d'urgence, des lois provisoires. Rejet des budgets réguliers, promulgation de budgets provisoires, tels furent les deux procédés auxquels on eut départ et d'autre fréquemment recours dorénavant, et leur emploi répété devint bientôt le trait caractéristique du conflit.

Le premier em[)loi qu'on en fit fut toutefois suivi, presque immédiatement, d'une légère détente. La gauche se scinda en deux groupes, ce (jui améliora la jiosilion du ministère, auquel les élections de janvier 1889 firent d'autre part gagner huit voix. Grâce à une entente avec les opposants non irréductibles, le gouvernement parvint à faire voter des lois qu'il considérait comme essentielles, notamment l'augmentation de la flotte et

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la réorganisation de l'aniK-e. qui lui elle aussi considérablement aug-mcntée, Tinfanlerie de ligne étant portée, par exemple, de vingt à trente balaillons. Le budget put être volé également en 1880 et 1881. Mais, pour obtenir qu'il en fût de même en 1882, la droite se vit contrainte à des concessions importantes; la gauche, qui comptait sur un changement de ministère, fut irritée de ne point le voir intervenir et la lutte recommença plus àprc que jamais. Après les élections de 1884, le ministère n'eut plus que 19 partisans au Folketing elles budgets provisoires devinrent désormais la règle. L'opposition résolut alors d'arriver à ses fins en agitant le pays : des réunions publiques furent organisées, qui ne tardèrent pas à devenir tumultueuses, d'où des condamnations judiciaires contre des fauteurs de désordre parmi lesquels on rangea M. Berg, chef de la gauche et président du Folketing, qui se vit condamné à six mois de prison. Peu après M. Eslrup était victime d'une tentative d'assassinat. Les chambres furent aussitôt prorogées et le roi promulgua une série de lois renforçant la police (automne 1885).

Le gouvernement constitutionnel n'existait plus dès lors que de nom; le ministère parvenait bien à gouverner et à réaliser même des entreprises considérables, mais à laide de procédés singuliers ou anormaux. Les lois provisoires et les décisions arbitraires se multipliaient et on faisait d'autre part appel aux pays par des voies détournées. La mise en état de défense de Copenhague était, par exemple, jugée indispensable, mais le parlement refusait les crédits nécessaires. Les travaux furent exécutés néanmoins, partie à l'aide des fonds publics, et partie grâce à des dons volontaires, résultats dune agitation politique provoquée dans le pays. La vie de l'Etat n'était donc pas aussi complètement entravée qu'on aurait pu craindre. La situation anormale où l'on se débattait depuis si longtemps, commençait néanmoins à lasser tout le monde. La droite elle-même se montrait moins irréductible (1890). En même temps, la gauche semblait moins disci|)linée et moins unie. Des ententes se firent sur des points spéciaux entre certains de ses membres modérés et les conservateurs (par exemple des droits sur la bière, que repoussaient les radicaux) et permirent le vote régulier de plu-

sieurs lois d'affaires importantes, mais non toutefois du budget. Le ministère enfin paraissait moins obstiné; c'est du moins ce (jue l'on était porté à conclure de la retraite d'un de ses membres les plus intransigeants, M. Scavenius. Bientôt la scission entre les groupes de gauche devint manifeste, et tandis que les avancés, les Européens, comme on les appelait, demeuraient également agressifs, les modérés se rapprochèrent visiblement de la droite, disposée d'ailleurs à marcher à leur rencontre. Un accord devenait dès lors possible. Un compromis intervint effectivement au début de 1894. En échange de la suppression d'un corps de gendarmerie institué en 1885, et de diverses retouches à la loi militaire, la gauche consentit à admettre la loi de finances, qui, pour la première fois depuis longtemps, put être régulièrement votée (avril 1891).

Retraite de M. Estrup. Ministères Reedtz Tliott et Hôrring. — Le compromis du 1" avril eut pour conséquence la retraite de M. Estrup, non pas qu'il fût vaincu, mais du moment qu'on en revenait à un gouvernement normal et à une politique d'apaisement, il était convenable, pour ne pas dire nécessaire, que l'homme d'Etat qui avait présidé à la lutte cédât la place à un successeur moins compromis. Ce successeur fut M. de Reedtz Thott qui entra en fonction au mois d'août. Le programme du nouveau ministère était tout de conciliation : il se montrait disposé à des concessions nombreuses et comptait gouverner le Parlement tout entier : encore que de pareils manifestes ne fussent pas dans les usages donnés, il fit naître une occasion de l'annoncer officiellement aux chambres en déclarant que si un conflit se produisait entre elles à propos du budget, il se retirerait aussitôt. L'avertissement n'était pas superflu, mais demeura vain.

Malgré tous ses efforts, le nouveau cabinet n'avait pas, tant s'en faut, une situation parlementaire assurée : le compromis d'avril n'était pas un accord suffisamment précis, et d'autre part la droite même n'était plus aussi unie que jadis. Sa position devint plus difficile encore à la suite des élections de 1895. Celles-ci avaient été cependant préparées par une loi remaniant les circonscriptions électorales et en créant douze nouvelles.

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Celle augmentation était parfaitement justifiée en un certain sens, les circonscriptions de l'ag-g-lomération de Copenhague étant inconteslal)lenient tro[» populeuses. On ne saurait nier cependant que l'on ne comptât sur la réforme pour augmenter le nombre de voix du ministère. Le calcul fut déjoué : partisans et adversaires du cabinet se trouvèrent en nombre strictement égal, avec, entre eux, un groupe socialiste renforcé. En même temps les divers partis de gauche qui s'étaient séparés au moment du compromis se réunissaient de nouveau pour constituer le parti des réformes. Les réformes réclamées étaient toutes spéciales et les grands principes constitutionnels dont on parlait naguère demeuraient soigneusement à l'arrière-plan. Mais encore que personne ne parût disposé à recommencer la même lutte qu'au temps du ministère Estrup, de nouvelles batailles devenaient inévitables.

En fait, le budget de 4897-98 ne put être voté en temps utile; on n'eut que le temps de voter un arrangement valable pour deux mois, vote de dépenses provisoires, et la discussion continua. Mais loin d'amener une entente, celle-ci aboutit à un conflit formel entre les deux chambres. Fidèle à sa déclaration, le ministre Reedlz Thott se relira aussitôt. Le roi fit appel alors à M. Hôrring, qui est encore actuellement (décembre 4899) aux affaires et qui parvint à faire voter un budget définitif, mais dont tous les points litigieux avaient été soigneusement éliminés.

BIBLIOGRAPHIE

Il n'existe point pour la période tout à fait contemporaine d'ouvrages d'ensemble : nous ne pouvons donc que renvoyer aux ouvrages généraux cités dans les volumes précédents et dont certains conduisent jusqu'au début de la période traitée dans le présent chapitre. Les renseignements doivent être cherchés surtout dans les articles des périodiques et dans les Annuaires : notamment VAnnual Keghter anglais, en allemand, Schulthess, Europaischer Geschichtskalendcr, et en français, La vie politique à V étranger, qui ne parut que pendant quelques années. — Les brochures de circonstance sont si nombreuses qu'il est impossible d'énumérer même les principales : elles n'offrent d'ailleurs, en général, aucun intérêt historique. On peut consulter également, avec profit, des articles d'encyclopédies, surtout le Nordisk farinljelbok (Stockholm, 18 vol. in-8, plus un supplément), soit aux noms des pays, soit à certains mots spéciaux, landlmannaparti, kom- 2^001183, etc., etc.

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