‹ Histoire générale du IV siècle á nos jours (volume 2)Chapitre 103 sur 173 · RIVALITÉ DES CAROLINGIENS ET DES ROBERTIENS · texte numérisé non relu

RIVALITÉ DES CAROLINGIENS ET DES ROBERTIENS

sans doute maniable : Louis lui devrait tout. Hugue le présenta donc aux suffrages des seigneurs francs, et, après l'élection, il le conduisit lui-même à Reims, pour y être oint et couronné par les mains de l'archevêque Artaud, fidèle, comme ses prédécesseurs, à la dynastie traditionnelle.

Hugue le Grand fut récompensé de sa modestie calculée par le titre de « duc des Francs », dux Francorum. Le nom de Francia était alors restreint à la partie de la Gaule située au nord de la Semé, le pays entre Seine et Loire ayant reçu désormais celui de Neustria. Or la maison robertienne, déjà maîtresse depuis près d'un siècle de la majeure partie de la Neustria, se trouva investie par le titre de dux Francorum attribué à son chef, non pas d'une nouvelle circonscription territoriale à limites fixes, mais de l'autorité militaire dans les divers pays de la Francia. Les Robertiens furent désormais ducs dans la Francia, comme les Agilolfing avaient été ducs en Bavière. Hugue devint, en droit, le second personnage du royaume. En fait, il était incontestablement le premier : comment comparer le suzerain de la Bourgogne, le suzerain des comtes de Champagne, de Blois, de Chartres, d'Anjou, de Sens, de Senlis, de Dreux, etc., le maître de la Neustria, le duc de la Francia, au Carolingien réduit à la possession de Laon et de ses environs?

Louis d'Outremer, cependant, n'était point le roi fainéant que le duc de la Francia avait rêvé de s'asservir. Il avait du courage et une haute idée de sa dignité. Il disposait, dans la province ecclésiastique de Reims, qui confinait à l'Austrasie, berceau de sa famille, de fidélités éprouvées. Enfin, il était le beau-frère du César allemand, Otto le Grand, qui avait ressuscité le Saint-Empire romain de Charlemagne au profit de la nation germanique. Il y eut des guerres sanglantes, directes et indirectes, entre Louis d'Outremer et celui qui avait été son grand électeur. Il fallut qu'Hugue, pour se maintenir, cultivât à son tour l'amitié des empereurs allemands.

Mais la race carolingienne était condamnée : la mort accidentelle de Louis d'Outremer, remplacé en 954 par un enfant, son fils Lothaire, rendit tout d'un coup à Hugue le Grand la plénitude de sa prépondérance , légèrement compromise. Il

survécut deux ans à Louis d'Outremer. A son fils Hugue Capet, « esprit froid, mesuré, plein d astuce et de ressources, capable d'énergie et de souplesse », élevé à l'école paternelle, il laissait un héritage très vaste.

Hugue Capet. — Cet héritage, le nouveau duc se préoccupa immédiatement de l'augmenter encore : la Bourgogne en avait été démembrée, au profit de l'un de ses frères : il se fit conférer en échange par le roi Lothaire les droits de souveraineté sur le Poitou. Un des derniers projets d'Hugue le Grand avait été de s'agrandir du côté du midi : Hugue Capet dirigea contre divers seigneurs d'Aquitaine des expéditions qui aboutirent à son mariage, en 961, avec l'héritière Adélaïde de Poitou. En même temps, il appuyait les efforts des archevêques de Tours pour englober la Bretagne quasi indépendante dans la mouvance de leur siège métropolitain, afin d'étendre indirectement sou pouvoir sur la péninsule.

Quand le roi Lothaire fut arrivé à l'âge d'homme, il parut qu'il valait son père par l'énergie désespérée avec laquelle il essaya de se débattre dans le filet du Robertien. Malheureusement, il oscilla toute sa vie entre deux politiques contradictoires, toutes les deux avantageuses, mais entre lesquelles il aurait fallu choisir. Appauvri, réduit à la possession de quelques châteaux dans les vallées de l'Oise et de l'Aisne, Lothaire jetait, comme avaient déjà fait Louis d'Outremer et Charles le Simple, des regards de convoitise sur la fertile Lorraine. La reprendre aux rois allemands, c'était se reconstituer un domaine. Mais c'était aussi se brouiller mortellement avec les empereurs allemands, et l'amitié protectrice d'Otto Ier n'étaitelle pas la meilleure sauvegarde des princes carolingiens des Francs occidentaux contre l'ambition de la famille robertienne? Or Lothaire se laissa entraîner tour à tour à braver, en envahissant la Lorraine, la dynastie des Ottonides et à rechercher son alliance. En 918, à propos de la Lorraine, il s'aliéna Otto II, qui vint exercer des représailles presque sous les murs de Paris. Lorsqu'il essaya de se réconcilier avec le gouvernement d'Otto III, il était trop tard : Hugue Capet, par l'intermédiaire du fameux Gerbert, qui avait été à la fois

son précepteur et celui du jeune empereur, l'avait devancé; il frouva la cour d'Allemagne entièrement gagnée à la cause de son rival. En môme temps il perdait son principal appui : il îso brouilla à demi, dès 977, avec l'archevêque de Reims Adall)éron qui, répudiant la fidélité proverbiale des titulaires de son s*iège à la maison de Charlemagne, passa au parti adverse. Vers 984, Gerbert écrivait déjà que « Lothaire n'était roi de France que de nom et que le roi de fait était Hugue ». — C'étaient l'amitié de l'Allemagne et le loyalisme du clergé qui avaient conservé, depuis soixante ans, aux descendants de Louis le Bègue une royauté précaire; quand ces deux choses leur manquèrent à la fois, il fut facile de prévoir leur disparition prochaine.

La mort de Lothaire, survenue en 986, et bientôt suivie de celle de son fils Louis V, âgé de vingt ans, marque le dénouement de la longue lutte qui avait rempli le x° siècle. « L'occasion tant attendue et préparée de si loin par la politique roberfienne s'offrait enfin. Le Capétien était prêt; il la saisit. »

Telle fut la lente croissance souterraine de la dynastie capétienne, avant son apparition définitive à la lumière. Si l'on en connaît mal le détail, on saisit très bien la direction générale de son évolution.

//. — Les autres grandes maisons françaises.

Lol lutte inégale des Robertiens et des Carolingiens a eu pour théâtre la Neustria et la Francia; mais elle a affecté, à certaines époques, d'autres* régions de l'ancienne Gaule. Ces régions, Aquitaine, Bretagne, Normandie, Flandre, etc., ont eu, au xe siècle, une vie locale très intense qu'il serait bien intéressant de connaître, car c'est alors que se sont élaborées les originalités provinciales, si énergiquement affirmées dès le siècle suivant dans les arts et les littératures locales. Le xe siècle est T^ge de la formation des grands fiefs, l'âge où les nationalités régionales ont pris conscience d'elles-mêmest A la vérité, les

documents de ce temps sont bien rares et bien insuffisants : il faut les extraire de chansons épiques de très basse époque \ dans lesquelles ils sont étrangement corrompus, ou d annales extrêmement sèches.

Normandie. — Le chroniqueur Dudon de Saint-Quentin, qui a écrit, dans les premières années du xic siècle, l'histoire des plus anciens ducs de Normandie, d après les récits qui se conservaient dans la famille des Rollonides (il nous apprend lui-même qu'il a rédigé sous la dictée de son protecteur Raoul d'Ivri, frère du duc Richard Ier), rapporte à 886 la première apparition du chef normand Hrolf ou Rollon à l'embouchure de la Seine. Les Normands avaient déjà des établissements considérables dans la région neustrienne lorsque, en 911, eut lieu entre Rollon et Charles le Simple une entrevue, à Saint-Clair-sur-Epte, où furent conclues des conventions verbales. D'après Dudon, Charles le Simple aurait cédé aux hommes du Nord les terres sises entre l'Eptc et la mer, terram ab Epta fluviolo ad mare. Guillaume de Jumièges est plus précis : lerram maritimam ab Epta fluviolo usque ad britannicos limites, depuis le cours de TEpte jusqu'aux frontières de Bretagne. Ce traité fut suivi de la conversion au christianisme de Rollon et de la plupart de ses compagnons. Mais les bandes normandes étaient organisées suivant un régime aristocratique; partout où elles se sont établies à demeure, au ix° et au xe siècle, elles ont fait prévaloir ce régime. Rollon agit à Saint-Clair moins comme maître absolu des envahisseurs que comme leur représentant. Duc de Normandie, il ne prit jamais de décision sans le conseil de ses /arfe. Immédiatement après son baptême, il partagea les terres concédées par le roi entre les chefs de son armée, en tbute propriété, sous la seule condition de l'aider à la défense du pays. « Il partagea, dit Dudon, la terre au cordeau (funiculo) entre ses fidèles », probablement au moyen du tirage au sort. Un chroniqueur

i. Ajoutez que les chansons consacrées à célébrer des événements du x° siècle ne nous sont pas toutes parvenues, même dans des rédactions remaniées. Ainsi ont été perdus les récits épiques dont GeofTroi Grisegonelle (comte d'Anjou) était devenu le héros dans l'ouest de la France, à l'occasion de la part qu'il avait prise à la guerre du roi Lothaire contre les Allemands, en 978.

nous fait savoir, au surplus, qu'il garda pour lui-même la part «lu lion.

La région maritime entre l'Epte et le Mont Saint-Michel se trouva donc, au commencement du xe siècle, reliée au duc de Normandie par un lien de vassalité assez lâche. Elle était peuplée, ou de Scandinaves exclusivement, comme dans le Gotentin et le Bessin, ou de Scandinaves et de Gallo-Francs assujettis. A la province ainsi modifiée Rollon et ses compagnons donnèrent des lois, des lois danoises, jura paterna. Ces lois sont malheureusement perdues, mais Dudon nous a conservé le souvenir de quelques-unes de leurs dispositions, qui sont tout à fait dans l'esprit des coutumes Scandinaves, sévères protectrices de la propriété. Saxo Grammaticus raconte que le roi de Danemark Frode III le Pacifique suspendit un anneau d'or à un rocher de Norvège et que personne n'osa y toucher /tendant tout son règne. Guillaume de Jumièges raconte la même chose de Rollon, qui aurait suspendu aux branches d'un ehêne, sur le bord d'une route, au lieu dit de Roumare (Roitonis mare), des anneaux d'or qui y seraient restés pendant trois années.

Rollon mourut plein de jours, en 931. Après sa mort, les <lucs de Normandie se sont trouvés en relations avec leurs voisins robertiens et carolingiens, d'une part; d'autre part, ils ont gardé des relations avec les rois du Nord, danois et norvégiens. Quelle a été l'influence de ces rapports sur la formation d'un État franco-normand?

Les Normands de Normandie gardèrent fidèlement le souvenir de leur origine. « Pendant longtemps, dit la saga de saint Olaf, les ducs de Rouen, issus de Gaungu-Hrolf \ se souvinrent de leur parenté avec les chefs de la Norvège. » Durant la minorité de Richard Ier, Louis d'Outremer ayant essayé de mettre la main sur la Normandie, une ambassade fut envoyée par les Normands au roi de Danemark, Harold à la Dent bleue, ccnsanguineus et propinquus ducis Ricardi. Les Danois de Danemark vinrent au secours de leur colonie, battirent Louis

i. Rollon le Marcheur.

d'Outremer et le firent prisonnier. En 966, le duc Richard envoya de nouveau chercher des auxiliaires en Danemark, contre son ennemi Thibaut de Chartres. Réciproquement, quand Swegen de Danemark entreprit de venger sur les Anglo-Saxons le massacre de la Saint-Brice, au commencement du xic siècle, il vint à Rouen et signa avec le duc une convention stipulant que la paix régnerait à perpétuité entre les Danois et les Normands, que les Danois pourraient vendre librement leur butin en Normandie, et que les Danois blessés y trouveraient assistance « comme chez eux ».

Que la Normandie du x' siècle soit restée profondément Scandinave, bien des faits concourent à rétablir. Si les colonisateurs de l'ancienne Neustrie n'avaient pas fait un usage prolongé du norois, de leur langue Scandinave, dans leur nouvelle patrie, il serait bien malaisé d expliquer la présence, dans le dialecte normand de nos jours, d'une foule de mots d'origine noroise.

Mais ce n'est pas seulement la langue qui se maintint : les instincts aristocratiques des Scandinaves restèrent vivaces; ils s'affirmèrent dans les célèbres révoltes de 932 et de 996. — En 932, Guillaume Longue Epée s'allia avec des princes français et obtint du roi Raoul la confirmation de la Bretagne; c'en fut assez pour émouvoir les Normands, encore païens, du Bessin et du Cotentin : ils craignirent que Guillaume, leur duc, ne devint trop puissant, et, sur les conseils d'un jarl nommé Riulf, ils résolurent d'exiger de leur duc qu'il se dépouillât de tout le pays à l'ouest de la Risle; de la sorte, « polentiores eo erimus forluna, ille tantum nobis nomine ». C'était justement l'ancienne maxime Scandinave. Cette révolte de Riulf n'est autre chose qu'une lutte de l'ancienne aristocratie contre les premiers essais de monarchie ducale. En la réprimant, Guillaume fonda, pour ainsi dire, le duché une seconde fois. La seconde insurrection, celle de 996, a un tout autre caractère, encore plus instructif. Cette année-là, dit Guillaume de Jumièges, les paysans, rustici unanimes, résolurent de vivre à leur guise et de se donner des règles sur l'usage des forêts et des eaux dont, jusqu'alors, aucune loi ne les avait privés. Quelques

historiens voient dans ces rustici des Danois; c'étaient plutôt, pour la plupart, des Gallo-Francs, et leur révolte doit sans doute être considérée comme un indice de la tvrannie toute féodale que les seigneurs normands, à la fin du x° siècle, faisaient peser sur leurs sujets.

La province fut donc profondément normannisée. De bonne heure, cependant, des influences venues de France travaillèrent à franciser la Normandie Scandinave, et ce sont les princes de la famille de Rollon qui en furent les plus efficaces propagateurs. Leur cour fut le foyer et le centre de l'imitation romanofrançaise, qui devait un jour préparer les voies à la fusion du duché avec le domaine royal des Capétiens. Rollon et Guillaume Longue Epée furent constamment fidèles à Charles le Simple et au roi Raoul. Richard Sans Peur fut un allié très sûr des ducs de France, y compris Hugue Capet. Tous aspiraient évidemment à augmenter leur pouvoir sur leurs hommes, à ne plus régner à la manière précaire des chefs du Nord. Bien que la chronique française de Richer, en 996, traite encore dédaigneusement Richard Ier de chef des pirates (Obiit Ricardus piratorum dux), il est avéré que ce Richard fit de son mieux pour être un duc à la française, grand protecteur des églises, toujours favorable aux autorités monarchiques. Des successeurs immédiats de Richard Ier, l'un, Richard II le Bon (mort on 1027), fut un personnage tout à fait ecclésiastique; l'autre, Robert le Diable (mort en 1035), est reste le type légendaire du prince aventureux et magnifique. — « 0 France, s'écrie Dudon à la fin de son livre, tu étais accablée, gisante à terre... Voici venir à toi, du Danemark, une race nouvelle... Une alliance est conclue; paix entre elle et toi. Cette race portera jusqu'au ciel ton nom et ton empire. »

Bretagne. — Dès 843, les Normands avaient paru sur les côtes de Bretagne, et, à la fin du ix* siècle, ils avaient conquis les terres qui s'étendent entre la Loire et le Blavet. Le comte de Vannes, Alain, surnommé Alain le Grand à cause de ses victoires sur les pirates, assura, il est vrai, quinze ans de tranquillité à la province; mais en 907, après sa mort, les Normands reparurent, plus terribles que jamais. A Saint-Clair-

sur-Epte, Rollon ayant demandé, en même temps que des terres à coloniser, des terres à piller provisoirement, jusqu a ce que les champs du nouveau duché de Normandie fussent remis en culture (terrain unde possit vivere, regnum unde conducat sibi cihxim et vestitum), Charles le Simple, s'il faut en croire Dudon, lui proposa la Flandre; mais Rollon refusa t parce qu'il y avait là trop de marais » (prae paludum impeditione). « Alors le roi lui conféra la Bretagne, qui était sur les confins du pays précédemment accordé. » Les ducs de Normandie acquirent donc à Saint-Clair-sur-Epte des droits vagues et provisoires, à faire valoir à la pointe de l'épée. Les Bretons, incapables, cette fois, de résister, se soumirent ou émigrèrent. Les pauvres subirent le joug de seigneurs normands : quelques-unes des plus illustres familles de la Haute- Bretagne descendent de ces seigneurs normands du xe siècle. Les chefs bretons et les moines s'en allèrent : quelques-uns retournèrent en Angleterre, d'où leurs pères étaient venus jadis. D'autres s'enfuirent en France, en Bourgogne, en Aquitaine, emportant avec eux leurs richesses et les reliques des saints. C'est pour cela que les reliques des saints bretons ne sont pas toutes conservées en Bretagne : le corps de saint Magloire fut alors transporté à Paris; celui de saint Guénolé à Montreuil-sur-Mer ; celui de saint Samson à Orléans.

Les Normands furent les maîtres de la Bretagne pendant vingt-cinq ans; il semblait que la province ne dût plus être désormais qu'une annexe du duché voisin de Normandie. Mais cela n'arriva pas, grâce à l'énergie des Bretons. En 938, un petit-fils d'Alain le Grand, qui s'appelait aussi Alain, Alain à la Barbe torte, revint d'Angleterre en Armorique. Il chassa les étrangers, que le peuple breton et gallo-romain n'avait pas cessé de haïr, releva les églises abattues, restaura les cultures. Les exilés furent rappelés. Alain Barbe torte fut acclamé comme libérateur, à la fois par les Bretons et par les Gallo- Romains de la péninsule. Il fonda ainsi, sur les ruines des anciens royaumes bretons de Domnonée, Cornouailles et Bro-Waroch, un duché de Bretagne où l'antique rivalité des Bretons et des Gallo-Romains n'exista plus. Ce duché comprit,

outre la Bretagne bretonnante, toutes les conquêtes de Noménoé : Rennes, Nantes et le pays de Retz au delà de la Loire. Au régime celtique de la tribu succéda le régime du fief; il y eut désormais en Bretagne toute une hiérarchie de comtes et de seigneurs, de suzerains et de vassaux. Lia Bretagne, après l'expulsion des Normands , sous Alain Barbe torte (mort en 952) et ses successeurs, s'organisa en Etat féodal.

Flandre et Vermandois. — Les Normands s'établirent de bonne heure à poste fixe aux bouches de l'Escaut. Leurs invasions dévastatrices eurent, dans la région flamande comme dans toutes les autres, des conséquences très importantes. D'abord, elles favorisèrent la formation des agglomérations urbaines. Pour se défendre, on se mit à réparer les anciennes fortifications romaines; on en construisit de plus vastes. La communauté du danger fédéra les habitants, et, derrière les murailles relevées par leurs mains, les transforma en citoyens; elle retrempa leur énergie et leur donna le goût de l'union. En second lieu, les continuelles attaques des Normands permirent à la féodalité de s'organiser rapidement. Féodalité veut dire destruction du pouvoir central et hiérarchie; or les rois, s'étant montrés inhabiles à repousser les Normands, se trouvèrent déchus par là même; et, quant à la hiérarchie, elle s'établit naturellement, les seigneurs les moins puissants se recommandant aux plus forts pour la défense commune. Contre les envahisseurs, le plus riche des seigneurs fut le chef indiqué de tous les autres. Et c'est ainsi que se sont créées les grandes maisons féodales de France, dont les fondateurs, au ix* et au xe siècle, ont tous été des héros de la lutte nationale contre les Normands. Tel fut Robert le Fort en Neustrie ; tel Alain de Bretagne; tel Baudouin Bras de fer, le premier des comtes de Flandre. Sous Charles le Chauve (dont il enleva et épousa la fille Judith), Baudouin Bras de fer créa une marche héréditaire de Flandre contre les Normands de l'Escaut, en même temps que Robert le Fort créait une marche contre les Normands de la Loire.

L'histoire de la marche de Flandre au xe siècle est des plus obscures et des plus sanglantes. Depuis l'avènement du premier

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Robertien, la France du Nord a été déchirée par de continuelles guerres féodales. Les adversaires en présence s'allient, se brouillent, se raccommodent, se battent, se groupent, d'une année à l'autre, de vingt façons différentes; l'empereur germanique et le roi de France, carolingien ou robertien, sont appelés constamment au secours de l'un ou de l'autre des combattants : le comte de Flandre, le duc de Normandie, le comte de Pon- Ihieu, le comte de Vermandois, les barons de Basse-Lorraine. Brochant sur le tout, les Barbares, dont les incursions meurtrières ne s'arrêtent point : les Normands d'abord; puis, quand le torrent Scandinave est à sec, les Hongrois. L'Artois était généralement le terrain où tous ces ennemis vidaient leurs querelles; dans le courant du x* siècle, il fut saccagé plus de trente fois de fond en comble.

Rappelons brièvement quelques épisodes. Le comte de Flandre, Baudouin le Chauve, qui avait pris ce surnom, malgré sa florissante chevelure, pour rappeler qu'il descendait de Charles le Chauve, s'unit au roi de Germanie et à Herbert de Vermandois pour opposer le jeune Charles le Simple au roi Eude. Après l'avènement de Charles le Simple, comme le nouveau roi suivait en tout les conseils de l'archevêque de Reims, allié d'Herbert de Vermandois, le comte de Flandre, jaloux, se rapprocha de Robert, frère du défunt roi Eude, et fit assassiner l'archevêque. Voilà Charles le Simple isolé; il s'adressa aux Normands, et l'épée de Rollon, après le traité de Saint-Clairsur-Epte, tint les Flamands en respect. Baudouin le Chauve mourut en 918. — Ce fut une autre histoire sous son fils et successeur Arnulf. Lorsque Charles le Simple fut menacé par les Roberliens, alliés à Herbert II de Vermandois, Arnulf unit ses forces à celles des Allemands et des Lotharingiens qui soutenaient le malheureux fils de Louis le Bègue. — Sous Raoul, le Vermandois qui tient Charles le Simple enfermé dans un de ses donjons, et la Flandre sont d'accord; leur ennemi commun, cette fois, c'est le duc de Normandie qui s'avance jusqu'à Arras, tandis qu'un Normand nommé Sigfried enlève la sœur du comte Arnulf, se fixe à Guines, et y fonde un nouvel Etat féodal normand. — Nouvelles scènes sous Louis d'Outremer.

Cette fois, le comte de Flandre, toujours en bons termes avec le duc de France, avec le royal Carolingien et avec le Vermandois, dépouille l'héritier du comté de Mon treuil de son héritage. Celui-ci s adresse au duc de Normandie, Guillaume Longue Epée. Guillaume est vainqueur, mais en 943, pendant une entrevue, il est assassiné par les émissaires du comte de Flandre.

Prenons, au lieu de continuer cette fatigante énumération, un exemple : l'épisode célébré dans la belle chanson de geste qui est intitulée Raoul de Cambrai. Voici l'analyse de ce poème : — Le comte Raoul Taillefer, à qui le roi de France avait, en récompense de ses services, concédé le fief de Cambrai et donné sa sœur en mariage, est mort, laissant sa femme grosse d'un fils, qui sera Raoul de Cambrai, le héros de la chanson. •Le roi, sur l'avis de ses barons, s'avise de donner le Cambrésis à un nommé Gibouin, au détriment de son neveu, l'héritier légitime. Devenu majeur, Raoul, excité par son oncle Guerri d'Arras, réclame hautement sa terre au roi. Celui-ci répond qu'il ne peut en dépouiller Gibouin qu'il en a investi : € Empereur, dit alors Raoul, la terre du père doit revenir au (ils; je serais blâmé de tous si je subissais plus longtemps la honte de voir ma terre occupée par un autre. » Là-dessus, le roi promet à Raoul de lui accorder, en compensation, la première terre qui deviendra vacante. Quarante otages garantissent cette promesse. — Un an après, le comte Herbert de Vermandois vient à mourir. Raoul demande l'exécution de sa promesse au roi, qui hésite. Car le comte Herbert a laissé quatre fils, vaillants chevaliers; il serait injuste de déshériter quatre personnes pour l'avantage d'une seule. Le roi cède enfin, à charge pour Raoul de conquérir son nouveau fief. Celui-ci, malgré les conseils de son écuyer Bernier, entre sur les terres de Vermandois, brûle le monastère d'Origny, où la mère de Bernier périt. Querelle à ce sujet entre Raoul et Bernier, qui passe dans le camp des quatre frères de Vermandois. Combat. Raoul est tué par Bernier dans une mêlée. — Quelques années se passent. Gautier, neveu de Raoul, reprend la suite de ses affaires. Guerri d'Arras l'arme chevalier, et la guerre recommence. Elle

est indécise. Peu après, à la Pentecôte, le roi mande ses Larons à sa cour. Guerri et Gautier, Bernier et son père se trouvent réunis à la table royale; une bataille s'engage entre eux. Le roi veut que les blessés soient soignés dans son palais, mais il a le tort de les mettre trop près les uns des autres, dans la même salle, et ils continuent à s'invectiver. Cependant, la veuve de Raoul, dame Àalais, arrive aussi à la cour du roi son frère. En apercevant Bernier, meurtrier de son mari, elle saisit un levier pour l'en assommer. Bernier saute du lit et implore à genoux le pardon de la dame qui, touchée, finit par raccorder. La paix est rétablie, au grand désappointement du roi, contre qui Guerri se répand eu plaintes amères, l'accusant d'avoir été, à cause de son Gibouin, Fauteur premier de la guerre. Le roi choisit ce moment pour dire qu'il disposera aussi de la terre de Vermandois, à la mort du possesseur actuel. Ledit possesseur proteste; la querelle s'envenime; les barons se jettent sur le roi, qui est blessé dans la lutte. Us se retirent en mettant le feu à la cité de Paris, et chacun retourne en son pays, tandis que le roi mande ses hommes pour tirer vengeance de ceux qui l'ont insulté.

Cette histoire, pleine de détails qui peignent d'une manière très frappante les mœurs et les hommes du x° siècle, n'est point du tout imaginaire. « En 9i3, dit le chroniqueur Flodoard. mourut le comte Herbert de Vermandois. Ses fils l'ensevelirent à Saint-Quentin et, apprenaut que Raoul, fils de Raoul de Gouy, venait pour attaquer les domaines de leur père, ils l'attaquèrent et le mirent à mort, ce qui affligea fort le roi Louis (Louis d'Outremer), p Ce Raoul, de Gouy en Cambrésis, le Raoul Taillefer de la chanson, était mort lui-même en 926, après avoir aidé le comte Arnulf de Flandre contre les Normands appelés par Charles le Simple. Ce Raoul de Gouy avait épousé réellement Aalais, l'une des nombreuses tilles de Charles le Simple, sœur par conséquent de Louis d'Outremer. Guerri le Sor (le Blond) n'est pas non plus un être de raison : un Guerri, allié de Raoul, fils d'Aalais, était seigneur de Chimay, entre les deux Uelpes. 11 n'est pas jusqu'aux personnages épisodiques de h

chanson qui ne se retrouvent exactement dans l'histoire réelle. Il est donc avéré que le poème sur Raoul de Cambrai raconte, en somme, des événements qui se sont à peu près passés comme il les décrit. Et c'est là une conclusion qui a son prix, car Raoul de Cambrai devient aussitôt le tableau le plus vivant qu'on puisse désirer de la vie féodale aux frontières de Flandre, vers le milieu du xe siècle.

Au cours de ces guerres perpétuelles, la féodalité locale se fortifia. Si le comte de Flandre était indépendant du roi de France, le comte de Cambrai, ceux de Guines, de Saint-Pol, de Boulogne le devinrent également du comte de Flandre. Le morcellement s'accrut, la hiérarchie se relâcha : ce fut Tàge d'or des guerres privées. « Nous arrivâmes, dit le biographe de saint Ursmar, près de Stateseele, en un endroit où les discordes étaient si profondes qu'il n'y avait point de gens qui n'eussent à pleurer un père, un frère ou un fils. Les prêtres chargés des saintes reliques furent obligés de se dérober par la fuite à la fureur de ces hommes féroces. »

Lorraine. — La Lorraine, à la fin du ixe siècle, n'avait ni limite, ni nom particulier; elle était sans unité d'aucun genre, bilingue, à cheval sur les vallées divergentes de la Moselle et de la Meuse. Elle aurait pu s'appeler le pays des Francs, mais ce nom avait été usurpé à l'ouest par la Francia autour de Paris, en Allemagne par la Franconie. Elle en fut réduite à emprunter son nom h un accident dynastique : Lorraine, Lotharingie, ancien royaume de Lothairc. Avec ce nom factice et des limites vagues, l'ancienne Austrasie ou Lorraine fut constituée en duché (ducatus) quand la dissolution de l'Empire carolingien fut devenue définitive par la déposition de Charles le Gros, en 888. Après le « roi » Zwentibold, le comte Kainier des Ardennes fut « duc » ou « marquis » de Lorraine. Il eut pour successeur, vers 916, son fils aîné, Giselbert.

Ce ducatus eut, au x° siècle, un sort assez misérable. D'abord, il fut atrocement ravagé par les plus redoutables et les plus destructeurs des Barbares, les Hongrois. Ils y firent, de 897 à 93G, six invasions successives. En second lieu, il oscilla douloureusement entre la France et la Ger-

manie *. Les ducs Rainier et Giselbert, aussi bien que les grands évoques de la Meuse et de la Moselle, semblèrent plutôt favorables aux prétentions des Carolingiens de France. Charles le Simple et Louis d'Outremer trouvèrent en Giselbert un allié solide contre les rois d'Allemagne. On put croire un moment que la Lorraine serait, de son' propre gré, rattachée à la Francia occidental** . Mais l'extrême faiblesse des successeurs de Charles le Simple, la grandeur des rois de Germanie de la dynastie saxonne en décidèrent autrement. En 939, Giselbert, qui venait d'appuyer une expédition de Louis d'Outremer en Alsace, fut tué par Otto Ier dans une bataille livrée entre Lorrains et Saxons sur les bords du Rhin. Cette date est décisive, car, à partir de la défaite de Giselbert, il y eut une saute de vent. Evèques et seigneurs s'orientèrent décidément du côté de l'Allemagne. Et Lothaire de France, s'il avait été sage, aurait renoncé à l'espoir de redorer son patrimoine par l'acquisition du duché.

Otto le Grand, vainqueur de Giselbert, conféra la dignité de duc en Lorraine à son frère Biimo, archevêque de Cologne, qui présida en quelque sorte à une dissolution méthodique du duché. La « période ducale » de l'histoire d'Allemagne n'a pas duré très longtemps. Le duché était, en somme, une forme réduite du royaume; il avait quelque unité, et le progrès du régime féodal était dans le sens du morcellement indéfini. Le ducatus de Giselbert fut partagé en deux par Bruno : Haute-Lorraine ou Lorraine mosellane, d'une part; Basse-Lorraine ou Brabant, de l'autre. Chacun de ces deux duchés s'est lui-même subdivisé par la suite : chacun d'eux a été disloqué par une vigoureuse végétation féodale. En Lorraine mosellane a toujours subsisté un duché, qui a gardé et perpétué le nom de Lorraine ; mais les trois villes impériales de Toul, Metz et Verdun furent indépendantes de ce duché. En Basse-Lorraine, le titre ducal eut encore une moindre fortune. Les ducs du xiu° siècle y avaient quantité d'égaux : évêques-princes de Liège, d'Utrecht, comtes de Luxembourg, comtes de Namur, de Hainaut, de

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