‹ Histoire générale du IV siècle á nos jours (volume 2)Chapitre 111 sur 173 · Voir ci-dessous, chapitre xiv · texte numérisé non relu

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religieux venaient de s'accomplir dans les pays slaves et en Hongrie. Moytiech. fils du prince de Bohême Slavnik, élevé à Magdebourg, où il changea son nom contre celui de l'évèque Adalbert, qui lavait confirmé, s'était fait prêtre dans le dessein de répandre le christianisme parmi les Slaves encore en grande partie païens. A la mort du premier évêque de Prague, Thietmar, il lui succéda (982). En Hongrie, il baptisa le fils de Geiza, le premier prince chrétien du pays; cet enfant devint le roi saint Etienne. Après plusieurs années d'efforts inutiles pour introduire en Bohême des mœurs plus chrétiennes, Adalbert, fatigué de l'épiscopat, partit en pèlerin pour Jérusalem (989), puis, renonçant à son voyage, entra comme moine dans le couvent des saints Boniface et Alexis, à Rome. Le duc <lc Bohème fit de nouveau appel à son zèle; Adalbert dut céder à contre-cœur. En 992, il revenait à Prague, abandonnait encore bientôt après l'épiscopat pour retourner à Rome; enfin il voulut évangéliser les peuplades barbares de la Poméranie et de la Pologne, les Borusses ou Prussiens * ; il y mourut martyr (avril 997). Par sa beauté et son intelligence, par l'élévation de son àme et l'ardeur de sa foi, Adalbert avait inspiré autour de lui des sympathies dont les documents conservent la preuve. Otto l'avait connu ; son imagination mystique lui voua un culte passionné; à Rome, il voulut élever une église en son honneur; en l'an 1000, il entreprit un pèlerinage à son tombeau, à Gnesen.

Du côté de ce monde slave et magyar, la politique de l'empereur fut singulièrement imprudente, et, sous prétexte de servir les intérêts de l'Eglise, il compromit ceux de l'Allemagne.

En Hongrie, Geiza avait pu obtenir pour son fils la main de Gisèle, fille du duc de Bavière, Henri, à condition de se convertir au christianisme avec son peuple. Silveslre H, d'accord avec Otto IU, accorda au nouveau converti le titre de roi. Celui-ci offrit son royaume à saint Pierre et le pape le lui rendit à titre héréditaire, s'il faut en croire une bulle dont l'authenticité a été contestée. La formation de ce royaume

1. Ces Prussiens ou Borusses sont une des tribus de la famille lithuanienne.

vassal du Saint-Siège pouvait être une faute; Otto l'aggrava en n'exigeant pas que l'église hongroise fût rattachée à l'église allemande et en permettant qu'elle eût un métropolitain.

En Bohême, Boleslav II avait propagé le christianisme; les églises de ce pays relevaient de l'évèché de Ratisbonne. Si Boleslav II avait obtenu, en 975 ou 976, la fondation d'un évèché à Prague, il avait été établi que les évoques de Prague dépendraient des archevêques de Mayenee.

En Pologne, l'évèché de Posen, fondé déjà sous Otto Ier, relevait de l'archevêché de Magdebourg. Le duc de Pologne, Boleslav Chrobry *, avait enseveli les restes d'Adalbert à Gnesen, et il s'était attiré ainsi la faveur d'Otto III. Lorsque l'empereur, en l'an 1000, vint à Gnesen, magnifiquement accueilli, il lit de cette ville le siège d'un archevêché dont dépendaient les cvèchés de Kolberg, de Cracovie et de Breslau. L'église polonaise fut donc affranchie de l'église allemande. Les chroniqueurs polonais prétendent même qu'Otto III aurait accordé à Boleslav Chrobry le titre de roi.

Ainsi l'empereur, sur les frontières de l'Allemagne, travaillait lui-même à constituer deux Etats que leur indépendance allait rendre plus redoutables.

Dernières années d'Otto m. — En l'an 1001, l'empereur revenait pour la troisième fois à Borne, décidé à ne plus quitter la capitale de cet Empire qu'il se flattait de réorganiser. Il s'établit dans son palais de l'Aven tin. A peine y est-il que la réalité vient cruellement l'arracher à ses rêves. Les Bomains s'insurgent contre lui et l'assiègent. Le pauvre jeune homme, trahi dans ses illusions, dans son amour pour Borne. aurait adressé aux Bomains, du haut d'une tour, un discours que rapporte l'historien Thangmar : « Êtes-vous ceux que j'appelais mes Bomains, ceux pour l'amour de qui j'ai abandonné ma patrie, mes proches? Par affection pour vous, j'ai exposé mes Saxons, mes Allemands, mon sang; je vous ai adoptés comme fils... Et vous, en retour, vous vous séparez de votre père, vous avez massacré mes fidèles, vous me chassez... »

4. Boleslav le Vaillant, appelé aussi Boleslav le Grand. En France, on cm rit souvent Boleslas.

Si touchant était son désespoir, que les Romains en furent émus : ils saisirent les chefs de la révolte et les jetèrent à demi morts aux pieds de l'empereur *. Mais le rêve était fini; rien désormais ne pouvait consoler cette âme blessée ; il quittait Rome, il errait çà et là en Italie et enfin mourait à Paterno, au pied du mont Soracte, le 23 janvier 1002. On l'ensevelit à Aix-la-Chapelle, selon son désir. L'année suivante *, Silvestre II disparaissait à son tour. Pendant ce temps toute l'église allemande est troublée par les prétentions de l'archevêque d'Hildesheim au sujet du célèbre monastère de Gandersheim, et d'autre part la féodalité, que n'entrave aucune résistance énergique du pouvoir central, couvre l'Allemagne de ses châteaux et de ses seigneuries indépendantes, ruine toute sécurité par ses convoitises, ses violences, ses guerres privées. Les évoques et les abbés eux-mêmes, d'ordinaire les auxiliaires de la politique impériale, font chèrement payer leur alliance; il faut leur faire des donations, des concessions d'immunités, qui les transforment en puissants princes temporels.

Henri n : sa politique, ses rapports avec la féodalité. — Otto III ne laissait point d'enfants : de là des troubles et des luttes. En Italie, Ardouin, marquis d'Ivrée, était couronné roi (février 1002). A Rome, le fils de Crescentius était nommé patrice et tenait le pape Jean XVIII sous sa dépendance. En Allemagne même, la situation ne parait pas d'abord moins incertaine. Trois rivaux sont en présence : Henri, duc de Bavière, fils de Henri le Querelleur et qui descend d'Otto Iar; Eckhard, margrave de Misnie, qui appartient à la Saxe; Her^ mann, duc de Souabe. Chacun d'eux arme, mais, grâce au puissant archevêque de Mayence, Willigis, Henri est couronné (juin 1002). La Saxe le reconnaît, à l'assemblée de Mersebourg. Toutefois elle obtient le respect de ses lois et le maintien de son autonomie presque complète.

Maître du pouvoir, Henri H réagit contre les entreprises aventureuses et les rêves romanesques de ses prédécesseurs.

i. D'après une autre version, Otto n'aurait éohappé qu'avec peine à l'émeute. 2. Au mois de mai.

Actif, d'esprit pratique, il s'occupe surtout de l'Allemagne : il veut la défendre, la réorganiser et enfin la gouverner. Sur la frontière de Test, Otto III a laissé se fonder le royaume de Pologne, qui menace l'Allemagne, et dont le chef, le redoutable Boleslav Chrobry, vient même de se faire reconnaître duc de Bohème. Entre lui et Henri s'engage une lutte qui, coupée par de courtes paix, dure de 1003 à 1017. Henri n'est pas toujours heureux : en 1015, il tente une grande expédition, pousse jusqu'à l'Oder, mais au retour, surpris dans les forêts, il subit une terrible défaite. En 1017, quand il croit prendre sa revanche, il est encore battu et forcé de signer, en 1018, une paix c non pas honorable, mais telle qu'on la put faire alors », avoue Thietmar, évèque de Mersebourg, le plus important des chroniqueurs de cette époque. En Bourgogne, son oncle, le roi Rodolphe, que la féodalité a dépouillé de tout pouvoir, s'est reconnu son vassal et lui a transmis son royaume ; mais, malgré deux expéditions dans la vallée de la Saône, Henri ne peut contraindre les seigneurs. En 1006 et 1007, il doit combattre une révolte de Baudouin, comte de Flandre. L'année suivante, la succession de l'archevêché de Trêves, qu'il ne veut pas accorder à son beau-frère Adalbéron, de la famille de Luxembourg, provoque la formation d'une ligue où entrent le comte Frédéric de Luxembourg, le duc Henri de Bavière, l'archevêque Dietrich de Metz; la lutte se prolonge jusqu'en 1017. Presque partout fermente l'esprit d'indépendance et de révolte. Du moins le roi combat. Sans doute il est obligé de faire des concessions à la féodalité; s'il ne reconnaît pas formellement l'hérédité des fiefs, dans la pratique il l'accepte. Lui-même, accordant un « bénéfice héréditaire », ajoute que c'est là « ce qu'on appelle vulgairement Erblehen » et atteste ainsi combien ce fait est fréquent. Ses efforts tendent à mettre un terme aux violences des seigneurs, à leurs guerres privées, qui troublent et ruinent le pays. Il va de province en province, proclamant la paix locale, Landfrieden, dans de grandes assemblées comme celles de Zurich (1005), de Mersebourg (1012), où tous € depuis le plus humble jusqu'au plus puissant jurent qu'ils maintiendront la paix, qu'ils ne seront point complices de brigandages ».

Son exemple est imité : ainsi Burchard, évêque de Worms, publie des lois de paix, afin, dit-il, de soumettre tous ses sujets, « riches et pauvres », à un droit commun. Contre les perturbateurs de la paix le roi est sévère ; au besoin il dépouille même des margraves de leur charge. Ses efforts pour rétablir Tordre et la sécurité concordent avec ceux qui se font en France, où la Paix ou la Trêve de Dieu préoccupe alors les esprits. A la lin de son règne, en 1023, Henri II a une entrevue avec Robert le Pieux, à Ivoy, sur le Chiers, et les deux rois s'y occupent « de la paix de la sainte Eglise de Dieu et des moyens de venir en aide à la chrétienté ».

Par contre, en Italie, Henri II n'apparait guère et séjourne pou. Vainqueur d'Ardouin en 1004, il est attaqué par la population dans son palais de Pavie, le jour même de son couronnement comme roi d'Italie. A Rome, contre la faction des Crescentius, il soutient Benoît VIII, de la puissante famille de Tusculum. En février 1014, il est couronné empereur; un combat s'engage entre Romains et Allemands, sur le pont du Tibre. Henri ne s'attache point à rétablir l'ordre dans l'Italie centrale. En 1022, sur les instances du pape, il guerroie contre les Grecs du sud de l'Italie ; ces courtes expéditions, sans résultats sérieux, ne tiennent dans l'ensemble du règne qu'une place secondaire.

Henri n et l'Église. — Henri II porte dans l'histoire le surnom de Saint; et de fait, c'est un roi d église, si Ton entend par là non point qu'il accepte le gouvernement de l'Église, mais qu'il veut au contraire la gouverner et se servir d'elle. « Personne, dit un historien allemand contemporain, n'attaqua plus violemment les privilèges et les biens des églises que celui que le moyen ûge appela le Saint et à qui, au monastère de Lorsch, on donnait le titre de Père des moines. »

Certes il est dévot, connaît les canons, s'occupe de liturgie et de discipline; mais, d'autre part, il est politique et, s'il se montre l'ami des évèques et des abbés, s'il en fait ses conseillers et ses collaborateurs, c'est aussi pour opposer à la féodalité laïque l'aristocratie ecclésiastique. Même ses fondations pieuses ont un caractère pratique. N'ayant point d'enfants, il choisit, dit-il.

le Christ comme héritier, et, en 1007, malgré l'opposition de l'évèque de Wurtzbourg, il obtient d'un synode la création de l'évèché de Bamberg, qu'il dote richement; mais s'il a choisi Bamberg, c'est « afin de détruire le paganisme des Slaves », et la culture allemande se répand bientôt avec plus de force dans ces régions. « Vicaire de Dieu », ainsi qu'il le dit lui-même, il supprime à son profit les élections épiscopales et accorde les cvôchés à qui lui paraît capable de servir ses intérêts. C'est avec la même énergie qu'il poursuit la réforme monastique dans les couvents, où la discipline s'est singulièrement relâchée. Les monastères les plus riches et les plus puissants, Uersfeld, Reichenau, Fulde, Corvei en Saxe, Memleben doivent se soumettre : Henri abat les résistances en changeant les abbés, en confisquant partiellement les biens des couvents, que parfois il donne à des laïques. Pour cette tâche, son auxiliaire le plus actif est Godhard, abbé d'Altaïchen Bavière, qu'il place à Hersfeld. Pendant ce temps, en Lorraine, la réforme clunisienne s'étend, favorisée par les évêques de Verdun, de Cambrai, de Liège; grâce au comte Frédéric de Verdun, qui s'est fait moine, le couvent de Saint-Vannes, à Verdun, en devient le centre dans cette région; un de ses amis, Poppo, reçut de Ilenri II les grands monastères <lc Stavelot et de Saint-Maximin de Trêves. Quant à la légende d'après laquelle l'empereur, découragé du siècle, aurait voulu se faire moine, elle peut inspirer quelques doutes.

de Franconie.

Avènement de la maison de Franconie. — Avec

ilenri II s'éteint (1024) la maison de Saxe. Pendant un siècle

«lie a régné sur l'Allemagne, elle Ta sauvée des invasions,

«lie a travaillé à rapprocher les unes des autres les provinces

<pii la constituent. Mais son œuvre a été incomplète; les rois ne

l'ont point poursuivie avec assez de continuité; l'eussent-ils fait,

ils n'auraient pu triompher du développement de la féodalité

Histoire générale. I. 36

qui, favorisée par l'autonomie des duchés, arrivait à morceler ces duchés mêmes en une foule de seigneuries héréditaires. Entraînés au delà des monts, devenus empereurs, les princes saxons ont trop souvent oublié qu'ils étaient rois de Germanie; et, s'ils ont paru dominer la société chrétienne, leur puissance a été plus théorique que réelle.

A la maison de Saxe succéda la maison de Franconie. Le fondateur de la dynastie nouvelle, Conrad, descendait du mariage de Conrad le Rouge, un des plus vaillants guerriers d'Otto Ier, avec une des filles de l'empereur. Quant au nouveau roi, il avait lui-môme épousé Gisèle, nièce de Rodolphe III de Bourgogne, qui descendait de Charlemagne. Ainsi la maison de Franconie se rattachait à celles qui avaient déjà régné en Germanie. Elle conserva le pouvoir de 1024 à 1125. Ce fut pendant cette période que s'engagea dans toute sa violence cette lutte entre le Sacerdoce et l'Empire, que la constitution de la société du moyen âge rendait pour ainsi dire inévitable. Les règnes des deux premiers empereurs franconiens, Conrad II (1024-1039), Henri III (1039-1056), en forment comme l'introduction.

Politique de Conrad n : la petite féodalité. — Le biographe de Conrad II, son chapelain Wipo, a dressé en quelque sorte le procès-verbal de son élection, et ce texte fort important a été souvent invoqué depuis. L'élection eut lieu à Kamba. sur la rive droite du Rhin, en face d'Oppenheim (septembre 1024). Les hauts seigneurs, ceux que Wipo appelle « vires ac viscera regni », étaient présents ; en outre une foule nombreuse de Saxons, de Souabes, de Franconiens, de Lorrains, était accourue. Conrad avait pour rival son cousin, qui portait comme lui le nom de Conrad, mais qui était plus jeune. Tous deux convinrent d'accepter le vote. « L'archevêque de Mayence, dont l'avis devait être demandé avant celui des autres, interrogé par le peuple, loua et choisit comme seigneur et roi Conrad l'aîné; sans hésiter, les autres archevêques et les autres membres du clergé suivirent cet avis; puis les seigneurs, par province, répétèrent la môme formule d'élection, et le peuple acclama. »

A l'intérieur de l'Allemagne la politique de Conrad est très

facile à saisir. A son avènement, deux puissances dominent : les grands duchés et les grands évêchés. A la haute féodalité laïque, les empereurs de la maison de Saxe ont cherché à opposer la haute féodalité ecclésiastique; mais la protection de l'Eglise est devenue étouffante; Conrad voudrait, en s' appuyant sur la petite noblesse, tenir en échec ces deux féodalités qui l'enserrent et l'annulent. Tandis qu'il lutte pour empêcher que le principe d'hérédité ne s'applique aux grands duchés, il l'admet pour les petits fiefs. En outre, par une constitution fort importante, il établit que tous les petits seigneurs, tous les chevaliers, s'ils sont convoqués un an et six semaines à l'avance, lui devront le service militaire, même s'ils ne sont pas ses vassaux directs ; par là il tend à enlever aux ducs les fidèles qui font leur force. Cette même politique, il la suit en Italie, ainsi que le prouve une constitution de mai 1037 contre le puissant archevêque de Milan, Héribert, qui est devenu le véritable souverain du nord de la péninsule. Héribert s'appuie sur la haute noblesse, les capitanei; Conrad se fait le protecteur de la petite noblesse, les valvassores.

D'ailleurs Conrad a la main rude et se fait craindre. II le montre lorsqu'il descend en Italie pour prendre, en 1026, la couronne royale à Pavie, en 1027 la couronne impériale à Rome. Dans cette dernière cérémonie paraissent à ses côtés le puissant roi du Nord, Canut le Grand, et le roi de Bourgogne, Rodolphe III. Selon la coutume, pendant le couronnement, une querelle s'eftgage entre Allemands et Romains; un grand nombre de ceux-ci sont massacrés.

Fidèle aux traditions politiques de Charlemagne et des Otto, le nouvel empereur pousse plus au sud; il va recevoir l'hommage des princes de Bénévent, de Saler ne, de Capoue : il veut déjouer ainsi les projets de Basile II qui, vainqueur des Bulgares en Orient, avait songé à restaurer la domination byzantine dans le midi de l'Italie et en Sicile. Cependant la soumission de la péninsule à l'empereur allemand n'était qu'apparente : Conrad II put le voir lors d'une nouvelle expédition (1037-1038). L'archevêque de Milan, Héribert, lui tient tête; emprisonné, il s'échappe, voit les bourgeois se rallier à lui,

force l'empereur à lever le siège. A Parme, les Allemands, pour venger le massacre de quelques-uns des leurs, pillent la ville. Ces violences et ces cruautés ne faisaient qu'exaspérer la haine des Italiens contre l'étranger. D'ailleurs, partout dans les cités se manifestaient des tendances plus vives à l'indépendance : l'ère des grandes municipalités italiennes allait commencer.

En Allemagne, Conrad II est plus heureux. Son beau-flls, Ernest de Souabe, qui, pendant la première expédition d'Italie (1026-1027), avait cherché à soulever une partie de l'Allemagne, d'accord avec Conrad le Jeune, l'ancien rival de l'empereur, échoue et meurt misérablement (1030). Sur la frontière de l'est, le redoutable royaume de Pologne, fondé par Boleslav Chrobry, s'est affaibli par la discorde, et Mieczislav, après avoir lutté contre l'empereur, est obligé de traiter (1031). Si Conrad II échoue dans une guerre contre Etienne de Hongrie (1030), du côté de l'ouest l'Empire s'accroît d'un royaume tout entier : Rodolphe III, roi de Bourgogne, avait ordonné à son lit de mort que la couronne et la lance de saint Maurice fussent portées à l'empereur. Sacré au monastère de Peterlingen, près de Soleurc (février 1033), Conrad II lutte contre Eude de Champagne, qui revendiquait la succession de Bourgogne, et le force à se soumettre. Ainsi l'Empire domine les vallées de la Saône et du Rhône : domination précaire, il est vrai, car jamais il ne put y triompher de l'indépendance des évoques, des seigneurs et des villes.

Henri m et l'Allemagne. — Conrad II léguait donc à son fils, déjà couronné roi de Germanie et roi de Bourgogne, des Etats agrandis (1039). Henri III avait été investi des duchés de Bavière, de Souabe; il y joignit la Carinthie : héritier d'une partie de ces anciens ducs qui avaient donné tant de mal à ses prédécesseurs, il tenait en échec la grande féodalité laïque. A l'intérieur, il triomphe de la révolte de Godefroi le Barbu, qui revendique la succession du duché de Lorraine; vaincu, fait prisonnier, Godefroi obtient cependant la Haute-Lorraine en 1046. Il se révolte de nouveau, l'année suivante, d'accord, avec Baudouin de Flandre; en 1054, il épouse Béatrice, la.

veuve du marquis de Toscane, Boniface, et, par cette alliance, il devient bien plus dangereux encore pour l'Empire. Sur les frontières, Henri III abat les projets du duc de Bohême, Brétislav, qui, voyant la Pologne ruinée par l'anarchie, avait rêvé à son tour de fonder un grand Etat slave; assiégé dans Prague, Brétislav dut implorer gr&ce et prêter hommage (1041). Plus loin au sud-est, en Hongrie, une réaction païenne contre l'œuvre de saint Etienne a porté au pouvoir Samuel Aba, qui attaque l'Allemagne. Après avoir battu celui-ci sur le Kaab, en 1044, Uenri II lui substitue Pierre, neveu de saint Etienne, qui élait venu chercher un refuge auprès de lui et qui, en devenant roi, se reconnut son vassal. Pierre, il est vrai, fut bientôt renversé (1046); deux expéditions contre son successeur André, en 1051 et 1052, furent sans résultat; en 1054 seulement une paix fut signée. Ainsi ce n'est point sans peine que Henri III peut faire respecter son autorité, soit en Allemagne, soit au dehors.

Henri EQ et la papauté. — Comme Henri H, Henri III est un roi d'Eglise, et il l'est au même sens. Il voudrait ramener l'ordre dans cette société où domine la violence; il proclame la Trêve de Dieu aux assemblées de Constance et de Trêves {1043). Tandis que Conrad II, à la fin de son règne, avait réagi énergiquement contre l'influence des évoques, Henri III suit une autre politique : dès son avènement il fait grâce à l'archevêque de Milan, Héribert; il remet en liberté l'archevêque Burchard de Lyon, emprisonné sous le règne précédent. Sa femme, Agnès de Poitiers, fille de Guillaume Ier

d'Aquitaine, l'incline encore du côté de l'Eglise et des réformes

clunisiennes. En retour, il domine l'Eglise, il entend y être maitre du pape et des évêques.

Depuis l'époque où la mort d'Otto UI avait ruiné les projets de Silvestre II, la papauté, privée de toute force, était retombée sous le joug de l'aristocratie féodale romaine. En face de la famille des Crescentius, maîtresse d'abord du patriciat, s'était élevée la famille rivale des comtes de Tusculum qui, en 1012, s'était emparée du pouvoir. Un de ses membres devient pape, sous le nom de Benoît VIII, tandis que son frère gouverne

Rome avec le titre de « Sénateur des Romains ». La cité de saint Pierre n'est plus qu'un fief de Tusculum. Du reste, les comtes de Tusculum s'appuient sur l'Allemagne ; ils se donnent comme les lieutenants de l'empereur à Rome, tout en y exerçant un pouvoir absolu. Benoit VIII pourtant n'était point sans mérite : il songeait même à réformer l'Eglise en favorisant les Clunisiens, mais cette papauté féodale manquait d'autorité morale. A la mort de Benoît VIII (1024), son frère, le Sénateur des Romains, jugeant plus simple de supprimer à Rome la division des pouvoirs, dépouille le costume laïque et se fait nommer pape sous le nom de Jean XIX. La papauté devient un bien de famille. Après Jean XIX, Benoît IX en hérite, à l'âge de douze ans, tandis que son frère Grégoire administre la ville comme consul ou patrice. Rome se transforme en une caverne de brigands, où l'on pille, où Ton assassine. Chassé par une révolution municipale qu'ont suscitée les capitaines ou chefs des régions, Benoît IX s'est fait reconduire à Rome par Conrad II (1038). Après de nouveaux troubles, l'anarchie est telle qu'un moment vint où Rome eut trois papes, Benoît IX, Silvestre III, Grégoire VI, et que le clergé romain, pour rétablir l'ordre,.fit appel à Henri III (1046).

La démarche était dangereuse. Henri III fit payer cher son intervention : il confisqua la papauté. Dans le synode de Sutri (décembre 1046), il fit déposer les trois papes. Puis, arrivé à Rome, il se fit céder le droit d'élection et désigna un Allemand, Liudgcr, évêque de Bamberg, qui prit le nom de Clément H. Le jour de Noël, Clément H fut consacré pape et Henri III fut couronné empereur. Un des plus fougueux partisans de la réforme de l'Église, à cette époque, Pierre Damien, écrit : « L'empereur Henri fut nommé patrice des Romains, qui lui reconnurent dans les élections le droit de toujours ordonner le pape. »

Ainsi, à moins d'un siècle de distance, les mêmes faits semblaient se répéter. Au xi° siècle comme au xc, la papauté, disputée par des factions seigneuriales, avait perdu son caractère ecclésiastique pour devenir un bien féodal; au xic siècle comme au x°, l'Empire se chargeait de ramener Tordre, mais s'em-

parait de l'objet du litige et faisait de la papauté une chose allemande. Le principe de tous ces maux résidait en partie dans les usages qui réglaient la transmission du pouvoir pontifical : il devenait évident qu'il fallait soustraire les élections aux convoitises temporelles, les rendre plus ecclésiastiques. Par là seulement la papauté pourrait se redresser en face des pouvoirs dont elle venait de subir le joug : de l'Empire comme de la féodalité.

L'Église au XIe siècle : Tordre de Cluny et le parti de la réforme. — La décadence de l'Eglise n'était pas moins profonde que celle de la papauté. Sur ce point les documents sont nombreux et éloquents. Pierre Damien, entre autres, trace dans ses écrits le tableau le plus sombre des désordres et des violences du clergé. Non seulement évêques et prêtres sont mariés publiquement, mais ce sont des débauches sans nom et dont le récit se refuse à l'analyse. Quant aux dignités ecclésiastiques, le pouvoir temporel les accapare et il en tient marché ouvert : c'est ce qu'on appelle la simonie !. En Allemagne, aux évôchés, aux abbayes sont attachés de vastes bénéfices royaux (regalia); les empereurs n'entendent les accorder qu'à leurs partisans, à ceux qu'ils ont choisis et qu'ils investissent; ils dominent dans l'Eglise, la mettent au pillage. Il n'y a plus d'élections épiscopales.

Ce n'est point du clergé séculier, trop engagé lui-même dans le monde féodal, que pouvait venir la réforme. Chaque fois que l'Eglise a couru de pareils dangers, la réaction s'est organisée au sein des ordres monastiques. Tel a été le rôle de l'ordre de saint Benoit au vu6 siècle; tel sera celui des Franciscains au xiuc; tel fut au xi° celui des Clunisiens. Le monastère de Cluny avait été fondé, aux environs de Màcon, en 909, par Guillaume le Pieux, duc d'Aquitaine. Il avait rapidement prospéré sous la direction d'abbés intelligents tels que Bernon, saint Odon, saint Maïeul, saint Odilon, saint Hugue. Bientôt, dans toute l'Europe, de nombreux monastères avaient adopté la règle de Cluny. Saint Odon déjà est le conseiller des papes

1. Ce mot vient de Simon le Magicien, l'ennemi de saint Pierre, et qui essaya d'acheter aux apôtres le secret de leurs miracles.

et des princes; il est chargé de réformer des couvents non pas seulement en France, mais à Rome môme, comme celui de Saint-Paul hors les murs. 11 les rattache à la maison mère, les fait administrer par des prieurs soumis à l'autorité de l'abbé de Cluny, et fait de Cluny comme le centre d'un vaste Etat dont les possessions sont éparses à travers tout le monde chrétien. M aïeul, en relations avec Otto 1er et Otto II, refuse la papauté qu'ils lui proposent. Saint Odilon, par son autorité inorale, domine sur la chrétienté : les papes, les empereurs, Otto 111, Henri II, Conrad III, Henri 111, les rois de France Hugue Capet et Robert le Pieux, saint Etienne de Hongrie, etc., le vénèrent, demandent ses conseils. Aux chapitres généraux de Tordre, qui se tiennent à Cluny, se réunissent des prieurs, des moines des contrées les plus diverses. Sur les lettres, sur les arts l'influence des Clunisiens fut considérable ; elle le fut plus encore sur le gouvernement général de l'Eglise. Les puissants abbés de Cluny, les prieurs qui leur servent de lieutenants, les évoques qui s'inspirent de leurs conseils ont déjà propagé l'institution de la Trêve de Dieu; maintenant c'est du côté de l'épiscopat confisqué par le pouvoir temporel, de la papauté déchue que se portent leurs pensées. Les empereurs avaient voulu affranchir la papauté de la tyrannie des barons romains; l'ordre de Cluny l'affranchira de la tyrannie impériale.

Déjà, tandis qu'en 1046 Henri III défait et fait des papes à Rome, dans la région voisine de Cluny on s'indigne contre le développement des usurpations impériales, et le débat s'engage sur la question même des investitures épiscopales. En cette année, Halinard, abbé de Saint-Bénigne de Dijon, fut élu archevêque de Lyon; vassal de l'empereur, il dut aller à Spire auprès de Henri III; mais là il refusa le serment féodal de fidélité, disant que « l'Evangile et la règle de saint Benoit le lui défendaient ». Les évoques allemands étaient contre lui, mais les évoques lorrains étaient pour lui. Henri III céda et se contenta d'une promesse de fidélité.

Ainsi dans l'Eglise le terrain était prêt pour des tentatives de réformes et d'indépendance, lorsqu'apparut Hildebrand, plus tard Grégoire VII. Du vivant même de Henri III, comme on le

verra dans un autre chapitre *, il prépara l'œuvre pour laquelle il devait lutter avec tant d'énergie. Sans doute l'empereur choisit encore des papes allemands : Brun, évèque de Toul, devient Léon IX (1048-1054;; Gebhard, évèque d'Eichsladt, devint Victor II (1054-1056). Mais ces papes mômes, Hildebrand, nommé archidiacre de l'église de Rome, les conquiert à ses idées. Le Sacerdoce s'arme pour la guerre contre l'Empire.

BIBLIOGRAPHIE

Documents. — Les sources de l'histoire d'Allemagne au moyen âge sont presque toutes réunies dans la grande publication de Pertz, Monumenta Germanix historica, qui, commencée en 1826, s'enrichit chaque année de nouveaux volumes in-f° et in-4°. Les principales sont : 1° pour la période antérieure à Henri Ier : Annales Fuldenses, Chronique de Régino (Pertz, Scriptores, t. 1) ; 2° pour Henri Ior et Otto Ier : Widukind, Res gestx saxonicœ (ib., t. 111); Liutprand, Antapodosis, Historia Ottonis, Legatio Constantinopolitana (ib.t t. III); Hrotsvitha, Carmen de gestis Oddonis (ib., t. IV); Vita Mathildis reginx (ib., t. IV, X) ; Ruotger, Vita Brunonis (ib., t. IV.) — Pour la fin de la maison de Saxe : Thietmar, de Mersebourg, Ghronicon (ib., t. 111); Gerbert, édit. Olteris, Paris, 1867, Lettres, éd. Havet, 1889; Thangmar, Vita Bernwardi episcopi Hildesheimensis (Pertz, t. IV) ; Vita Rurchardi episcopi Wormatiensis (ib., t. IV); Annales Quedlinburgenses, Hildesheimenses (ib., t. III). — Pour Conrad II et Henri 111 : Wipo, Vita Chuonradi régis (ib., t. XI), et dans le même vol. quelques Vies d'évêques de celte époque; Hermann de Reichenau, Chronicon (ib., t. V); quelques-unes des annales déjà citées et les Annales Altahenses (ib., t. XX); Raoul Glaber, Historiœ, éd. Prou, Paris, 1886. — Richter, en collaboration avec Kohi, a composé un excellent recueil d'extraits des sources classés chronologiquement avec les analyses des travaux modernes, Annalen des deutschen Reiches im Zeitalter der Ottonen und der Salicr, 1890. Pour l'histoire de l'Église et de la papauté, les principaux documents sont réunis dans : Mansi, Sacrorum concilionim nova et amplissima collcctio, 31 vol., 1759-98; Migne, Patrologia latina, 1844-85, 217 vol.; Watterich, Vitx romanorum pontificum ab xqualibus conscriptx, 1862, 2 vol.; Jaffé, Regesta pontificum romanorum. nouv. édit., 1885-88.

Livret. — Pour la critique des sources, Wattenbach, Deutschlands Geschichtsquellen, 5° édit., 1885, 1886; — pour la bibliographie, Waitz, Quellenkunde der deutschen Geschichte, 5e édit., 1883. — Parmi les récentes histoires générales de l'Allemagne au moyen âge, v. surtout : Giesebrecht, Geschichte der deutschen Kaiserzeit, 5e édit., 1881, t. 1, 11; Zeller, Histoire d'Allemagne, 1876, t. II, III; Histoire résumée de V Allemagne et de Vempire germanique, 1889; Lamprecht, Deutsche Geschichte, t. II, 1892. — Monographies importantes : "Waitz, Jahrbiicher des deutschen Reiches unter Kônig

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