I. Paya des Pelchénègues
quand ils virent ces hauts murs et ces riches tours dont elle était close tout autour à la ronde, et ces riches palais et ces hautes églises, dont il y avait tant que nul ne le peut croire s'il ne le voit à l'œil, et la longueur et la largeur de la ville qui de toutes les autres était souveraine. »
Après Constantinople venait Salonique, où affluaient aussi les marchands de toutes les nations, surtout à l'époque de la fête de saint Démétrius, le patron de la ville. L'industrie y était développée; les lettres, les arts y étaient en honneur. Cité guerrière en même temps que commerçante, elle formait dans ces régions le centre de résistance aux Barbares. Plus au sud, les villes riches et industrieuses se multipliaient : Thèbes, Corinthe, Patras avaient des manufactures de soie et autres tissus. Athènes n'était pas alors obscure et à demi déserte, ainsi qu'on l'a quelquefois avancé. Ses écoles étaient célèbres. Sous le règne de Basile II, un roi de Géorgie y envoyait chaque année vingt jeunes gens de son royaume faire leurs études ; quelques textes parlent même d'étudiants d'Angleterre, de Paris, qui viennent y compléter leur instruction.
Avec tous les peuples qui l'entourent l'Empire byzantin est en relations commerciales. De Damas, d'Alep, il reçoit les marchandises de l'Extrême-Orient. Lorsque les Grecs reprirent Antioche, un traité fut conclu avec le prince d'Alep (969 ou 970). La liberté de trafic pour les caravanes et les marchands grecs y est stipulée, et on y voit que, si Antioche recevait des articles d'Orient, qui de là passaient en Occident, en revanche des articles de l'industrie byzantine, notamment des étoffes, étaient exportés sur le territoire arabe. Au nord, Trébizonde avait beaucoup d'importance comme entrepôt du commerce du Levant : « Trébizonde, écrit au x° siècle le géographe arabe Istakhri, est la ville frontière des Grecs; nos marchands y vont tous : toutes les étoffes de fabrication grecque, tous les brocarts qui sont importés chez nous passent par Trébizonde. » Arze, qui fut détruite en 1049 par les Turcs Seldjoukides, était aussi un centre d'échanges important. Après sa ruine, les marchands émigrèrent à l'ancienne Théodosiopolis, qui devint Erzeroum (Arzen-Roum, Arx Romanorum). D'un autre côté,
les marchanda grecs étaient en relations suivies avec Alexandrie. Au commencement du ix" siècle, Léon V avait interdit aux Grecs de se rendre en Egypte et en Syrie; mais une nrohiliition de ce genre ne pouvait être observée. Les marchandises orientales, épiées de l'Inde, aromates, pierres précieuses, tissus de soie arabes, affluaient donc à Oonslanlinople, à Salonique, à Cherson, pour se répandre de là dans l'Empire et chez les peuples voisins.
Vers le nord, les plus anciens chroniqueurs russes parlent d'une roule de Constantinople à la Ballique, qui avait son point de départ sur la mer Noire, à l'embouchure du Dnieper, pour se terminer à l'embouchure de la Xéva. après avoir passé par les grandes villes de Kiev et Novgorod. Elle était fréquentée moins par les marchands grecs que par les Scandinaves et les Russes. Les marchands russes arrivaient nombreux à Conslantinople, mais ils y étaient fort surveillés; lia devaient habiter un quartier en dehors de la ville cl on ne les v laissait point séjourner pendant l'hiver. Us amenaient des fourrures, du miel, de la cire, des esclaves, et remportaient des étoffes de soie, des brocarts d'or cl d'argent, du vin. En Allemagne, les produits byzantins ne parvenaient, semble-t-il, que par des intermédiaires : Venise, les Slaves, les Bulgares. Des marchands bulgares étaient établis à Conslantinople. Pour satisfaire la jalousie des marchands grecs, on voulut les obliger à transporter leurs comptoirs à Salonique. Ce fut la cause de la guerre entre Léon VI et k tsU Simoun. En France, les articles byzantins, fort recherchés, arrivaient par l'intermédiaire des Italiens. Plusieurs villes italiennes faisaient un commerce actif avec l'Orient : Bari, Amalfi, Venise. Les Génois et les Pisans n'avaient pas encore, avant les croisades, de relations commerciales avec la Grèce.
On a reproché aux empereurs de n'avoir pas compris « l'avantage d'une large politique commerciale ». Ils ont aduplé, en effet, certaines mesures restrictives. Les commercînires ou douaniers byzantins ne laissaient pénétrer dans l'Empire les marchandises étrangères qu'après les avoir visitées, sondées minutieusement; la bulle de plomb qu'ils attachaient aux
ballots indiquait que les droits d'entrée avaient été payés. La sortie des produits grecs était également surveillée. Les tissus de luxe étaient le principal objet d'exportation en Occident; or les empereurs refusaient de laisser sortir les plus belles étoffes exécutées dans les manufactures impériales : ils les réservaient pour le palais, pour Sainte-Sophie ou pour les dons magnifiques qu'ils faisaient aux rois étrangers. On les a blâmés encore d'avoir trop abandonné le commerce à des étrangers, surtout à des Italiens, et d'avoir frappé les marchandises exportées de droits excessifs, qu'on évalue à 10 pour 100. Il ne faut pas oublier que ces droits, qui n'ont pas étouffé le commerce, fournissaient à l'Empire une grande partie des ressources qui lui étaient nécessaires. On n'a pas de renseignements précis sur l'ensemble des revenus de l'Etat byzantin; mais, d'après des données partielles, on a supposé que, vers l'époque de la quatrième croisade, ils devaient atteindre une somme qui équivaudrait à environ trois milliards aujourd'hui. Ce chiffre est élevé, mais, d'après Benjamin de Tudèle, Gonstantinople seule rapportait au Trésor une somme qui en représenterait près du sixième. On sait en outre que certains empereurs, grâce à une sage administration, laissèrent dans le trésor des sommes considérables. Ainsi, après Basile II, la réserve était de 220 millions, qui vaudraient environ un milliard aujourd'hui. Si ces empereurs, tout en satisfaisant aux dépenses ordinaires, réalisaient de pareilles économies, il faut bien admettre que les revenus de l'Empire étaient immenses.
Les lettres et les arts. — A la force militaire, à la richesse, l'Empire joint, dans une certaine mesure, la gloire des lettres. Il y eut à Byzance, du ix* au xn° siècle, un mouvement de renaissance, qui ne produisit ni génies ni talents d'une grande originalité, mais qui du moins atteste le goût des choses de l'esprit et des recherches érudites. De cette époque datent la plupart des manuscrits qui nous ont conservé les œuvres de la littérature grecque.
Les études avaient langui en Orient, depuis que Justinien avait fermé les écoles d'Athènes et supprimé l'enseignement du droit, sauf à Constantinoplc et à Beyrouth. La grande université
de Constantinople, fondée en 425 par Théodose II, était devenue le seul centre important d'études; encore renseignement y avait-il été souvent négligé. La littérature avait pris, depuis Jusiinien, un caractère presque exclusivement monastique. Aussitôt après la querelle des iconoclastes s'accomplit une importante réforme. Le césar Bardas, frère de l'impératrice Théodora, réorganise avec beaucoup de soin l'école du palais de Magnaure. Bien qu'adversaire des iconoclastes, il n'hésite pas à mettre à la tète de l'école Léon, qui avait été archevêque de Salonique sous le règne précédent, et qui avait donné sa démission lors du rétablissement des images. On y enseignait la philosophie,' la grammaire, la géométrie, l'astronomie. Les professeurs furent choisis parmi les hommes les plus savants du temps; les étudiants étaient admis gratuitement aux cours. Ceux qui travaillaient étaient sûrs de la faveur impériale, et ce ne fut point là une protection passagère. Sous Constantin VII, les écoles de Constantinople sont en pleine prospérité; les maîtres figurent parmi les grands personnages de l'Empire; les documents officiels mentionnent le Prince des rhéteurs et le Consul des philosophes. Les étudiants peuvent espérer que leur savoir les fera arriver aux plus hautes fonctions. Un historien de Constantin VII nous le montre admettant des étudiants à sa table, causant avec eux, les encourageant; dans leurs rangs il choisit des fonctionnaires, des évêques. Si l'Université de Constantinople perd dans la suite de son éclat, elle se relève, au xic siècle, sous Constantin Monomaque, grâce à un des savants les plus célèbres du moyen âge byzantin, Michel Psellos. Arrivé aux plus hautes charges par sa réputation de lettré, Psellos réorganise l'Université et y enseigne la philosophie, tandis que son ami Xiphilin y enseigne le droit. Il commente les philosophes et les poètes anciens. Des Arabes même viennent l'écouter. Son succès alarme l'Eglise et l'empereur; l'Université est fermée; Psellos se retire dans un couvent; mais son crédit reprend sous les règnes suivants.
Les empereurs eux-mêmes donnent l'exemple, et plusieurs comptent parmi lés écrivains. Basile Ier, pourtant soldat de fortune, entreprend de remettre en honneur le droit de Jus-
tinien par deux manuels, le Prochiron, publié entre 870 et 879, YÉpanagogé, entre 879 et 886, qui ne fut pas officiellement promulguée. Son fils aîné, Constantin, écrit un traité de tactique. Son second fils, Léon VI, est poète, théologien, écrivain militaire; il continue l'œuvre juridique de son père et publie le vaste recueil des Basiliques, en 60 livres. Constantin VII Porphyrogénète dirige le mouvement littéraire de son temps; il écrit la Vie de Basile, le fondateur de la dynastie. Dans le jivre des Thèmes, il trace, d'une façon fort défectueuse, il est vrai, la géographie politique de l'Empire. Son traité sur l'Administration de V Empire est un manuel de diplomatie, composé pour son fils; il y passe en revue les peuples avec lesquels Byzance est en rapports; il y décrit leurs institutions, indique la politique qu'on doit suivre envers eux. Les derniers chapitres donnent quelques détails sur l'organisation intérieure. Dans son ouvrage sur les Cérémonies de la cour de Byzance, à côté du manuel de l'étiquette impériale, on trouve des documents de tout genre, des états de dépenses pour certaines expéditions. Ces traditions ne se perdent pas au xi° siècle; tandis que le césar Nicéphore Bryenne écrit une histoire de son temps, sa femme, la savante et ambitieuse Anne Comnène, célèbre dans son Alexiade le règne de son père Alexis Ier.
Cette littérature se distingue surtout par l'érudition. En présence du trésor de connaissances et d'ouvrages que leur a légué l'antiquité, les Grecs de Byzance éblouis perdent souvent le sentiment de leur personnalité. Ils ne songent plus guère qu'à se reconnaître au milieu de toutes ces richesses et à en dresser l'inventaire; ils forment d'immenses collections d'extraits, de notes, de résumés. Le plus illustre des savants byzantins, Photius, est un compilateur. Il semble avoir lu tout ce qu'a produit la littérature hellénique, païenne ou chrétienne, pour en •composer sa Bibliothèque ou Myriobiblos, vaste recueil d'analyses et de morceaux choisis. Constantin Porphyrogénète et le groupe d'écrivains qui travaillent sous ses ordres sont des compilateurs acharnés. Constantin trouve que les ouvrages historiques sont si nombreux qu'on n'ose s'aventurer dans ce fatras c dont on s'épouvante rien qu'à en entendre parler *. Pour.
LA CIVILISATION HYZANTINE 679
■ venir en aide à 11 science qui se noie », il rassemble tous ces ouvrages, en fait faire des extraits et «les résumés on 53 livres : dHK seront consacrés aux Ambassades, un aux Conspirations, un autre aux Prises de miles, un antre aux Sentences, etc. De eelle immense collection il ne nous est parvenu qu'une faillie partie. I.*n autre îvcin'il, les firo/ioniqws. contient, en vint"! livres, des extraits sur l'agriculture. D'autres sont relatifs à la morale, à l'art militaire, à la médeeine, à l'art vétérinaire. Un des hauts fonctionnaires de Constantin VII, Syméon Métaphraste. compile une collection célèbre de Vies de saints. II devance les Bollandistes, mais c'est un Bollanilisle sans critique. Dans la seconde moitié du x° siècle et au commencement du xi°, Suidas, l'auteur du Lexique si connu sous ce nom, est encore un compilateur. Bien des ouvrages anciens se sont perdus par la faute de ces étranges encyclopédies : quand on les eut sous la main, on cessa Irop souvent de lire et de transcrire les originaux.
Si tel est l'esprit qui domine dans cette littérature, on aurait tort pourtant de n'en voir que ce côté. Les intelligences ne sont pas toujours servilement attachées à la tradition. Phofjus applique quelipiofois dans ses sonnons les doctrines de Platon au christianisme; il reconnaît môme que l'esprit d'examen a le droit de s'exercer sur le texte de l'Écriture Sainte. Il se refuse à voir dans les tremblements de terre ou les ouragans des signes de la colère divine châtiant les hommes ou désapprouvant les événements contemporains. Dans un dialogue, Philopatris ou l'Ami de la patrie, qu'on a longtemps attribué à Lucien et qui est de la seconde moitié du x" siècle, les interlocuteurs, dont l'un défend des opinions païennes, discutent librement religion et politique. Cet écrit semble destiné à défendre les mesures de Nicéphore Phocas contre les moines. Les historiens et les chroniqueurs sont nombreux, pour celle période, et généralement plus exacts et plus intelligents que ceux de l'époque précédente. Les principaux sont : Théophane, dont la Chronique va jusqu'en 813 et a été prolongée par divers conlinuateurs jusqu'en 9G1 ; Georges Hamarlolos, qui s'arréle en 8i2; Génésios, dont l'histoire va du règne de Léon V à celui de
Basile Ier inclusivement ;'Léon Diacre, qui raconté les événements de 959 à 975. Au xi° siècle, Jean Scylitzès, Michel Attaliote, Cédrénus. Certaines œuvres de Psellos donnent une idée vivante de la société du xi° siècle et sont écrites parfois avec verve. Enfin la poésie produit des épopées, inspirées des événements contemporains et qui sont comme les chansons de gestes de l'Orient. En Asie, les luttes contre les Arabes donnaient naissance à des récits héroïques et merveilleux, des tragoudia ou cantilènes, que parfois un auteur plus savant réunissait en un poème. Telle est l'épopée récemment découverte de Digénis Akritas, défenseur de l'Empire au x° siècle, terreur des Sarrasins, mais faible à l'amour. Le héros de ce poème, où se mêlent les imaginations guerrières et gracieuses, a du reste existé, sous le nom de Panthérios. Bien des chansons populaires du moyen âge grec se sont transmises jusqu'à nous de génération en génération.
C'est encore une belle époque pour l'art byzantin. Les empereurs multiplient les édifices. Constantin YII n'est pas seulement un lettré, mais un artiste. Il peint, il dirige des sculpteurs, des orfèvres. A Constantinople, le grand palais impérial s'agrandit, s'étend sur tout un immense quartier. Les textes, d'après lesquels des savants modernes ont pu essayer d'en restituer le plan et l'aspect, confondent l'imagination par le luxe inouï dont ils donnent l'idée. L'architecture religieuse, toujours fidèle au système de la coupole, essaie de se renouveler en donnant aux églises des proportions plus élégantes, dont on peut encore juger par l'église de la Théoiokos f, à Constantinople, par celles des Saints-Apôtres, de Saint-Elie, de la Vierge, à Salonique. En peinture, si la plupart des belles mosaïques, des décorations murales de ce temps ont disparu, quelques manuscrits à miniatures, comme le Psautier du ix* ou du xc siècle qui est conservé à notre Bibliothèque Nationale, attestent un effort curieux pour se dégager de l'influence monastique, et pour s'inspirer, même dans des sujets chrétiens, des compositions et du style de l'art antique. Si cette
i. m Mère de Dieu. »
tendance semble s'être bientôt affaiblie, cependant l'iconographie sacrée, telle qu'elle se constitue alors, se distingue par certaines qualités d'exécution et par des compositions remarquablement ordonnées. La grande sculpture est tombée en désuétude, mais les artistes byzantins fabriquent en grand nombre des coffrets, des diptyques en ivoire, dont nous retrouvons des spécimens dans les grands musées d'Europe, et qui charment par la finesse du travail, parfois par la beauté et l'élégance des figures. L'orfèvrerie produit de superbes pièces, en or, en argent, décorées d'émaux. Beaucoup, dérobées lors de la prise de Constantinople, ont enrichi les églises et, dans la suite, les musées de l'Occident. Pour ne citer qu'un exemple, Saint-Marc de Venise possède un trésor composé en grande partie d'œuvres byzantines : la plus belle est le grand retable connu sous le nom de Pala (TOro, qu'ornent quatre-vingt-trois tableaux ou figures d'émail. On a déjà mentionné plus haut la vogue des tissus qui sortaient des manufactures grecques. Beaucoup étaient historiés et, parles ornements, les animaux fantastiques, les compositions qui s'y trouvaient, devenaient de véritables objets d'art : la dalmatique impériale conservée à Saint-Pierre de Rome offre plusieurs scènes religieuses, notamment un Triomphe du Christ, où figurent cinquante-quatre personnages.
Jusqu'au xie siècle, l'art byzantin est, on peut le dire, le seul art chrétien véritablement original. Son influence s'exerce au loin. L'art russe se forme à son école, et, après la conversion de Vladimir, ses successeurs s'ingénient à donner à Kiev l'aspect de Constantinople, qu'il s'agisse de construire les églises ou de les décorer. L'art de la Géorgie et de l'Arménie a certains traits de famille avec l'art grec. Les ennemis même du nom chrétien et de l'Empire, les Arabes, sont ici tributaires de Byzance : les khalifes de Damas et de Cordoue lui empruntent des artistes. En Occident, il suffit aujourd'hui encore de visiter, la Sicile, l'Italie du sud, Rome, Venise, etc., pour y rencontrer sans cesse les traces persistantes de l'influence byzantine. On les retrouve en France, où l'architecture romane a des relations avec l'architecture byzantine, où tout un groupe d'églises du
Périgord, de l'Àngoumois, de la Saintonge, offrent le lype de la coupole orientale.
En résumé, dans l'histoire de la civilisation au moyen ûge avant le xi° siècle, Byzance a eu un rôle analogue à celui d'Athènes et de Rome dans l'antiquité, à celui de Paris dans les temps modernes. Elle a rayonné sur le monde entier; elle a été te Ville par excellence.
de Comnène.
Décadence de l'Empire dans la seconde moitié du XI0 siècle. — Aux jours de puissance et d'éclat succédèrent promptement les jours de décadence. Cette maison macédonienne qui, malgré des révolutions partielles, malgré des règnes misérables, avait assuré à l'Empire une stabilité politique relative, disparaît définitivement en 1057. Alors commence une effroyable anarchie dont il serait fastidieux et inutile de faire ici l'histoire. De 1057 à 1081, cinq empereurs se succèdent : Isaac Ier Comnène (1057-1059), Constantin Doucas (1059-1067), Romain IV Diogène (1068-1071), Michel VII (1071- 1078), Nicéphore Botoniatc (1078-1081). Au milieu de ces troubles, tout se désorganise, tandis que, par surcroît de malheur, les dangers extérieurs s'aggravent. La Serbie, qu'on veut maladroitement soumettre au système d'impôts byzantins, s'est soulevée, en 1040, sous la conduite d'Etîennc Bogislav, et, dès 1043, a détruit une armée envoyée contre elle par Constantin Monomaque. La même année, les Russes, sous le commandement de Vladimir, font une grande expédition, infructueuse, il est vrai, contre Constantinople. Les Petchénègues ravagent l'Empire (1049-1052). En 1064-1065, un nouveau peuple barbare, turc, les Ouzes, au nombre de 600000, s'il faut en croire un chroniqueur, franchissent le Danube, battent les Grecs, envahissent le pays jusqu'à Salonique. Cependant ils disparaissent bientôt, et il ne reste dans l'Empire que ceux qui, se
soumettant à l'empereur, reçoivent de lui des terres en Macédoine. En Asie surtout, l'Empire est compromis par l'apparition redoutable des Turcs Seldjoukides, hordes guerrières qui s'étaient réunies sous le commandement de Seldjouk, pour se jeter à la fois sur l'empire arabe et sur l'empire grec. Vers 1030, sous le commandement d'Arslan, fils de Seldjouk, ils franchissent l'Oxus, font la conquête du Khorassan. Ils s'étendent ensuite sur les provinces voisines de l'empire des Ghaznévides, puis envahissent l'Arménie, où ils se heurtent aux Byzantins (1048). En 1064, ils sont maîtres d'Ani. Fidèle aux traditions de courage des grands empereurs de la maison macédonienne, Romain Diogène veut lui-même défendre l'Asie Mineure. Dans trois campagnes il lutte avec quelque succès; mais les armées dont il dispose manquent de cohésion; en 1071, il est vaincu et fait prisonnier à Manzikert par Alp-Arslan, arrière-petit-fils de Seldjouk. Le vainqueur traita avec générosité l'empereur captif; il le remit en liberté moyennant une rançon et un tribut annuel; mais, quand Diogène rentra dans ses Etats, il y trouva un nouvel empereur. Il essaya vainement de ressaisir le pouvoir, dut se rendre, et eut les yeux crevés. L'avènement des Comnène. — En 1081, une nouvelle dynastie s'établit avec Alexis Comnène, descendant d'une famille noble de Paphlagonie qui déjà, avec Isaac I" Comnène, avait occupé le trône (1057-1059). Habile général, il avait, sous le règne précédent, lutté victorieusement contre Oursel de Bailleul qui, à la tête de chevaliers francs et normands, s'était détaché du service de l'Empire. Par son courage, son intelligence, il semblait destiné à rendre à l'Etat la sécurité et l'ordre. Sans doute, s'il avait été libre, il aurait tourné ses efforts contre les Turcs; mais, du côté de l'Occident, s'élevait contre lui un redoutable ennemi. Robert Guiscard, maître de l'Italie méridionale, songeait à s'étendre aux dépens de l'Empire, peut-être même à s'emparer de la dignité impériale. Sous le règne de Michel VII, il avait traité avec l'empereur, dont le fils, Constantin, devait épouser sa fille Hélène. Il prétendit se poser en vengeur de son allié et opposa à Alexis Comnène un imposteur qu'il faisait passer pour Michel VII. Exploitant
les ressentiments de la papauté contre les Grecs, il se fît accorder par Grégoire VII l'investiture de ses futures conquêtes. Avec 30 000 hommes, il aborde sur la côte orientale de l'Adriatique, assiège Durazzo. Alexis, obligé de faire face à ce danger, traite avec les Turcs, et, d'autre part, cherche des alliés en Occident; il excite contre Robert Guiscard son neveu Humphroi. Le Normand étant l'allié du pape, Alexis veut être celui de l'empereur d'Allemagne, et envoie à Henri IV 144 000 sous d'or, 100 pièces de soie. Il lui promet un fort subside s'il tente dans l'Italie du sud une expédition qui rappelle Robert Guiscard à la défense de ses Etats. Les Vénitiens, fidèles à leur politique traditionnelle, envoient contre les Normands occupés au siège de Durazzo une flotte commandée par le doge Domenicô Selvo. En retour, ils obtiennent de nouveaux privilèges commerciaux à Constantinople, l'exemption de toute redevance sur leurs marchandises, la possession d'un quartier autonome à Péra. Alexis, qui a réuni 70 000 hommes, ne parvient pas à débloquer Durazzo; il est battu, la ville est prise (1082) et les Normands assiègent les places de l'Epire et do la Thessalie. L'empereur fait alors appel à tous les moyens : il ordonne, malgré les protestations du clergé, de fondre des objets d'or et d'argent appartenant aux églises; il a recours à des auxiliaires turcs que lui envoie Soliman. En 1083, les Normands assiégés dans Castoria, tandis que Robert Guiscard a dû retourner en Italie au secours du pape, sont obligés de se rendre. Robert Guiscard tenta une nouvelle expédition en 1084. Elle fut interrompue par sa mort (1085), et l'empereur rentra même en possession de Durazzo.
Délivré de ce côté, Alexis voit recommencer bientôt les entreprises des Petchénègues. Dès 1085, ils ravagent la Thrace. Battus, ils reviennent l'année suivante. En 1088, il conduit lui-même contre eux une expédition, mais il est complètement vaincu à Drister. Il ne se débarrasse d'eux, par la victoire de Lebunion (1091), qu'à l'aide d'autres Barbares, les Koumans. Bientôt ceux-ci l'attaquent à leur tour, mais sont battus à Taurokomon (1094).
Alors seulement. Alexis peut songer à reprendre la lutte contre
les Turcs. Depuis la mort de Romain Diogène, ils n'avaient point cessé d'étendre leurs conquêtes sur l'Asie byzantine. Malek-Shah (1012-1092), successeur d'Alp-Arslan, avait confié à un de ses cousins, Soliman, la direction de la guerre contre les Grecs, et lui avait permis de se constituer en Asie un véritable Etat, rattaché seulement par une sorte de vassalité à l'empire seldjoukide. En 1014, Michel VII, par un traité déshonorant, avait abandonné à Soliman toutes les provinces dont celui-ci était alors maître en Asie. Depuis, Soliman était intervenu dans les compétitions qui agitaient l'Empire. Il s'était enfin emparé de Cyzique et de Nicée (1081), dont il avait fait sa capitale. Les Turcs étaient désormais établis en face même de Gonstantinople. Si, dans la suite, Alexis avait pu reconquérir quelques villes, notamment Sinope, bientôt étaient survenus de nouveaux revers. L'émir Tzachas, beau-père de Kilidsch-Arslan, qui avait succédé en 1092 à Soliman, devenait maître de Clazomène, Phocée, Chios, Lesbos, Samos, Rhodes, Smyrne.
Telle était la situation, au moment où Alexis était enfin libre du côté de l'Occident. Si grave qu'elle fût, certaines circonstances paraissaient cependant favorables à une politique offensive. Après la mort de Malek-Shah (1092), l'empire seldjoukide était divisé par des luttes intestines. Pour en profiter, Alexis voulut s'assurer l'alliance de l'Europe latine. Il se mit en relations avec Urbain II. En 1088, le pape, dans une entrevue avec Roger à Troïna, en Sicile, avait joué le rôle de médiateur entre le prince normand et l'empereur. En 1093, au concile convoqué à Plaisance par Urbain II, une ambassade byzantine vint demander au pape l'appui de la chrétienté latine contre les Turcs : l'auteur contemporain le mieux informé de ce qui se passa à cette assemblée, Bernold de Constance, l'affirme. Bientôt après, au concile de Clermont, Urbain II prêchait la croisade.
S'il fallait en croire un autre document, Alexis se serait abaissé à d'humiliantes démarches. Longtemps, en effet, on a considéré comme authentique une lettre de lui à Robert, comte de Flandre, dans laquelle, pour attirer les chevaliers francs à son secours, il n'aurait pas hésité à leur vanter les
richesses de l'Empire et la beauté des femmes grecques. Quelle que soit l'origine de cette pièce, tout le monde est aujourd'hui d'accord pour n'y voir qu'une grossière invention. Alexis n'en était pas réduit à ces misérables sollicitations ; il songeait, non point à ouvrir l'Empire à des hordes de pillards, mais à le reconstituer en profitant des circonstances.
Du reste, s'il est avéré qu'en 1094 il a cherché des alliés en Occident, par l'intermédiaire du pape, d'importants témoignages semblent prouver qu'il se repentit bientôt de cette démarche. Sa fille Anne, dans son Alexiade, le montre inquiet de l'arrivée des croisés; il connaît leur violence, leur inconstance, leur facilité à rompre les traités. Aussi rassemble-t-il des troupes, afin d'être prêt à les combattre. Ces craintes n'étaient point superflues. Les premières rencontres des Grecs et des croisés prouvèrent malheureusement qu'entre les deux parties du monde chrétien le divorce était définitif : tout les séparait, et, des deux côtés, les chroniqueurs attestent qu'entre Grecs et Latins il n'y avait place pour d'autre sentiment que la défiance et le mépris. Les croisades, à ce point de vue, n'eurent d'autre conséquence que d'introduire en Orient de nouveaux ennemis de l'Empire grec, de diviser et d'affaiblir les forces qu'il aurait dû consacrer à la lutte contre les Turcs, de précipiter sa décadence et sa ruine.
BIBLIOGRAPHIE
Voir, à la fin du chapitre iv, l'indication des collections de sources et des histoires générales de l'Empire byzantin. — Il faut consulter en outre pour cette période : 8chlosser, Geschichte der BUdersturmendcn Kaiser, 1812; — Marx, Der Bilderstreit der byzantinischen Kaiser, 1859; — Hergenrœther, Photios, Erzbischof von Constantinopel, i 867-69, 3 vol.; — Rambaud, F Empire grec au X9 s., Constantin Porphyrogénète, 1870, le meilleur tableau de l'ethnographie et de l'organisation de l'Empire byzantin à cette époque; Empereurs et impératrices d'Orient , Rev. des Deux Mondes, 15 janv. et 15 fév. 1891 ; — Tafel, Komnenen und Normannen, 1852 ; — Hirsch, Byzantinische Sludien, 1876; — Fischer, Studien zur byzantinischen Gesch. des X Jahrhundert, 1884; — Krause, Die Byzantiner des Mittelalters, 1869 (avec défiance); — Schlumberger, Sigillographie de V empire byzantin, 1884, très utile pour la connaissance des institutions, et Un empereur byzantin au Xe siècle, Nicéphore Phocas, 1891.
Pour l'Eglise et les rapports avec la papauté : — Hefele, Histoire des conciles, trad. Delarc; — Pichler, Gesch. der kirchlichen Trennung zwischen Orient und Occident, 1865 ; — Le Quien, Oriens Christianus, 1740. — Pour les rapports avec l'Italie : Armingaud, Venise et le Bas-Empire, Archives des missions scient., 2e série, t. IV; — Amari, Storia dei musulmani in Sicilia, 1. 1, II, 1854; — Fr. Lenormant, La Grande Grèce, 1881; A travers VApulic et la Lucanie, 1883; — Delarc, Les Normands en Italie, 1883. — Pour la littérature : Krumbacher, Gesch. der byzantinischen Littei'atur, 1891. — Sur Psellos, voir un article de Rambaud, Revue historique, 1877. — Pour le droit : Mortreuil, Histoire du droit byzantin, 1843; — Heimbach, Byzantinische Recht, dans l'Encyclopédie d'Ersch et Grùber; — Zachariœ von Lingenthal, Gesch. des griechisch rômischen Rechts, 1877. — Pour le commerce : Heyd, Histoire du commerce du Levant au moyen âge, 1883, trad. fr. — Pour la géographie, Krause, Géographie des Griechenlands wàhrend des Mittelalters, dans l'Encyclopédie d'Ersch et Griïber; — Kiepert, Carte de la Grèce au Xe s., 1883. — Sur la topographie et les monuments de Constantinoplc : Ducange, Constantinopolis Christiana, 1680; — Banduri, ïmperium orientale sive antiquitates Constantinopolitanœ, 1711; — Byzantios, Kcov<rravTivoùrcoXi;, 1869; — Paspati, BuÇavTtvai (uXérxt, 1878; — Labarte, Le Palais impérial de Constantihople, 1861. — Sur les lettres et les arts, voir les ouvrages cités au chapitre iv. — Rappelons que Krumbacher publie à Munich une Revue byzantine. — Les ouvrages relatifs aux rapports de Byzance avec les Slaves, les Bulgares, les Russes sont cités au chapitre suivant (chap. xiv).