‹ Histoire générale du IV siècle á nos jours (volume 2)Chapitre 23 sur 173 · Voir ci-dessous, p. 142, pour les tarifs et le Wergeld · texte numérisé non relu

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Les Burgondes étaient de bonnes gens, très grands, au crâne vaste et fort. Leurs descendants qui habitent le pays de Vaud, les montagnes du Jura, sont très grands, tandis que leurs voisins des Alpes françaises (d'origine romaine) sont petits. Les longs cheveux frottés de beurre rance, le gros appétit, Thaleine empestée d'ail, les barbares chansons des Burgondes déplaisaient à Sidoine; mais, après avoir chanté, ils demandaient bonnement à l'hote romain ce qu'il pensait de leur ramage. Ils étaient charpentiers, menuisiers; aujourd'hui encore, dans la Suisse occidentale, les paysans travaillent le bois, ont leur établi. Ils semblent avoir été les moins méchants parmi les Barbares : Orose constate qu'ils vivent avec calme et douceur, traitant les Gaulois non comme des sujets, mais comme des frères en Christ.

Ils ont subi à un très haut degré l'influence romaine. Gondebaud est un savant, d'après Avitus; il a un rhéteur, Héraclius, sorte de panégyriste à la façon de la cour romaine. A la cour burgonde sont bien reçus les Romains qui viennent chercher fortune, comme ce Syagrius dont parle Sidoine, qui avait appris la langue burgonde et la parlait si bien qu'en l'écoutant les Barbares se surveillaient pour ne pas faire de fautes ; tel Laurentius, envoyé à Byzance, qui y resta et arriva aux honneurs; tel l'évêque Avitus qui fut fort employé comme chancelier, surtout pour la correspondance avec Constantinople. Il y a en effet des relations régulières avec l'Empire d'Orient. Les prédécesseurs de Gondebaud ont été maîtres de la milice; lui-même l'a été, puis patrice. Lorsque Sigismond, fils de Gondebaud, est devenu roi, il demande à changer son titre de comte contre celui de patrice; il sollicite cela comme un avancement. C'est en signe de ces relations et de cette fidélité maintes fois attestée que les Burgondes gardent l'ère consulaire; sur 61 textes datés, un seul porte l'année du règne. L'ère post-consulaire enfin, qui ne dure à Rome que jusqu'en 565, se prolonge en Burgondie jusqu'en 628. Sur les monnaies de Lyon, il y en a qui ne portent que l'effigie impériale; plus tard, au revers, le monogramme royal. L'influence de Rome se montre, avons-nous dit, dans la législation. L'autorisation

des mariages entre les deux peuples y est spécifiée; le droit testamentaire n'est nullement germanique; le wergeld est le même pour un Romain que pour un Barbare ; Barbare, car les Burgondes ont adopté le mot pour se désigner eux-mêmes dans leurs lois.

Aussi ce pays burgonde est-il un de ceux où vécut le plus longtemps la culture romaine. Au plus beau temps du royaume, Viventiolus tient une école de rhéteurs à Lyon. A la fin du vi° siècle, l'école d'Agaunum (Saint-Maurice en Valais) est toujours prospère. Au vi° siècle vit en Bourgogne le chroniqueur Marius d'Avenche ; au vnc, Frédégaire. Au temps du second royaume de Bourgogne, la fille de Rodolphe sera réputée savante quand elle arrivera à la cour d'Otto Ier. La loi des Burgondes est plus claire et mieux écrite que celles des autres Barbares, et quand on compare, au moyen Age, les documents de la Suisse alamanique avec ceux de la Suisse burgonde, on reconnaît dans ceux-ci des traces de culture romaine.

Il n'y avait donc entre les Burgondes et les Romains aucune cause d'antipathie; les vaincus avaient pris les vainqueurs, si tant est seulement qu'il y ait eu des vainqueurs et des vaincus.

Les Burgondes et l'Église. — La question religieuse fut la ruine du royaume des Burgondes. Le clergé gallo-romain était très puissant. A la fin du v° siècle il y a 25 évêques, pris dans les grandes familles sénatoriales. Le plus considérable est Avitus, métropolitain de Vienne depuis 490, un des grands témoins de cette histoire que nous étudions, un témoin pour les Burgondes, comme Sidoine pour les Wisigoths, Cassiodore pour les Ostrogoths, Grégoire de Tours pour les Francs II se nomme Alcimius Ecdimius Avitus. Son père et plusieurs de ses ancêtres ont été évêques à Vienne, après avoir rempli des offices poli tiques. Il avait un frère évoque de Valence. Il est probable qu'il a été élevé à Valence, où une école de rhétorique était tenue par Sabaudus, que loue Sidoine Apollinaire. Il parait avoir eu de grands avantages physiques. Entre tous ces évêques qui paraissent très puissants, qui ont de grands biens, font de grandes charités pendant les famines, paient la rançon des prisonniers, fondent ou ornent des églises, envoient des sub-

sides au pape, il est le plus puissant assurément. Un de ses prédécesseurs, dans un conflit qui éclata entre son siège et celui d'Arles et qui dura pendant tout le ve siècle, se servait d'une armée, comme faisait d'ailleurs son rival. L'activité personnelle d'Avitus était très grande et, pour ne pas parler de ses autres œuvres, ses lettres, malheureusement difficiles à comprendre, sont très précieuses pour éclairer au fond les sentiments des chefs de l'Eglise. Avitus n'est pas tolérant. Il veut abolir l'hérésie arienne. Quelles pouvaient être les relations d'un pareil évèque, ou de tout autre évèquc pensant ainsi, avec un roi arien? Les Burgondes, de bonne heure convertis au christianisme, ce qui contribue peut-être à expliquer la débonnaire té de leur caractère, sont ariens comme tous les Barbares qui ont subi au milieu du vic siècle l'influence des empereurs ariens. Notez que le roi des Burgondes, quoique arien, exerce sur l'Église catholique les attributions de la puissance royale. Il faut son autorisation aux évêques pour se réunir en concile; cette autorisation apparaît à la fin du v6 siècle; jusque-là les évêques se réunissent sans qu'il soit question d'une autorisation royale. Il y a des conciles de Gaule sous la présidence de l'évêquc d'Arles, des conciles provinciaux; mais après la fin du vc siècle les conciles se font non plus pour toute la Gaule, non plus par provinces ecclésiastiques, mais par royaumes. Plusieurs conciles burgondes portent mention de l'autorisation royale. De même le roi (on y reviendra plus tard) a une part dans l'institution des évêques, si bien que ce roi arien, qui a un clergé arien, prend part au gouvernement de l'Eglise catholique. Comment cela était-il supporté par un évèque comme Avitus? Il reconnaît l'autorité des rois; le Maître a ordonné l'obéissance aux puissances terrestres ; d'autre part il est en relations amicales personnelles avec Gondebaud, qui est très tolérant. Mais à peine Clovis, roi des Francs, a-t-il été baptisé catholique, Avitus, cet ami et conseiller de Gondebaud, précepteur de son fils, écrit au nouveau chrétien une lettre étonnante. Ce document est un des plus importants de l'histoire que nous écrivons : il fait prévoir dans le roi des Francs le « fils aîné de l'Église », et bien plus encore, l'empereur chrétien, Charle-

magne. Tels étaient les sentiments nourris par le clergé galloromain, au moment où le royaume des Burgondes va être attaqué par Clovis. Voilà pourquoi ce royaume succomba.

///. — Le royaume wisigoth en Gaule

et en Espagne.

L'établissement des Wisigoths. — Les Wisigolhs occupaient le sud-ouest de la Gaule, comme les Burgondes le sud-est. Nous avons dit comment ils avaient été établis en Aquitaine par Constance. Ils s'étendaient sur la Seconde Aquitaine (cités de Bordeaux, Agen, Périgueux, Angoulême, Saintes, Poitiers), une partie de la Novcmpopulanie (au sud de la Garonne) et de la Première Narbonnaise avec Toulouse, mais sans Narbonne. Ils étaient dans une région toute romaine; depuis la fin du iv° siècle la préfecture des Gaules a été reportée de Trêves à Arles; d'Arles sont gouvernées les sept p%ovinces; nous avons indiqué les étapes des Wisigoths à travers les steppes de la Russie actuelle, les terres de l'Empire d'Orient, puis l'Italie, la Gaule et l'Espagne.

Dans ce milieu très romain, une des plus belles contrées de l'Empire, ont été établis les Wisigoths, ses serviteurs, en récompense des services passés et sous condition de services à venir. Ces services, ils les rendent. Wallia mort en 419, Théodoric Ier lui succède. En 422 le maître de la milice, Castinus, va combattre les Vandales au sud de l'Espagne, en Bétique. Il est vrai que Théodoric n'est pas toujours un fédéré docile : il a des velléités d'agrandissement à chaque désordre de l'Empire. Et il y a beaucoup de désordres : nous avons vu comment les intrigues de palais achèvent la désorganisation de l'Empire d'Occident; c'est sur ce fond que se déroule l'histoire des Barbares en Gaule; par là s'explique qu'ils soient devenus indépendants. Nous n'avons pas à entrer ici dans le détail des luttes soutenues par Rome contre tous les peuples barbares (sans exception) établis en Gaule. Le roi des Wisigoths, Théodoric Ier

(419-151), fait des tentatives répétées pour mettre la main sur Narbonne et sur Arles. En 425, il assiège Arles; en 430, nouveau siège ; puis il attaque Narbonne ; chaque fois Aétius le repousse. En 439, Théodoric reparaît devant Narbonne; le comte romain Litorius le poursuit jusqu'à Toulouse, mais il est battu et fait prisonnier. Il y a dans ces guerres des Wisigoths, comme dans celles des Ostrogoths, un manque de force et de suite qui s'explique par la mauvaise organisation militaire des Barbares et par la force de résistance que gardait l'Empire. Les villes gauloises se défendaient vaillamment d'elles-mêmes. C'est pourquoi, bien que sa victoire sur Litorius paraisse avoir été importante, elle ne servit de rien à Théodoric. Une ambassade d'Avitus, préfet du prétoire, suffit à le calmer. Avitus était un Gallo-Romain d'Arvernie, fidèle serviteur de l'Empire, qui depuis longtemps avait fait à Toulouse la connaissance de Théodoric; vaillant soldat, avec quelque façon de bravoure gauloise, payant volontiers de sa personne. C'est comme préfet des Gaules qu'il traita avec Théodoric et obtint qu'il renonçât à ses prétentions.

Les Wisigoths sont depuis près de vingt ans dans la Gaule méridionale; il y a longtemps qu'ils n'avaient fait une si longue résidence. Si l'on en croit Salvien, les Romains étaient fort contents de leurs hôtes (hospites). Par cela même qu'ils duraient, les Wisigoths acquéraient des titres à la possession définitive et réelle du sol. Aétius ne songe pas à les déposséder; c'est précisément pour les contenir et tirer le meilleur parti possible de cet état irrémédiable qu'il oppose Barbares à Barbares, établissant des Alains à Valence, les Burgondes en Savoie. Il lui fallut certes beaucoup d'habileté pour réunir leurs forces contre les Huns. Ce fut Avitus qui décida Théodoric à venir, autant, semble-t-il, comme allié que comme serviteur de l'Empire. C'est que, par la force des choses, des distinctions se faisaient entre les différents peuples barbares et que le degré d'indépendance variait avec la force. Théodoric fut tué dans la bataille où l'on défit les Huns; son fils Thorismond fut élevé sur le pavois et proclamé roi à sa place. Il voulait venger son père en forçant les Huns dans leur camp. Aétius l'en dissuada,

craignant, affirme Jornandès, que l'extermination des Huns ne fît des Goths les maîtres de l'Empire.

De retour à Toulouse, Thorismond recommença les tentatives de son père sur Arles; il l'assiégea, mais s'arrêta devant les représentations du préfet du prétoire Ferréol. Il fut assassiné quand il rentra chez lui (453).

Théodoric II (453-466). — Son frère Théodoric II le remplaça. Peu après, on apprit qu'Aétius avait été égorgé par Valentinien II, Valentinien II par Maxime, et que Genséric s'apprêtait à porter la guerre à Rome. Ce fut en Gaule un moment de désordre général, chaque peuple sortant de son cantonnement, et les Saxons commençant à piller les côtes. Dans ces conjonctures, Maxime s'adresse à Avitus, qui vivait retiré dans sa villa, et le nomme maître de la milice. Avitus vint trouver Théodoric II qui, s'il faut en croire Sidoine, le remercia de lui avoir fait donner par son père une éducation romaine. Cette bonne entente fut bientôt scellée par une entreprise faite en commun. Au moment où Avitus était chez Théodoric, on savait la prise de Rome par Genséric et la mort de l'empereur Maxime. Théodoric propose à Avitus de prendre l'empire pour lui et c'est dans une assemblée des Gaules qu'Avitus est proclamé. Elle fut tenue à Ugernum (Beaucaire). La Gaule ne s'insurge pas contre l'Empire; Théodoric pas davantage : on fait un empereur, et très solennellement; après quoi on le fait reconnaître par Marcien, qui régnait à Constantinople, et par le sénat romain. Avitus part pour l'Italie, où on l'acceptait, avec son gendre Sidoine, qui rédige son panégyrique. A Rome il est sans force réelle, ne pouvant compter sur Ricimer qui commande les milices barbares; mais en Gaule on le respecte et on lui obéit. C'est à son instigation que Théodoric II va faire la guerre en Espagne aux Suèves, qui, depuis le départ des Vandales, s'étendent de la Galice vers la Lusitanie et la Bétique : guerre de dévastation sauvage qui dure deux ans. Cependant Avitus, trahi par Ricimer, proscrit par le sénat, est mort sur la route des Gaules. Ceux qui l'avaient élevé n'ont pas réussi à faire un nouvel empereur. Un Gaulois, Pœonius, s'est contenté d'usurper les fonctions de préfet du prétoire. Théodoric II l'ap-

puie ; mais Majorien, élu à Rome, arrive avec une armée où toute la Barbarie est représentée. La Gaule gagnée s'empresse autour de lui et Sidoine fait son panégyrique \ Majorien passe en Espagne; à son retour en Gaule il célèbre de nouvelles fêtes; quand il rentre en Italie, il est assassiné, probablement par ordre de Ricimer (461).

C'est à partir de cette date que la Gaule commence vraiment à être détachée de l'Empire. Jîgidius, resté en Gaule avec la qualité de maître de la milice que lui avait donnée Majorien, fonde une sorte d'Etat romain singulier, indépendant de fait. Théodoric II recommence l'éternelle attaque de la Narbonnaise ; on lui livre Narbonne; il est battu par /Egidius devant Arles; il fait sans grand succès diverses expéditions en Espagne. Il est assassiné en 466 ou 467 par Euric, un de ses frères, le véritable fondateur de la puissance gothique en Gaule.

Euric (466-483). — Il est plus entreprenant que ses prédécesseurs et les circonstances sont plus favorables. Léon, empereur d'Orient, venait d'envoyer pour régner à Rome Anthémius. Tel était le désir de la Gaule de rester romaine que l'avènement d'un empereur légitime y fut accueilli avec joie. Sidoine va porter à Anthémius les félicitations de ses compatriotes, lui lit un nouveau panégyrique et revient avec le titre de préfet; un de ses amis, Arvande, est préfet des Gaules; le fils d'Avitus, son beau-frère, est maître de la milice. Arvande trahit bientôt; il se tourne vers Euric et conspire avec lui. Il lui conseille par lettre (468) d'attaquer un corps de Bretons, cantonnés sur la Loire, qui avaient été mis récemment dans le Berry, afin de défendre la Loire contre les Wisigoths. En même temps Seronat, gouverneur de l'Arvernie, conspirait également avec Euric. Les Gallo-Romains firent ce qu'ils purent pour se soustraire au roi wisigoth. Une ambassade alla devant le sénat de Rome l'accuser, comme autrefois les gouverneurs : cela se fit selon les formes antiques et ressemble fort à une parodie. Arvande et Seronat furent condamnés. Pendant ce temps Euric marche sur le Berry (469), dont il s'empare après

i. Carm.j V, v. 511.

la défaite des Bretons cantonnés à Déols. Il s'étend le long de la Loire, car on le trouve en 470 aux prises avec des milices romaines et barbares près d'Angers. Successivement le Limousin, le Rouergue sont conquis; il s'en prend à l'Arvernie qui se défend vaillamment (471). C'est Ecdicius qui commande les Arvernes, secondé par l'évèque Sidoine, chez qui le patriotisme romain s'unit à la ferveur catholique et à la haine de l'hérétique. Malgré les incursions et les ravages sans résultat des Wisigoths, qui avaient échoué devant Clermont, les Arvernes résistaient bien, lorsque l'empereur Nepos les livra aux barbares (474). Euric prit donc possession de la province, qui fut administrée en son nom par le duc Victorius. L'année suivante Nepos était chassé de Rome et, après le court règne de Romulus Augustule, Odoacre commençait en Italie son principat. Plus d'empereur à Rome; mais la Gaule sait qu'il y a toujours un empereur et elle députe à Constantinople pour demander à Zenon, qui n'en peut mais, de rétablir Nepos. C'est la dernière démarche politique que la Gaule ait faite pour maintenir le lien qui l'attachait à l'Empire depuis cinq siècles.

Euric pousse alors ses conquêtes. Il détenait plusieurs parties de l'Espagne; il la soumit tout entière, sauf les vallées des Pyrénées occidentales, où se maintint encore un siècle un petit royaume suève. En 480, Euric, passant enfin le Rhône, prenait possession du pays entre la Durance et la mer. Et alors, pendant que les rois burgondes demeurent dans leur médiocrité, que les rois francs sont encore des sauvages cantonnés dans le nord, que Théodoric TOslrogoth grandit sur le bas Danube, qu'Odoacre continue son gouvernement sans racines en Italie, Euric est le premier personnage du monde barbare.

Il n'a pas été seulement un conquérant; il a été un législateur. Il a cherché, comme ont fait tous les rois barbares, un modus vivendi avec les Romains. C'est là surtout ce qui doit nous intéresser : c'est là ce qui nous explique pourquoi ont été si courtes les destinées d'un royaume qu'Euric laisse si florissant en 483 à son fils Alaric II.

Le droit dans le royaume wisigoth. — Chez les Wisigoths le trait caractéristique est la législation.

Il y a pour les Romains et pour les Goths des droits séparés. Le droit romain est consigné dans la Lex romana Wisigothorum, que Ton appela au xvie siècle Bréviaire cTAlaric. Voici en quelques mots l'histoire de ce document. Le roi Alaric, voulant éclaircir toutes les obscurités de la loi romaine, a fait appel aux lumières de prêtres et de nobles; il a aussi convoqué des savants, lesquels, après examen, ont réuni le tout en un livre. La commission a travaillé sous la présidence du comte Gojaricus; le travail s'est fait à Aire, en Gascogne, en 506. Le roi a requis l'assentiment des évoques et d'élus des provinces ; puis il a fait déposer l'exemplaire original dans le trésor royal. Des copies certifiées par le référendaire Anianus ont été distribuées. Ce document est très curieux parce que la comparaison que l'on en peut faire avec les originaux, surtout avec le Code Théodosien, montre ce qui a dû être retiré comme inutile ou ne s'appropriant pas aux circonstances nouvelles. Les dispositions relatives aux dignités, aux privilèges, aux honneurs ont à peu près disparu, de même celles relatives aux finances1. Le Bréviaire d'Alaric, conservé et propagé par beaucoup de manuscrits, a fourni des emprunts à plusieurs lois barbares, aux édits mérovingiens, aux capitulaires, aux canons des conciles. Il a contribué grandement à assurer la perpétuité du droit romain jusqu'à la renaissance du xne siècle.

Le droit des Wisigoths a été rédigé sous Euric. Ce travail fut refait et complété en Espagne par Leovigild (569-585) et définitivement sous Reccared (585-601). C'était une compilation de droit en 350 chapitres f. Mais le travail législatif continua en Espagne : à la compilation de Reccared on ajouta des lois postérieures ; en 642, sous Chindeswind, un code fut de nouveau composé en 12 livres et 570 articles et confirmé par le fils de ce roi, Receswind (649-672). Les rois suivants augmentèrent la collection, qui fut enfin revue et publiée sous le roi ^Egica, au seizième concile de Tolède (693). Ce qu'il y a de remarquable dans ce nouveau code, c'est qu'il n'est plus un droit personnel :

i. Le X6 livre du Code Théodosien (de Re tributaria) n'a fourni que 10 constitutions au lieu de 170.

2. Dont nous connaissons seulement 55, retrouvés par Kunst en 1839.

il s'agit d'un droit territorial commun aux Romains et aux Goths et formé par la fusion des deux droits. Ceci est la preuve et le symbole d'une union qui s'est faite par l'effet du temps, de la longue cohabitation; elle a été rendue possible dès la fin du vi° siècle par la conversion du roi Reccared au catholicisme.

Rapports entre Wisigoths et Romains. — Sans doute, dans les éléments du mélange, le romain ne l'emporte pas de beaucoup; néanmoins la distinction longtemps maintenue des deux peuples et des deux droits suffit à prouver que les Wisigoths ont essayé un autre modus vivendi que les Ostrogoths; ils ont gardé leur individualité nationale avec bien plus de soin. Pourquoi? Ils semblent d'abord avoir été beaucoup plus nombreux; dans le partage ils furent moins disséminés; c'est un fait ici que les Barbares prirent les deux tiers des terres1. D'autre part, si romaine que fût la Gaule méridionale, elle l'était moins que l'Italie. L'Italie était le lieu du pouvoir central. Il y avait là sénat, consuls, préfet du prétoire, tous les vieux cadres. Puis la Gaule romaine était plus éloignée de Constantinople, moins dépendante en fait, sinon en droit. Théodoric l'Ostrogoth ne se croyait peut-être pas libre, lui qui faisait confirmer les consuls, de rien changer à l'état des choses; au contraire les rois wisigoths n'ont pas de ces scrupules; ils ont respecté la cité et la province, mais le préfet du prétoire a disparu.

Voilà sans doute deux des causes qui expliquent le maintien de la séparation entre Wisigoths et Romains. Il y a donc à l'origine deux populations séparées, vivant sous un môme chef, le roi, et obéissant aux mômes officiers. Ces rois paraissent beaucoup moins romanisés que ceux des Ostrogoths. Sidoine Apollinaire nous a décrit la cour et la façon de vivre de Théodoric II et d'Euric. Ils sont restés très germains. Les deux peuples juxtaposés ne se sont pas aimés; les Goths ont commis jusqu'au partage des terres de grandes violences ; ils en ont commis même après, et il y en a des preuves dans la loi qui essaie de les en empêcher. Même ceux qui jouent un rôle considérable

!. Bien que la loi ancienne semble favoriser le partage en lots individuels, il est certain que bien des lots furent communs à plusieurs partageants, très probablement parents.

dans l'Etat ne sont que difficilement pénétrés par la culture romaine. A la fin du vie siècle, en 590, le premier officier de la cour de Reccared, Gussin, et quatre autres grands ne peuvent signer leur nom. Les Romains les traitent toujours en Barbares : « C'est un Goth, disait-on, mais il est intelligent. » Cependant à cette date les Goths s'étaient humanisés; on ne les voyait plus sans doute, comme au commencement du vie siècle, au temps de saint Césaire d'Arles, ravager un territoire par leurs chasses. Les moines de son monastère se plaignirent à lui que les comtes et les soldats goths vinssent sans relâche chasser les sangliers sur leurs terres, s'établissant chez les paysans de l'abbaye, se faisant donner à manger et à boire, employant les colons au service de leurs chasses. « Ils nous ruinent », disaient les moines. De faire partir ces chasseurs, on y pouvait d'autant moins songer que saint Césaire n'était pas bien en cour; le saint se mit donc en prières et demanda leloignement des sangliers, qui s'enfuirent. Cette légende a gardé, comme les lois, le souvenir de violences qui durent se reproduire souvent.

Les sentiments des Romains pour ces Barbares nous sont bien connus, en particulier par Sidoine; ils les méprisaient et les détestaient. Beaucoup ont dû se tenir à l'écart, formant un parti de dédaigneux comme en Italie; mais il est certain aussi que beaucoup ont cherché fortune auprès des Barbares, quelques-uns malhonnêtement. Pas plus que chez les Ostrogoths, il n'y avait d'opposition sérieuse ni de résistance. Sidoine a fait sa partie de dés avec Théodoric; exilé à Livia, en Catalogne, pour la part qu'il avait prise à la défense de l'Arvernie, il obtient son rappel et attend deux mois à Bordeaux une audience d'Euric. Celui-ci a pour secrétaire Léon le Juriste. Ce gouvernement des Wisigoths n'a rien d'odieux; ils n'ont pas même eu l'idée de traiter les Romains en vaincus; à la rédaction du code romain ont participé les élus des provinces et les évoques; la cité romaine a persisté avec son administration. S'il y a eu juxtaposition et non tentative de fusion, l'élément qui l'emportait à la longue était l'élément romain : par exemple, la loi des Wisigoths diffère des autres lois barbares en ce point

important qu'elle n'admettait pas la composition ! et punissait de mort le meurtrier. On voit par les lois des Wisigoths qu'ils cultivaient la vigne, l'olivier, le figuier, les arbres résineux, qu'ils travaillaient les métaux précieux ; ils avaient donc beaucoup appris. La preuve qu'ils se civilisaient, c'est que Théodoric l'Ostrogoth, au moment où va éclater la guerre de 507, leur reproche cette civilisation. Il n'y avait donc rien dans l'état d'esprit des Romains ni dans la conduite des Wisigoths qui pût empêcher le succès d'une tentative de fusion entre les deux éléments; rien si ce n'est que les Wisigoths étaient ariens.

Les Wisigoths et l'Église. — Là est le point principal de cette histoire, et pour la seconde fois on verra qu'il n'était pas permis aux Barbares de bâtir sans l'agrément de l'Eglise.

Non seulement les évêques sont les principaux représentants de la culture intellectuelle, mais ils ont une grande importance politique. Nous avons dit les pouvoirs de l'évèque; ajoutez qu'il est pris souvent dans les- grandes familles romaines sénatoriales, où l'on héritait des offices de commandement, que l'ambition ne pouvant plus se satisfaire par les dignités d'Empire allait aux dignités d'Eglise; ajoutez que l'élection de l'évèque, où prenait part la communauté des fidèles, était la grande affaire de la cité. Voilà les éléments de force de l'Eglise; en elle la vie intellectuelle, et par elle l'éducation morale; en elle la force sociale, résultant de la haute situation des chefs et de l'accord des grands et des petits sur le terrain commun de la foi. Les temps approchent où, tout vestige de la culture antique s'étant effacé, toute la vie sera dans la foi. Déjà la patrie romaine, où les Gaulois ont si longtemps vécu, ayant disparu, ils se sont réfugiés dans une sorte de patrie ecclésiastique, la cité étant la patrie étroite, l'Eglise catholique la grande patrie. Cette patrie sous les Wisigoths comme sous les Burgondes ariens est bien à eux; Wisigoths et Burgondes ariens sont en dehors. Les évêques qui vivent cantonnés dans chacun des royaumes barbares dépassent les frontières de ces royaumes; ils sont en relation les uns avec les autres et avec leur chef

1. Voir ci-dessous, p. 442, pour la composition et le wevgeld.

romain; ils continuent par l'Eglise la patrie commune; ils ont des vues d'ensemble, une politique qui tend à la reconstitution de l'unité et qui en fait de redoutables adversaires des rois ariens. On peut dire que ce sont eux qui ont détruit ces royaumes.

Ce désaccord, on a vu les effets qu'il a produits chez les Ostrogoths. Il a été plus violent chez les Wisigoths, parce que ceuxci ont été des persécuteurs, au moins à partir du règne d'Euric. Euric était un arien très convaincu. Au moment où les Wisigoths commençaient la conquête de l'Arvernic, Sidoine écrit : « Je tremble qu'il n'en veuille encore plus aux lois chrétiennes qu'aux murailles romaines : telle est la haine que dans le fond du cœur il porte au nom catholique que Ton est embarrassé de dire s'il est le chef de sa nation ou celui de sa secte. » En effet les églises de la Gaule wisigothique étaient durement opprimées. Euric avait une véritable politique ecclésiastique : les évoques morts, il ne les remplaçait pas.

Cette politique, si elle n'était pas dangereuse au temps où les Wisigoths n'avaient d'autres voisins que les Burgondes, ariens comme eux, le devint lorsque commença à grandir la fortune des Francs et que ceux-ci se firent catholiques. Grégoire de Tours parle de ces évêques de Tours, Volusianus et Vérus, exilés comme suspects d'intelligence avec les Francs; de ce Quiniianus, évèque de Rodez, qu'on accuse de souhaiter la domination des Francs, qu'on veut tuer, qui s'enfuit et qui est secouru et soutenu par les évêques de Clermont et de Lyon. 11 n'y a pas de doute qu'il y a eu une sorte de conspiration contre Alaric II, bien que celui-ci n'ait pas été un persécuteur, qu'il ait publié le Bréviaire avec le concours des évêques, à la veille de la guerre, qu'il ait accordé en 506 aux prélats de son royaume le droit de réunion. Le récit même de la guerre montrera qu'il y eut là une sorte de guerre religieuse avec des complicités intérieures.

Histoire ocmbiule. 1. 8

114 LES ROYAUMES BARBARES DE LA GAUJjE

Origine des Francs. — L'histoire des Francs est beaucoup moins simple que celle des Wisigoths et des Burgondcs, parce qu'il s'agit de plusieurs peuples et qui n'agissent pas ensemble.

Sur l'origine même de l'appellation, toute sorte d'incertitudes. Portent la dénomination de Franc* : les Chamaves, les Attuariens, les Ampsivariens, les Cattes, les Bructères, les Tenclères, les Sicambres. Vopiscus, dans la Vie éCAurèlien, est le premier qui prononce ce nom. Ce nom vient-il de l'arme, frarnea francal ou le nom de l'arme lui vient-il du peuple? Franc veut-il dire libre? Pourquoi et comment ce nom s'est-il étendu sur les peuples qui habitent la rive gauche du Rhin, depuis le confluent avec le Main jusqu'à l'embouchure? Ce sont des questions presque insolubles. Rien ne montre qu'un lien de parenté unisse les diverses tribus franques. Les anciensécrivains ont voulu dissiper toutes ces obscurités ; ils ont cédé à l'universel besoin de voir clair. Ils ont demandé à la légende ce que l'histoire leur refusait. Pour Grégoire de Tours, les Francs sont un vrai peuple; il les fait venir, sans dire comment, de la Pannonie sur le Rhin. Cela ne suffit pas aux Gesta Francorum : les Francs ce sont les Troyens vaincus que Priam et Anténor ont conduits par mer aux embouchures du Danube. Alliés de Valentinien contre les Alains, ils reçoivent de lui le nom de Francs avec une exemption de tribut pour dix ans. Quand on veut les faire payer de nouveau, ils se révoltent; battus, ils émigrent et viennent sur le Rhin. Us choisissent un roi unique, Pharamond; après lui, Clodion, Mérovée, etc. Voilà qui est fait, et il ne reste plus qu'à entrer dans le courant de l'histoire. Pour nous, il faut nous en tenir à l'incertitude et à l'ignorance. Nous constatons seulement qu'au 111e siècle, alors que la Germanie prend l'offensive contre Rome, le nom de Francs est commun à tous les peuples qui habitent la rive droite du Rhin, depuis le Main jusqu'à la mer.

Depuis, le nom de Francs revient sans cesse. Il est impos-

LE ROYAUME FRANC ii£

sible de suivre ici le détail de leur histoire; nous marquerons seulement quelques faits dont la connaissance est nécessaire. A la fin du 111e siècle, nous trouvons des Francs sur la rive gauche du Rhin jusqu'au pays des Nerviens ' et d autres, au même instant, vers 290, dans l'île des Bâta ves* aux embouchures du Rhin. Voilà le point d'attache du groupe des Francs Ripuaires et dé celui des Francs Saliens a.

Leurs guerres contre Rome. — Constance Chlore a combattu les Francs (292) et probablement traité avec eux, aux termes où Ton traitait d'ordinaire avec les Barbares; il les a cantonnés sur le Rhin inférieur, entre Rhin et Meuse. Nouvelles guerres sous Constantin et ses fils; ces guerres paraissent avoir été sanglantes, et les panégyriques d'Eumène feraient croire qu'elles ont été très cruelles. Beaucoup de Francs ont été vendus; d'autres jetés aux bêtes. En l'an 355, de Strasbourg à la mer, se produit un grand mouvement des peuples en avant : Alamans et Francs. Julien arrive en Gaule à la fin de cette année. En 356, il délivre Autun que des Francs assiègent; il attaque les Alamans, puis les Francs du Rhin; il entre à Cologne, où il ne restait qu'une tour; dans toutes ces villes romaines de la frontière il trouve les fortifications détruites. Il quitte Cologne après avoir traité avec les Francs. En 358, il les attaque sur un autre point, en Toxandrie4; il s'agit des Francs Saliens. Vainqueur, il leur laisse leur territoire : ces peuples ne demandaient qu'à faire partie de l'Empire, à y recevoir des terres. Les guerres continuent sous les successeurs de Julien; là jouent un grand rôle, autour de Cologne et dans la Seconde Germanie, les chefs ou rois Genobaud, Marcomir, Sunno et Arbogast. Après la mort de Théodose, Slilicon paraît sur le Rhin; ses rapports avec les Francs montrent qu'ils sont décidément les gardiens de la frontière; il fait un voyage pacifique. En apaisant les dissensions, fréquentes chez les Barbares, il détruit l'autorité de Marcomir et de Sunno. Il y eut certaine-

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