CAUSES DE LA DURÉE DE L'EMPIRE D'ORIENT
point de vue du commerce, Gonstantinople est l'entrepôt naturel entre l'Orient et l'Occident; les navires qui de toutes les contrées y arrivaient, au moyen âge, trouvaient place dans le port vaste et sûr de la Corne d'Or (Chrysokéras).
L'hellénisme. — La principale cause de la durée de l'Empire d'Orient, c'est que, malgré les vices de sa constitution et la fréquente insuffisance de ses chefs, il avait un principe d'unité et de vie. Bien que la civilisation romaine eût donné à toutes les provinces d'Occident une certaine uniformité d'aspect, les différences y étaient plus marquées qu'on ne le croit souvent. En Orient, au contraire, malgré la domination de Rome, l'hellénisme était resté vivace.
II servait de lien entre de vastes et nombreux pays d'Europe
et d'Asie ; il maintenait une communauté réelle de langue,
d'idées, de mœurs, non seulement dans le monde officiel et
les hautes classes, mais jusque dans les couches profondes de
la population. Sous l'administration romaine, la civilisation
grecque s'était développée avec un éclat nouveau, et tout
récemment c'était d'abord par l'hellénisme que la religion
chrétienne s'était répandue dans le monde antique. L'Empire,
en Orient, fut conquis à son tour par son influence : s'il affecta
de conserver l'étiquette romaine, si, jusqu'en plein moyen âge,
ses chefs s'intitulèrent Empereurs des Romains, en réalité il
fut grec dès ses premiers jours, et tira sa force de l'hellénism*,
dont la foi orthodoxe devint la formule religieuse. L'Empire*
d'Orient fut désormais l'Empire grec ou l'Empire byzantin.
On se demandera par quels faits précis se traduisait cette
influence de l'hellénisme sur le maintien de l'Empire. Sans
doute, parmi les populations qui le composaient, la plupart
n'étaient pas disposées aux résistances héroïques, mais du
moins elles étaient attachées à l'Empire, qui personnifiait leurs
croyances et leur civilisation, et, à défaut d'un patriotisme très
vif. elles étaient animées d'un esprit de cohésion. Il serait injuste,
du reste, de les juger d'après les témoignages des chroniqueurs
qui décrivent la plèbe corrompue, fainéante et fanatique de
Constantinople. Si cette lie de la capitale et de quelques grandes
cités fait parler d'elle par ses agitations et ses désordres,
dans les campagnes et les villes vit et peine toute une classe de travailleurs, bien plus nombreuse, mais aussi plus calme, et qui par suite n'attire pas l'attention des écrivains. Son activité se traduit par des faits économiques : les champs sont fertiles; beaucoup d'industries sont prospères, et le commerce grec, pendant la première partie du moyen âge, n'a point de rivaux. Or cette classe saine et laborieuse a l'esprit hellénique et, dans les monuments de la littérature où on peut le mieux saisir sa pensée, le sentiment national tient une certaine place.
En outre, ceux qui ont dirigé les destinées de l'Empire grec n'ont pas adopté, en général, une conception étroite de l'hellénisme; ils ont estimé que cet Empire, au lieu de se restreindre à une race, devait chercher à s'assimiler tous les éléments qui s'offraient à lui. Byzance a voulu dominer, par l'autorité de ses traditions et la supériorité de sa civilisation, les peuples d'origine diverse qui remplissaient l'Orient et s'y heurtaient les uns aux autres, Slaves, Bulgares, Hongrois, Petchénègues, Khazars, Arméniens, Turcs, Arabes. Aussi souvent qu'elle l'a pu, elle s'est efforcée de les entraîner dans son mouvement et de remplacer par ces forces nouvelles celles qu'elle avait perdues. La race grecque s'affaiblissait, mais la civilisation grecque subsistait, et les empereurs travaillaient à helléniser les peuples grossiers qui la débordaient. Des étrangers, d'anciens ennemis, ont rempli les armées de Byzance, et ces fils d'adoption lui ont fourni des généraux, des administrateurs, des empereurs même. C'est dans ce sens qu'on a pu dire que l'Empire byzantin « était une création artificielle, gouvernant vingt nationalités différentes » (Rambaud).
Si les empereurs de Byzance n'ont pas toujours été de grands politiques ni de grands généraux, beaucoup ont eu une intelligence assez claire des intérêts de l'Empire. Tandis que les empereurs d'Occident, au moyen âge, sont obsédés par le rêve de la monarchie universelle, ceux d'Orient, s'ils formulent les mêmes prétentions par respect pour les fictions officielles, n'épuisent pas leurs forces à les réaliser. A l'exception de Justinien, ils savent que leur Empire est grec et ne se préoccupent guère de reconquérir l'Occident. Au service de cette politique,