‹ Histoire générale du IV siècle á nos jours (volume 2)Chapitre 61 sur 173 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

/. — Guerres et conquêtes de Charlemagne.

Guerres en Aquitaine et Espagne. — Charlemagne continua les conquêtes de ses prédécesseurs dans toutes les directions. Durant les quarante-six années de son règne, on compte une soixantaine d'expéditions, dont la moitié dirigées par luimême. On peut les répartir en trois groupes : Aquitaine, Italie, Germanie.

C'est du côté du sud-ouest, en Aquitaine, que Charlemagne eut le moins h faire : Pépin, son père, avait dompté la résistance, et, au delà des Pyrénées, les Francs rencontraient l'empire arabe des Omméïades de Cordoue, qu'ils ne pouvaient songer à détruire. Peu après la mort de Pépin, les Aquitains tentèrent un dernier soulèvement dont Hunald, probablement le père de Waïfre, sorti de son couvent de l'île de Ré, prit la direction. Quoique privé du secours de son frère, Charles les réprima facilement. Il vint fonder sur la Dordogne la forteresse de Fronsac, où il laissa une garnison. Depuis lors, les comtes francs administrèrent paisiblement l'ancien duché. Toutefois, en 778, Charlemagne jugea bon de l'ériger en royaume

(en y joignant la Gothie ou la Septimanie), et, en 780, il fit sacrer roi d'Aquitaine par le pape son fils Louis, âgé de trois aiis. Sous son nom, Guillaume, duc de Toulouse et de la >farche de Septimanie, et saint Benoît d'Aniane, le réformateur des couvents d'Occident, administrèrent le royaume. Il est vraisemblable que Charlemagne fut porté à prendre ces mesures moins par le désir de donner satisfaction au besoin d'autonomie des Aquitains, que par celui de s'en remettre à des lieutenants disposant d'une portion déterminée des forces de son royaume du soin de combattre des ennemis très éloignés du centre et contre lesquels il pouvait difficilement mettre en mouvement tout l'appareil de ses forces. Charlemagne en avait déjà fait l'expérience dans sa grande expédition d'Espagne en 778. L'émir de Saragosse, Houseïn-al-Abdari , lui avait demandé secours contre le khalife de Cordoiie, Abd-er-Rhaman ; les gouverneurs musulmans du nord de l'Espagne étaient d'ailleurs perpétuellement en rébellion contre leurs souverains. Charlemagne traversa les Pyrénées par Saint-Jean-Pied-de- Port, prit Pampelune, joignit à Saragosse une autre armée franque qui avait passé par le Roussillon, et rétablit Al-Abdari. A son retour, les Vascons surprirent à Roncevaux son arrièregarde et l'exterminèrent ; là tomba Roland, comte de la Marche de Bretagne. Le supplice de Loup, duc des Vascons, ne suffit pas à venger cet échec. Abd-er-Rhaman reconquit tout le pays au sud des Pyrénées; Houseïn-al-Abdari périt dans les supplices (781). On continua de guerroyer au pied des Pyrénées, sans grand succès. A partir de 791, Alphonse II le Chaste, roi des Asturies, prêta son concours à l'Aquitaine, avec laquelle il conclut une alliance formelle. Lorsqu'en 797 il eut pénétré jusqu'à Lisbonne, il envoya à Charlemagne des ambassadeurs pour lui faire hommage des trophées de sa victoire.

Les chrétiens n'eurent de vrais succès que dans les périodes d'anarchie qui accompagnaient d'ordinaire les changements de règne. Sitôt que le khalife était consolidé, il reprenait l'offensive. Ainsi fit Hcscham, fils d'Abd-er-Rhaman ; non content de ravager les Asturies, de reprendre Girone, il envoya ses troupes au nord des Pyrénées ; le duc de Toulouse fut battu et

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les Musulmans saccagèrent les faubourgs de Narbonne (793) Après la mort de Hescham, son fils Hakem (796-822), affaibli d'abord par des insurrections, ne put empêcher les chrétiens de revenir à la charge, avec l'alliance de son frère, des émirs de Barcelone, de Huesca. Les soldats de Louis d'Aquitaine prirent Lérida, restaurèrent Ausone (Vich), assiégèrent Barcelone, qui succomba à la famine au bout d'une année (801). Louis, qui était venu recevoir sa soumission, y établit un comte goth, Bera. Celui-ci sut défendre la conquête contre les retours agressifs des Musulmans. En 806, on leur enleva Pampelune, qui devait devenir le chef-lieu du futur royaume chrétien de Navarre. En 809, une nouvelle campagne acheva la soumission du pays jusqu'à l'Ebre; ïarragonc fut prise, Tortose assiégée; on ne l'enleva que deux ans plus tard (811). Des pays conquis au nord de l'Ebre, de Pampelune à Barcelone, on forma la inarche d Espagne ; ce fut comme l'amorce des fulurs royaumes ibériques chrétiens. Par là, Charlemagne est un des fondateurs de l'Espagne nouvelle. L'évêché d'Urgel, à peu près vacant depuis la déposition de l'évoque hérésiarque Félix, condamné en 794, fut richement doté et reçut un nouveau titulaire. On favorisa l'immigration soit des gens de la Septimanie, soit des chrétiens fuyant la domination musulmane. Ainsi se forma la population catalane, intermédiaire entre Français et Espagnols.

Destruction du royaume des Lombards. — Didier, duc de Toscane, successeur du roi Astaulf, était monté sur le trône avec l'appui du pape et du parti franc (756). Une fois roi, il voulut l'être complètement. Il dépouilla les ducs de Spolète et de Bénévent, qui avaient fait hommage à Pépin, poursuivant le second jusqu'à Otrante. Il appela même le» Grecs, toujours désireux de reprendre possession de l'Exarchat. Le pape Paul Ier, successeur d'Etienne II, et les Romains implorèrent le secours de Pépin, qui ne fit qu'écrire à Didier, étant absorbé par la guerre d'Aquitaine. Le dernier roi lombard parait avoir été un homme capable; il sut, entre Rome, Byzance et les Francs, conserver son royaume pendant près de vingt ans. Il avait marié une de ses filles. Désirée, à Charlemagne

(1LEHRES ET COMjLKTES DE CHAIlLEMAliNË 3ft

mmlgré le pape), "ne nuire à Tassilo, duc de Bavière, fiancé son iils à une sœur de Charlemagne. Chez les Francs il avail de nombreux partisans. Sa haute silualiou semblait â peu près garantie. Mais Charlemagne répudia Désirée, Carloman mourut. La femme et les deux (ils de Carloinan et ceux fjni leur étaient dévoués se retirèrent auprès de Didier, â Parie. Celuici eut l'imprudence de prendre leur parti, espérant diviser les Francs. Il demanda au pape de sacrer rois les fils de Carloîii.io. A Etienne III venait de succéder (fév. 772) Adrien. d'un caractère 1res résolu. Il refusa, lit périr le principal partisan de Didier à Home. Le roi des Lombards ayanl envahi le patrimoine de saint Pierre el dévasté la campagne romaine, Adrien appela Charlemagne. Ce dernier venait de commencer la guerre de Saxe; il voulut négocier d'abord, sommant Didier de restituer au saint-siège les domaines de saint Pierre, lui offrant même, dit-on, H OUU sous d'or. Didier n-fusa.

L'assemblée ou champ de niai de 773 fut ronvoipiéc à Genève, et la guerre décidée. Deux armées enlrèrenl en Italie. I une pw le mont Joux (noire Grand Saint-Bernard), sous les ordres d'un oncle de Charlemagne. Bernard, fils naturel de Charles Martel; l'autre par le iimnl Génie, sous les ordres de Charlemagne. Adftlgise, Iils de Didier, l'arrêta derrière les fortifications du val de Suse. L'nc division les tourna. Didier s'enferma dans Pavie; Àdalgise se jeta dans Vérone, avec les fils de Carloinan, et, après leur capture, s'enfuit à Constata linoplc. Le duc de Spolète et ses Lombards coupèrent leur longue chevelure et firent hommage au pape.

Laissant le gros de son armée bloquer Pavie. Cliurlemagnc alla faire ses pàipies à Home. Le pape Adrien l'accueillit solennellement et lui fit renouveler la donation de Pépin '. En juin 774, Pavie affamée se rendit; Didier fut tondu : envoyé en France avec sa famille, il disparaît de l'histoire, Chu île ni agi le se lit proclamer à sa place roi des Lombards; b's grands et le peuple l'acclamèrent et lui prêtèrent serment.

t. Voir ci-dessus, cliajiitre vr.

Quand il se fut éloigné, rappelé en Saxe par la guerre, les principaux ducs lombards se révoltèrent, après entente avec les Grecs. Rodgaud, duc de Frioul, Arégise, duc de Bénévent, Réginald, duc de Clusium, Hildebrand, duc de Spolète, étaient d'accord. Le duc de Frioul prit les armes le premier; mais le roi des Francs accourut : Trévise et Forum Julii furent pris, Rodgaud mis à mort, le duché de Frioul donné à un Franc (776). Le duc de Spolète se soumit. Arégise de Bénévent, protégé par la distance, resta peu à peu autonome. Des garnisons franques assuraient l'obéissance de l'Italie; les insurgés avaient été bannis, leurs biens confisqués et donnés à des fidèles et aux comtes ou juges francs installés à leur place.

L'annexion du rovaumc des Lombards, faisant de Charlemagne le maître de l'Italie, fut un des actes les plus importants de son règne. Non seulement elle changea la nature de ses rapports avec la papauté et prépara la restauration de l'Empire, mais elle mit le roi franc en contact avec de nouveaux adversaires, Sarrasins, Grecs, Lombards de Bénévent, et lui créa des embarras et des préoccupations dont il fut bientôt amené à se décharger en instituant une vice-royauté en Italie, comme il en instituait une en Aquitaine.

En 780, Charlemagne revint et acheva d'organiser la domination franque. Il amenait ses fils Pépin et Louis, qu'il fit sacrer par le pape rois des Lombards et des Aquitains. Pépin eut pour conseillers Angilbert et Adalard, cousin de Charlemagne, fils de Bernard, petit-fils de Charles Martel. Vingt comtes francs se partagèrent l'administration du pays; mais les Lombards continuèrent de figurer à côté des Francs dans les assemblées générales réunies chaque année à Pavie.

En 786, Charlemagne voulut achever la conquête en réduisant Arégise, gendre de Didier, duc de Bénévent. 11 vint jusqu'à Capoue et l'obligea à payer tribut et à livrer son fils en otage. Arégise étant mort, ce fils, Grimoald, fut investi du duché de Bénévent, à la condition de mettre le nom du roi en tète de ses édits et sur ses monnaies, de démanteler Salerne et Acerenza, de faire raser le menton de ses Lombards. 11 resta fidèle et

GUERRES ET CONQUETES Dl OHARLEMAliNE 10

refusa d'aider son oncle Adalgisc, lils de Didier, qui mourut alors, peut-être en le combattent. La légende a gardé le souvenir de la valeur de ce champion de L'ifldépél]dftBC6 lombarde.

Bientôt Grimoahl cessa d'obéir; en SOI, les Francs opèrent contre lui: C.harlcmagne médita même une grande expédition pour conquérir non seulement l'Italie méridionale, mais la Sicile. G'esl le moment où l'élévation de Charlemagno à VnrapJCa rendait plus difficiles les relations avec les Grées. Nicéphore. qui avait déln'.né Irène <K02>, désirait la paix. En 803, il semljle avoir abandonné à Charlemagne, outre l'Italie centrale, l'islrie et une partie de la Dalmalie, anciennes dépendances de l'Empire romain d'Occident. En 80t», les ducs de Venise et de Zara font hommage à Gharlemagne. Mais la Dalmatie est hieulôl ['objet d'un conllit. Maîtres de la mer, les Grecs la conquièrent facilement. Les Vénitiens refusent de reconuatfre Pépin, se déclarant sujets de l'empereur des Komains (d'Orient). Le roi Pépin vinl les attaquer dans leurs lagunes. Les principales lies, Grado, Malamorro, Ghinggia furent [irises; mais les Vénitiens se retirèrent de Malamocco à lïialto, où les lnurds vaisseaux lombards ne purent les atteindre (8011). Venise resta donc indépendante mois la suzeraineté nominale de Bjxance, cl la Dalmalie ne put. être rénrcupée malgré une nouvelle tentative (810). Une entente eut lieu entre Gharlemagiie cl Michel Iar, consacrant celle situation : Venise restait à l'empereur d'Orient, mais celui-ci reconnaissait à Chaiiemagne le titre d'empereur. Il acceptait si bien le fait accompli qu'il reprit les relations avec le pape (812).

Guerres contre les Saxons. — Les Saxons avaient gardé la vieille constitution germanique : la hiérarchie sociale comprenant les nobles, les libres, les liles (demi-libres), les non libres; les libres communautés sans roi ni clergé. Ils adoraient leurs dieux dans les bois, pies de sources ou d'arbres sacrés. Us brûlaient les morts. Pour la guerre, ils se réunissaient sous des ducs choisis dans les familles nobles. Ils formaient quatre Iribiis qui, en général, étaient divisées : Wcslphaliens, Ostpbaliens, Angriens, Nordalbingiciis. Il est aussi question d'une assemblée générale qui avait lieu à Marklo, sur le Weser.

Les Saxons étaient en état de guerre presque permanent avec les Francs, depuis l'époque mérovingienne. Le prosélytisme chrétien des Carolingiens avait encore aggravé la situation. La guerre fut autant religieuse que politique : de là la passion désespérée avec laquelle combattirent les Saxons. Leur défaite n'était pas douteuse, mais la lutte fut acharnée et longue. Comme on Ta fait remarquer, l'histoire des Saxons prouve, qu'abandonnés à eux-mêmes les Germains étaient peu capables de progrès. 11 fallut, pour qu'une Allemagne fût possible, achever d'implanter par le fer et le feu la discipline et la civilisation que les* Francs avaient reçues de la Rome ancienne et du christianisme. Cette œuvre, Charlemagne l'entreprit dès le début de son règne et la poursuivit pendant plus de trente années avec une incomparable énergie.

En 772, il partit d'Héristal et se dirigea vers les sources de la Lippe, dans ces forêts marécageuses où Arminius avait égorgé les légions de Varus. La forteresse d'Ehresburg fut enlevée d'assaut. Non loin s'élevait le sanctuaire national des Saxons, lrminsul. On passa trois jours à le raser. Les Saxons plièrent : leurs chefs prêtèrent serment de fidélité, promirent de ne pas entraver la propagande chrétienne. Charlemagne emmena des otages et laissa des garnisons.

Pendant qu'il combattait les Lombards, le vaillant duc westphalien Widukind, qui fut l'àme de la résistance, reprit les armes. Les garnisons franques furent chassées, Ehresburg repris, le pays ravagé jusqu'au Rhin; le sac du monastère hessois de Fritzlar vengea la destruction d'Irminsul (774). En 775, Charlemagne reparut chez les Westphaliens, les défit plusieurs fois et obtint les serments de fidélité des ducs des Angriens et des Ostphaliens; les garnisons franques furent réinstallées, notamment à Ehresburg et Sigiburg (sur la Ruhr). L'année suivante, le roi ayant été rappelé en Italie, Widukind reprend la lutte, chasse ou assiège les Francs (776). Charlemagne redouble ses efforts, fonde une nouvelle forteresse sur la Lippe. Pour convaincre les Saxons de sa supériorité, c'est chez eux, à Paderborn, au cœur du pays, qu'il convoque l'assemblée générale de son peuple, déployant toute sa puissance. De

plus, il concentrait ses forces à portée de tous les rebelles ; en oflVt, de là il put achever la conquête du pays. Il recommencera sept fois la réunion de l'assemblée générale en terre saxonne, et si, les deux dernières fois, ce put être seulement pour attester le succès obtenu et l'accord des deux peuples franc et saxon, jans les autres cas il avait un intérêt direct à grouper toutes ses forces en terre saxonne. Dès 777, le résultat parut acquis : beaucoup de nobles et d'hommes libres se firent baptiser; la soumission parut complète. Mais, tandis qu'en 778 le gros des armées franques était occupé en Espagne avec le roi, Widukind, qui avait fui au nord de l'Elbe, revient. Il assemble tous les Saxons, jusque-là divisés, demande du secours aux Danois, expulse ou massacre les prêtres, pénètre jusqu'à Coblentz. Il ilévaste la Hesse et la Thuringe, chasse les moines de Fulda ("79). Charlemagnc fait alors un effort décisif. Après avoir refoulé l'invasion saxonne par la victoire de Bocholt (779), il consacre tous ses efforts à la conquête de la Saxe.

Les Saxons ne pouvaient guère livrer de bataille rangée à la grande armée franque. Les contrées jusqu'au Weser furent bientôt domptées. Alors Charlemagne s'occupa de donner à sa conquête une organisation régulière. Le pays fut divisé en comtés, auxquels on préposa des Saxons fidèles ou des Francs. Six évèchés furent institués : Munster et Osnabrùck pour les Westphaliens ; Paderborn et Minden pour les Angriens; Verden et Brème pour les Ostphaliens. Les païens étaient baptisés de j?ré ou de force. En 782, fut tenue aux sources de la Lippe une grande assemblée pour constater la conquête. A peine Charlemagne et ses hommes étaient-ils rentrés en Austrasie que Widukind souleva la Saxe, profitant d'une guerre contre les Sorbes (Slaves entre la Saale et l'Elbe). L'armée envoyée contre lui fut trahie par ses auxiliaires saxons et taillée en pièces au mont Suntal, sur la rive droite du Weser. Celte fois Charlemagne ne se contenta pas de la fuite de Widukind et de l'humble soumission des Saxons. Il vint camper à Verden, sur l'Aller, se fit livrer les guerriers qui avaient fait défection, les jugea, en fit exécuter 4500. Il promulgua un édit interdisant sous peine de mort les pratiques religieuses du paganisme,

318 L'EMPIRE DE GHARLEMAGNE

imposant le baptême, la stricte observance des lois de l'Eglise, le paiement de la dime (782). A ces mesures sanguinaires répondit une insurrection générale dirigée par l'infatigable Widukind. La lutte fut terrible; après une première bataille indécise, près de Detmold, les Saxons essuyèrent sur la Haase un désastre sans remède (783). Deux années de dévastations méthodiques achevèrent de briser la résistance. Charles parcourut lui-même les rives de la Saale et de l'Elbe, emmenant par foules les hommes en âge de porter les armes. Son fils fit de même dans les cantons occidentaux (784). L'année suivante on opéra de même au nord de l'Elbe. Les prisonniers étaient déportés loin de leur patrie. Widukind lui-même comprit l'inutilité de la résistance. Il vint à Attigny, en Champagne, recevoir le baptême, en grande pompe, avec nombre de ses compagnons (785).

La grande guerre de Saxe était finie, mais la soumission n'élait pas complète. L'obligation du service militaire, très lourde pour les lointaines expéditions contre les Arabes ou les Avars, provoqua des mécontentements. En 792, Saxons et Frisons refusèrent de partir. Tout le nord de la Saxe s'insurgea; les églises et les couvents furent livrés aux flammes, les évoques et les prêtres chassés. C'était à un moment très critique pour l'Empire '. Le conquérant transigea : entré en Saxe avec deux puissantes armées, il se hâta de traiter, faisant d'assez larges concessions.

Après son triomphe, manifesté à la grande assemblée de Francfort (794), il reprit la lutte, résolu à parachever son œuvre en Saxe. Les Saxons étaient d'ailleurs pris à revers par les Obotrites, Slaves protégés des Francs. Pendant trois années (795-798), les armées franques parcoururent le pays en tous sens; on transplanta jusqu'au tiers des habitants de certains cantons dans d'autres parties de la monarchie; les terres des rebelles étaient confisquées, distribuées aux fidèles, aux comtes, aux évêques, aux abbés. Puis Charlemagne passa l'Elbe et fit subir le même traitement aux Nordalbingiens. Après la vic-

i. Voir ci-dessous, p. 321.

loirc de Suentana (799), dix mille familles furent transportées. Les Obolrites reçurent une partie du pays, les rives de la Baltique. En 803, dans sa villa de Saltz (sur la Saale franconienne)» Charlemagne put proclamer la pacification complète.

Saxons et Francs ne forment pas encore un seul peuple; mais ils ont la même langue, la même foi, les mêmes institutions; leurs destinées resteront inséparables; ils formeront une même nation. L'annexion définitive de la Saxe et de la Bavière fait de Charlemagne le vrai fondateur de l'Allemagne. Annexion de la Bavière. — L'annexion de la Bavière avait été plus préparée que celle de la Saxe par les prédécesseurs de Charlemagne. Le duc de Bavière avait toujours été considéré plus ou moins comme vassal des rois francs. Cependant la dépendance n'était que nominale. Il y avait là un véritable État, entre le Lech et l'Enns, avec sa dynastie nationale des Agilolfing, son organisation propre, son église et son archevêché de Saltzbourg, sa politique extérieure et ses relations régulières avec les Lombards. Le duc Tassilo, gendre de Didier, était un personnage considérable : on comptait en Bavière d'après les années du duc. Celui-ci n'amena de contingent ni pour les expéditions d'Italie, ni pour celles de Saxe. Il s'abstint de paraître aux assemblées générales du peuple franc, réunissant à part ses grands, ecclésiastiques et laïques, et son peuple, au milieu duquel il a l'allure d'un véritable souverain, rendant en son nom les décisions sur les affaires ecclésiastiques et laïques. Charlemagne temporisa pendant toute la durée de la grande guerre saxonne. Mais quand il l'eut terminée, il agit. En 787, Tassilo fut sommé de renouveler le serment de vassalité. Il n'osa refuser et vint à l'assemblée de Worms; là, suivant la formule, il donna son duché au roi, qui le lui rendit en fief; il fournit des otages, dont son propre fils. Celte précaution n'était pas inutile. Tassilo avait cédé pour gagner du temps; mais il négociait la formation d'une coalition, avec le duc lombard de Bénévent, avec les Avars, établis sur le moyen Danube. Sa femme Luitgarde, fille de Didier, le poussait à la lutte. Il semblait possible de soulever les Lombards d'Italie, d'obtenir le concours des Grecs, de rallumer la

guerre île Saxe. Mais l'Eglise était dévoilée au roi franc, en Bavière comme ailleurs : une ambassade pontificale accompagne l'ambassade franque qui avait été sommer Tassilo de renouveler le serment de vassalité; l'évèque de Freisingen et l'archevêque de Saltzbourg étaient, en Bavière, à la tète d'un parti ecclésiastique qui se confondait avec le parti franc. Les intrigues de Tassilo furent donc prévenues. Convoqué à l'assemblée générale d'Ingelheim (188), il y fut accusé par quelques-uns de ses propres sujets de trahison, et mis en jugement pour son ancienne défection, quand il avait abandonné Pépin en Aquitaine. Condamné à mort sur ce chef, il fut tondu et se retira dans un cloître; son (ils, sa femme et ses filles furent également cloîtrés. La Bavière fut annexée au royaume franc et un beau-frère de Charlemagnc, Gérold, lui fut préposé. Quand il eut péri en combattant les Avars, le duché fut démembré en comtés. Le peuple bavarois prêta serment à Charlemagnc, qui s'attacha directement par le lien de vassalité plusieurs des grands.

Guerres contre les Avars. — La coalition méditée par Tassilo était rompue par sa chute, mais la guerre contre les Avars ne fut que retardée. Us avaient succédé aux Huns dans le bassin du Danube ; ils avaient combattu Sigebert en Thuringe. Arrêtés à l'ouest par les Francs et les Bavarois, au sud par les Slaves, qu'Héraclius établit sur la Save (Serbes et Croates), ils s'installèrent dans la Hongrie actuelle. Sous leur Khagan et leurs chefs secondaires, ils faisaient de perpétuelles razzias et étaient la terreur de leurs voisins, surtout des Slaves qu'ils opprimaient durement. D'immenses richesses avaient été entassées dans leur Ringy camp central (près «le la Theiss), protégé par une triple enceinte. Charlemagnc entreprit une grande expédition : lui-même conduisit le long du Danube les Francs, les Saxons et les Frisons; son iils Pépin partait d'Italie avec une autre armée. On pénétra jusqu'au Haab, mais l'armée franque, décimée par une épidémie et affamée, dut battre en retraite. La guerre se prolongea durant plusieurs années et paraît avoir été la crise la plus redoutable du règne de Charlemagnc. Les Arabes d'Espagne envahissaient la Seplimanie;

la Saxe avait repris les armes; la Bavière n'était pas cornpjèieraent résignée; Pépin le Bossu, bâtard et fils aîné de Charlemagne, se mettait à la tète d'une conspiration pour assassiner son père qui n'échappa que par hasard et sévit cruellement contre les complices (792); la querelle des Iconoclastes aigrissait les rapports avec l'Empire d'Orient, tandis que l'hérésie des adoptianistes ' divisait l'église d'Occident. Charlemagne pa.ssa plusieurs années en Bavière, convoquant à Ratisbonnè rassemblée générale de ses sujets en 792 et 793, laissant ses lieutenants combattre les Avars, que son fils Pépin d'Italie et le duc de Frioul prenaient à revers en soumettant les Slaves des vallées alpestres (Styrie, Carinthie). La guerre fut acharnée; presque toute la noblesse et une grande partie du peuple avar y périrent. En 796, le Ring fut enlevé d assaut par les soldats francs, et Pépin vint y camper. Les trésors accumulés par ces pillards passèrent aux mains des vainqueurs/ si abondants qu'ils firent, dit-on, baisser la valeur des métaux précieux. Charlemagne en fit une large distribution aux grands, laïques et ecclésiastiques, à ses fidèles. La puissance des Avars était brisée; les uns se retirèrent au delà de la Theiss; les autres, sous un nouveau Khagan, jurèrent obéissance' à Charlemagne. Ils étaient si affaiblis que , peu d'années après, ils durent invoquer sa protection contre leurs anciens vassaux.

Les Slaves et les Danois. — La plupart de ceux-ci, de race slave, passèrent sous la domination des Francs. De ce côté, comme au nord, les progrès des armes franques curent pour résultai un progrès du christianisme, qui reconquit les Alpes orientales, les anciennes provinces dé Norique et de Pannonie. L'immigration germanique commença de s'y épandre, inaugurant la marche vers l'Est (Drang nach Osten).

Sur toute la frontière de l'est, d'ailleurs, Charlemagne fit reconnaître sa primauté par les populations slaves. Les Sorbes,

1. L'adoptiamsmc était une hérésie mise en avant par Félix, évêque d'Urgel, cl Elipand, archevêque de Tolède; ils enseignaient que Jésus-Christ, en tant ^borame, n'est pas vrai fils de Dieu, mais a été adopté par lui. C'est une * a. ri an le de l'hérésie nestorienne. Le concile de Francfort, tenu pendant l'assemblée générale de 794, condamna l'adoptianisme.

Histoire oénêrals. 1. 21

322 L'EMPIRE DE CHARLEMAGNB

entre la Saale et l'Elbe, les Wiltzcs, entre l'Elbe et l'Oder, y furent contraints à main armée. Les margraves de la frontière, disposant de troupes choisies, appuyés sur des forteresses, tinrent les ennemis, en respect. Sous Charlemagne les margraviats ne sont pas constitués d'une manière permanente : ils changent avec leurs titulaires. Les principaux sont celui de Frioul, qui domine l'Istrie, surveille la Dalmatie et contient les Slaves de la Dravc et de la Save; celui de la Bavière orientale, qui surveille les Avars, les Slaves de Moravie et de Bohème; celui de Thuringe, qui contient les Sorbes; celui de Nordalbingie, appuyé par les alliés obotrites et gardant la frontière septentrionale.

C'est là que se trouvèrent les adversaires les plus redoutables de la fin du règne, les Danois. Leur roi Godefroi (Goetfrik), qui régnait sur la presqu'île du Jutland et avait sa capitale à Slesvig, envahit le pays des Obotrites (808), peut-être pour y rétablir les Saxons. Avec le concours des Wiltzes, il dévasta le pays, tua un des chefs, détruisit le port de Bérich, dont il transféra les commerçants à Slesvig. Il se retira devant le jeune roi Charles, et coupa la péninsule par un retranchement tracé au nord de l'Eider. Deux ans après, un autre prince des Obotrites fut tué, une flotte danoise pilla la côte de Frise, et Godefroi menaça, dit-on, d'aller chercher Charlemagne dans Aix-la-Chapelle. L'empereur vint à sa rencontre jusqu'à Verden, où il assembla ses sujets. On y apprit l'assassinat du roi danois, dont le frère et successeur, qui avait des ennemis intérieurs, se hâta de traiter, cédant tout le territoire, au sud de son retranchement. On l'organisa en marche, et au fort de Hobhuoki (Hambourg) s'ajouta celui d'Itzchoe (Essesburg).

//. — Gouvernement de Charlemagne.

L'Empire et les nationalités : ducs, margraves, comtes. — H y a dans l'Empire les nationalités les plus diverses. Or chacune a son droit particulier, par lequel elle doit être régie. De là leur indépendance et leur force.

GOUVERNEMENT DE CHARLBMÀGNE 323

Chariemagne comprend le danger et s'efforce d'y parer. Les duchés ont disparu : ils menaçaient l'unité de l'Empire. Les ducs de TïSnévent, de Bretagne, de Gascogne ne sont pas dans J'Empire proprement dit. Les autres ducs sont de simples généraux. Pour les margraves seuls \ les comtes de la frontière, chargés de la défendre, une exception est faite à cette règle qo'il ne faut pas confier plus d'un comté à un homme. Les <l*mchés d'Alamanie, d'Aquitaine, de Bavière, de Saxe ont été inorcelés en comtés.

Comme au temps mérovingien, te comte est le principal personnage de l'administration royale. Chariemagne alla jusqu'à donner des comtés à des non libres \ Mais ce n'était que l'exception. La règle, prouvée par de nombreux exemples, c'est que les comtés sont confiés aux membres de puissantes familles qui y sont établies. Il semble que les offices de comte étaient donnés 4 vie. A la vérité on pouvait, pour mauvaise gestion ou infidélité, destituer un comte ; on trouve dans le capitu- Jaire de Saxe (ch. 24 et 28) des menaces très précises contre les comtes infidèles. 11 y a des exemples de ces sortes de destitutions, par exemple celle du comte alaman Udalrich, beaufrère de Chariemagne. Mais le roi, qui s'appliquait autant que possible à conserver l'ordre existant, en se réservant de maintenir chacun dans son devoir, n'aimait point ces mesures de rigueur. Il recommandait à son fils de ne dépouiller personne de son « honneur » sans cause sérieuse. Et déjà, par la force des choses, l'hérédité existe; les fils de Guillaume, margrave de Toulouse, héritent des comtés de leur père.

Le comte a toutes lies attributions du comte mérovingien. Au-dessous sont les centeniers (cenlenariî), avec lesquels il semble qu'on doive confondre les vicaires (vicarii). Les vicomtes (vice-comités), qu'on trouve surtout dans le Midi, semblent aussi n'être que des vicaires; ce sont les centeniers mérovingiens» avec cette différence que, bien qu'élus encore, ils sont

1~ Les margraves (d'où le mot français marquis) gouvernent les marches de Bretagne, d'Espagne, de Frioul, de Pannonic, de Nordalbingie.

2- Miracula sancti Benedicti. D. Bouquet, V, p. 448. — Nous savons aussi, par te moine de Saint-Gall, qu'il se croyait le droit d'élever souvent à la dignité ^pi se opale des gens de très petite naissance.

considérés comme des officiers ordinaires de l'Etat. Donc peu de changement. Seulement, à tout moment, Gharlemagne rappelle aux comtes leurs devoirs envers lui, l'obéissance à ses commandements, mais aussi leurs devoirs envers ceux qu'ils administrent : ils ne doivent pas opprimer les hommes libres, les astreindre à des travaux serviles à leur profit !; il ne faut riefi prendre de ce qui appartient à l'Etat, sous peine d'être réputés infidèles 3. Charlemagne met un grand soin à ne choisir que de bons officiers.

Dans un capitulaire de 825 se trouve un bel exposé des devoirs du comte et des officiers : qu'ils soient les vrais auxiliaires du roi et conservateurs du peuple; qu'aucun présent, que la crainte, la haine, l'amitié ne les fassent dévier du droit chemin. Un si rare personnage ne se rencontrait guère. Alcuin se plaint que l'empereur n'a pas tant d'auxiliaires que de destructeurs de la justice 3. Après Charlemagne ces plaintes sont très nombreuses.

Rôle des évoques et des abbés comme fonctionnaires du prince. — Cependant il ne se fia pas uniquement à sa force personnelle. 11 appela d'autres forces à son secours, dans l'œuvre qu'il avait entreprise de fonder un régime selon la volonté de Dieu et les besoins de son temps. 11 a été impossible, en parlant de l'administration mérovingienne, de ne pas parler aussi des évoques; cela est impossible également en parlant de l'administration carolingienne. L'union est bien plus

étroite, l'Etat bien plus chrétien qu'aux temps jadis. Charles est le restaurateur, le réorganisateur de l'Eglise. Dans le capitulairc de 779, il rétablit la hiérarchie en donnant, pour ainsi dire, la consécration légale à l'autorité des métropolitains. Il ordonne qu'il soit pourvu à toutes les vacances de sièges. De môme que les prêtres, diacres, clercs doivent être soumis à l'autorité des évoques, les monastères doivent rentrer dans la règle. Le capitulaire ecclésiastique de 789 confirme et active cette réorganisation.

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