Voir ci-dessous, chapitre xiii
nait- il de le donner? La Chronique de Moissac parle du séoaj des Francs, des anciens parmi les Romains et du reste du peuple romain, qui ont été consultés. Les Annales de Lorsch parlent de* Pères du concile et du reste du peuple chrétien, consultés parle pape. La Vie de Léon III met au premier plan le fidèle peuple de Rome. D'une part, il semble qu'il n'y ait eu qu'une simple consultation ; d'autre part, le pape agit par lui-même et il est le premier et principal acteur dans la cérémonie. Et pourtant, l'empereur ne considère pas du tout qu'il doive sa couronne au pape. Cela ressort de toute cette histoire et du fait que Charlcmagne a disposé seul et souverainement de la couronne, en faveur de son fils. Charlemagne n'a pas pris la couronne : il Ta reçue, mais comme lui revenant naturellement. Le pape agit là, pour ainsi dire, comme instrument de la Providence. Le peuple (quel qu'il soit) n'élit pas; il acclame après. Cette indétermination permettra plus tard la coexistence de trois théories : les empereurs considérant la couronne comme conquise par leurs prédé? cesseurs; la municipalité romaine considérant l'Empire comme une délégation du sénat et du peuple romains (S. P. Q* /?.); les papes soutenant que Léon a fait l'Empire, en vertu de son pouvoir de vicaire de Dieu. En réalité, il n'y eut ni conquête, ni élection, ni droit du pape. On n'a pas créé une légalité, on n'a agi en vertu d'aucun droit. Le résultat naturel et la conséquence forcée de toute une série d'actes ont été acceptés par tous, sans que personne se préoccupât des droits respectifs.
Cet acte sans précédent, sans fondement de droit, a-t-il établi un droit nouveau? Il y a ici plusieurs questions à examiner. L'Empire restauré est-il universel? Quel est le droit envers Constanlinople? Sans nul doute, Charlemagne conçoit très net-» tement et admet deux Empires coexistants et égaux. Il songe à tout arranger par un mariage avec Irène; les grands de Constantinople auraient fait échouer ce projet. En tout cas* il négocie avec les Grecs pour obtenir la parité. Il leur écrit à maintes reprises, les qualifiant de frères; il obtient que leurs ambassadeurs viennent à Aix-la-Chapelle le saluer du nom de Basileus, le titre impérial grec. Dans une lettre à l'empereur Michel Ier, il parle de la paix entre L'Empire d'Orient et
celui d'Occident. Mais la situation n'était pas si nette que le prouveraient les actes et les paroles de Charlemagne. En Occident, lui et ses successeurs sont souvent regardés comme chefs suprêmes du monde (caput tolius urbis). Et d'autre part, les Byzantins les regardent comme des usurpateurs. Ils écriront à Louis II en le qualifiant de « roi des Francs et des Lombards appelé par eux empereur *. Louis II s'en plaindra, expliquant son titre d'empereur des Romains. Ici donc encore, aucun droit précis : d'où conflit pour l'avenir.
Dans l'Empire même apparaissent une série de difficultés. Quelles relations ont été établies alors entre l'Empire et l'Eglise? On voit bien l'intimité, en théorie : l'identification entre les fidèles du Saint-Siège et ceux de Charlemagne est affirmée par les lettres du pape. L'obligation principale de l'empereur est
de protéger l'Eglise. Mais cette obligation existait auparavant. Le pape a couronné l'empereur, mais il l'a ensuite adoré. Du chef ecclésiastique et du chef laïque, quel est le plus grand? L'avenir seul le dira. Ce sont les circonstances qui décideront, et la force. Il n'y a pas de doute qu'à ce moment l'Eglise est dans l'Empire, soit parce que Charlemagne est lui-môme un personnage ecclésiastique, soit parce qu'il est le supérieur temporel du pape, en tant que prince. Il décide les affaires romaines comme celles du reste de l'Italie; dans son testament, il nomme Rome en tète de la liste des métropoles; les monnaies pontificales portent le nom de l'empereur. Mais ce ne sont là que des faits du règne de Charlemagne, et de graves conflits se préparent pour l'avenir. Une seule chose est claire, très grave d'ailleurs : Rome est à jamais séparée de l'Orient; or ceci est un des éléments du grand conflit religieux, le schisme des deux églises.
Une dernière question se pose, à propos de l'événement de l'an 800. A-t-il produit un droit nouveau de Charlemagne au gouvernement de ses sujets? Devenu empereur, s'est-il senti autre qu'il n'était auparavant? Quelques indices vagues le feraient supposer. La restauration de l'Empire en Occident n'est pas seulement la résurrection d'un nom, mais d'un office; les anciens Césars sont traités de prédécesseurs. Il y a des
Histoire GéxtnAi k. I. 24
faits plus précis : Charlemagne exige de ceux qui lui ont prêté serment comme roi de lui prêter un nouveau serment comme empereur, et il les avertit que bien des choses sont comprises dans ce serment. D'autre part, il témoigne, en Tan 802, d'une activité législative singulière. Au mois d'octobre, il convoqua une grande assemblée; les évèques, les prêtres et les diacres relurent tous les canons et décrétâtes et en firent une collection; les abbés et moines se réunirent de leur côté et firent le même travail avec la règle de saint Benoît ; enfin les ducs, les comtes et le reste du peuple se réunirent avec des législateurs, on relut toutes les lois, on les revisa et à chacun on remit la sienne. Cette tentative pour établir, dans l'ordre laïque, l'unité et la régularité déjà remises dans les choses ecclésiastiques, est curieuse. Charlemagne, remarquant que beaucoup de choses manquent aux lois de son peuple (aux deux lois des Francs), a voulu les compléter et concilier les contradictions; il n'a fait que peu d'additions. Il fit aussi rédiger les lois de tous les peuples qui étaient sous sa domination.
Mais on peut objecter que ce que Charlemagne fit après 800, il l'eût fait sans être empereur, uniquement parce que l'œuvre militaire était finie. L'œuvre législative se réduit à peu de chose; Eginhard lui-même le regrette. D'ailleurs, elle n'a rien de romain. Après le fameux préambule du capitulaire de 802, sur l'importance du serment, vient cette recommandation qui n'a rien de romain : « Que chacun s'efforce de se maintenir dans le service d'un saint, selon le précepte divin, car l'empereur ne peut consacrer à tous en particulier le soin qu'il faudrait. » Après quoi il prescrit pêle-mêle : de ne pas prendre la terre et les gens de César; de ne pas procurer la liberté aux hommes du fisc; de ne pas faire tort aux veuves, orphelins, étrangers, etc. Le couronnement comme empereur a donné à Charlemagne une plus haute idée de sa dignité, lui a fait éprouver peut-être un plus grand besoin d'unification; mais il n'a changé en rien son droit au gouvernement de ses sujets.
En résumé, les causes de l'événement de l'an 800 sont faciles à voir; les contemporains les ont vues comme nous les voyons; mais c'est la seule chose qui soit claire, avec le récit
même du fait du couronnement. Sur les sentiments provoqués dans l'esprit de Charlemagne par le couronnement, des conjectures. Sur la question de droit, très importante, puisque là réponse devait déterminer pour l'avenir celui de prendre ou do donner l'Empire, nous ne savons rien. Sur ces questions : Quel droit a été créé à l'égard de l'Empire de Constantinople? Quel droit à l'égard de l'Eglise? obscurité absolue. Quel droit nouveau à l'égard des sujets? quelque chose de vague. La restauration de l'Empire d'Occident en l'an 800 fut donc un fait bien préparé, mais entouré de toutes sortes d'équivoques qui préparent les conflits de l'avenir.
Questions relatives à la succession de Charlemagne. — Les difficultés nouvelles qui résultaient de la restauration de l'Empire apparurent nettement quand se posa la question de la succession de Charlemagne, d'autant que nul ne pouvait prévoir ce qui arriverait après la disparition de cette personnalité exceptionnelle. De ses concubines et de ses femmes, entre lesquelles il distinguait peu, il avait quinze enfants, énumérés par Eginhard. D'une concubine franque, Himiltrude, expulsée pour épouser Désirée, il avait eu Pépin le Bossu, tonsuré après le complot de 792. De sa femme Hildegarde, de la famille des anciens ducs d'Alamanie (morte en 783), étaient nés cinq fils, dont trois vécurent, Charles, Pépin, Louis, et trois filles, RothruJc, Berlhe, Gisèle. De Fastrade, fille d'un comte franc (morte en 791), deux filles, Theodora et Hiltrude. De la Souabe Luitgarde (morte en 800) il n'eut pas d'enfants. En outre, quatre concubines lui donnèrent trois filles, Rothaïde, Rothilde, Adaltrude, et trois fils, Drogo, Hugue, Théodoric. Il y avait peu de différence entre les enfants légitimes et les illégitimes; tous vivaient ensemble à la cour. L'empereur adorait ses filles, il ne voulut pas les laisser marier, soit par égoïsme paternel, soit pour éviter de créer des rivaux à ses fils. Il ne considérait comme ses héritiers que les trois fils d'Hildegarde; c'est entre eux qu'il voulait partager ses vastes possessions. En 780, il avait préposé les deux cadets, Pépin et Louis, aux royaumes d'Ilalie et d'Aquitaine.
Le partage de sa succession entre ses trois fils, tel que
372 L EMPIRE DE CHAHLEMAGNË
Charlemagne, âgé de soixante-quatre ans, le régla en 806, est un des actes importants de son règne. Il voulut évidemment les préserver des querelles et des guerres, si fréquentes au temps mérovingien et qui avaient failli se renouveler après la mort de Charles Martel et de Pépin. Il ne semble pas qu'il ait hésité, non plus que ses conseillers, à démembrer la grande monarchie qu'il avait régie; seul Théodulf d'Orléans manifeste ses préférences pour un successeur unique. Il ne semble pas, qu'à l'assemblée générale de Thionville, aucun des grands ait proposé de déroger à l'usage constant des rois francs, le partage de leur royaume, comme du reste de leur héritage, entre leur» (ils. D'autre part, dans le testament du 1) février 806, il n'est pas question de* l'Empire. Peut-être Charlemagne considérait-il la dignité impériale comme dévolue à lui personnellement, sans examiner s'il la transmettrait à ses iils; plus vraisemblablement, il ne jugeait pas qu'elle fût unie à la monarchie franque et qu'il pût être statué à ce sujet par une loi du peuple franc; il est possible qu'il se réservât de le faire ultérieurement, d'accord avec l'Eglise. Les deux préoccupations principales manifestées dans le testament de 806 sont d'assurer la protection de l'Eglise de saint Pierre et la défense du royaume contre les ennemis extérieurs, par l'entente cordiale entre les trois frères. Il est d'autant plus nécessaire d'assurer une action commune dans ces deux cas essentiels, que, pour tout le reste, chacun des trois rois est autonome, seul maître chez lui. Il y aura trois royaumes distincts, dans chacun desquels le (ils succédera à son père, avec le consentement de son peuple. Il faut enfin remarquer que. dans la division, presque nul compte n'est tenu des groupements nationaux, passés ou futurs. Le fils aîné, Charles, devait avoir la France (Franc t'a)* Austrasie et Xeustrie, avec ses dépendances septentrionales, la Frise, la Saxe, la Thuringe, le Xordgau (c'est-à-dire Bavière au nord du Danube), la moitié septentrionale et occidentale de TAlamanie. le nord de la Bourgogne (Langres, Besançon, Genève). Le second fils, Pépin, recevait l'Italie avec ses dépendances, Istrie et Slaves voisins, la Bavière et l'Alamanie au sud du Danube. Ce fleuve, jmis une ligne tracée de sa source jusqu'au Rhin, vers
£ctiaffhouse, pois la vallée du Rhin (en lui laissant la Thurgrovie et le pays de Coire) séparaient ce royaume de celui de Charles. Louis avait l'Aquitaine (moins Tours) avec ses dépendances de la Marche d'Espagne, la Bourgogne occidentale et méridionale (Nevers, Avallon, l'Auxois, Chalon, Màcon, Lyon, la Savoie, la Maurienne, la Tarentaise, le val de Suse), enfin la Provence et la Septimanie. Louis par le val de Suse, Charles parle val d'Aoste communiquaient avec Pépin. Au cas où l'un des frères mourrait avant Charlemagne, le partage de son lot était prévu entre ses frères survivants. En cas de mort de Charles, on reviendrait au partage de 768. En cas de mort de Pépin, on diviserait l'Italie, Charles prenant Aoste, Verceil, Modène et les territoires à Test de la route de Rome avec Spolète; Louis, les territoires de l'Orient avec la Toscane et la région au sud du Pô. En cas de mort de Louis, Pépin recevrait sa part de Bourgogne, la Provence, la Septimanie et son annexe d'Espagne; Charles, l'Aquitaine. La première hypothèse démembre totalement les pays de langue allemande, la seconde l'Italie, la troisième la France méridionale. Il est interdit à «rliacun des rois de recevoir les vassaux rebelles de l'autre; l>ien plus, un sujet d'un royaume ne pourra posséder dans un •soufre que des alleux ou des bénéfices concédés par un parti- «* «lier, mais non des bénéfices royaux.
De toutes ces prescriptions, il ressort clairement que Charle-
raiagne n'avait nul désir de perpétuer l'unité de sa monarchie. Il
Voulut seulement assurer l'action commune de ses fils en faveur de
■ Église et contre les ennemis du dehors, éviter les guerres civiles
•fui avaient affaibli les Mérovingiens. Il s'inspirait des nécessités
**** médiates de la pratique bien plus que de théories générales.
Les circonstances lui imposèrent comme héritier unique un
homme imbu d'idées générales, mais le moins capable de ses
Irois fils. Les deux aînés moururent avant leur père : Pépin,
le 8 juillet 8i0; Charles, le 4 décembre 8H. Le fils naturel de
Pépin, Bernard, conserva l'Italie, avec le titre de roi, mais fui
subordonné à son oncle Louis, à qui Charlemagne laissa tout
Ve reste, avec le titre impérial. Il ne régla ainsi sa succession
qu'après avoir hésité, semble-t-il.
374 L'EMPIUE DE CHARLEMAGNE
En 813, cinq synodes provinciaux furent convoqués à Mayence (Austrasie), Reims (Ncustrie), Tours (Aquitaine), Chalon-sur- Saône (Bourgogne), Arles (Gaule Narbonnaise, c'est-à-dire Provence et Septimanie). On y prit, sur l'organisation de l'Empire, des dispositions générales que ratifia l'assemblée générale réunie à Aix-la-Chapelle. Charlemagne mit alors sur la tète de son fils la couronne impériale (septembre 813). Quatre moi» après, il mourait (28 janvier 814).
BIBLIOGRAPHIE
Documenta. — La bibliographie est donnée par Waitz et Monod. Voir aussi Fustel de Coulanges, Histoire des institutions, dernier volume.
Les documents sont réunis dans les mêmes recueils que pour les chapitres iv et vi. — Voir aussi la bibliographie du chapitre v.
Les historiens les plus importants sont Eginhard, les Annales Laurissenses, Chronioon Moissiacence. Le Moine de Saint-Gall ne donne guère que des anecdotes légendaires.
Sur l'organisation de l'Empire, tous les documents officiels sont réunis dans les Capitularia regum francorum; la meilleure édition est celle de Boretius, 2e édit. des Monumenta Germanise, Leges, t. I, 4881-83, in-4°. — Hincmar, De ordine palatii, publié par Prou. Ecole des hautes études, 1885- (on le trouve aussi dans les œuvres d'Hincmar, Patrologie), petit traité rédigé un demi-siècle après la mort de Charlemagne, exposant les usages suivis à sa cour. — Boehmer, Regesta Karolorum, rééd. par Mûhlbaeher,. 1880-89, donne le catalogue des actes des Carolingiens de 752 à 918. — Jaffé, Bibliotheca rerum germanicarum. De ce recueil font partie les Monumenta Carolina, qui contiennent les Lettre* d 'Eginhard et le Codex Cwolinus, correspondance des papes et des rois francs, les Monumenta Alcuiniaîia, écrits et lettres d'Alcuin, documents sur la renaissance des lettres. — Dûmmler. Poetœ latini aevi Carolini, 2 vol., 1880-84 (dans les Monum. German.), recueil des poètes latins qui constituent la renaissance littéraire de Charlemagne.
Livres. — On trouvera la bibliographie dans Waitz et Monod, et plus récemment dans Viollet, Histoire des institutions politiques, t. I, 1890.
Pour le règne de Charlemagne, tous les faits connus sont réunis dans les Jahrbucher des deutschen Reiches, le Charlemagne de À bel et Simson, 2 vol., rééd. 1878. Il n'existe en français aucune histoire satisfaisante de Charlemagne. On trouvera un récit de sou règne dans Bordier et Gharton,. Histoire de France, et dans H, Martin, Histoire de France, t. IL
Sur les institutions, les ouvrages les plus considérables sont Waitz, Deutsche Verfassungsgeschichte, 3° éd., 1882, et Fustel de Coulanges, dans la série Histoire des institutions politiques de la France, le volume intitulé les Transformations de la royauté carolingienne, ouvrage posthume publié par Jullian, 1892. La théorie générale de Fustel est opposée à celle de Waitz et des érudits allemands. — P. Viollet, Histoire des institutions poli-
tique* et administratives de la France, t. I, 1890, donne un résumé clair
et intéressant à lire des plus récents travaux. — On trouvera un résumé
plus court dans Rambaud, Histoire de la civilisation française. — Guizot,
His/otre de la civilisation en France, contient de bons chapitres sur le
caractère du gouvernement de Charlemagne. — LehuÔrou, Histoire des
institutions carolingiennes, 1843; Vétault, Histoire dé Charlemagne, 1874,
sont aujourd'hui complètement arriérés.
Sur la vie à la cour carolingienne, Hauréau, Charlemagne et sa cour, 1868.
Sur les lettres et les écoles : A. Ebert, Histoire de la littérature du moyen
âge en Occident^ trad. de l'allemand, 3° éd., 1883-89, exposé très sûr des
œuvres latines de cette période. — J. B. MOUinger, The schools of Charles
the Great, and the restoration of éducation in the IXe century, 1877.