‹ Histoire générale du IV siècle á nos jours (volume 3)Chapitre 87 sur 206 · Voir ci-dessus, t. XI, p · texte numérisé non relu

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façon à assurer la marche normale du progrès scientifique, ne paraît pas en tout cas, jusqu'à présent, avoir sensiblement influé sur les conditions de ce progrès. Les trente dernières années du XIX* siècle achèvent de s'écouler sans que des symptômes de ralentissement se soient accusés, et la postérité estimera sans doute que cette période aura brillé, scientifiquement parlant, au moins autant que les précédentes. En particulier, la production mathématique ne fait que s'accroître et le nombre des travailleurs semble grandir suivant une progression de plus en plus rapide, à mesure même que la science prend un caraclère de généralisation de plus en plus abstrait, qui rend son histoire de moins en moins abordable pour quiconque ne coopère pas lui-même au progrès.

Mais ce n'est pas ce motif seulement qui rend aujourd'hui plus difficile notre tâche d'historien; pour toutes les sciences, il faut un recul suffisant dans le passé, afin de pouvoir estimer à leur juste valeur les travaux importants et les mettre dans la lumière qu'ils méritent. Nous ne pouvons d'ailleurs consacrer les quelques pages qui vont suivre à enregistrer, sous forme d*annales, des noms d'auteurs et des titres d'ouvrages; nous n'avons pas davantage la prétention de présenter un tableau exact et complet de l'état actuel de chaque science. Force nous est donc de faire un choix que les contemporains pourront trouver injuste et que sans doute la postérité ne ratifiera pas ; mais nous essaierons du moins de le diriger de façon à faire connaître les principaux courants d'idées qui se sont manifestés depuis 1810 et dont le retentissement a dépassé le cercle des savants qui s*y intéressaient directement.

Géométrie. — Signalons en premier lieu le Calcut de la géométrie énumérative (abzàhlende) de Hermann Schubert (de Hambourg), paru en 1879. Ce travail, qu'on peut considérer comme le développement définitif des divers principes posés par Michel Chasles, a pour objet la discussion du problème consistant à examiner combien de figures géométriques de définition donnée satisfont à un nombre de conditions suffisant à les déterminer.

Mais pour la géométrie, ce qui singularisera surtout la

période dont nous nous occupons, c'est le nombre et l'importance des travaux consacrés à des spéculations dont la génération précédente n'aurait pas même admis l'idée première, et qui n'ont point paru sans soulever des réserves et même parfois des protestations de la part d'esprits moins aventureux. Dans ces spéculations se sont rencontrées les tendances procédant du développement des idées de Staudt, et celles qui dérivent des construclions systématiques de Lobatchefski, Bolyai et Biemann.

La géométrie projective, pour conquérir définitivement son autonomie, devait écarter la notion de dislance en tant que donnée empiriquement et telle qu'elle forme la base de la géométrie métrique. Le problème fut en réalité résolu par Gayley dans son Sixth Memoir on Quantics (1859), par la construction du concept abstrait de la distance de deux points; cette solution consiste à substituer à la notion de chaque point sur une droite celle d'un nombre qui lui soit attribué comme cote, et à former avec ces cotes (ou af fixes), suivant une loi déterminée, le rapport anharmonique du quaternaire que constituent, avec un couple de référence, les deux points dont on veut définir la distance ; elle sera le produit, par une constante arbitraire, du logarithme de ce rapport anharmonique.

Celte conception abstraite était nécessairement plus large que la notion concrète de distance, et assurait, par là même, la prédominance à la géométrie projective, en lui donnant une base plus générale que celle de la géométrie métrique. Ces conséquences purent apparaître dès que Félix Klein, en 1871, faisant varier la constante arbitraire de Cayley, retrouva les espaces de Riemann, à courbure positive, nulle ou négative, et qu'il put en même temps, par l'introduction de nouveaux paradoxes (dérivés de la distinction des deux faces d'un plan), multiplier encore les géométries non-euclidiennes.

D'autre part, les idées de Riemann avaient attiré l'attention sur la conception des espaces à plus de trois dimensions. Pendant une première période, les travaux dans ce sens n'eurent que le caractère de recherches analytiques, sous une terminologie empruntée à la géométrie ordinaire. Mais ensuite ils

prirent une allure plus tendancieuse, en particulier ceux qui furent consacrés à l'espace à quatre dimensions. Mentionnons, dans la collection Brill, les curieux modèles (i trois dimensions) des projections de solides réguliers à quatre dimensions ; rappelons aussi les recherches sur la possibilité, dans Thypothèse d*une quatrième dimension de l'espace, de certains mouvements comme la sortie d'un corps hors d'une enceinte entièrement close.

Ces recherches ont, à la vérité, été dirigées surtout dans la voie de la géométrie métrique, mais les travaux de géométrie projective à n dimensions n'ont pas été moins considérables. Le principal promoteur de ces études a été William Kingdon Clifford (1845-1879), par son mémoire On classi/ication of Loci (1878).

La géométrie analytique moderne a une tendance naturelle à se rapprocher de la géométrie projective depuis que celle-ci a affirmé son indépendance. Il suffit de rappeler que Félix Klein fut longtemps le principal représentant des idées de Plûcker et son véritable continuateur, en particulier pour la théorie des complexes du second degré. Mais la théorie générale des courbes et des surfaces n'a pas été négligée pour cela, et en particulier nos compatriotes Serret (1819-1885), Halphen (1844-1889), Darboux y ont attaché leurs noms. Les recherches du second, dont on doit rapprocher celles de Nœthev, ont d'ailleurs un caractère algébrique ; de même celles plus récenles de Caslelnuovo, Enriques, Picard, sur les fonctions algébriques de deux variables indépendantes. Les leçons sur la théorie générale des surfaces de Darboux résument les connaissances actuelles sur l'application de la haute analyse à la géométrie, connaissances que l'auteur a singulièrement accrues.

Les questions spéciales qui ont provoqué le nombre le plus considérable de travaux importants sont celles de la courbure des surfaces; de la représentation d'une surface sur une autre; enfin ce qu'on appelle, d'après Leibniz, XAnalysis situs, et dont nous pouvons citer, comme exemple, la proposition, encore sujette à discussion, de Tait sur le nombre de couleurs nécessaire et suffisant pour colorier une carie géographique.

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Algèbre. — Au point de vue philosophique, le trait le plus saillant dans les nouvelles conceptions géométriques est évidemment Texclusion systématique de tout élément concret, la tendance à construire la science de l'espace sur une base exclusivement rationnelle; partant, avec une généralité telle qu'elle ne s'appliquera à l'espace réel que comme à un cas particulier, correspondant à des déterminations singulières de valeurs conçues à prion comme arbitraires. A celte tendance devait correspondre, dans la science des nombres et de leurs relations, un courant analogue : il s'agissait d'exclure, en tant que donnée empirique, la notion de continuité, tout en la construisant, sous une forme rigoureusement logique, en prenant seulement comme point de départ la notion du nombre entier.

Des théories distinctes, dont la fusion fera sans doute aboutir cette réforme capitale des fondements de l'enseignement mathématique, ont été jusqu'à présent proposées à cet effet par Weierstra8s(néenl81S)deBerlin,Méray,Dedekind(néenl851), de Brunswick, Heine (1821-1881) et GeorgCantor^Ce dernier, professeur à Halle, comme le précédent, s'est en particulier signalé par sa doctrine des emembles (notion embrassant celle des espaces à n dimensions) et de leur puissance. C'est lui qui a démontré la possibilité de faire correspondre un à un, d'une façon univoque, tous les points d'un espace indéfini quelconque avec ceux d'une droite de dimension finie.

De même, à la conception de géométries possibles différentes répond, dans une certaine mesure, celle d'algëbres différentes, c'est-à-dire de procédés de calcul ayant chacun ses règles spéciales, et susceptibles dès lors d'être appliqués à des questions devant lesquelles restait impuissante l'algèbre ordinaire, en correspondance trop étroite avec la géométrie ancienne. Comme cas très particulier de Yalgèbre universelle^ nous .pouvons citer l'algorithme applicable à la logique , surtout développé par l'Américain C.-S. Peirce, et en rapprocher, quoique le lien ne soit pas encore établi, les tentatives de M. Peano pour constituer un système de notations adéquat au langage mathématique. Signalons encore les leçons sur l'algèbre de la logique de E. Schrôder.

Mais si les questions de ce genre prennent de jour en jour plus d*imporlance, les travaux se multiplient, surtout en algèbre, dans deux domaines qui sont loin d*ôtre épuisés : d*un côté la grande théorie des invariants ou des transformations linéaires (Gordan, Hilbert, etc.); de Tautre, celle des groupes de substitutions, dont Tobjet primitif était de rechercher les formes (Inéquations d*un degré donné résolubles au moyen de radicaux, mais qui, entre les mains de M. Camille Jordan etdeKronecker (1823-1891), s*est constituée comme une doctrine isolée. Le Traité des substitutions du premier, les Grnndzûge einer arithmeiischen Théorie der algebraischen Grossen (1882) du second, sont des ouvrages fondamentaux sur la matière.

Analyse et théorie des fonctions. — La théorie des groupes, primitivement algébrique, a pris une extension considérable par suite des travaux du Norvégien Sophus Lie (f 1899), qui Ta étendue à l'analyse, et eu particulier à la théorie des équations différentielles ordinaires et de celles aux dérivées pariielles, qui en a également montré le rôle considérable en géométrie, tant pour le développement de cette science que pour Téclaircissement du concept d'espace. Aux théories générales de Sophus Lie, on peut rattacher les résultats obtenus par Halphen sur les invariants différentiels, et les recherches d*E. Picard sur Textension de la théorie de Galois aux équations différentielles linéaires.

Dans un autre ordre d*idées, les applications de la théorie des groupes à Fintégration des équations différentielles et a Tétude des fonctions définies par ces équations ont élé, à partir de 1816, Tobjet de travaux considérables qui ont surtout illustré notre compatriote Henri Poincaré (né en 185i) et qui ont notamment abouti à la définition des fonctions transcendantes (fuchsiennes ei thétafuchsiennes) ' à employer pour Tintégration des équations linéaires.

L*étude des équations différentielles, soit ordinaires , soit aux dérivées partielles, soit pour certains types particuliers, doit d'importantes contributions à Darboux, Poincaré, Picard,

I. Noms rappelant celui de Lazare Fuclis; voir ci-dessus, l. XI, p. 91S.

Appell, Goursat, Painlevé. Récemment Tétude des fonctions définies par des séries a été en partie renouvelée par les travaux de J. Iladamard et E. Borel.

La théorie des fonctions elliptiques est restée un champ d*études fécond; le nombre des ouvrages consacrés à Te xposer et la fréquence de leur apparition témoignent de la continuité du progrès. Parmi ces ouvrages, celui où Halphen, en 1866, développa systématiquement les notations de Weierstrass, a laissé une trace profonde.

La théorie générale des fonctions a fait de remarquables progrès auxquels Weierstrass et Schwarz (né en 1845) à Berlin, Millag-Leffler (né en 1846) à Stockholm, Méray, Darboux et H. Poincaré en France ont attaché leurs noms. La classification des fonctions repose désormais sur des théorèmes précis; les moyens d'en construire de différenls types ont été reconnus; des postulais, longtemps admis sans démonstrations réelles, ont été écartés. De larges voies ont été ouvertes aux travailleurs de Tavenir. ^

La théorie des nombres proprement dite est restée relativement slationnaire. Toutefois nous devons signaler les importantes recherches sur l'approximation de nombres quelconques au moyen de suites de nombres entiers. La voie a été frayée par Hermile pour établir la transcendance du nombre e, puis par Lindemann pour celle du rapport de la circonférence du cercle à son diamètre. Le problème général de cette approximation a reçu récemment une importante interprétation géométrique de Minkowski.

Mécanique et Astronomie. — Si abstraites que paraissent devenir désormais les recherches de mathématique pure, elles n'en gardent pas moins le contact avec le monde des phénomènes; elles sont même, beaucoup plus qu'on ne le croirait à première vue, sinon dirigées, au moins soutenues par la nécessité de constituer des méthodes applicables à la solution des problèmes concrets ou à la discussion des théories physiques. Dans un travail couronné en 1888 par l'Académie des sciences, M'"" Sophie Kowaleska (1833-1891), en découvrant un nouveau cas d'inlégrabilité des équations difTérentielles du

mouvement, grâce à Temploi de théta-fonclions de deux variables indépendantes, a donné notamment un remarquable exemple des applications que Ton peut faire en mécanique des théories analytiques modernes. C'est aussi en mécanique que le calcul des qualernions et les autres conceptions analogues semblent destinés à recevoir le plus de développement, comme le montre en particulier la Theoi^j of screws (vis) de Slawell Bail (Dublin, 1876). Les travaux de Lagrange et de Jacobi avaient ramené le problème de la dynamique à certains types d'équations différentielles, qu'il était indiqué d'étudier en eux-mêmes; ce sujet a été Tobjet de nombreux travaux récents.

La dynamique subit d'ailleurs une évolution marquée par suite de l'introduction de la considération des frottements dans la mécanique céleste, et de celle des mouvements rotatoires en hydrodynamique. Les remarquables recherches (1879) de George Howard Darwin, de Cambridge (né en 18iS), dont les résultats ne sont pas encore, à vrai dire, universellement acceptés, n'ont pas seulement déterminé les conséquences du frottement des marées sur l'accélération du moyen mouvement de la lune, problème posé depuis longtemps : elles ont éclairé d'un nouveau jour les questions de l'origine et de l'histoire de notre satellite. Le traité de J.-J. Thomson {Motion of Vnrtex RingSy 1882) a rendu classique une nouvelle forme de l'hypothèse atomique, celle d'anneaux fluides mobiles dans un milieu fluide, idée remontant a une célèbre proposition d'Hemholtz sur l'indestructibilité des mouvements tourbillonnaires dans un milieu homogène, incompressible et sans viscosité, mais qui fut formulée avec précision par William Thomson.

La question de la propagation des ondes, celle du mouvement d'un solide dans un liquide, l'étude des mouvements de l'atmosphère, l'acoustique (Lord Raleigh, Theot^y of Sound, 1877-1878), l'élasticité, la théorie cinétique des gaz, celle de l'électro-magnélisme (1871) de Maxwell (1801-1879), qui s'étend à Toptique, doivent être signalées comme ayant également fait l'objet, dans ces trente dernières années, de travaux mathématiques particulièrement considérables, et réalisant d'indiscutables progrès. On voit que ces sujets embrassent en réalité la

physique tout entière; et si, sans doute, la physique mathématique est encore loin d*avoir, comme la mécanique, rcQu une forme rationnelle définitive, il semble bien que les travaux de notre temps compteront, dans l'avenir, parmi les plus importants qui auront servi à déterminer cette forme.

Nous avons ou l'occasion de signaler, un peu plus haut, une des graves questions théoriques qui s'agitent encore en astronomie '; mais, en fait, les progrès de la mécanique céleste sont plutôt limités aujourd'hui au perfectionnement des méthodes d'exposition et de calcul. Parmi les traités destinés à remplacer l'œuvre magistrale de Laplace et à mettre au point les nouveaux procédés, un rang à part semble devoir être assigné à celui de Tisserand, dont la publication, en partie posthume, n'est pas achevée.

L'astronomie d'observation développe de plus en plus ses moyens, et prend un caractère international, accusé dans la récente et grandiose entreprise d'une carte du ciel obtenue au moyen de la photographie. Mais, comme observation d'une nature différente de celles qui avaient déjà été faites antérieurement, on ne peut guère signaler que celle des canaux rectilignes de Mars, due à l'astronome Schiaparelli, qui est parvenu enfin à donner une explication plausible de ces singulières apparences.

Les sciences physiques. — L'énumération qui précède, pour les travaux des sciences mathématiques, témoigne à coup sûr que l'activité de l'esprit humain dans ce domaine, loin de se ralentir, est plus vive que jamais; toutefois, pour comparer à ceux des précédentes les résultats obtenus pendant celte dernière période de trente ans, pour la caractériser vis-à-vis d'elles, il faut attendre que ces résultats aient produit leurs conséquences et que se lève la génération formée par les élèves des maîtres d'aujourd'hui.

1. Dans un autre ordre (ridées, le fondement môme des mélhodes d'approximation employées ik'i)uis Laplace en mécanique céleste a été l'objet de critiques essentielles; \\. Poinrarc a montré que les séries employées n'étaient pas convergentes; il a caractérisé la nature de ces séries, et montré les services qu'elles peuvent continuer à rendre dans certaines limites. 11 a d'ailleurs développé do nouvelles méthodes pour l'élude du problème de la mécanique céleste, cl indiqué d'autre jurt divers perfectionnements aux procédés exposés dans le Traité de Tisserand.

Pour la physique, dont les progrès peuvent se traduire par de saisissantes applications concrètes, il en est tout autrement. Ce que sera notre âge pour la postérité, nous pouvons sans doute le dire dès aujourd'hui ; la postérité verra probablement remploi industriel de Télectricité atteindre des proportions dépassant les prévisions actuelles les plus hardies ; elle n'oubliera pas que cet emploi a commencé de nos jours.

Or cet emploi n'a pu se faire qu'aune condition; tandis que, dès l'origine de la chimie moderne, les maîtres les plus illustres, en môme temps qu'ils poursuivaient des recherches théoriques, avaient dû s'intéresser aux besoins de la pratique; les physiciens, au moins en très grande majorité, étaient restés, jusqu'à ces derniers temps, confinés dans leurs chaires ou leurs laboratoires . Ingénieurs et mécaniciens n'avaient guère à leur demander que certaines mesures précises, et ne réclamaient pas leur collaboration active.

Lorsque l'électricité entre en jeu, la situation change; déjà la télégraphie , en particulier pour les transmissions sousmarines, exigeait des ingénieurs spéciaux, des électriciens^ et provoquait en même temps des travaux de science pure. Mais aussitôt que le nouvel agent intéresse le domaine de la véritable industrie et de la libre concurrence, il faut bien que chaque nation s'ingénie à imiter et à perfectionner sans retard ce qui a été réalisé quelque part, il faut bien que les savants forment des électriciens et les guident.

Pour le progrès scientiflque général, les conséquences sont très sensibles; les recherches de physique, qui exigent de minutieux et patients efforts, qui ont besoin de coûteuses installations, semblaient condamnées à rester, comme activité, bien en arrière des mathématiques; l'intérêt pratique qui désormais s'attache à elles compense les motifs contraires; le nombre des chercheurs se multiplie, l'importance matérielle des travaux s'accroît en proportion, et la rapidité de leur communication ne laisse plus à désirer. La presse scientifique trouve une diffusion assurée; les sociétés qui s'occupent de physique voient grandir leur rôle et leur importance. Celte science enfin prend le caractère international que la malhéma-

tique a revêtu la première ; ce caractère s*accuse pratiquement par la fondation de la Société intet' nationale des électriciens; par celle du Bureau international des poids et mesures^ installé au pavillon de Breteuil, dans le parc de Saint-Cloud, bureau que subventionnent toutes les nations civilisées, et qui a pour objet d^assurer la conformité des unités de mesure pour les recherches scientifiques, sur la base élargie du système métrique décimal; par le Congrès d'électriciens de 1881, qui a abouti, pour les mesures électriques, à un système rationnel et uniforme de nouvelles unités, dont les noms ont consacré les gloires scientifiques d'Ofim, de Volta, d* Ampère et de Walt; enfin par Y Exposition d'électricité qui eut lieu également à Paris à la même époque, et qui a marqué une date aussi intéressante pour le savant que pour Tindustricl.

L'Électricité. — La télégraphie avait depuis longtemps familiarisé avec Tidée que Télectricité dynamique effectue le transport le long d*un fil d'une force motrice; théoriquement celte force n'était point limitée; en pratique on n'avait à transmettre que des actions très faibles. On avait, d'autre part, depuis la découverte de l'induction par Faraday, le moyen de produire de l'électricilé avec un mouvement; des appareils furent combinés de bonne heure dans ce but par Pixii et Clarke. Mais leur imperfection ne permettait pas de résoudre le problème industriel (produire à bon marché une énergie électrique considérable, en brûlant du charbon sous une chaudière, au lieu de brûler du zinc dans une pile), problème qui se posait d'ailleurs pour un but spécial, celui de l'éclairage par l'électricité.

Il fut résolu par Gramme, ingénieur d'origine belge, mais travaillant en France, qui construisit le premier type pratique des dynamos et le perfectionna successivement. La première machine est à courant continu ; il en a construit d'autres à courants alternatifs, genre pour lequel les inventions se sont multipliés et qui a pris le dessus, comme plus simple et donnant un meilleur rendement, depuis que Tinvenlion des transformateurs (1884) a permis de l'employer pour les lampes à incandescence. Ces dernières lampes, dues à l'Américain Edison, en permet-

tant de modérer la lumière aulant que Ton veut, ont, comme on le sait, assuré le succès et la vulgarisation de Téclairage électrique, alors qu^au début on ne cherchait à remployer que pour la production de foyers exceptionnellement intenses, et que la bougie JablochkofT n*était pas encore applicable a Téclairage de nos appartements.

Une dynamo est, par principe, réversible, c'est-à-dire que si, actionnée mécaniquement, elle produit un courant électrique, elle peut aussi bien, actionnée par un courant électrique, produire un travail mécanique. L'invention de Gramme donnait donc immédiatement une solution pratique du problème du transport de la force à distance, qui se présente si fréquemment dans rindustrie.

Les conditions à réaliser afin d'effectuer ce transport, pour de puissantes énergies, et à d'assez grandes distances, furent rapidement déterminées dans des expériences auxquelles le nom de Marcel Deprez restera attaché; on pouvait dès lors utiliser les chutes d'eau des montagnes pour éclairer les villes (ou pour y distribuer de la force motrice).

Les eff'orts se tournèrent ensuite vers un autre côté, Tapplication de l'électricité à la traction. Dans cette dernière phase, la France s'est relativement laissé devancer, tandis qu'aux Etats-Unis les tramways électriques ont pris très rapidement un développement extraordinaire (transmission de la force par fils aériens, avec trolley).

Les accumulateurs électriques constituent une invention qui n'est pas moins précieuse, pour le problème de la locomotion mécanique. Celte invention reste en fait anonyme, car elle consiste en modifications successives d'expériences de laboratoire connues depuis longtemps; les accumulateurs, étudiés au début pour assurer la régularité du débit dans les conducteurs électriques, sont en réalité des piles où l'on produit, en les chargeant, une action chimique inverse de celle qui détermine le courant de décharge. Ils donnent donc le moyen d'emmagasiner de l'énergie pour la dépenser à volonté, comme aussi la faculté de transporter cette énergie emmagasinée.

Mais les énergies motrices, lumineuses ou ctiimiques, ne

sont pas les seules formes que l'électricité puisse servir à IraDSmcttre. En 18~6, l'Américain Graham Bell exposait à Philadelphie le premier lélépltoiie, bientôt complété (déc. 1877) par le microphone de son compatriote Hughes. Le phonographe d'Edison est de la même époque. Dans ces appareils, l'éleclricité assure en fait la ressemblance des vibrations de deux plaques de fer doux identiques. Le principe, physiquement, est aussi simple que possible; maïs matbémaUquement il n'a pas encore été abordé, tandis que le téléphone est déjà devenu un des instruments familiers de la vie civilisée.

A côlé de ces progrès industriels qui ont nécessité, comme nous l'avons dit, une active coopération des physiciens proprement dits (d'un lord Kelvin, d'un Mascart, d'un Lippmann, etc.) pour la solution des délicats problèmes de la pratique, la science a commencé à préparer la voie à d'autres inventions que le siècle prochain pourra réaliser. Nous avons indiqué ' la théorie électromagnétique de la luntière suivant Maxwell ; une onde lumineuse serait une suite de courants alternatifs se produisant dans le milieu diéleclrique, et changeant de sens un nombre énorme de fois par seconde *.

Le physicien allemand Ilertz (1857-l$9i) montra expérimentalement que les effets inductifs se propagent en réalité avec une vitesse finie égale à celle de la lumière. Il employa à cet effet la méthode des interférences; il construisit un excitateur produisant d'une façon bien simple des courants changeant de sens un milliard do fois par seconde, et un résonateur permettant aussi simplement de suivre les phases de la vibration électrique. Hertz a ainsi constaté l'existence de rayons électriques se réfléchissant et se réfractant comme des rayons lumineux. C'est à la production de lels rayons que sont liés les essais récents de télégraphie sans fil, pour transmettre l'électricité comme on transmet la lumière, par l'cther impondérable; c'est aussi dans cette voie que l'Américain Tessla poursuit l'une lumière sans radiations chaudes, au moyen

de vibrations de même périodicité que les vibrations lumineuses.

La conception moderne de la physique. — Mettons à part la liquéfaction des gaz, problème longtemps désespéré, et dont Gailletet, Amagat, Pictet, Dewar ont obtenu la solution complète, en réalisant les conditions indiquées par Andrews comme tout d'abord nécessaires; c*est en somme sur la lumière, en même temps que sur Télectricité, que se concentrent les travaux des physiciens de nos joui*s, etc*estla liaison entre ces deux ordres de phénomènes qui semble promettre de pénétrer le plus avant le secret de la nature.

Mentionnons rapidement les remarquables travaux de M. Lippmann sur la fixation photographique des couleurs; des Américains Langley et Michelson, Tun sur les radiations des étoiles, Taulre sur la détermination d*un nouvel étalon de longueur dérivant de la mesure des ondes lumineuses; du Hollandais Leeman sur une nouvelle et importante relation entre les phénomènes magnétiques et lumineux : et arrivons à une découverte toute récente, celle des rayons Rôntgen, qui a suscité une émotion considérable, et a été rapidement vulgarisée par ses applications médicales, et même fiscales.

Les recherches du physicien allemand portaient sur un rayonnement dit cathodique^ découvert par Crookes. Lorsqu'on fait passer des décharges électriques dans un tube contenant un gaz excessivement raréfié, ce rayonnement, qui n'affecte pas directement les yeux, part de Téleclrode positive, et se décèle par son action sur des plaques photographiques, comme par sa propriété d'illuminer des écrans fluorescents. Crookes admettait que la matière remplissant le tube se trouvait dans un état particulier (qu'il appelait radiant) et que les molécules y jouissaient d'un facilité de mouvement exceptionnelle; il comparait par suite ce rayonnement à une sorte de bombardement. Mais l'Allemand Lenard démontra que les rayons cathodiques peuvent sortir des tubes où ils sont produits, etRontgen découvrit en dernier lieu que là où ils viennent frapper un corps leur offrant de la résistance, se produit une nouvelle source de rayons, qui se propagent en ligne droite, sans réflexions, sans

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réfractions et sans interférences, traversant divers corps, opaques pour les rayons lumineux ordinaires, et conservant cependant leurs propriétés chimiques (photographiques) et fluorescentes.

Il est incontestable que les hypothèses antérieures sur l'éther ne permettent nullement de donner une explication mécanique des phénomènes que présentent les rayons X; mais Tinsuffisance de ces hypothèses était, depuis assez longtemps déjà, reconnue, sinon avouée, par la science; la découverte des nouveaux rayons leur a porté le coup de grâce, mais son importance a grandi surtout aux yeux de ceux qui croyaient ces hypothèses encore plus vivaces qu'elles ne Tétaient en réalité, à savoir aux yeux du grand public et des savants adonnés à d'autres branches. Il faut reconnaître aussi que les physiciens ne se hâtent point de proposer de nouvelles hypothèses, et qu'à cet égard ils semblent envahis par une sorte de scepticisme, ce que favorise le résultat des déductions mathématiques arrivant désormais, au point de vue des vérifications expérimentales, à tirer les mêmes conséquences de suppo* sitions premières tout à fait contradictoires.

En fin de compte, la physique semble actuellement flotter entre deux conceptions essentiellement difl*érentes : Tune qui attribue, dans l'explication des faits, la prépondérance aux actions entre les molécules pondérables; l'autre qui considère au contraire ces molécules comme inertes et qui imagine l'éther impondérable comme le réservoir inépuisable des énergies naturelles, comme l'agent capable de les fournir, à notre demande, sous les formes les plus variées et les plus inattendues. La croyance aux actions mécaniques à distance a fait son temps; elles ne sont plus conservées que comme une expression mathématique commode pour des faits au delà desquels il est difficile de remonter (car l'action au contact n'est pas, à priori^ plus susceptible d'explication). Mais les actions physiques ou chimiques à distance ont été, de nos jours, réalisées si fréquemment dans des conditions qu'au commencement du siècle aucun savant n'aurait hésité à déclarer impossibles! Désormais on n'ose plus guère opposer une fin de non-

recevoir aux espérances les plus aventureuses. Les triomphes de la physique ont éveillé de singulières ambitions physiologistes, et Ton ne discerne plus bien quelle barrière fixe pourrait leur être opposée.

Chimie. — Si pendant la dernière partie de ce siècle, la chimie n*a pas produit des merveilles aussi éclatantes que les récentes applications de la physique, les progrès qu*elle a accomplis n*en ont pas moins une importance exceptionnelle.

Les travaux de Sainte-Claire Deville sur la dissociation ont été le point de départ de recherches qui constituent comme une nouvelle branche de la science, la physico-chimie; la notion générale d'équilibre chimique sous des conditions physiques déterminées s*est précisée et éclaircie. Mentionnons à ce sujet la théorie des dissolutions du Hollandais Yan t'Hofr,les expériences de Raoult sur la congélation des dissolutions salines. Mais la partie capitale de cet ensemble est la thermochimie , due tout entière aux travaux de M. Berthelot et de ses élèves; le savant qui avait eu la gloire de détruire absolument la barrière entre la chimie minérale et la chimie organique a su également, non seulement faire aboutir la mesure de Ténergie correspondant à toutes les réactions chimiques, mais déduire de ces recherches calorimétriques une notion précise et une évaluation exacte de ce que Ton appelait Taffinité. L'application des principes relativement simples qu'il a formulés permet désormais de prévoir à priori, dans Timmense majorité des cas, la nature des réactions qui peuvent se produire entre des corps donnés, dans des circonstances données. En attendant les conséquences que Tavenir déduira de principes aussi féconds, ils ont tout d'abord singulièrement servi pour les recherches relatives aux explosifs^ recherches auxquelles l'état actuel de l'Europe à donné, depuis 1870, une puissante impulsion.

L'ancienne chimie a vu se renouveler ses procédés, soit par la tendance à une précision plus parfaite dans les mesures, soit par le progrès de la speclroscopie. Â côté des nouveaux. métaux découverts par cette dernière voie , l'isolement d'un nouveau gaz de l'atmosphère (l'argon, par Lord Raleigh et Ramsay) a excité un vif intérêt.

L^emploi de moyens d'action plus puissants, que jusqu'alors on n'avait pu obtenir, de pressions extrêmement fortes, de températures très basses ou très élevées, a ouvert de nouveaux horizons à la chimie minérale, qui semblait avoir presque terminé l'exploration de son domaine. Grâce au four électrique de Yiolle, M. Moissan, par exemple, a obtenu un grand nombre de corps nouveaux, ou réalisé des préparations beaucoup plus simples pour divers métaux. De ce côté, on peut toujours attendre des découvertes inespérées, mais en feit c'est actuellement Vélectrolyse qui fournit les résultats les plus variés et les plus nombreux et les applications industrielles les plus importantes. En agissant sur des sels rendus liquides soit par fusion aqueuse, soit par fusion ignée, clic parvient non seulement à isoler des corps simples, comme l'aluminium, devenu, grâce à elle, d'un usage courant, mais à produire des composés relativement complexes (par exemple les chlorures décolorants).

La prévision chimique avait été cherchée depuis longtemps dans une voie essentiellement dilférenle de celle qu'a ouverte M. Berthclot; se représenter, au moyen de la conception atomique, l'architecture véritable de» molécules, semblait cependant un jeu d'esprit ne pouvant faire appel qu'à des hypothèses hasardées, plutôt qu'un moyen pratique de prévoir les réactions , surtout pour les composés d'origine végétale ou animale. Ce moyen a été cependant trouvé dans la stéréochimie constituée par MM. Lebel et Van t'Hoff. La connaissance exacte de la fonction chimique des corps naturels a permis de diriger des synthèses pour la production, par exemple, de l'indigo (Baeyer) ou des sucres (Fischer). Ces procédés pénètrent l'industrie et renouvellent la fabrication des couleurs ou la préparation des parfums, en attendant les essais portant sur des produits alimentaires, ce que l'on envisage déjà comme une éventualité rapprochée.

Les sciences naturelles : Pasteur. — Mais le triomphe de la chimie le plus éclatant aux yeux du grand public fut sans contredit d'avoir formé l'illustre savant dont l'œuvre devait aboutir à la rénovation des doctrines médicales et à la transformation des pratiques de la chirui^ie, en même temps

qu'à de profondes modifications dans les conceptions physiologiques.

Nous avons dit ' quelle explication Pasteur était arrivé à donner des phénomènes de la fermentation. Il avait établi l'existence de nombreuses variétés de germes microscopiques, répandus dans toute la nature , mais ne se développant et ne se reproduisant que dans des milieux appropriés, et y produisant alors des changements spéciaux et caractéristiques de chaque espèce. Tandis que les adversaires de la théorie microbienne poursuivaient contre lui une polémique qui l'obligeait à multiplier les expériences démonstratives , Pasteur ne se laissait pas, pour cela, détourner de la recherche des conséquences pratiques à tirer de sa doctrine. Tout d'abord elle devait permettre de régler les fermentations, soit en les hùlanl par exemple (vieillissement des vins), soit en les arrêtant à un point précis et en empêchant la corruption ultérieure. Les recherches sur la fermentation de la bière (1871-1876), qui furent couronnées d'un brillant succès, sont le point culminant de celte première étape.

Mais, dans la théorie microbienne, l'action des organismes microscopiques vivants ne pouvait être limitée aux milieux chimiques; elle devait s'étendre aux êtres vivanls, et, de fait, nombre de maladies offraient des symptômes présentant avec les fermentations d'évidentes analogies. La gloire de Pasteur, quand il aborda ce nouvel ordre d'idées, fut de savoir choisir, comme objet de ses recherches, des questions qu'il pût résoudre, comme aussi de triompher avec son génie, fait de patience, des innombrables difficultés qu'il rencontra sur sa voie.

Dès 1865, il avait été chargé d'étudier une maladie des vers à soie : sa mission fut couronnée du plus heureux succès; mais il lui avait suffi de déterminer les conditions de sélection de la graine, il n'était encore nullement question de moyens curatifs. Une attaque d'hémiplégie, dont l'illustre savant ne se remit jamais complètement, et qui le frappa bientôt après, en pleine vigueur, semblait devoir l'arrêter définitivement dans sa car-

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