‹ Histoire générale du IV siècle á nos jours (volume 4)Chapitre 36 sur 215 · L'ITALIE · texte numérisé non relu

L'ITALIE

De 1870 à nos jours.

La prise de Rome (septembre-octobre 1810) ouvre une ère nouvelle dans Thisloire de lltalie contemporaine; elle marque la fin de la crise d'émancipation qui Tagitait depuis 1859, le commencement de la crise d'organisation qui devait Tabsorber jusqu'à nos jours. Quelques semaines après (5 dcc.) Victor- Emmanuel, inaugurant à Florence la session parlementaire, résumait en ces termes les résultats obtenus et le but à poursuivre : <K L'Italie est libre et une : désormais il ne dépend que de nous de la rendre grande et heureuse >. C'était en quelques mois un programme de gouvernement; donner au pays celte prospérité économique et cette unité morale qui font les grandes nations, à l'Etat celte inQuence extérieure et cette force matérielle qui font les grandes puissances, telle était la double tâche que le roi assignait à ses ministres. Ils eurent pour la plupart le tort de n'en retenir que la première partie; désireux d'élever leur patrie au même degré d'importance politique que les autres monarchies européennes, ils s'attachèrent à y implanter les mêmes institutions : armée et flotte redoutables, alliances imposantes, vaste empire colonial, suffrage étendu, vie parlementaire active, administration centralisée, corps de fonctionnaires nombreux. Ils oublièrent trop souvent que leurs réformes, trop coûteuses pour un pays pauvre et

trop radicales pour une nalion encore neuve, ne pouvaient être appliquées sans porter le désordre dans les finances et le malaise dans les esprits. Cette ambition, qui fît Tunité de leur politique, et en expliqua Tinsuffîsance, se retrouve, mais avec des caractères divers, dans la pensée de tous; elle se dessine pendant le gouvernement de la Droite (1870-1876), se déclare pendant le gouvernement de la Gauche (1876-1887) et s'exagère pendant le gouvernement de Crispi (1887-1897).

/. — Le gouvernement de la Droite (i8yO'i8y6).

Le ministère Lanza (1870-1873). — De 1870 à 1876, la Droite conserva le pouvoir qu'elle exerçait depuis 1861. D accord avec la Gauche sur presque toutes les questions de principe, elle se séparait d'elle sur les questions de mélhode. Elle s'était toujours imposé pour règle de concentrer son activité sur un programme restreint et facilement réalisable. Sa devise, qui était avant 1870 : c Indépendance et unité à tout prix », devint après la prise de Rome : < Équilibre du budget, liberté de l'Église ». Subordonner toute la politique extérieure au règlement de la question romaine, toute la politique intérieure à la solution de la question fînancière, tel fut le plan dont elle confia l'exécution au cabinet Lanza (en fonctions depuis i869). Trois hommes en personnifiaient les tendances. Le président du Conseil, Giovanni Lanza, avait été surnommé par ses amis le « Caton », par ses ennemis le « Guizot » de l'Italie; portant la fermeté jusqu'à l'obstination, la conviction jusqu'à l'intolérance, la dignité jusqu'à la raideur, il mettait une volonté tenace au service d'un esprit étroit et d'une âme intègre ; mais ses défauts mêmes devenaient une force alors qu'il s'agissait, non plus d'oser, mais de se borner. Le ministre des Finances, Sella, Piémonlais comme lui, avait comme lui les qualités d'un homme d'affaires plutôt que le tempérament d'un homme d'État : connaissances techniques développées par des études approfondies de mathématiques, talent de vulgarisation

exercé par dix années de vie parlementaire, souci du bien public poussé jusqu'au mépris de la popularité. Enfin le ministre des Affaires étrangères, Yisconti-Yenosta, originaire de la Valteline, cachait sous les dehors corrects d'un gentleman anglais une remarquable dextérité diplomatique, un sens très fin des intérêts de son pays et une habileté consommée à éviter

de les compromettre.

La question romaine. La c Loi des garanties ». — A

la suite du plébiscite d'annexion des provinces romaines (2 oct. 1870) etde la loi de transfert de la capitale (26 janv. 1871) une question se posait qu'il était urgent de résoudre avant toute autre. Gomment régler la situation du pape, dépouillé désormais de ses Etats? Fallait-il s'attacher surtout à rassurer l'Europe, en lui accordant les garanties nécessaires à l'exercice de son pouvoir spirituel? Fallait-il au contraire viser à satisfaire l'Italie, en lui enlevant les moyens de reprendre son pouvoir temporel? Devait-on se borner à le protéger, ou chercher à l'enchaîner? La première solution, défendue par Lanza, finit par prévaloir sur la seconde, soutenue par Sella, comme plus conforme aux intérêts extérieurs de l'Italie, à la formule de l'Eglise libre dans l'État libre, au principe de l'indépendance du pouvoir civil et du pouvoir spirituel. La loi des garanties^ votée par le Parlement dans la dernière session qu'il tint à Florence (13 mai 1871), accordait au pape : pour sa personne, l'inviolabilité, défendue par les mêmes sanctions que celle du roi et protégée par une garde armée ; pour son indépendance, la jouissance et l'inviolabilité (sans la souveraineté) des palais épiscopaux, ainsi que l'octroi d'une liste civile de trois millions; pour sa mission, la faculté de libre communication postale et télégraphique avec le monde catholique et le droit de recevoir des représentants des Etats étrangers, investis de toutes les immunités diplomatiques; pour sa succession, la liberté des

conclaves. L'Etat lui abandonnait en outre ses pouvoirs sur le clergé italien, ainsi que la nomination des évèques, et abolissait le placet et l'exequatur. La loi des garanties n'avait ni caractère international ni caractère constitutionnel, et fut sanctionnée comme loi d'ordre intérieur.

Après ravoir votée, il restait à la faire accepter, à rappliquer et à la compléter. — Le bref du 2 mars qui accusait le t Parlement subalpin 9 d*avoir fait œuvre « dlmpiété, d*absurdité et de délire >; l'encyclique du 15 mai, qui constituait un acte de protestation solennelle; Tempressement du pape à se déclarer moralement prisonnier, son refus d* entrer en relations avec les autorités civiles, son interdiction aux catholiques de participer aux élections, dissipèrent toutes les illusions que pouvait entretenir sur le premier point le gouvernement italien. — Il n'en mit que plus de hâte à donner aux mesures qu'il avait prises la sanction du fait accompli. Le l*"* juillet, tous les ministères furent transférés à Rome; le 2, Victor-Emmanuel y faisait son entrée solennelle, et répondait au discours du syndic par la phrase historique : < Oui, nous sommes à Rome et nous y resterons » ; le 27 novembre, il y ouvrait pour la première fois la session parlementaire. — Au cours des deux années suivantes, les Chambres précisèrent sur certains points de détail les rapports de rÉglise et de TEtat; quand elles eurent volé la suppression des facultés de théologie, étendu aux provinces romaines la suppression des congrégations religieuses et Tincamération de leurs biens, la question religieuse put être considérée comme résolue, sinon moralement, au moins légalement.

La question financière. — La question budgétaire n'élait ni moins grave ni moins délicate, et les Chambres en comprirent rimportance quand Sella leur eut exposé les résultats (i2 janv. 1872) de la politique financière suivie depuis 1861. Dix milliards absorbés en dix ans (dont près de 3 milliards pour le budget de la Guerre); les dépenses intangibles (intérêts de la dette, pensions, dotation royale) élevées pendant cette période de 197 à 700 millions; les impôts porlés de 458 à 80i, la dette de 2 300 à 8 200 millions ; malgré la lourdeur de ces charges, le déficit abaissé dans des proportions insuffisantes (353 millions en 1861, 208 en 1872) : tels avaient été la rançon de Tunité et le prix des sacrifices consentis pour soutenir une grande guerre, combattre le brigandage, instituer une administration et indemniser les victimes de la révolution. Pour améliorer cette situation, Sella proposait une nouvelle émission

de papier-monnaie et Taugmenlation de certains impôts indirects; mais il comptait surtout sur l'exécution du programme qu*il avait adopté en arrivant au pouvoir et qu'il résumait d'un mot, « économies à oulrance ».

La question militaire. — II consentit pourtant à Tabandonner sur un point en proposant le vote de 150 millions de dépenses militaires extraordinaires. L'armée, telle qu'elle avait été organisée par La Marmora, ne semblait plus répondre aux nécessités de la situation politique, militaire et internationale de rilalie. — Politiquement, il y avait intérêt à en accroître l'effectif, parce que les recrues venaient y prendre non seulement la connaissance de leur métier, mais encore la conscience de leur nationalité commune. — Militairement, il fallait y introduire les perfectionnements que la guerre franco-prussienne venait de montrer nécessaires. — Stratégiquement enfin, on devait la mettre en mesure de proléger la capitale et les frontières contre une intervention armée en faveur du pouvoir temporel. Ces considérations inspirèrent les réformes que fit voler, pendant son ministère, le général Ricotti (1870-1876). Elles portèrent sur le recrutement, l'organisation et le système de défense. L'institution du volontariat d'un an et la répartition du contingent en trois portions, dont la première seulement servait trois ans, permirent de proclamer et d'appliquer le principe du service universel et obligatoire; l'adoption d'un fusil à tir rapide, la division des troupes en 10 corps d'armée permanents, la création de forces de seconde ligne (milice mobile et milice territoriale) étendirent à l'Italie les bénéfices de l'organisation prussienne. Enfin Rome dut être entourée d'une ceinture de forts détachés, suffisants pour la mettre à l'abri d'un coup de main et servir de base d'opérations à une armée de campagne.

Cette œuvre législative, plus utile que brillante, absorbait l'activité du cabinet Lanza, mais semblait ne passionner que médiocrement l'opinion publique, habituée à l'éclat de la période précédente : le sentiment national, rebuté par l'aridité Ae cette politique d'afTaires, ne se réveillait que pour transformer en grandioses manifestations patriotiques les funérailles des principaux artisans de l'unité. En moins d'un an la mort

enleva Mazzini, qui la personnifiait (10 mars 1872), Manzoni (22 mars) et Guerrazzi ^25 sept.), qui Tavaient chantée; Napoléon III (9 janv. 1873;, qui en fut le promoteur, et Rattazzi (5 juin) qui en devint un des meilleurs ouvriers. Le premier était resté fidèle jusqu'au bout à son passé de conspirateur et à son idéal de républicain. Le dernier avait inauguré et représentait, depuis 1852, lalliance du parti démocratique avec la monarchie. Quelques jours après sa mort, le ministère Lanza tombait sur la question financière (24 juin) et était remplacé par un cabinet Minghetti.

Le ministère Minghetti (1873-1876). La question extérieure. — Minghetti avait une intelligence plus étendue et plus souple, mais une volonté moins ferme que son prédécesseur : tout comprendre le disposait à tout accepter. Sous sa direction, la Droite, restée jusqu alors fidèle à Tesprit de son programme comme aux vrais intérêts de Tltalie, se laissa entraîner dans des voies nouvelles.

Cette évolution s'accomplit dans la politique extérieure. Au lendemain de la guerre franco-allemande, les sentiments personnels du roi, les sympathies mêmes de ses minisires, le souvenir de 1859, étaient de nature à maintenir lltalie, sinon dans Talliance, au moins dans Tamitié de la France. Elle en fut détournée par une série de malentendus dont quelques-uns ne sont pas encore entièrement dissipés. Le premier en date comme en importance était le souvenir de 1870. La France attribuant à Tingratitude bien plus qu'à la faiblesse de Tltalie sa résistance aux demandes de secours du prince Napoléon et de M. Thiers, lui témoignait une froideur dont restèrent empreintes les fêtes d*inauguration du tunnel du Mont-Cenis (17 sept. 1871). Tout en lui reprochant le passé, elle Tinquiétait pour Tavenir, par Timportance qu'elle semblait attacher à la question romaine. L'avènement de M. Thiers, qui s'était montré peu favorable à l'unité (fév. 1871); la nomination d'un ambassadeur auprès de Pie IX (avril); l'abstention du ministre de France lors de l'entrée du roi dans sa capitale; la discussion à TAssemblée nationale d'une pétition des évoques en faveur du rétablissement du pouvoir temporel (juillet); le maintien à

Cività-Vecchia d'un bâtiment de guerre français, destiné à servir éventuellement d'asile au pape; la révolution parlementaire du 24 mai 1873, qui portait au pouvoir la droite cléricale et au ministère des AfTaires étrangères le duc de Broglie; la disgrâce inattendue de M. Fournier, ambassadeur auprès du Quirinal et ami personnel de Victor-Emmanuel, toutes ces indirectes, mais multiples manifestations d'hostilité, démenties d'ailleurs par les correctes déclarations officielles du cabinet de Versailles, excitaient en Italie autant d'émotion que si elles avaient répondu, non aux passions d'un parti, mais aux sentiments du pays. Quelques esprits inquiets parlaient déjà d'une seconde Expédition de Home et commençaient à trouver trop prudente la devise de M. Visconti-Venosta : Isolés jamais ^ indépendants toujours. Minghetti se laissa gagner par leurs appréhensions et saisit la première occasion d'un rapprochement avec les puissances du Nord. Dès le mois de mai 1873, l'empereur François-Joseph, désireux de consacrer par un acte solennel la réconciliation de l'Autriche et de l'Italie, avait invité Victor-Emmanuel aux fêtes d^inauguration de l'Exposition de Vienne. Ce dernier hésitait à accepter, parce qu'un voyage à Berlin lui paraissait le complément nécessaire de cette visite, et qu'il répugnait à son âme chevaleresque d'aller saluer le vainqueur de 1870. Les instances de Minghetti triomphèrent de ses scrupules. Il trouva un accueil cordial à Vienne (sept. 1873), déclara franchement, lors de son arrivée à Berlin, que trois ans auparavant il avait failli partir en guerre contre la Prusse, et, à son retour, inséra dans le discours du trône (15 nov. 1873) un passage Qatteur pour les deux pays dont il avait été l'hôte. Aussi bien le projet d'une alliance austro-allemande commençait-il à hanter les esprits; il était préconisé par le colonel Marselli, combattu par le général La Marmora dans une brochure sur la guerre de 1866 : on ne l'acceptait pas encore comme une nécessité, on le discutait déjà comme une probabilité. En 1875, deux grandes manifestations politiques vinrent lui donner une force nouvelle : ce furent les visites rendues à Victor-Emmanuel, par l'empereur d'Autriche à Venise, par l'empereur d'Allemagne à Milan. La première (avril) se

réduisit aux proportions d*un acte de courtoisie internationale. L'enthousiasme avec lequel les Milanais accueillirent Guillaume I", la présence à ses côtés du maréchal de Moklte, Télévation au rang d'ambassade des légations de Rome et de Berlin donnèrent à la seconde (octobre) une plus haute portée politique. Chute de la Droite. — Le ministère qui avait préparé ces visites officielles fut renversé au moment même où il espérait en escompter le succès, et entraîna dan» sa chute le parti qui le soutenait au pouvoir. La Droite, qui avait représenté autrefois les quatre cinquièmes des électeurs italiens, était devenue peu à peu impopulaire : auprès du peuple, par la lourdeur des impôts établis sur la mouture et la propriété foncière; auprès des classes dirigeantes, par Tétroitesse d'esprit et la raideur d'attitude qui justifiaient son surnom de consorteria (coterie) ; auprès des députés toscans, par un refus de secourir pécuniairement la ville de Florence, ruinée par son rôle de capitale. Il suffit à ces derniers de s'unir à la Gauche, forte de 220 membres depuis 1874, pour mettre le cabinet Minghetti en minorité sur une question d'impôt (18 mars). Fidèle à son devoir de roi constitutionnel, Victor-Emmanuel appela au pouvoir un ministère pris dans les rangs de la majorité et dirigé par Depretis (2S mars 1876). Les élections qui eurent lieu en novembre, à la suite de la dissolution des Chambres, furent pour la droite un véritable désastre : elle n'obtint que 90 sièges contre 385 donnés aux ministériels et 20 aux républicains. Sa prépondérance politique se terminait en même temps que sa mission. Elle avait complété l'unité, conduit l'Italie à Rome et à Venise, réglé la question romaine, réorganisé le pays, restauré ses finances; et Minghetti pouvait dire avec un juste orgueil en déposant le pouvoir : « Nous laissons l'Italie tranquille à l'intérieur, respectée à l'extérieur. Nous vous laissons des finances bien réglées et nous prions Dieu que vous puissiez conserver ces bienfaits à la patrie. » Qu'allait devenir cet héritage entre les mains de ses successeurs?

//. — Le gouvernement de la Gauche

Mort de Victor-Emmanuel et de Pie IX. Humbert T^ et Léon Xm. — L*Italie changea de souverain et TEglise de pontife moins d'un an après que le pouvoir eut changé de mains. Victor-Emmanuel succomba le 9 janvier 1878 à un accès de fièvre dont la violence abattit en quelques jours sa robuste constitution ; il eut la mort d*un chrétien et les funérailles d'un héros national. Il fut suivi dans la tombe par Pie IX, qui s'éteignit doucement, le 7 février. Au premier succéda son fils aîné, Humbert, au second le cardinal Pecci, que le conclave élut sous le nom de Léon XIII (20 février). Quelles allaient être pour ritalie les conséquences de ce double avènement? Elles parurent d'abord moins redoutables qu'on ne l'avait craint un instant. Humbert P% qui n'était connu que comme soldat par sa bravoure à Gustozza, se révéla comme roi constitutionnel par son empressement à déclarer, dans son discours aux Chambres, qu'il servirait les libres institutions de son pays avec le même dévouement que son père. Léon XIII était précédé, lors de son élection, par la réputation d'un modéré et d'un conciliateur; sa résolution de rester prisonnier au Vatican (21 février), et les revendications temporelles formulées dans sa première encyclique (25 avril) prouvèrent qu'il se considérait, en Italie du moins, non seulement comme le successeur, mais encore comme le continuateur de Pie IX. Au Vatican comme au Quirimal, les personnes seules avaient donc changé, les principes restaient les mêmes, et le parti qui détenait le pouvoir l'exerçait dans les mêmes conditions et avec la même liberté que sous le règne précédent. Quels étaient son programme et ses chefs?

La Gauche. Le programme et les chefs. — La révolution parlementaire de 1876 avait marqué l'avènement d'une nouvelle génération bien plus que le triomphe de nouvelles doctrines. D'accord avec les membres de la Droite sur la question nationale, la question dynastique et la question romaine,

les hommes de la Gauche en différaient par la communauté de leur origine et la tournure de leur esprit; presque tous recrutés dans l'Italie du Sud, formés à la vie publique dans l'opposition, ils apportaient au pouvoir des ardeurs de méridionaux et des intransigeances de doctrinaires. Tandis que leurs prédécesseurs, prenant volontiers modèle sur TÂngletcrre, étaient restés prudents, mesurés, pratiques, plus fidèles aux intérêts du pays qu'aux principes de leur parti, ils s'inspiraient des exemples de la Révolfition française, devaient montrer un enthousiasme extrême pour les idées générales et un mépris superbe pour les réalités, céder trop souvent au désir de faire delà « grande politique ]» et chercher moins à doter Tltalie de lois utiles qu'à y réaliser le programme de la démocratie européenne. Ce programme, ils l'adoptèrent dans ses grandes lignes. Suffrage universel, ou au moins étendu, incompatibilité du mandat de député avec les fonctions publiques, réduction des emplois inutiles et des taxes oppressives, revision des traités de commerce dans un sens libre-échangiste, instruction primaire gratuite et obligatoire, libertés de réunion, d'association et de la presse : telles étaient les réformes promises par les chefs de la Gauche. La nécessité de trouver une plate-forme électorale les amena bientôt à juger plus urgentes celles qui les rendraient le plus populaires ; c'étaient Textension du droit de suffrage et l'abolition du droit de mouturc.

Ils devaient mettre quatre ans à les réaliser. Cette lenteur s*explique par l'excès même de leur triomphe. Ayant perdu toute inquiétude sur la possibilité d'une revanche de la Droite, ils donnèrent aux rivalités personnelles une importance qu'elles n'avaient jamais eue et livrèrent pour la possession du pouvoir une série de combats parlementaires qui mirent en évidence cinq d'entre eux : Crispi, Nicotera, Zanardelli, Cairoli, Depretis. Le Sicilien Crispi se tenait volontiers a l'écart, jugeant indigne de lui toute situation où il ne serait pas le premier. Le Calabrais Nicotera, dont la vie s'était passée à combattre par la plume ou par Tépée, en prison et en exil, la tyrannie bourbonnienne, garda au ministère les violences, les ruses et l'absence de scrupules d'un conspirateur. Le Brescian Zanardelli y porta

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au contraire la puissance de Iravail, la fermeté de caractère et la largeur de vues d*un jurisconsulte. A la tète du parti se trouvaient deux hommes entre lesquels le contraste fut frappant et la lutte constante : Cairoli, nature ardente et généreuse, mais enthousiaste et crédule, doué de toutes les vertus du patriote et dépourvu de toutes les habiletés du politique ; et Depretis, vieux parlementaire rompu à toutes les intrigues de la vie publique, passé maître dans Tart de tourner les principes et de séduire les consciences. Leur rivalité remplit toute la première période de rhistoire du gouvernement de la Gauche (1876-1881).

Première période (1876-1881). Les ministères. — Deprelis, qui forma le premier cabinet de Gauche, avec Nicotera à rintérieur et Zanardelli aux Travaux publics, avait développé dans un grand discours prononcé à Stradella toute Tampleur du programme de son parti. Il dut à la séduction de ces promesses, comme à Timpopularité de la Droite, un accueil presque enthousiaste dans le pays, et un concours efficace dans le Parlement. Les Chambres, saisies d*une sorte de fièvre de réformes, votèrent en quelques mois des lois réprimant les abus du clergé, établissant certaines catégories d^incompatibilités parlementaires,proclamant le principe de Tinstruction gratuite et obligatoire, instituant une enquête sur Tétat de Tagriculture. Ce travail fut brusquement interrompu par la chute du ministère (dcc. 1877) que Nicotera avait compromis par ses allures autoritaires, sa tyrannie administrative, sa facilité à violer le secret des correspondances privées. Depretis, qui conservait la confiance royale, ne remania son cabinet que pour le voir tomber trois mois après sur une autre question de personne : Télection de Cairoli à la présidence de la Chambre (mars 1878). Ce dernier, désigné par ce choix comme son remplaçant, ne resta lui-même que huit mois au pouvoir. Les allures radicales de sa politique, et son indulgence pour les associations républicaines qui se multipliaient sous le nom de cercles Barsanti^ provoquèrent d'abord la démission de trois de ses collègues (oct.); un attentat commis à Naplcs (17 nov.) contre le roi précipita sa chute. Bien qu'il eût reçu volontairement le coup destiné à la personne royale, on le rendit responsable d*un événement que sa tolérance

avait rendu possible. Il dut se retirer devant un vote de défiance, et céder sa place à son rival (déc. 1878). Depretis, ministre pour la troîsiëme fois, n'eut que le temps de faire voter, avec une loi sur le mariage civil, un plan colossal de constructions de chemins de fer (6000 kil. coûtant 1 200 millions) ; il tomba en juillet sur cette question de Tabolition du droit de mouture qui semblait dominer la situation parlementaire. Cairoli, revenu au pouvoir, ne put s*y maintenir qu'en se l'adjoignant au moyen d'un remaniement partiel; de novembre 1879 à mai 1881, les deux chefs de la Gauche travaillèrent de concert au lieu de se combattre ; cette collaboration leur permit de mettre enfin à exécution les principaux points de leur programme. L'année 1881 marque le moment où trois grands événements viennent modifier profondément les conditions de l'existence politique de l'Italie. Ce sont les réformes fiscales, la réforme électorale et l'occupation de la Tunisie par la France.

Les réformes fiscales. — La Gauche avait protesté trop vivement contre le maintien du droit de mouture pour ne pas chercher à l'abolir, une fois arrivée au pouvoir. Ce droit présentait pourtant l'avantage de rapporter au Trésor 76 millions par an. Comment le supprimer sans augmenter le déficit, et le remplacer sans accroître les charges publiques? Un habile financier, Magliani, réussit à résoudre ce problème. Il attendit d'abord que l'application du système d'économies inauguré par la Droite lui eût permis de réaliser des excédents budgétaires de 12 millions en 1877, de 10 en 1878, de 14 en 1879. Deux projets d'abolition partielle ayant échoué en 1878 et en 1879 devant l'opposition du Sénat, Magliani en présenta un troisième (juillet 1880), d'après lequel la suppression totale de cet impôt devait être compensée par des taxes indirectes sur les eaux-de-vie, le pétrole et les titres nobiliaires; il remporta dans les deux Chambres un éclatant succès. Enhardi par cette victoire, il résolut d'atténuer en partie les inconvénients du papier-monnaie, en mettant fin au régime du cours forcé, qui favorisait la spéculation et avait fait monter le change à 14 pour 100. La Droite et la gauche s'unirent pour voter ses propositions (févr. 1881) elle budget de 1881 se solda par un excédent de 21 millions.

L'Italie semblait entrer dans une période de prospérité financière qu'elle n'avait jamais connue.

La réforme électorale. — Aux termes du statut sarde de 1848, étendu ensuite au royaume d'Italie, le droit de suffrage n'appartenait qu'aux citoyens âgés de vingt-cinq ans et payant un cens de 40 francs : ils étaient 600000 en 1880 et nommaient un député par arrondissement. La Droite avait toujours jugé cette proportion d'électeurs et ce mode de vote suffisants dans un pays où l'indifférence des uns élevait le chiffre des abstentions jusqu'à 60 p. 100, où l'inexpérience des autres forçait les partis à se combattre sur des noms plutôt que sur des idées. La Gauche, au contraire, fidèle à son idéal démocratique comme à Tcxemple des pays voisins, demandait l'extension du privilège électoral et le scrutin de liste. Cette double réforme fut retardée, et par la nomination d'une commission qui la ralentit sous prétexte de l'étudier, et par l'intransigeance du groupe extrême (Crispi-Nicotera) qui réclamait le suffrage universel comme en France, et par l'opposition du Sénat, dont la majorité ne put être déplacée que par une fournée de 32 membres. Elle aboutit aux deux lois des 21 janvier et 14 février 1882. La première, qui portait le nombre des électeurs à deux millions, abaissait de vingt-cinq à vingt et un ans l'âge exigé, de 40 à 19 francs 80 le cens requis pour avoir le droit de vote, et l'accordait en plus aux citoyens qui justifiaient d'une instruction primaire supérieure. La seconde, destinée en apparence à réduire l'importance des questions personnelles, en réalité a permettre l'anéantissement des minorités, substituait au scrutin uninominal le vote d'une liste comprenant 3, 4 ou 5 noms, et représentant des collèges d'étendue proportionnée, délimités par le gouvernement. A la suite de ces réformes, la Chambre fut dissoute pour être renouvelée en octobre 1882.

La question extérieure. — Au moment même où les idées de la Gauche obtenaient à l'intérieur la consécration des lois, elles recevaient à l'extérieur un démenti des faits. Les chefs du parti, qui avaient trouvé Tllalie orientée par Minghelti vers l'alliance austro-allemande, semblaient, en raison de leurs revendications < irrédentistes » et de leurs relations avec les

républicains français, devoir suivre une politique contraire (et de fait Cairoli toléra pendant son premier ministère une série de manifestations anti-autrichiennes qui amenèrent un sérieux refroidissement entre Rome et Vienne), mais bientôt ils se laissèrent engager, par un fatal concours de circonstances, dans la voie qui leur avait été ouverte. Depuis 1878, Tltalie en voulait à la France et d'avoir rejeté un traité de commerce et d^avoir refusé son offre de collaboration en Egypte. Quand rissue du Congrès de Berlin lui eut enlevé Tespoir d'annexer le Trentin, elle se sentit blessée dans son orgueil et se mit à chercher sur quel point le sentiment national pourrait recevoir satisfaction. Elle crut le trouver en Tunisie, où l'attiraient le souvenir de Carlhage, Timporlance croissante de sa colonie et le développement de son commerce; elle devait y rencontrer la France, i laquelle cette région avait été offerte par les plénipotentiaires anglais au Congrès de Berlin, comme compensation à l'annexion de Chypre. Toutefois, il s'était établi d*abord entre les deux Etats un accord tacite, aux termes duquel chacun d'eux, tout en restant libre de favoriser les entreprises privées de ses nationaux à Tunis, s'engageait à y respecter le êiatu quo politique. Le désir de prendre à tout prix la revanche du traité de Berlin entraîna Cairoli à dévoiler d'autres ambitions; il envoya auprès du Bey un consul remuant, M. Maccio, qui débarqua avec un appareil militaire inusité (déc. 1878), obtint de ce souverain, contrairement aux conventions, l'établissement d'un bureau de poste dans la Régence, triompha bruyamment de la concession à une compagnie italienne du chemin de fer Tunis-la-Goulette, et laissa le roi, au cours d'un voyage en Sicile, recevoir une députation et écouter un discours de ses sujets résidant en Tunisie. La France, mise en garde par ces manifestations, résolut de ne pas se laisser devancer dans la Régence et fit passer la frontière à ses troupes. Cairoli se montra aussi incapable d'empêcher l'occupation qu'il avait été inhabile à la prévoir. Opiniâtrement rebelle à une idée qui alarmait son patriotisme, il interpréta dans un sens trop optimiste les dépèches de ses ambassadeurs a Paris et à Londres, se persuada à lui-même que la campagne se réduirait à une

courte expédition militaire, et entretint dans cette erreur les Chambres italiennes. On devine dès lors quelle fut leur déception le jour OÙ on apprit à Rome le traité du Bardo ; bientôt ce sentiment fit place à une indignation violente contre la France, accusée de mauvaise foi et de manque de parole, et à un irrésistible désir de trouver des garanties contre son ambition (mai 1881).

Deuxième période (1881-1887). — A la fin de 1881, la Tunisie était donc perdue, le droit sur la mouture aboli, la loi électorale sur le point d'être votée : do là une nouvelle orientation dans la politique du gouvernement italien. Se croyant joué par la France à Tunis, il chercha par-dessus tout à fortifier par des alliances, des armements et des annexions, sa puissance extérieure; en présence de la prospérité des finances, il rompit avec les habitudes d'économie auxquelles elle était due : en face d'un corps électoral, plus nombreux, mais moins éclairé, il relint sa fidélité par des concessions continuelles aux intérêts locaux; voyant enfin la Droite accepter les mesures qu'elle avait d'abord combattues, il projeta de la fondre avec la Gauche pour s'en faire une majorité. Ainsi, au point de vue extérieur, la Triple Alliance; au point de vue économique, le gaspillage des finances; au point de vue parlementaire, la disparition des anciens partis : tels sont les traits caractéristiques de la période qui s'étend jusqu'à l'avènement de Crispi.

La politique parlementaire. — Le successeur immédiat de Cairoli, Deprelis, garda le pouvoir jusqu'à sa mort. Il le conserva en accueillant dans sa majorité, et même dans son ministère, des hommes de toute provenance. Il commença par ériger en un système, qu'il décora du nom de transfoi^mismey l'impuissance des anciens partis à conserver leur raison d'être; après l'avoir défini dans son discours-programme de Stradella (octobre 1882), il le vit adopter par les chefs mêmes de la Droite, Minghetti, Bonghi et Sella, l'appliqua en choisissant comme collaborateurs quelques-uns d'entre eux, tels que le général Ricotti, et le consacra en opérant dans son cabinet de fréquents remaniements partiels (mai 1883, mars 1884, juin 1885, février et avril 1887). Il eut pour adversaires les anciens chefs de la

Gauche, mécontents de voir leur programme oublié et leurs personnes laissées de côté. En novembre 1883, cinq d^enlre eux, Cairoli, Crispi, Nicotera, Zanardelli et Baccarini conclurent, pour combattre le ministère, une alliance à laquelle ils donnèrent le nom de pentarchie. La même année, la réunion et la dissolution d*un congrès socialiste à Ravenne signalèrent la formation d*un nouveau parti d'opposition. En mai 1886, les élections auxquelles fit procéder Depretis pour reconstituer sa majorité envoyèrent à la Chambre 285 ministériels contre 183 adhérents à la pentarchie et 60 radicaux hostiles à toute transaction avec le pouvoir. Mais en avril 1887, Crispi et Zanardelli entrèrent dans le cabinet, et Depretis, abandonnant son alliance avec la Droite, commença vers la Gauche une évolution qu*interrompit sa mort (juillet 1887).

La politique flnanoière. — Depretis devait porter dans les finances le même désordre que dans le Parlement* Pendant son ministère, les dépenses montèrent à un chififre qui n'avait pas encore été atteint. Les unes pouvaient être regardées comme la conséquence de la politique générale que suivait Tltalie : c'étaient les dépenses coloniales, militaires et maritimes. Les autres avaient un caractère local et semblaient destinées à gagner des électeurs plutôt qu*à servir l'intérêt public : tels furent les 50 millions consacrés à Tembellissement de Rome et l'emprunt d'une somme égale pour l'assainissement de Naples. Dans cette catégorie on peut encore ranger les conventions de chemins de fer votées en 188S, après d'interminables débats; non seulement elles faisaient aux provinces remise des trois quarts de leurs contributions aux constructions en cours; elles stipulaient encore l'établissement de 1 000 kilomètres de nouvelles lignes, qu'elles ne spécifiaient pas, pour mettre en jeu toutes les convoitises locales. « Si le but du gouvernement de Gauche, écrit à ce propos un historien italien, Ruiz, s'était réduit à dépenser l'argent qu'il n'avait pas, à en chercher de tous côtés, à décourager toutes les énergies, en le jetant par les fenêtres, Depretis et Baccarini ne pouvaient mieux faire. Magliani, éminent comme financier, mais faible pour réagir, dirigeait ces joyeuses finances, personne n'étant plus habile à trouver des ressources

sans confesser qu*on contractait des dettes, bien plus, en donnant à entendre qu*on n'en contractait pas. L'illusion était générale et les banques étrangères l'entretenaient en maintenant à de hautes cotes la renie italienne. » L'état du budget rappelait pourtant aux esprits clairvoyants le danger d'un pareil système ; à l'excédent de recette de 12 millions en 1883, succédèrent rapidement des déficits de 21 millions en 1884, de 60 millions en 1886, de 83 millions en 1887.

La politique extérieure. Les armements. — L^opinion publique se préoccupait trop exclusivement de la politique extérieure pour accorder une attention suffisante à ces symptômes alarmants. Depuis que l'affaire de Tunis l'avait brutalement tirée de son apathie, l'Italie subordonnait tous ses souvenirs et tous ses rêves à une seule pensée : se rendre forte pour être redoutée, se garantir à l'avenir contre toute surprise du même genre, prendre une revanche de l'humiliation subie. Cette force, elle l'obtint par des armements; cette sécurité, elle la chercha dans la Triple Alliance ; cette revanche, elle crut la trouver dans la mer Rouge. Au lendemain même des événements de Tunis, elle se mit résolument à l'œuvre pour accroître sa puissance militaire. Les Chambres votèrent sans difficulté les crédits extraordinaires qui leur étaient demandés : 127 millions en 1882, 212 en 1885, sans compter une augmentation du budget ordinaire montant à 10 millions. Ils servirent à porter de 10 à 12 le nombre des corps d'armée, de 300 000 à 430000 le chiffre des troupes de première ligne, à instituer, sous le nom de milice territoriale^ une seconde réserve, à réformer l'armement, à préparer, par la créalion de sociétés de tir, les jeunes générations à leurs devoirs militaires. L'organisation de la flotte fut l'objet de la même sollicitude et provoqua les mêmes sacrifices. C'était le moment où, sous l'impulsion d'un grand ingénieur. Brin, on lançait sur les chantiers des cuirassés colossaux, tels que le Duilio et le LepantOy d'un caractère nouveau et d'une force offensive inconnue jusqu'alors.

La Triple Alliance. — Les armements pouvaient permettre à l'Italie de soutenir une guerre éventuelle : des alliances seules la mettraient en élat de la prévenir. Sur ce point l'opi-

LE GOUVERNEMENT DE LA GAl'CHE 297

nion, lasse de la politique d'isolement, était unanime. Celle alliance, où la chercher? Depretis inclinait vers un accord avec la France, fondé sur Toubli du passé; la majorité du public et les cercles parlementaires rejetaient cette solution comme indigne d'un grand pays et préconisaient un accord avec TAutriche; on supposait en effet que cette puissance, pour s'occuper en pleine sécurité de ses projets orientaux, s'entendrait volontiers avec sa voisine. Le ministre des Affaires étrangères, Pasquale Mancini, se fit l'interprète de ce sentiment, en déterminant dès octobre 1882 le couple royal à accomplir un voyage d'apparat à Vienne. Ce voyage n'était qu'une indication, l'habileté de Bismarck sut en faire le prélude d'une alliance. Désireux d'acquérir l'appui de l'Italie au meilleur prix possible, il l'effraya en réveillant dans ses journaux la question romaine, en offrant au pape un asile à Fulda : il lui persuada peu à peu que son adhésion à l'accord franco-allemand conclu en 1879 était le seul moyen de se défendre contre les revendications temporelles de Léon XIIL D'activés négociations furent entreprises, par l'intermédiaire de M. de Launay, ambassadeur à Berlin, et de M. de Robilant, ambassadeur à Vienne : elles aboutirent au traité secret du 20 mai 1882. Parce pacte, conclu pour cinq ans, les hautes puissances contractantes se garantissaient réciproquement leurs territoires, assurant ainsi à l'Allemagne la possession de l'Alsace-Lorraine, à l'Autriche celle de la Bosnie-Herzégovine, à l'Italie celle de Rome. M. Mancini avait réussi à faire écarter du premier projet allemand une clause lui imposant l'obligation de suivre à l'intérieur une politique résolument conservatrice. Il n'avait pu, par contre, obtenir gain de cause sur une question capitale : la garantie, non seulement des territoires, mais des intéréls primordiaux communs; il entendait par ce mot le maintien de l'équilibre dans la Méditerranée. Il était dès lors facile de calculer quels étaient pour l'Italie les inconvénients et les avantages de la Triple Alliance. Que gagnaitelle? la possession de Rome, que personne ne menaçait. Que sacrifiait-elle? ses revendications sur Trente et sur Trieste, qui lui tenaient particulièrement à cœur et que venait de réveiller un récent incident (affaire Oberdank). Qu'avait-elle poursuivi?

une garantie contre une nouvelle entreprise de la France dans la Méditerranée; et le traité se taisait sur ce point.

Telle était l'impression de Thomme même auquel sa charge avait réservé la tâche de le préparer. Dès le début des pourparlers, M. de Robilant signalait à Rome Tinconvénient qu'il y avait à paraître, par un empressement excessif, le c mendier > plutôt que le négocier. Quand il fut conclu, il fit ressortir combien le rapprochement opéré à Skierniwice (1884) entre les trois puissances du Nord, le rendait inefficace. Plus tard enfin (juillet 1886), M. de Robilant, devenu ministre des AfTaires étrangères et sollicité par M. de Launay d aller voir Bismarck, se laissait aller à écrire : « Décidément lllalie est fatiguée de cette alliance inféconde, et je sens trop profondément qu'elle sera toujours improductive pour nous... Il est donc plus que probable que je ne renouvellerai pas Talliance, et que je me réserverai de me lier à bon escient, quand le moment sera venu. » Ce renouvellement eut lieu pourtant avant l'échéance (mars 1887). Le ministre avait-il réussi à introduire dans le traité de nouvelles clauses destinées à en élendre la portée? Avait-il pourvu, par des accords parliculiers avec TAngletcrre, à la défense de Tcquilibre méditerranéen? Ses amis en répandirent le bruit, mais aucun document officiel ne le confirme. Quoi qu'il en soit, cet événement rendit encore plus lointaine la perspective d'un rapprochement franco-italien.

La politique coloniale. — En même temps qu'une nouvelle politique extérieure, l'Italie inaugura une politique coloniale. Le désir de chercher une compensation à la perte de la Tunisie et l'impossibilité de la trouver en Tripolitaine la déterminèrent à fonder des établissements, sinon dans la Méditerranée, au moins dans la mer Rouge, qui, au dire de Mancini, en était la clef. L'occupation par la compagnie Rubattino, puis par le gouvernement (1882), de la baie d'Assab, les explorations de Giulelti (1881) et de Bianchi (1883) dans le Ghoa furent les préludes de l'entreprise : on verra plus loin quelles en devaient être les péripéties : débarquement d'un corps d'occupation à Massouah (janvier 1885), marche vers l'intérieur et désastre de Dogali (janvier 1887).

La mort de Depretîs (juillet 1887) marque le moment où se termine le rôle propre de la Gauche historique; lors de son avènement elle avait trouvé Tllalie occupée à solder les frais de son unification et engagée dans une politique d*économie à riatérieur, de recueillement à l'extérieur ; elle la laissait orientée vers des perspectives plus brillantes, mais plus dangereuses; pourvue de lois plus libérales, d'une forte armée, d'une alliance imposante, de colonies lointaines, mais menacée dans ses intérêts par la progression croissante des impôts, dans son avenir par l'essor subit de ses ambitions; ayant en un mot une existence nationale plus active et une prospérité plus précaire.

///. — Le gouvernement de Crispi

Crispi. — De 1881 à 1887, la politique italienne avait été dominée par les rivalités personnelles des chefs de la Gauche; de 1887 à nos jours l'intérêt qu'elle présente se concentre sur le plus illustre d'entre eux, Crispi. Pendant treize ans, il en a été, soit le chef officiel, soit le principal adversaire; après l'avoir dirigée par les mesures qu'il a prises, il a influé sur son orientation par les réactions qu'il a provoquées. Il n'a pu jouer, pendant un temps aussi long, un rôle aussi prépondérant sans soulever d'ardentes inimitiés et d'ardents enthousiasmes. Il semble pourtant que ses amis comme ses ennemis aient été d accord pour lui reconnailre de hautes qualités, déparées par de regrettables insuffisances. Les premiers, tout en admirant l'énei^ie de sa volonté, l'audace de son initiative, l'autorité de sa personne, regrettaient sa violence de caractère, ses fréquentes intempérances de langage et ses dangereuses imprudences de conduite. Les seconds lui reprochaient de n'avoir pas porté dans sa vie privée le sens moral et dans sa vie publique le sens pratique nécessaires à un chef de parti et à un homme de gouvernement; mais ils reconnaissaient en lui une vigueur de conception et d'exécution que la politique n'avait pas usée, une

puissance de travail que Tàge n'avait point affaiblie, une foi mystique dans la grandeur de lltalie et un sens très vif de sa dignité. Tous le considéraient comme un homme de lutte et d'aventure, entier dans ses idées comme dans ses passions, dédaigneux des demi-mesures, entraîné par son tempérament non seulement à combattre, mais à chercher des ennemis. La politique à outrance, qui devint son programme et sa raison d*ètre, amena sa chute en 1891, provoqua son rappel en 1893 et Tentraîna en 1896 dans une disgrâce qui semble définitive.

Le premier ministère Grispi (1887-1889). —Le premier soin de Crispi, en arrivant au pouvoir, fut de prendre les mesures nécessaires pour se le réserver tout entier. Il commença par proroger la session parlementaire et par s'attribuer, outre la présidence du Conseil, les ministères de l'Intérieur et des Affaires étrangères. Dans son discours de Turin (25 oct. 1887), il reconnut la nécessité de deux grands partis, mais déclara que le plus fort devait se former sur son nom et sur ses idées. A la rentrée du Parlement (16 nov.), il fit exposer par le roi un programme grandiose de réformes administratives. Lorsqu'il eut obtenu des Chambres (9 déc.) une loi leur enlevant et rendant à la couronne le droit de modifier les attributions minis* térielles, il eut entre les mains une sorte de dictature. Il s'en servit surtout pour combattre les ennemis, réels ou supposés, de la monarchie : le Vatican, les républicains et les socialistes, les Abyssins et la France.

Il sembla d'abord prendre à tâche de réveiller le conflit avec l'Eglise, que la prudence de Depretis avait cherché à apaiser. Non content de proclamer dans ses nombreuses manifestations oratoires le droit de l'Italie et le principe de « Rome intangible », il révoqua le syndic de cette ville, coupable d'avoir porté au pape, à l'occasion de son jubilé sacerdotal (janv. 1888), les vœux des Romains; la même année il soumit à l'acceptation des Chambres un projet de code pénal, rédigé par Zanardelli, qui punissait de la prison et de l'amende les actes ou les paroles des ministres du culte hostiles aux institutions de l'Etat ou à l'intégrité du territoire. Dans un consistoire Léon XIII protesta solennellement. — Contre l'agitation des partis avancés, Crispi

fit voter une loi de sùreié publique qui réglait et punissait les attroupements armés ; il détermina le roi à dissiper, par un voyage en Romagne, les préventions que les populations républicaines de cette province conservaient contre la monarchie. — En Âbyssinie, où il avait hâte de venger le désastre de Dogali, il ordonna une offensive vigoureuse; un corps d*armée, sous le commandement du général San-Marzano, débarqua à Massouah et força le négus Johannès à se retirer sans combat. Mais ce fut surtout dans les affaires étrangères que s*exerça de la façon la plus active et la plus efficace l'action personnelle de Crispi : par la netteté de son altitude il brusqua révolution qui s'accomplissait depuis six ans dans la politique extérieure de l'Italie. Son premier acte comme ministre fut de se rendre à Friedrichsruhe pour conférer avec Bismarck (sept. 1887); c'était afficher son intention de resserrer encore les liens de la Triple Alliance. Quatre mois après il refusait, après de longues négociations, de prolonger le traité de com-. merce conclu en 1881 entre la France et l'Italie; c'était inaugurer entre les deux pays ime guerre de tarifs aussi funeste à leurs intérêts respectifs qu'à leur bonne harmonie. Par une fatale coïncidence, Tannée 1888 fut marquée par une série d'incidents de nature à envenimer leurs relations politiques : en janvier, incident de Florence, ou un préleur opéra une saisie dans les locaux du consulat français; en juillet, incidents do Massouah, où le général Baldissera prétendait, malgré les Capitulations, imposer des Grecs, protégés français; en septernbre, incidents de Tunis et décret du Bey soumettant h Tinspcclion des autorités scolaires toutes les écoles étrangères. Au cours de ces diverses affaires, Crispi s'était montré susceptible et irritable à l'excès, et semblait démentir par la hauteur de son langage les déclarations francophiles qu'iT prodiguait dans ses discours.

Aux appréhensions qu'il faisait naître au delà des Alpes s* ajouta l'effet produit par une grande manifestation politique : en octobre, l'empereur Guillaume II se rendait solennellement à Rome, où il trouva un accueil chaleureux, passa en revue Tarmée et la flotte, et décora le président du Conseil de la grand' croix de l'Aigle Noir. A la rentrée des Chambres (fév. 1889),

Crispi protestait avec violence contre toute tentative de désarmement et se félicitait de ce que, « pour la première fois, le souverain d'une puissante nation amie était venu saluer au Quirinal le roi de Tltalie unifiée ». L'opinion publique française s'habituait peu à peu à le considérer comme le représentant du gallophobisme.

Le second ministère Grispl (1889-1891). — Un. incident parlementaire le força, en février 1889, à interrompre un Instant sa carrière parlementaire et à modifier légèrement sinon ses idées, au moins son programme. N'ayant pas trouvé, pour approuver sa politique financière, une majorité suffisante à son gré, il donna sa démission ; mais il se fit chaîner de reconstituer le cabinet, « afin de ne pas compromettre par un vote parlementaire les grands intérêts de l'Elat », et se borna à changer les ministres des Finances, du Trésor et des Travaux publics.

Le premier ministère Crispi avait été celui des audaces, le second fut celui des épreuves : ce fut alors que la < mégalomanie » de son chef produisit ses premiers effets et commença à éveiller de sérieuses inquiétudes dans les esprits. Depuis 1885 la situation budgétaire avait toujours empiré; Magliani, compro* mettant na réputation d'homme d'Etat par sa facilité à accepter de nouvelles dépenses militaires (146 millions en 1888) et sa dextérité à les dissimuler, s'élait retiré en décembre 1888 devant la résistance que rencontraient ses projets de nouveaux impôts. Son successeur, Grimaldi, constata un déficit qui s'élevait à 73 millions pour 1888 et devait atteindre 230 en 1889, 45 en 1890 ; soit en quatre ans et jusqu'au 1*' janvier 1891 un excédent de dépenses de 384 millions! Pour remédier à ce fâcheux état de choses, Crispi promit de remplacer les impôts par des économies dont il présenta le programme. Mais il lui eût fallu changer de politique; et dans la question romaine, la question africaine, la question extérieure, il conserva la même attitude que précédemment. A Rome, il laissait inaugurer le monument élevé à Giordano Bruno (mai 1889), bien que le Vatican considérât cette manifestation comme une provocation. En Abyssinie, il se laissait entraîner par les événements à étendre la sphère d'action de l'Italie plus loin que ne le lui permettait la faiblesse

LF: (iOUVËUNËMËNT DE ORISPl 303

de SCS moyens : après avoir soutenu le roi du Choa, Ménélik, conire le négus Johannës, il Taidait à lui succéder, mais en lui imposant par le fameux traité d'Ucciali (mai 1887) le protectorat italien; en même temps la zone d*occupation militaire était étendue jusqu'à Keren et Asmara (août) : un décret la constituait en colonie, sous le nom d*Erythrée; enfin deux traités conclus en février et avril 1887, Tunavec le sultan d*Oppia, Tautre avec le sultan des Somalis, donnaient au cabinet de Rome des droits sur une étendue considérable du littoral de Tocéan Indien.

Vis-à-vis de la France, Crispi semblait partagé entre le désir de lui prouver sa bonne volonté et le besoin de chercher partout des adversaires. Pour lui témoigner sa sympathie, il faisait abolir par les Chambres les tarifs différentiels sur les marchandises françaises (déc. 1889), envoyait Tescadre de la Méditerranée saluer M. Carnot lors de son passage à Toulon (avril 1890), et déclarait dans son discours de Tunis (octobre) : « Personne ne conçoit et ne saurait concevoir TEurope sans la mission de celle France, qui est le plus sympathique sourire de la civilisation moderne et possède une force d'attraction irrésistible. » Mais ses journaux ne cessaient de la représenter comme prête à une agression et répandaient le bruit d*un coup de main sur la Spezia; lui-même semblait accréditer cette opinion par les fortiCcations qu'il faisait élever sur les Alpes et Taccroissement inattendu qu*il donnait au budget de la guerre (403 millions en 1889).

Yis-à-vis de rAllcmagne il multipliait les démonstrations amicales : visite à Berlin, en compagnie du roi et du prince royal (mai 1889); réception de Tempereur Guillaume à Monza (oct. nov. 1889); télégrammes de condoléances à Bismarck lors de sa retraite; entrevue avec son successeur Gaprivi à Milan (nov. 1890).

Yis-à-vis de TAutriche, sa situation était plus délicate ; il lui fallait, pour maintenir de bonnes relations avec le cabinet de Vienne, oublier la question irrédentiste et réprimer ou prévenir les démonstrations par lesquelles elle se manifestait : il s'acquitta de cette tâche avec autant de décision et de vigueur que s*il n*eAt pas été lui-même un ancien révolutionnaire. A la

304 L'ITALIK DE 1870 A NOS JOllRS

suite de la dissolution par les autorités autrichiennes de Trieste de la société italienne Pro Patria, des manifestations bruyantes avaient eu lieu à Rome et dans quelques villes de province ; deux jours après (22 août 1890), un décret ordonna la dissolution de toutes les associations qui, sous le nom de cercles Barsanli ou Oberdank, s'élaient proposé pour but d'entretenir en deçà ou au delà dos frontières du royaume l'agitation irrédentiste. Le ministre des Finances, Seismit-Doda, avait, au cours d*un banquet électoral à Udine, écouté sans protester un discours contenant une allusion à la Dalmatie « qui travaille, souffre sans se plaindre et regarde avec confiance vers l'avenir » : il reçut télégraphiquement du président du Conseil Tordre de donner sa démission.

Une politique aussi absolue dans son principe et aussi autoritaire dans ses procédés devait forcément soulever, dans les partis avancés surtout, de nombreuses inimitiés; pour en écarter la menace, Crispi fit dissoudre la Chambre des députés (22 octobre), et obtint une majorité des quatre cinquièmes dans celle qui lui succéda. Au moment môme où son pouvoir semblait plus solidement assis que jamais, il tomba brusquement (janvier 1891) sur un de ces incidents de séance fréquents dans les parlements où les partis sont mal délimités et peu disciplinés. Au cours d'une discussion budgétaire, il reprocha à son interlocuteur, ministre de 187i à 1876, d'avoir fait partie d'une administration c servile envers l'étranger ». Il aggrava par une inutile forfanterie l'effet produit par cet excès de langage : c Le vole que vous allez émellre, déclara-t-il, dira à l'étranger si l'Italie veut un gouvernement fort, ou désire retourner à ces gouvernements dont les hésitations et les incertitudes ont produit le discrédit de notre pays ». Abandonné par le Centre et la Droite, il fut mis en minorité et donna sa démission.

Le ministère Rudini (février 1891-mai 1892). — Le marquis di Rudini, chef du groupe qui avait mené la bataille contre Crispi, fut chargé par le roi de former un cabinet; il trouva une majorité en y faisant entrer Nicotera, chef de l'opposition de gauche, et obtint un vote de confiance avec la même facilité qu'autrefois son prédécesseur. Dans son programme (février) et dans sa réponse aux premières interpellations, il

LE GOUVERNEMENT DE CRISPi 305

défloissaît sa politique en ces termes : économie à Tintérieur, recueillement en Afrique, bonnes relations à Tcxlérieur avec toutes les puissances, maintien de la Triple Alliance. C'était indiquer qu'elle aurait le caractère d*une réaction contre les prodigalités ruineuses, l'attitude belliqueuse et les projets coloniaux de Crispi. Cette réaction se dessina d'abord dans le domaine économique et dans le domaine religieux. Le nouveau ministre des Finances, Luzzati, présenta aux Chambres un budget comportant 39 millions d'économies réparties sur les différents chapitres, surtout sur celui de la guerre, et permettant d'éviter le déficit sans recourir à de nouveaux impôts ; en décembre, il put leur prédire un excédent des recetles pour l'année suivante. D'autre part, le chef du cabinet protesta, dans son discours de Milan (novembre), de son désir de maintenir la loi des garanties, violemment attaquée par les crispiniens, et d'assurer la pleine liberté des pèlerinages catholiques à Rome. En Afrique, il renonça délibérément à la politique d'expansion suivie jusque-là, et indiqua le triangle Massouah* Asmara-Kcren comme la limite extrême de l'action des armes italiennes. Au point de vue législatif, la seule réforme qu'il mena abonne fin fut le rétablissement du scrutin uninominal. Sur un seul point, il continua, mais en y apportant quelques tempéraments, la politique crispinienne : il ne crut pas prudent de rompre les liens dans lesquels il trouva l'Italie engagée etannonça l'intention de rester fidèle à la Triple Alliance. Sous l'empire de la même préoccupation, il renouvela, quelques mois avant son échéance, le traité qui la consacrait (juin 1891). Mais il s'attacha en toute occasion à en afdrmer le caractère défensif et pacifique.

Cette politique de paix, de recueillement et d'économie, tout en obtenant l'approbation des esprits sages, n'avait donné à M. di Rudini, ni une majorité solide au Parlement, ni une popularité durable dans le pays, qui regrettait malgré lui l'agitation et les grandeurs factices du ministère précédent. Le cabinet tomba sur l'éternelle question financière, et le député Giolitti, qui avait déterminé sa chute en entraînant dans l'opposition le groupe piémontais, fut chargé de le reconstituer.

Histoire oixÉRALc. XII. *0

nous avons besoin de la coUaboralion de toute la Chambre sans dislinclion de parli. A celte fin je vous demande d*clablir la trêve de Dieu, Quand la fortune de Tilalie sera relevée, chacun reprendra son poste. Lutter aujourd'hui les uns contre les autres serait un crime. Quand le péril presse, nous devons nous unir pour la défense commune. L'œuvre que nous abordons est la plus ardue de toutes depuis la constitution de Tunilé. » La situation de la Sicile justifiait le pessimisme de ces déclarations; elle s'était aggravée pendant l'intcri^ègne ministériel, au point de présager une révolution sociale ; dans beaucoup de petites villes le peuple insurgé et armé avait brûlé les bâtiments de l'octroi, pillé les mairies, maltraité les employés des finances; chose plus grave encore, le mouvement semblait se propager jusque dans l'Italie du Nord; la Lunigiane (Massa- Carrara) avait été le théâtre de graves confiits entre la gendarmerie et la population. Crispi réprima cette insurrection avec autant de rigueur que de promptitude. Â peine arrivé au ministère, il déclara la Sicile en état de siège, y envoya un général muni de pleins pouvoirs, fit procéder au désarmement général de la population, et condamner par des tribunaux militaires les meneurs de l'agitation; en deux mois la révolte fut étoutTée et il put se poser comme le sauveur de l'ordre. Il en profita pour essayer de remédier, par des mesures radicales, au mauvais état des finances : le budget de 1894-1895 se soldant par un déficit de 177 millions, il demanda aux Chambres 100 millions d'impôts nouveaux et une année de pleins pouvoirs pour rendre l'administration plus simple et plus économique. Ses propositions, passionnément combattues, ne furent pas acceptées dans leur intégrité, mais elles n'en eurent pas moins un heureux efTct sur le budget : l'année suivante le déficit n'était plus que de 79 millons, les dépenses avaient été diminuées de 30 millions, les recettes augmentées de 100 millions. Fort de ce succès, Crispi se retourna contre ses vieux adversaires, républicains et socialistes; les troubles de Sicile et quelques attentats isolés lui servirent de prétextes pour confondre leur cause avec celle des anarchistes et pour dissoudre toutes leurs sociétés (oct. 189i). Pour triompher enfin des dernières résistances

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qu*il rencontrait à la Chambre, il eut recours, comme ses prédécesseurs, à la dissolution et, comme eux, dut à de nouvelles élections (mai-juin 1894) une majorilé imposante. Il inspirait confiance au peuple par son énergie, voyait son autorité morale grandir, sa réputation d'homme nécessaire s'affirmer, et ses ennemis eux-mêmes reconnaître qu'il portait dans sa politique plus de mesure et de modération que par le passé. Celle transformation n'élail pourtant pas complète; il n'imposait silence à ses ambitions que pour leur donner plus ample carrière dans le domaine colonial; on sait quelles conséquences entraîna sa témérité. La zone d'occupation fut élendue à l'ouest jusqu'à Kassala (juillet 1894), au sud-ouest jusqu'à Adoua (janv. 1895); le nouveau négus Ménélik, accouru avec toute son armée, anéantit un premier détachement à Âmba-Âlagi (7 déc. 1895), s'empara de Makallé (janv. 1896) et écrasa à Abbagarima les 10 000 soldats du général Baratieri : la moitié resta sur le champ de bataille. Ce désastre, dont l'importance était comparable à celle d'une grande défaite en Europe, souleva en Ilalie une si vive émotion que l'opinion publique, cherchant des responsabilités, se tourna contre le ministre qui n'avait su ni le prévoir, ni l'éviter. Le 5 mars, Crispi annonça aux Chambres la démission du cabinet. Lie deuxième ministère Rudini (mars 1896-Juin 1898). — La crise parlementaire, analogue à bien des égards à celle de 1891, fut résolue de la même façon. M. di Rudini, dont le nom inspirait confiance à l'opinion modérée, fut chargé de liquider la situation qu'il avait laissée; il garda le pouvoir jusqu'en juin 1898, mais en remaniant trois fois son cabinet juillet 1896, déc. 1897, juin 1898).

Il jugea d'abord indispensable d'en finir au plus vile avec l'aventure africaine; un emprunt intérieur de 140 millions, et une habile campagne du général Baldissera en Erythrée, permirent, en poursuivant la guerre, de préparer une paix honorable; à la fin d'octobre le traité avec Ménélik était conclu : l'Italie renonçait à son protectorat sur l'Ethiopie, abandonnait le Tigré, reculait la frontière de la colonie jusqu'à la ligne Hareb-Bclesa-Muna et obtenait la libération de ses soldats prisonniers. Le général Baratieri ayant été absous (juin) par le

tribunal militaire devant lequel il avait été traduit, la question d'Erythrée put être, à la fin de Tannée, considérée, sinon comme résolue, au moins comme endormie. En même temps, M. di Rudini portait son activité sur les autres problèmes dont il recueillait Théritage : le général Ricotti présentait aux Chambres un plan de réorganisation de Tarmée destiné à en rendre la constitution plus forte et plus économique; la Sicile était placée sous la direction d'un commissaire royal chargé d*y étudier et d'y réaliser les réformes sociales nécessaires; enfin le nouveau ministre des Affaires étrangères, Visconti* Venosta (juillet 1896), profitait du sentiment de soulagement qu'avait excité au delà des Alpes le départ de Crispi pour renouer de bonnes relations avec la France. Quand M. di Rudini voulut, comme ses prédécesseurs, puiser une nouvelle force dans une consultation du corps électoral, les élections de mars 1897 lui donnèrent une majorité que rendirent plus significative encore les perles du parti crispinien. Pendant tout le cours de Tannée 1897, il persévéra dans la même politique de recueillement, n'en sortit que pour intervenir en Crèle avec les puissances, et réussit à présenter en décembre un budget qui se soldait par un excédent de recettes do 16 millions.

Celte œuvre réparatrice fut brusquement interrompue par les scènes tragiques de Milan ; à la suite de l'élévation du prix du pain, une redoutable insurrection, à laquelle l'intervention de Télément socialiste donna une couleur politique, éclata dans cette ville et coûta la vie à des centaines de soldats et d'ouvriers (mai 1898). Le ministère di Rudini donna sa démission et fut remplacé par un cabinet Pelloux, dont le chef est encore au pouvoir.

L'évolution politique de l'Italie de 1870 à 1899. — Si Ton jette un coup d'œil d*ensemble sur l'histoire de l'Italie depuis la prise de Rome jusqu'à nos jours, on peut, semble-t-il, y distinguer deux périodes, séparées par Tannée 1884. La première a été la continuation et comme la conclusion de la période précédente; le pays a complété son unité, en soldant les frais qu'elle avait causés, en développant les institutions qui l'avaient facilitée, en conservant les alliances au moyen desquelles elle

s'était effectuée. A partir de 1881, au contraire, Tllalie paraît faire efifort pour se dégager du passé, oublier les difficultés de sa formation et parvenir rapidement au même degré de prestige extérieur et de puissance matérielle que les grandes monarchies européennes; de làTaugmontation de dépenses, Taccroissement de Tarmée, la fondation d'un empire colonial, la Triple Alliance, l'ioipulsion donnée aux travaux publics; ce mouvement ascendant se précipite sous les premiers ministères Crispi et s'arrête brusquement après sa chute (1896). Il semble que Tllalie soit entrée maintenant dans une troisième phase, pendant laquelle elle s'efforce de combiner, de fondre les politiques diverses, et a certains égards opposées, qu'elle a suivies pendant les deux premières; elle tient à ne pas perdre le fruit dos sacrifices qu'elle a consentis pendant la seconde et à conserver sa situation internationale; mais elle a renoncé à ses projets d'expansion coloniale, réorganise ses finances et cherche à vivre en paix avec tous ses voisins.

Il faut placer au premier rang la question financière et la question morale. Depuis deux ans, le déficit a disparu des budgets, mais cet équilibre, se soldant par de très faibles excédents de recettes, est instable, et à la merci du moindre incident. Trois causes l'avaient précédemment compromis : les dépenses militaires, qui depuis ont été ramenées à des proportions normales ; les frais de construction de chemins de fer, qui ont été également diminués; enfin la mulliplicalion des emplois publics, que le gouvernement s'eff^orce maintenant de réduire et de simplifier. — La question morale sera plus longue et plus délicate à résoudre; elle est pendante en Italie depuis que d'Azeglio Ta posée en ces termes: < Maintenant que l'Italie est faite, il nous reste à faire les Italiens. » L'indifférence politique d'une part, Tesprit de clocher d'autre part, sont, au delà des Alpes, les deux maladies qui paralysent le corps social; elles enlèvent au gouvernement l'appui qu'il pourrait trouver dans l'opinion publique et l'obligent à sacrifier parfois le bien général à des intérêts particuliers; pour y remédier il ne peut guère compter que sur le développement de Tinstruclion et sur l'action du temps.

Les questions extérieures se ramènent à trois : la question

romaine, la question de la Méditerranée et la question irrédentiste. Il semble difficile que la première puisse être réglée par un accord, puisque le pape ne veut pas renoncer à ses revendications temporelles et que lltalie ne peut aliéner aucune parcelle de son territoire. Le temps lui a déjà enlevé et lui enlèvera encore une partie de son acuité. On peut en dire autant de la question de la Méditerranée; lltalie, qui Tavait soulevée au moment des affaires de Tunis, semble s*en préoccuper beaucoup moins depuis qu'elle a renoncé à s*étendre en Abyssinie et qu'elle a été rassurée sur les intentions de la France. C'est plutôt sur sa frontière orientale que se porte son attention, et c'est de ce côté que l'opinion publique demanderait un agrandissement, le jour où elle considérerait comme imminente une dislocation de l'empire austro-hongrois. Mais ce jour apparaît encore comme lointain.

BIBLIOGRAPHIE

Travaux d^enineiiiMe. — U n'existe pas d'histoire générale de cette période. On en trouvera pourtant la chronologie dans Rinaudo (C), Cronologia italiana dal 1S69 al 1896^ Turin, 1897, cl un exposé, au point de vue parlementaire, dans Ruiz [G.), Storia costituzionalc del Hegno (Vlioiia^ iSiH-l89S^ Florence, 1898. Consulter aussi les articles politiques de la iVi/oia Anlologia et les fascicules annuels de VAnnual Register, de VEuropàischer Gcschichtskalruder de Schulthess et de la Politischc GcschicfUe der Gegenicart,

Histoire Intérieure. — // Reyno de ViUorio-Emanuele II (t. VII) de V. Bersezio, s'arrête en 1878, la Storia deW ideaitaliana (t. Il) de PetniccellideUa Gattina, en 1880. — Les Lettres d'Italie (1880) et les Nouvelles Lettres d'Italie (1884) d'E. de Lavelçye contiennent de curieux détails sur les mœurs politiques; l'histoire financière est traitée dans CuoheTal- Clarigny, Les Finances de lltalie {lS66-1S8o), 1885, et dans J. Sachs, L'Italie, ses finances.,, (4859-8i), 1885.

Histoire extérieure. — La dernière édition (1898) de l'ouvrage de Chiala (L.), Pagine di Storia contemporanea, I858-I897, 3 vol., constitue une histoire complète de la politique extérieure de l'Italie jusqu'en 1897. Cr. sur la question tunisienne : Les préliminaires du traité du Barda (Annales de TEcole libre des Sciences politiques, 15 juillet 1893); sur la question irrédentiste, Brachet (Aug.;, L'Italie qu'on voit et Vltalie qnon ne voit pas, Paris, 1883; sur la question coloniale, Colajani (N.), Politica coloniale, Palerme, 1891.

État aetucl de Tltalie. — Brunialti, La Costituzione italiana, Turin, 1881. — Brusa, Staatsrecht d. K. Italien, 1890 (collect. Marquardsen). — Fischer, Italien und die Italiener, Berlin, 1899. — Ottonieri (P.\ Vltalia présente ed i suai fati, Rome, 1897. — L'Italie «on collaboration), Paris, Larousse, 1896.

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