Voir ci-dessus, t. XI, p
Dès longtemps avant 1870, une portion notable de la jeunesse rosse avait subi Tinfluence des doctrines les plus avancées de rOccident. Sortis libéraux de Russie, les Herzen, les Bakounine étaient vite devenus, en exil, des révolutionnaires socialistes ou anarchistes; en Russie même, dès les premières années du règne, les Tchernychevski, les Dobrolioubof avaient été — avec toutes les précautions que leur imposait la censure — des représentants et des propagateurs du radicalisme. Sous leur influence s'était formée cette génération de jeunes gens que Tourguénief avait baptisés du nom de nihilistes. Rompant en visière à toutes les traditions russes, religieuses ou familiales, des jeunes gens et des jeunes filles, par centaines, s*en étaient allés à l'étranger, pour y chercher l'enseignement scientifique des Universités sans doute, mais encore et surtout l'initiation libre aux doctrines que le gouvernement russe proscrivait.
Il semble bien, du reste, que jusque vers 1870 il se soit agi, pour toute cette jeunesse, plutôt d'émancipation individuelle que de transformation politique ou sociale. Après 1870, il n'en est plus de même. La Commune de Paris donne une forme plus précise aux rêves confus des émigrés russes : « Ce n'est pas en vain, écrira plus lard le révolutionnaire Lavrof, que nous avons vu se dérouler sa tragédie ». Mal comprise, elle leur apparaît comme le prodrome d'une révolution sociale, imminente, qui s'étendra à toute l'Europe. Dans les Universités, en Suisse surtout , à Zurich et à Genève, les étudiantes et étudiants russes se trouvent en contact avec les proscrits de la Commune, et s'imprègnent de leurs leçons jusqu'au jour où le gouvernement de Pélersbourg, inquiet de cette accumulation d'éléments révolutionnaires, ordonne à tous ses nationaux étudiant en Suisse de rentrer en Russie (1873).
Là, suspects dès le premier jour et rappelés sans cesse, par les vexations de la police, à leurs convictions révolutionnaires, ces jeunes gens ne pouvaient pas ne pas désirer d'agir, mais comment s'y prendre? Les paysans et les ouvriers, les quatrevingt-dix-sept centièmes de la population, se désintéressaient de réformes qu'ils ne pouvaient comprendre. Il fallait donc,
^>:i LA RUSSIE
:>i Ton voulait donner des assises solides au progrès russe, aller au peuple, ébranler sa foi traditionnelle en Dieu et le Tsar, lui faire comprendre son abjection et la possibilité d*en sortir. « Notre but, expliquera plus tard Sophie Bardine devant le tribunal de Moscou, ç*a été de faire pénétrer dans la conscience du peuple Tidéal d*une organisation meilleure, plus conforme à la justice, d'éveiller l'idéal encore vague qui dort en lui ; d'indiquer les vices de l'organisation actuelle, afln de prévenir le retour des mêmes erreurs... *
On peut évaluer le nombre des missionnaires qui sont ainsi allés au peuple, de 1812 à 1878, à deux ou trois mille personnes des deux sexes appartenant toutes à V intelligence, la plupart à la noblesse, quelques-unes au prolétariat des g>'ninases et des universités; parmi ces missionnaires, des aristocrates de naissance, comme Sophie Perovskaia, la pelile-fîlJe du chef de la première expédition contre Khiva, coudoyaient des fils de paysans, auxquels un hasard avait permis de s'instruire et de sortir de leur classe, comme ce Jeliabof, dont on retrouvera le nom dans tous les incidents de la crise révolutionnaire, jusqu'à la mort d'Alexandre II. Munis de diplômes, ingénieurs, médecins, sages-femmes, instituteurs, institutrices, ils se répandent dans les campagnes, isolés, ou quelquefois par couples qu'unit un mariage fictif; ils se servent de leurs connaissances techniques pour gagner la confiance du paysan; puis, cette confiance acquise, ils lui lisent, en les commentant, des pamphlets révolutionnaires. C'est là la première phase de la propagande, la plus stérile : le paysan ne comprend pas ces gens d'une autre classe et leur jargon bourré d'occidentalismes; souvent, il est le premier à les dénoncer aux autorités qui ont, d'ailleurs, mille moyens de surveiller l'activité de ces < intellectuels i» isolés au milieu des ruraux. Il faut donc faire mieux : peu à peu, les révolutionnaires apprennent à connaître les fibres sensibles du paysan russe; dans le Nord, ils prêchent le socialisme agraire, la reprise aux seigneurs des terres que l'abolition du servage leur a laissées; dans le Sud, ils tâchent de réveiller le souvenir des libertés cosaques. En môme temps, ils abandonnent la livrée de V intelligence, ils se font peuple; tel.
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vèlu en moujik, accompagne dans leur migration annuelle les moujiks du Nord qui s'en vont faire la récolle dans les gouvernements du Sud; tel autre s*engage dans une fabrique, simple ouvrier. Quand Sophie Bardine fut prise sur le fait, commentant à un cercle d'ouvriers une brochure socialiste, elle était employée, depuis plusieurs mois, dans une filature des environs de Moscou, travaillant quinze heures par jour, et partageant la misère des ouvrières.
Celle propagande devait produire, et produisait effectivement des conversions; mais avant qu'elles pussent avoir, à leur tour, des conséquences appréciables, il se serait passé beaucoup d'années, assez pour donner au zèle des missionnaires le temps de se refroidir. Ce fut grâce à la police que le mouvement dura et prit à la longue un caractère plus menaçant. Mises en éveil, dès 1873, par le procès du socialiste Xielchaief, les autorités se mirent à faire la chasse aux propagandistes. Les arrestations se multiplièrent; en 1877 il y eut, à Pétersbourg et à Moscou, deux procès monstres, celui des Cent quatre-vingt-treize et celui des Cinquante. Leur résultat ne fut pas tout à fait, malgré les condamnations prononcées, celui qu*attendait le gouvernement. Grâce à la publicité des débats qu'on n^osait pas encore tout à fait supprimer, le public put s'instruire des procédés arbitraires et violents de la police, et mettre en regard le dévouement et le zèle quasi évangéliques des inculpés; les déclarations retentissantes de Sophie Bardine trouvèrent partout de l'écho. Et pendant que le gouvernement sortait plutôt afTaibli de ces procès maladroits, les propagandistes, auxquels on ne permettait pas d'être pacifiques, devenaient violents; ils passaient à la propagande par le fait.
La crise révolutionnaire de 1878 à 1882. — Le lendemain du jour (24 janvier 1878) où fut prononcé, à Saint- Pétersbourg, Tarrôt contre les Cent quatre-vingt-treize, le général Trépof, grand maître de la police de Pétersboui^, fut grièvement blessé d'un coup de revolver, par une jeune fille, Vera Zassoulitch, qui lui avait demandé une audience, précisément dans l'intention de le tuer. Arrêtée sur place, Vera Zassoulitch passa à son tour devant le jury. Il fut établi, au cours
Jçii débats, que, depuis plusieurs années, elle était en butte »ux persécutions de la police, pour avoir été dépositaire, lors du procès de Nielchaief, de lettres dont elle ignorait le contenu; que, du reste, elle ne connaissait pas le général Trépof, et n'avait aucun grief personnel contre lui. Elle savait seulement qu'un jour, visitant la prison, il avait fait fouetter un détenu politique, l'étudiant Bogolioubof, qui ne l'avait pas salué. Or, un oukaze avait solennellement aboli les châtiments corporels : en frappant Trépof, Vera Zassoulitch s'était donc fait simplement l'instrument de la vindicte publique. Le jury l'acquitta, aux applaudissements d'une foule immense. Mise immédiatement en liberté, elle put gagner la porte de la salle; là, la police essaya de la ressaisir; la foule résista, et, pendant qu'on se battait autour d'elle, Vera Zassoulitch disparut. Quelques mois plus tard, on apprit qu'elle était en sûreté à l'étranger.
La conclusion du procès, celle qui aurait été en harmonie avec le vœu de la Russie intelligente et le caractère d'un règ-ne jusqu'alors réformiste, eût dû être la punition sévère des abus que le verdict du jury venait de flétrir. Le gouvernement ne le comprit pas; au lieu de prendre les mesures que l'opinion attendait de lui, avec une impatience surexcitée encore par les mécomptes de la guerre d'Orient, il se borna à supprimer, par oukaze de mai 4878, la compétence du jury pour tous les attentats commis contre des fonctionnaires publics. Puis il profila de ce qu'en raison de la guerre, un certain nombre de gouvernements du Sud étaient soumis à l'état de siège, pour y appliquer la loi martiale aux révolutionnaires. En juillet, à Odessa, on fit passer en conseil de guerre cinq jeunes gens et trois jeunes filles inculpés de complot et de résistance à main armée aux autorités. Le principal des accusés, Kovalski, fut condamné à mort et fusillé. Deux jours plus tard, le chef de la police secrète (IIP section du ministère de l'Intérieur), le général Mezentsof, qui avait été prévenu qu'il payerait pour Kovalski, fut poignardé sur la place du Palais Michel, à Saint-Pétersbourg, par un jeune homme qui échappa à toutes les recherches. Entre temps, l'officier de gendarmerie Heyking avait été poignardé à
Kief, où déjà, quelques semaines plus tôt, le Recteur de TUniversité avadt été attaqué et grièvement blessé dans l'intérieur même du Palais académique.
On était loin de la propagande pacifique. Entre les révolutionnaires et le gouvernement, le duel se poursuit, désormais, avec aussi peu de scrupules d*un côté que de Tautre. Le 9 août 1878, un décret défère aux cours martiales tous les complots ou attentats contre TEtat, ce qui non seulement change la procédure, mais aggrave les pénalités; dans toutes les provinces, les arrestations et les déportations sans jugement se multiplient. En février 1879, à Kharkof, un certain Fomine est arrêté pour avoir tenté de délivrer des prisonniers politiques; il est livré au conseil de guerre par le gouverneur, prince Krapotkine, le frère d*un des chefs du mouvement révolutionnaire. Aussitôt, dans toutes les grandes villes delà Russie, le « Comité exécutif » affiche la condamnation à mort qu*il a prononcée contre le gouverneur de Kharkof, et, avant même que Fomine eut été jugé, dans la nuit du 21 au 22 février, au sortir d*un bal, le price Krapotkine tombe mortellement blessé d'un coup de revolver. Quinze jours plus tard, à Odessa, c'est le tour du colonel de gendarmerie Knoop : à côté de son cadavre, dans sa maison, on trouve l'arrêt du « Comité exécutif ». Le 23 mars, à Moscou, on tue un agent de la police secrète, Reinstein. Le même jour, à Petersbourg, attentat contre le successeur de Mezentsof, le général Drenteln. Le 5 avril, à Kief, on tire sur le gouverneur; le 10, à Arkhangel, le maître de police est poignardé; enfin, le 15, Solovief lire cinq coups de revolver sur TEmpereur, qui n'est pas atteint.
La réponse du gouvernement à ce dernier attentat, ce fut l'institution des gouverneurs généraux militaires. La Russie fut partagée en six grands gouvernements, dont les chefs furent investis de pouvoirs absolus. Désormais, tout accusé put être soustrait, sur simple décision du gouverneur général, à ses juges naturels, pour être amené devant un conseil de guerre; il put être mis en jugement sans enquête préalable, condamné sans dépositions orales de témoins, exécuté sans examen de son pourvoi en cassation (oukaze du 9 août 1878). C'était en
quelque sorte rinstitulion officielle de la Terreur blanche, pour répondre à la Terreur rouge; les révolutionnaires se proclamaient fîers d*avoir amené le gouvernement à cette aveugle exaspération. « Quelques assassinats mesquins que nous avons commis, dit leur journal, Terre et Liberté, ont contraint le gouvernement à proclamer Tétat de siège, à doubler la police politique, à placer des postes de Cosaques dans tous les coins, à répandre dans les campagnes des essaims de gendarmes. Par quelques actes résolus, nous avons amené à ces mesures désespérées cette autocratie que n'ont pas pu ébranler des années d'agitation secrète, des siècles d'agonie, le désespoir des jeunes gens, les gémissements des opprimés et les malédictions des milliers de personnes assassinées dans l'exil ou torturées jusqu'à la mort dans les déserts et dans les mines de Sibérie. > Et, renonçant aux assassinats mesquins, le Comité exécutif (qui ne s'était pas reconnu responsable de l'attentat de Solovief) condamna à mort l'empereur Alexandre II, par une proclamation datée du 26 août 1879.
Le l" décembre, le train impérial, revenant de Crimée, fut jeté en l'air, a l'entrée de Moscou, par une explosion qui détruisit la voie ferrée; mais l'Empereur était passé dans le train précédent : le coup était à recommencer. Le 26 janvier 1880, une proclamation du Comité exécutif avisa l'Empereur des conditions auxquelles on lui ferait grâce : octroi de la liberté de conscience et de la presse, institution d'une représentation nationale. Et le gouvernement n'ayant pas répondu à cette mise en demeure, le 17 février, au Palais d'Hiver, à six heures du soir, au moment où la famille impériale allait pénétrer dans la salle à manger, une formidable explosion secoua tout l'édifice : la salle à manger sauta, et avec elle le corps de garde placé audessous. Quarante soldats du régiment de Finlande y furent tués : quant à l'Empereur, il échappa grâce au retard d'un de ses convives, le prince de Bulgarie.
L'impuissance du système de répression à outrance paraissait bien établie. Plus l'on déportait, plus l'on exécutait, plus l'audace des révolutionnaires croissait, et plus leurs moyens d'action se perfectionnaient.
En réalité, les gens qui tenaient ainsi le gouvernement en échec étaient peu nombreux. Des anciens propagandistes, beaucoup avaient disparu; de ceux qui avaient éc|;iappé à la police, la plus petite partie, ceux qui avaient pour organes Tei^re et Liberté, s'étaient engagés dans le mouvement terroriste. Ce qui compensait leur petit nombre, c'était leur audace, leur froide détermination, leur stoïcisme et enHn la discipline avec laquelle, isolés ou réunis par groupes, d'un bout à l'autre de la Russie, ils obéissaient au plan de campagne dressé par le Comité exécutif.
On reste confondu de l'énergie patiente avec laquelle leurs attentats étaient préparés. Lorsqu'il s'était agi de faire sauter le train impérial, à son retour de Grimée, trois mines avaient été creusées sur son parcours. L'une n'avait pu être prête à temps; dans l'autre, l'appareil électrique chargé d'enflammer la dynamite n'avait pas joué; nous avons déjà dit l'effet de la troisième. Pour la creuser, il avait fallu deux mois et demi de travail. Son principal auteur était ce Hartmann, dont l'arrestation à Paris, puis la mise en liberté donnèrent lieu à des difficultés entre les gouvernements russe et français. Se faisant passer pour un artisan de Saratof, il avait acheté une maisonnette, à proximité de la voie ferrée, et s'y était établi avec Sophie Perovskaïa, qui passait pour sa femme. Trois ou quatre compagnons étaient venus les y rejoindre, clandestinement, et pendant que Sophie Perovskaïa pourvoyait à leur nourriture, ils avaient percé une galerie de 45 mètres, large de 85 centimètres, avec des instruments grossiers, sans aucune des connaissances spéciales des mineurs, dans la boue et l'eau glacée. La police, mise en éveil par certains indices, avait fait une descente dans leur maisonnette; Sophie Perovskaïa avait reçu les policiers, le front serein, et détourné leurs soupçons.
Au Palais d'Hiver, le principal, presque l'unique auteur de lattentat, fut un certain Khaltourine, un ouvrier menuisier, auquel le Comité exécutif s'était borné à fournir de la dynamite. Il avait trouvé moyen de se faire engager pour des travaux qui s'achevaient au Palais d'Hiver, dans les caves, juste sous
remplacement de la salle à manger impériale. Il y vécut pendant des mois, sans cesse en garde, non seulement contre les perquisitions de la police, qui savait le palais menacé» mais encore contre les imprudences de ses propres compagnons de travail, couchant sur sa dynamite, supportant stoïquement les affreux maux de tète qu*elle lui donnait. Avant Texplosion, il réussit à sortir du Palais, et, quand plus tard il fut pris i Odessa, pour participation à un autre attentat, les autorités le jugèrent et le firent exécuter, dans les vingt-quatre heures, sans soupçonner en lui Fauteur de Texplosion du Palais d*Hiver.
Du reste, si grand que fût le courage des conspirateurs, il faut reconnaître que Timpuissance du gouvernement contre eux tenait moins à leurs ressources qu*à ses propres fautes. La répression désordonnée à laquelle s'étaient livrés les gouverneurs généraux avait fait des victimes presque dans toutes les familles de VhUelligence, toutes vivaient dans la terreur do la justice <k la lùbitkiiy de la déportation sans jugement, sans enquête : aussi les révolutionnaires rencontraient-ils partout, même dan» les milieux en apparence les plus conservateurs, des sympathie» et des complicités. Assurément, on n*approuvait pas les attentats» mais on leur trouvait des excuses dans les procédés du gouver— nement; on n'aidait pas la police, on la déroutait à Toccasion; on prenait part à des souscriptions, soi-disant charitables, mais dont le but n*élait pourtant pas douteux, dans Tespoir que si les nihilistes réussissaient enfin leur coup, ce serait la fin de k terreur et rétablissement d*une constitution, c Tenez, dit ur jour un réactionnaire avéré à son médecin, soupçonné d nihilisme, tenez, voilà 200 roubles pour la dynamite, et qu'o en finisse! »
Cet état d'esprit surtout était dangereux. Le gouvernement comprit après l'attentat du li février. Une réunion de gc verneurs généraux eut lieu, quelques jours plus tard, sous présidence de l'Empereur : celui de Kharkof, le général Le Mélikof s'y prononça pour un système de gouvernement c tout en continuant la lutle contre les révolutionnaires, dor rait satisfaction, jusqu'à un certain point, aux désirs d nation. Son éloquence convainquit l'Empereur. Le 24 fév
il fut nommé Président de la commission executive suprême^ avec des pouvoirs à peu près illimités : en fait, il devenait le dictateur de la Russie.
Le gouvernement de Loris Mélikof (1880-1881). — Ce dictateur n'était pas même Russe de race. Né de parents arméniens, il avait fait sa carrière dans l'armée du Caucase, grâce à ses incontestables talents militaires, grâce aussi, sans doute, à sa souplesse d*Oriental. Il avait été mis en relief, pour la première fois, par son rôle lors de la fameuse peste de Vetlianka, qui, née dans les bourgades insalubres de la basse Volga, fit un moment trembler la Russie et même TEurope. Investi de pleins pouvoirs pour arrêter et combattre l'épidémie, il avait eu la chance de la faire disparaître en quelques semaines. Plus tard, généralissime de l'armée d'Asie, il avait battu Mouklar Pacha, pris Kars et Erzeroum. En août 1878, nommé gouverneur général à Kharkof, il avait su, tout en montrant de Ténergie, user avec modération de ses pouvoirs et, seul de tous les gouverneurs généraux, il avait été excepté de la sentence de mort portée contre eux par le comité exécutif •
U s'agissait maintenant pour lui de refaire, au profit de la Russie tout entière, ce qu'il avait fait à Kharkof : tâche difficile sur une si vaste scène, et au milieu des jalousies suscitées par la prodigieuse élévation de V Arménien. Ses débuts furent heureux. D'abord, il échappa à l'attentat dirigé contre lui par Mlodelski, un jeune juif de Minsk, qu'il arrêta de sa main et fit juger et exécuter dans les vingt-quatre heures. Son énergie bien démontrée, il put faire revenir de Sibérie beaucoup de déportés, et rouvrir les Universités à la foule des étudiants qui en avaient été exclus pour des motifs futiles, ou sans motifs. Puis il supprima, à grand fracas, la fameuse Troisième section, l'odieuse police secrète qui avait fait couler tant de larmes : en réalité, il ne fit que changer son nom. Enfin, il mit le comble a sa popularité en renonçant de lui-même, en août, à ses pouvoirs extra* ordinaires pour se contenter du titre plus modeste de ministre de l'Intérieur : ce qui, du reste, n'enlevait rien à son autorité.
Abstraction faite de ces petites habiletés, on doit reconnaître
que sa politique était intelligente, qu*elle calmait les esprits ; que, grâce à elle, pendant un temps, les attentats cessèrent. Mais ce succès même conduisait Loris Mélikof à une impasse : de l*apaisement qu'on voyait se produire, le public concluait que le temps des réformes décisives était venu. Loris Mélikof était populaire parce qu'on le croyait libéral et disposé à ouvrir Tère constitutionnelle de la Russie. L'illusion dissipée, on devait se retrouver exactement au lendemain du 14 février.
Or, Loris Mélikof ne pouvait pas, et ne désirait guère être un La Fayette russe. En matière de constitution, comme en matière de police, toute sa politique était de sauver les apparences, de faire croire à « l'intelligence » qu'il lui donnait quelque chose, alors qu'en réalité il n'enlevait rien aux prérogatives impériales. Mis au pied du mur par l'attente anxieuse du public, il présenta à l'Empereur, au début de 1881, un projet qui instituait une haute commission, composée de grands dignitaires de TEmpire et d'un certain nombre de délégués des conseils provinciaux, des zemstva. < Mais c'est une assemblée de notables que vous me proposez de réunir! i» se serait écrié Alexandre II en lisant ce projet. En réalité, ce n'était même pas d'une assemblée <le notables qu'il s'agissait; la nouvelle commission, où de rares et fort indirects représentants de la nation devaient être noyés parmi les fonctionnaires, ne pouvait avoir d'importance qu'autant qu'il plairait au gouvernement. Est-ce cette conviction qui <lécida Alexandre II? ou bien, affaibli, découragé, livré tout entier aux joies d'un récent mariage morganatique, céda-t-il à l'unique désir de la paix et de la tranquillité? Après de nombreuses hésitations, il accepta le plan de Loris Mélikof.
Quelque jours avant la date fixée pour sa promulgation, la police fut mise sur la piste d'un nouveau complot. Un des membres du « Comité exécutif », Jéliabof, fut arrêté; d'autres arrestations étaient imminentes. En les attendant. Loris Mélikof supplia l'Empereur de ne pas sortir du Palais d'Hiver. Pourtant, le 1" mars 1881, justement après avoir signé et envoyé à l'imprimerie pour être publié le lendemain, le décret qui donnait une constitution à la Russie, Alexandre II se rendit à une parade militaire. Au retour, vers trois heures, près du
canal Catherine, une bombe fat lancée contre sa voiture, et tua ou blessa des Cosaques de lescorte et des passants. L'Empereur, sain et sauf, s'arrêta pour parier aux blessés ; mais i ce moment même une seconde bombe lui fut lancée dans les jambes. Il tomba, mortellement atteint. Transféré au palais, il y expira, le jour même, sans avoir pu prononcer une parole.
Alexandre III (i88i-i8g4).
Lies premiers Jours du règne. — Le nouvel Empereur avait trente-six ans. Second fils d'Alexandre II, élevé, en conséquence, pour être généralissime ou grand-amiral, il n'était devenu l'hérilier du trône, en 1866, qu'après la mort de son aine Nicolas. Quelques mois plus tard, il avait épousé la fiancée de son défunt frère, la princesse Dagmar de Danemark, et dépuis lors, il avait vécu auprès du trône dans une situation un peu effacée, dont il n'était guère sorti que pour commander, pendant la guerre d^Orient, l'armée de la lantra. Le public le connaissait pour le rôle honorable qu'il y avait joué; pour ses vertus d'homme privé et de père de famille, pour sa droiture, pour son intérêt i des œuvres d'histoire nationale, et, plus encore, pour l'aversion qu'il avait témoignée à certains personnages de l'entourage d'Alexandre IL On pouvait compter que son gouvernement serait plus national, plus strictement russe, moins irrésolu que celui de son père; serait-il plus libéral? c'était fort douteux. Elevé par un théoricien de l'autocratie, M. Pobiedonostsef, le nouveau souverain passait, à juste titre, pour peu favorable aux idées occidentales.
Au début, pourtant, il parut disposé à respecter les décisions prises par Alexandre II à la veille de sa mort, c Ne change rien atix ordres de mon père, dit-il à Loris Melikûf ; ils seront son testament. » Mais, quelques heures plus tard, un sursis fut apporté i leur publication; on se mit i délibérer et à consulter. Des conseils dé prudence vinrent d'un peu partout, et les plus réactionnaires furent précisément ceux des républicains fran-
HwTOimx Qimtfkhtm, XU. "^
40â LA RUSSIE
çais. A Pétersbourg, dans une réunion de hauts dignitaires présidée par lé Tsar lui-même, Loris Melikof et, derrière lui, la plu* part des autres ministres^ se prononcèrent pour ladoption du plan déjà approuvé par Alexandre II; Tancien précepteur du Tsar, Pobiedonostsef, devenu procureur générât du Saint* Synode, fut à peu près seul de Favis contraire ; Loris. Melikof crut avoir partie gagnée. Mais, quelques jours plus tard, une proclamation impériale, rédigée, dit-on, par Pobiedonostsef, annonça à la Russie la volonté de TEmpereyr de conserver dans son intégrité le pouvoir absolu que ses ancêtres lui avaient légué. Chose inouïe en Russie, une crise ministérielle éclata; Loris Melikof donna sa démission, et les ministres des finances, Abaza, et de la guerre, Miliouline, le suivirent bientôt dans sa retraite.
On peut assurément regretter Téchec d'une réforme qui, en donnant quelques garanties à la classe intelligente, aurait peu coûté au gouvernement ; nous avons vu combien le projet do Loris Melikof était modeste. Mais, d'autre part, il ne faut pas oublier que le moment était peu favorable i une réforme eonstitutionnelle. Au lendemain de lassassinat d'Alexandre II, toute concession libérale aurait pris Taspect d'une capitulation; le préfet de police de Paris, Andrieux, n*avait pas eu tort de répondre aux demandeurs d'avis que céder ou paraître céder quoi que ce fût, ce serait accroître la force et les exigences du parti terroriste. Autre considération : le peuple russe était-il mûr pour un régime constitutionnel? En réalité, la seule classe qui pût profiter de ce régime, c'était ï intelligence, la noblesse, les fonctionnaires; le régime constitutionnel eût été le gouvernement de la nation par une oligarchie. Or, on avait déjà bien souvent essayé, en Russie, du gouvernement oligarchique, et toujours ces essais avaient fini piteusement. Il en aurait été de même de la réforme de Loris Melikof. Il valait mieux économiser à la Russie d'inutiles agitations, se placer tout de suite sur le terrain de l'autocratie — puisque aussi bien on serait condamné à y revenir — et limiter ses efforts au meilleur choix des hommes, à la simplification, à l'amélioration dés organes du pouvoir.
Dans les quelques mois qui suivirent la proclamation impériale, tout le haut personnel gouvernemental fut renouvelé. Nous avons déjà dit que; trois ministres avaient démissionné, sans qu'on eût fait effort pour les retenir; d'autres furent congédiés. Les hommes de la période libérale d'Alexandre II, par exemple son ancien ministre de l'Intérieur, le comte Yalouief, durent quitter leurs dernières fonctions. L'épuration atteignit jusqu'à des granâs*ducs. Les nouveaux mots d'ordre de l'administralion furent : probité, économie; on supprima la lieutenance impériale du Caucase, beaucoup de charges de cour. En même temps, un nouveau personnel apparut aux affaires. Le général Ignalief, l'ancien ambassadeur à Constanlinople, le chef du parti slavophile, devint ministre de l'Intérieur ; le général Yannovski, le chef d'état-major du tsarévitch en Bulgarie, prit la Guerre ; le comte Tolstoï revint à l'Instruction publique, qu'il avait déjà dirigée sous Alexandre II; M. de Bunge, un ancien professeur d'économie politique, fut mis aux Finances; le comte Yoronzof- Dachkof fut ministre de la cour, etc. M. Pobiedonostsef, toujours procureur général du Saint-Synode, fut le personnage le plus influent du nouveau gouvernement.
Jusqu'à là fin du règne d'Alexandre III, les noms des ministres ne changèrent plus guère. En juin 1882, le général Ignatief démissionna après que l'Empereur lui eut refusé, pour le donner à M. de Giers, le ministère des Affaires étrangères, que le prince Gortchakof, trop âgé, ne gérait plus déjà depuis quelques années. Alors le comte Tolstoï prit l'Intérieur, laissant llnstruction publique au comte Delianof. Un peu plus tard, M. Yycimegradski succéda à M. de Bunge. Mais, malgré ces changements de personnes, la politique intérieure de la Russie resla invariable, consacrée, avant tout, à la lutte contre les idées révolutionnaires ou simplement libérales; puis, en seconde ligne, à la russification des populations allogènes sujettes de l'Empire russe.
La réaction anti-libérale. — Cinq jours après son avèner ment, comme le nouveau tsarévitch était encore un enfant, l'empereur Alexandre III désigna le régent qui devrait, en cas d'attentat, assumer le gouvernement de la Russie jusqu'à l'avè;
ocment de Nicolas II. Le régent désigné fut le grand-duc Vladimir» frère du tsar. Cette précaution prise, on procéda au jugement des assassins d^Alexandre IL Cinq d*entre eux, dont Sophie Perovskaïa, furent — en dépit des proclamations menaçantes du Comité exécutif — condamnés à mort et exécutés. Puis vint le procès et la condamnation de hauts fonctionnaires de Pétersbourg, accusés d'avoir, par négligence, laissé les terroristes miner la plupart des rues qui aboutissaient au Palais d'Hiver; de sorte que, si le malheureux Alexandre II avait échappé aux bombes qui Tattendaient près du canal Catherine, il aurait immanquablement péri dans une explosion de rue.
Les années suivantes, il n*y eut pas, ou il ne semble pas y avoir eu d attentat contre TEmpereur, qui s'était enfermé, avec sa famille, dans Tâncienne résidence de l'empereur Paul P% le chftteau difficilement accessible de Gatchina. Il y eut pourtant encore des assassinats et des exécutions dont la plus importante fut celle de l'officier de marine Soukhanof : de nouvelles mesures de répression furent édictées. En 1882, la loi sur VÉtat de protection renforcée codifia, en les aggravant, les prescriptions de l'état de siège.
Si peu à peu les complots s'espacèrent et finirent par cesser, ce n'est pas à ces mesures de police qu'il convient d'en faire honneur. En réalité, l'apaisement relatif qui marqua le règne d'Alexandre III est dû surtout à deux causes : d'abord à la disparition, par l'exil ou par la mort, de la plupart des terroristes -*- ils n'avaient jamais été qu'une poignée d'hommes — , ensuite au découragement qui s'empara, après tant d'attentats inutiles, de la partie de Yintelligence où les terroristes s'étaient recrutés. Le nouveau gouvernement bénéficia de l'accalmie forcée qui suit toute crise violente.
Débarrassée des propagandistes par le fait, la réaction se tourna contre les réformes d'Alexandre II qu'on accusait d*avoir contribué à la propagande des idées. Les derniers vestiges de la liberté de la presse disparurent; dès lés premiers mois du règne, des journaux qui n'avaient pourtant rien de subversif, le Poriadok (l'Ordre), la Molva (la Parole), durent disparaître ; un peu plus tard, ce fut le tour du plus important des journaux
russes, le Gâlosé (la Voix). Comme sous Nicolas P% la guerre aux journaux eut pour corollaire la guerre aux professeurs et aux étudiants. Le personnel enseignant des Universités fut épuré; des conditions plus rigoureuses furent mises àTadmission dans les universités ou dans les gymnases. U y eut des expulsions en masse après les troubles qui éclatèrent, en 1890, à TAcadémie agronomique de Moscou et dans les universités de Pétersboui^ et de Moscou.
Il aurait été impossible de revenir sur la plus importante des réformes d'Alexandre II, Tabolition du servage, et le gouvernement y songeait d autant moins que, brouillé avec Yintelligence^ il avait besoin de Tappui des masses. La politique d'Alexandre III fut donc favorable aux paysans, en général, mais moins qu'aux nobles, dentelle s'efforça de restaurer, dans les campagnes, et la position économique,et l'influence sociale.L'Empereur des paysans, comme on Ta appelé quelquefois, aurait pu être surnommé, à plus juste titre, l'Empereur des nobles.
On accorda aux paysans des réductions d'impôts, la suppression de la capitation et de larges remises sur les indemnités de rachat que beaucoup d'entre eux devaient encore à l'Etat; pour les arracher à l'usure, on fonda la Banque foncière des Paysans, mais on la dota misérablement. Pour la noblesse, on fit plus. La Banque de la Noblesse reçut à plusieurs reprises des subventions importantes, qui lui permirent de diminuer le taux de l'intérêt qu'elle exigeait dé ses débiteurs, et de reculer les délais au delà desquels il devait être procédé à la vente des biens hypothéqués. D'autre part, une loi de 1889 bouleversa ladministration provinciale au profit de la noblesse.
Nous avons déjà dit que la réforme administrative de 1863 n'avait qu'imparfaitement réussi. Les zemsiva n'avaient pas supprimé les abus; parfois ils en avaient créé de nouveaux. Une loi de 1890 rendit plus effectif le contrôle de l'État sur leur administration, assimila leurs membres à des fonctionnaires, et fit passer une partie de leurs attributions aux représentants des diverses administrations de l'Etat. Le nombre des représentants de la propriété noble y fut augmenté. Enfin la juridiction àes juges de paix, que la réforme de 1863
avait fait émaner des zemslva^ fut supprimée. L'administration des affaires rurales et la police des campagnes furent confiées à des chefs de district {zemskie natchcUniki)^ choisis par le gouverneur de la province, pour chaque district, après entente avec le maréchal de la noblesse, parmi les propriétaires nobles du district.
Fait caractéristique : le gouvernement eut grand* peine a trouver, dans la classe dont il s'agissait de rehausser le prestige, assez de candidats aux places de chefs de district^ il lui fallut abaisser le cens d'instruction, pourtant fort modéré, qui avait été fixé au début.
En défînitive, en tout ce qui concerne l'administration de la Russie proprement dite, le règne d'Alexandre III est une réaction marquée contre les influences européennes et libérales du règne d'Alexandre II. Ce caractère s'est manifesté encore plus fortement dans la politique suivie à l'égard des nationalités non russes de l'Empire.
La politique de russification. — La politique de russification n'était pas une nouveauté. Elle avait déjà été appliquée en Pologne après les insurrections de 1831 et de 1863. Mais, sous Alexandre III, elle n'est plus, comme auparavant, une sorte de punition infligée à un pays rebelle; elle devient un système suivi par ^l'État russe dans ses rapports avec toutes les nationalités sujettes, même les plus fldèles. Enfîn elle devient méthodique, scientifique; elle imite fidèlement les procédés de compression déjà imaginés et appliqués eu Occident, par exemple en Alsace-Lorraine ; elle s'attaque non plus seulement aux institutions particulières, aux souvenirs traditionnels de telle ou telle région, mais à toutes les manifestations de leur vie morale et intellectuelle.
Les influences qui ont déterminé Alexandre III à cette politique, sont multiples. En première ligne, il faudrait citer l'influence cléricale de M. Pobiedonostsef ; l'hostilité envers les confessions non orthodoxes, entraine forcément, dans un pays où confession et nationalité se confondent, l'hostilité envers les populations allogènes. L'attachement aux souvenirs nationaux devait engendrer, chez l'Empereur, le désir de fondre tous ses
sujets dans celle personnalité russe qui lui apparaissait si glor rieuse. Enfin la politique de russification correspondait, jusqu'à un certain point, aux exigences nouvelles de la situation de TEurope et de la Russie. D'une part, le développement de la politique des nationalités, et sa conséquence directe, la formation du puissant Empire d'Allemagne, devait faire appréhender au gouvernement russe le maintien à perpétuité, dans les limites de la Russie, de provinces à caractère allemand — les provinces baltiques -^ que l'Empire voisin pourrait convoiter un jour; de là à leur appliquer la politique des Allemands eux-mêmes dans leurs provinces conquises, il n'y avait qu'un pas. D'autre part, le développement des classes moyennes russes rendait plus difficilement supportable aux Russes le maintien des tutelles étrangères. Pendant des siècles, la Russie administrative avait été une sorte de ferme pour les Allemands. On connaît le mot du courtisan à l'empereur Nicolas I" qui lui offrait une gr&ce : « Sire, faites-moi Allemand! » Un mot d'Alexandre III, alors qu'il n'était encore que tsarévitch, n'avait pas eu moins de succès. On lui présentait un jour l'état-major d'un corps d'armée. Ce fut un défilé de von, de terminaisons en keinij en bachy etc. Le général-major Kozlof apparut, dixième ou douzième. « Enfin! » s'écria le tsarévitch. Cet « enfin » devint populaire, comme Kozlof lui-môme, qui n'avait d'ailleurs aucun titre à la célébrité. Or, le gouvernement, qui refusait toute concession libérale, avait besoin de trouver quelque part de la popularité. En s'en prenant aux influences allemandes, il était sûr de flatter une fibre sensible du peuple russe. La politique de russification a élé, en grande partie, une politique de dérivation.
Nous aurons à la suivre successivement dans toutes les provinces allogènes^ dans toutes ces Oukraïnes qui, de la Raltique au Caucase, forment la ceinture de la Russie.
La rassifleation dans les provinces du Sud-Ouest. — D'une façon générale, les provinces dites du Sud-Ouest sont celles qui ont dépendu de l'ancien État polono-lithuanien. Les éléments non russes y sont nombreux et variés. Dans la Pologne proprement dite, c'est-à-dire dans l'ancien royaume constitutionnel de 1815, il n'y a guère que des Polonais; dans
les gouvernements lithuaniens ou petit«russiens, il y a beaucoup de propriétaires polonais ou catholiques — c'est tout un : dans le bassin moyen du Dniepr, la population, quoiqu'orthodoxe, est petite-russienne, et sa langue diffère du russe officiel. Dans toutes ces provinces enfin, il y a des Juifs — la presque totalité des cinq millions dlsraélites sujets russes y est parquée — et de nombreux étrangers originaires des pays limitrophes : les uns, grands seigneurs, liés à Taristocratie russe ou polonaise par des mariages; les autres, roturiers, venus en territoire russe, parfois attirés par le gouvernement lui-même, pour y fonder des exploitations agricoles ou industrielles.
La politique du gouvernement russe a varié, suivant ces éléments. Les mesures prises contre eux n'ont guère eu qu*un point commun : Tinterdiction d acquérir la terre. Entre 1881 et 1894, les oukazes se sont succédé, limilant la capacité des étrangers, des Polonais et des Juifs d acquérir des biens fonciers, limitant même, dans certains cas, leur faculté d'hériter. C'est ainsi que le prince de Hohenlohe, alors ambassadeur d'Allemagne i Paris, dut se défaire des grands domaines que les Wittgenstein, dont il était l'héritier, avaient possédés en Lithuauie.
A l'égard des colons industriels, patrons ou ouvriers, venus de Prusse ou d'Autriche, le gouvernement russe dut user d*un peu plus de ménagement, sous peine de compromettre Tindustrie, en plein essor, des provinces de la Vistule. Il soumit à de nombreuses formalités l'achat des terrains nécessaires pour les usines, imposa aux patrons, dans certains cas, l'emploi de Russes, ou la connaissance de la langue russe, procéda quelquefois à des expulsions d'employés ou d'ouvriers étrangers, sans y mettre, du reste, la brutalité qu'à la même époque le gouvernement prussien apportait à des opérations de même nature.
En ce qui concerne les Juifs, toujours détestés par la masse de la population, les premières années du règne furent marquées, dans la plupart des villes du Sud ou de l'Ouest, par des émeutes et des pillages que le gouvernement dut réprimer, assez mollement sous l'administration du comte Ignatief, plus énergiquement sous celle du comte Tolstoï. Cette protection relative accordée aux Juifs n'empêcha pas Tédiction d'une série
d oakazes qui aggravèrent leur sort. Tous ceux qui étaient établis dans une zone d'une largeur de cinquante verstes, tout le long de la frontière, en furent expulsés. Les règlements qui limitaient leur droit de vivre dans les campagnes furent revisés et appliqués avec une nouvelle rigueur. Les Israélites qui, de leurs ghettos des bords de la Vistule, du Niémen ou du Dniepr, avaient trouvé moyen de filtrer dans les provinces de Tintérieur, en furent expulsés, sauf exceptions élroilement limitées. En même temps, des règlements nouveaux déterminèrent le tant pour cent dlsraélites que pouvaient recevoir les gymnases et les universités — 3 pour cent dans les deux capitales, 5 pour cent dans les villes de Tintérieur, 10 pour cent, au maximum, dans les villes de TOuest, même quand le;: Juifs y faisaient le tiers ou la moitié de la population.
Les mesures prises contre les Polonais les ont atteints encore plus gravement. Non seulement leur droit d'occuper des emplois ou de posséder des terres (dans les gouvernements du Sud-Ouest autres que ceux de la Pologne proprement dite) a été restreint, mais, de plus que les étrangers et les Juifs, ils ont eu à souffrir dans leur fidélité à leur langue et à leur religion.
En 1 869, le polonais avait été rayé des programmes de renseignement secondaire. Après 1870, sous l'inspiration du Curateur de la circonscription académique de Varsovie, Apoukhtine, la même suppression fut opérée dans l'enseignement supérieur (Université de Varsovie) et dans l'enseignement primaire. Puis l'emploi du polonais cessa d'être toléré dans les dernières administrations qui en faisaient encore usage. Les noms des rues, les enseignes même des magasins durent être en russe. Dans l'ancienne Lithuanie, la chasse au polonais prit le caractère d'une véritable inquisition.
Mais ce n'était pas encore tant la langue que la religion qui séparait les Polonais des Russes. Depuis 1832, le gouvernement avait fait la guerre aux congrégations et au clergé catholique» particulièrement dans l'ancienne Lithuanie, nous avons vu par quels procédés on avait ramené les uniates à l'orthodoxie. La même politique s'accentua sous Alexandre IlL Les sémi-
naires, où le nombre des élèves fut limité, furent tenus sous une étroite surveillance. En Lithuanie, on s'efforça de substituer aux prêtres polonais des prêtres originaires de Samogitie. Il fut rigoureusement interdit aux curés de sortir de leurs paroisses» de construire de nouvelles églises, ou simplement de réparer les anciennes, sans autorisation administrative. Ces défenses, aggravées parfois par le zèle brutal des autorités provinciales, donnèrent lieu à des troubles et à des scènes sanglantes.
Dans l'ancien royaume de Pologne, dans le gouvernement de Chelm, il existait une nombreuse population uniate, de race petite-russienne. Le gouvernement entreprit de la ramener à Torlhodoxie. De 1866 à 1875 il prépara le terrain en supprimant dans les cérémonies des uniates tout ce qui s*y rapprochait du catholicisme et s'éloignait des formes de la pure orthodoxie. En 1815, il mit en circulation, dans la province, des adresses au tsar pour lui demander le rétablissement du culte orthodoxe : des signatures furent obtenues par force ou par ruse; contre les récalcitrants, on employa les amendes, l'incarcération, la fustigation, la déportation, etc. Le culte orthodoxe fut donc rétabli partout, les uniates officiellement déclarés orthodoxes et, en 1888, Alexandre III vint faire une visite solennelle à la nouvelle cathédrale orthodoxe de Chelm. Mais ces recrues une fois conquises à l'orthodoxie, il fallait les empêcher de retourner à leur ancienne religion ou d'en pratiquer secrètement les rites. De là un ensemble de mesures policières qui subsistent encore aujourd'hui, h peine adoucies.
La russification dans les provinces baltiques. — Jusqu'au règne d'Alexandre III, les provinces baltiques, Livonie, Esthonie et Courlande, avaient occupé dans l'Empire une situalion privilégiée. Les traités qui les avaient réunies à la Russie avaient stipulé qu'elles conserveraient leurs droits et privilèges; en d'autres termes, que les barons allemands, descendants des Porte-Glaive d'autrefois, continueraient à posséder la terre et à gouverner dans leurs assemblées provinciales, conjointement avec les bourgeois allemands de Riga, Revel, etc., la masse des serfs esthes ou lives. Sous ce régime, les provinces baltiques ^t été prospères. La longue paix qu'elles durent à laprotec-
tion russe développa leur richesse matérielle ; et, d'autre part, les tsars firent de la noblesse baltique la pépinière de leurs généraux, de leurs ministres, de leurs diplomates. Nous avons déjà dit quelles jalousies en étaient résultées en Russie.
Dès 1883, Alexandre III chargea le sénateur Manasséine d'une enquête sur la situation des provinces baltiques. Les résultats de cette enquête se développèrent les années suivantes. L'organisation administrative du pays fut changée; ses libertés provinciales supprimées. En 1889, les Landgerichte et Vogtgerichte^ élus par la noblesse, furent abolis; à leur juridiction fut substituée celle de juges de paix nommés et révoqués par le ministre de la justice; les tribunaux d'arrondissement, de Revel, Riga, Millau et Liban, furent subordonnés à la Cour d'appel de Saint- Pétersbourg. En même temps le russe fut rendu obligatoire partout, exception faite, à litre lemporaire, pour les tribunaux de bailliage. Les conseils municipaux durent délibérer en russe. Puis la russification s'étendit aux établissements d'inslruction, aux gymnases, aux écoles primaires qui, de Tautorité de la noblesse et des pasteurs luthériens, passèrent sous celle du Ministère de l'Instruction publique, et enfin à T Université de Dorpat, qui fut transformée et débaptisée. Depuis 1895, Dorpat a repris son nom russe du moyen âge, lourief.
Enfin, comme en Pologne, la guerre religieuse accompagna la guerre de langues. Les paysans esthoniens ou lives ne tenaient guère au luthéranisme, qui était pour eux, avant tout, la religion des maîtres; sous Nicolas P% le comte Protassof, procureur général du Saint-Synode, avait converti plus de 100 000 d'entre eux par des moyens analogues à ceux qu'il employait, au même moment, dans les anciennes provinces polonaises. La propagande, interrompue sous Alexandre II, reprit sous Alexandre III, i grand renfort de mesures administratives. Il ne semble pourtant pas, jusqu'à présent, que ses succès soient très brillants; le paysan baltique veut bien s'affranchir du baron et du pasteur, tous deux allemands et luthériens, mais il ne se soucie guère d'échanger leur autorité contre celle du tchinovnik et du pope.
La russification de la Finlande. — La situation de la Finlande dans l'Empire ressemblait à celle des provinces balti-
ques, avec un caractère plus marqué d'autonomie et d'isolement. Avant même le traité par lequel elle a été régulièrement cédée par la Suède (traité de Frederikshammy septembre 1809), Tempereur Alexandre I*' avait spontanément concédé aux Finlandais des droits égaux, sinon supérieurs, à ceux dont ils avaient joui pendant leur union avec la Suède. Le 27 mars 1809, à Boi^o, devant les représentants des quatre ordres, il avait confirmé et ratifié c la religion et les lois fondamentales du pays, ainsi que les privilèges et les droits dont chacun des ordres du Grand- Duché, en particulier, et tous ses habitants, en général, jouissent en vertu de sa constitution ». Et c'est ainsi que, suivant l'expression du ministre d'Alexandre, Speranski, la Finlande était devenue, non une province de l'Etat russe, mais un Etat particulier, sous la suzeraineté russe.
Jusque sous Alexandre III, la constitution finlandaise, appliquée avec plus ou moins de libéralisme, suivant les souverains, resta intacte. Aucune difficulté ne surgissant avec le pouvoir suzerain, la seule question politique, dans le Grand- Duché, fut la lutte des suécomanes, bourgeois et nobles d'origine et de langue suédoise, et des finnomaneSy habitants des campagnes, qui, grâce à leur énorme supériorité numérique (85 p. 100 de la population totale) et surtout à l'appui du gouvernement russe, gagnaient sans cesse du terrain. Lutte pacifique, du reste, et qui n'entrava pas un seul instant le progrès économique du pays. En trois quarts de siècle, sa population passa de 900000 âmes environ, en 1812, à 2300 000 en 1886, et ses revenus montèrent de 6 a 7 millions de marks (le mark finlandais est égal au franc) à environ 40 millions.
Cette prospérité que les Finlandais opposaient orgueilleusement au médiocre développement de leurs voisins russes, ne pouvait pas ne pas provoquer de jalousies. Il vint un moment où les publicistes russes se demandèrent si la prospérité de la Finlande n'était pas due aux sacrifices du contribuable russe. On calcula que les dépenses d'intérêt général, cour, liste civile. Affaires étrangères. Guerre, Marine, dont la Finlande aurait dû supporter une part proportionnelle à sa population, retombaient en réalité, pour leur presque totalité, sur la Russie