‹ Histoire générale du IV siècle á nos jours (volume 4)Chapitre 46 sur 215 · Manifesta du 14 décembre · texte numérisé non relu

Manifesta du 14 décembre

de Dragoman. Mais, contre toute attente. Milan fût arrêté devant les positions de Slivnitza. Trois jours de combat (17, i8, 19 novembre 1885) aboutirent, grâce à Ténergie et à Tesprit d'offensive des jeunes officiers bulgares, à la complète défaite de Milan. Le 26 novembre les Bulgares entraient en Serbie et enlevaient Pirot (26-27 novembre). Le 28, le comte de Kevenhuller, au nom de rAutriche, imposait un armistice, à Batlenberg. Cette intervention sauva Milan d'un complet désastre. La paix signée à Bucarest rétablit le statu quo ante (8 mars 1886). Leurs victoires, en apparence, ne rapportaient rien aux Bulgares.

En réalité elles mirent la Turquie et les grandes puissances dans l'impossibilité de ne pas reconnaître le fait accompli, et les contraignirent à sanctionner d'une façon détournée la révolution de Philippopoli. Le sultan proposa de nommer Battenberg gouverneur de la Roumélie; les puissances, sauf la Russie, acquiescèrent à la proposition. L'union de fait se complétait légalement d'une union personnelle (5 avril 1886).

Abdioation de Battenberg. — La situation de Battenberg paraissait bien affermie. Mais la Russie poursuivait obstinément sa ruine. Elle trouva des complices parmi les offlciers sortis des écoles russes, les vainqueurs de Slivnitza, mécontents de l'avancement donné à leurs dépens aux officiers de l'armée rouméliote. Avec la complicité du ministre de la guerre Nikiforof et du président du conseil Karavelof, dans la nuit du 20 au 21 août 1886 ils surprirent le prince au palais, le contraignirent à signer son abdication, puis l'expédièrent à Reni, en territoire russe, où ils pensaient qu'on le retiendrait. Us constituèrent un gouvernement provisoire. Mais la plus grande partie de l'armée bulgare et la totalité de l'armée rouméliote étaient dévouées à Battenberg. En même temps un nouveau parti entrait en scène, composé des Roumélioles et des libéraux qui se détachaient de la Russie en raison de son attitude intransigeante. Le chef du nouveau parti fut Stamboulof, président du Sobranié alors réuni à Tirnovo. D'accord avec son beau-frère Moutkourofi commandant de l'armée rouméliote, il marcha sur Sofia, où le gouvernement provisoire s'effondra de lui-même. Le 1*' sep-

lembre i886, Battenberg était rappelé. Mais sentant qu'il lui serait impossible de gouverner malgré la Russie, il essaya de désarmer le tsar : t La Russie m'ayant donné ma couronne, c*est entre les mains de son souverain que je suis prêt à la remettre », télégraphiait-il en arrivant à Routschouk. Le 3 septembre, Alexandre III répondait : « Je m'abstiendrai de toute immixtion dans le triste état de choses auquel la Bulgarie a été réduite, tant que vous y resterez ». Le prince abdiqua sur l'heure et remit le pouvoir à une régence que présidait Stamboulof. C'était pour ce dernier le commencement d'une dictature de huit années.

Stamboulof. — Stamboulof était fils d'un aubergiste de Tirnovo. Son instruction avait été des plus sommaires; il la compléta lui-même après l'émancipation de la Bulgarie. Attaché à la fortune de Karavelof, dont il fut l'agent électoral, il avait été poussé par son protecteur à la présidence de la Chambre. Il avait trente-trois ans. D'esprit net et prompt, d'intelligence très vive, il avait la connaissance précise des besoins de son pays et des conditions auxquelles un peuple demi-barbare, ignorant et routinier, formant un Etat semianarchique, pourrait être transformé en une nation solidement organisée et capable d'un grand développement. Autoritaire d'instinct, il le fut en outre par nécessité : il traîna de force son peuple dans la voie douloureuse mais féconde du progrès. Sa première ambition était d'assurer l'entière émancipation de la Bulgarie, de réaliser c la Bulgarie aux Bulgares », de la délivrer et de la tutelle russe et de la suzeraineté ottomane.

Son programme, le dernier point excepté, il devait le réaliser malgré les colères et les menaces de la Russie et l'hostilité d'une partie de l'opinion européenne. Le sentiment exact des rivalités et des jalousies qui divisaient les puissances et les neutralisaient les unes par les autres, lui donna l'audace de tout oser et lui permit finalement de triompher.

Ferdinand de Saze-Cobourg. — Il fallait d'abord échapper à une nouvelle mainmise de la Russie sur le gouvernement. Le. tsar avait dépêché un envoyé extraordinaire, le général Kaulbars, frère de l'ancien ministre, pour préparer

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Télection d'un sujet russe, le prince de Mingrélie. Slamboulof, afin de ne pas lui laisser le temps de grouper les russophiles, brusqua les élections pour rassemblée nationale. Les députés, presque tous amis de Slamboulof, se réunirent à Tirnovo. Vainement Kaulbars annonça que le tsar ne reconnaîtrait pas les décisions de rassemblée. Le 18 novembre elle élisait le prince Yaldemar, (ils du roi de Danemark, puis confirmait les pouvoirs du régent Stamboulof. Aussitôt après la session était close. Le prince Yaldemar refusa la couronne; le tsar rappela Kaulbars et tous les agents russes. Stamboulof se trouvait maître du pouvoir. Il réprima avec une sauvage énergie les tentatives de ses adversaires pour le lui arracher. Toute liberté fut supprimée après le soulèvement des officiers russophiles à Routschouk : dix furent fusillés (mars 1887). A Sofia, Karavelof était torturé dans son cachot par Panilza, et ses compagnons n'échappaient au même sort que grâce à Ténei^ie du consul de France M. Flech.

Cependant une mission dirigée par M. Stoïlof parcourait TEurope, pour plaider auprès des puissances la cause de la Bulgarie, et lui trouver un prince. Elle trouva à Vienne le prince Ferdinand de Saxe-Cobourg, petit-fils par sa mère de Louis-Philippe. Il avait vingt-six ans, le désir déjouer un rôle, et ce qu'il fallait d'intelligence, d'esprit de suite et de volonté souple pour réussir. Au même moment le sultan, qui, malgré les instances de la Russie, s'était refusé à intervenir militairement, invitait les puissances à désigner un ou deux candidats à la couronne (21 mai 1887). Stamboulow précipita eucore les événements, et, le 7 juillet, l'assemblée nationale élisait à l'unanimité le prince Ferdinand. Celui-ci arrivait à Sofia le 23 août et prêtait serment à la constitution, bien que le sultan lui eût signifié qu'il considérait son élection comme nulle et que les puissances ne Teussent pas davantage reconnu. Toutefois l'Angleterre, l'Autriche et lltalie lui étaient favorables : elles avaient intérêt à la formation dans les Balkans d'un état hostile à la Russie. Les déclarations de Kalnoky à Vienne et de Tisza à Peslh (1888), ne permettaient pas de douter qu'une interyejation de la Russie entraînerait la guerre avec l'Autriche-

Hongrie. La Russie ne voulait pas courir pareille aventure. Quant au sultan, il s*en tint à des protestations maintes fois répétées, mais toujours platoniques.

La dictature de Stamboulof. Les complots. — Le prince Ferdinand avait confié le soin de former son premier ministère à Stamboulof. Ce fut la continuation de la dictature qa*il avait exercée pendant la régence. Le prince, au début de son r^^ne, ne pouvait rien sans lui ni contre lui. Toutes les fonctions publiques étaient occupées par ses créatures; une gendarmerie nombreuse et toute à sa dévotion tenait le pays, assurant la prompte et complète exécution de ses ordres; à la tète de Tarmée il avait placé son beau-frère le colonel Moutkourof, et les officiers roumélîotes, partisans déterminés de sa politique d'indépendance. Dès lors le rôle du prince devait être très effacé, jusqu'au jour où il aurait pour ainsi dire pris racine dans le pays, et où, ayant acquis une influence personnelle, il lui serait possible d'avoir sa volonté et de l'imposer. Jusque-là il fallait se résigner à n'être qu'un souverain selon le mode anglais et régner sans gouverner. Du reste l'abnégation fut rendue facile au prince, parce que les idées du ministre, en politique extérieure comme dans les questions intérieures, répondaient beaucoup aux siennes; si l'on différait très souvent sur les moyens, on était généralement d*accord sur le but.

Mailre du pouvoir, Stamboulof s'y défendit avec une énergie souvent sauvage contre d'incessantes attaques; mais il usa du pouvoir pour le bien de la Bulgarie. Il traita ses adversaires sans pitié. En février 1890 on découvrait un complot organisé par Panitza, un aventurier peu recommandable. Il avait été des amis de Stamboulof : le ministre ne le fit pas moins exécuter. Un an après (27 mars 1891), le ministre des Finances Beltchef tombait foudroyé de trois balles destinées à Stamboulof. Ce fut pour celui-ci l'occasion d'en finir avec ses adversaires. On arrêta en bloc les ennemis connus ou supposés du ministre, plus de 800 personnes, parmi lesquelles M. Karavelof; beaucoup furent torturées et en moururent. L'instruction aboutit au bout de quinze mois à l'exécution de quatre inculpés et à de nombreuses condamnations aux travaux

forcés. Celle répression sauvage terrorisa les conspirateurs : les haines demeurèrent inactives jusqu'à la chute du ministre (mai 1894) et au terrible drame où Stamboulof trouva la mort (18 juillet 1896),

La mise en valeur de la Bulgarie. — A l'intérieur de sérieux progrès furent accomplis et Tactivité du ministre donna le mouvement au pays tout entier, provoqua partout le travail et la mise en valeur des ressources de la Bulgarie. L'œuvre législative et l'œuvre économique étaient menées de front. Le Sobranié, entièrement dans la main du ministre, ne s'occupait que de la préparation et du vote des lois. Ainsi, dans la seule session de 4889, en deux mois, quarante lois furent achevées, dont plusieurs d'importance capitale, comme les lois sur la police générale, sur l'instruction publique, sur les divisions administratives, dont le nombre fut diminué, et surtout la loi militaire établissant l'obligation de service pour tous, de 21 ans a 45 ans. Les troupes recevaient l'armement le plus moderne. L'administration financière était réorganisée d'après les plans préparés au temps de Battenbei^, par M. Quille, inspecteur des finances délégué du gouvernement français. La construction des chemins de fer était activement poussée. En dehors des 300 kilomètres établis par des compagnies, plus de 500 kilomètres construits par l'Etat étaient en exploitation lors de la chute de Stamboulof, et 108 kilomètres étaient en voie d'achèvement., L'aménagement du port de Bourgas était commencé sous la direction d'ingénieurs français. On entreprenait l'exploitation des houillères. Sofia, malpropre bourgade turque, fut rasée et reconstruite en moins de cinq ans en une grande et belle capitale. Ces transformations s'opéraient avec l'aide de capitaux étrangers; mais les emprunts étaient négociés à de bonnes conditions, et l'indépendance financière du pays n'était en aucune manière engagée. Le commerce montait de 114 millions en 1886 à 172 millions en 1894.

A Textérieur Stamboulof poursuivait patiemment la reconnaissance du prince Ferdinand par le sultan et par l'Europe. Le bon vouloir de l'Autriche se manifestait de jour en jour plus clairement. Dès 1889 l'empereur François-Joseph déclarait aux

Délégations que c Tordre et la tranquillité régnaient dans la principauté et qu*il était satisfaisant de constater les progrès continuels du pays ». La même année des agents officieux bulgares étaient autorisés à s'établir à Vienne et à Gonstantinople, où la diplomatie de Stamboulof obtenait peu après un éclatant succès. Le sultan accordait les bérals d'investiture pour quatre évoques bulgares en Macédoine (août 1890): c'était la reconnaissance officielle de la nationalité bulgare dans celte province, où elle avait été jusqu'alors persécutée par le clergé grec du Phanar. En 1891 le commissaire ottoman à Sofia se présentait officiellement au palais, et le prince était reçu à Vienne par François- Joseph .

Revision de la constitution. Mariage du prince Ferdinand. — Le mariage du prince prouva et l'autorité de Stamboulof et l'attachement du peuple au souverain. Bien que, d'après l'article 38 de la constitution, le prince dût appartenir à la religion orthodoxe, Ferdinand était resté catholique. Fiancé à Marie-Louise de Bourbon, princesse de Parme, il désirait que les enfants à naître de ce mariage fussent élevés dans la religion catholique; d'où la nécessité de reviser la constitution. Nul sacrifice ne paraissait plus difficile à obtenir des Bulgares, étroitement attachés à l'orthodoxie. Stamboulof Tobtint, malgré les intrigues de la Russie. La revision fut votée à la presque unanimité par le Sobranié (décembre 1892), puis par la grande assemblée nationale (mai 1893). La revision fut plus large encore : pour diminuer les périls du régime parlementaire, on restreignit le droit de suffrage, on ramena le nombre des députés de 170 à 150 et la durée de leur mandat fut portée de trois à cinq années. On créa un ministère des Travaux publics et un ministère du Commerce et de l'Agriculture; enfin au titre à^Altesse sérénissime on substitua pour le prince régnant et l'héritier du trône le titre d'Altesse royale. Le 20 avril 1893 le mariage du prince était célébré à Villa Pianore, en Italie. Le 30 janvier 1894 naissait le prince Boris.

Chute de Stamboulof. — Cependant la dictature de Stamboulof pesait au prince et aux Bulgares. Son despotisme détachait de lui les partisans les plus déterminés de sa politique. Le

prince avait pris une sérieuse influence, en particulier sur Tarmée ; la conscience avec laquelle il remplissait ses devoirs de souverain, les sacrifices pécuniaires qu*il avait faits au pays, et qui absorbèrent la plus large part de sa fortune, lui avaient mérité une vive sympathie. Il pouvait désormais se passer du tout-puissant ministre et tenter de le briser, sans jouer sa couronne. En mai 4894 un scandale intime, habilement exploité par ses ennemis, força Stamboulof à offrir sa démission : elle fui acceptée. Le prince inaugura aussitôt une politique d apaisement, tout en demeurant fidèle à la politique d'indépendance nationale. Les prisonniers furent graciés; Karavelof fut remis en liberté; Zankof, qui avait quitté la Bulgarie depuis 1886, fut rappelé. Le ministère fut confié à des hommes modérés et éclairés, aux chefs du parti conservateur, précisément i ceux qui en 1893 avaient composé la minorité opposée à la revision, MM. Natchevitch et Stoïlof. Celui-ci, président du conseil au mois de décembre 1894, n'a pas cessé de Têtre depuis lors.

La Bulgarie et les puissanoes. — Le fait capital de cette dernière période a été la réconciliation avec la Russie et la reconnaissance du prince Ferdinand par la Turquie et les puissances. Quelque hostilité que leur eût marquée la Russie, de quelque haine qu'elle eût même poursuivi plusieurs d'entre eux, les conservateurs et le prince jugeaient nécessaire pour le bien du pays la réconciliation avec le tsar. On ne pouvait sortir autrement de la situation extra-légale où l'on se trouvait depuis 1886 : car aucune des puissances, si favorable qu*elle fût au prince, ne consentirait à une reconnaissance officielle qui aurait le caractère d'un acte peu amical envers la Russie.

La France, dans la circonstance, parait avoir joué un rôle utile et honorable, grâce à son consul M. Lacau. La mort d'Alexandre III, l'avènement de Nicolas II, dont l'amour-propre personnel n'était pas engagé, facilitèrent le rapprochement. Le prince, pour donner satisfaction aux orthodoxes, consentit i ce que son fils fût élevé dans la religion grecque. Le 14 février 1896 avait lieu le baptême du prince Boris, dont le tsar fut le parrain. Le 14 mars, un firman confirmait le prince Ferdinand et

le nommait gouverneur général de la Roumélie. Les puissances le reconnurent aussitôt.

Ainsi, après dix années de crise, la Bulgarie rentrait dans le concert européen. Elle avait établi défîniliveroent son unité et son indépendance, le lien de vassalité qui la rattache à la Turquie étant purement nominal et la moindre crise en Orient devant le rompre. Avec une population laborieuse et qui s*aceroit rapidement (en moyenne 45000 individus par an pour une population de 3310000 personnes), des écoles partout multipliées, un réseau de voies ferrées habilement complété (993 kilomètres en exploitation et 736 kilomètres en construction en 4898), une armée forte de 43 000 hommes sur le pied de paix, de 200000 hommes en cas de guerre, disciplinée, solide, bien équipée, la Bulgarie est aujourd'hui au premier rang des Etats balkaniques et parait promise à de brillantes destinées. De passagères difficultés financières, résultant de mauvaises récoltes autant que de dépenses trop rapides, ne peuvent faire douter de son avenir. Elle rêve d'émanciper la Macédoine à son profit : elle y fait une propagande active par ses évèques et les écoles qu'elle subventionne; mais elle s'y heurte aux prétentions rivales et légitimes de la Serbie, et à la propagande non moins énei^que de la Société de Saint-Sava et des consuls serbes.

///. — La Roumanie.

La crise de 1870. Ministère Catargi. — En Roumanie, depuis 1870 le régime parlementaire a régulièrement fonctionné; le pouvoir a successivement appartenu aux deux grands partis, parti libéral avec Jean Braliano, parti conservateur avec Catargi. Les événements de 1870-1871 en France eurent leur contre-coup à Bucarest. Au début de la guerre des manifestations contre la Prusse se produisirent jusque dans le Parlement : le ministère, pour échapper à un vole de défiance, dut proclamer que c là où flottaient les drapeaux de la France, là étaient aussi les intérêts et les sympathies des

Roumains ». On ajourna la Chambre. Une tentative de révolution, le 20 août 1870 à Ploiesti, échoua; mais les conspirateurs mis en jugement furent acquittés et la Chambre votait une adresse presque injurieuse pour le prince. Il songea à abdiquer. Il mit un moment son projet à exécution, lors de la grande émeute que provoqua, le 22 mars 1871, un banquet oi^anisé par la colonie allemande pour célébrer les victoires remportées sur la France. La crise dura trois jours. Le prince remit le pouvoir à Catargi, qui forma un ministère conservateur, supplia le prince de revenir sur sa décision et procéda à la dissolution de la Chambre. Mais Tidée de Tabdicalion ne fut définitivement écartée qu'après les élections de mai, qui assurèrent au cabinet une forte majorité. Le ministère dura jusqu*à 1876.

Pendant ces six années le prince organisa Tarmée et le ministère travailla à mettre en valeur le pays. L'armée fut oi^anisée sur le type prussien ; le service obligatoire pour tous durait trois ans dans Tarmée active; les ressources financières ne permettant pas d'appeler la totalité du contingent, celui-ci fut divisé en deux portions, Tune servant effectivement trois ans, Tautre formant la réserve des Dorobanizi^ soumis pendant cinq ans à des appels annuels de cinq ou six mois (lois de 1868 et de 1876). On eut ainsi 120000 hommes, dont 50 000 de première ligne lors de la guerre d'Orient.

Au point de vue économique, la construction des chemins de fer n'alla pas sans difficultés par suite de la banqueroute (décembre 1870) du concessionnaire Sirousberg; une bonne partie des souscripteurs étaient des Allemands; de là de vives réclamations de la part de Bismarck. Cette intervention du chancelier fut habilement exploiiée par les libéraux contre le prince et l'Allemagne. L'affaire fut enfin réglée au début de 1872. En 1873 on créait le Crédit foncier roumain. En 1875, sans demander l'assentiment du sultan, on signait, après de longues négociations, un traité de commerce avec l'Autriche.

La question Juive. — La question juive causa de graves soucis au ministère. Les Juifs, très nombreux en Moldavie, où ils représentent près du tiers de la population et la majorité de la population urbaine, forment en Roumanie un peuple absolu-

ment distinct par les mœurs, le costume, la langue même, hostile et réfractaire à tout ce qui Tentoure et menant une lutte sourde contre le christianisme. Les Juifs exploitent la situation embarrassée du paysan et du propriétaire; par Tusure et par le cabaret ils ruinent le peuple et tendent à accaparer la terre. Entre le Roumain et le Juif il s*agit non d*une guerre de reli* gion, mais réellement d^une guerre de race. La misère, à diverses reprises, a provoqué chez le paysan, généralement doux, de terribles explosions de colère, dénoncées bruyamment à rindignation du monde civilisé par la solidarité juive, maitresse de la presse, mais dont on a toujours soigneusement caché les causes. En février 1872 des troubles antisémitiqiies éclatèrent en Bessarabie. La répression fut rapide; mais, dans les poursuites qui suivirent, des Juifs innocents furent condamnés. L* Angleterre invita alors les puissances à une démarche collective auprès de la Turquie contre la Roumanie : la proposition n'eut pas d'effet, par suite du refus de la Russie de s'associer à cette démonstration. En février 1873, la promulgation d'une loi interdisant aux Juifs le commerce et le débit des spiritueux dans les campagnes amena de nouvelles difficultés et une intervention de la Porte.

Celle-ci du reste multipliait les taquineries. Elle était intervenue déjà à propos des chemins de fer. Elle prétendait à tout instant, à titre de puissance suzeraine, s'immiscer dans les moindres affaires de la principauté. Elle s'opposait à ce qu'elle eût des représentants auprès des puissances, à ce que la monnaie fut frappée à l'effigie du prince, même aux armes de Roumanie. Elle voulait régler seule avec le gouvernement autrichien la question de la régularisation du Danube. Aussi le prince n'attendait-il qu'une occasion favorable pour proclamer l'indépendance, et cherchait-il à gagner les puissances à ses intentions. La signature du traité de commerce avec l'Autriche, sans que la Turquie eût été consultée, fut à ce point de vue un premier et éclatant succès.

Ministère Bratiauo. L'indépendance de la Roumanie. — Les élections législatives de mai 1875 avaient encore donné la majorité au ministère Gatargi; pourtant l'on commençait

à trouver que ce ministère « avait assez duré ». Aussi les éleclions sénatoriales d avril 1876 lui furent défavorables. M. Catargi démissionna aussitôt. Après quelques mois d*agitation parlementaire, les libéraux prirent le pouvoir avec Braliano (5 août 1876), au milieu de la crise orientale. Bratiano ne put éviter d'engager la Roumanie dans la lutte. Elle y gagna son indépendance (21 mai 1877), mais elle y perdit la Bessarabie.

Encore les puissances mirent-elles à la reconnaissance de rindépendance cette condition que Ton reviserait Tarticle 7 de la constitution, en vertu duquel les étrangers de rites non chrétiens ne pouvaient être naturalisés. C'était la question juive qui apparaissait ainsi de nouveau.

Elle fut difficile à résoudre, en présence de la révolte très légitime de Topinion roumaine. La naturalisation des Juifs en bloc eût réduit les Moldaves à n'être plus dans leur pays qu'une minorité politiquement et économiquement impuissante : < L'Europe comprendra, disait Bratiano, que ce serait nous suicider ». Après quatre mois de discussions passionnées, les Chambres spécialement élues pour la revision votèrent (octobre 1879) que les différences de croyances religieuses ne constitueraient pas un empêchement à l'acquisition et à l'exercice des droits civils et politiques. Mais on rendait la naturalisation fort difficile et l'on prenait, sous forme de dispositions visant tous les étrangers, une série de mesures destinées à parer au sérieux péril que fait courir à la Roumanie la puissance d'accaparement des Juifs. De là l'interdiction aux étrangers d'acquérir et de pos* séder des immeubles et de tenir des cabarets dans les campagnes. Les puissances, sur l'intervention de l'Autriche, acceptèrent la rédaction nouvelle.

Elles reconnurent au début de 1887 l'érection de la principauté en royaume, votée le 26 mars. Le couronnement du roi eut lieu à Bucarest le 22 mai. Quelques mois auparavant avait été réglée la question de la succesion au trône : à défaut d'héritiers nés du roi Charles, la constitution appelait à lui succéder son frère aîné le prince Léopold de Hohenzollern ; mais celui-ci avait renoncé à ses droits éventuels; ils furent transférés à son fils aine, qui imita l'exemple paternel. Les Chambres roumaines

désignèrent alors comme héritier son frère, le prince Ferdinand, qui se Qxa en Roumanie (avril 1889).

En dehors de deux lois sur Tarmée, en 1882 et 1883, Tœuvre législative principale du ministère Bratiano consista dans la revision de la constitution en 1884. On supprima la garde nationale, et on abolit le collège spécial des électeurs payant 3000 francs de cens. On toucha en même temps à la grave question des terres ^ En 1864, lors des distributions de terres aux paysans, le prince Gouza avait décrété que les lots seraient inaliénables pendant trente ans. On avait voulu défendre ainsi le paysan contre lui-même, contre les usuriers et les spéculateurs. En 1884 il parut nécessaire de prolonger de 25 ans, soit jusqu*à 1919, Tefiet de ces restrictions au droit absolu de propriété. D'autre part les lots étaient trop petits pour assurer la vie du paysan, et l'on n'avait pas prévu l'accroissement des familles. Les paysans étaient donc contraints de louer leur travail. On exploita leur misère : moyennant le paiement anticipé d'une partie de leur salaire, on leur faisait accepter des contrats à longs termes avec rémunération dérisoire. Pour remédier au mal, on décida qu'aucun contrat de louage ne pourrait avoir une durée de plus de deux ans. La misère restait grande et fut aggravée par le rude hiver de 1887-1888. De là un mouvement insurrectionnel qui dégénéra sur certains points en jacquerie et nécessita l'emploi de la force armée. En 1889 les Chambres ordonnèrent la vente de nouvelles terres et autorisèrent la Société de crédit agricole à faire aux paysans des avances, remboursables par annuités, pour subvenir aux frais de première installation.

Grises ministérielles. — Le ministère Bratiano était tombé quand cette loi fut votée. On lui reprochait sa politique extérieure, toute favorable à l'Allemagne, suivant les désirs du roi, sa politique intérieure toute de corruption et de violence. Des incidents scandaleux se produisirent à la Chambre (27 mars 1888). Des manifestations dans Bucarest Grent craindre une révolution. Bratiano voulait faire donner la troupe; le roi s'y opposa. Le ministère se retira. On entrait dans une nouvelle

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