LA PIN DU PREMIER MINISTÈRE GLADSTONE
de prison. Par ces termes empruntés à Tancienne législation et maintenus dans la nouvelle parce qu*ils étaient vagues et se prêtaient à toutes les interprétations, on visait surtout la propagande faite par des grévistes pour engager leurs camarades à cesser le travail. Une loi de 1859, qui avait déclaré permise la persuasion pacifique pour faire entrer les travailleurs dans les syndicats, était observée. L'amendement aux lois criminelles fut immédiatement appliqué; on punit un usage traditionnel des grèves anglaises, le picketing, c'est-à-dire le fait de poster un ou plusieurs ouvriers à la porte d'une usine ou d'un chantier dont le patron n'accepte pas les conditions du syndicat, pour engager, sans violences, les camarades à cesser le travail. Dans une grève, sept femmes d'ouvriers furent condamnées à la prison pour avoir crié c Bah! » sur le passage d'un homme qui n'avait pas cessé le travail. L'établissement d'une semblable jurisprudence inquiétait les chefs du mouvement ouvrier. Ils firent de pressantes démarches auprès du gouvernement libéral pour empêcher l'amendement à la loi criminelle d'être voté, et, plus tard, pour en obtenir le rappel. Gladstone leur opposa un refus obstiné. Le chef des radicaux, John Bright, affirmait que les syndicats feraient autant de tort aux ouvriers qu'aux patrons. La coalition libérale, radicale, restait attachée au laisser-faire manchestérien et professait que le salaire des ouvriers devait être réglé par les lois naturelles, comme le prix du blé. Les ouvriers prétendaient au contraire atténuer pour eux les effets de ces lois en réglant les conditions de travail collectivement par le moyen d'un syndicat. Ils étaient soutenus et guidés par quelques radicaux revenus du manchestérisme, comme le philosophe Stuart Mill, et par des positivistes, qui leur conseillèrent les uns et les autres, après 1871, de voter contre les libéraux. Aux élections générales de 1874, les syndiqués abandonnèrent le parti Gladstone et leur intervention contribua à la victoire, un peu inattendue, des conservateurs.
Le cabinet Disraeli, dès sa première année de pouvoir, accorda aux trade-unions tout ce qu'elles demandaient. La loi mnitreet serviteurj modifiée en 1867, fut remplacée par la loi
patron et ouvrier (1875), dont le titre indique une innovation juridique. Désormais les deux parties traitèrent sur un pied d'égalité, et la rupture de contrat par Tune ou par Tautre n*amenait qu'un procès civil et n'entraînait pas d'autre peine que des dommages-intérêts. L'amendement à la loi criminelle fut abrogé. Les trade-unions conservaient la personnalité civile, mais toutes les restrictions par lesquelles on leur avait fait payer cet avantage étaient supprimées. Tous les procédés pacifiques des syndicats, y compris le picketing^ étaient tolérés. Les violences tombaient sous le coup du code criminel ordinaire; il n'y avait plus de crimes spéciaux pour les unions. Tout acte commis par elles n'était pas punissable si le môme acte, commis par un particulier, n'entraînait pas de poursuites. Le droit de remplacer le contrat individuel par un contrat collectif, était définitivement accordé aux ouvriers avec toutes les conséquences qu'il entraînait (1875).
Pendant cette période d'efforts, les trade-unions s'étaient donné l'organisation qu'elles ont encore aujourd'hui. Les syndicats, d'abord isolés par métiers, s'étaient groupés, aux environs de 1860, dans chaque centre industriel, et avaient formé des comités locaux dont le plus important fut le conseil des syndicats de Londres. En 1868, les comités de Birmingham et de Manchester prirent l'initiative du premier congrès général de toutes les trade-unions du royaume, qui fut tenu à Manchester. Dès lors, le congrès national se réunit tous les ans et nomma à chaque session un Comité parlementaire composé de membres influents des unions. Ce comité, chargé de mettre les syndicats en rapport avec les pouvoirs publics, est, en pratique, l'organe directeur du mouvement ouvrier dans le Royaume-Uni. Les syndiqués ont réussi à faire nommer quelques-uns des leurs à la Chambre des communes dans des circonscriptions ouvrières et industrielles. Les deux premiers députés ouvriers {labour members) passèrent aux élections générales de 1874. Députés ouvriers, comité parlementaire et congrès annuel des unions se sont bornés longtemps à réclamer des réformes de détail destinées à améliorer la situation des travailleurs. Leur formule était c un juste salaire pour un
juste travail ». Ils reconnaissaient donc le régime du salariat, loin de vouloir Tabolir comme les socialistes. La propagande d*Owen et des chartistes était oubliée; Karl Marx, réfugié en Angleterre après 1849, avait pour disciples surtout des étrangers; V Association irUemationale des travailleurs^ inaugurée par lui à Londres le 28 septembre 1864, laissa peu de traces dans le mouvement ouvrier du Royaume-Uni après sa dissolution (1872). Les salariés anglais étaient donc à la fois les plus fortement organisés et les moins révolutionnaires du monde. Ils formaient l'aile gauche de la coalition libérale radicale, avec laquelle ils s'étaient réconciliés après 1875; les labour members à la Chambre ne formaient pas un groupe spécial et ne se considéraient point comme les représentants d'une classe. Tous les partis, même les anciens manches té rien s , s'habituèrent aux trade-unions et se mirent à vanter leur action bienfaisante et modératrice.
//. — Le ministère conservateur de Disraeli
(Lord Beaconsfield).
Disraeli et le nouveau torysme. — Le retour des conservateurs au pouvoir fut un événement; coupés en deux par la conversion de Peel et de ses amis au libre-échange, ils n avaient plus occupé le pouvoir depuis 1847, sauf pendant trois courtes périodes (1852; 1858-59; 1866-68), avec des majorités indécises. Leur chef, Disraeli, était âgé de soixante-neuf ans et faisait partie du Parlement depuis 1837; mais, avant 1874, il n'avait été premier ministre que pendant quelques mois, après la retraite de lord Derby (1868). Benjamin Disraeli était né dans une famille juive convertie à la religion anglicane. Il avait débuté comme romancier et publicisle, puis était entré à la Chambre, dans les rangs du parti tory, après plusieurs tentatives infructueuses. Ce fut un conservateur d'une espèce originale. Il n'aimait pas l'aristocratie, dont les dédains l'avaient fait souffrir à ses débuts dans la vie publique; il écrivait que le gouvernement du royaume de 1688 à 1832 ressemblait à la
constitution de Venise. Il affirmait qu'une des lois fondamentales de la Constitution anglaise était d*anobIir les hommes de talents et de ne tenir aucun compte de Thérédité. Il parlait avec sympathie des revendication ouvrières. A ses débuts dans le Parlement, il avait rencontré Tagitation des charlistes et avait approuvé plusieurs de leurs revendications. Trois romans de Disraeli, publiés de 18i4 à 1846, et dont le plus connu est Sybilf mettent en scène de jeunes nobles conservateurs qui descendent dans le peuple, comprennent sa misère elles moyens de la soulager. Le futur ministre adoptait ainsi une sorte de torysme social comparable à celui de Thomas Carlyle et de son disciple, le pasteur Kingsley. Pour Disraeli, le souverain devait exercer une action individuelle, cesser de régner sans gouverner, «t s'émanciper » de son entourage aristocratique, de la tutelle parlementaire, et s*appuyer directement sur le peuple qu'il attacherait à lui par des réformes sociales. Le contact immédiat entre la nation et le roi, la réduction au minimum du rôle des représentants est un des thèmes favoris de Disraeli; selon lui, la presse est, entre le peuple et le souverain, un intermédiaire préférable au Parlement. Il disait en 1874 à ses électeurs : c Je crois que le parti tory occupe aujourd'hui la position la plus satisfaisante qu'il ait jamais prise depuis la mort de ses plus grands hommes d'État, M. Pitt et lord Grenville. Il s'est débarrassé d'excroissances qui étaient étrangères à son développement naturel... Nous sortons maintenant de la période fiscale... Mais il y a d'autres questions... qui vont bientôt occuper le pays : les prérogatives de la monarchie constitutionnelle, — la question de savoir si le principe aristocratique sera reconnu dans notre constitution, — si les communes d'Angleterre continueront à être un des Etats du royaume ou dégénéreront en une multitude confuse ; — si l'Eglise nationale sera maintenue ». Disraeli s'est toujours fait le champion de l'anglicanisme orthodoxe contre les dissidents, et particulièrement contre les catholiques irlandais et contre les ritualistes de la Haute Eglise, soupçonnés de préparer, sans le vouloir, un rapprochement avec Rome. Il a flatlé le nationalisme anglais sous toutes ses formes; il a inauguré une politique d'armements, d'cxpan-
sion coloniale, d*intervention, qui fut exactement le contre-pied de celle de Gladstone. Ses idées se résument dans une de ses déclarations, suivant laquelle le parti conservateur a trois objets principaux : conserver TEglise nationale , maintenir l'Empire britannique, élever la condition du peuple. C'est ce qu'on a appelé le nouveau torysme, amas de vieilleries parmi lesquelles on ne rencontre de neuf que les déclarations démocratiques et la disposition aux réformes sociales. La grande création de Disraeli, c'est d'avoir reconstitué le parti conservateur; il s'en fit le régénérateur aux Communes pendant que lord Derby en était le leader à la Chambre des lords. La retraite de Derby permit enfin à Disraeli de diriger l'Angleterre.
La politique impérialiste. — Disraeli resta premier ministre six ans et demi (1874-1880) et fut pendant ses fonctions créé pair par la reine sous le titre de lord Beaconsfield (1876). On a vu plus haut que son gouvernement accorda aux syndicats ouvriers ce que le cabinet Gladstone leur avait refusé. Il fit voter d'autres lois pour améliorer la condition des classes inférieures. Le fameux Ten hours Ad de 1847, qui avait fixé un maximum de dix heures de travail par jour pour les femmes et les enfants employés dans l'industrie, déjà amendé sous le précédent ministère Disraeli (1867), fut complété en 1874 par une loi qui interdit d'employer dans l'industrie les enfants avant dix ans, et qui les oblige jusqu'à quatorze ans à partager leur temps entre l'école et la fabrique. En 1875, la loi sur la santé publique {Public heallh Ad) codifia toutes les prescriptions sur la matière depuis 1847 et les compléta par d'autres mesures; les municipalités étaient autorisées à acheter les habitations malsaines des villes pour les démolir et construire à leur place des maisons à petits logements et à loyers peu élevés. « La santé du peuple, avait affirmé Disraeli dans un discours à Manchester (1872), est la question la plus importante qui puisse attirer l'attention d'un homme d'Etat. » Toutes ces mesures occupèrent la première année du cabinet. Mais après elles il ne fit aucune innovation dans la politique intérieure. Un député libéral pouvait dire que depuis la chute du ministère réformateur il régnait dans la Chambre c un calme presque sacré >.
D autres opposaient la < magistrale inactivité > de Disraeli à l'ardeur novatrice de Gladstone.
A l'extérieur, par contre, la politique du nouveau ministère était infiniment plus remuante que celle du précédent. Gladstone avait maintenu le statu quo dans les colonies; si dans sa dernière année de pouvoir il avait ordonné une expédition contre les Âchantis, c'est qu'il fallait absolument détruire ce peuple de pillards ou perdre les établissements de la côte.
Sous le ministère Disraeli, le prince de Galles visita les Indes en cérémonie et y reçut les hommages des princes vassaux (1875). Deux ans après, la reine Victoria fut proclamée impératrice des Indes dans une réunion extraordinaire de princes tenue à Delhi, l'ancienne capitale du Grand Mogol. En 1878, l'émir d'Afghanistan ayant refusé de recevoir une ambassade anglaise, alors qu'il avait accueilli une ambassade russe, trois colonnes anglaises envahirent son pays et le chassèrent de sa capitale. La guerre éclatait aussi en Afrique. Froude avait été envoyé au Cap avec mission de décider les Etats boersà entrer dans une fédération de l'Afrique australe sous la direction bri* tannique; son échec eut pour conséquence l'annexion du Transvaal (1877) et la révolte des Boers (1880) : en même temps Disraeli faisait entreprendre l'expédition contre les Zoulous. Toutes ces guerres et les dépenses qu'elles entraînaient étaient dénoncées à l'opinion par les libéraux; ils disaient que le prétexte de l'intervention en Afghanistan était aussi misérable que celui dont la France s'était servi pour prendre Alger. Ils réclamaient, suivant un mot célèbre de Gladstone, la politique des mains nettes.
L'attaque de l'opposition fut vive surtout contre l'intervention de lord Beaconsfield en faveur de la Turquie dans la guerre d'Orient. Lord Beaconsfield voulait recommencer la politique de 1855 et barrer le chemin de Constantinople à la Russie. Les libéraux répliquaient que l'Angleterre n'avait pour le moment aucun intérêt à lutter contre la Russie, et que le gouvernement du Sultan était si barbare qu'un Etat civilisé se déshonorait en le protégeant. Un correspondant du Daily News, journal libéral, révéla les massacres de Bulgarie, où le gouvernement turc,
pour prévenir une révolte, avait lâché des bandes de bachibouzouks avec liberté de briiler, de tuer et de violer à leur gré. Ce fut à cette occasion que Gladstone sortit de sa retraite et publia contre Tatlitude turcophile du cabinet une brochure intitulée Atrocités de Bulgarie, L'opposition réunit, dans plusieurs grandes villes, des meetings d'indignation. Lord Beaconsfield ne se laissa pas ébranler; il avait pour lui le sentiment populaire, heureux de voir renaître la lutte traditionnelle contre la Russie. On chantait dans les cafés-concerts de Londres des couplets patriotiques et belliqueux; le passage d'une chanson de circonstance.
Nous ne voulons pas la guerre, Mais, par Jingo! s*il faut la faire...
a introduit dans le jargon politique anglais deux nouveaux mots : jingo eljingoïsme^ pour désigner les chauvins et le chauvinisme. Le ministère jouait très habilement de l'enthousiasme national contre la Russie. Lord Beaconsfield se sépara de son ministre des AflTaires étrangères, qui était favorable à la paix, et le remplaça par lord Salisbury, jusqu'alors secrétaire d'Etat pour les Indes. Il se fit accorder un crédit extraordinaire de 150 millions, convoqua les réserves, concentra des troupes indiennes à Malle. On sut plus tard que toutes ces démonstrations étaient une comédie pour amuser l'opinion anglaise, et que lord Beaconsfield, tout en feignant de préparer la guerre, traitait secrètement avec la Russie et l'assurait de ses sentiments pacifiques. Le règlement de la question d'Orient eut lieu à Berlin. Lord Beaconsfield s'y rendit en même temps que le ministre des Affaires étrangères, lord Salisbury. Il obtint le maintien de l'Empire ottoman, fit perdre aux Russes une parlie du terrain gagné par eux au traité de San Stefano et réussit à annexer Chypre à l'Angleterre. A son retour, il fut reçu en triomphe à Londres, ville chauvine; une foule immense accompagna sa voiture et se pressa devant son hôtel : le premier minisire parut au balcon, harangua le peuple et déclara au milieu des applaudissements : € Lord Salisbury et moi, nous vous apportons la paix, et, je Fespère, la paix avec l'honneur! > C'était le triomphe du
nouveau lorysme, au moins dans la capitale. On conseillait à lord Beaconsfield de dissoudre immédiatement la Chambre; c'était une belle occasion de conserver la majorité inespérée acquise en 1874. Il attendit encore deux années, pendant lesquelles sa popularité baissa. Les frais de la politique d'intervention étaient considérables, le défîcit avait fait son apparition dans le budget qui, sous Gladstone, avait donné des excédents. Uincometaxj impôt provisoire en théorie et dont Gladstone avait prorais l'abolition, dut être augmenté. Pendant que les charges devenaient plus lourdes, la prospérité de l'Angleterre diminuait. L'activité de l'industrie et du commerce faiblissait depuis 1873. Les prix des produits agricoles baissaient depuis 1874 à cause de la concurrence des pays d'outre-mer; alors commençait la crise agraire dont la Grande-Bretagne, comme tous les pays européens, souffre encore aujourd'hui; elle fut très grave en 1879- 1880, l'année de la plus mauvaise récolle du siècle en Grande- Bretagne et en Irlande. Quand lord Beaconsfield se décida à dissoudre le Parlement (24 mars 1880), le mécontentement était à son comble. Les électeurs donnèrent aux libéraux une grosse majorité (349 libéraux, 233 conservateurs, 68 Irlandais), lord Beaconsfield se relira; il mourut en 1881. On lui a élevé une statue à Westminster, en face du palais du Parlement, et chaque année, ses admirateurs, ornés de la primevère, fleur préférée de Beaconsfield, font une démonstration solennelle autour de celte statue. Beaconsfield est honoré à juste litre comme le restaurateur du lorysme.
///. — Parnell contre Gladstone (i88o'85).
La paix, sauf en Egypte. — Après la victoire des libéraux en 1880, la reine offrit le pouvoir à lord Hartington, puis à lord Granville, qui le refusèrent tous deux en déclarant qu'il revenait à Gladstone, rentré dans la lutte depuis trois ans. La reine n'aimait guère Gladstone, qui tenait pour les prérogatives du Parlement avec autant de fermeté que Beaconsfield pour celles du souverain. On prétend qu'elle aurait dit du leader libéral :
« C'est le seul ministre qui ne m'ait jamais traitée ni comme une femme ni comme une reine. » Elle dut se résoudre pourtant à le mettre à la tête du nouveau cabinet. Gladstone reprit, suivant ses promesses, la politique de la paix. Il offrit un armistice aux Boers révoltés, et, sans chercher à tirer vengeance d'une défaite qu'ils venaient d'infliger à l'armée anglaise de Nalal, il leur rendit l'autonomie en ne gardant pour le Royaume-Uni que le droit de contrôler leur politique étrangère (1880-84).
En Afghanistan, il réussit à sortir sans dommage d'une situation très embrouillée; il ne voulut pas annexer l'Afghanistan et se borna à faire observer par l'émir le traité de 1878 qui donnait à l'Inde une partie des frontières scientifiques réclamées par Beaconsfield. A Calcutta, il remplaça le vice-roi Lylton par lord Ripon, homme de paix et de réformes, qui réduisit les dépenses militaires, rendit la liberté à la presse indigène et fit faire une enquête sur l'instruction. Naturellement cette politique était critiquée âpremcnt par les impérialistes. Gladstone finit par leur accorder une intervention en Egypte, où les résidents européens étaient menacés par une insurrection militaire et nationale.il fit bombarder Alcxanilrie, battre Arabi- Pacha à Tell-el-Kebir par les troupes anglo-indiennes de Wolseley (1882). Il y perdit le concours de quelques radicaux opposés a toute guerre, notamment de John Dright, qui sortit du cabinet Gladstone après le bombardement. Les impérialistes ne furent pas satisfaits; ils reprochaient à Gladstone de ne pas poursuivre ses avantages; le plus grand sujet de plaintes était l'abandon de Gordon, qui était assiégé par les derviches à Kharloum. Gordon était au service du khédive et n'avait reçu aucune mission officielle du gouvernement anglais, mais il élait extrêmement populaire en Grande-Drelagne, à cause de sa bravoure et de son idéalisme chrétien. Apres beaucoup d'hésitations, Gladstone se décida à faire préparer une expédition pour secourir Khartoum : elle était à peine prèle quand on apprit que cette ville avait été prise et tous ses défenseurs massacrés (1885). Cette nouvelle causa une émotion profonde et un mécontentement contre le ministère. Une motion de blâme contre le gouvernement faillit être volée à la Chambre des corn-
Hmtoikb OintRALB. XH. ^
munes. Dans la même année, une contestation de frontière amenait un combat entre les Russes et les Afghans devenus les alliés des Anglais. La guerre parut imminente entre la Russie et FAngleterre. Ces complications extérieures contribuèrent à la retraite volontaire du cabinet libéral, dont la cause principale se trouve dans les embarras suscités par la question irlandaise.
La question irlandaise. Land aot de 1870. — Les Irlandais étaient toujours représentés au Parlement par des nationalistes, mais n*avaient plus de députés influents. La Grande-Bretagne les avait oubliés quand ils furent brusquement rappelés à son souvenir par les révolutionnaires fenians (1865-67). Le parti feuian avait été décimé par les exécutions et il ne subsistait plus en Irlande que sous forme de sociétés secrètes, à Dublin et dans quelques autres villes ; il avait son centre aux Etals-Unis; les fenians étaient partisans de rétablissement d*une république par une insurrection à main armée, et ne slntéressaient pas à Faction parlementaire. La masse des paysans catholiques irlandais avait toujours à peu près la même situation : la propriété du sol appartenait à des Anglais protestants, généralement absents et représentés dans le pays par des agents; ils ne se souciaient pas de mettre eu^-mèmes leurs terres en valeur et en tiraient comme revenus les fermages payés par les paysans irlandais qui louaient de petits lots.
Une famille irlandaise pouvait demeurer pendant plusieurs générations sur le même morceau, si elle satisfaisait le landlord ou son agent; mais son chef était tenant at will, tenancier à la volonté du propriétaire, qui pouvait à tout moment le faire expulser. L'Irlande est un pays de grande propriété et de petite culture avec les inconvénients des deux systèmes : tyrannie du landlm'd, ignorance et misère du cultivateur. La pauvreté de rirlandais est extrême pour plusieurs raisons : le sol est trop morcelé et les fermes sont trop petites pour pouvoir à la fois nourrir une famille et payer la rente; le climat est trop pluvieux pour les céréales; Tlrlandais ne peut faire pousser pour sa subsistance que des pommes de terre; Tusage d'expulser sans pitié {éviction) ceux qui ne payent pas la redevance augmente la détresse précisément dans les années où les
récoltes sont mauvaises. Or tous ces paysans censitaires irlandais sont d'une race et d'une religion différentes de celles des propriétaires : leurs rancunes contre les landlords en sont d'autant plus violentes. II y a dans le pays des associations secrètes, les « gens du clair de lune » {moonlighters)^ les « gar^ cens blancs > {white boys) et d'autres qui se vengent des évictions en mutilant le bétail, en brisant les clôtures, en mettant le feu chez les propriétaires et leurs agents, parfois en assassinant ces derniers. C'est ce que Ton appelle les « crimes agraires >. Ils n'ont été en général que des actes isolés et n'ont jamais menacé la domination anglaise aussi sérieusement que l'essai de révolution des fenians.
La situation n'est pas la même dans la partie nord-ouest de l'Irlande, l'Ulster, colonisée par des Anglais et des Écossais. Les fermiers de l'Ulster sont protestants et attachés à la domination britannique, orangistes^ comme on les appelle par allusion aux événements de 1688. Belfast, capitale de l'Ulster, est le centre de l'orangisme. En Ulster la grande propriété existe comme dans les autres provinces, mais le tenancier ne peut être évincé au gré du landlord\ celui-ci ne peut le renvoyer qu'en lui payant une indemnité et en lui remboursant le prix des améliorations apportées à la terre. Par le Land aci de 1870, ces dispositions avaient été étendues à toute l'Irlande; mais Gladstone n'avait pas rendu le Land act obligatoire ; on pouvait faire des contrats en dehors de la loi, et les landlords en profitaient pour contraindre leurs tenanciers à renoncer à sa protection. Les réformes irlandaises de 1870 avaient été décidées à la suite de la crainte qu'inspiraient les mouvements des fenians. Elles étaient accompagnées de mesures de coercition spéciales à l'Irlande et destinées à réprimer les actes de rébellion. Après la dispersion du fenianisme, le régime d'exception avait été maintenu. La députation irlandaise à Westminster protestait, mais elle n'avait aucune influence ; sur les 103 députés de l'île on comptait, après les élections de 1864, 36 tories, élus presque tous par l'Ulster, et 67 nationalistes; on disait par plaisanterie que parmi ces derniers il n'y en avait pas deux qui fussent assez amis pour s'adresser la parole. Les Ai^glaî^
se moquaient de Taccent, du costume, des manières communes de plusieurs d'entre eux; les nationalistes jouaient un rôle ridicule entre les deux partis dont chacun avait été jusqu'alors assez puissant pour se passer d'eux. Du reste ils n'avaient pas de programme précis, depuis les réformes de 1870 ; les plus avancés réclamaient le Home rule (gouvernement indépendant), c'est-à-dire le rappel de l'acte d'Union de 1798 et l'institution d'un Parlement irlandais à Dublin.
Parnell et l'obstruction parlementaire. — Le Home rule ne fut pris au sérieux par les chefs des partis anglais qu'après les efforts de Parnell. Parnell était né en 1846 dans une famille de landlords protestants et anglais, mais dévoués à la cause nationale. Son grand-père, membre du Parlement de Dublin et ministre des Finances, avait refusé de voter l'union eh 1798. Sa mère, d'origine américaine, soupçonnée de cacher des fenians en 1807, avait eu sa maison envahie et fouillée par la police. Parnell se présenta deux fois aux élections, débuta si mal en réunion publique qu'on le baptisa single-speech Parnell, « Parnell au discours unique », et vint en 1875 siéger parmi les home rulers. C'était un gentleman anglais, froid, correct, la fleur à la boutonnière, très différent des Irlandais, brouillons, tapageurs, négligés, à l'espèce desquels appartenaient plusieurs de ses collègues. Il tenait son rang avec eux : on rapporte que l'un d'eux, lui apportant une grande nouvelle, l'interpella simplement par son nom. « Monsieur Parnell, s'il vous plaît», interrompit le leader irlandais. Par ces attentions à ne pas choquer le snobisme anglais, Parnell s'imposa au Parlement. Par ses qualités de tacticien, il sut faire une force du parti nationaliste. Son plan consista d'abord à ne s'allier ni aux conservateurs ni aux libéraux et à les empêcher les uns comme les autres de gouverner tant qu'ils mépriseraient les revendications irlandaises. Son procédé fut l'obstruction parlementaire, vieux moyen très facile à pratiquer avec les habitudes de la Chambre anglaise : la clôture n'existait pas et l'on pouvait toujours s'inscrire pour parler sur un sujet; au moment des votes un seul député pouvait réclamer la division^ c'est-à-dire la sortie par une porte des membres favorables, par une autre
des membres défavorables, tandis que des scrutateurs recueil^ laient les avis dans le corridor; après quoi chacun rentrait par la porte opposée à celle par où il était sorti. Ce procédé, semblable à celui du sénat romain, prenait beaucoup de temps. L'obstruction avait été employée par toutes les minorités à la Chambre; les Irlandais l'avaient pratiquée avant Parnell, mais par boutades; l'un d'eux s'était amusé à interrompre les débals pour faire remarquer au président que les étrangers n'avaient pas le droit d'assister aux séances du Parlement, un jour où le prince de Galles était parmi les auditeurs, et Ton avait suspendu la séance jusqu'à l'évacuation des tribunes. Cette obstruction pour rire ne fut pas celle de Parnell. « Les discours, disait-il, ne servent à rien. Notre bataille ne peut ôlre gagnée par des paroles. Il faut que nous arrêtions le travail de la Chambre. Il faut que nous montrions à ces messieurs que, s'ils ne font pas ce qui nous est nécessaire, il leur sera impossible de rien faire d'autre! » Et Parnell commençait dès 1877, aidé de sept nationalistes seulement, car les autres blâmaient l'obstruction. Le jour de l'expulsion du prince de Galles, l'un d'eux avait protesté en s'écriant : < Nous sommes nationalistes, c'est vrai, mais nous sommes avant tout genllemen! » Le chef du parti, Bult, Irailait Parnell de révolutionnaire. Parnell, sans s'émouvoir, continua sa tactique pendant les trois dernières années du ministère conservateur. Lors du bill pour l'annexion du Transvaal, les obstructionnistes obligèrent la Chambre à tenir trois séances de nuit, dont l'une se prolongea jusqu'à six heures du soir le second jour. Ils prenaient la parole à tout propos, lisaient et commentaient ligne par ligne tout le texte des publications officielles, demandaient la division pour chaque vote. En 1879, on calcula que Parnell avait parlé 500 fois dans la même session; deux autres, plus de 300 fois chacun. La Chambre s'était résolue à donner à son président le pouvoir de faire voter l'expulsion de tout membre convaincu « d'obstruer volontairement et avec persistance les affaires publiques ».
Parnell fonde la Ligue agraire et organise le parti du Home rule. — Hors du Parlement, Parnell chercha le concours des fenians et l'appui des paysans irlandais. Pour
entrer en relations avec les premiers, il se servit de plusieurs fenians condamnés aux travaux forcés dans la période d'insurrection et relâchés conditionnellement en i877. Le plus actif d'entre eux était un ancien ouvrier, Michael Davitt, fils d'un paysan irlandais évincé. Davitt se rendit en Amérique, et décida un certain nombre de fenians à s'allier aux parlementaires, ce qu'ils n'avaient jamais voulu faire (1878). Il fut convenu que les députés se déclareraient nettement autonomistes, partisans d'une réforme agraire tendant à rendre le paysan propriétaire, qu'ils renonceraient aux réclamations confessionnelles, attaqueraient toutes les mesures de coercition et défendraient la cause de toutes les nations opprimées dans l'empire et ailleurs. Sous ces conditions, les fenians se ralliaient à l'agitation parlementaire. Seuls une minorité en Amérique et l'ensemble du groupe de Paris {Fraternité irlandaise républicaine) restèrent obstinément attachés à la « force physique » .
Pour avoir les paysans d'Irlande, les deux alliés Davitt et Parnell entreprirent — un peu malgré ce dernier — une campagne sur la question agraire. L'année 1879 avait donné une très mauvaise récolte; la famine se faisait sentir sur beaucoup de points et les évictions étaient nombreuses. C'est le moment où Davitt et Parnell vinrent proposer aux paysans un programme résumé en trois formules : 1® fixité de tenure, droit pour le tenancier de garder son lot tant qu'il paye le fermage; 2* liberté de vente {Free sale) de chaque lot, sous réserve de la rente à payer au propriétaire; 3" redevance équitable {Fair rent). C est ce qu'on appela les trois F. Il s'agissait en somme de garantir aux paysans irlandais la possession perpétuelle du sol qu'ils cultivent, i la seule condition de payer une redevance raisonnable au propriétaire. Ce programme devint celui d'une association de paysans, la Land leaguey fondée dans le comté de Mayo, puis transformée en National land leaguc sous la présidence de Parnell (octobre 1879). La Ligue n'avait pas de programme politique et ne devait pas employer ses fonds aux élections. Elle servait exclusivement à la défense collective des cultivateurs contre les landlords. Parnell conseilla aux paysans de ne payer que ce qu'ils croyaient juste d'après la récolte de
1879 et de se tenir cramponnés i la terre jusqu'à ce qu*on les expulsât de force.
Comme les élections générales semblaient proches, Parnell, après la fondation de la Ligue agraire, se rendit aux Etats-Unis pour recueillir des. fonds. Il fut reçu par le président et les ministres, et la Chambre de Washington Tinvita à prononcer un discours dans la salle des séances. II revint avec 72000 livres sterling, alors que la Ligue agraire en avait à peine réuni 2000. Aux élections générales, 68 home rulers furent élus. Dans leur première réunion ils choisirent pour leader Parnell. En trois ans Parnell avait formé en un faisceau toutes les forces irlandaises; les fenians d'Amérique donnaient l'argent, les paysans d'Irlande leurs votes; les députés étaient enfin groupés en parti spécial et sous un chef écouté.
Lutte de Gladstone contre les « home rulers » . — Gladstone semblait disposé à compléter les réformes irlandaises de son précédent ministère. Il fit adopter aux Communes une loi pour rendre plus stricte l'application du Land act et pour faire accorder des indemnités aux tenanciers évincés pendant la mauvaise année 1879. Le projet fut rejeté par les Lords. Le parti du Home rule l'avait déjà déclaré insuffisant, parce qu'il ne donnait pas la terre aux paysans, et la Ligue agraire avait commencé une agitation contre les expulsions. < Si un homme prend la tenure d'un autre qui a été évincé, déclarait Parnell dans une réunion (19 septembre 1880), il faut vous écarter de lui sur la route où vous le rencontrez, dans les rues de la ville, au comptoir de la boutique, à la foire, au marché, et même dans la maison de Dieu. En le laissant sévèrement isolé — comme un lépreux d'autrefois — il faut que vous lui témoigniez votre horreur pour le crime qu'il a commis. Si la population d'un comté de l'Irlande applique ce système, vous obtiendrez qu'il n'existe plus un seul homme assez fou d'avarice, assez perdu d*honneur, pour braver l'opinion publique de tous les hommes de justice dans ce comté et pour transgresser votre code de lois morales! » Cette quarantaine, appliquée d'abord à un agent de landlord appelé le capitaine Boycott (novembre 1880), se généralisa sous le nom de boycottage. Elle était, comme la Ligue
l LA GRANDE-BRETAGNE ET ^'IRLANDE DEPLIS 1873
elle-même, empruntée aux procédés des trade-unions : c'était la guerre, sans violences, aux non-syndiqués et, on général, aux ennemis du syndicat. Ils ne pouvaient trouver d'ouvriers ni d'employés. Pendant cette agitation, les crimes agraires augmentaient. Le secrétaire général de l'Irlande calculait que leur nombre s'était élevé de 301 en 1878 à 4439 en i881 ; il est vrai qu'il comprenait dans ce total les bris de clôture, les menaces et jusqu'aux lettres anonymes, et qu'une rixe y était comptée autant de fois qu'elle avait eu d'acteurs.
Le cabinet libéral prit parti contre les nationalistes. Il fit arrêter le secrétaire de Parnell pour complicité de meurtre (octobre 1880), puis Parnell lui-même et quatre députés à cause de leur participation à la Ligue agraire (janvier 1881); tous furent acquittés par les tribunaux. Alors le gouvernement demanda à la Chambre deux mesures d'exception contre l'Irlande : l'une suspendait Yhabeas corpus, l'autre autorisait la police à faire des perquisitions pour chercher les armes. Pour empêcher le vote de ces lois, les home rulers essayèrent de nouveau l'obstruclion. Ils se succédaient à la tribune, lisant et commentant mot par mot les ùlue books relatifs aux crimes agraires. La séance dura du lundi quatre heures après midi jusqu'au mercredi matin à neuf heures et demie. Les home rulers veillaient à ce que le quorum fût atteint pour chaque vole : les députés de la majorité s'étaient partagés en équipes qui se relayaient. Enfin, après un débat de quarante et une heures, le président prit sur lui de prononcer la clôture; il déclara qu'il ne donnerait plus la parole à personne. Les Irlandais quittèrent la salle pour protester; la Chambre se décida à faire un règlement provisoire : elle déclara que les procédés inaugurés par le speaker seraient légitimes en cas d'urgence. Parnell et 35 Irlandais ayant protesté contre celte décision au nom des privilèges de la représentation, furent expulsés l'un après lautre (janvier 1881). L'année suivante, Gladstone demanda à la Chambre d'adopter définitivement la clôture (7 février 1882); pour l'obtenir il eut besoin de poser la question de cabinet : encore la Chambre ajouta-t-elle cette restriction que la minorité ne doit pas compter plus de 40 membres pour que la clôture
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puisse lui èlre imposée. Depuis la réforme de 1832, la clôture avait été étudiée par 14 commissions parlementaires, dont aucune n*avait abouti. Pour Tintroduire il fallut Tirritalion où plusieurs années d*obstruction irlandaise avaient jeté le Parlement.
Après le vote des lois d*exception, Gladstone continua son ancienne politique de réformes et de sévérité combinées. Il fit voler en août 1881 un nouveau Land ad qui donnait aux tenanciers le droit de faire fixer leurs fermages pour quinze ans par des tribunaux spéciaux, et qui leur promettait des subventions pour acheter leurs tenures et devenir propriétaires. Parnell inclinait à Taccepler, mais, pour conserver Tappui de Davitt et des révolutionnaires, il dut s*en tenir au programme de la Ligue : « la terre aux paysanâ ». A mesure que la réâistance augmentait, Gladstone appliquait plus sévèrement les lois de compression. Le 2 février 1881, la liberté provisoire de Davilt était annulée. En septembre, la Ligue agraire réunit a Dublin une convention nationale qui déclara que le seul remède aux maux présents était d'accorder le Home ruie à l'Irlande. Gladstone répliqua qu'il maintiendrait à la fois la domination anglaise et le droit de propriété en Irlande : il fit arrêter Parnell et tout Télat-major de la Ligue pour avoir usé d'intimidation; il annonça la dissolution de la Ligue (18 octobre 1881). Toutes ces mesures étaient fort bien accueillies par l'opinion anglaise : le ministre ayant annoncé Tarreslation de Parnell pour la première fois dans une grande réunion publique a Chester, la nouvelle souleva de longs applaudissements. Mais l'Irlande élait assez bien organisée pour se défendre seule. Parnell avait donné comme mot d'ordre de ne plus payer de fermages avant la fin du régime de compression et la mise en liberté des chefs nationalistes. Les évictions augmentèrent, et se firent par la force armée quand les Irlandais opposaient aux landlords la résistance passive. Dans Tune d'elles, deux femmes furent tuées par la police; on arrêta un petit garçon pour avoir sifflé; on condamna trois dames à trois et à six mois de prison sous prétexte qu*elles avaient intimidé un landlord en élevant des huttes pour abriter ses tenanciers évincés. L'agitation agraire élait continuée par la Ladies land, league fondée par la sœur de
Parnell. Le 2 janvier 1882, dans un grand meeling réuni à Dublin, Parnell reçut pour la première fois le nom bientôt célèbre de € roi sans couronne de Ilrlande >. Le 3, le conseil municipal de Dublin lui accordait le droit de cité, ainsi qu a un de ses collègues emprisonné.
Le gouvernement aima mieux négocier avec Parnell que de continuer la politique de coercition ; il traita avec lui et ses amis dans la prison de Kilmainham, où ils étaient détenus. Le ministère acceptait une loi proposée par un nationaliste irlandais à la Chambre pour faire remise aux cultivateurs des fermages arriérés; les nationalistes s*engageaient à ne plus faire d*obstruclion. Ce fut le pacte de Kilmainham. Parnell et ses amis sortirent de prison. Le lord-lieutenant dlrlande et son secrétaire principal donnèrent leurs démissions, ce qui parut marquer la fin du régime d'exception. Mais le nouveau secrétaire principal, à peine débarqué, fut assassiné en plein jour, à Dublin, dans Phœnix Park, où il se promenait avec le sous-secrétaire de l'ancien gouvernement (6 mai 1882). C'est à ce dernier seul que les assassins en voulaient. Ils appartenaient à la société des € Invincibles » section de cette Fraternité républicaine irlandaise qui n'avait jamais accepté les voies parlementaires. Ils échappèrent longtemps aux recherches de la police et ne furent découveris que par les dénonciations d'un d'entre eux, Carey, conseiller municipal de Dublin. Carey, gracié pour prix de sa délation, fut envoyé au Cap sous un faux nom; mais un des Invincibles avait retrouvé sa trace, il le rejoignit et le tua.
Parnell avait rédigé et signé avec Davitt un manifeste pour prolester contre l'attentat de Phœnix Park. Mais la convention de Kilmainham n'en fut pas moins sacrifiée. Elle avait été fort mal accueillie dès le début par les conservateurs et par une partie des libéraux. Les ennemis de l'Irlande, nombreux en Angleterre, ajoutèrent foi aux bruits qui représentaient Parnell comme le complice des meurtriers, alors que leur crime était en réalité dirigé contre sa politique. Gladstone annonça immédiatement de nouvelles mesures d'exception; il fit voter le Prévention of crime hilly qui mettait l'Irlande pour trois ans sous un régime de rigueur, y établissait des cours criminelles sans
jury cl accordait à la police un droit de perquisition sans limites. Parnell recommença son obstruction, rendue plus difficile par Tadoption de la clôture. En Irlande, il réussit à reconstituer la Land league sous le nom d'Irish national league (17 octobre 1882). Il recevait toujours de Targent d'Amérique. La plupart des anciens fenians restaient attachés à lui, mais les partisans de la € force physique 9 aux Etats-Unis rentrèrent en activité. Leur journal, ïlrish World, de New-York, rédigé par Patrick Ford, se mit à recommander Tusage de la dynamite pour effrayer le gouvernement anglais. Les bombes éclatèrent à Glasgow (20 janvier 1883) dans les services de la police, à Londres, puis au London Bridge (1884). Enfin une bombe fut découverte par hasard sous le palais du Parlement (24 janvier 1885) et le même jour une explosion à la Tour de Londres blessa plusieurs enfants. Le ministre fit aggraver les peines portées contre les détenteurs de matières explosibles. Parnell avait été de nouveau accusé par Topinion anglaise de pactiser avec les gens de la « force physique ». A Touverlure de la session de 1883, lancien secrétaire principal de l'Irlande, Forsler, reproduisit celte imputation. Parnell répliqua que c'était un mensonge et désapprouva « les tendances et le programme de Patrick Ford >. L'influence de Parnell sur les Irlandais était alors au plus haut point. Le clergé catholique avait bien condamné le boycottage sur Tordre de Rome, mais il avait décidé le pape à ne point prendre parti contre Parnell, malgré une démarche du gouvernement anglais. Les Irlandais d'Amérique réunirent 37 000 livres qui furent oEfertes à Parnell par Davitt dans un banquet, à Dublin. < Voilà, dit Davitt, la réponse du peuple irlandais aux calomnies de M. Forster. » (11 décembre 1883.)
La Réforme électorale. — Les deux dernières années du cabinet Gladstone furent occupées surtout par la discussion d*une réforme électorale complémentaire, que les libéraux réclamaient depuis 1867. Elle se fit en deux parties. P Les conditions de la franchise (droit du vote) accordée aux boroughs ou boui^s (les anciennes villes) en 1867 furent étendues aux comtés (circonscriptions rurales et villes modernes). Partout il
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suffit désormais, pour êlre électeur, d'occuper, comme locataire ou propriétaire, mais seul, une maison quelconque inscrite au rôle de Timpôt {household franchise) ou de payer, dans une maison qu*on partage avec le propriétaire, un loyer d'au moins 250 francs par an {lodger franchisé). Les householders sont avantagés, puisqu'on ne leur demande pas de condition de loyer ; il est vrai qu'en Angleterre l'usage d'occuper une petite maison par famille est général dans les classes moyennes. 2^ Il fallut ensuite enlever des sièges aux boroughs qui avaient en moyenne un député par 40 000 habitants, pour les donner aux comtés qui n'avaient qu'un député par 78 000 habitants. Cette redistribution fut vivement débattue. Les radicaux voulaient des circonscriptions à peu près égales et taillées d'après la population. Les conservateurs réclamaient le maintien de la tradition; la Chambre des lords arrêta le projet de réforme pendant une année, jusqu'à ce que Gladstone eût fait connaître son plan de redistribution (1884-85). La loi définitive laissa aux 34 boroughs les plus peuplés leur ancienne représentation, élue au scrutin de liste, réduisit 37 boroughs au-dessous de 50000 habitants, à un seul député, supprima les circonscriptions particulières formées par 105 boroughs au-dessous de 16 000 habitants, et donna les sièges repris aux comtés, qui furent partagés en circonscriptions de 50 000 âmes en moyenne, nommant chacune un représentant. Gladstone ne se contenta pas de redistribuer les sièges, comme on l'avait fait en 1838 et 1867. Il en créa douze nouveaux, ce qui portait le nombre des députés à 670. La réforme fut appelée, d'un nom significatif venu du nationalisme radical : Acte pour la représentation du peuple. Ce n'était pourtant qu'une sorte de compromis. On n'avait pas voulu établir le suffrage universel; si le nombre des électeurs s'élevait à plus de 4 millions, 1800 000 adultes mâles n'avaient pas la franchise : c'étaient les fils de famille habitant chez leurs parents, les gens logés en garni, les domestiques, et une partie des ouvriers agricoles; une autre condition encore est désavantageuse pour les ouvriers, celle qui exige pour êlre inscrit sur les listes électorales douze ' mois (en réalité dix-huit) de résidence au même endroit. Les propriétaires et en général les personnes aisées peuvent se faire
inscrire comme électeurs dans toutes les circonscriptions où ils se trouvent dans les conditions requises. Le vote plural est possible parce que les élections n*ont pas lieu partout le même jour. II est attaqué par les radicaux, qui lui opposent la formule « one marij one vote ». Enfin les partis démocratiques en sont encore aujourd'hui à réclamer rétablissement de Tindemnilé parlementaire (qui existe dans les colonies anglaises), et du scrutin de ballottage, car le système du tour unique les empêche de prendre position, par crainte de faire réussir le candidat conservateur. Tout incomplète qu'elle paraisse, la réforme électorale de 1885 est de beaucoup la plus importante qui ait été faite en Angleterre. Le nombre des électeurs a été plus que triplé en Irlande (le nombre des députés restant le même) ; dans l'ensemble du Royaume-Uni, il a augmenté de 75 pour 100.
Lies droits des femmes. — Les femmes n*ont pas encore en Angleterre le droit de voter aux élections parlementaires, malgré les revendications déjà anciennes des féministes et des radicaux. Hais elles votent aux mêmes conditions que les hommes dans toutes les élections municipales, celles des Boards of guardians (assistance publique), des School Boards (1870), des conseils de comté (1888) et de paroisse (1894). Elles sont éligibles aux deux premières de ces assemblées, et des femmes siègent en effet dans la plupart des conseils de Tassistance et des écoles, où elles représentent en général les sectes dissidentes, le radicalisme, parfois le socialisme. Le droit pour les femmes de voter aux élections parlementaires a été adopté en principe par la Chambre des communes en 1886 et en 1897, mais la Chambre n*a pas procédé sur ce point a la troisième lecture après laquelle le sort d*un projet est définitivement réglé. L'égalité civile a été à peu près accordée aux femmes par une série de mesures contemporaines (abolition ou réglementation de la prostitution, droit pour la femme mariée de disposer librement de sa propriété et de ses gains, etc.). Le mouvement pour Témancipation des femmes est commun i tous les pays anglais. Si le Royaume-Uni a reconnu aux femmes plus de droits que les autres pays européens, plu* sieurs de ses colonies Tout beaucoup dépassé sous ce rapport.