‹ Histoire générale du IV siècle á nos jours (volume 5)Chapitre 48 sur 205 · Voir ci-dessus, t. XI, p. 226 et suiv · texte numérisé non relu

Voir ci-dessus, t. XI, p. 226 et suiv

Les défaites de Crimée avaient un instant affaibli le prestige de la Russie. Mais comme chez tous les peuples énergiques, la défaite avait provoqué chez les Russes un réveil de l'activité patriotique. En 1857 s'était reconstituée l'ancienne Confrérie de Cyrille et de Méthode, dissoute jadis par Nicolas et qui se proposait l'amélioration du sort des chrétiens d'Orient et leur libération. Elle avait dépensé le plus clair de ses ressources en Bulgarie, au Monténégro, en Bosnie, en Herzégovine; c'était de ses agents que venaient l'argent pour les églises, les livres pour les écoles. En rapports constants avec les agents consulaires, elle n'avait pas laissé ignorer à ses clients le succès de la Russie à la conférence de Londres et la revision du traité de Paris. Enfin quand, en 1872, les Bulgares avaient obtenu, grâce à l'intervention d'ignatief, l'ambassadeur à Constantinople, le droit de se choisir un exarque et l'autonomie de leur église, il avait paru à tous les opprimés que le tsar avait recouvré sa puissance : les anciens espoirs s'étaient réveillés. A la fin de 1874, l'action des agents russes devint d'autant plus énergique que l'Autriche, en signant des traités de commerce avec la Serbie et la Roumanie, sans demander à la Sublime Porte les ratifications légalement nécessaires, paraissait préluder à une politique nouvelle et semblait chercher à gagner au détriment de l'influence russe l'amitié des jeunes Etals balkaniques.

Le 9 juillet 1875, des zaptiés étaient attaqués dans le district de Névésinjé (Herzégovine), où les collecteurs turcs prétendaient percevoir à nouveau des impôts acquittés quelques jours auparavant. L'insurrection éclata partout en même temps. Le 29 juillet les insurgés lançaient leur manifeste : « Qui ne connaît pas la barbarie turque par lui-même, qui n'a été témoin des souffrances et des tortures de la population chrétienne, ne peut se faire une idée même approximative de ce qu'est le raïa, créature muette, Inférieure à l'animal, espèce d'homme né pour l'esclavage éternel.... Chaque pouce de terre est arrosé du sang et des larmes de nos aïeux... Aujourd'hui le raïa a résolu de combattre pour sa liberté ou de mourir jusqu'au dernier homme. » Les insurges proclamaient leur union avec la

Serbie. Les Turcs n'avaient pas 4800 hommes dans les deux provinces; aussi, dès le 2 août, plusieurs places étaient bloquées. Le Monténégro et la Serbie frémissaient. A Kragujevats, la Skoupchtina parlait « du noble écho qu'éveillaient les cris de désespoir des Herzégoviniens et des sacrifices auxquels était prête la Serbie pour assurer le contentement durable de ses frères ».

Intervention des puissances. — A Vienne et à Budapest on redouta immédiatement une conflagration générale d'où pourrait sortir la reconstitution d'une Grande Serbie dont l'influence attractive ne manquerait pas de s'exercer sur les nombreux éléments serbes de l'Etat austro-hongrois. Aussi désirait-on mettre fin le plus promptement possible au conflit. L'Autriche prit donc l'initiative d'offrir au sultan et aux insurgés la médiation des trois cours impériales. Le 18 août 1875, les puissances proposaient que leurs consuls, entrant en rapports avec les insurgés, fussent chargés de transmettre les demandes des chrétiens à un commissaire du sultan. La proposition fut agréée et, à la fin de septembre, les insurgés présentaient les demandes suivantes :

Pleine liberté religieuse aux chrétiens, qui seront admis à témoigner en justice à l'égal des musulmans;

Organisation d'une gendarmerie indigène;

Fixation de la nature et de la quotité des impôts, qui ne pourraient plus être arbitrairement augmentés.

Ces propositions, dont les trois cours recommandaient l'acceptation à la Porte, étaient à peine transmises que, le 20 octobre, le sultan publiait un Iradé annonçant la mise à l'étude d'une réforme générale de l'Empire. Il s'agissait non plus de mesures isolées, mais d'une transformation d'ensemble devant assurer à tous les chrétiens sans distinction de nationalité, outre le droit de désigner les percepteurs et les contrôleurs de l'impôt, une représentation permanente à Gonstanlinople 'et des délégués chargés de défendre leurs intérêts auprès de la Sublime Porte. Cette audacieuse comédie, avec laquelle on espérait amuser et tromper l'Europe, était en grande partie inspirée par le gouvernement anglais et Disraeli. Le 12 décembre paraissait un firman

promulguant les réformes annoncées. Mais personne n'était disposé à se laisser jouer longtemps. Gomme le déclarait dès le 3 novembre le Messager officiel russe, les cabinets attendaient du sultan « des preuves palpables de sa ferme résolution de remplir ses engagements ». Aussi le ministre austro-hongrois Ândrassy se hâtait de rédiger une note à laquelle adhéraient aussitôt la Russie et l'Allemagne, puis la France et l'Italie, et l'Angleterre avec des réserves. On n'y parlait point de la réforme générale, on ne s'occupait que des insurgés.

Les puissances réclamaient « des actes clairs, indiscutables, pratiques et spécialement propres à améliorer la situation en Bosnie et en Herzégovine : des faits non des programmes ». On demandait pour les insurgés « la liberté et l'égalité religieuses pleines et entières, l'abolition du fermage des impôts, l'affectation de leur produit aux besoins locaux des deux provinces, l'institution d'une commission de contrôle mi-partie musulmane et chrétienne chargée de veiller à l'application des réformes, enfin des mesures pour l'améliorai ion du sort de la classe agricole et la possibilité pour le raïa de devenir propriétaire ».

La note fut remise le 31 janvier 1876. Le 13 février, la Porte, selon la demande qui lui en avait été faite, notifiait son acceptation aux puissances. Celles-ci se mirent en devoir d'amener les insurgés à déposer les armes.

Les « atrocités bulgares ». — Mais les insurgés, instruits par une séculaire et cruelle expérience, n'attachaient pas aux engagements pris par le sultan la même importance que les diplomates. Si solennellement qu'elle eût été donnée, il n'y avait là qu'une parole : les insurgés voulaient des actes, le retrait des troupes ottomanes, le droit de garder leurs armes, et la cession d'un tiers des terres possédées par les begs. Enfin et surtout ils voulaient que les puissances fussent garantes de l'exécution des réformes. Ces prétentions, que l'Autriche jugeait exagérées et qu'approuvait la Russie encouragée par l'Allemagne, auraient peut-être rendu moins étroite l'entente des trois cours, si de nouveaux et terribles événements n'étaient venus prouver combien était justifiée la méfiance à l'égard des Turcs. Le 7 mai, les consuls de France et d'Allemagne étaient mas-

sacrés en plein jour, à Salonique, parla populace musulmane. En même temps d'effroyables massacres commençaient en Bulgarie.

Dans les dix années précédentes, la condition des chrétiens bulgares, loin de s'améliorer, avait cruellement empiré. Depuis 1865, la Bulgarie était devenue la terre d'asile des Tcherkesses musulmans émigrés en masse du Caucase pour ne pas passer sous la domination du tsar, et recueillis par le sultan. Le paysan avait été réduit à un véritable servage et subissait journellement les plus odieux traitements. L'insurrection bosniaque avait eu là naturellement son contre-coup, et l'intervention des puissances avait fait naître l'espoir d'un sort meilleur. Les atrocités commises par les Tcherkesses au mois de novembre 4875 au village de Sulmchi amenèrent au mois d'avril 1876 un faible soulèvement à Strielitza. Le sultan lâcha sur les insurgés 10 000 bachibozouks. Dans la seule petite ville de Batak, 6 000 personnes sur 7000 furent égorgées avec d'effroyables raffinements de barbarie. En quelques jours 79 villages étaient livrés aux flammes, 15 000 personnes au moins avaient été tuées, 80 000 se trouvaient sans asile : la province n'élait plus qu'un charnier.

Mémorandum de Berlin; abstention de l'Angleterre. — Les c atrocités bulgares » ne furent connues que plus tard. Mais l'attentat de Salonique avait suffi pour provoquer la réunion immédiate des trois chanceliers et la venue du tsar à Berlin. On adopta, le 13 mai 1876, les termes d'un mémorandum préparé par Gortchakof et devenu célèbre sous le nom de mémorandum de Berlin. Les puissances faisaient leurs les propositions des insurgés. Elles demandaient une suspension d'armes de deux mois. Si, ce délai écoulé, l'on n'avait pas abouti, « les trois cours impériales étaient d'avis qu'il deviendrait nécessaire d'ajouter à leur action diplomatique la sanction d'une entente en vue des mesures efficaces qui paraîtraient réclamées dans l'intérêt de la paix générale, pour arrêter le mal et en empêcher le développement ». La France et l'Italie déclarèrent se rallier aux principes généraux du mémorandum. Il ne manquait que l'adhésion de l'Angleterre. Il paraissait vraisemblable qu'elle comprendrait combien serait puissante sur

l'esprit du sullan une démarche faite au nom de toute l'Europe et qu'elle tiendrait à s'y associer pour assurer le rétablissement de la paix et l'adoucissement du sort des chrétiens. Mais Disraeli était dominé par la haine de la Russie et le désir de contrecarrer sa politique. Le 19 mai, l'Europe apprenait que « le gouvernement de la Reine regrettait de ne pas se trouver en mesure de s'associer aux propositions des cours impériales ». Il était certain dès lors que la Sublime Porte verrait dans l'altitude do l'Angleterre une sorte d'encouragement à résister et ne concéderait rien de ce qui lui était demandé. La responsabilité des événements ultérieurs devait incomber tout entière à Disraeli.

Assassinat d'Abd-ul-Aziz. Mourad V. — Le mémorandum devait cependant être notifié le 30 mai. Mais dans la nuit du 29 au 30, Abd-ul-Aziz, surpris dans son palais, élait déposé. Deux jours après, on l'assassinait. Son successeur, Mourad V, devait être l'instrument des musulmans intransigeants et du parti de la guerre dirigé par Midhat-Pacha, un ambitieux qui, sous des apparences libérales, n'était rien qu'un fanatique, plein de haine pour l'Europe et sa civilisation. Immédiatement, le 8 juin, on adressait à la Serbie et au Monténégro des demandes d'explication au sujet de leurs armements. Il y avait près d'un an que l'Autriche et la Russie retenaient à grand'peine les deux peuples. Mais les massacres de Bulgarie avaient achevé d'exaspérer les Serbes : ils voulaient la guerre et s'y étaient préparés en signant un traité d'alliance avec le Monténégro. Des volontaires, des officiers accouraient de Russie, et le tsar avait autorisé l'un de ses généraux, Tchernaïef, à passer au service de la principauté. A la demande comminatoire de la Turquie, Milan riposta en demandant que « l'armée turque et toutes les hordes sauvages fussent éloignées de ses frontières » et que les troupes serbes et monténégrines fussent chargées de rétablir la paix et l'ordre en Bosnie et en Herzégovine (23 juin). Et comme la Turquie refusait, le 30 juin la guerre lui était déclarée et, le 1er juillet, Serbes et Monténégrins franchissaient les frontières.

Les premières hostilités. L'opinion en Angleterre. — Les Monténégpins remportèrent de rapides et brillants

succès à Trebigné, . à Podgoritza. Les Serbes furent moins heureux. D'abord les Turcs leur opposaient leurs troupes les meilleures, la Garde en particulier, et les plus nombreuses, près de 200 000 hommes, avec leur général le plus remarquable, Osman-Pacha. Puis de graves fautes stratégiques furent commises, tant pour des raisons personnelles à Milan que pour des raisons diplomatiques. La logique eût voulu que Ton jetât toutes les forces serbes en Bosnie, pour en chasser les Turcs, et y donner la main aux Monténégrins. Mais cette manœuvre découvrait Belgrade, et Milan redoutait une marche rapide des Turcs sur sa capitale. Puis l'entrée des Serbes en Bosnie eût exaspéré les Hongrois, qui parlaient déjà d'occuper la principauté, et, dans les rues de Budapest, manifestaient en faveur des Turcs. On résolut donc de faire porter le principal effort du côté de la Bulgarie et de se borner à des diversions vers le sud et l'ouest. Cette dispersion des forces, alors qu'on ne disposait pas de 80000 hommes, devait amener la défaite partout. Dès la fin de juillet les Turcs avaient envahi la Serbie et commençaient à descendre la vallée de la Morava. Tchernaïef, dans une bataille de quatre jours (20-24 août), les arrêta un moment sous Àlexinats. Mais ses positions furent tournées (25-30 août). Milan épouvanté appela l'Europe à son aide, et sollicita la médiation des puissances.

Celte fois l'Angleterre ne fit pas bande à part. Les atrocités bulgares venaient d'être révélées par Gladstone et le parti libéral, qui dans une campagne de meetings soulevaient l'opinion contre les Turcs : « Si l'alternative consiste à laisser les provinces de Bosnie, d'Herzégovine et de Bulgarie à la merci des Turcs, lisait-on dans le Daily News, ou à laisser la Russie s'en emparer, que la Russie s'en empare et que Dieu soit avec elle! » Disraeli était obligé de céder quelque peu au mouvement populaire. Aussi accepta-t-il de présenter lui-même à la Turquie d'abord une demande d'armistice (1er septembre), puis un programme de pacification comportant le maintien du statu quo anie bellum en Serbie, et l'établissement d'un système d'autonomie administrative dans les provinces insurgées et en Bulgarie (25 septembre).

Abd-ul-Hamld H. L'ultimatum russe. — Mais en Turquie le parti de la violence l'emportait définitivement. Le 31 août, Mourad Y, déposé à son tour, avait été remplacé par Abd-ul-Hamid II. La victoire avait grisé les Turcs; en présence des hésitations et des lenteurs de la diplomatie depuis une année, ils se persuadaient qu'ils n'avaient rien à redouter, et que l'Europe ne passerait jamais des menaces aux actes. Le 3 octobre ils recommençaient les hostilités. Le 29 ils écrasaient Tchernaiew à Kruchevats. Les Serbes n'avaient plus d'armée, la roule de Belgrade était ouverte. La gravité du péril amena un changement complet dans l'attitude de la Russie. Se dégageant du concert des puissances, elle se plaça seule en face des Turcs. Le 31 octobre, l'ambassadeur, général IgnatiefT, déclarait à la Porto que « si dans l'espace de deux fois vingt-quatre heures, un armistice inconditionnel de six semaines à deux mois, embrassant tous les combattants, n'était pas conclu, et si des ordres péremptoires n'étaient pas transmis aux commandants des troupes ottomanes pour suspendre immédiatement toutes les opérations militaires », les rapports diplomatiques seraient rompus. L'ambassadeur commença ostensiblement ses préparatifs de départ : c'était à nouveau la manœuvre de Menchikoff en 1853. Mais cette fois la Turquie se sentit seule : en présence de l'ultimatum brutal et qui ne laissait plus de place aux roueries et aux manœuvres dilatoires, elle céda.

La politique du tsar. — Il y avait eu jusque-là dans la conduite de la Russie une certaine apparence de duplicité. Tandis que le tsar et son chancelier recherchaient avec les gouvernements autrichien et allemand les moyens de rétablir la paix et de l'assurer, des hommes, des armes, des munitions, de l'argent, plus de 20 millions étaient envoyés de Russie en Serbie, au Monténégro, et dans les provinces insurgées. Mais ces secours aux belligérants provenaient des particuliers, des sociétés slavophiles, de souscriptions publiques, de l'élan spontané de la nation. Sincèrement, au début des événements, le tsar et son ministre ne voulaient pas la guerre parce qu'ils sentaient que ni l'armée, alors en pleine transformation, ni les finances n'étaient prêtes, parce qu'ils ne savaient trop quelle

-serait en cas de conflit l'attitude de l'Autriche et qu'ils étaient certains de l'hostilité de l'Angleterre. Mais l'échec de toutes les tentatives de pacification, la mauvaise volonté de la Turquie qui se riait des menaces diplomatiques et jouait effrontément l'Europe, avaient insensiblement amené le tsar à l'idée qu'on n'obtiendrait rien sinon par la force et que le temps était venu où les diplomates devraient laisser la place aux soldats. D'autre part l'opinion se soulevait au récit des horreurs commises en Bulgarie, ressentait les défaites serbes comme des défaites nationales, s'énervait des lenteurs de la diplomatie et réclamait presque violemment la guerre.

Le tsar n'alla pas tout de suite aussi loin que le désirait son peuple. Il voulut agir d'abord de concert avec les puissances :1e 1er octobre, il avait fait proposer à Londres et à Vienne une démonstration navale anglaise, l'occupation de la Bosnie par l'Autriche, et de la Bulgarie par la Russie. L'échec de sa proposition et l'extrême péril couru par les Serbes l'avaient déterminé à agir seul et à faire présenter l'ultimatum du 31 octobre. Dès que la Turquie eut consenti à l'armistice, le tsar, dans un entretien avec lord Loftus, à Livadia, avait proposé la réunion d'une conférence a Constantinople; sa lâche serait de déterminer le régime qui serait appliqué en Bulgarie, en Bosnie et en Herzégovine et les garanties à exiger du sultan. Mais le tsar indiquait en même temps qu'il était à bout de patience, qu'il ne voulait plus être joué et que c'était là la dernière tentative de pacification à laquelle il entendait s'associer. « Si l'Europe était prèle à essuyer les affronts continuels de la part de la Porte, il n'en était pas de même de la Russie. Une telle altitude serait incompatible avec son honneur et ses intérêts. Il désirait ne pas se séparer du concert européen. Mais la situation actuelle lui paraissait intolérable et ne pouvait se prolonger, et si l'Europe n'était pas disposée à agir avec fermeté et avec énergie il se trouverait obligé d'agir seul. »

Rien ne devait plus l'arrêter. Un discours menaçant de Disraeli, le 10 novembre, au banquet du lord-maire, l'amena le 11 à renouveler solennellement les déclarations de Livadia. Le surlendemain il ordonnait la mobilisation de six corps d'armée.

Des démarches étaient faites à Bucarest en vue d'un Irai lé autorisant le passage des armées russes sur le territoire roumain (28 novembre). En même temps l'on demandait à l'Allemagne si l'on pouvait compter sur sa neutralité au cas où la guerre contre la Turquie amènerait une guerre contre l'Autriche. Et comme la réponse longtemps retardée était peu encourageante, la Russie entamait directement des négociations avec l'Autriche. De là devait sortir la convention secrète du 45 janvier 1877 en vertu de laquelle, pour prix de sa neutralité, l'Autriche était autorisée à occuper la Bosnie et l'Herzégovine à la signature de la paix '.

Conférence de. Constantinople (dée. 1876). — Mais tout en préparant l'entrée en campagne, tout en concentrant ses forcés en Bessarabie, le tsar s'efforçait sincèrement et loyale-, ment d'assurer le succès d'une suprême démarche pacifique. Il acceptait le programme préparé par l'Angleterre pour la conférence qui se devait réunir à Constantinople dans les premiers jours de décembre. Les ambassadeurs résolurent de n'admettre les commissaires turcs qu'après avoir arrêté d'un commun accord les propositions à présenter au nom des puissances. Le 23 décembre la conférence plénière s'ouvrait. Au moment où le plénipotentiaire français, M. de Chaudordy, venait de remettre aux ministres turcs le texte des décisions de la conférence, comme la discussion allait s'ouvrir, des salves d'artillerie éclatèrent. Safvet-Pacha se leva, solennel. « Ces salves, dit-il, annoncent la promulgation de la constitution que le sultan octroie à l'Empire. Cet acte change une forme de gouvernement qui a duré six cents ans et inaugure une ère nouvelle pour la prospérité des peuples ottomans. »

C'était le dernier acte et le plus audacieux de l'effrontée comédie dont Midhat-Pacha jouait l'Europe depuis plus d'un an. L'Europe ; proposait quelques réformes : on lui répondait par une révolution qui substituait à l'autocratie du sultan,, un régimeconstitutionnel calqué sur les régimes parlementaires des États les plus libéraux. La constitution proclamait d'abord l'indivisibilité de l'empire; elle établissait une Chambre des. députés

. 1. Cf. Bismarck, II, 250-282.

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élue au scrutin secret, contrôlant tous les actes du gouvernement; un Sénat nommé par le sultan; la responsabilité ministérielle; des conseils généraux et municipaux; la liberté de la presse et de renseignement; le droit d'association, l'inamovibilité des juges, l'égalité de tous devant la loi, l'admission de tous sans distinction de religion aux emplois publics; la répartition égale des impôts. La confiscation, la corvée, la torture étaient et demeureraient abolies.

Si les ambassadeurs s'étaient obstinément tenus au programme présenté par eux, peut-être auraient-ils obtenu gain de cause. Au lieu de cela ils. discutèrent avec le Turc, qui se retranchait derrière la constitution. Ils firent des concessions, réduisirent à rien les garanties demandées à la Porte, et donnèrent de la sorte au sultan l'impression très juste que l'entente européenne n'était qu'apparente et qu'aucune puissance — la Russie exceptée — ne voudrait passer des paroles aux actes. Aussi répondit-il par des contre-propositions dont lord Salisbury lui-même disait qu'elles ne répondaient « ni au respect dû aux puissances, ni à la dignité bien entendue de la Porte ». Pour achever la comédie la Porte convoqua un grand Conseil national, 240 fonctionnaires dont la docilité était certaine et qui gravement rejetèrent par acclamation les propositions de l'Europe : le sultan dès lors ne pouvait aller contre la volonté librement exprimée de son peuple! Le 20 janvier 1877 la conférence se sépara et les Turcs assistèrent, très placides et ironiques, au départ général des ambassadeurs, suprême moyen d'intimidation imaginé par la diplomatie.

Très habilement du reste, pour achever de diviser les puissances dont plusieurs étaient disposées à se contenter de la moindre concession, le sultan faisait poursuivre les négociations avec la Serbie et le Monténégro, et, se montrant avec le vaincu très modéré, lui accordait, le 1er mars, la paix pure et simple. Avec le Monténégro victorieux l'entente fut impossible. Mais déjà l'Angleterre annonçait quelle ne pouvait demeurer longtemps sans représentant à Gonstantinople, et la France, incomplètement remise de ses défaites, déclarait, en réponse à une circulaire de Gortchakof, qu'elle ne recoure rail

pas à la contrainte. On savait depuis plusieurs mois que pour l'Allemagne la question d'Orient c ne valait pas lés os d'un grenadier poméranien ». € Ce n'est pas la mission de l'empire allemand dé prêter ses sujets à autrui et de contribuer par le sacrifice de leurs biens et de leur sang à réaliser les vœux des voisins f. » En revanche, par son ambassadeur et son attaché militaire, comme par les opinions motivées et optimistes que transmettait spontanément le grand état-major, l'Allemagne poussait la Russie à la guerre.

Protocole de Londres (mars 1877). — Hais la saison,; l'insuffisance des voies ferrées rendaient difficile et lente la concentration de l'armée en Bessarabie : on ne pouvait être prêt avant le printemps. Aussi la Russie — cette fois pour gagner du temps — prit-elle encore l'initiative de négociations qui aboutirent au protocole de Londres (31 mars 1877). Les puissances, prenant acte des promesses de réformes faites par le sultan, s'engageaient à en surveiller l'exécution et se proposaient d'aviser au cas où la Turquie manquerait encore à sa parole ! Elles l'invitaient en outre à désarmer. Mais, d'une part, lord Derby déclarait que l'Angleterre tiendrait pour nul le pro-, tocole si la Russie ne désarmait pas de son côté; d'autre part le comte Schouvalof subordonnait le désarmement de la Russie à la signature de la paix avec le Monténégro. Le 11 avril, le parlement ottoman votait la continuation de la guerre; puis il repoussait le protocole : « Le gouvernement impérial ne voyait pas en quoi il aurait démérité de la justice et de la civilisation au point de se voir faire une position humiliante et sans exemple dans le monde ». Les Turcs allaient à la guerre le 4ïœur léger, persuadés, en raison de l'attitude. de l'Angleterre, que les jours de l'alliance anglo- française et de 1854 allaient recommencer. Les plus étranges illusions emplissaient les tètes : « L'Allemagne semble maintenant être avec la Russie* lisait-on dans un journal de Constantinople, et l'Autriche-Hongrie observe une neutralité bienveillante. Mais il est certain qu'aussitôt le premier coup de feu tiré, l'Autriche sera la pre?

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