LA TURQUIE
le peuple, et ce n'est pas le monocle ni la redingote, mais les peuples qui sont les ouvriers des révolutions i *.
D'autres ont accusé les libéraux turcs de compromissions anglaises franc-maçonniques ; je les cite, pour la curiosité.
Ce que les nationalistes turcs appellent républicanisme, c'est la vieille doctrine plébiscitaire et théocratique pour laquelle tous les sectaires musulmans combattirent sous les Ommyades; le vieux docteur du droit politique dans l'Islam, Mawerdi, Ta mise en théorie au xn* siècle : la souveraineté réside dans YIdjmac, « consensus populi » ; c'est une hérésie de soutenir que lldjmac peut se tromper; le peuple est souverain et infaillible ; il élit le khalife absolu, et si le khalife ne marche pas dans les voies du peuple et de Dieu, le peuple souverain le dépose et en nomme un autre, également absolu, également responsable devant le peuple souverain et également révocable par lui. C'est la doctrine qui a donné aux pays musulmans un mode de gouvernement qu'on a très justement appelé un despotisme tempéré par l'anarchie.
Réduit à des conspirations ayant pour but des coups de main, ou des soulèvements de province, tel était le parti des Jeunes- Turcs en 1870. La guerre néfaste et la désorganisation de la France lui ôtèrent tout espoir d'un appui venant des forces révolutionnaires françaises, sur lesquelles les plus hardis du parti, et notamment Mehemet Bey, s'étaient illusionnés un moment. La mort successive d'Ali-Pacha et de Fuad-Pacha, représentant de la politique gouvernementale et diplomatique de la Turquie, de l'entente à tout prix avec l'Europe, firent évoluer le parti; les réfugiés en France obtinrent une amnistie et rentrèrent en Turquie (1871). Le parti se scinda dès lors en deux : l'une des fractions forma le noyau d'un parti réformiste constitutionnel et gouvernemental qui se groupa autour de Midhat-Pacha, et dont les efforts aboutirent à l'essai et à l'avorteraient d'un régime parlementaire ; l'autre devint le parti national du panislamisme et du khalifat, de « la Turquie aux Turcs »; c'est par les ordres religieux Bektachis et Mevlevis
1. Albania, 25 avril 1897. — L'article est écrit par un musulman.
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dont les Jeunes-Turcs les plus avancés, panthéistes ou libres penseurs, tels que Mehemet Bey \ s'étaient rapprochés dès 1868», que ce parti a des racines dans le peuple musulman. Pleine d'admiration pour les sciences et les méthodes occidentales, une fraction do parti nationaliste est persuadée qu'elle peut se les assimiler toute seule, et les développer d'une manière originale, sans recourir à des intermédiaires. Elle fait son drapeau de l'osmanlisme et de l'islamisme, auquel elle ne croit pas, mais à la tradition duquel elle est attachée par amour-propre patriotique, et dont elle veut se servir comme d'une force nationale; elle est musulmane par chauvinisme et par opposition à l'ingérence étrangère, ce qui ne l'empêche pas de chercher i s'assimiler les connaissances scientifiques et à adapter les littératures de l'étranger. Dans ces derniers temps, remontant, par-dessus l'islamisme, aux origines nationales, elle a commencé, dans un cercle restreint, à répandre l'idée de nationalité basée sur la race; quelques récentes publications historiques et philologiques sont inspirées de la conscience d'une unité de race ouralo-altaïenne , d'une parenté entre Magyars, Turcs, Ta tares, Mongols, allant jusqu'aux Finnois d'une part, et aux Japonais de l'autre.
Réformateurs libéraux. — J'ai dit* comment se sont développées les doctrines du libre examen renouvelées des Motazélites, des libres penseurs persécutés sous les Abbassides. Bien que la censure préventive ait empêché ces doctrines d'être publiées dans l'empire ottoman sous forme d'ouvrages originaux, elles se sont glissées, par fragments, dans une multitude de livres et d'articles de journaux et de revues; le procédé généralement adopté a consisté i les donner en citations, d'après des ouvrages écrits par les théologiens de l'Inde, qui peuvent, grâce au régime anglais, répandre librement les doctrines du néo-motazélisme. Ici, comme dans tout le mouvement des esprits dans le monde musulman, il faut tenir compte de deux facteurs qui poussent au même résultat : l'imitation incon-
1. Méhémet Bey s'est suicidé en 1877. Ali-Suavi a été tué dans l'échauffourée mouradhiste de 1875, à la tête des étudiants révolutionnaires.