CHAPITRE XXII
De 1870 à 1900.
Considérations générales. — Les trente dernières années du xixe siècle sont caractérisées par un fait d'une importance capitale, non seulement pour notre propre histoire, mais pour l'histoire du monde : c'est l'expansion de la France en Afrique et en Asie; c'est la constitution, à la place des empires coloniaux que nous avaient fait perdre les traités de 1713, de 1763, de 1814, d'un nouvel empire colonial français. Ce sera l'honneur de la troisième République que d'avoir réparé dans la mesure du possible les erreurs de l'ancienne politique royale ou impériale et revendiqué la part légitime de la France dans le partage du monde. Dans l'Afrique du Nord, l'Algérie s'est annexé les oasis du Mzab et ceux de la frontière marocaine; à l'est, elle s'est complétée par la conquête de la Tunisie. Dans l'Afrique de l'Ouest, les quelques postes et comptoirs que l'Angleterre nous avait restitués en 1814 ont été le point de départ d'une expansion qui, franchissant la ligne de partage des eaux entre le Sénégal et le Niger, s'est propagée jusqu'aux limites du bassin du Nil; en outre, des quelques comptoirs épars sur le littoral de Guinée, la domination française s'est étendue jusqu'aux montagnes de Kong et au moyen Niger, et le puissant
royaume du Dahomey a été conquis. Notre insignifiante colonie du Gabon s'est donné pour annexes les immenses territoires du Congo, ceux de l'Oubanghi, ceux qui, sur les trois quarts de ses rivages, entourent le lac Tchad. Tous nos domaines de l'Afrique continentale sur la Méditerranée comme sur l'Atlantique et le golfe de Guinée ont été reliés entre eux. Dans l'Afrique de l'Est, l'île de Madagascar, de 60000 kilomètres carrés plus étendue que la France, a été d'abord soumise à notre protectorat, puis annexée. L'occupation d'Obock et Djibouti nous a donné une forte situation sur la mer Rouge. En Extrême- Orient, aux six provinces de Cochinchine et au protectorat sur le Cambodge que nous avait légués le second Empire se sont ajoutés l'Annam, le Tonkin, des districts sur le Mékong-. Devenus les voisins de la Chine sur une frontière de plus de 1000 kilomètres, nous avons pu obtenir d'elle d'importantes concessions.
Parmi les hommes d'Etat de la troisième République qui conçurent le plus nettement la nécessité d'une politique coloniale, le premier rang appartient à Jules Ferry : en ses deux présidences du conseil (1880 à 1881 ; 1883 à 1885), il a opéré la conquête de la Tunisie et du Tonkin, imposé notre protectorat à l'Annam et au royaume de Madagascar, fait reconnaître par l'Europe nos droits sur le Niger et le Congo.
Dans son discours du 31 octobre 1882, il donnait une formule très précise de la nouvelle orientation : « Il faut à la France une politique coloniale. Toutes les parcelles de son domaine colonial, ses moindres épaves, doivent être sacrées pour nous... Il ne s'agit pas de l'avenir de demain, mais de l'avenir de cinquante et de cent ans, de l'avenir même de la patrie ».
Par ses acquisitions coloniales, la France est devenue, en Afrique, la voisine non seulement du Maroc, mais de la Tripolitaine turque, de l'empire abyssin, de l'Egypte équatoriale, de puissantes colonies européennes (Angleterre, Belgique, Allemagne, Portugal); en Asie, du royaume de Siam, des empires anglo-indien, chinois, japonais. C'est une situation qui a ses avantages, mais qui comporte des soucis et des charges. De presque purement européen, le rôle de la France tend à
devenir universel, mondial. Ce caractère nouveau tend à influencer, à commander toute sa politique. La France ayant assumé la responsabilité de gouverner et de civiliser tant de nations africaines et asiatiques, il doit s'opérer en ses institutions militaires, en son tempérament, en ses conceptions, en sa mentalité même, les transformations qui lui permettront de faire face à tant de devoirs nouveaux.
/. — L'Afrique du Nord.
L'Algérie : les décrets d'octobre 1870; l'insurrection de 1871. — Le corps législatif du second empire, par un vote unanime, avait demandé la substitution du régime civil au régime militaire pour une partie du territoire algérien. Les trois décrets du 24 octobre 1870, sur l'établissement du régime civil, sur la naturalisation des Juifs, sur l'introduction du jury, furent rendus par la délégation du gouvernement de la Défense nationale à Bordeaux, sous l'influence de Crémieux. En vertu du premier décret, le régime civil fut immédiatement imposé à l'Algérie, bien que la lutte que soutenait la France en Europe risquât d'avoir ses contre-coups dans la colonie. Le second accordait le droit de suffrage en bloc à tous les Israélites de l'Algérie : à tous, bien que, dans leur ensemble, ils ne fussent guère mieux préparés que ne l'eussent été les musulmans à devenir des citoyens français et que l'octroi des droits politiques, grevé de l'obligation du service militaire, ne fût point apprécié par tous comme un bienfait.
L'établissement du régime civil, mesure mal comprise par les musulmans et qu'on ne se donna pas le temps de leur expliquer, provoqua chez eux une vive émotion. Des agitateurs leur répétaient: « Vous paierez plus d'impôts; vos femmes témoigneront en justice; les Roumis prendront vos terres ». Pour les chefs militaires indigènes, habitués à l'obéissance envers nos officiers, le c régime civil » représentait la subordination à des inconnus, sans prestige à leurs yeux. L'introduction de la juri-
diction par jury livrait les justiciables indigènes à leurs rivaux naturels, les colons et les juifs.
Les musulmans, attachés à leur statut personnel, étaient loin de désirer pour eux-mêmes l'assimilation aux Français ; mais ils s'irritaient de voir accorder le droit de suffrage à une seule catégorie d'indigènes. Le mot d'ordre des agitateurs fut dès lors celui-ci : < Ce ne sont pas les juifs qui deviennent Français, ce sont les Français qui se font juifs. La France n'est plus rien, puisqu'un juif la gouverne ».
Les décrets d'octobre furent une des causes principales de la grande insurrection. Il y en eut d'autres. Aux premières nouvelles des défaites de la France, la populace européenne des villes d'Algérie s'était ameutée contre les généraux, qualifiés par elle de « capitulards ». Les Arabes virent avec stupeur outrager cet uniforme qu'ils étaient habitués à respecter et à redouter. Enfin le départ pour le théâtre de la grande guerre de presque tous les chefs militaires qui avaient l'expérience de l'administration indigène, les embarquements successifs de presque tous nos régiments d'Afrique, firent que les tribus se trouvèrent tout à coup abandonnées à elles-mêmes.
Cependant, le premier phénomène qui se manifesta, ce ne fut pas un effort en commun pour secouer la domination française; ce fut simplement le retour à l'ancienne anarchie, la reprise des antiques rivalités entre les tribus rivales, entre les coteries de clans. Autour de Biskra, le çof des Ben-Gana et le çof rival sont en armes l'un contre l'autre; dans la Medjana, lutte des deux çofs entre lesquels se partageait la puissante famille des Mokrani; dans l'Oued-Sahel, antagonisme de deux chefs religieux, Ben-Ali-Chérif de Chellata, un marabout de haute noblesse, et le « fils de forgeron » Cheïkh-Haddad, supérieur de la confrérie des « khouan » Rahmanya du nord.
La seule révolte véritablement sérieuse contre notre domination fut celle qui embrasa les deux Kabylies. Elle eut son point de départ dans l'alliance conclue, contre le marabout Ben-Ali- Chérif et contre les Français, entre le supérieur des Rahmanya et le bachagha Mohammed le Mokrani : alliance contre nature, car le Mokrani représentait les préjugés et les intérêts des
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djouady grands seigneurs terriens, nobles d'épée, étrangers à tout fanatisme musulman, tandis que la confrérie de Rahmanya groupait l'ardeur sectaire des « khooan » et les aspirations démocratiques des républiques villageoises de la montagne. Soumis en 1857 par le maréchal Randon, les Kabyles avaient cependant gardé leurs libres institutions, leurs magistrats élus, leurs kanoun ou coutumes nationales, leur âpre passion de l'indépendance et leurs vieux fusils.
La famille des Mokrani était une des plus nobles de l'Algérie. Ils prétendaient, d'une part, descendre de Fatma, la fille du Prophète ; d'autre part, se rattacher aux Montmorency de France, dont l'un, jeté par la tempête sur la côte d'Afrique, aurait embrassé l'islamisme. Celte famille étendait, au moment de la conquête française, son autorité sur la plaine de la Medjana, sur les montagnes du BenkAbbès, sur une partie de l'Oued- Sahel et sur le Hodna. Le père de Mohammed, Ahmed, au lendemain de la conquête, avait été reconnu par la France comme khalifa dans toute cette vaste région : titre d'autant plus imposant qu'il n'y avait alors, pour toute l'Algérie, que cinq khalifas. Mohammed avait compté recueillir toute la succession et tous les honneurs de son père. La France, qui ne voulait plus de chefs trop puissants, démembra l'Etat des Mokrani, ne reconnut plus à Mohammed que le titre de bachagha, supprima peu à peu les perceptions d'impôts et les corvées qu'il exigeait de ses vassaux, le soumit lui-même à une partie des impôts arabes, établit des colons français sur ses terres, notamment à Bordjbou-Arréridj . Toutefois, si mécontent qu'il fût de la France, le Mokrani lui restait attaché par les égards que lui témoignaient le gouverneur général et l'empereur, par ses promotions successives dans la Légion d'honneur, par les invitations aux fêtes de Compiègne. La chute de l'empire et les troubles d'Alger l'affligèrent profondément, les décrets d'octobre l'irritèrent. Il disait au capitaine qui commandait à Bordj-bou- Arréridj : « On insulte vos généraux, devant lesquels nous étions tous soumis et respectueux comme des serviteurs, on les remplace par des mercantis, par des juifs, et on pense que nous subirons cela! » Pourtant, tout le temps que dura la guerre
franco-allemande, il se fit un point d'honneur de rester fidèle à la France; il répara scrupuleusement les fils du télégraphe, plusieurs fois coupés par des malveillants; il couvrit de sa protection nos établissements industriels et nos colons. Ce fut seulement quand il apprit la conclusion de la paix qu'il se résolut à commencer sa propre guerre. « S'il avait continué à servir la France, écrivait-il au général Augeraud, c'est parce qu'elle était en guerre avec la Prusse et qu'il n'avait pas voulu augmenter ses embarras. » Puis il renvoya le mandat de son traitement de bachagha pour le mois de février, fit couper les fils du télégraphe et écrivit : « Je m'apprête à vous combattre; que chacun aujourd'hui prenne son fusil » (14 mars 1871).
Le rôle qu'ont joué les Rahmanya dans l'insurrection de 1871 a naturellement attiré notre attention sur les ordres et confréries du monde musulman. Il y en a d'inoffensives et de bizarres comme celle des Aïssaoua; de vigoureusement militantes comme celle des Snoussya; la plus puissante des confréries algériennes était alors celle des Rahmanya, fondée en 1793 par Ben-Abd-er-Rahman, surnommé Bou-Kobreïn, c l'homme aux deux tombeaux1 ». Cheïkh-Haddad, qui résidait à la zaouxa de Seddouk, se trouvait commander à deux cent mille khouan. Déjà très vieux, il eût préféré finir ses jours en paix et ne pas se mêler des querelles des djouad. Il fut entraîné par ses deux fils, Cheïkh-M'hamed, héritier de sa sainteté maraboutique, et surtout Aziz, l'homme d'épée de la famille, élevé à la française, très sceptique au point de vue religieux. Le 14 mars, le Mokrani nous avait adressé sa chevaleresque déclaration de guerre. Le 6 avril, Aziz avait contraint son père à conclure l'alliance avec le bachagha révolté. Le 8, il produisit en public le vieux cheikh, qui, d'une voix cassée, proclama le djihad ou guerre sainte. Pour exciter encore les montagnards, Aziz fit courir le bruit que la France, ruinée par la contribution de guerre prussienne, forcée de transporter outre-mer les annexés d'Alsace, allait prendre aux Kabyles leur argent et leurs meilleures terres. Aux
1. Par une faveur spéciale d'Allah, il repose tout entier dans deux tombes séparées, l'une à la mosquée d'Abd-er-Rahman à Alger, l'autre sous la koubba des Ait-Smaïl (Grande-Kabylie), son pays natal.
feux allumés sur les montagnes, les deux Kabylies prirent les armes et l'Atlas mit sur pied cent mille combattants.
Dans la région insurgée, nous étions donc aux prises avec deux guerres : la guerre féodale, que nous faisaient Mohammed le Mokrani, son frère Bou-Mezrag (Y Homme à la Lance), à la tète de leurs goums et sagas, contingents à pied ou à cheval; la guerre cléricale, paysanne, démocratique, que conduisaient les fils de Cheïkh-Haddad. La première dura peu, car le Mokrani, abandonné par les grands djouad auxquels il avait fait appel, chagrin de se voir débordé par ses alliés de la khouannerie rahmanya, luttait mollement contre les Français. Il échouait au siège de Bordj-bou-Arréridj, laissait enlever sa résidence seigneuriale de Bordj-Medjana, voyait ses contingents battus au col de Teniet-Daoud, sur les hauteurs de l'Àffroun, près de la koubba de Sidi Ben-Daoud, à Dra-Moumena (avril). Le 5 mai, à la tète de 8000 hommes, il s'arrêta sur les hauteurs de Dra-bel-Khéroub, près de l'oued Souffla, et échangea une fusillade avec les zouaves. Une balle l'atteignit entre les deux yeux. Il s'abattit la face contre terre.
La guerre paysanne lui survécut. Les khouan de Kabylie assaillirent presque simultanément tous nos forts : Dellys, Tizi-Ouzou, Fort-National, Dra-el-Mizan, Bougie, Akbou. Ils ne réussirent pas à enlever une seule de ces places, pour la plupart très médiocres. Parmi les insurgés, il y avait les immésèbélenn, solennellement dévoués au trépas et sur lesquels leurs tolba avaient prononcé les prières des morts; mais il y avait aussi les politiques, qui comprenaient l'absurdité d'une telle lutte. On avait raconté aux Kabyles que la France en était réduite à déguiser en soldats des « mercantis * et des juifs: or, par les sentiers de la montagne, affluaient en longues colonnes, plus nombreux que jamais, les zouaves, les « grandes capotes » (la ligne), lès pièces d'artillerie. Dès le mois de mai, les principaux chefs d'insurgés, Bou-Mezrag, Aziz, Cheïkh- Haddad, firent des offres de soumission. L'amiral Gueydon, gouverneur général, refusa d'accorder aucune garantie : tout insurgé devait passer en jugement. Or les insurgés ne voulaient pas être jugés par des colons transformés en jurés. Le refus
de l'amiral fut cause que la lutte se prolongea sept mois encore. Le 24 juin, jour anniversaire du combat d'Ichériden en 1857, et sur le même champ de bataille, les contingents kabyles furent complètement dispersés. Le 13 juillet, le vieux Cheïkh- Haddad, porté sur une civière par ses petits-fils, venait se livrer au général Saussier. La pacification du Sud imposa de lourdes fatigues à nos colonnes. Ce fut seulement le 20 janvier 1872 qu'une patrouille française, sur les bords d'une petite flaque d'eau, non loin d'Ouargla, ramassa un blessé : on reconnut Bou-Mezrag. Le dernier des rebelles, Bou-Choucha, ne fut pris que le 31 mars 1874 et passé par les armes.
Nous n'avons pu entrer dans le détail de cette guerre, qui, dispersée de la mer aux oasis de l'extrême Sud, éparpillée dans les montagnes, dans les steppes et dans le Sahara, n'a pas compris moins de 240 combats.
Les insurgés notables eurent à comparaître devant les conseils de guerre, ou, ce qu'ils redoutaient plus encore, devant la c justice rouge », c'est-à-dire la cour d'assises. Bou-Mezrag fut condamné à la peine de mort, puis gracié par le président de la République et transporté en Calédonie, où il aida, en 1878, à réprimer la révolte des Canaques; d'autres membres de la famille Mokrani, réfugiés en Tunisie, fournirent à l'expédition française de 1881 des guides et des combattants.
Les représailles qui suivirent l'insurrection algérienne pesèrent lourdement sur les populations mutinées. On leur infligea la confiscation de 500 000 hectares de leurs meilleures terres ; une rançon de 27 millions pour les terres qu'on leur laissait; plus une contribution de guerre de 30 millions, dont 10 millions, dix fois l'impôt annuel, rien que pour la pauvre Kabylie.
A étudier de près cette insurrection si formidable, on voit que, dans les circonstances les plus défavorables pour nous, elle n'a ébranlé qu'une faible partie des populations algériennes : 800000 habitants sur 3 500000 musulmans. Dans toute la province d'Oran, dans la majeure partie des deux autres provinces il n'y eut pas un coup de fusil. Dans la région de Batna et Biskra, ce fut surtout la guerre des çofs. Les musulmans des grandes villes ne cessèrent d'affirmer publiquement leur fidé-
lité à la France. Tout le clergé islamique rétribué par nous resta paisible. Des seize confréries religieuses, une seule prit les armes, et encore les Rabmanya du sud firent scission avec ceux du nord. Dans toute notre armée indigène, on ne signale la défection que d'un groupe de spahis, à la Medjana, et d'un goum, à Dra-el-Mizan . Même dans les milieux insurgés, la majeure partie des tribus ne prit les armes que contrainte et forcée par les razzias des dissidents et après avoir vainement imploré le secours de l'autorité militaire.
On a exagéré grandement les cruautés commises par les rebelles. Le Mokrani faisait fusiller ceux de ses adhérents qui incendiaient les usines françaises. A Pales tro, cinquante Européens furent massacrés, mais dans la prise d assaut de la gendarmerie; quarante, qui, réfugiés dans une autre maison, demandèrent à capituler, eurent la vie sauve. Les excès ne furent commis ni par les troupes féodales du Mokrani, ni même par les khouan que conduisaient leurs moqaddem, mais seulement par des gens sans aveu, criminels de profession. Longue fut la liste des colons qui, dans leur détresse, furent recueillis, protégés, rendus à leurs compatriotes par des caïds, des marabouts, même des khouan insurgés.
Insurrection de l'Aurès (1879). — Le massif de l'Aurès est occupé par des Berbères, dits Kabyles chaouia (bergers), avec lesquels se sont confondus d'anciens colons romains, vandales ou byzantins. Les principales tribus sont les Ouled-Âbdi et les Ouled-Daoud. Nous avions travaillé à faire prévaloir chez eux le droit koranique sur leurs kanoun; nous nous obstinions à leur imposer pour caïds des chefs étrangers qui ne cherchaient qu'à les exploiter. Pendant quarante ans, sous notre protection, les Ouled-Abdi furent tyrannisés par le rapace et vicieux caïd Si M'hamed-bel-Abbès. Plusieurs fois ils s'étaient soulevés contre lui, et nous avions maintenu son autorité par de sanglantes répressions : en 4850, leur village de Nara fut bombardé par notre artillerie; en 1859, El-Ksar fut enlevé d'assaut. Chez les Ouled-Daoud l'agitation était entretenue par les exactions du caïd Si Bou-Djaf. En 4879, les deux tribus se soulevèrent à la voix du chérif Ben-Djarrallah ou Bou-Berma.
Le cald Si Bou-Djaf, le fils de M'ttamed-bel-Abbès, d'autres chefs indigènes furent tués. Nos colonnes brûlèrent des villages. On frappa sur les montagnards une contribution de guerre. Le fanatisme religieux on la haine contre la France n'avaient joué qu'un rôle très secondaire dans cette rébellion.
Insurrection du Sud-Oranais (1881). — L'insurrection du Sud-Oranais fut un épisode du mouvement qui agita le monde musulman tout entier au lendemain des victoires des Russes sur la Turquie. Elle eut aussi une cause locale : les griefs que croyait avoir, depuis 1864, contre la domination française, la puissante tribu m a rab ou tique des Ouled-Sidi-Cheïkh. Elle favorisa un prêcheur de guerre sainte, Bou-Hamama, et deux des Ouled-Sidi-Cheïkh, Si Kaddour et Si Sliman, prirent également les armes. Des postes français, des colonnes mêmes furent attaqués, des alfatiers espagnols massacrés auprès de Saïda (avril-juin 1881). Le général de Négrier, chargé de la répression, força un certain nombre de ksour (forteresses dans les oasis) et renversa la koubba où reposait l'ancêtre vénéré des Ouled-Sidi-Cheïkh (1882). L'insurrection ne fut complètement réprimée qu'en 1883.
Annexion des villes du Mzab (1882). —A 600 kilomètres au sud d'Alger se trouve le Mzab, avec les villes de Ghardaïa, Beni-Isgen, Bou-Noura, Guerrara, Mélika, El-Ateuf, Berrian, dont plusieurs remontent au xie siècle. Les Mzabites, dissidents religieux de la secte ibadite, avaient, pendant des siècles, erré dans le Sahara, traqués par les autres musulmans. Ils n'avaient trouvé le repos que dans la Chebka, affreux désert de pierres ou de sables, où leur tenace industrie créa de florissantes oasis. Leurs cités formaient autant de républiques théocratiques, soumises à la loi religieuse la plus austère et à l'autorité despotique de la caste cléricale (les tolba). Les Français avaient pénétré dans la Ghebka dès 1853, appelés par les Mzabites eux-mêmes. L'occupation ne fut pas maintenue. Sous notre vague et lointain protectorat, les clercs du Mzab gardaient leur indépendance, interdisant à tout étranger l'entrée des villes saintes. En 1881 les Mzabites furent convaincus d avoir vendu des armes et de la poudre aux in-
surgés du Sud-Oranais. Les luttes des factions dans leurs villes, leur impuissance à se défendre contre les nomades entretenaient le désordre dans la région. L occupation et l'annexion des sept villes, en novembre 1882, s'opérèrent sans coup férir.
Dans le Sahara : les Touareg; les oasis du Sud- Ouest. — Au sud de nos postes algériens les plus lointains, dans llmmense désert qui s'étend de l'Algérie au Soudan, du Maroc à Tombouctou, errent les tribus nomades des Imôhgagh ou Imochar, que nous appelons Touareg (mot arabe qui signifie apostats) et qui sont de race berbère. Avec leurs caravanes, qu'escortent les guerriers à la longue lance, au visage voilé, ils sont comme les rouliers du Sahara. Ils en sont aussi les brigands. Tout effort que nous faisons pour y pénétrer est une menace pour cette double industrie. De 14 les fréquents massacres de voyageurs français : de la mission Flatters en 4 881 ; des pères blancs Richard, Moret et Pouplard dans l'Erg oriental, la même année; du lieutenant Palat à l'Oued-Plissen, sur la route d'In-Salah, en février 1886; de l'explorateur Camille Douls, sur la route d'Akabli, en mai 1889; de l'expédition Mores, le 9 juin 1896, sur la route de Ghadamès à Sinaoun, etc.
Plusieurs fois on avait essayé de négocier avec ces insaisissables bandits; en 1862, à Ghadamès, le colonel de Polignac avait même conclu avec les Touareg Asgueur une convention. Ce qui rendit les nomades plus intraitables que jamais, ce fut le progrès de la domination française dans le Sud algérien et tunisien, au Sénégal, au Soudan, à Tombouctou, au lac Tchad, enserrant de toutes parts leur immense terrain de parcours, occupant tous les points où ils peuvent commercer et se ravitailler. Une série d'explorations habiles et heureuses, depuis 1876, par M. Foureau, nous a fait mieux connaître ceux du Sud-Est algérien. La mission Foureau-Lamy, en traversant le Sahara de part en part, de l'Algérie au Niger, a montré qu'une expédition bien organisée n'a rien à craindre d'eux. Dans l'Ouest algérien, la mission scientifique Flamand aboutit bientôt à une sérieuse expédition militaire, qui, dans les campagnes de 1899-1900, a résolu une question depuis longtemps pendante, devenue très aiguë depuis les meurtres commis en 1892 sur
les partisans de la France. Il s'agissait de savoir si les oasis de la frontière marocaine, le Gourara (Timimoun), le Touat(Timmi), le Tidikelt (In-Salah, Akabli), seraient soumises à l'autorité du sultan de Fez ou à celle de la France. Le prolongement de la voie ferrée depuis Aïn-Sefra toujours plus au sud, l'établissement de postes français (Ei-Goléa, fort Mac-Mahon,fort Miribel, ilassi-Inifel) à des centaines de kilomètres au sud de Ghardaïa, la création d'un corps de méharistes (tirailleurs montés sur dromadaires), avaient préparé la solution. Par la conquête de ces oasis, les derniers ports du désert auxquels pouvaient encore aborder les caravanes des Touareg après leurs traversées du Sahara sont entre les mains de la France. La nécessité de vivre forcera les nomades à la soumission.
Le Maroc même, depuis les explorations du vicomte de Foueaux (1883-1884), celles, plus récentes, de M. de la Martinière, a cessé d'être pour nous une terre inconnue.
Organisation de l'Algérie : le régime civil. — Le c régime civil » fut organisé par l'amiral Gueydon, qui porta le titre de gouverneur général civil, et complété sous ses successeurs, le général Chanzy, Albert Grévy, Tirman, Jules Gambon '. Le territoire civil comprend une superficie de 12 872000 hectares et une population de 3813 000 âmes, tandis que le territoire militaire s'étend sur 35000 000 d'hectares, mais avec une population de 546000 âmes seulement. Les sept huitièmes de la population totale sont donc soumis au régime civil, avec des départements et des arrondissements, des préfets et des sous-préfets, des municipalités se rattachant à deux types différents : la commune de plein exercice, analogue à celle de France, et la commune mixte, qui a pour chef un administrateur civil, assisté d'une commission municipale, dans laquelle figurent, à tilre d'adjoints indigènes, les caïds des tribus rattachées à la commune.
L'Algérie a des conseils généraux, mais pas de conseils
4. L'Algérie a eu, depuis Jules Gambon, nommé ambassadeur aux États-Unis, les trois gouvernements généraux de MM. Lépine, auparavant (et depuis) préfet de police, Laferrière, vice-président du Conseil d'État, et Jonnart, député du Pas-de-Calais.
d'arrondissement. Le gouverneur général est assisté d'un Conseil de gouvernement. On a introduit en Algérie tout le système judiciaire de la métropole : eour d'appel (à Alger) , cours d'assises avee jury, tribunaux de première instance, justices de paix (pour la plupart à compétence étendue). Dans les tribus kabyles, nos juges de paix ont remplacé les anciens cadis et jugent les indigènes d'après leurs kanoun.
Le droit de suffrage, octroyé en bloc aux Israélites par le décret d'octobre 1870, a été accordé, avec une facilité tout aussi indiscrète, par la loi du 26 juin 1889, aux étrangers. Il suffit qu'un étranger soit né sur le territoire français, s'il n'a pas décliné la qualité de Français dans l'année qui a suivi sa majorité, pour qu'il jouisse de tous les droits politiques !
Instruction publique. — L'Algérie possède quatre écoles supérieures (droit, médecine, sciences, lettres), qui constituent l'université d'Alger ; elle a quatre lycées et sept collèges pour les garçons, un lycée (Oran) et des cours secondaires pour les filles, quatre écoles normales, des écoles primaires supérieures, des écoles primaires, dont une centaine sont spécialement destinées aux musulmans, qui nous confient 15000 élèves.
Progrès économique. — En Algérie, en 1866, on ne comptait, comme population civile, que 112119 Français : ils sont aujourd'hui 270 000. Les autres Européens comptent pour 216000. C'est donc un total d'environ 500 000 Européens. La rapidité de ce peuplement soutient la comparaison avec les succès les plus éclatants de la colonisation britannique. D'autre part, la domination française, en mettant fin aux guerres entre les tribus, en atténuant dans la mesure du possible les fléaux naturels à ce pays, a favorisé la multiplication des races arabe et berbère. Les indigènes, en 1851, étaient au nombre d'environ 2 320000; ils sont, aujourd'hui, environ 3 600000.
Des villes, des villages, en grand nombre, ont été fondés. Les anciennes villes ont vu doubler, tripler, quadrupler leur population. Grâce aux puits artésiens, les oasis du Sud se sont prodigieusement développées. Des ports ont été améliorés ou créés. Le pays a été sillonné de chemins de fer (3000 kilomètres) et de routes. En 1869, les importations de l'Algérie
s'élevaient à un peu plus de 483 millions et ses exportations à un peu moins de 111 millions : en 1896 l'importation et l'exportation atteignaient 276 et 247 millions.
La Tunisie : avant le protectorat. — Dès la prise d'Alger (1830) des rapports d'amitié et de commerce s'étaient établis entre la France et les beys de Tunis. Tous les travaux d'utilité publique dans la contrée, aqueducs, chemins de fer, télégraphes, furent confiés à des Français. Les tentatives de la Porte pour rétablir son autorité dans la Régence de Tunis, comme elle l'avait fait pour celle de Tripoli, se heurtèrent toujours aux protestations de notre diplomatie et au déploiement de notre escadre. En 1878, au congrès de Berlin, lorsque la Russie, l'Autricbe, l'Angleterre s'adjugèrent une partie des dépouilles de la Turquie, le ministre des affaires étrangères britannique, lord Salisbury, nous fit savoir que c le gouvernement de la Reine acceptait d'avance toutes les conséquences que pouvait impliquer, pour la destination ultérieure du territoire tunisien, le développement naturel de notre politique ».
Le statu quo en Tunisie nous eût, à ce moment, largement contentés. Mais, d'une part, l'anarchie des tribus et la mauvaise administration de bey Saddok mettaient en péril les intérêts des nationaux français en Tunisie et la sécurité même de notre frontière algérienne; d'autre part, l'Italie intriguait pour nous enlever le protectorat de fait que nous exercions déjà dans la Régence. Certaines tribus tunisiennes ne cessaient de violer notre frontière. Le bey, ruiné par ses prodigalités, avait cessé de payer les intérêts de gros emprunts contractés principalement en France. Les concessions accordées aux Français, les acquisitions faites par eux, comme celle du domaine de l'Enfida, de 120000 hectares, leur étaient contestées. Le consul italien faisait obtenir à la compagnie Rubattino, malgré les protestations de notre consul général Roustan, la concession du chemin de fer de La Goulette à Tunis.
Entrée des Français dans la Régence : traité du Bar do. — Les 30 et 31 mars 1881, une nouvelle violation de la frontière par les Kroumirs, qui aboutit à un véritable combat entre ces pillards et nos troupes, décida l'intervention du
gouvernement français, qui avait pour président du conseil Jules Ferry et pour ministre des affaires étrangères Barthélémy Saint-Hilaire. Sous le général en chef Forgemol de Bostquénard, trois divisions (Logerot, Japy, Delebecque), à l'effectif total de 23000 hommes, franchirent la frontière (24 avril).
Tandis que l'escadre canonnait le fort de Tabarca et occupait l'îlot (25), nos colonnes refoulaient les tribus insoumises, qui, après les petits combats de Fedj-Kahla, iladjar-Menkoura et Kef-Cheraga (26 avril), nous livrèrent l'entrée au Kef. En même temps, grâce à des préparatifs dont le secret fut miraculeusement gardé, 8 000 Français, embarqués à Toulon sous le général Bréart, descendaient à Bizerte, et, sans tirer un coup de fusil, occupaient le port et la ville. Ainsi, par l'ouest, par le sud, les Français marchaient sur Tunis. Une tentative de la Turquie pour intervenir par mer fut arrêtée net par les vives représentations de notre ambassadeur Tissot; une offre de médiation par l'Angleterre (7 mai) fut déclinée.
Le 12 mai le général Bréart arrivait à la Manouba, puis, près du palais du Bardo, à Kasr-Saïd. Il y fut présenté au bey Saddok par le consul général Roustan et dicta un traité que le prince dut signer dans la soirée du même jour. Par le traité du Bardo, la France garantissait l'intégrité du territoire tunisien, assumant la responsabilité de l'ordre à Tintérieur, de la défense contre toute attaque du dehors. Les traités précédemment conclus par le bey avec d'autres puissances (Angleterre, Italie) furent reconnus. Le bey s'engageait à ne conclure sans notre assentiment préalable aucun acte international. Les deux parties contractantes se réservaient de procéder à une réorganisation totale d'un système financier qui avait été la plaie de la Régence.
L'Italie, qui avait pensé à nous devancer dans la Régence par l'occupation de Bizerte ou de La Goulette, fut profondément irritée de voir tomber aux mains de la France un pays si voisin de la Sicile, où ses nationaux étaient déjà au nombre de 20 000 et qu'elle avait escompté comme une future province de sa monarchie. C'est alors que tomba le ministère Gairoli ; il fut remplacé par le cabinet Mancini, qui allait resserrer l'alliance] de l'Italie avec
les deux empires germaniques. Quant au Sultan, il manifesta son irritation en faisant débarquer 20 000 hommes à Tripoli et renforcer les défenses de cette ville. C'était le moment où le monde musulman, ému des récentes défaites infligées par la Russie au « commandeur des croyants », s'agitait des confins du Maroc à ceux de l'Indoustan, où éclatait en Egypte l'insurrection d'Arabi, où le Mahdi soulevait le Soudan égyptien, où la confrérie des Snoussya, dont la zaouïa mère était à Djarboub, d'accord avec le Sultan, propageait l'idée panislamique.
L'insurrection : pacification définitive . — Les Français usaient de tels ménagements avec le peuple tunisien qu'ils ne firent pas d'entrée militaire dans Tunis. En revanche, le bey . témoignait d'une parfaite docilité. Son armée, sous les ordres de son frère Ali, concourait à la soumission des tribus naguère rebelles : Kroumirs, Ouchtéta, Mogod, Mekna, etc., sollicitèrent et obtinrent Y aman. Cependant, il eût été sage, dans la situation troublée où s'agitait alors le monde musulman, de garder au complet les forces, si restreintes d'ailleurs, qui, en quelques semaines, venaient d'opérer la conquête et la pacification de la Régence. Mais les élections législatives de France étaient proches; l'opposition faisait grand bruit des pertes, relativement très faibles, épouvées par le corps d'occupation. D'autre part, celui-ci avait été formé, à la hâte, d'unités empruntées à presque tous les corps d'armée. Le gouvernement dut se résigner à rappeler la majeure partie du corps d'occupation. L'agitation recommença : aux portes de Tunis, où les indigènes racontaient que les koubba des saints de l'Islam avaient fait fuir nos soldats; dans le sud de la Régence, où Ali-ben-Khalifa soulevait les tribus nomades ou demi-nomades; à Sfax, où des bandes de fanatiques avaient contraint les habitants à s'insurger; à Gabès, dans l'Arad, dans le Djérid ou régions des palmiers. La France dut faire les préparatifs d'une nouvelle conquête.
L'escadre de la Méditerranée, sous l'amiral Garnault, bombarda Sfax insurgé; puis, le 16 juillet, comme la plage aux eaux basses empêchait les navires d'approcher, leurs embarcations mirent à terre 3000 marins ou soldats, qui enlevèrent
d'assaut les remparts, les maisons, la kasba. Pais l'amiral occupa les autres ports : Sousse, Gabès, l'Ile de Djerba.
Les élections d'août, favorables au gouvernement, lui permirent de porter à 35 000 hommes les renforts envoyés en Tunisie et d'organiser l'expédition sur Kairouan, la ville sainte, dans la région des steppes. Trois colonnes furent dirigées sur elle : de Tebessa, celle du général Forgemol; de Tunis, celle du général Logerot; de Sousse, celle du général Etienne. Le général Saussier dirigeait en chef les opérations. Du 26 au 29 septembre, les trois colonnes se trouvèrent réunies sous Kairouan. Grâce à la sagesse du gouverneur, Si Mohammedel-Mrabet, la ville ne se défendit pas. Dans l'extrême Sud, Àliben-Khalifa et les tribus dissidentes, désespérant de résister à l'imposant déploiement de nos forces, passèrent en Tripolitaine. Plus tard, les efforts de notre consul général à Tripoli, Féraud, les décidèrent à faire leur soumission.
Organisation de la Tunisie : le protectorat; le contrôle; les réformes. — La France a rempli l'engagement qu'elle avait pris de maintenir la dynastie; quand mourut le bey Saddok, elle lui donna pour successeur, conformément à la coutume, son frère Ali (22 octobre 1882). Le pouvoir du bey resta, en principe, absolu; mais ce pouvoir absolu, c'est la France qui l'exerce sous le nom du bey. Le traité de la Marsa (8 juin 1883), complétant le traité du Bardo, nous autorise à opposer un veto à tout acte du souverain qui pourrait nuire à la bonne administration du pays. Le résident général est, à la fois, le représentant de la République auprès de Son Altesse et son ministre dirigeant. Il préside le « conseil des ministres ». Celui-ci comprend deux membres indigènes : l'un qui s'intitule t premier ministre », l'autre qu'on appelle € ministre de la justice et de la plume » ; deux ministres français : le résident général de France, qui dirige les relations extérieures et correspond directement avec le quai d'Orsay; le ministre de la guerre, qui n'est autre que le général commandant le corps d'occupation ; puis, un secrétaire général (français) du gouvernement, chargé du contrôle de l'administration civile des indigènes; enfin, avec le titre de directeurs, les chefs des grands
services publics : finances; travaux publics; agriculture et commerce; enseignement; postes et télégraphes. La fonction de résident général de France a été occupée successivement, après Roustan, par Paul Cambon, Charles Rouvier, Massicault, René Millet.
La Tunisie a été divisée en cercles, dans chacun desquels on a laissé subsister les caïds et les autres autorités indigènes; mais à la tète de chaque cercle est placé un contrôleur civil français, assez analogue, en fait, i Y administrateur civil des communes mixtes d'Algérie, quoiqu'il soit censé ne pas administrer, mais simplement contrôler. Il relève du secrétaire général du gouvernement.
Dans les villes principales, on a organisé des municipalités, instituées par décret, avec des membres nommés par décret. Chacune d'elles comprend, en proportions diverses, des Européens, des musulmans et des israélites. Les premières instituées furent celles de Tunis, Bizerte, La Goulet te, Le Kef, Sousse, Mehdia. Ailleurs, ce sont de simples commissions municipales, chargées de la voirie et police locales.
Avant l'occupation française, la justice était rendue aux musulmans par les tribunaux islamiques; aux israélites, par les tribunaux rabbiniques. Dans les litiges personnels ou mobiliers intéressant des Européens, par le consul de leur nationalité : c'est ce qu'on appelle le régime des capitulations. S'il s'agissait de litiges immobiliers, les Européens eux-mêmes étaient soumis à la juridiction beylikale. L'œuvre qui s'imposait à la France peut se résumer en ces termes : 1° limiter la compétence de la justice indigène; 2° installer une justice française; 3° négocier avec les puissances européennes la suppression des capitulations.
Sur le premier point, la juridiction du Chara (compétente en matière immobilière) et de YOuzara (compétente en matière personnelle) a été strictement délimitée. En 1883 et 1887 furent institués deux tribunaux de première instance (Tunis et Sousse) et seize justices de paix. Une sorte de jury fut adjoint aux deux tribunaux pour les causes criminelles. Des décrets beylikaux ont étendu successivement la compétence de ces juri-
dictions à des catégories de plus en plus nombreuses de sujets tunisiens. Il restait à obtenir des puissances que leurs sujets et protégés y fussent soumis : ce résultat fut obtenu dès le 1er août 1884, après une série de négociations, parfois assez difficiles, notamment avec l'Angleterre et l'Italie.
La Régence bénéficia d'une conversion de la dette, qui fut en même temps unifiée. Les impôts vexatoires pour la population furent abolis. Les caïds, chargés de leur perception, furent étroitement surveillés. La Tunisie eut pour la première fois des budgets réguliers : depuis 1884, ils se sont toujours soldés en excédent. Avec ses propres ressources, sans imposer à la France d'autres dépenses que les dépenses dites « de souveraineté », la Tunisie put accomplir de grands travaux publics : établir un réseau de routes et de chemins de fer; créer les ports de Tunis, Bizerte, Sousse, Sfax; développer l'instruction publique dans toutes ses branches, lycées, collèges, école normale, écoles primaires pour les Européens, écoles françaises destinées aux musulmans; encourager les fouilles à Carthage et dans les gisements de ruines puniques ou romaines; fonder des musées, comme celui d'Alaouï au Bardo.
L'application du système Torrens, emprunté à l'Australie, les mesures tendant à écarter les obstacles opposés par la coutume tunisienne à l'acquisition des terres, la location à bail emphytéotique des biens habous ou de main-morte, a fait passer plus de 400 000 hectares entre des mains françaises. La plantations des vignes, des oliviers, des arbres fruitiers, a pris une grande extension. La découverte et l'exploitation des gisements de phosphate a donné lieu à un énorme mouvement d'affaires. Le chiffre des exportations ou importations a sextuplé. En 1896 et 1897, le ministre des affaires étrangères Hanotaux, par des conventions avec l'Angleterre, l'Italie et les autres puissances, a obtenu la revision des traités de commerce qu'avaient autrefois signés les beys.
Le régime du protectorat a donc fait ses preuves en Tunisie. Les progrès y ont été plus rapides que dans l'Algérie même, avec ses conseils élus, sa représentation au Parlement de la métropole, sa liberté de la presse. A Tunis, le résident général
est simplement assisté d'une commission consultative, convoquée deux fois par an, et qui comprend les délégués des
municipalités, des chambres de commerce, des associations agricoles, etc.
//. — Le Sénégal et le Soudan.
Faidherbe : le plan d'expansion. — Faidherbe, gouverneur du Sénégal, avait donné la formule de l'expansion vers l'Est, c'est-à-dire au delà des hauteurs séparant le bassin du Sénégal de celui du Niger. Il dut laisser à d'autres le soin de poursuivre l'exécution de ses plans; mais jamais il ne cessa d'aider de ses conseils et de sa haute influence les hommes qui assumèrent après lui la tâche commencée.
Premières luttes contre Ahmadou et Samory . — Après Médine, fondée et défendue par Faidherbe contre le conquérant toucouleur1 El-Hadj-Omar, d'autres jalons furent posés sur la route qui menait du haut Sénégal au Niger supérieur. En 1879, au confluent du Baflng et du Bakhoï fut construit le fort de Bafoulabé. Dans la région supérieure du Niger subsistait, de l'empire fondé par El-Hadj-Omar, un puissant Etat sur lequel régnait son (ils, le sultan Ahmadou, dont la capitale était Ségou-Sikoro. Sur la rive droite du Niger commençait à s'ébaucher, avec Bissandougou (dans l'Ouassoulou) pour capitale, l'empire de Yalmamy Samory, qui alimentait par la chasse à l'homme et la traite des noirs son trésor et son armée.
On essaya de s'entendre d'abord avec Ahmadou. A la (in de 1879, on lui adressa une mission, dirigée par le capitaine Gallieni, en vue d'obtenir de lui un traité où il reconnaîtrait le protectorat de la France. La mission, attaquée en chemin et pillée par les Bambaras de Daba et villages voisins, ne put
1. Les Toucouleurs, sur l'énergie desquels avait reposé l'empire fondé par El-Hadj-Omar, sont un amalgame de Peullis (hommes rouges, peut-être originaires de la Haute -Egypte) et de peuplades noires (Bambara, Maltnké, Soninké, etc.). Voir le chapitre rédigé par le colonel (aujourd'hui général) Archinard dans noire France coloniale. Voir aussi Une Mission au Sénégal (ethnographie, etc.), 1900.
Histoire oénérale. XII. 4o
arriver à Ségou-Sikoro et fut internée à Nango, par ordre d'Ahmadou. A la fin, effrayé par rapproche d'une colonne française, il aurait consenti à reconnaître que « le Niger est placé sous le protectorat français depuis ses sources jusqu'à Tombouctou dans la partie qui baigne les possessions du sultan » (10 mars 1881). C'était au moins dans le texte français; on s'aperçut ensuite que le texte arabe en différait beaucoup.
La même année, le docteur Bayol faisait signer aux almamys du Foula-Djalon le premier traité de protectorat.
Borgnis-Desbordes et Gallieni : les Français sur le Niger. — Un grand pas en avant fut accompli parles trois campagnes (1880-1883) de Borgnis-Desbordes, alors lieutenantcolonel de l'artillerie de la marine.
En 1880, sur le plateau ferrugineux qui sépare le haut Sénégal du haut Niger, il élevait le fort de Kita. En février 1881 , il en déblayait les abords par la destruction d'un tata (village fortifié), Goubanko, véritable colonie de pillards. Entre Bafoulabé et Kita, il créait le fort de Badoumbé. Il fut appelé dans la vallée du Niger par la nouvelle que Samory y assiégeait Kéniéra. S'il ne put sauver ce village, il infligea une sévère leçon aux bandes de l'almamy. Le 22 décembre 1882, il expulsait de Mourgoula les chefs toucouleurs. Il enlevait d'assaut le tata de Daba. Le 1er février 1883, il atteignait les bords du Niger à Bammako, où il construisit un fort, le premier que les Français aient élevé dans le vaste Soudan. Samory essaya de nous en disputer la possession. Ses bandes de sofas furent battues à Oueyako et Bankoumana (avril 1883).
En 1881, les partisans d'Ahmadou furent chassés de Nyamina. Le commandant Combes conclut un traité de protectorat avec le Bouré, une des régions aurifères du Soudan. Les postes fortifiés de Koundou et Niagassola furent construits. De 1885 à 1886, Samory essaya de s'opposer au ravitaillement de ces forts : à Sitacoto, au marigot de Fatako-Djingo, il fut battu par le colonel Frcy (1886). Il consentit à signer avec le capitaine indigène Mahmadou-Racine un traité de paix et de protectorat et livra en otage un de ses fils, Karamoko.
Nos progrès furent arrêtés par un soulèvement provoqué,
dans la région même du Sénégal, par le prophète Mahmadou Lamine. Il en coûta deux campagnes (1886-1888) à Gallieni (promu colonel). Il profita de son succès pour étendre notre domination sur toutes les tribus au sud du Sénégal, jusqu'à la Gambie anglaise : ce qui lui permit de rejoindre nos possessions du Soudan à celles de la Cazamance et du Saloum, sur l'Atlantique. Il imposa au sultan Ahmadou le traité de Gouri (12 mai 1887) qui établissait formellement le protectorat français sur « les Etats présents et à venir » du sultan. A Samory il dépêchait l'énergique capitaine Péroz, qui le rejoignit à Bissandougou et lui dicta les termes d'un traité de protectorat que lalmamy n'osa refuser de souscrire (25 mars 1887) : il nous cédait la rive gauche du Niger jusqu'au confluent de ce fleuve avec le Tinksso. On y construisit le fort de Siguiri. Gallieni imposa aux al m a m y s du Fouta-Djalon un nouveau traité, plus précis que celui de 1881 (àFougoumba, 30 mars 1888). Il imposa notre protectorat à Aguibou, frère d'Ahmadou et roi du Dinguiray, à Tiéba, roi du Kénédougou (capitale Sikasso), aux Bambara de Sokolo (à 120 kilomètres S.-O. de Tombouctou), aux Maures Embarek (au nord des Etats d'Ahmadou).
Le 1er juillet 1887, le commandant Caron, sur la canonnière le Niger, descendait le fleuve, passait sous les murs de Ségou- Sikoro, reconnaissait les rives du Macina, royaume appartenant à Tidiani, un cousin d'Ahmadou, et, le 16 août 1887, mouillait à Korioumé, tout près de Tombouctou.
Les trois premières campagnes Archinard (1888- 1891.) — Sous le commandant Archinard, successeur de Gallieni, Koundian, qui appartenait au sultan Ahmadou, fut pris et transformé en une forteresse française. Samory dut signer un troisième traité, par lequel il nous cédait de nouveaux territoires sur la rive gauche du Niger, au sud du Tinkisso : on y construisit le fort de Kouroussa. Les canonnières le Niger ol le Mage, sous le commandant Jayme, firent de nouveau flotter nos couleurs dans les eaux de Tombouctou.
Le commandant Archinard se proposa très nettement deux objectifs : la destruction de l'empire d'Ahmadou et celle de l'empire de Samory, les traités d'alliance ou de protectorat.
avec des chefs aussi retors, ne présentant aucune garantie. Ce fut par Ahmadou qu'il résolut de commencer.
Avec 742 combattants, dont 103 Européens, et un millier d'irréguliers noirs, en suivant la rive gauche du Niger, il arriva, le 6 avril 1890, en vue de Ségou-Sikoro , capitale d'Àhmadou, située sur la rive droite. Elle était défendue par Madani, (ils du sultan. La petite armée française franchit le fleuve dans des barques. Madani s'enfuit sans attendre l'assaut. A Ségou-Sikoro, le commandant établit comme roi vassal de la France un descendant de la vieille dynastie bambara. Ce fut un des procédés constants de la politique française en Afrique : partout où l'on ne juge pas utile de faire administrer par un de nos officiers le pays conquis, on restaure, sous notre protectorat, les anciennes dynasties1.
Ahmadou se voyait réduit à la province du Kaarta; il lavait enlevée à son frère Montaga, qui s'était fait sauter dans Nioro, capitale de ce royaume. Le sultan s'y trouvait enserré entre nos forteresses de Koundou, Badoumbé et Koniakary, assiégé par le soulèvement des tribus bambara, inquiété par les incursions des Maures sahariens. Nioro devint dès lors l'objectif d'Archinard. Le 1er janvier 1891, il y fit son entrée sans coup férir. Ahmadou continuait à fuir devant nous, chaudement poursuivi par nos spahis noirs. Il ne s'arrêta que dans le Macina, où son frère Mounirou venait de succéder à Tidiani.
En cette même année 1891, Archinard entama la lutte contre Samory. Celui-ci régnait encore sur 300 000 kilomètres carrés, cruellement dépeuplés par son trafic de chair humaine. Le 7 avril, Archinard, avec 736 combattants, dont 63 Européens, entrait dans Kankan, chef-lieu de la plus riche province de Talmamy; le 9, dans Bissandougou, la capitale.
Campagnes Humbert et Combes (1891-1893). — Obligé de partir pour la France, il laissa au colonel Humbert la direction de la campagne 1891-1892. Celui-ci occupa les tata de
l. Un des épisodes de la campagne fut la prise du lata d'Ouossébougou, défendu avec tant d'énergie par les partisans d'Ahmadou, qu'il fallut un assaut de deux jours pour en venir à bout (25 et 26 avril). D'autres bandes de Toucoulcurs furent dispersées à Talari, au pué de Kalé, à Fatalagui, aux bords du Krikou. Le 16 juin fut prise la forteresse de Koniakary.
Sanankoro et Kérouané, enleva d'assaut, le 14 février 1892, la forteresse de Toukouro. Peu s'en fallut que Samory ne fût capturé par un hardi coup de main dirigé par le capitaine Wintenberger, non loin de Kabiadiambara.
L'année suivante, ce fut le colonel Combes qui, avec 103 Européens, relança l'almamy dans son réduit de Guéléba, manqua encore cet éternel fuyard, mais lui prit son arsenal, son trésor et son harem, le rejeta au loin dans le sud-est, sur la frontière de la colonie britannique de Sierra-Leone.
Conquête du Macina (1893). — Pendant ce temps, le colonel Archinard, apprenant qu'Ahmadou avait fait périr Mounirou et pris sa place comme sultan du Macina, s'était dirigé sur ce pays, emmenant avec lui Aguibou, roi du Dinguiray. Le 13 avril, il prit Dienné, la ville la plus commerçante du Macina. Le 29, il entrait dans Bandiagara, la capitale, y installait Aguibou comme sultan, puis dirigeait sur Ahmadou fugitif une chasse à fond, qui le rejetait dans les profondeurs de l'est.
Les missions. — Pendant toutes ces campagnes, le Soudan français et les régions voisines étaient sillonnés par de hardis explorateurs qui étudiaient les routes, les ressources du pays, faisaient signer des traités de protectorat : mission du capitaine Binger qui, tout seul, parcourut, en un itinéraire de 4 000 kilomètres, le Ouagadougou, où il fut reçu par un « roi des rois », le Mossi, le Yalcnga, le Gourounsi, le Mampoursi, le Gondja, le Bondoukou, les Etats du pays du Kong, auquel il fit accepter notre protectorat (10 janvier 1889); mission du docteur Crozat auprès du roi Tiéba et dans le Mossi (1890); mission Monteil dans la boucle du Niger jusqu'à Say (1891), puis du Niger au Tchad et à Tripoli; missions Quiquandon auprès des rois Tiéba et Babemba; mission Beeckmann dans le Fouta-Djalon ; mission du capitaine Ménard, qui fut tué près de Séguéla, une forteresse de Samory (4 fév. 1892); les deux missions Mizon (1890-1893), parties du bas Niger pour explorer le Mouri, le Sokoto et l'Adamaoua; mission Hourst sur le Niger (1891); mission, dans le Sokoto, du capitaine Cazemajou, assassiné en trahison à Zinder (5 mai 1898); mission Hoslains et d'011onc(1898)... On ne peut les énumérer toutes. Pour étendre la domination de la France ou
faire progresser la science, jamais les dévouements ne manquèrent : officiers et civils, missionnaires du gouvernement ou du « Comité de l'Afrique française » rivalisèrent d'intrépidité. Explorations pacifiques ou campagnes militaires contribuèrent à former notre merveilleuse épopée africaine.
Le Soudan à la fin de 1893. — Au moment où avaient commencé les campagnes d'Archinard, le Soudan français ne comprenait encore qu'une partie des cercles actuels de Kayes, Bafoulabé, Kita, Bammako. Ces campagnes y ajoutèrent les cercles ou provinces de Nioro ou Kaarta, Sokolo, Dienné, Marina, au nord; de Parana, Siguiri, Kankan, Kérouané, au sud; de Ségou, Minianka, Kénédougou, à l'est. Le Soudan français, par la ruine des empires d'Ahmadou et de Samory, avait à peu près quadruplé d'étendue. Avant même que la convention anglo-française l'eût prolongé jusqu'au moyen Niger, son étendue surpassait d'un bon quart la superficie de la France métropolitaine. Les officiers qui l'avaient conquis déployèrent de remarquables talents d'organisateurs, s'efforçant de ramener et de fixer les populations sur le sol d'où les avaient chassés les guerres d'esclavage, créant une justice expédilive et simple, bâtissant des villes, ouvrant des marchés et des écoles, protégeant les industries, encourageant les améliorations agricoles, préparant l'abolition définitive de l'esclavage, prenant pour mot d'ordre ce texte des instructions d'Archinard : «r Notre action au Soudan n'est pas une action purement militaire *.
Rappel d'Archinard; essai de gouvernement civil. — Delcassé, ministre des colonies, docile à certaines impressions de la Chambre, résolut d'arrêter toute expansion nouvelle en Afrique. Il supprima la fonction de « commandant supérieur du Soudan », rappela le colonel Archinard, subordonna les officiers à un gouverneur civil. Pour remplir ce poste, il choisit M. Grodet, gouverneur de la Martinique, qui ne connaissait rien de l'Afrique. L'idée même de régime civil appliqué à une contrée aussi vaste, aussi barbare, aussi dépeuplée par les guerres d'esclavage, était au moins prématurée.
Conquête de Tombouctou (1894). — Des préparatifs avaient été faits pour la conquête de Tombouctou; le nouveau
gouverneur civil les apprit trop tard. Il envoya des ordres inopportuns ou contradictoires qui amenèrent, après un éclatant succès, une sorte de désastre.
Le mouvement de sympathie populaire qui nous avait rendus si aisément les maîtres du Macina avait gagné la région de Torabouctou. La population de cette ville et celles des localités voisines, San, Baramandougou, etc., multipliaient les démarches auprès des autorités françaises du Macina pour les décider à Faction. Le lieutenant-colonel Bonnier, commandant militaire, avait repris un plan d'Àrchinard et projeté de marcher sur Tombouctou en deux colonnes, Tune par la rive nord du Niger, l'autre par le fleuve, portée sur des pirogues et des chalands, sous la protection des canonnières. Le lieutenant de vaisseau Boiteux, sans attendre aucun ordre, se dirigea sur Tombouctou avec ses canonnières. A cette nouvelle, Bonnier, prit la même direction, donnant à la colonne Joffre rendez-vous dans Tombouctou vers le 15 janvier. Entré le 10 janvier dans cette ville, il y trouva Boiteux installé depuis le 15 décembre, mais affaibli par la perte de l'enseigne de vaisseau Aube et de 19 hommes, surpris dans une reconnaissance, le 25 décembre, et massacrés par les Touareg. Inquiet sur le sort de la colonne Joffre, Bonnier résolut de se porter au-devant d'elle, avec une compagnie et demie de tirailleurs. Il atteignit Goundam, à trois jours de marche de Tombouctou. Son escorte, composée de tirailleurs de nouvelle formation, sans aucune expérience de la guerre, se laissa surprendre la nuit par les Touareg. Bonnier, plusieurs de ses officiers, la plupart des soldats furent massacrés (février 1894). En France la nouvelle causa une vive émotion. Le président du conseil, Casimir-Perier, dans la séance du 10 février à la Chambre, annonça que des renforts allaient être envoyés, ajoutant : « La France ne recule pas devant un échec, si douloureux qu'il soit ». Tombouctou nous resta.
Dernières campagnes contre Samory : sa capture (1898). — Samory, acculé à la frontière de Sierra-Leone, venait d'enlever les postes qu'avait établis, à Bougouni et Tenelou, le colonel Combes, afin de couper les communications
de l'almamy avec la colonie britannique. Une fois de plus, Samory manqua d'être pris au combat de Koloni. L affaire de Goundam inclina le gouvernement français à interdire toute opération contre notre vieil ennemi, au moment où celui-ci était réduit aux dernières extrémités. On lui laissa le temps, grâce à son trafic d'esclaves, de reconstituer son trésor et son armée. Au début de 1894, il se jeta sur le riche pays de Kong, qui avait accepté notre protectorat. Il prit d'assaut la ville et y fit un grand massacre d'habitants et même de marabouts. De 1894 à 1896, il resta le maître et le fléau du pays que nous nous étions engagés à protéger. Le 20 juillet 1896, il fit ou laissa massacrer, aux portes de Bouna, la mission du capitaine Braulot, chargé de suivre une négociation avec lui. En mars 1897, il entra en conflit avec les Anglais. En janvier 1898, on fit reprendre Kong par les lieutenants Demars et Méchet, avec un faible détachement. Samory vint assiéger la place : les défenseurs étaient à toute extrémité lorsqu'ils furent dégagés par la petite colonne du commandant Caudrelier (27 février).
Avant que du Soudan on pût agir énergiquement contre Samory, il fallait en finir avec son allié Babemba, successeur de Tiéba. Le 15 avril, la colonne du lieutenant-colonel Audéoud, forte de 1400 hommes, arrivait devant Sikasso, défendu par 15 000 guerriers; après quatorze combats, le 1er mai, elle enlevait d'assaut la place; le roi Babemba se trouva parmi les morts. Dès le surlendemain, Audéoud formait, sous les ordres du commandant Pineau, une colonne qui, le 8 juin, entrait à Kong et y ravitaillait la garnison. Puis, renforcée de quelques centaines d'hommes, sous les lieutenants Wœlffel et Jacquin, sous les capitaines Gouraud et Gaden, elle tombait, le 8 septembre, auprès de Tiaféso, sur un vaste camp, où elle faisait 20000 prisonniers, dont 1800 sofas. Le 29, Jacquin et le sergent Bralières surprirent un autre camp, le traversèrent en courant avec une poignée d'hommes. Ils aperçurent Samory sur le seuil de sa case, lisant le Koran. Il voulut fuir, mais Bralières le saisit, le remit à Jacquin. Le sort de l'almamy était désormais fixé. Il fut dirigé sur Saint-Louis, embarqué et transporté à N'Djoli, sur l'Ogôoué, dans la colonie du Gabon. Tel fut l'épi-
logue de notre lutte de dix-huit années contre Talmamy. Nous n'avions plus d'ennemi sérieux dans le Soudan.
Nouvelle organisation des possessions françaises. — Les vastes territoires, d'une superficie d'environ 800 000 kilomètres carrés, que les conquêtes ou les traités avaient mis entre nos mains, subirent de nombreux remaniements administratifs. Le décret du 27 août 1892 dota le Soudan français d'une véritable autonomie, séparant du budget et de l'armée du Sénégal l'armée (tirailleurs et spahis soudanais) et le budget du Soudan. Certains territoires de l'ouest, comme la majeure partie du cercle de Bakel, étaient rattachés au Sénégal. Le même décret instituait un « commandant supérieur du Soudan » ayant sous ses ordres un « commandant des troupes en campagne ». En 1893, nous avons vu substituer au « commandant supérieur » un gouverneur civil « résidant à Kayes et auquel était subordonné un commandant militaire ». Les décrets de 1895 et 1896 groupèrent toutes nos possessions de l'ouest et du sud sous une autorité unique, de caractère civil.
Enfin le décret du 17 octobre 1899 disloqua la colonie du Soudan; la majeure partie de ses territoires fut rattachée à celles du Sénégal, de la Guinée française, de la Côte d'Ivoire, du Dahomey1. Il ne subsista que deux territoires militaires1, formant comme les marches guerrières de nos colonies de régime civil. Toutes ces possessions ont pour chef suprême un « gouverneur général de l'Afrique occidentale » résidant à Saint-Louis et chargé de la « haute direction politique et militaire ». Les premiers titulaires furent M. Chaudié, puis M. Ballay. Ils eurent sous leurs ordres un « commandant supérieur » militaire.
l.Les cercles de Kayes, Bafoulabé, Kita, Sanladougou, Bammako, Ségou-Sikoro, Dienné, Nioro,Goumbou, Sokolo, Bougon ni furent rattachés au Sénégal; les cercles de Dinguiray, Siguiri, Kouroussa, Kankan, Kissidougou, Beyla, à la - Guinée française • ; les cercles ou résidences d'Odjenné, Kong, Bouna, à la « Côle d'Ivoire »; le pays de Kouala et le territoire de Say, au Dahomey.
2. Ils comprennent les régions dites du Nord et du Nord-Est (Tombouclou, Sutnpi, Goundam, Bandiagara, Dori, Ouahigouya) et la « région de la Volta • (San, Ouagadougou, Léo, Koury, Sikasso, Bobo-Dioulassou, Djébougou).
Un arrêté du gouverneur général Chaudié créa, le 23 juillet 1900, un troisième territoire militaire, dont le siège fut établi à Zinder et qui comprend la région située sur la rive gauche du Niger, de Say au lac Tchad et dont la propriété nous avait été reconnue par la convention anglo-française du iljuin 1898.
///. — Les Quittées, le Dahomey.
Les Guinées : acquisition de l'hinterland. — Au lendemain de la guerre franco-allemande, nos établissements sur la côle de Guinée ne comprenaient que des comptoirs, confinés au rivage, ou de petites enclaves sans lien entre elles : à la Côte des Graines, Ajacouty (Trade-Town) ; à la Côte d'Ivoire, la rivière Garroway, le pays de Krou, les deux Béréby, le grand Casha, les deux rivières Lahou, les rivières Rio Fresco et San- Pedro; à la Côte de l'Or, Grand-Bassam, Assinie, Dabou; à la Côte des Esclaves, Ouidah (Whydah), Grand-Popo (Petit-Popo a été cédé à l'Allemagne en 1884), le port de Kotonou, le protectorat sur le petit royaume de Porto-Novo. Encore ne prenait-on aucun souci d'assurer nos droits sur tous ces lambeaux de territoire. En 1871 les postes militaires de Grand-Bassam, Assinie et Dabou furent retirés : la maison Verdier, de Marseille, dut pourvoir seule à la sécurité de ses comptoirs.
Nous avons assisté au réveil de la France dans ces régions. L'hinterland de tous ces comptoirs fut acquis par les traités que passèrent Quiquandon, Treich-Laplène, Quiquerez, Segonzac, etc., en arrière de nos établissements de la Côle des Graines ; Binger, Quiquandon et d'autres hardis explorateurs entre la Côte d'Ivoire ou la Côte de l'Or et les montagnes de Kong. Divers traités avec l'Allemagne, le Portugal, l'Angleterre ont, sur toutes ces côtes, par des échanges de territoires ou des rectifications de frontière, régularisé les possessions, autrefois très enchevêtrées, des quatre puissances.
De remaniements administratifs, opérés à diverses époques, ont été formées les colonies : 1° de la « Guinée française et dépendances », y compris la Côte des Graines, les Rivières du Sud et le protectorat sur le Fouta-Djalon ; 2° de la « Côte d'Ivoire », y compris nos possessions sur la Côte de l'Or, avec le protectorat sur le Kong; 3° du « Dahomey et dépendances ».
Les litiges avec le Dahomey. — A la Côte des Esclaves, nous avions, en 1876, obtenu du Dahomey la cession du port