CHAPITRE XVII
HISTOIRE DES ARABES DEPUIS LE TRIOMPHE DES ONHIADES JUSQU'A LA FONDATION DU RHALIFAT D'OCCIDENT.
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Conquête de l'Afrique. —Mort de la reine Cahina. — Tentative inutile contre Ceuta.
Trahison du comte Julien. — Invasion de l'Espagne. — Journée de Xérès. —
Capitulation de Tolède. — Royaume des Asturies. — Musa achève la réduction des provinces. — Résistance de Mérida. — Musa prend possession de la Septimanie méridionale. — La disgrâce de Musa venge l'insulte faite à Tarik. — Influence de la conquête arabe. — Invasion en Gaule. — Mémorable bataille de Tours. — Conséquences. — Conquêtes en Orient. — Soumission de la Transoxiane. — Les Indiens n'opposent aucune résistauce. — Conquêtes en Asie-Mineure. — Siège de Constantinople. — Les Arabes se retireut avec des pertes considérables. — Prétentions des Abassides. — Querelles sanglantes des Noirs et des Blancs. — Chute des Ommiades. — Fondation du khalifat d'Occident.
Le retour de la paix dans l'intérieur de l'Empire permit au khalife Abdel-Malek d'achever la conquête de l'Afrique. Hassan, gouverneur de l'Egypte, fut chargé du commandement des troupes. On destiua à cet expédition le revenu de FÉgypte et quarante mille hommes. Au milieu des vicissitudes de la guerre, les Sarrasins avaient subjugué et perdu tour-à-tour les provinces intérieures ; mais la côte de la mer était toujours au pouvoir des Grecs. Les prédécesseurs de Hassan n'avaient point tenté de prendre Cartbage , et ceux des habitants de Gabès et de Tripoli, qui se réfugièrent dans cette place, augmentèrent le nombre de ses défenseurs. Hassan montra plus 8e hardiesse et fut plus heureux. Carthage fut emportée d'assaut (698). Un renfort de chrétiens qui ne tarda pas à paraître troubla la joie du vainqueur. Le préfet Jean , général qui avait de l'expérience et de la réputation , embarqua à Constantinople une armée nombreuse; il fut rejoint par la flotte de Sicile et obtint du monarque espagnol une troupe nombreuse de Goths. Ses vaisseaux brisèrent la chaîne qui gardait l'entrée du port. Les Arabes se retirèrent à Kairoau et à Tripoli , et Jean prit possession de la ville. Mais l'Afrique était perdue pour jamais. Le lieutenant de l'Empereur fut bientôt contraint d'évacuer Carthage. Les Grecs
et les Goths, battus près d'Utique , s'embarquèrent à la hâte, et ce qui restait de la ville de Didon fut livré aux flammes.
Les Grecs avaient été chassés ; mais les Arabes n'étaient pas encore maîtres du pays. Les Maures ou Berbères défendaient leur indépendance. Toutes les tribus se réunirent sous les drapeaux de la reine Gahina et attaquèrent les envahisseurs avec un fanatisme pareil à celui des Musulmans. Les vieilles troupes de Hassan ne pouvaient suffire à la défense de l'Afrique. Le général arabe, entraîné par le torrent, se retira sur les frontières de lTÊgypte et y attendit cinq années le secours que lui promettait le khalife. Après la retraite des Sarrasins, l'intrépide Cahina dit aux chefs de son armée : « Nos villes, et l'or et l'argent qu'elles » renferment attirent sans cesse les Arabes; ces vils métaux ne sont pas » l'objet de notre ambition; les productions de la terre nous suffisent. » Détruisons ces villes, ensevelissons sous leurs ruines ces funestes tré- » sors, et nos ennemis laisseront peut-être en repos un peuple pauvre » et belliqueux. » Les chefs applaudirent : de Tanger à Tripoli toutes les villes furent démolies : on coupa les arbres fruitiers , on brûla les moissons; tout le pays fut* couvert de ruines. Ces fureurs, qui rappelaient les dévastations des Vandales , irritèrent les Africains. Le général des Sarrasins fut accueilli une seconde fois comme le libérateur du pays. Cahina fut tuée dans la première bataille , et l'édifice mal affermi de sa puissance fut renversé (708). Une révolte éclata sous le successeur de Hassan ; elle fut étouffée par l'autorité de Musa et de ses deux fils. Trois cent mille Berbères furent transplantés en Asie, trente mille jeunes gens furent enrôlés dans les troupes. Peu-à-peu les vaincus embrassèrent la religion et adoptèrent la langue des Arabes. Les deux races se confondirent, et il sembla alors que la même nation se fût répandue de l'Euphrate à l'Atlantique sur les plaines sablonneuses de l'Asie et de l'Afrique f.
Les Goths qui poussaient leurs conquêtes du nord vers le midi , et les Sarrasins qui s'avançaient du midi au nord, se rencontrèrent sûr les confins de l'Europe et de l'Afrique. Sous le règne d'Othman, les flottes arabes avaient ravagé les côtes d'Andalousie , et les Musulmans se souvenaient toujours que les Goths avaient secouru Carthage. Les rois d'Espagne , devenus maîtres de toute la Péninsule, après la soumission des Suèves, possédaient aussi la forteresse de Ceuta en Afrique, ainsi qu'une portion de la Mauritanie-Tingitane que convoitaient les Arabes. Musa, qui
1 Cinq tribus mauresques conservèrent la religion, les usages et l'idiome de leurs ancêtres. Elles reçurent le nom à1 africains blancs.
212 HISTOIRE DU MOYEN AfJJÎ.
avait déjà signalé son talent et son courage par la conquête des îles Baléares, vint mettre le siège devant Ceuta} mais il fut repoussé par la valeur du comte Julien, général des Goths. Il s'apprêtait à se retirer, lorsqu'un message du chef chrétien offrit aux successeurs de Mahomet sa personne, son épée, la place qu'jl commandait, et sollicita l'iudigne gloire de couduire les Sarrasins au cœur de l'Espagne Il ajoutait dans sa |ettre que ce pays était riclie et mal défendu, le pripce peu aimé du peuple et la nation sans courage. Les Qoths n'étaient plus ces Barbares redoutables, qui avaient humilié l'orgueil de Rome, et qui s'étaient avancés triomphants des bords du Danube aux rivages de l'Atlantique. J.es successeurs d ' AJaric, séparés du reste 4e l'Europe par les Pyrénées sommeillaient dans une |onguepa|x : |es murs des villes tombaient en ruines; la jeunesse avait abandonné J'exercjce des armes et n'avait gardé qu'une aveugle présomption.
La facilité et l'importance de cette conquête irritèrent l'ambition du général sarrasin. Il obtint du khalife Walid la permission de soumettre les royaumes d'Qccident, et il continua d'entretenir des intelligences avec le comte Julien. Dès le commencement du printemps de l'année 710, cinq mille vétérans s'embarquèrent sous les ordres deTarik, homme de tète et de egeur qui dépassa les espérances 4e son chef. Julien avait fourni des vaisseaux de transport ».
Le nom de Gibraltar (Qibel-al-Tarik, montagne de Tarik) indique encore le point où les Sarrasins débarquèrent. Le roc inexpugnable de Çalpé fut emporté après trois jours de combat. Les gouverneurs des cantons voisins informèrent la cour de Tolède 4e la descente des Arabes , qui recevaient chaque jour de nouveaux renforts, et la défaite d'Édecon, qui reçut ordre de saisir et d'enchaîner ces présomptueux étrangers , avertit Rouerie de tout le danger qu'il courait. D'après les ordres du prince, les ducs, les comtes, les évêques et les nobles de la nation des Goths réunirent leurs vassaux, et le roi sévit bientôt à la tète de cent
'Suivant une tradition espagnole, Cava, fille du comte Julien, avait été outragée par le roi Roderic; le père sacrifia , dit-on , à sa vengeance sa religion et son pays. Il est plus vraisemblable que Juljeu, attache au parti des fils de YVitiza écartés du trône par l'ambitieux Roderic, prévint une disgrâce certaine par une trahison qui pouvait être plus tard utile à son parti.
» Avant de tenter l'expédition, Musa avait envoyé de Tanger à Ceuta cinq cents hommes commandés par Tarik. Julien les reçut dans son château d'Algésiras. Des chrétiens se joignirent aux Arabes et firent avec eux des incursions dans une province lertile et mal gardée. Les Musulmans revinrent à Tanger charges dehutin (709).
ratUe combattants. La bataille qui décida du sort de ce royaume se donna aux environs de Cadix, et elle a rendu célèbre la ville de Xérès. La petite rivière de Guadalète séparait les deux camps. Durant trois jours , il y eut de sanglantes escarmouches sur ses bords. Le quatrième, les deux armées se livrèrent une grande bataille qui fut décisive. Les Sarrasins , malgré leur valeur, pliaient sous le nombre. « Mes frè- » res, s'écria Tarik, l'ennemi est devant nous, la mer est derrière; » point de retraite possible. La victoire ou la mort, suivez-moi.» L'intrépidité du désespoir n'était pas sa seule ressource. Le fils et le frère de Witiza, ainsi que l'archevêque de Tolède , qui devaient seconder la trahison de Julien, se trouvaient au poste le plus important. Leur défection, qui arriva À propos, brisa les rangs des Chrétiens. Les Goths furent dispersés. Roderic se noya dans les eaux du Guadalquivir. On trouva sur le rivage son diadème , sa robe et son coursier. « Telle est souvent , dit un historien arajre , la destinée des rois qui s'éloignent du champ de bataille. »
Le comte Julien n'avait plus d'espoir que dans la ruine totale de son pays. Après la journée de Xérès , il traça au général sarrasin le plan qu'il devait suivre pour compléter et assurer sa conquête : « Le roi des Goths » n'est plus , lui dit-il, l'armée est en déroute , la nation épouvantée. » Marchez sans délai sur Tolède , et ne laissez pas aux Chrétieus trou- » blés le temps d'élire un nouveau monarque. » Tarik adopta cet avis. Pendant qu'un de ses lieutcqants s'emparait de Cordoue, et qu'un autre soumettait les côtes de la Bétique, il se dirigeait vers la ville royale de Tolède. Les habitants acceptèrent la capitulation honorable qui leur fut offerte. Le vainqueur leur laissa la liberté de se retirer avec leurs effets. U accorda sept églises aux Chrétiens, et, dans toutes les affaires civiles et criminelles, les Goths et les Romains demeurèrent soumis à leurs lois et à leurs magistrats. Mais si par esprit de justice» Tarik protégea les Chrétiens, il récompensa les Juifs dont les intrigues avaient puissamment aidé sou entreprise.
Tarik, en quittant Tolède, poussa ses conquêtes vers le nord, et soumit les provinces qui, dans les temps modernes, ont formé les royaumes de Castille et de Léon. La ville maritime de Gijon fut, au-delà des montagnes des Asturies, le terme des exploits du lieutenant de Musa. Il avait fait avec la rapidité d'un voyageur sept cents milles du rocher de Gibraltar à la baie de Biscaye. Il fut alors rappelé à Tolède pour s'y justifier d'avoir osé subjuguer un royaume en l'absence de son général. L'Espagne, qui avait résisté deux siècles aux armes romaines,
fut vaincue en peu de mois par les Sarrasins, et tel était l'empressement des peuples à se soumettre, qu'on cite le gouverneur de Gordoue comme le seul chef tombé sans capitulation au pouvoir de l'ennemi. Toutefois, il restait encore dans la nation une étincelle de courage. D'indomptables fugitifs se décidèrent à mener une vie pauvre et libre dans les montagnes des Asturies. Ils repoussèrent tous les efforts des Musulmans, et le glaive de Pélage est devenu le sceptre des rois catholiques.
Instruit des rapides progrès de son lieutenant, dont la gloire lui portait ombrage, Musa partit de la Mauritanie à la tête de dix mille Arabes et de huit mille Africains. Il' aborda à Algésiras, où il fut accueilli par le comte Julien , qui lui fit de nouvelles protestations de dévouement et de fidélité. L'Espagne avait été envahie plutôt que subjuguée. Les villes qu'avait négligées Tarik résolurent de se défendre ; mais Musa les soumit sans peine. Mérida seule lui opposa une longue et vigoureuse résistance. Quand il vit les ouvrages qui attestaient la grandeur et la magnificence romaine, le pont, les aquéducs, les arcs de triomphe et le théâtre : « On croirait, dit-il, que la race humaine a réuni toute sa » puissance pour élever cette ville. » Réduite à la dernière extrémité, Mérida se rendit enfin, mais à des conditions honorables pour les vaincus et pour le vainqueur.
Tarik salua Musa entre Mérida et Tolède, et le conduisit au palais des rois Goths (712). La première entrevue fut cérémonieuse et réservée. Le lieutenant du khalife exigea un compte rigoureux des trésors de l'Espagne. Tarik fut exposé au soupçon et à la calomnie. Ce héros fut emprisonné et fustigé par l'ordre de Musa. Au reste , les premiers Musulmans observaient une discipline si sévère, ils avaient un zèle si pur et un courage si soumis, qu'après cet outrage public, on ne craignit pas de charger Tarik de la réduction de la province de Tarragone. Les Musulmans élevèrent une mosquée à Sarragosse et rouvrirent le port de Barcelone aux vaisseaux de la Syrie. Bientôt Musa passa les Pyrénées, après avoir démantelé les places fortes de la Catalogne, et prit possession de la Septimanie méridionale. De Narbonne il revint sur les côtes de la Galice et de la Lusitanie. Pendant son absence , Abdelazis ( Abdel- Atsis ), un de ses .fils, châtia les insurgés de Séville , et depuis Malaga jusqu'à Valence il subjugua toutes les villes de la côte. Le prince goth Théodemir fut maintenu par lui dans le gouvernement de la Bétique orientale et assujetti à un simple tribut1. Théodemir et ses sujets
* Les clauses de ce traité donneront une idée des mœurs et de la politique de l'éno-
furent traités avec une douceur singulière ; mais il paraît qu'en général, l'impôt varia du dixième au cinquième, selon la soumission ou l'opiniatreté des Chrétiens.
Musa se préparait à traverser de nouveau les Pyrénées avec des forces considérables de terre et de mer , rêvant déjà d'immenses conquêtes, lorsqu'il fut arrêté par un ordre imprévu du khalife. Les amis de Tarik avaient exposé avec succès ses services et le traitement qu'il avait reçu. Un messager de Walid arriva dans le camp de Musa, à Lugo en Galice , et là , en présence des Musulmans et des Chrétiens, il saisit la bride de son cheval et lui ordonna de se rendre devant le trône de Damas. Le général obéit sans hésiter ; mais ce qui adoucit sa disgrâce, c'est qu'on promit de lui donner pour successeurs ses deux fils, Abdallah et Abdelazis, et de rappeler son rival en Syrie. Le cortège qui le suivit de Ceuta à Damas étalait les dépouilles de l'Afrique et les trésors de l'Espagne. Quatre cents Goths de noble extraction marchaient à la tête de vingt mille captifs ou captives destinés à orner ce triomphe.
Lorsqu'il fut arrivé à Tibérias en Palestine, un courrier de Soliman, frère de Walid et héritier présomptif de la couronne, lui apprit que le khalife était dangereusement malade. Soliman voulait réserver pour son règne cette pompe triomphale. Musa , pour obéir à l'ordre qu'il avait reçu en Espagne , continua sa marche et trouva un ennemi sur le trône. Walid venait de mourir. Sa conduite fut examinée par un juge irrité, qui le condamna d'abord à une amende de 200,000 pièces d'or. On lui infligea ensuite le châtiment qu'il avait fait subi^à Tarik. Le vieax général.1, après avoir été fustigé publiquement, fut un jour entier exposé au soleil', devant la porte du palais , puis exilé. La ruine de Musa aurait dû satisfaire le ressentiment du khalife; mais il craignit une famille puissante et outragée , et dans sa frayeur, il résolut de l'anéantir. Par ses ordres, Abdelazis fut égorgé dans la mosquée de Cordoue. Il aspirait , disait-on, à la royauté, et son mariage avec la veuve de Rode-
que. ■ Au nom du Dieu miséricordieux , Abdelazis fait la paix à condition qu'on n'inquiétera pas Théodemir dans sa principauté t qu'on n'attentera ni à sa vie , ni à sa propriété, ni aux femmes , ni aux enfants , ni à la religion , ni aux temples des chrétiens ; que Théodemir ne secourra ni ne recevra les ennemis du khalife , mais qu'il communiquera fidèlement ce qu'il saura de leurs projets hostiles ; qu'il paiera annuellement, ainsi que chaque noble goth, une pièce d'or, quatre mesures de blé, quatre mesures d'orge, et une certaine quantité de miel, d'huile et de vinaigre, et que l'impôt de chaque homme non noble sera d'une demi-pièce d'or. Donné le 4 de rejeb, l'an de l'Hégire 94, et signé de quatre témoins musulmans. ■
rie blessait a là Fois les préjugés fles Chrétiens et des Musulmans. Par un raffinement de cruauté on présenta sa tête à son pèrè en lui demandant s'il connaissait ce visage. « Oui, s'écria-t-il avec indignation, je » reconnais ces traits, et j'appelle la justice du ciel sur la tête des meur- » triers de mon fils. » Musa survécut peu à ce malheur atroce. Tarife Son rival fût lui-même disgracié. On ignore si le comte julien fut puni comme il le méritait ; mais on sait par des témoignages irrécusables que les deux fils de Witiza furent rétablis dans les domaines particuliers de leur père.
Lorsqu'un grand iiombre de vainqueurs s'établissent dans une province conquise , les vaincus s'efforcent d'imiter leurs maîtres, etPEspdgne, qui avait vu tour-à-tour le sang des Carthaginois, des Romains et des Goths se mêler au sien, devait prendre bientôt les mœurs des Arabes. Les premiers lieutenants du khalife, qui se succédèrent dans ce pays avaient une suite nombreuse d'officiers civils et militaires qui aimaient mieux jouir au loin d'un vie aisée, que de se trouver à l'étroit dans leur patrie. Ces colonies de Musulmans accroissaient la prospérité publique et plusieurs villes de l'Espagne rappelaient avec orgueil la tribu ou lë canton de l'Orient d'où elles tiraient leur origine. Les bandes de TariK et de Musa se donnaient le nom d'Espagnoles, et elles établissaient ainsi leur droit sur la contrée. Elles permirent cependant aux Musulmans de l'Égypte de venir habiter Murcie et Lisbonne. La légion royale dè Damas s'établit à Cordoue; celle de Kinnisrin à Jaen; celle de Palestine à Algésiras et à M^iina-Sidonia. Des peuplades de l'Yémen et de la Perse se dispersèrent autour de Tolède et dans l'intérieur du pays , et les fertiles domaines de Grenade furent abandonnés à dix mille cavaliers de la Syrie et de l'Irak.
Ces factions héréditaires entretenaient un esprit d'émulation , quelquefois utile, plus souvent dangereux. Dix années après la conquête on présenta au khalife une carte de l'Espagne où l'on voyait les mers, les rivières et les ports, les habitants, les villes et les diverses productions. Dans l'espace de deux siècles, l'agriculture, les manufactures et le commerce d'un peuple industrieux ajoutèrent aux bienfaits de la nature1.
Le premier des Ommiadcs qui régua en Espagne, accorda aux vaincus la liberté de religion et la conservation de leurs lois et de leurs ma-
* Les Arabes importèrent dans l'Andalousie , dans la province de Valence et dans ' a Lusitanie, le palmier, le carroubier, le cotounier, le mûrier et la canne à sucre. Ils enseignèrent aux indigènes un système nouveau d'irrigation et perfectionnèrent l'agri-
secoué frfatfcibK. — ciiAP. xvti. l\i
gistrfits. m son écrit âe^rotertion et de pair, il se borna à exiger là tobdiqùé contribution dé dix mille oiicës d'or et de vingt mille marcs d'argent, de dix mille chevanx, de dix mille mulets, de mille cuirasses fet d'un pareil nombrë dé càSques et dé lances. Après la fondation du kbàlifat d'Occident, le khalife résidait à Cordoué, vilië qui renfermait Six cents mosquées, neuf cents bains et deux cent mille maisons : il donnait des lois à quatre-vingts villes de premier ordre et à trois cents moins considérables. Douze mille villages ou hameaux ornaient les bords du Guadalaluivir. Sans doute les auteurs Arabes se sont livres à l'exagération ; mais on peut dire que l'Espàghë n'a jamais été plus riche, pliis frëùplée et mieux cultivée qtié sous* là domination musulmane.
Vers la fin du premier siècle de l'hégire, les khalifes étaient lei monarques lès pius puissants et les plus absolus de la terre. Dans le droii et dans le fait, leur prérogative n'était limitée ni par le pouvoir des nobles, nt par la liberté des communes, ni par la juridiction d'un sénat, ni enfin par le souvenir d'une constitution libre. Les successeurs de Mahomet réunirent le caractère royal et le caractère sacerdotal; et si le Korah était la règle de leurs actions, ils se trouvaient aussi les juges ët les interprètes de ce livre divin. Sous le dernier des Ômmiades, l'empire dei Arabes S'étendait, de l'orient â l'occident, depuis les confins de la Tartarie et de l'Inde jusqu'à l'Océan Atlantique. Toutefois, on aurait cherché vainement Cette union indissoluble et cette prompte obéissance qu'offrait l'empire d'Auguste et deS AntoninS ; mais la religion musulmane donnait â de si vastes contrées une ressemblance générale de mœurs et d'opinions. A Samarcande et à Sëville, on étudiait avec te même zèle la langue et les lois du Koran. Les Maures et les Indiens qui allaient en pèlerinage à la Mecque s'embrassaient comme des compatriotes, des frères, et l'idiome des Arabes était i'idiôme populaire de toutes1 les provinces situées à l'occident du Tigre.
Les Sarrasins réclamaient la Septimanie comme une dépendance dû royaume des Goths; Musa n'avait eu ni le temps ni les forces nécessaires pour achever cette conquête, que l'état de là Gaule rendait facile. Charles Martel, duc d'Austrasie et tuteur d'un roi nommé Thierry IV, gouvernait tout le pays qui s'étend depuis les bords de la Loire jusque bien au-delà du Rhin ; l'Aquitaine et la Provence obéissaient à Eudes,
culture. Les Musulmans respectèrent les propriétés , ils prirent seulement possession du domaine public et des terres vacantes. Les chrétiens Mozarabes ou Arabes adoptiis ■ se foudireot avec les conquérants et servirent de lien commun entre les Clnéliens et les Musulmans.
prince mérovingien qui usurpait l'autorité et même le titre de roi, et, dans l'anarchie générale, les nobles de la Bourgogne se croyaient et étaient indépendants.
L'émir Zama s'avança presque sans obstacle jusqu'à Narbonne, où il établit une colonie de Sarrasins. Mais il fût vaincu et tué sous les murs de Toulouse par Eudes, qui avait réuni sous ses drapeaux des Goths, des Gascons et des Francs. L'ambition de ses successeurs fut aiguillonnée par l'esprit de vengeance; ils passèrent de nouveau dans la Gaule avec de grandes forces et la résolution de la conquérir. Ambiza emporta d'assaut Garcassonne et Nîmes, et s'avança en Bourgogne jusqu'à Autan, qu'il pilla. Cependant Eudes le força de repasser l'Aude; mais Abdérame (Abd-al-Rahman), que le khalife Hescham avait rendu aux voeux de l'armée d'Espagne, devait faire une invasion plus formidable que toutes les précédentes. Il commença par punir la trahison de Munuz, qui était le maître des passages les plus importants des Pyrénées. Ce chef berbère avait accepté l'alliance du duc d'Aquitaine, dont il avait épousé la fille. Abdérame s'empara des forteresses de la Cerdagne; le rebelle fut investi dans Puycerda et se donna la mort pour échapper au supplice. La belle Lampagia, sa veuve, fut envoyéé captive à Damas. Le vainqueur passa bientôt le Rhône, et assiégea Arles, qu'une armée chrétienne essaya vainement de défendre. Abdérame n'eut pas moins de succès du côté de l'Océan : il traversa sans opposition la Garonne et laDordogne; mais il trouva au-delà de ces fleuves le camp de l'intrépide Eudes, qui avait formé une seconde armée et qui essuya une seconde défaite si fatale aux chrétiens que, de leur aveu, Dieu seul put compter les morts. Après cette victoire, les Sarrasins inondèrent les provinces des trois Aquitaines. Un détachement s'avança jusqu'à Sens. Abdérame, à la tête de l'armée, planta ses étendards devant les murs de Tours.
Le génie d'un seul homme sauva la chrétienté. Charles, fils illégitime de Pépin d'Héristal se contentait du titre de duc des Francs ; mais il méritait de devenir la tige d'une race de rois. Il oublia l'inimitié qu'il nourrissait contre Eudes d'Aquitaine, réunit toutes les forces de la monarchie et marcha à la rencontre de l'ennemi, qu'il trouva entre Tours et Poitiers. Pendant sept jours les deux armées s'observèrent. Enfin la bataille s'engagea avec un égal acharnement des deux côtés1. On combattit jusqu'au soir; Abdérame fut tué; les Sarrasins se retirèrent dans
» Nous sommes obligés et nous croyons utile de reproduire ici les faits dont ii a été question au chapitre "X , pages 1 56, 1 57 .
leur camp, et ils profitèrent des ombres de la nuit pour opérer leur retraite (732) ». La victoire des Francs fut complète et décisive ; Eudes recouvra l'Aquitaine, et Charles, qui reçut le surnom de Martel, remonta "vers le Nord avec ses invincibles Germains.
Cependant, en 734, Abderraman, lieutenant d'Abd-el-Melek, nommé gouverneur de Narbonne, dont les Musulmans étaient encore maîtres, passa le Rhône, et, favorisé par les seigneurs de la Provence, jaloux du pouvoir de Charles Martel, il s'empara d'Arles, d'Avignon et de plusieurs autres places. Le duc d'Austrasie suspendit pour quelque temps la guerre qu'il faisait aux Saxons, et s'avança contre les Sarrasius, qui repassèrent précipitamment le Rhône. Il entra, sur leurs traces, dans la Gaule Narbonnaise, et dispersa leur armée près de Sijean ; mais Narbonne résista à tous ses efforts. Ensuite il démantela Nimes, Agde, Béziers et Maguelone , où les Arabes pouvaient se fortifier, et se retira en ravageant la Septimanie. Mais les Sarrasins reprirent Marseille et les villes du Rhône (737). Charles Martel, ayant fait alliance avec Luitprand, roi des Lombards, força les Musulmans à la retraite (739). Depuis cette époque, les discordes intérieures qui déchirèrent l'empire des khalifes suspendirent les entreprises des Sarrasins sur la Gaule.
Tandis que l'invasion arabe recevait un coup mortel sur les bords de la Loire, et se voyait arrêtée d'un autre côté par les fortes murailles de Constantinople, les armées musulmanes triomphaient en Asie. Le Korassan fut subjugué en 682. Sous le règne de l'indolent Walid, l'émir Kotaibah, conducteur de chameaux ainsi que Mahomet, franchit pour la première fois TOxus, et s'empara presque sans combat de Samarcande, de Fergana et de Nascheb(707 ). Toute la Transoxiane et le Khowarizm furent subjugués, et les conquérants plantèrent leurs drapeaux sur les frontières de l'empire chinois. Vers le même temps , Kasim soumit à l'autorité du khalife et au koran la rive droite du Sendi ( Indus ) , traversa le fleuve et subjugua sans peine les pacifiques Indous. Les mouvements du commerce portèrent aussi l'islamisme sur la côte de Malabar.
Cependant l' Asie-Mineure, défendue par les belliqueux habitansde ses montagnes, ne fût entamée par les Arabes, que lorsque le stupide Justinien II eut fait descendre du Liban et du Taurus les tribus guerrières dont la valeur avait rendu les passages presque impraticables. Alors
1 Isidore de Beja affirme que les Musulmans perdirent trois cent soixante-dix mille hommes, et que les Francs n'eurent à regretter que quinze cents soldats. Mais ces calculs invraisemblables sont assez réfutés par la circonspection du général franc quin'osa poursuivre l'armée vaincue.
25Ô HlSfOlilE Dit MOYEN AGfe.
l'Arménie, la Cilicie, ln Cappadbce et la fcalatië furent ravagées par )èà Sarrasins ; mais leurs conquêtes s'arrêtèrent aux pays voisins dû Caucase.
Une nouvelle tentative des Arabes sur Constantinople né fut pas heureuse. En l'année 718 ^ lë plu§ redoutable des Sarrasins, Moslèmàh, frère du khalife, s'avança vers la ville impériale à là tête de cetit vingt mille Arabes et Persans , après avoir emporté d'assaut Tyaha, Amorium etPergnme. Les Musulmans abordèrent à Abydos ; tournant ensuite les villes maritimes de la Thrace, ils investirent Constantinople du côté de la terre. Les Grecs effrayés essayèrent d'acheter la retraite de Moslëmah par uhe énorme rançon ; mais cette offre fut rejetée àvec dédain , et l'arrivée d'une flotte de dix-huit cents vaisseaux augmenta là présomption du chef musulman. Un assaut général fut donné â la ville au milieu de la nuit par terre et par mer. Afin de tromper l'ennemi, l'empereur Léon avait fait briser la chaîne qui gardait l'entrée du port; Les vaisseaux musulmans y pénétrèrent imprudemment. Les Grecs lancèrent alors leurs brûlots : les navires arabes devinrent la proie des flammes ; ceux qui voulurent prendre la fuite se brisèrent lès uns contre les autres ou fttrent engloutis par les vagues.
Les Musulmans firent une perte encore plus irréparable. Lé khalife Soliman mourut d'une indigestion, lorsqu'il se préparait a marcher sur Constantinople avec le reste des forces de l'Orient. Son successeur, le pacifique Omar II s'enferma dans son palais. Cependant le siège se continua pendant l'hiver, qui fut très-rigoureux. Au retour du printemps, les Arabes virent arriver deux flottes qui leur apportaient du blé, des armes et des soldats; mais les Grecs firent encore usage de ce feu terrible ' (feu Grégeois), dont ils avaient le secret et qui semait la mort et l'épouvante parmi leurs ennemis. La flamme et les maladies désolèrent l'armée de Moslëmah. D'un autre côté, les dons et les promesses de Léon l'Isaurien appelèrent à son secours une armée de Bulgares, qui
1 Callinicus , originaire d'Héliopolis , donna l'important secret de faire et de diriger le feu grégeois. Le Naphte ou bitume liquide, huile légère et inflammable, était le principal élément de celte composition terrible. Le Naphte se mêlait dans une proportion que nous ne connaissons pas avec le soufre et la poix extraite du sapin. De cette mixtion , qui produisait une fumée épaisse et une explosion bruyante , sortait une flamme ardente qui, non -seulement s'élevait perpendiculairement, mais brûlait avec la même force de côté et par en bas. Au lieu de l'éteindre t l'eau lui prêtait encore une nouvelle activité. Le sable et le vinaigre pouvaient seuls calmer la fureur de cet agent redoutable que les Grecs nommaient le fou liquide ou le feu maritime. On l'employait contre lenuemi avec le même succès sur terre et sur mer, dans les batailles ou dans les
SECONDE ÊËRlODË. — CflÀP. XVII. 251
arriva des bords du Danube. Ces feroUcheS auxiliaires mààsacrèreht vingt-deux mille Arabes et expièrent ainsi en quelque sorte ieé maux Qu'ils avaient faits à l'Empire. Enfin, après un siège de treize mois, Moslemah, privé de tout espoir, se retira (T19). La cavalerie arabe traversa l'HelleSpont et les provinces de l'Asie sans obstacle. Mais une armée de Musulmans avait été taillée èn pièces dans la Bythinie, et les tempêtes et le feu grégeois endommagèrent tellement le reste de îâ flotte, que cinq galères seulement arrivèrent à Alexandrie, pour y faire le récit des désastres que l'expédition avait essuyés.
Excepté parmi les Syriens, la famille d'Ommyah n'avait jamais été l'objet de la faveur publique. On l'avait vue, soiis Mahomet, persévérer dans l'idolâtrie et la rébellion. Elle avait adopté l'islamisme malgré elle. Son élévation avait été irrégulière et factieuse , et le sang le plus noble dé l'Arabie avait cimenté son trône. Les yeux et le cœur des fidèles se tournaient vers la ligne de Hachem. Parmi les descendants du Prophète , les Fatimltes étaient légers et pusillanimes ; mais les Abassides nourrissaient avec courage et discrétion les espérances de leur fortune, et les revers du Fatimite Zeld, qui en 740 avait disputé la couronne à Heschara, irritaient leur ambition , loin de l'effrayer.
Du fond de la Syrie où ils menaient une vie obscure, ils firent partir des agents dévoues , qui prêchèrent dans les provinces de l'Orient leurs droits héréditaires, et Mohammed, leur chef, issu d'Abbas oncle du prophète, reçut des députés du Khorassan, qui lui firent présent de quarante mille pièces d'or. Après la mort de Mohammed, un nombreux parti de Musulmans, qui n'attendait qu'un chef et un signal de révolte, prêta serment de fidélité à son fils Ibrahim. Bientôt le gouverneur du Khorassan fut chassé de Mérou par Abou-Mosïem , le plus redoutable champion des Abassides. Les différents partis imaginèrent des signes distinctifs pour se reconnaître. La couleur verte fut réservée aux Fatimites; lesOmmiadcs prirent la couleur blanche et les Abassides adoptèrent la couleur noire* Les turbans et les habits étaient de cette couleur. On voyait deux étendards noirs de neuf coudées de hauteur à l'avant-garde d'Abou-Moslem. La faction des blancs et des noirs bouleversa l'Orient, de l'Inde à l'Euphrate.
Enfin la cour de Damas s'éveilla ; elle résolut d'empêcher le pèlerinage
sièges. On le versait du haut des remparts avec de grandes chaudières , on jetait avec des machines dès boulets de pierre et de fer qui en étaient enduits. Plus communément on le lançait avec de longs tubes de cuivre placés sur Pavant d'une galère. On donnait à ce tube la forme de divers monstres sauvages qui semblaient vomir des tor* rents de feu liquide.
de la Mecque , qu'Ibrahim avait entrepris avec un brillant cortège. Un détachement de cavalerie intercepta sa marche, se saisit de sa personne, et le malheureux Ibrahim expira dans un cachot de Haran (746). Aboul-Abbas et Al-Manzor, ses deux frères, échappèrent à Merwan II, et se tinrent cachés à Koufah jusqu'au moment où ils se sentirent assez forts pour recommencer la lutte. Alors Aboul-Abbas fut proclamé khalife et successeur légitime de Mahomet dans la mosquée de Koufah. Mais c'était sur les bords du Zab que cette grande querelle devait se terminer.
La faction des Blancs paraissait avoir tous les avantages , l'autorité d'un gouvernement bien affermi, une armée de cent vingt mille soldats commandée par Merwan en personne, quatorzième et dernier khalife de la maison d'Ommyah1 , armée six fois plus nombreuse que celle des ennemis. Cependant les Abassides, sous la conduite du vaillant Abdallah , oncle d'Aboul-Abbas , remportèrent une victoire complète. Le khalife s'enfuit à Mosoul ; mais voyant le drapeau des Abassides flotter sur les remparts de cette ville , il repassa tout-à-coup le Tigre , traversa i'Euphrate, abandonna les fortiilcations de Damas, et sans s'arrêter dans la Palestine, vint camper à Busir, sur les bords du M, où l'atteignit bientôt l'infatigable Abdallah. Les débris de la faction des Blancs furent vaincus dans les plaines de l'Égypte , et le malheureux Merwan chercha vainement un asile dans une mosquée où il fut impitoyablement massacré(750).
Le vainqueur assouvit sa haine et sa vengeance sur les restes inani- ♦ més d'une race odieuse. Les sépulcres des Ommiades furent violés, leurs ossements dispersés et leur mémoire chargée d'imprécations. Quatre-vingts émirs de la famille d'Ommyah , qui comptaient sur la parole ou la clémence de leur ennemi, furent assassinés dans un festin, au mépris des saintes lois de l'hospitalité. On dressa la table sur leurs corps, et les soupirs des mourants ne firent qu'augmenter la cruelle joie des convives. L'issue de la guerre civile affermit solidement la dynastie des Abassides ; mais les Musulmans avaient fait de si grandes pertes, que les chrétiens seuls profitèrent de la révolution.
Dans la proscription des Ommiades , un descendant du sang royal , nommé Abdérame (Abd-al-Rhaman) avait échappé à la fureur de ses
» Avant de monter sur le trône il s'était distingué dans ses campagnes de Géorgie , et son courage opiniâtre l'avait fait surnommer Y Ane Je la Mésopotamie. On aurait pu le mettre au nombre des plus grands princes, dit Abulféda, si les décrets éternels n'eussent pas fixé cette époque pour la ruine de sa famille.
ennemis. On le poursuivit des rives de l'Eupbrate aux vallées du mont Atlas. Là, il fut recueilli par la tribu des Zénètes, d'où était sortie sa mère. Sa tête fut mise à prix par Ben-Habib, Wali d'Afrique. Mais son arrivée dans le voisinage de l'Espagne ranima les espérances de la faction des Blancs. Jusqu'alors l'Occident n'avait point pris part à la guerre civile , et les serviteurs de la famille détrônée y possédaient encore leurs terres et leurs emplois. Trois cheiks de Cordoue vinrent, au nom de leurs frères, offrir la conquête de l'Espagne au prince fugitif. Abdérame, dans une situation désespérée, devait s'abandonner aux résolutions les plus téméraires. 11 accepta avec joie l'occasion qui se présentait de monter sur un trône, ou de mourir avec gloire. Le peuple le reçut avec de vives acclamations lorsqu'il aborda avec mille cavaliers sur les côtes d'Audalousie.
La lutte fut de courte durée : les deux victoires de Mousara et d'Almounécar lui livrèrent l'Espagne. Abdérame fonda le khalifat de Cordoue ou d'Occident , et fut la tige des Ommiades d'Espagne qui régnèrent plus de deux siècles et demi des bords de l'Atlantique aux montagnes des Pyrénées (756). Alors la Péninsule hispanique, au lieu d'ouvrir une porte à la conquête de l'Europe, fut détachée de l'Empire musulman , et engagée dans une guerre continuelle avec l'Orient; elle rat disposée à entretenir des liaisons d'amitié avec les princes chrétiens de Constantinople et de France. Abdérame proclamé Emiral-Mouménin fixa sa résidence à Cordoue, qui devint la capitale de son empire l.
« La Mecque était le patrimoine de la ligne de Hachem ; mais les Abassides ne songèrent jamais à habiter la ville du prophète. Ils prirent en aversion Damas qui avait été la résidence des Ommiades. Al-Mansor, frère et successeur d'Aboul-Abbas , jeta les fondements de Bagdad (762) , où devaient régner pendant cinq cents ans les Abassides. La nouvelle capitale fut bâtie sur la rive orientale du Tigre, à environ quinze milles au-dessus des ruines de Ctésiphon. Cette ville parvint en peu d'années au plus haut degré de prospérité. Elle renfermait, dit-on , un million d'habitants. Dans cettecité de paix, le» Abassides dédaignèrent bientôt la modération et la simplicité des premiers khalifes , et voulurent égaler la magniûcence des rois de Perse.