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CHAPITRE XXVII

lKVAStONS DES SARRASINS, SES NORMANDS fcT DES HONGROIS AU NEUVIÈME ET AU DIXIEME SIÈCLE. — ROYAUME CHRÉTIEN DE HONGRIE.

Les Sarrasins reprennent la Corse , la Sardaigne , les îles Baléares. — Conquête de la Crète, de la Sicile, de Malte. — Leurs incursions en Italie. — Ils menacent Rome.

— Belle défense de Léon IV. — Cité Léonine. — Prise de Bari. — Thème de Lombardie. — Destruction des Sarrasins du Garigliano. — Leurs ravages dans le midi de la France. — Station de Fraxinet. — Délivrance du Dauphiné et de la Provence.

— Mœurs des Normands. — Etendue de leurs découvertes. — Station de la Loire.

— Détails. — Histoire sommaire des Normands de la Frise. — Station de la Seine.

— Sièges de Paris. — Fondation du duché de Normandie. — Gouvernement de Rollon. — Soulèvement réprimé sous Richard IL — Origine et migrations des Hongrois. — Ils combattent les Moraves et envahissent l'Allemagne. — Victoires de Henri-l'Oiselcur et d*Olhon-le-Grand. — Pillage de la Lombardie par les Hongrois.

— Leurs incursions en Provence. — Fin de leurs courses au dehors. — Geysa se fait chrétien. — Règne d'Etienne Ier. — Troubles après sa mort.

Au milieu du grand déchirement dont nous venons de retracer l'histoire, l'Europe parut menacée d'une nouvelle invasion, qui se déployant simultanément et sur trois points à la fois, remit en question le nouvel ordre social qu'avait fondé Charlemagne. Au midi les Sarrasins, au nord et à l'est les Normands, à l'ouest les Hongrois apportèrent, avec leurs mœurs farouches et leurs instincts destructeurs, un fanatisme religieux, ou des superstitions grossières qui auraient replongé le monde dans la barbarie, si ces peuples sauvages avaient triomphé. Mais les Musulmans furent expulsés et réduits à défendre leur territoire, après avoir port*; leurs armes jusqu'aux bords de (a Loire et du Tibre. Les Scandinaves et les Tartares furent absorbés par la civilisation chrétienne, là où Ils s'étaient fixés, et leur conversion les fit entrer désormais et pour toujours dans le mouvement général des nations issues de la première conquête.

Incursions des Sarbasins dans les Îles de la Méditerranée, kn Italie et en France. — Les Sarrasins Espagnols chassés de la Septimanie par Pépin -Ie-Bref, et contenus au pied des Pyrénées par les comtes de Barcelone, ainsi que par les Gascons de la Navarre, tournèrent leur esprit aventureux du côté de la mer. Eu 810, ils rentrèrent en

possession de la Corse et de la Sardaigne, et reprirent les îles Baléares peu de temps après la mort de Charlemagne.

Sous le khalifat d'Al-Hakkam, des proscrits de Cordoue 1 s'embarquèrent sur un petit nombre de galères et allèrent piller Alexandrie. Chassés d'Egypte par Almamoun , ils furent frappés de la fertilité de l'île de Crète et résolurent de s'en emparer. Leur chef Abou-Caab, après avoir demandé des renforts aux Berbères, brûla les vaisseaux qui avaient amené l'expédition et se priva volontairement de tout moyen de retraite. Les Musulmans, d'abord campés dans la baie de Suda, furent invités par un moine renégat à s'établir dans une position avantageuse sur la côte orientale ; et le nom de Candax, qu'ils donnèrent à leur forteresse et à leur colonie, est devenu celui de l'île entière que par corruption on a appelée Candie (82$). Les Sarrasins de la Crète ne tardèrent pas à reconstruire des vaisseaux avec les bois de l'Ida, et durant cent trente-huit ans d'une guerre continuelle contre ces audacieux corsaires, les princes de Constant! nopie ne cessèrent de les attaquer et de les poursuivre sans aucun fruit. En 961, Nicéphore Phocas alors revêtu de l'emploi de grand domestiqne, c'est-à-dire, de général des troupes de l'Orient, résolut de détruire ce repaire de pirates. Il fit débarquer ses troupes au moyen de ponts solides et unis, qu'il jetait de ses navires sur le rivage, et mit le siège devant Candie. Soutenus par leurs frères d'Afrique et d'Espagne, les Musulmans se défendirent pendant sept mois avec une valeur obstinée. La prise de la capitale entraîna la soumission de tout le pays, et les vaincus reçurent le baptême des mains du missionnaire arménien Nicon.

La perte de la Sicile fut amenée par la vengeance d'Euphémius qui avàit été condamné à perdre la langue pour avoir enlevé une religieuse. Il alla exciter l'ambition des Sarrasins d'Afrique, et bientôt revint dans son pays revêtu de la pourpre impériale, accompagné de cent navires, de sept cents cavaliers et de dix mille fantassins. Ces troupes débarquèrent à Mazara, près des ruines de l'ancienne Selinunte (827); mais après quelques victoires partielles, les Grecs délivrèrent Syr acuse^ l'apostat fut tué durant le siège, et les Arabes se virent réduits à manger leurs chevaux. Cependant, secourus par un puissant renfort des Musulmans de l'Andalousie, ils soumirent peu à peu la partie occidentale de l'île, firent du port de Palerme le centre de leurs opérations, et ne laissèrent aux GTees que Syracuse. Lorsque cette ville fut assiégée par eux pour la dernière fois, ses habitants se montrèrent dignes du courage de leurs aieux,

1 Voy. le chapitre XXXVI.

et s'ils eussent été secondés par la cour de Bysance, ils auraient triomphé de l'opiniâtreté des assiégeants. Enfin Syracuse succomba ; l'évêquc amené à Palerme avec tout son clergé, eut à choisir entre la mort et l'apostasie. Un butin immense, évalué à un million de pièces d'or, devint la proie des vainqueurs, et le nombre des captifs dût être plus considérable qu'à Tauroménium, d'où dix-sept mille chrétiens furent transportés en Afrique , pour y vivre dans l'esclavage (878). Les Arabes anéantirent en Sicile la religion et la langue des Grecs, et dès la génération suivante quinze mille jeunes garçons reçurent la circoncision le même jour que le fils du khalife Fatimite.

Malgré les fréquentes tentatives des empereurs bysantins , les Sarrasins restèrent en possession de la Sicile jusqu'à la fin du onzième siècle, époque où ils furent vaincus par Robert Guiscard et son frère Roger. L'île de Malte , que Ton peut considérer comme une annexe de la Sicile, éprouva les mêmes révolutions. En 833, les Sarrasins tentèrent de débarquer au port Saint-Paul ; Us furent repoussés et se saisirent du Goze, d'où vingt-cinq jours après les Maltais les rejetèrent en Sicile. Us revinrent en 836, égorgèrent la garnison grecque du Goze, et furent de nouveau chassés par les troupes de l'empereur Théophile. Une troisième invasion, plus nombreuse et mieux conduite, eut un plein succès. Maîtres du Goze, les Arabes passèrent à Malte dont les habitants, irrités de la tyrannie impériale , massacrèrent ou réduisirent en esclavage la population grecque (870) . Les sectateurs de Mahomet s'établirent dans cette île et lafortifièrent ; mais ils respectèrent toujours les droits et la religion des indigènes.

Alors des ports de Biserte , de Tunis , de Palerme , on vit s'élancer des troupes de pirates, dont les incursions périodiques désolaient la Calabre et la Campanie. Les Arabes attaquèrent et pillèrent cent cinquante villes ; ls insultèrent les faubourgs de Rome , mirent à rançon les cités maritimes les plus puissantes. Si l'union eut régné parmi les Musulmans, ils auraient sans doute soumis l'Italie à l'empire du prophète ; mais les khalifes de Bagdad avaient perdu leur autorité en Occident; les Aglabites et les Edrissites avaient usurpé les provinces d'Afrique ; les émirs de Sicile aspiraient à l'indépendance , et au milieu de cette confusion, les Sarrasins ne purent parvenir à fonder en Italie un établissement vaste et durable.

Rome, dont on vantait les richesses, et que les Infidèles regardaient comme le centre du christianisme, devait surtout attirer leurs armes; aussi , le pape Grégoire IV, dans la prévision des maux futurs , avait entouré Ostie de fossés et de remparts , en donnant lui-même aux travailleurs l'exemple de l'activité et du courage. Appelés par les deux préten-

dants au duché de Bénévent, les Sarrasins accoururent en Italie. Bari et Tarente leur furent livrées. Un détachement de leur flotte osa remonter le Tibre , et brûla les faubourgs de Rome avec les églises des apôtres Pierre et Paul, situées au bord du Tibre et sur la route d'Ostie (846). En s'éloignant , les Sarrasins saccagèrent Fondi , assiégèrent Gaëte, et battirent uu corps d'armée envoyé par Lothaire. Déjà un parti dans Rome songeait à exploiter la terreur générale au profit de l'empereur grec. La mort récente de Sergius II compliquait encore les divisions et les troubles ; mais la nomination de Léon IV, homme énergique et intrépide, releva les espérances de la multitude. Après avoir pris possession du pontificat, sans attendre la confirmation de Lothaire, il fit purifier les lieux souillés par le passage des Infidèles , fit élever quinze tours de défense aux endroits les plus accessibles, et barra par des chaînes la navigation du Tibre. Le danger parut éloigné quand on apprit que les Sarrasins avaient levé le siège de Gaëte , et qu'un orage avait englouti leur sacrilège butin. Toutefois une nouvelle escadre de pirates africains, plus nombreuse que la première, après avoir relâché en Sardaigne, vint mouiller à l'embouchure du Tibre. Léon, qui avait fait alliance avec les républiques de Gaëte, de Naples et d'Amalfi , vassales de l'empire grec, alla recevoir à Ostie la flotte libératrice , et bénit les soldats du Christ au moment de la bataille. A la suite d'une lutte obstinée , la tempête sépara les combattants ; mais ce fut pour briser sur les rochers et les lies les vaisseaux sarrasins , tandis que ceux des alliés trouvaient un asile dans les havres de la côte. Les Infidèles, qui échappèrent au naufrage et à la faim, périrent pour la plupart égorgés avec le fer, ou pendus au gibet. Le reste fut mis à la chaîne , et employé à la restauration des églises et des murailles (849).

Huit mille marcs d'argent furent consacrés à réparer les dommages qu'avait soufferts l'église de Saint-Pierre. Léon l'enrichit de vases dor d'un poids énorme , ornés des portraits du pape et de l'Empereur, et entourés d'un cercle de perles. Il releva avec un soin paternel les murs d'Amérie et de Horta, et réunit dans la nouvelle ville de Léopolis, les habitants dispersés de Centumcellœ. Ses libéralités mirent une colonie de Corses en état de s'établir à Porto, avec leurs familles ; enfin il environna de murs et de tours le vaste quartier du Vatican , habité par les nombreux pèlerins qu'attirait le désir de visiter le tombeau des apôtres, et partagé alors en districts ou écoles des Grecs, des Goths, des Lombards et des Saxons. Lothaire et ses frères donnèrent de grandes sommes d'argent pour ce travail qui fut achevé en quatre ans (848-852). La ville

nouvelle, placée sous la protection de Varméedes anges, fut appelée cité Léonine.

Rome était délivrée ; mais l'Italie méridionale restait en proie aux dévastations des Sarrasins. En vain l'empereur Louis II publia contre ces pirates une constitution de guerre, convoquant dans la forme la plus solennelle le ban et Parrière-ban des vassaux. Il échoua, et se vit obligé de recourir à l'alliance de l'empereur grec, Basile-Ie-Macédonien (860). L'infanterie des Francs, la cavalerie et les galères des Grecs investirent la forteresse de Bari. Le siège dura long- temps. Trois émirs sarrasins furent successivement vaincus et leurs troupes dispersées. Après avoir emporté Bari (871), Louis voulut prendre aussi Tarente. Mais Basile lui refusait le titre à? Empereur des Romains, et revendiquait pour lui seul la gloire du succès. La réponse énergique du carlovingien 1 ne fit qu'irriter le souverain de Bysance , et pour comble de maux, Adelgise, duc de Bénévent , conspira contre Louis et le fit prisonnier. A la faveur de cette anarchie, l'émir Abdallah vint assiéger Salerne, et placer son lit sur le maltre-autel de l'église où il logeait. Bénévent et Gapoue ne furent délivrées que par une démonstration de Louis II, qui mourut l'année suivante (875). Après lui, les empereurs grecs reprirent Tarente, et joignirent à leurs États la Pouille et la Calabre, sous la dénomination nouvelle de Thème de Lombardie. Repoussés de l'Adriatique, les Sarrasins se fortifièrent sur les bords du Garigliano, petit fleuve qui séparait le duché de Rome de la république de Naples. Ils s'y maintinrent malgré les efforts des ducs de Bénévent et de Naples et ceux du roi Bérenger, prirent Reggio en Calabre, pillèrent les États de l'Église. Le pape Jean X réunit contre eux les flottes de l'empire grec et les milices de l'Italie. Bloqués dans leur camp du Garigliano, les Arabes, pour échapper à la famine , se retirèrent sur une montagne voisine, où ils combattirent jusqu'au dernier moment (916). Le pontife acheva son œuvre, en donnant asile dans le port d'Ostie aux fugitifs de la Corse et de la Sardaigne. Dès-lors les Sarrasins purent encore troubler la tranquillité des villes maritimes de l'Italie, mais n'eurent point dans ce pays d'établissement important.

En France, leurs incursions, qui datent du règne de Louis-ie-Débonnaire, se multiplièrent après lui. Peu de temps après la bataille de Fontenai, une de leurs troupes remonta le Rhône et ravagea les environs

1 La lettre de Louis II, monument curieux du neuvième siècle, est rapportée par Baronius , Ann. Ecclts. ad ann, 871, n°* 51-71, d'après l'anonyme de Salerne.

d'Arles. En 848, les Sarrasins pillèrent Marseille, et défirent l'archevêque Roland , qui s'était fortifié dans une abbaye de la Camargue. De 851 à 870, ils s'établirent à Saint-Tropez, et couronnèrent de châteauxforts les hauteurs de la côte. En 888, ils fondèrent à Fraxinet une colonie, qui devint leur place d'armes et le centre de leurs opérations en Provence. De là, pénétrant en Dauphîné , ils occupèrent les passages des Alpes, incendiant les églises, massacrant les évèques, écorchant les captifs. Non contents de rançonner les pèlerins qui se rendaient en Italie, ils allèrent jusqu'à Turin détruire le monastère de la Novalèse. L'herbe couvrait la place où avait été Fréjus ; les ruines noircies de Toulon servaient de repaires aux loups, seuls habitants de la campagne. Kn même temps, le Languedoc était menacé du côté de la mer et du côté des Pyrénées. Le comte de Provence, Hugues, qui était aussi roi d'Italie, essaya de détruire ces pirates. Avec l'aide du feu grégeois que lui avaient apporté les galères bysantines, il consuma leur flotte dans la liaie de Saint-Tropez , et assiégea Fraxinet 1 (942) ; mais fatigué de la longueur du blocus, et rappelé en Italie par les succès de Bérenger II, non-seulement il leur accorda la paix , mais encore leur confia la défense des Alpes. Dès-lors^ depuis Fréjus jusqu'à Saint-Maurice en Valais, une chaîne continue de postes sarrasins intercepta les communications. Les Infidèles ne furent chassés du mont Saint-Bernard qu'en 960, par la reine Berthe ; et en 965, Izarn, évêque de Grenoble, leur reprit sa ville, qu'il repeupla avec des émigrés venus des provinces voisines. Conrad-Ie-Pacifique, roi des deux Bourgognes, eut l'heureuse idée de mettre aux prises les Hongrois et les Sarrasins qui dévastaient ses États, et au plus fort de la mêlée il tomba sur les deux partis qui furent écrasés. Après avoir perdu Fraxinet , les Sarrasins furent expulsés de nos rivages par le comte de Provence, Guillaume Ier, qui mérita ainsi le titre de Père de la patrie (972). Les terres, réduites en déserts par les Infidèles , furent partagées entre les vainqueurs , et défrichées parles colons des monastères.

Invasions des Nobmands scb les côtes de l'Empire cablovingien. — Les Normands ou hommes du Nord , Germains d'origine, habitaient la Scandinavie des anciens , c'est-à-dire, le Danemark, la Suède, et la Norwège moderne. Plongés dans une barbarie profonde, dédaignant l'agriculture et les arts , ils ne trouvaient pas dans la chasse et

1 Aujourd'hui la Garde-Frainet, dans les montagnes de Maures, k une lieue de Cri* tnaud, et à trois lieues de Saint-Tropez.

dans la pèche des ressources suffisantes. De bonne heure ils conçurent l'idée d'acquérir aux dépens de leurs voisins, par la piraterie et la rapine, les avantages qui leur manquaient. Ils demandèrent d'abord la gloire et la richesse à la mer qui baignait leurs Iles et leurs côtes. Enhardis par le succès, et décidés par la pauvreté des peuples de la Baltique, ils s'élancèrent dans l'Océan, devinrent la terreur de l'empire carlovingien , et poussèrent jusqu'en Grèce et en Afrique leurs cruelles dévastations. Aventuriers par goût et par nécessité, ils étaient encore animés par un fanatisme religieux, qui les portait aux entreprises les plus périlleuses. Odin ou Woden, après avoir été le conquérant et le législateur des Scandinaves, était adoré par eux comme le père du carnage, le dépopulateur, Vincendiaire. L'immortalité de l'âme était un des dogmes fondamentaux de la religion d'Odin ; le mépris de la mort, le fond de sa doctrine. Des armes brillantes , des coursiers fougueux , des batailles de chaque jour, des festins éternels dans le Walhalla étaient réservés aux braves qui périssaient en combattant. Malheur à ceux qui mouraient de maladie ou de vieillesse ! ils entraient dans le Nistheim. « Héla ( la mort ) y exerçait son empire. Son palais était » l'angoisse, sa table la famine, ses serviteurs l'attente et la lenteur, le » seuil de sa porte le précipice, son lit la maigreur. Elle était livide, et » ses regards seuls glaçaient d'effroi »

Cette doctrine, généralement répandue dans le Nord , inspirait à la jeunesse Scandinave ce courage intrépide et féroce, qui la rendait inaccessible à la crainte comme à la pitié. Souvent les fils des rois , déjà désignés pour succéder au trône de leurs pères, se faisaient chefs de pirates, sous le nom de rois de mer (See-Konung), et refusaient de quitter ce genre de vie, afin de pouvoir dire avec les braves de la nation, qu'ils n'avaient jamais couché sous un toit immobile , qu'ils n'avaient point bu au coin d'un foyer la bierre ou l'hydromel.

Ces hardis navigateurs jetèrent les fondements de l'empire russe, reconnurent l'embouchure de la Dwina, peuplèrent l'Islande, découvrirent le Groenland et peut-être l'Ile de Terre-Neuve en Amérique a. L'archipel calédonien reçut leurs colonies. Repoussés de l'Ecosse, ils occupèrent pendant près de quatre siècles la partie centrale de l'Irlande, et conquirent deux fois l'Angleterre. L'Espagne ne fut pas à l'abri de leurs déprédations ; mais l'activité des Musulmans et la bravoure des chrétiens de la Galice empêchèrent les Normands de former dans ce pays quelque

• Matxét, Introduct. à l'hist. du Danemark: » Voy. le chapitre XXXVIII.

établissement durable. Au contraire, l'empire carlovingien , présentant « trois cents lieues de côtes, offrait par sa proximité et par le facile accès des grands fleuves , un vaste champ à l'ambition des Scandinaves. Dès l'an 796, Charlemagne, témoin d'une incursion de ces pirates, avait prévu les maux qu'ils causeraient à ses descendants, et s'était occupé de défendre les ports et l'embouchure des fleuves. Cette sage précaution fut négligée par ses successeurs ; et les hommes du Nord pénétrèrent sans obstacle au. cœur de la Germanie et de la France par la Meuse, l'Escaut, la Somme, la Seine, la Loire et la Garonne.

En 830, des hommes à haute stature, portant la barbe longue et vêtus de mailles de fer, parurent avec treize bateaux (serpens ou dragons, snekkar, drakar, ) sur les côtes de l'Aquitaine ; ils descendirent dans l'île de Rhé qu'ils dévastèrent, et dans celle de Her où ils brûlèrent l'abbaye de Saint-Philibert : de là le nom de Noirmoutier. La possession de ces deux îles qui devinrent leurs premières stations, leur permit de radouber leurs barques , d'attendre des renforts, d'entasser le butin. Le plus célèbre aventurier de cette colonie fut Hasting, né en Gaule aux environs de Troyes et qui , dit-on , s'était enfui de la maison paternelle pour se faire pirate. II remonta la Loire et pilla Amboise (838). Il s'empara de Nantes en 843 avec l'appui du comte Lambert , et les Bretons eurent surtout à souffrir du voisinage des pirates danois1. Cette station de la Loire fournit des secours à Pépin contre ses oncles : plusieurs fois, en cinq années, le terrible Hasting entra dans la Charente et la Garonne, mit au pillage Saintes et Bordeaux, poussa ses dévastations jusqu'aux faubourgs de Toulouse, jusqu'à Lescar et Oleron (843-848). Un nouveau Machabée, Robert le fort, duc de France et commandant de la Marche d'Anjou, combattit souvent ces brigands avec succès et envoya à Charlesle-Chauve les armes et les étendards de cinq cents d'entr'eux. En 866 , ils prirent le Mans : Robert accourut , les atteignit près de Brissarthe, et massacra tous ceux qui ne purent se réfugier dans une église du voisinage. Le lendemain il attaqua l'église et fut tué avec Ranulf, duc d'Aquitaine. Dès-lors rien n'arrêta plus les Normands. Hasting lança ses

1 Les Danois, les Suédois, les Norwégiens se disputent les prétendus héros qui se sont illustrés dans les courses des Normands : Ce passage du chroniqueur slave Helmold peut les mettre d'accord : « Nortmannorum exercitus fuit coilectus de fortissintis Danorum, Sueonumy Norwegorum, qui tune Jorlè sub uno principatu consùtuti , etc. •» S'il est vrai , comme on l'a prétendu avec beaucoup de vraisemblance , qu'une foule de Saxons proscrits par Charlemagne se soient réfugiés chez les Danois , on peut considérer les incursions normandes comme des représailles.

dragons dans la Loire et alla jusqu'à Clermont, Attiré comme les Sarrasins par la réputation de Rome, il franchit le détroit de Tarik , aborda en Italie, trouva moyen d'entrer au mont Cassin, et au retour ajouta tes dépouilles delà Provence au butin fait en Italie. En 876, Chartes-le- Chauve fit nn effort pour chasser les Normands d'Orléans et surtout d'Angers, leur place d'armes. Il détourna le cours de la Mayenne, mais les affaiblit sans les détruire. En 911, on les retrouve dans le Limousin , où le roi Raoul arrêta leurs bandes près de Bourganeuf.

Louis-le-Débonnaire avait protégé le roi danois Harold contre les Obotrites, et lui avait cédé la Frise à condition qu'il se ferait chrétien (826). A son exemple, Lothaire livra aux Normands les Iles de Betau et de Walcheren, à l'embouchure de l'Escaut (&S7). Chefs et soldats, les uns pour obtenir des terres, les autres pour avoir des habits blancs, arrivèrent en foule et demandèrent le baptême. Quand on leur refusa le sacrement dont ils se faisaient un jeu lucratif, ils se montrèrent furieux et allèrent dévaster la Flandre, la Basse-Lorraine, et la Hollande par l'Escaut, la Meuse et le Wahal. Charles-le-Chauve espéra les fixer au sol, en accordant ou plutôt en confirmant le duché de Frise à Rorik, un des pirates de l'Escaut (870). Godefried, successeur de Borik, se fortifia dans la nouvelle colonie d'Asealoha. Uni aux Normands de la Somme, il mit la Flandre à feu et à sang. Louis III essaya de délivrer cette province (881); mais la mort l'empêcha de recueillir les fruits de la victoire de Saulcourt. Godefried parcourut en tous sens le royaume de Lorraine. Les palais de Cbarlemagne à Niraègue et à Aix-la-Chapelle furent changés en étables. Liège, Cologne, Nuys, Trêves furent horriblement saccagées. Ne pouvant forcer Godefried dans Ascaloha, Charles-le-Gros lui offrit la main d'une princesse carlovingienne avec la Frise en dot. Le pirate parut d'abord satisfait, puis il se plaignit et réclama un pays où il y eut des vignes. Attiré à une entrevue, il fut assassiné (886). Son frère Sigefried le vengea en allant assiéger Paris, Au retour de cette expédition, les Normands recommencèrent à piller la Lorraine et tuèrent l'archevêque de Mayence. Arnulf , roi d'Allemagne, les attaqua près de la Dyle, les tailla en pièces, leur prit seize étendards. Sigefried périt dans le combat (891), et la Frise après lui fut partagée en comtés.

Les pirates de la Seine parvinrent à un établissement plus durable. Dès l'an 820, une flotte de vingt vaisseaux s'était montrée à l'embouchure de ce fleuve. En 84 1 , Oscheri remonta la Seine, pilla pour la première fois la ville de Bouen, et fonda une colonie dans l'Ile d'Oyssel. Son successeur Baguer, ou Begnar Lodbrog, arriva jusqu'à Paris qu'il

trouva sans défense et dont une partie fut incendiée. Frappés d'une terreur panique en entrant dans l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés , Regnar et ses compagnons se disposaient à se rembarquer, lorsque l'argent de Gharles-le-Cnauve déeida leur retraite (845). lis partirent en jurant par leurs dieux nationaux qu'ils ne reviendraient pas. Douze ans après Regnar reparut, livra aux flammes l'église de Sainte-Geneviève , et entassa de nouveau les ruines (657). Charles-le-Chauve s'en délivra au prix d'une forte somme, en échange de laquelle les pirates lui jurèrent fidélité* Lui-même rompit le premier le traité en soudoyant les Normands de la Somme, pour faire la guerre à leurs frères. Mais l'expédition tentée contre l'Ile d'Oyssel échoua. Une troisième flotte sortit d'Oyssel, s'arrêta à l'Ile Saint-Denis et pilla le monastère (866). L'impôt des Normands les éloigna encore une fois. Après la mort de son frère Louis III, Carloman apprit que d'autres pirates arrivaient par l'Oise et la Somme, et menaçaient la ville sacrée de Reims. Déjà l'archevêque Hincmar faisait fondre les vases d'or pour se racheter. Le roi les suivit à la lueur des incendies, les battit près d'Âvaux et de Vaiily et cependant acheta la paix pour douze mille livres d'argent (883). Sous Gharlesle-Gros , Sigefried entra dans la Seine avec sept cents barques, prit Bouen et Pontoise, et s'avança jusqu'à Paris. L'Ile que nous appelons aujourd'hui la Cité formait seule le Paris du neuvième siècle. Deux ponts de bois défendus chacun par une tour la joignaient au continent. Eudes, fils de Robert-le-Fort, l'évêque Gauzelin, l'abbé de Saint-Germaindcs-Prés, se jetèrent dans la place et combattirent courageusement. Eudes osa même en sortir pour implorer le secours de l'Empereur. Charlesle-Gros vint en effet , mais resta sur les hauteurs de Montmartre, dans une inaction honteuse. Après un siège de treize mois1, les Normands consentirent à se retirer ; ce ne fut qu'en emportant la rançon de la ville avec la permission d'aller piller la Bourgogne (886).

Vers 896, Roll ou Rollon, fils de Roghenvald, banni par le roi de Norwège, Harald Harfager, s'associa de nombreux pirates exilés comme lui, et alla tenter la fortune. La flotte, partie des Hébrides, relâcha d'abord à l'embouchure de l'Escaut; puis cherchant un pays plus riche, remonta la Seine jusqu'à Jumièges. Les habitants de Rouen, ruinés par les invasions précédentes, prirent le parti de se soumettre aux Norvégiens qui entrèrent pacifiquement dans la ville. Rollon défit à l'embouchure de

• Ce siége a été amplement décrit en vers latins, par Abbon, moine de Saint-Germaindes-Prés et témoin oculaire. Ap. Duchehie, Script, franc, tom. II, p. 499.

l'Eure, les troupes envoyées par le roi de France Charles-le-Simple, prit Bayeux, Evreux et d'autres villes de la Neustrie, et s'entendit avec les Normands de la Loire, pour dévaster tout le pays de Blois à Senlis. En vain Robert, frère d'Eudes, tua six mille Normands aux environs de Chartres; ils revenaient toujours plus nombreux et plus redoutables. Roi Ion cependant traitait doucement les Neustriens qui reconnaissaient son pouvoir, et il commençait à comprendre les avantages de la civilisation et de la paix. Aussi préta-t-il l'oreille à l'accommodement que vint lui proposer l'archevêque de Rouen au nom du roi Charles. Il reçut la seigneurie héréditaire de tout le pays situé entre la rivière d'Epte et la Bretagne, avec la main de Gisèle, fille du roi, à condition qu'il se ferait chrétien et vivrait en paix avec le royaume. Par le traité de Saint-Clair sur Epte (012), Charles ajouta à la Neustrie la suzeraineté de la Bretagne et conféra l'investiture à Rollon selon l'usage féodal. Conformément à sa promesse , le nouveau duc de Normandie, pour marcher l'égal des grands seigneurs de France, embrassa le christianisme et décida la plupart de ses compagnons à se faire baptiser. Il s'occupa ensuite d'organiser sa conquête, partagea la terre entre ses barons et ses guerriers, repeupla les campagnes en y rappelant les laboureurs fugitifs et rétablit l'ordre par une justice sévère.

Cet événement mit fin aux invasions danoises en France, et la province neustrienne devint l'asile commun des aventuriers du Nord. Toutefois ni Rollon, ni ses successeurs ne perdirent de vue l'agrandissement de leurs états, qu'ils arrondirent du côté du nord et de l'est, aux dépens des rois de France. En peu de temps, les Scandinaves établis en Neustrie perdirent leur caractère étranger, pour prendre la langue et les usages des indigènes. La distinction des races fut plus lente à s'effacer. Sous Richard H, petit-fils de Rollon, le peuple des villes et des campagnes essaya de protester contre une inégalité qui lui pesait (997)1. Cette tentative réprimée par de cruels supplices, ajourna pour long-temps en Normandie le mouvement communal, qui éclata un siècle après dans toute la France du nord.

Invasions des Hongrois en Germanie, en Italie et en France. — « Les Hongrois (Ugri, Igours) peuple turc ou finnois d'origine, sont » venus, à ce qu'on croit, de la Baskirie, pays situé au nord de la mer » Caspienne, entre le Volga, la Kama, et les monts Ourals vers les sources

» Roman de Rou, cité par M. Àtig. Thierry , Birt. delà conq. de PJngl. par Ut Normands, tom. Ier, p. 189.

» duTobolet du Jaïk (Oural). Les Orientaux les comprennent sous le nom » générique de Turcs, tandis qu'eux-mêmes s'appellent Magyars, du nom » d'une de leurs tribus. Après avoir été long -temps sous la domination » desKhazares1, au nord des Palus-Méotides, cette nation poussée par les » Petchenègues se rapprocha du Danube3. *> Elle était alors sous le commandement de sept Wayvodes qui abdiquèrent leur autorité en faveur d'Arpad , fils d'Almuz. A la suite d'un engagement réciproque entre le prince et les sujets, engagement qui fut confirmé par le khan suprême des Khazares, Arpad établit son peuple dans l'ancienne Dacie, entre la Theiss et le Danube (889). L'empereur Léon, dans sa tactiquey nous peint les Hongrois sous des traits qui les rapprochent des Huns d'Attila, et des Mongols de Gengiskhan. La crédulité populaire les accusait de boire le sang et de manger le cœur des vaincus. Mais il est hors de doute que ces peuples avaient des lois et des châtiments auxquels ils se soumettaient. Le larcin , le plus séduisant des crimes chez une nation nomade et dans un camp ouvert, était aussi puni avec sévérité comme le plus dangereux.

Les restes de la nation Avare, qui avait avec les Hongrois une origine commune, se confondirent parmi les nouveaux-venus ; mais les terres de la Dacie étaient désertes et incultes. Arpad saisit avec empressement l'occasion qui lui fut offerte d'envahir le pays des Slaves Moraviens, qui tenaient un puissant état sur les bords du Danube, de la Morave et de l'Elbe. Arnulf, roi de Germanie, irrité contre Zwentibold, duc ou roi des Moraves, chargea les Hongrois de sa vengeance , et ceux-ci se signalèrent par leurs ravages (892). Mais pendant cette expédition ils furent attaqués de nouveau dans leurs établissements de la Dacie par les Petchenègues 3, qui parvinrent encore à les en chasser. Profitant alors des troubles qui suivirent la mort de Zwentibold, ils démembrèrent de la Moravie tout le pays qui , des frontières de la Moldavie, de la Valachie et de la Transylvanie actuelles , s'étend jusqu'au Danube et à la Morave. Le reste de la Moravie passa aux Bohémiens (904). Peu après, les hordes turques, pendant la minorité de Louis-PEnfant, enlevèrent la

1 Les Khazares, autre peuple turc, qui occupaient la Crimée et les pays voisins de la mer d'Azof , s'unirent aux Comans pour chasser les Petchenègues ou Palzinazites des bords de l'Oural et du Yolga. Le contre-coup de cette révolution fut l'émigration des Magyars. Les Khazares adoptèrent au neuvième siècle un christianisme mélangé de toutes les sectes. Leur empire s'écroula vers l'an 1016.

* Kocu, Tabl. des Révol. de l'Europe , première période , p. 87.

3 Depuis ce temps, les Petchenègues dominèrent sur les contrées comprises entre l'Aluta, le Danube et le Dniester. Ils disparaissent de l'histoire vers la fin du onzième siècle où ils furent dépossédés par les Comans.

Pannonie à l'empire d'Allemagne, et jetèrent ainsi les fondements d'un nouvel état connu sous le nom de Hongrie.

Sous le règne de Zoltan, fils et successeur d'Arpad, en 907, les Hongrois attaquèrent la Bavière, et écrasèrent les troupes du duc Léopold à la bataille d'Augsbourg, lieu déjà fatal à une armée Germaine. Léopold y fut tué : le duc de Thuringe ne fut pas plus heureux. Alors le fléau se répandit sur la Bavière , la Souabe et la Franconie : l'éloignement ne garantissait pas d'un ennemi qui presque au même instant réduisait en cendres le monastère de Saint-Gall, en Suisse, et la ville de Brème, située sur les côtes de l'Océan septentrional. Toute résistance céda à la menace que firent les Hongrois de traîner en captivité les enfants et les femmes, et d'égorger tous les mâles au-dessus de dix ans. Conrad Ier les éloigna par la promesse d'un tribut annuel qui fut payé pendant plus de trente ans. Encore les vit-il s'allier contre lui au rebelle Arnoul , et il mourut en les combattant (919). En 924, ils vinrent presque jusqu'en Thuringe. Heori'l'Oiseleur, alors malade et sans armée, paya le tribut pour avoir une trêve de neuf ans ; mais il mit ce temps à profit , en faisant construire de nouvelles villes , en fortifiant les places qui paraissaient propres à la défense, en exerçant ses troupes à une tactique nouvelle. Il les forma aux évolutions militaires , et équipa surtout une cavalerie eapable de foire face à celle des Hongrois, qui excellaient dans l'art de conduire les chevaux.

Pendant la trêve, les Hongrois, renversant la barrière que leur opposaient les Bulgares, s'étaient montrés sous les murs de Gonstantinople, et un de leurs guerriers osa planter sa hache de bataille dans la porte d'or. Satisfaits d'avoir assujéti à un tribut la valeur des Bulgares et la majesté des Gésars, ils revinrent demander la même soumission au roi de Germanie (933). Mais une de leurs armées fut détruite à Sondershausen par les Saxons et les Thuringiens ; Henri lui-même dispersa l'autre à Mersebourg. Cette grande journée, dont le souvenir est encore aujourd'hui vi vaut en Allemagne , fut représentée en peinture dans une salle du palais impérial l. Le roi fit rebâtir les églises et les monastères détruits par les Hongrois, et pourvut à l'entretien des filles nobles dont les pères avaient succombé dans la bataille.

La Germanie était affranchie d'une honte, mais non délivrée de toute crainte. Pendant le règne d'Othon Ier, les Hongrois intervinrent dans les

t « Hune verb triumphum tam laude quant memoria dignum , ad Mercsburgum rex in superiori cœnaculo domus per î>ypa<piav id est pictumm , notari prœcepit adeo ut rem vewn potiiu quant verisimiiem , etc. » Luiithand, U6. II, cap, 9.

troubles de l'Allemagne, et, sous prétexte de soutenir Ludolph, révolté contre son père, ils pénétrèrent au-delà du Rhin et de la Meuse, jusque dans le cœur de la Flandre. Mais les divisions cessèrent en présence de l'ennemi commun. Huit corps d'armée, composés de Bavarois, de Franconiens, de Saxons, de Souabes et de Bohémiens, se réunirent dans les plaines d'Augsbourg. Othon sut exalter les courages en moutrant aux soldats l'étendard de saint Maurice et une lance dont la pointe était faite avec des clous de la vraie croix. On croyait que les Hongrois attaqueraient de front ; ils passèrent secrètement le Lech, tombèrent sur l'arrière-garde, pillèrent les bagages, tuèrent le duc de Franconie. Othon, h la tète de ses Saxons, rétablit le combat. Les Hongrois perdirent cent mille hommes, tant dans ln fuite que dans l'action, et trois de leurs princes, faits prisonniers, furent pendus à Ratisbonne (955). Cette leçon terrible leur profita, et l'Allemagne n'eut plus à souffrir de leurs ravages.

Le voisinage de l'Italie avait aussi attiré les premières incorsions des Magyars. Mais, de leur camp de la Brenta , Ils virent avec quelque terreur la force et la population apparentes de la contrée qu'ils venaient de découvrir. Ils demandèrent la permission de se retirer. Le roi Bérenger s'obstina a combattre, et sa témérité coûta la vie à vingt mille chrétiens (900). Six ans après, ils revinrent* Venise fut attaquée jusque dans ses lagunes. Bérenger les éloigna, mais ne put sauver les esclaves. Bien* tôt, menacé par ses vassaux rebelles, il prit les Hougrois à sa solde, les opposa aux Sarrasins de Fraxinet qui harcelaient sa frontière occidentale, et, avec leur appui, défit les conjurés près de B rescia. Son compétiteur Rodolphe ayant pris Pavie , Bérenger livra la Lombardie aux cavaliers turcs* Pavie succomba et fut incendiée. Quarante-trois églises furent consumées par le feu, tous les habitants massacrés, à l'exception de deux cents hommes, qui ramassèrent dans les ruines trois boisseaux de nièces d'argent (924). La mort de Bérenger, assassiné la même année, redoubla leur^fureur. Crémone fut dévastée, et ils poussèrent jusqu'en Caiabre. Partout les églises retentissaient de cette lamentable litanie : « Sauvez-nous, Seigneur, et délivrez-nous des traits des Hongrois ! » La plupart de ces barbares, ayant voulu passer en France par les Alpes, échappèrent à Rodolphe, qui croyait les tenir, et, traversant rapidement le Dauphioé et la Provence, s'abattirent en Septimartie; mais, décimés par une peste dévorante* ils furent détruits sans effort* par Raymond Pons, comte de Toulouse. L'Espagne, qui tremblait derrière ses Pyrénées, respira plus librement. Vers le même temps, les Hongrois inquiétèrent deux fois le nord de la France, où ils allèrent jusqu'à l'Aisne et à

la mer (923-926). Le roi Raoul réussit à les éloigner, moins par ses victoires que par ses démonstrations énergiques.

En 935 et 937, ils revinrent piller la Champagne, la Bourgogne et le Berry. En 944, de nouveaux Hongrois arrivèrent en Italie. Le roi Hugues, hors d'état de les combattre, composa avec eux pour la rançon de ses sujets. Dix boisseaux de pièces d'argent furent versés dans leur camp; mais on les trompa sur le nombre des contribuables et sur le titre du métal. De plus, les guides qu'on leur avait donnés, et qui devaient les conduire en Espagne, les menèrent par des chemins arides et difficiles. Craignant de mourir de soif, ils retombèrent sur la Lombardie. Enfin, ne trouvant plus rien à prendre, ils se rejetèrent sur le Dauphiné avec d'autres Hongrois venus de la Thuringe par l'Alsace. Tous ensemble furent exterminés par Conrad-le-Pacifique en même temps que les Sarrasins, et dès-lors leurs invasions cessèrent tout-à-fait.

Royaume de Hongrie. — Leurs revers au dehors inspirèrent aux Hongrois des pensées de modération et de paix. Sous le règne pacifique de Toxun, ils se soumirent à mener une vie sédentaire, et Geysa, qui succéda à Toxun vers 971, apprit à ses sujets tout ce qu'ils pouvaient gagner par la culture d'un sol fertile et l'échange des productions territoriales ; mais ce qui contribua surtout à tempérer la fougue des barbares, ce fut l'introduction du christianisme dans la Hongrie. De bonne heure, la race conquérante s'était mêlée à de nouvelles colonies d'origine scythe, slave ou germaine (Khazares, Iazyges, Moraves, Russes, Bulgares, Rissènes, Comans, Bavarois ) ; en outre , des milliers de captifs robustes et industrieux, dont la plupart étaient chrétiens, y avaient été transportés de toutes les contrées de l'Europe. Pélegrin, évéque de Passau, encouragé par Othon-le-Grand et protégé par Geysa lui-même, envoya les premiers missionnaires aux Hongrois (973), et saint Adalbert, évêque de Prague, eut la gloire de baptiser Geysa et son fils Waïc (994).

Ce dernier, qui prit le nom chrétien d'Etienne, sous lequel il est connu dans l'histoire, changea entièrement la face de la Hongrie. Jusqu'alors l'autorité du chef commun, ou grand prince, était limitée par celle des wayvodes inférieurs, dont chacun pouvait assembler une armée, faire des courses et troubler l'État. Etienne se fit déférer, en l'an 1000, la dignité royale, de l'agrément du pape Sylvestre II, qui lui envoya la couronne angélique dont les Hongrois se sont servis jusqu'à nos jours pour le couronnement de leurs roisx. Huit ans après, l'empereur

* Les ornements et les inscriptions grecques de cette couronne montrent qu'elle fui

Henri II confirma le titre de roi à Etienne en lui accordant la main de sa sœur, Gisèle de Bavière. « Apôtre et législateur de son pays , Ëtienne Ier allia la politique à la justice , la sévérité à la clémence. Il fonda plusieurs évèchés, extirpa l'idolâtrie, bannit l'anarchie et donna à l'autorité souveraine une vigueur qu'elle n'avait point eue auparavant. C'est à lui qu'on rapporte la division politique de la Hongrie en comtés, de même que l'institution du palatin et des grands officiers de la couronne. Il conquit aussi la Transylvanie, et en forma un gouvernement particulier dont les chefs , appelés wayvodes , relevaient de sa couronne '. »

Après la mortd'Étienne, dont le règne se prolongea jusqu'en 1038 % Pierre son neveu, fils d'Urséolo, doge de Venise, fut appelé au trône. Sa partialité pour les Allemands le rendit odieux aux Hongrois , qui mirent à sa place Samuel Aba , beau -frère du feu roi. Le nouveau prince redoutant les armes et la politique de l'empereur Henri III, lui céda la partie de la Pannonie supérieure, qui s'étendait depuis le mont Kalenberg jusqu'à la Leytha, et dont les Allemands s'étaient emparés à la faveur des troubles. Par suite de ce traité conclu en 1043, cette portion de la Hongrie fut ajoutée au Margraviat oriental (Autriche), qui prit alors à peu près sa forme actuelle. Samuel fut déposé l'année suivante, et Pierre fut rétabli, puis dépouillé et aveuglé (1046). Les empereurs d'Allemagne, intervenant constamment dans les démêlés des princes de la famille d'Arpad , continrent aisément sur la frontière l'ardeur belliqueuse des Hongrois qui trouvèrent à s'exercer contre les Grecs , les Slaves et les Russes.

briquée à Constantinople. Un passage de Dithmar de Mersebourg, auteur contemporain, autorise à penser qu'elle fut donnée à Sylvestre II par l'impératrice Tliéophanie , mère d'Othon III. On sait que Théophanie était grecque et que Sylvestre II (Gerbert) avait été le précepteur de son (ils.

« Koch , Tabl.des Révol, Périod. III, p. 138.

* Étienne fut canonisé par Grégoire VII en 1083 avec son fils Emmeric mort avanl lui. ( Voy. Cuartcit. Vit. S. Stepli. ap. Schwandtour. Script, rer. Hung. tom. Ier.)

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