‹ Histoire générale du Poitou (volume 2)Chapitre 39 sur 41 · DÉNUEMENT DES GUERRES VENDÉENNES · texte numérisé non relu

DÉNUEMENT DES GUERRES VENDÉENNES

La nature des passions politiques qu'avait soulevées l'insurrection vendéenne , devait être un obstacle invincible pour les tentatives d'un dénoùment pacifique. L'acharnement des guerres primitives , la vivacité des haines , l'immensité des désastres , avaient fait naître dans le cœur des habitants de la Vendée des antipatbies si ardentes contre les hommes et les actes de la révolution, qu'il était impossible de les dissiper et de les anéantir par l'unique intervention de paroles de paix. Elle ne pouvait donc être qu'éphémère cette pacification intervenue entre les chefs vendéens et les représentants de la république : c'était une simple trêve, un instant de calme après la tempête; mais, impuissante à calmer l'effervescence, elle ne servit qu'à jeter dans la mêlée des prétextes à de nouvelles haines, à de nouvelles accusations. Chaque parti inscrivit sur ses bannières : Guerre aux parjures , et la lutte s'engagea de nouveau au nom de la loyauté et de la bonne foi indignement violées. Loin d'entrevoir dans les diverses positions , dans l'étrangeté de ces alliances récentes , des germes féconds d'hostilité , chaque faction , accaparant par-devers elle les droits d'une légitime défense, combattit pour se venger de la violation des traités de la Jaunaie et de Saint-Florent. En racontant les incidents de ces transactions de paix , nous avons

TOITOU. 523

proclamé Lien haut notre intime croyance en la sincérité de ceux qui y participaient : il nous répugnait de rejeter comme mensongères et perfides les paroles et les acclamations bruyantes qu'avait provoquées cette pacification, de prophétiser la mauvaise foi et la trahison , alors que l'enthousiasme éclatait partout. Et même en présence des tristes événements qui ont suivi , nous croyons encore à la pureté des intentions , et nous ne pouvons que protester contre toutes les accusations que les partis ont échangées lors de la lutte , et dont l'écho retentit encore dans tous les souvenirs : la rupture de cette paix accidentelle n'a été et n'a pu être que la déplorable conséquence des inimitiés et des passions dont ces guerres avaient offert le spectacle. Avant de s'éteindre , elles se réveillèrent , moins ardentes peut-être que par le passé, mais encore assez vives pour échapper à l'action pacifique des traités. Voilà le mystère de la nouvelle insurrection ; lui donner une explication puisée dans les réciproques accusations des partis , empreinte de leur amertume , c'est mentir à la réalité des faits, c'est répudier la saine interprétation des événements. Les difficultés que rencontra l'exécution des traités de la Jaunaie et de Saint-Florent , les clauses mystérieuses qu'ils renfermaient aux dires des chefs vendéens , entravèrent dès les premiers temps les bienfaits de la pacification. Non-seulement de fréquents rassemblements menaçaient la tranquillité du pays, mais encore des bandes isolées, indépendantes, le parcouraient en tous sens , renouvelant les scènes de pillage et d'insurrection. Malgré l'activité des officiers sous les ordres de Canclaux , malgré les sévères injonctions de leurs propres chefs, un grand nombre d'anciens combattants de la Vendée perpétuèrent, sous de nouvelles formes, les habitudes guerroyantes du passé. De fréquentes ren-

contres avec les troupes républicaines provoquaient sans cesse de sanglantes collisions. Ces luttes partielles , loin de calmer les esprits , ne servaient qu'à les irriter : le retour des réfugiés au sein de leur patrie souleva de vives répugnances parmi les Vendéens qui avaient embrassé avec ardeur la cause de l'insurrection. Si on ajoute à ces diverses causes d'antipathies les souffrances physiques dont tous étaient victimes dans ce pays si longtemps le théâtre de tant de dévastations et de ruines , il sera facile de comprendre les chances funestes que pouvait entraîner la tentative de pacification. Et puis, pour tout dire, de vagues intrigues émanées de l'Angleterre , les menées de l'émigration, contribuaient à jeter sur l'avenir de notre province de nouveaux éléments de troubles et d'agitation. « On sent » assez , écrivait le général Savary , que la pacification de » la Vendée n'est qu'un simulacre de paix. Personne n'y » croira sérieusement que lorsque l'on ne verra plus de » ces chefs qui se sont créé une puissance , et lorsque le » peuple, qui obéit à ces mêmes chefs, sera réduit à l'im- » possibilité de nuire. Point de chefs de parti , point d'armes m à feu, alors chacun rentrera sous la loi commune; mais » pour y parvenir sans grande secousse , il faut de grandes » forces et des mesures sages. »

Les mouvements insurrectionnels que tout semblait présager , éclatèrent d'abord au sein de la Bretagne , où s'étaient accomplies dans des proportions moins vastes les mêmes catastrophes que celles dont la Vendée avait été le théâtre. Dès les premiers jours du mois de juin 1 795 , divers symptômes d'agitation servirent de pronostics certains aux hommes qui avaient douté de l'efficacité de la pacification. « Il est urgent, écrivait le procureur général d'Angers au » comité de salut public , de prendre des mesures pour

» empêcher que les patriotes réfugiés ne soient totalement >> expulsés de leur pays et privés de leurs propriétés , après » avoir subi les plus grands sacrifices pour la république et » deux années de misère. Il parait évident que les rebelles » regardent comme à eux tous les biens des réfugiés , dont » ils se sont emparés , et que pour éviter les réclamations « ils ont pris le parti de fusiller tous ceux qui rentreront , » comme ils l'ont déjà fait à l'égard d'un grand nombre. » Les chouans sont toujours en état de guerre, pillant, as- » sassinant de toutes parts. On ne peut plus se procurer de » denrées ; les cantonnements de troupes sont quelquefois » quatre ou cinq jours sans pain , ce qui rend la désertion » fréquente. » — « Je viens de passer huit jours à Mache- » coul, écrivait de son côté le représentant Chaillon. Les » chefs vendéens continuent à exercer toute leur autorité » sur les habitants des campagnes , et sur ce qu'ils appel- » lent leur peuple, leur troupe, leur armée. Leur système » reste organisé de la même manière qu'avant la pacifica- » tion. Us portent des panaches blancs , le signe républi- » cain est méprisé. Il se commet des vols et des brigan- » dages au nom de Louis XVII ; il n'y a point de sûreté sur » les routes ; les subsistances sont enlevées. »

À la suite des nombreuses récriminations qu'échangeaient les administrations locales et les chefs vendéens, ces derniers adressèrent aux représentants du peuple la note suivante : « Soumis aux lois de la république , en vertu des » arrêtés que vous avez pris et des déclarations que nous » avons faites, nous adhérons avec toute la confiance possible » aux mesures d'exécution que vous croirez devoir prendre » de concert avec les membres du comité de salut public. » — Nous avons employé tous les moyens de persuasion , » de sagesse et de prudence qui dépendaient de nous , pour

» maintenir la paix , et faire éprouver à un peuple jusqu'ici » malheureux les doux effets que la république a droit d'en » attendre. — Les rapports qu'on a pu faire sur le pillage, » les meurtres particuliers , sont non-seulement exagérés , » mais pour la plupart faux et calomnieux. Si quelques vic- » times ont succombé, c'est moins par excès de confiance » de leur part, que par les imprudences et les menaces » qu'elles se sont permises. On nedoitattribuer les vengeances » partielles qu'à la rentrée impolitique et précipitée de » quelques terroristes dans leurs foyers , aux rapports in- » sidieux de quelques malveillants , à la cruelle audace de » quelques factieux, aux menaces d'un désarmement général, » à l'attitude guerrière que la république conserve toujours » à notre égard , non-seulement en ne retirant pas ses » troupes d'un pays épuisé , mais encore en les faisant refluer » depuis la paix dans des cantonnements qu'elles n'oc- » cupaient point à cette époque. — Que la nation grande et » généreuse qui veut réunir ses enfants sous la même loi , » retire d'une contrée malheureuse de nombreux bataillons, » dont les bras et le courage pourraient être plus utilement » employés pour la tranquillité générale. Alors les ennemis » de la paix ne sèmeront plus d'alarmes ; les haines et les » soupçons s'évanouiront , la confiance s'affermira , et le » peuple , oubliant ses malheurs , bénira les auteurs de la » paix, m

Quelques jours s'étaient à peine écoulés depuis ces protestations pacifiques , lorsque Charrette lança le 26 juin un manifeste conçu en ces termes : « Le moment est venu de h déchirer le voile qui couvre depuis trop longtemps les » véritables causes secrètes du traité de pacification de la »» Vendée , et de faire connaître aux braves Vendéens , à » tous les bons Français et à l'Europe entière, les motifs qui

» nous ont conduits à cette apparence de conciliation avec

» la soi-disant république française. Après deux ans de la

» plus cruelle et de la plus sanglante guerre civile , dont les

» fastes de l'histoire des siècles même les plus barbares

» n'offrent point d'exemple ; chargés en quelque manière

» du poids de tous les malheurs d'un peuple dont nous

» avons été le chef et le soutien , nous devions désirer pour

» lui , sinon une paix entière et parfaite , ce qui n'était pas

» possible , du moins quelques instants de relâche aux maux

» dont nous avions été les tristes témoins. Notre sensibilité,

» notre humanité nous avaient entraînés , malgré le vœu

» même de ce peuple malheureux , mais toujours fier et

» prodigue de son sang, à lui procurer la douceur d'une

» tranquillité à laquelle il se refusait Alors

» nous avons senti la joie renaître dans notre cœur; nous

» avons senti plus vivement encore que nous étions Français;

» nous avons cru toucher au moment heureux de voir re-

» naître la douce tranquillité dans ces lieux infortunés que

» le fer assassin et la flamme avaient épargnés à moitié ;

» nous avons consenti , quoique avec toute la répugnance

» possible , à toutes les démonstrations extérieures que l'on

» a exigées de nous ; nous avons vaincu notre répugnance

» et fait taire notre ressentiment Mais

» quel a été notre étonnement , ou plutôt quelle a été notre

» surprise , lorsque nous avons vu notre confiance trompée

» par ces hommes versatiles , de mauvaise foi ; lorsque nous

» avons su l'arrestation des chefs des chouans , incarcérés et

» livrés à des tribunaux de sang ; lorsque nous avons vu agir

» de la même manière envers les chefs des Vendéens , dés-

)) armer les soldats et cavaliers de nos armées, à qui ils

« avaient eux-mêmes procuré des armes , enlever nos sub-

» sistances, commettre des hostilités en tout genre, et rap-

» peler à grands cris les désordres et les horreurs de la » guerre civile ; lorsque nous avons appris enfui que le fds » infortuné de notre malheureux monarque , notre Roi , » avait été lâchement empoisonné par cette secte impie et » barbare qui , loin d'être anéantie , désole encore ce mal- « heureux royaume. Qu'avons-nous dû faire alors? Ce que » l'honneur et notre attachement inviolable au trône et à » l'autel nous ont dicté ; ce que le peuple même, plus que » jamais irrité, a manifesté et désiré : nous avons repris les » armes. — 0 Français! qui méritez encore ce nom-là, » jugez de notre conduite et de nos sentiments ; ralliez-vous » à nous , ou plutôt imitez-nous. Sortez enfin de cette lâche » apathie dans laquelle vous languissez depuis si longtemps ; » ralliez-vous au centre commun de l'honneur et de la » gloire des Français. Cessez d'être en apparence les cou- » pables adhérents de vos ennemis , et de servir vos bour- » reaux. Que l'expérience vous instruise, et préférez une » mort glorieuse à une vie à jamais flétrie par le crime ! » Au même temps où ces paroles d'hostilités éclataient dans la bouche du chef vendéen , une escadre anglaise , composée de plus de vingt voiles, croisait sur les côtes de Bretagne, et, à la suite de légers combats contre les vaisseaux républicains , elle abordait , le 25 juin , dans la baie de Quiberon , sous les ordres du commodore sir John Warren et du comte d'Hervilly. Cette expédition d'émigrés, protégée par le gouvernement britannique, avait pour but de soulever les populations bretonnes , et de recommencer , au profit de la royauté , les guerres dont la Vendée avait donné le signal. Malgré l'enthousiasme et l'ardeur de ces nouveaux combattants , l'issue de cette attaque fut loin de répondre aux espérances conçues. Notre pensée n'est point de raconter les incidents de cette expédition , d'en soulever les mystères ,

d'intervenir dans La lutte, pour rejeter sur l'un ou l'autre

des acteurs la responsabilité de la défaite ; nous voulons seulement constater les similitudes de date entre la déclaration de guerre faite par Charrette et les tentatives exécutées par l'émigration sous les auspices de l'Angleterre.

Les désastres de l'invasion des émigrés , à la suite de la défaite de Quiberon , la victoire complète de Hoche , général en chef de l'armée des côtes de Brest , les exécutions sanglantes ordonnées par les représentants du peuple, soulevèrent dans la Vendée de nouvelles haines contre le gouvernement national : loin d'accepter les garanties de la pacification , les soldats royalistes ne songèrent plus qu'à la vengeance. Bien triste, en effet, avait été l'issue de cette prise d'armes! Et s'il est vrai que la capitulation invoquée par les prisonniers de Quiberon fût réelle et sincère , alors il est facile de comprendre les représailles dont les Vendéens se rendirent coupables à l'encontre de leurs ennemis. Quelle que fût la cause véritable de l'insurrection dont Charrette donna le signal dans la Vendée par son manifeste du 26 juin, il est hors de doute qu'il fondait ses espérances de succès sur les chances de l'expédition, dont le dénouaient dramatique et lugubre éclata sur les plages de l'Océan, dans la baie de Quiberon.

Pendant que les soldats de la république triomphaient en Bretagne, sons les ordres du général Hoche, contre les efforts des émigrés et des chouans , Charrette , à la tête d'une troupe nombreuse , repoussait victorieusement les détachements répandus dans tout le pays insurgé. Quelque temps après la triste expédition de Quiberon , il convoqua à Belleville tous les Vendéens qui voulaient de nouveau participer aux chances de l'insurrection. La mort du jeune fils de Louis XVI, la proclamai ion des droits de son oncle, donii. 34

lièrent à celle réunion un caractère solennel , et propre à rallier autour des bannières royalistes tons ceux qui avaient à cœur le triomphe de la dynastie des Bourbons , et la vengeance des maux qu'ils avaient soufferts. Cependant, ce n'est plus là l'enthousiasme , la foi , l'énergie des premiers insurgés ; les nouveaux combattants cèdent à des impulsions diverses; les malheurs passés, les haines de rivalité, les intrigues de l'étranger , les forfanteries et les imprudences de l'émigration , loin de raviver les passions d'autrefois , semblent anéantir l'élan et les inspirations dont nous avons reproduit les dramatiques catastrophes.

Le premier exploit de Charrette fut l'attaque du camp des Essarts , dans laquelle les troupes républicaines furent repoussées , laissant entre les mains de l'ennemi trois cents prisonniers. A Aigrefeuille, vers Nantes , mêmes succès des Vendéens , sous les ordres de Guérin , l'un des capitaines du général en chef. Le sort des prisonniers renfermés à Belleville, après l'affaire des Essarts, révèle la vivacité des nouvelles haines : tous furent impitoyablement massacrés , et les vainqueurs, dans ces affreuses exécutions , cherclièrent à venger les désastres de Quiberon. « Les barbaries exercées » à Vannes , écrivait Charrette , m'ont forcé d'en user ainsi » pour en prévenir le retour , s'il est possible. Je déclare » qu'à l'avenir je sacrifierai homme pour homme , toutes » les fois qu'on égorgera un émigré devenu prisonnier. » Ainsi , aux espérances de paix , aux paroles de soumission , ont succédé les horreurs de nombreux combats , et de représailles peut-être plus affreuses que celles du passé. Ce malheureux pays , qui semblait devoir jouir des bienfaits des dernières pacifications , et sur les destinées duquel s'apitoyaient d'une façon si éloquente les chefs vendéens , ainsi que les représentants de la Convention, fut de nouveau livré

aux tumultueuses agitations do la guerre civile; elle ne se manifeste plus seulement par des révoltes partielles , par des crimes isolés , par des querelles privées , par des luttes de paroisses , par des discussions de localités , enfin par tous ces incidents qu'avait soulevés l'exécution des traités, mais bien par la proclamation publique et solennelle d'une guerre générale. Dans les premiers jours du mois d'août , Grouchv écrivait au représentant Doulcet : « Le pays de Charrette , » compris entre la Sèvre , la Loire , la mer, et la route des » Sables à Luçon , est pleinement insurgé et en état de » guerre. La partie sur la rive droite de la Sèvre jouit d'une » apparente tranquillité ; mais la foi vendéenne est trop » connue pour qu'on puisse regarder comme sincères les » paroles de paix de Stolllet et de Bernier. Embauchage des » troupes , accueil aux déserteurs , massacre des ordon- » nances , enlèvement des grains et fourrages ; rien n'est » négligé par eux, pendant qu'ils protestent de leur bonne » foi et de leur soumission. » Alors éclatèrent contre les représentants de vives accusations de faiblesse et de condescendance envers les rebelles : leur conduite passée , leurs tentatives de pacification , leurs paroles de paix , leurs efforts de conciliation , devinrent aux yeux de certains exaltés le texte d'ardentes récriminations. Parmi les Vendéens, mêmes querelles , mêmes passions. Si Charrette lève l'étendard de la révolte, Sto(llet écrit en ces termes au comité de salut public, à la date du 17 août 1795 : « Fortement résolus à » maintenir la paix et à donner des preuves de notre dévoù- » ment à la république , nous vous prions , 1° de suspendre » toute mesure hostile à l'égard des départements de l'Ouest » réinsurgés, jusqu'au moment où la justice nationale aura » prononcé qu'il n'est plus de moyens à employer pour les » pacifier ; — 2" d'envoyer incessamment dans nos contrées

» un ou plusieurs représentants du peuple avec lesquels » nous offrons de nous concerter, autant que besoin sera » et qu'ils le requerront , pour ramener à la paix , par les » moyens de confiance et de persuasion qui seront en notre » pouvoir, ceux qui pourront s'en être éloignés. » Ce n'était pas la première fois que le général du haut Poitou protestait hautement contre les paroles et les actes de son rival de la basse Vendée: lors du manifeste de ce dernier, en date du 26 juin , il avait publiquement réfuté les diverses assertions qu'il contenait, et répudié la solidarité de sa violation des traités de la Jaunaie et de Saint-Florent. Était-ce là l'élan d'une conviction sincère, ou l'expression de dépit d'une rivalité humiliée par la récente dignité que le roi proscrit avait conférée à Charrette, et une vengeance peu noble des sympathies que ce général avait soulevées dans les rangs de l'émigration ? Tel a été le texte des controverses de presque tous nos devanciers , et pour la solution desquelles il est difficile et pénible tout à la fois de rappeler d'aussi déplorables collisions, dans des temps où l'harmonie et la bonne intelligence des chefs pouvaient seules donner à la cause de l'insurrection des chances de triomphe.

Cependant , malgré l'éclatante défaite de Quiberon et les désastres qui l'avaient, suivie , l'Angleterre et l'émigration n'avaient pas perdu tout espoir de réaliser avec succès leurs projets d'invasion sur le territoire de la France. Les côtes du Poitou furent désignées comme lieu de débarquement pour cette nouvelle expédition , à la tête de laquelle devaient figurer plusieurs princes de la maison de Bourbon , et principalement le comte d'Artois. Dés le 15 août, le comité de salut public écrivait en ces termes au général Canclaux :

« Le comité reçoit l'avis d'un nouveau débarquement sur

» la cote de Saint-Jean-de-Mont. Lue partie des troupes » destinées à l'armée de l'Ouest doit être en ce moment » près Nantes, les autres suivront de près. » Deux Hottes, en effet , sorties des ports britanniques , menaçaient en ce moment les côtes de France , protégeant de nombreux transports, sur lesquels se pressaient plus de deux mille soldats, prés de cinq cents émigrés destinés à s'associer aux efforts de l'insurrection vendéenne : des munitions, de l'artillerie, de l'argent , rien n'avait été négligé pour donner à cette nouvelle invasion les chances certaines de victoire. Le comte d'Artois, à bord de la frégate le Jason , suivait de près les Hottes anglaises , et se préparait à s'installer sur le territoire de France , comme le représentant de la dynastie proscrite et le défenseur de ses droits méconnus. Instruit des projets de l'Angleterre, Charrette, de concert avec Sapinaud , disposa toutes ses troupes de façon à protéger le débarquement ; toute la cote entre Saint-Gilles et Sainl-Jean-de- Mont fut occupée par trois mille hommes d'élite ; le reste de l'armée campa dans les environs du bourg de Challans, et Savin reçut l'ordre de s'avancer vers le rivage où devaient aborder les vaisseaux anglais. « Celle glorieuse entreprise , » écrivait Charrette aux chefs de cette expédition , est digne » du souverain de la plus grande et de la plus puissante » nation de l'univers. La gloire immortelle d'aider deux » fois les Bourbons à reconquérir leur royaume était ré- » servée à la nation anglaise. Tels sont les vœux des roya- » listes français; telles sont aussi leurs espérances. » Le 10 août, les bâtiments anglais, mouillés depuis quelques jours en face la baie de la Pèche , s'approchèrent non loin du rivage de l'abbaye de Rouet , et un grand nombre de chaloupes et de canots transportèrent à terre les soldats et les munitions. Ce lui en vain que le capitaine républicain Bur-

ô.i't L'ANCIEN

nonvillc , à la tête de quelques chasseurs , s'efforça de s'opposer au débarquement ; après plusieurs attaques infructueuses , il se retira à Saint-Gilles. De nombreux renforts vinrent bientôt protéger les côtes, et contraignirent la flotte anglaise d'ajourner ses projets de débarquement.

Les débris des armées vendéennes , épars çà et là sur ce sol que tant de glorieux combats avaient ensanglanté, menaçaient encore de perpétuer avec éclat les destinées de l'insurrection monarchique , si le gouvernement républicain , à la date du 29 août 1795, n'eût investi d'une autorité presque dictatoriale sur toutes les contrées de l'Ouest le jeune vainqueur de Quiberon , le général Hoche : tel fut l'adversaire qu'opposa à Charrette le comité de salut public. Enfant de la révolution , ami sincère et loyal des maximes qu'elle avait proclamées, plein d'ardeur et d'audace, le général Hoche avait déjà acquis une gloire éclatante dans les dernières guerres dont la Bretagne avait été le théâtre. Homme d'énergie et de modération , il sut allier aux exigences d'une répression quelquefois sévère les sages élans de l'indulgence et de l'amnistie. Terrible dans les combats , il mit à profit ses victoires; et, loin d'effrayer les populations révoltées parle hideux spectacle des réactions et des vengeances , il appliqua tous ses efforts à les ramener à la paix par la conciliation et l'oubli du passé. Le M septembre, il fit connaître, par une proclamation aux armées placées sous ses ordres , le système qu'il avait adopté : « Appelé , disait-il , par le gou- » vernement à l'honneur de commander l'armée de l'Ouest , » et à succéder à Canclaux que ses talents et ses vertus » ont rendu recommandable, ce n'a été qu'avec une extrême » défiance de mes moyens que j'ai pu me charger d'une » tache aussi pénible qu'honorable. La valeur et la disci- » pline de l'armée, les talents de plusieurs de ses chefs, le

h patriotisme ei les sentiments d'honneur qui caractérisent

» en particulier chacun des individus qui la composent, ont

» cependant fait naître en moi l'espoir d'obtenir bientôt sa

» confiance. — Qu'elles sont grandes , généreux soutiens de

» la république , les destinées qui nous sont réservées !

» Venger la patrie , punir un perfide , soutenir la gloire des

» armées françaises, et délivrer enfin l'humanité d'un joug

» odieux qui l'opprime dans ces contrées : tels sont nos

» droits. Nos devoirs les plus chers sont de protéger les per-

)> sonnes , de respecter les propriétés , d'être soumis aux

» lois , d'obéir aux ordres du gouvernement. — Ce n'est pas

» seulement la force des armes que nous devons employer

» pour rendre à la patrie cette malheureuse partie de son

» territoire : la persuasion, la douceur, l'aménité, doivent

» être aussi les armes dont nous devons nous servir avec

» succès. Malheur donc à quiconque , cherchant à répandre

» inutilement le sang, ne voudrait voir que des ennemis

» dans les habitants des campagnes! Malheur à celui qui

» leur ferait le moindre tort ! Mais aussi point de grâce à

» l'être qui , trahissant ses devoirs sous quelque prétexte

» que ce soit , favoriserait l'ennemi ! Que les coupables

» soient poursuivis avec autant d'ardeur que la patrie recon-

» naissante en a toujours mis à récompenser ses dignes

» défenseurs. »

Quelques jours après , dans une proclamation adressée aux populations insurgées , le général s'exprimait en ces termes : « Après avoir juré , à la face du Dieu que vous

» adorez , qu'ils ne porteraient plus les armes contre la

» république , vos lâches chefs , oubliant tout-à-coup et la

» loi des serments et ce qu'ils devaient à la patrie éplorée ,

» ont repris le cours de leurs forfaits , et ont signalé leur

» trahison par l'assassinat de nos prisonniers Pensez-

« vous qu'avides de sang , nous allions venger des assassi- » nats par des assassinats? Pensez-vous qu'en conduisant m les républicains contre ceux d'entre vous qui sont armés , « j'aille commander le meurtre et le pillage? Non ; les vrais » républicains ne commettent pas de cruautés. Ces mêmes » soldats, qui vous font fuir, viendraient vous donner le « baiser de paix; ils viennent vous arracher à la tyrannie , » et non vous égorger. » Dans ces paroles du nouveau général se rencontre l'expression d'un système de guerre bien différent de celui qu'avaient adopté ses prédécesseurs. Vers la fin de septembre , il commença ses incursions dans le pays vendéen ; à Bellevillc , à Saint-Denis , près du château de Chàtenay , les troupes ennemies en vinrent aux mains ; et , dans ces diverses rencontres, malgré l'impétuosité de ses fidèles Vendéens , Charrette fut contraint de reprendre le cours de ses aventureuses expéditions à travers des contrées où l'enthousiasme a disparu, au milieu des désastres passés; poursuivi, harcelé, il cherche en vain à rallier autour de ses bannières les populations pour lesquelles la victoire républicaine n'est plus une calamité ni un fléau. Fidèle à ses projets pacifiques, le vainqueur, loin de les effrayer par de cruelles réactions , les rassure et les fortifie dans leurs espérances de repos et de prospérité. « Ne » fuyez plus , leur disait-il ; rétablissez vos chaumières , priez » Dieu , et labourez vos champs ' . »

Pendant que ces choses se passaient dans l'intérieur de la Vendée, la flotte anglaise s apprêtait à jeter sur le rivage de nouveaux combattants ; et , après plusieurs tentatives infructueuses, un grand nombre d'émigrés -, à la tête desquels se

1 De Btaucliamp.

trouvait le comte d'Artois , furent par elle débarqués sur les plages de l' Ile-Dieu. La funeste issue de cette expédition acheva de détruire les espérances de l'émigration. Des haines privées, de basses jalousies paralysèrent tous les efforts des derniers soldats de la Vendée. Dans les plaines de Saint-Cyr, entre Luçon et les Sables , Charrette tenta de ranimer l'ardeur de son armée par une attaque imprévue sur les troupes républicaines. Dans cette affaire , qui fut sanglante, périrent un grand nombre de Vendéens , tels que de Grosseliére , le chevalier de la Voûte, Lamoelle, et Guérin , le lieutenant fidèle du général en chef, dont la perte excita parmi tous les combattants de bien vifs regrets. « Ce n'était qu'un paysan , mais un paysan plein de courage et d'intelligence. Né pour la guerre , adoré des soldats , il serait devenu général en chef , si ses qualités naturelles eussent été secondées par les avantages de l'éducation. Son intrépidité lui avait mérité la confiance de l'armée , dont il commandait ordinairement l'avant-garde. Aucun chef avant lui n'avait pu établir parmi les paysans poitevins une sorte de discipline en encourageant les faibles et sachant en imposer aux lâches. Charrette perdait à la fois son lieutenant , son ami et son conseil '. »

Les expéditions de Quiberon et de l'Ile-Dieu , conçues et exécutées par les émigrés, avec l'aide du gouvernement anglais , signalèrent les dernières phases de L'insurrection vendéenne. Désormais plus d'ardeur parmi les populations, plus de cet enthousiasme des premiers temps, plus de ces combats dans lesquels de nombreuses armées venaient à l'envi se disputer les honneurs de la victoire; la guerre est réduite à ses plus minimes proportions ; quelques mystérieuses agences de Londres ou <lc Paris expédient dans le

De Beauchamp.

pays insurgé des agitateurs diplomatiques, mais aucun deux ne peut raviver l'énergie éteinte des habitants. Charrette lui-même devient errant à travers ces contrées si souvent illustrées par ses triomphes; et alors qu'il reçoit des princes de la dynastie bourhonnienne les encouragements pour ses héroïques efforts, il parcourt, triste et découragé, leshameaux et les campagnes cernés de toutes parts par les troupes républicaines. C'est en vain que par-delà les frontières de la France retentissaient en sa louange ces paroles exaltées d'un général russe : « Héros de la Vendée ! illustre défenseur de » la foi de tes pères et du trône de tes rois, salut! — Que » le Dieu des armées veille à jamais sur toi ; qu'il guide » ton bras à travers les nombreux bataillons de tes ennemis » qui, marqués du doigt de ce Dieu vengeur, tomberont » dispersés comme la feuille qu'un vent du nord a frappée. » Et vous, immortels Vendéens, fidèles conservateurs de » l'honneur des Français, dignes compagnons d'armes d'un » héros, guidés par lui, relevez le temple du Seigneur et le

>) trône de vos rois... Que le méchant périsse que sa

» trace s'effaee... Alors, que la paix bienfaisante renaisse, » et que la tige antique des lis, que la tempête avait cour- ; bée , se relève du milieu de vous plus brillante et plus » majestueuse. — Brave Charrette , honneur des chevaliers » français , l'univers est plein de ton nom... L'Europe » étonnée te contemple , et moi je t'admire. Dieu te choisit , » comme autrefois David pour punir le Philistin. — Adore » ses décrets , vole , attaque , frappe , et la victoire suivra » tes pas. i>

Dans de telles conjonctures, Hoche résolut d'exécuter le plan de pacification qu'il avait conçu. Le gouvernement directorial avait succédé au comité de salut public. Le 3 janvier 1796, les armées de l'Ouest, de Brest et de Cher-

bourg furent réunies sous son commandement, avec le titre d'armée des côtes de l'Océan : elle fut divisée en trois grandes fractions qui embrassaient dans son ensemble tout le pays insurgé. L'état de siège fut proclamé dans toutes les villes. L'autorité civile et militaire se trouva ainsi concentrée entre les mains du général en cbef. Ce pouvoir immense , confié à un seul homme , quelque périlleuses que pussent être ses conséquences , devait amener d'heureux résultats pour le dénoûment de cette affreuse guerre. Unité de pensée , unité d'action, tels en furent les avantages. Alors, investi de cette autorité dictatoriale , le général Hoche, comprenant toute l'étendue de sa mission , se mit hardiment à l'œuvre.

« Les Romains , de qui nous approchons un peu , écri- » vait-il au Directoire , soumettaient les peuples par la » force des armes, et les gouvernaient par la politique. » Les Français jusqu'ici , comptant sur la bonté de leur » cause et leur bravoure , ont pu vouloir négliger ce puis- » sant moyen. Je doute que le nouveau gouvernement n'en » fasse pas usage ; je parle de la franchise politique et non » de l'intrigue. Il eût été à désirer que l'on ne criât pas sans » cesse contre les prêtres. La masse des campagnes les veut. » Les ôter tous , c'est vouloir éterniser la guerre. Qu'on se » rappelle d'ailleurs que ces hommes peuvent servir utile- » ment. Il ne s'agit que de les détacher des nobles et des » chefs , ce qui n'est pas difficile en les accueillant. Il en » est dans la Vendée , j'ose le dire , qui m'ont parfaitement » servi. Charrette les a proscrits : c'est ce qu'il pouvait « faire de plus maladroit, car tous les simples du quartier m s'en sont détachés , en criant au sacrilège. »

Il confia à des généraux placés sous ses ordres les soins de la partie militaire ; Gratien de Laagc , Grouchy et Travot

furent chargés de poursuivre Charrette à la tète de colonnes mobiles. Son activité se signala partout , non-seulement dans les négociations nombreuses avec les chefs ennemis , mais encore dans l'organisation de ses propres armées. D'éloquentes proclamations adressées aux habitants du pays insurgé les avertirent de ses pensées et de ses desseins : « Ne paraitrait-il pas , aux progrès que font parmi vous » les ennemis de l'État, que les mesures paternelles em- » ployées par le gouvernement pour apaiser les troubles qui » vous agitent , loin de les rapprocher de lui , n'ont fait » que les enhardir à la sédition ? Pardon , amnistie , paci- » lication , rien n'a pu dessiller leurs yeux. Endurcis dans » leur révolte, ils ont cru subjuguer, détruire la répu- » hlique entière... Inconcevable travers de l'esprit humain! » Hommes faihles ! vous protégez vos bourreaux , et vous » vous armez contre ceux qui veulent vous rendre à vos » droits naturels ! Nous comptons au nombre de ces droits » celui d'adorer Dieu comme il convient à chacun. La répu- » hlique n'entend gêner aucun culte. » Dans une autre circonstance il ajoutait : « Si ceux qui , après la journée de » Quiheron , se réjouissaient tant de me voir marcher contre » la Vendée , ont cru trouver en moi un chef incendiaire , » un dépopulateur , ils se sont trompés. Fidèle à la répuii blique , j'en ferai respecter les armes , j'en combattrai les « ennemis à outrance, je les livrerai à la vengeance des » lois; mais aussi je ferai chérir le gouvernement républi-

» eain par tous les moyens convenables La guerre de la

» Vendée n'est pas finie , mais elle le sera ; elle le sera sous » peu; et, pour cela, on n'exterminera pas le reste delà h population. »

Tout était changé dans cette guerre quant aux moyens de

répression ; le génie d'un homme avait opéré en faveui d'une prompte pacification plus que ne l'auraient pu faire toutes les victoires , même les plus éclatantes.

La perspective d'une paix prochaine jetait déjà dans les esprits des pensées de joie et de reconnaissance envers le jeune général républicain , lorsque Stofflct , qui était resté neutre durant les dernières luttes, leva tout-à-coup l'étendard de la révolte : « Braves amis , s'écriait-il dans sa pro- » clamation , le moment est venu de nous montrer. Dieu , le » roi , le cri de la conscience , celui de l'honneur et la » voix de vos chefs vous appellent au comhat. Plus de » paix ni de trêve avec la république ; elle a conspiré la » ruine entière du pays que vous habitez. Vous enchaîner » sous ses lois barbares, vous associer à ses crimes, arra- » cher de vos mains le fruit de vos travaux , vos grains , » vos subsistances , vos dernières ressources ; tels sont ses » projets. Vous abandonner quelques jours , pour écraser » par la masse de ses forces vos compagnons d'armes , et » revenir ensuite subjuguer, vexer, affamer, et désarmer vos « contrées , tel est son but. — Mais le souft'rirez-vous?Non. » Les braves soldats que pendant deux années j'ai conduits » aux combats ne deviendront jamais républicains; jamais » le déshonneur ne flétrira les lauriers qu'ils ont mois- » sonnés. Ressaisissez donc avec énergie ces armes terri- » blés que vous ne déposâtes qu'en frémissant ; volez au î> combat ; je vous y précéderai ; vous m'y distinguerez aux » couleurs qui décoraient Henri IV à Ivrv. Puissent-elles » être pour nous , comme pour lui , le signal de la vic- ■>■> toire. »

A la suite de celte proclamation fut publiée une déclaration royale , dans laquelle l'exilé de Vérone , le frère de Loi>-'s XVI, ennuierait les griefs de sa dvnastic contre la

révolution , rappelait tous les maux dont la France avait souffert , et terminait par un solennel et dernier appel à la bravoure vendéenne : « Et vous, invincibles héros que Dieu » a choisis pour être les restaurateurs de l'autel et du trône , » et dont la mission est attestée par une multitude de pro- « diges; vous dont les mains triomphantes et pures ont » entretenu au sein de la France le flambeau de la foi et le » feu sacré de l'honneur ; vous que notre cœur a constam- » ment suivis , auprès de qui nos vœux nous portaient sans » cesse; qui fûtes toujours notre consolation, notre espoir; » illustres armées catholiques et royales , dignes modèles de » tous les Français , recevez les témoignages de la satisfac- » tion de votre roi. Jamais il n'oubliera vos services, votre » courage , l'intégrité de vos principes , et votre inébran- » lable fidélité. »

A ces paroles d'hostilité , Hoche répliqua : « Que signi- » fient ces cris de mort , de rage et de vengeance ? Encore » des parjures! Le châtiment de leurs semblables n'a donc » pu leur prouver que le ciel punissait les faussaires ? Au » nom de quel roi parle-t-on? A quel Dieu appartiennent » ces prêtres qui , rugissant comme des tigres , prêchent le » carnage, le vol et l'assassinat? L'auteur de la nature » réprouve leur conduite que les esprits infernaux seuls » peuvent approuver. Voulant cependant punir exemplai- » renient une trahison aussi manifeste , et arracher à la » plus odieuse tyrannie les habitants des campagnes , pré- » server leur récolte , et leur assurer un repos durable , » nous avons ordonné ce qui suit :

» Trente mille hommes passeront sur le pays dit d'Anjou » et haut Poitou ; ils y vivront jusqu'à ce qu'il soit entière- )> ment soumis aux lois de la république. ■ — Voulant cepen- ') dant concilier les intérêts des particuliers avec l'intérêt

» général , nous défendons de rien enlever aux paroisses » qui se soumettront sur-le-champ ; et à celles qui feront » prendre des émigrés ou des chefs rebelles , nous leur ga- » rantissons également protection et sûreté. — Nous ordon- » nous que les opinions religieuses soient respectées ; que » le pillage soit puni avec la dernière rigueur. Nous décla- » rons que les intentions du gouvernement sont que l'agri- » culture soit protégée. En conséquence , aucun habitant » des campagnes n'en sera arraché pour servir dans nos » armées , assez nombreuses pour triompher des ennemis de » la république n

Après quelques jours d'une poursuite opiniâtre , Stofllet et plusieurs de ses compagnons d'armes furent arrêtés , le 23 février 179G, dans la ferme de la Saugrenière , et conduits à Angers, où ils furent fusillés, le 26, par arrêt d'un conseil de guerre. Le supplice de ce chef jeta la terreur dans le pays , même parmi les partisans de l'insurrection : quelques-uns accusèrent Bernier de trahison envers Stofllet, prétendant que, corrompu par les promesses de Hoche, il l'avait livré aux mains de ses ennemis. Quelle est la vérité de cette allégation? Et n'y a-t-il pas, durant les désastres des guerres civiles , assez de crimes et de malheurs à déplorer , sans que l'histoire se fasse l'écho, souvent infidèle, de paroles , de bruits , de soupçons , que jettent à leur déclin les partis vaincus ?

Peu de jours s'étaient écoulés depuis l'exécution de Stofllet, lorsque Charrette , poursuivi à outrance par le général Travot , tomba au pouvoir des républicains : le général vendéen , vaincu , captif, alla expier par une mort héroïque sa participation aux événements de l'insurrection , et eut pour lieu de son supplice la même cité qui avait été naguère le théâtre de sa triomphale ovation. La mort de ces deux chefs

illustres , quelque triste qu'eu eût été le dénouaient, jeta parmi les populations de nouveaux germes de désespoir et des tendances plus énergiques vers une paix générale. Ce fut en vain que d'Autichamp , nommé généralissime à la place de Stofflet , voulut ranimer dans le cœur des Vendéens des sentiments d'animosité et de révolte , les appelant à la vengeance de leurs chefs ; ses efforts purent bien prolonger quelques luttes partielles , mais ils furent impuissants à soulever contre le pouvoir républicain ces mêmes hommes que tant de désastres avaient déjà frappés. Hoche profita de ce découragement pour poursuivre son plan de pacification ; des paroles de clémence et d'humanité se firent entendre ; assez de sang , assez de ruines , assez de calamités avaient signalé les tristes phases de celte guerre civile.

A ses paroles pacifiques, les habitants des contrées vendéennes répondirent par de loyales soumissions ; et , en déposant leurs armes entre les mains du vainqueur, ils abdiqueront leurs sentiments de haine et d'hostilité. Bientôt , à l'abri d'une généreuse amnistie , ils purent reprendre leurs travaux au milieu du calme , et cicatriser des blessures que les temps passés avaient si cruellement et si profondément envenimées. A des jours de deuil , des jours de paix succédèrent , disait Hoche. Ces tentatives de pacification accomplies par le général républicain terminèrent glorieusement la guerre épouvantable dont nous avons essayé de résumer les principaux incidents.

Mais de telles commotions ne pouvaient s'apaiser subitement ; violentes comme la foudre, elles devaient avoir dans l'avenir des réactions et des contre-coups , et il fallut qu'un homme de génie vint achever clans sa complète réalisation la pensée du dernier général des armées de l'Ouest. Sous la main puissante du premier consul , sous l'inspiration de sa

POITOU. 5 fô

politique et de son énergie , s'étéigmreitt les derniers germes de cette insurrection dont l'éclat triste et funèbre fut la dernière explosion de l'indépendance provinciale ; comprimées par la toute-puissance de l'unité nationale, les populations divisées se rapprochèrent , et la Vendée , encore toute émue des dernières catastrophes , s'associa aux destinées de la France , l'accepta comme patrie , laissant dans le passé et. dans l'oubli ses haines , ses divergences et ses antipathies. Et si , lors de la décadence impériale , de nouvelles tentatives éclatèrent , si de nouveaux cris de guerre se firent entendre , appelant les populations au combat , et donnant au devoùment de quelques familles de nobles et héroïques inspirations , ce ne fut là qu'une éphémère insurrection , n'ayant ni le caractère ni l'origine de celle dont nous avons traversé les diverses phases. Chose étrange! après plusieurs années écoulées, la dynastie royale, les pensées religieuses, les symboles politiques et sociaux , qui semblaient avoir été ensevelis à tout jam. is dans le naufrage révolutionnaire de 89 , et pour le triomphe desquels la Vendée avait si vaillamment combattu , furent de nouveau intronisés au sein de la France ; comme si les desseins providentiels n'eussent pas permis que tant de sang fût versé pour donner uniquement de l'éclat à des institutions expirantes , pour servir d'expiation et de mausolée à un passé désormais irrévocable.

En face de tous ces événements si bizarres et si dramatiques, à quel parti l'histoire doit-elle concéder les honneurs du triomphe? A travers toutes ces réactions, toutes ces tempêtes politiques , à quels faits , à quels hommes devons-nous accorder nos sympathies et notre admiration? En traversant ce pays naguère le théâtre de la plus sanglante de toutes les guerres civiles , en visitant tons ces h. 35

monuments que chaque faction a élevés en mémoire de ceux qu'elle a appelés des héros , n'est-il pas possible d'étendre sur tous ces souvenirs la sauvegarde d'une amnistie? Est-ce que l'histoire peut s'initier de la sorte aux mystères de certaines préoccupations , s'associer à des pensées de haine ou d'amour ? Ne doit-elle pas au contraire porter sur toutes ces catastrophes le bénéfice de l'impartialité , restituer à chacun ce qui lui appartient, et, dans ce torrent des événements humains , à travers toutes ces catastrophes où les passions de l'homme ont épuisé toute leur ardeur de bien et de mal , se réfugier dans les limites d'une complète neutralité, et laisser passer en silence la justice de Dieu, cette suprême loi des actes et des hommes ?

Page 1