‹ Histoire géologique de la merChapitre 55 sur 58 · Comptes rendus de l'Académie des Sciences, CLXII · texte numérisé non relu

Comptes rendus de l'Académie des Sciences, CLXII

tives à la contraction du noyau et au refoulement tangentiel de la matière corticale. Les inégalités de relief de la surface nous ont donné la raison de la localisation des mers dans les bassins et nous portent à croire que c'est simultanément, que se sont constituées les unes à côté des autres, les zones submergées et les régions continentales. On peut y insister et remarquer que la supposition, souvent formulée, d'une nappe aqueuse primitive recouvrant toute la masse solide, est non seulement inutile, mais bien peu vraisemblable : la surface actuelle de la mer pourrait être tout autre qu'elle n'est, si la profondeur de la masse liquide était modifiée. Toutefois, il est manifeste qu'aujourd'hui encore, la quantité d'eau liquide serait suffisante pour envelopper la totalité du globe, si la forme de celui-ci était régularisée par le transport de ses reliefs dans ses dépressions : la surface des mers étant trois fois aussi grande que celle de la terre ferme, et la profondeur de ses abîmes surpassant celle des sommets montagneux, le volume d'écorce existant au-dessus de la surface de l'océan est bien inférieur à celui des eaux, au-dessous du même niveau.

La mer une fois séparée de « l'aride », elle a passé un temps considérable à se débarrasser, par précipitation, de la masse des troubles qui l'encombraient, et c'est petit à petit que ses eaux ont acquis les caractères physiques que nous avons énumérés, tels que la limpidité, la couleur et la température dont s'accommodent les besoins biologiques. Et ce n'est pas tout de suite que ce milieu est devenu habitable : il a été d'abord un laboratoire, où des combinaisons

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minérales ont agi les unes sur les autres, pour établir l'équilibre, relatif et mobile, des diverses parties de l'énorme accumulation liquide.

Quant à l'apparition du phénomène biologique, on a émis souvent l'opinion, d'ailleurs dépourvue de preuves, qu'elle a dû se déclarer dans la mer. Sans prendre part, dans une question si incomplètement définie, on peut cependant remarquer que l'allure des choses, telle qu'elle résulte des faits rassemblés dans le présent volume, ne justifie pas la supposition d'un océan habité, coexistant avec des terres fermes désertes. La liaison est si intime et si complexe entre les différentes catégories d'êtres vivants, que les unes apparaissent comme absolument indispensables aux autres pour l'équilibre de l'ensemble. La conséquence est donc l'apparition simultanée des différents termes de la flore et de la faune primitives, ce qui n'est pas plus difficile à comprendre que la supposition de quelques informes ébauches d'embryons apparaissant ici ou là.

La nature nous montre, non seulement la nécessité des divers habitats simultanés, mais aussi celle de la contemporanéité des grands degrés d'organisation : les êtres les plus élevés ont un imprescriptible besoin de l'assistance des microorganismes les plus humbles, qui, jusque dans les profondeurs de leurs tissus, accomplissent des fonctions incessantes; et complémentairement, les êtres les plus infimes, les microbes les plus élémentaires, sont dans l'impossibilité de prospérer, si des organismes qui leur sont très supérieurs n'ont élaboré au préalable les matériaux alimentaires dont ils n'auront qu'à extraire les trésors,

de matières facilement assimilables et de forces vives, dont ils ne peuvent se passer.

En présence de cette conclusion, comment hésiter à penser que chacun des êtres vivants, composant un microcosme, n'ait été créé expressément, en vue de la fonction qu'il était appelé à y remplir et, par conséquent, en conformité absolue des conditions qui devaient l'entourer ? Autrement, il y aurait là une flagrante contradiction avec tout ce que nous a montré le concert, si absolument eurythmique, des choses inorganiques.

C'est en conséquence de ces principes que les biocosmes caractéristiques des périodes géologiques successives ont apparu dans la mer.

En les comparant, on assiste au phénomène grandiose du « perfectionnement organique » ou plutôt de l'acquisition à chaque moment géologique de formes méritant d'être classées au-dessus de celles qui, aux époques antérieures, constituaient le summum de la série organique, en sorte que, à l'apogée des trilobites, rois de la création à l'époque primaire, ont succédé les puissants reptiles de l'époque secondaire, qui, entre autres facultés, jouissaient de tous les modes de locomotion, laissant à leur tour, la suprématie aux mammifères dont la prospérité persiste encore aujourd'hui.

Le perfectionnement organique ! Ne semble-t-il pas lui-même avoir préparé l'avènement d'une nouvelle lorce cosmique qui, par sa supériorité, est à la force biologique ce que celle-ci est à l'entité dynamique présidant à l'architecture des produits inorganiques? C'est la force intellectuelle, dont la mention ne peut être oubliée, sans produire une lacune dans notre

sujet, puisqu'elle est intervenue déjà pour apporter à l'état de la mer, tel que l'avaient faite les forces physiques avec le concours des êtres vivants, des modifications indiscutables. Par ses travaux, dès maintenant en passe de s'étendre sans répit, l'homme a déjà supprimé des bassins maritimes pour les remplacer par des polders et il a étudié la substitution de nappes d'eau à des chotts ; il a fait communiquer entre eux des océans initialement séparés : le Pacifique avec l'Atlantique, par le canal de Panama; la Méditerranée avec la mer Rouge, par le canal de Suez1.

Malgré la durée déjà si longue de son existence, la mer ne manifeste aucun indice de déclin. Elle n'a jamais été plus active ni plus habitée; jamais elle n'a nourri d'êtres plus élevés en organisation, ni même mieux doués en énergie vitale. Au contraire, il semble que l'animal et le végétal y atteignent de nos jours le maximum de leurs dimensions. Jamais rien n'a autorisé à supposer dans le passé l'existence d'un animal aussi grand que notre baleine franche avec ses 30 mètres de longueur : les 21 mètres du Diplodocus, — reptile terrestre d'ailleurs, — font petite figure auprès d'elle. Jamais on n'a recueilli de vestiges de céphalopodes (Orthoceras ou autres, si abondants aux époques primaires) qui puisse entrer en comparaison avec Architheutis princeps, calmar des îles Baffin (Irlande), dont le corps mesure plus de 12 mètres de longueur2. Jamais on n'a recueilli d'in-

1. Stanislas Meunier, le Ciel géologique, p. 170. 1 vol. in-8#. Paris (1871).

2. Filhol, la Vie au fond des Mers, p. 175. 1 vol. in-8° (Bibliothèque de la Nature). Parié, s. d.

dices de plantes marines approchant du Macrocystis de 500 mètres, des mers d'aujourd'hui 4.

On a vu plus haut quelles ont été l'allure et les vicissitudes locales de la mer au cours des temps ; comment elle s'est déplacée, en conséquence des contrecoups de l'activité souterraine et comment par l'évaporation, origine de la pluie, elle pourvoit à l'infiltration occulte qui hydrate chaque nouvelle couche du sol, au moment de son édification et qui achemine le bassin océanique vers un assèchement que rien ne saurait conjurer.

La fin de la mer est un chapitre symétrique de celui qui concerne son apparition ; mais loin de contraster avec lui par ses causes et par son mécanisme, il en est une simple suite, logique et inévitable.

Des poètes ont quelquefois tenté de décrire les affres de l'humanité dégénérée, errant sur les bords de la dernière flaque d'eau prête à disparaître. On peut croire que c'est là un mélodrame gratuitement imaginé, sans que les faits réels en justifient la supposition.

Outre que la dessiccation de la mer sera précédée de transformations météorologiques qui depuis bien longtemps auront rendu la surface du sol radicalement différente de ce qu'elle est aujourd'hui, nous avons, grâce à la paléontologie, des notions sur la durée des espèces, comparées au temps employé à la succession des époques. Ce n'est que chez les formes végétales ou animales les plus inférieures, que nous rencontrons des exemples de survie dépassant la durée

1. Le Maout et Decaisne, Traité général de Botanique, p. 711. 1 vol. gr. in-8°. Paris, 1868.

d'une formation géologique, c'est-à-dire le temps que met une faune à se substituer à celle qui la précède et à laisser la place à celle qui la suit1. Quand il s'agit des êtres supérieurs, la durée diminue très notablement. Pour les mammifères en particulier, ce temps est extrêmement court. Que l'humanité doive ou non être remplacée par quelque forme plus élevée, continuant, après elle, la série des perfectionnements organiques, elle aura égalé toutes les longévités paléontologiques, bien avant qu'il n'y ait rien de pratiquement changé dans le volume de la mer.

Nous pouvons cependant concevoir que la disparition de la masse océanique, par infiltration dans la profondeur du sol, sera un fait accompli, alors que sera bien loin encore le refroidissement complet de la planète.

La lune nous fournit un exemple devenu banal, d'un corps céleste bâti exactement sur le même type que la terre, où se montrent les preuves d'une aridité complète sur un sol qui porte, de toutes parts, des témoignages incontestables de l'activité récente des eaux. Des phénomènes géologiques ont continué cependant de s'y accomplir et par exemple, d'énormes explosions volcaniques ont recouvert les derniers sédiments aqueux de ces épaisses assises de laves et de cendres, qui donnent au paysage lunaire l'aspect si étrange que tout le monde connaît.

i. Il va sans dire que nous donnons au mot jaune un sens qui ne lui convient pas en réalité et qu'on lui a cependant attribué, avant d'avoir reconnu l'indépendance mutuelle des espèces et l'allure progressive de leur remplacement. (V. à cet égard notre Géologie biologique.)

Cette circonstance, imprévue il y a encore bien peu de temps, résulte de ce que le phénomène volcanique se continue en profondeur dans la région du contact de la zone imprégnée d'eau d'infiltration centripète, avec la zone encore trop chaude pour être humidifiée. Les refoulements orogéniques, en faisant glisser celle-ci par-dessus la précédente, en détermine le recuit en présence de la vapeur aqueuse et la convertit en magma foisonnant, qui profite de toutes les issues vers la surface pour faire éruption au dehors1.

Il ne nous reste plus qu'à faire une dernière remarque, pour en avoir terminé avec l'histoire tout entière du phénomène océanique, c'est qu'après le refroidissement complet de la terre, — la température s'en étant équilibrée avec celle de l'espace, et la croûte enveloppant le grand vide central qui représentera la place d'abord remplie par la masse fluide du début, — la coupe verticale de tout cet ensemble montrera, à un certain niveau des assises superposées, un horizon singulier, ni exclusivement métamorphique comme les zones profondes, ni exclusivement volcanique comme les zones finales, et qui sera le produit de l'incident océanique, aussi bref qu'il aura été exceptionnel.

1. Stanislas Meunier. Sur une conséquence remarquable de la théorie volcanique. Comptes rendus de l'Académie des Sciences, t. CLX, p. 137, 1915 — et : les Volcans lunaires et la géologie. Bulletin de la Société astronomique de France, août 1915, 29e année, p. 275.

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