‹ Histoire grecque (volume 2)Chapitre 40 sur 47 · S II · texte numérisé non relu

S II

Selon, fils d'Exécestide, était né à peu près au moment où Psammétique montait sur le trône d'Egypte et ouvrait au commerce maritime de la Grèce de nouveaux débouchés '.

Exercé dans les palestres et formé aux arts des Muses, le jeune Eupatride reçut cette éducation ample et harmonique à laquelle, dès cette époque, on ne pouvait atteindre nulle part aussi commodément qu'à Athènes. Depuis sa première jeunesse jusqu'à la fin de sa vie, il fut possédé d'un insatiable désir d'apprendre, car on rapporte que, au moment de mourir, il releva encore la tête pour prendre part à la conversation de ses amis. Cette envie d'apprendre le poussa de bonne heure à franchir les bornes étroites de son pays natal et à courir le monde. Ses relations de famille l'engagèrent à faire lui-même le négoce ; il avait un vaisseau à lui, sur lequel il allait écouler dans les ports étrangers des marchandises attiques et faire provision de fret pour revenir à Athènes. Avec son coup-d'œil vigilant et net, il ne pouvait manquer d'apercevoir le mouvement qui entraînait ses contemporains et dont il rencontrait les indices sur tous les rivages. Les vieilles institutions léguées par les ancêtres, la solidarité naturelle des familles et des groupes de familles, les propriétés indivises, les constitutions patriarcales des cantons comme les droits héréditaires des classes supérieures, qui supposaient des communes en tutelle et dépourvues de volonté propre, tout cela ne pouvait plus

') Sur Solon, la principale source de renseignements est Plutarque, qui puise dans les poésies de Selon, dans Didyme et Hermippos. Cf. Prinz, De Solojiis Plvtarchei fontibus. Bonn.. 1867. Leltsoh, Philologiis. XXXI. p. 135 sqq.

subsister. Partout où une mer hospitalière venait battre la plage, il se formait une nouvelle espèce d'hommes, une classe moyenne énergique et industrieuse qui voulait avoir la liberté de ses mouvements, et c'est à cette classe qu'appartenait l'avenir. Elle était destinée à grandir à mesure que le commerce s'étendait sur toutes les côtes et que l'on exploitait avec plus de profit les sources abondantes de bénéfices que le trafic faisait jaillir des colonies fondées à l'est et à l'ouest, de rintérieur de l'Asie, et particulièrement de la vallée du Nil, dont l'accès venait d'être ouvert. Tout cela devait modifier partout les conditions de l'existence, et, même en Attique, où la noblesse indigène cherchait à profiter aussi pour son compte des ressources nouvelles, l'ancien état de choses ne pouvait plus être maintenu.

Cette impossibilité fut la première chose dont se convainquit Solon, et ses réfiexions ultérieures se rattachèrent toutes à ce point de départ. Au milieu des agitations de sa vie errante, il reportait toujours ses pensées et ses projets vers son pays. Tout ce qu'il observait, il l'envisageait au point de vue des intérêts de l'Attique, et, lorsqu'il voyait, dans tant de villes grecques, l'organisation intérieure en désarroi, la paix troublée, les haines déchaînées, il songeait aux voies et moyens par lesquels il serait possible de conduire sa ville natale, à travers les orages du moment, au devant du glorieux avenir auquel il la savait destinée. C'est ainsi que, sous le négociant, se formait l'homme d'Etat et le législateur.

Solon vit dans le conflit des castes la racine de tout le mal; c'était là le terrain de la démagogie, sur lequel avaient chance de pousser les germes de la tyrannie. Lutte ou transaction, constitution ou despotisme, telle était partout la question brûlante. Par conséquent, il fallait absolument prévenir la rupture, réconcilier les partis et accommoder le différend avant qu'il ne dégénérât en hostilité ouverte. Or, on ne pouvait ni ne devait y parvenir par quelque marchandage réciproque, par des complaisances peu honorables pour les deux parties, mais bien par l'établissement d'une unité politique d'un ordre plus élevé, à laquelle les diverses classes de la société pourraient se soumettre sans renier leurs traditions.

Solon agit en conséquence la première fois qu'il intervint à Athènes entre les partis. Aux membres de sa caste, il montra, avec une éloquence pressante, l'imminence du péril; il déclara ouvertement que la communauté avait bien le droit de refuser sa confiance et ses hommages à une noblesse qui ne voulait pas purifier ses mains du sang versé, et que ce serait une folie de la part des grandes familles que de compromettre toute leur situation et la tranquillité de l'Etat pour couvrir la faute de quelques-uns de leurs membres. Il réussit à convaincre les siens. Les Alcméonides consentirent à se soumettre au jugement d'un tribunal composé de trois cents citoyens de leur ordre; ils furent reconnus coupables de sacrilège envers les dieux et condamnés au bannissement. Intimidés par la réprobation universelle qui faisait éviter leur contact, ils sortirent de la ville en long cortège par la porte de malheur, et on ne laissa même pas les ossements des membres de la famille qui étaient décédés depuis le sacrilège reposer en paix dans le sol de l'Attique K

Parmi les motifs qui provoquèrent cette expulsion, il y en eut aussi, à coup sur, de moins avouables. Les Alcméonides, autant que nous pouvons les connaître, s'étaient fait à Athènes bien des ennemis. Leur faste, leurs allures hautaines, leurs aptitudes intellectuelles éveillaient la jalousie et entretenaient la malveillance. En leur qualité de collatéraux des Médontides, ils avaient perdu pour leur compte à la suppression des privilèges dynastiques, attendu que, depuis lors, les familles de Tancienne noblesse du pays cherchaient à se faire valoir aux dépens des maisons jadis favorisées. Aussi, la défaite des Alcméonides, qui était pour bien des gens un triomphe, était pour les vaincus un événement décisif. Ils se trouvaient désormais plus détachés qu'ils ne l'auraient été sans cela du groupe de la noblesse, et solucités à suivre une politique calculée en vue de leur intérêt particulier. Solon, qui appartenait lui-même à la noblesse messénienne, se montra, en cette occurrence, absolument impartial; il ne vit dans l'éloignement des maudits que le moyen de sauver l'Etat. Il fallait, de toute nécessité, rétablir

M Thucyd,. I. 1-^6.

la paix au dedans, car, aux misères intérieures venaient s'ajouter des revers éprouvés au dehors.

La répression de Téchauffourée de Cylon avait engagé Athènes dans un nouveau conflit avec Mégare. Peut-être Cylon était-il lui-même chez Théagène, qu'il excitait contre les Athéniens, Ce qui est certain, c'est que Mégare dominait le golfe Saronique et qu'elle mit une garnison à Salamine. Les croi^ seurs ennemis tenaient en état de blocus les meilleures rades de l'Attique, celle de Phalère aussi bien que celle d'Eleusis. Après une série de tentatives avortées, les Athéniens se résignèrent à leur sort et défendirent enfin, sous peine de mort, qu'on leur parlât diivantage de combattre.

Ce lâche découragement pesait sur Athènes comme un sort magique qui tenait ses forces enchaînées. Il fallait rompre le charme, car l'action, une action énergique, pouvait seule apaiser la fermentation intérieure, rétablir la concorde et réveiller le sentiment de la solidarité civique. Solon était encore l'homme de la situation. C'est qu'en effet, ce n'était pas seulement un fin observateur de la nature humaine, un penseur au courant des besoins de son époque et un homme d'Etat plein d'idées fécondes; il était, de plus, poète, et ce don de nature était chez lui autre chose qu'un ornement gracieux ajouté à l'harmonieux équilibre de son individualité. La poésie, entre ses mains, était un art, et un art qui avait une influence décisive quand il s'agissait d'instruire ses concitoyens, d'échauffer leur âme et de leur inspirer un patriotique dévouement. On vit alors cette puissance à l'œuvre.

Si les discours politiques étaient interdits, la Muse savait se frayer une libre carrière. Possédé d'une inspiration sainte que personne n'osait troubler, semblable à un insensé qui vient d'échapper à son gardien, dans l'accouti'ement d'un malade,, tel Solon, à ce que l'on raconte, apparut au peuple étonné. Il réussit de cette façon à prendre la parole, et alors s'envola de ses lèvres, éclatante comme un appel de héraut, une poésie guerrière, accentuée avec une énergie croissante, une élégie de cent vers q^ue, depuis, la jeunesse attique a longtemps chantée sous le nom de « Salamine. » Elle mettait squs les yeux du peuple, en traits vivants, la profondeur (Je son aï)qàs-

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sèment et l'étendue de sa honte, et elle se terminait par cet appel :

Allons à Salamine, afin d'y combattre pour l'île

Aimable, et de rejeter loin de nous l'humiliation douloureuse.

Les Athéniens se montrèrent dignes de leur Solon. Saisis d'un transport de pudeur et d'enthousiasme, ils reprirent les armes et ne les déposèrent plus avant d'avoir conquis Salamine \

Ce fut là la première bataille de Salamine gagnée par les Athéniens, et un moment décisif dans leur existence. Ils étaient de nouveau les maîtres dans leurs propres eaux; ils pouvaient de nouveau lever les yeux sans honte. C'était le premier courant d\iir frais qui traversait une atmosphère étouffante, et, ce qui était l'essentiel, le peuple reconnaissait dans Solon son bon génie ; il se livra à lui avec une entière confiance, de telle sorte que, même sans être investi de pleins pouvoirs officiels, le sage citoyen put diriger les destinées de sa patrie.

On reconnaît,- aux premières mesures de Solon, à quel point il avait approfondi sa tâche. Ce qui lui tenait à cœur, ce n'était pas d'obtenir quelques succès au dehors, mais bien d'élever le niveau moral du peuple. Or, un Etat, comme une maison, est profané par la discorde ; les dieux détournent de lui leur visage ; ils n'acceptent rien de mains impures. Aussi, Solon se garda bien d'apaiser ou de dissiper par des distractions l'espèce d'accablement qu'avaient laissé derrière elles les discordes intestines, l'anxiété et la confusionmêlée de remords qu'entretenaient des maladies et des prodiges menaçants. Il activait, au contraire, cette inquiétude des consciences; d'accord avec les prêtres de Delphes, il déclara qu'il fallait, de toute nécessité, s'humilier tout à la fois devant les dieux et purifier la ville.

Pour donner à cette austère cérémonie un caractère plus

'-) La lutte entre Athènes et Mégare, avec ces détails, est racontée par Plut., Solon, 8. [Demosth.] LXI, § 49. Sur la coiffure de malade arborée par Solon, voy. Schoene, Rhem. Mus., 1871, p. 125, DémosLhène (XIX. § 252) ne parle pas de la folie simulée; mais le récit de Plutarque se retrouve dins Cic, De Of/îc, I, 30. Poly.ex., 1,20.

SüLON ET SA LÉGISLATION 397

saisissant, il fit appeler de Crète Epiménide, un homme qui jouissait auprès de tous les Hellènes d'un prestige sacerdotal considérable et qui était, de temps à autre, mandé par des familles ou des cités pour rétablir, après un dérangement quelconque, au moyen d'exhortations, d'instructions et de rites expiatoires, les rapports de ces sociétés avec les puissances invisibles K Quand on voit des hommes comme Platon croire à l'influence bienfaisante de semblables mesures, on n'est pas en droit de rabaisser le rôle d'un Epiménide.

C'était un prophète, et il faut entendre par là non pas un charlatan qui entretenait la superstition avec des pratiques divinatoires, mais un homme qui savait étudier à fond les malaises moraux et politiques et en indiquer le remède ^. C'était un profond connaisseur de la nature humaine, un médecin formé sur le modèle d'Apollon dont il propageait le culte, un directeur spirituel, un homme dont la parole, dont toute lapersonne remuait les cœurs avec une énergie pénétrante , et qui était prêt à mettre ces dons au service des Athéniens, lorsque Nicias, fils de Nicératos, vint en Crète s'acquitter de son ambassade.

A Athènes, où il vint vers 496 avant J.-C, il parait avoir pris l'Aréopage pour centre de ses opérations. C'est de l'Aréopage qu'il fit partir les brebis noires et blanches, après avoir décidé que, là où elles se coucheraient par terre, on élèverait des autels aux divinités locales ■^ Il régénéra le culte des « vénérables déesses ^ » que l'on adorait sur l'Aréopage comme les vengeresses du sang répandu, c'est-à-dire, des mêmes divinités dont on avait si impudemment souillé les autels. Il étendit ses réformes jusqu'aux Mystères, comme l'atteste sa statue, qui s'élevait à Agrse, sur la rive de l'Ilissos, devant le temple des Mystères ^ Enfin, il eut sans doute recours à la

•) Epiménide, t).aiT[xoî; xal xaOapjxoï; xai lôp'jCTsac xaropyiâaac x«' xaOofftoiax; T'V' •rtô/.tv •lnir,>coov xöO otxaiou xat [xâ).Aov e-jTrîtO/j Tipb; o(j.ôvoiav xxx£(TTf,cr£v (Plut., Solon, 12). Cf. DiOG. Laert., I, 112.

-) Ttspl Tcbv £ao[j.év(iJV oùx £[jiavT£j£To, àX),i Tïsp't Twv yeyovÔTwv (xàv àôf|Awv oi (Aristot., lihet., p. 144, lu).

, ') Cf. ScH.EFER, De ephoris. p. 20.

4) Ssjxvai 0£oi' (Solon ap. Diog. Laert., I, 112j. Culte des Eiiménides sur l'Aréopage (Koeiiler, Hermes, VI, 101).

'') Plut., Deniosth.,'2Q>. A. Mûmmsen, Heortoljgle, p. 52.

âÔÔ HISTOIRE DE l'aTTIQUE

religion d'Apollon, le dieu purificateur par excellence, celui qui guérit les maux corporels et spirituels. Les maisons et leur foyer furent purifiées avec des rameaux de laurier et la communauté des citoyens sanctifiée par des sacrifices extraordinaires, même, dit-on, par des sacrifices humains. Il estprobable que c'est à ce moment que Ton dressa dans toutes les rues les images d'Apollon Agyieus, et que quelques-uns au moins des autels de Tagora qui valurent aux Athéniens un si grand renom, comme celui de la Pitié, de la Pudeur ingénue, de la bonne Renommée, datent de l'époque. Enfin, sur tous les autels de la cité brilla le feu nouveau ; le passé fut oublié, le nuage noir dissipé , et les Athéniens purent de nouveau aborder leurs dieux avec un visage souriant.

Mais il ne s'agissait pas seulement d'expier le crime occasionné par Cylon. A coup sur, la réforme religieuse se rattache par un lien plus étroit à la législation qui va suivre, et elle a pénétré plus avant dans tout ce qui compose la vie du citoyen. L'union opérée par le culte d'Apollon n'était pas encore complète ; Apollon Patrôos restait toujours un dieu de la noblesse. Nous pouvons supposer que la grande réforme fut utilisée, conformément aux idées de Solon, pour abattre le mur de séparation qui faisait encore de la noblesse et du peuple comme deux communes distinctes, et pour vouer la cité tout entière au dieu des gentes ioniennes.

Comme toute organisation de la cité procède du culte ionien d'Apollon, il est vraisemblable que la réforme de ce culte a entraîné avec elle un nouveau mode de numération, des dispositions et des divisions nouvelles, par conséquent, quelque chose comme une reconstitution de la cité. En effet, lorsqu'on nous dit que chacune des 300 gentes attiques comprenait 30 membres', il est difficile d'appliquer celte donnée à l'État composé par les gentes avant Solon, car on ne saurait admettre que la noblesse attique eût, à cette époque, fourni à elle seule 10,800 foyers distincts. Mais, si l'on suppose que ce chiffre représente le total de ceux qui, à un certain moment, ont

^) yévr, TptâxovTa, exxaxov £■/ xpiâxovTa àv&pwv (PoLLUX, III. 52). — yévoî CTvCTTOiia ÈxTpiâxovTa àvûpwv (7'jv£(TTÔ; (Etym. Mag.W, 226, 13. EfSTATH., ad Iliad., II, p. 239). Cf. Meier, De gent. att., p. 21,

pris part aux exercices religieux des gentes, on s'aperçoit que ce calcul s'adapte très bien àFépoque deSolon. Alors, en effet, tous les citoyens étaient réunis en communauté par leur participation commune au culte de FApollon ionien, et cette suppression de l'inégalité des droits religieux devait contribuer, du même coup, à faire disparaître les distinctions sociales et à rendre possible la constitution d'un véritable corps de citoyens.

Cela ne veut pas dire que les anciennes cjentes aient été supprimées ou dépouillées de leurs honneurs '. On utilisa leur organisation pour faire entrer dans ses cadres la foule restée jusque là à l'état de masse confuse, et les geiites elles-mêmes durent trouver avantageux pour elles de ne pas s'opposer à cette innovation, parce qu'autrement, livrées à elles-mêmes et s'affaiblissant d'une manière continue par l'isolement, elles se seraient trouvées dans cet état d'épuisement en face d'une foule hostile, agressive, et de jour en jour plus nombreuse.

Mais comment s'est accomplie la nouvelle organisation ? C'est là une question qui reste toujours des plus obscures. Toutes les traditions se contententde faire de courtes allusions aux cadres existant dans la société des citoyens ; mais on n'apprend rien sur la façon dont ces divisions ont été tracées.

Tout ce que l'on voit clairement, c'est qu'il y a eu extension de l'ancienne ligue des gentes^ de manière que ceux même qui n'appartenaient à aucune gens n'en avaient pas moins le droit de participer au culte de Zeus Herkeios et d'Apollon Patrôos, ce qui était la condition requise pour jouir du plein droit de cité -. Il y eut donc depuis lors deux espèces de citoyens, les vieux citoyens, c'est-à-dire, les membres des gentes ou gennètes^^ et les nouveaux citoyens, c'est-à-dire, ceux qui étaient admis à prendre part aux sacrifices des gentes. Ces derniers ne furent pas incorporés dans les gentes., mais seulement dans

*) Les sacerdoces sont réservés aux gennètes : ysvvrjTat — tùv ^paiptôiv éy.âcTTri ôiT,pr,TO et; yév/j ). ', sÇ wv al lepocjûvai al lxâc7T0i; 7tpO(7r,y.o'j(7at £x),/jpoOvTO. (Harpocrat., s. V. Y£vv?,-at).

-) Voy. Philippi, Beitrsege^ p. 206.

3) Détinilion des gennètes : ol è? àp-/îi; et; Ta xaXo-j[ji£va ylvr, xaTavî[xvi9^^Tï? (Harpocrat., ibidi).

400 HISTOIRE DK l'aTTIQUE

les phratries, et on les désignait par le nom à'oj'géones *. Ce n'est pas tout ; il y avait encore entre les citoyens une autre distinction. Dans chaque phratrie, une gens avait le pas sur les autres ; elle était la première de la « trentaine » % et c'est d'elle, sans doute, que la phratrie tenaitsonnom. Les membres de celte première gens élvàewi qualifiés d'un litre bien attique : on les appelait homogalactes ou frères de lait ^.

Ces degrés ou distinctions déterminaient, dans une certaine mesure, la position sociale des citoyens. On sentit longtemps encore une certaine influence exercée par les Eupatrides, qui étaient habitués à représenter, dans les fonction s religieuses et probablement aussi dans les offices civiques, les membres des gentes classés à un rang inférieur. Toutefois, les droits politiques étaient complètement indépendants de ces différences de rang. Tous les citoyens libres formaient désormais une seule et même communauté ; la mesure qui de la caste nobiliaire élargie avait fait un système statistico-religieux embrassant FEtat tout entier avait prévenu pour toujours toute désagrégation au sein du corps social, et, les rapports de subordination légués par la coutume se trouvant du même coup engagés dans la voie d'une transformation progressive, on pouvait atteindre, sans lutte entre les classes, à l'égalité absolue de tous les citoyens.

Tous ces changements, autant que nous pouvons en juger, sont intimement liés à la réforme opérée dans le culte d'Apollon par Solon et Epiménide. Ils ont mis fin à la période ionienne et fondu dans un alliage homogène l'élément ionien avec l'élément attique.

Enfin, il y a aussi un rapport, plus ou moins éloigné, entre la réforme religieuse et le règlement du calendrier. Comme la société tout entière, l'année fut aussi consacrée à nouveau aux

') Voy. Philuti, op. cit., p. 180. 207. L'auteur signale (p. 207) l'analogie qu'ofTre l'enrôlement de non-citoyens dans les cadres de l'ancienne bourg-eoisie [gennétes et orgéones) avec l'entrée de la plèbe romaine dans la cité patricienne.

2) Tptaxd;; esl le nom profane de yâvo;.

3) 4>i).6-/opô;.... 9r,<Tt TrpÔTcpov ô (xoy aXaxTa; ôvojxâiÎEaOat oO; vOv yevvrita; y.a).o0(7tv (Harpocrat., ibid.). Sur les ô|jioyc().axT£;. vov. N. Jahrbb. für Philo!., 1872, p. 44 sqq.

SOLON Eï SA LÉGISLATION 401

dieux. Ici encore, le culte régulateur fut celui d'Apollon, car c'est rannée liturgique de Delphes que Solon prit pour modèle. Elle avait pour base un cycle de huit années, l'octaétéride, obtenu par l'addition de cinq années ordinaires et de trois années intercalaires. A Athènes comme à Delphes, les mois furent répartis, dans le cours de chaque année, entre le dieu de la lumière, Apollon, et Dionysos, honoré dans la saison d'hiver '.

Lorsque la cité eut été comme régénérée par l'expiation et réorganisée par une série d'importantes réformes, il fallut la distraire de ses affaires intérieures en l'occupant au-dehors d'entreprises où l'harmonie des diverses classes put se consolider et s'affirmer dans des luttes et des victoires communes. Or, quelle occasion plus opportune pouvait s'offrir, dans cet ordre d'idées, que la détresse du temple de Delphes? Là, combattre, c'était prier; c'était glorifier ce même Apollon qui était venu jadis de Crète à Delphes et qui, les mains pleines de bénédictions nouvelles, avait tout récemment visité les Athéniens.

Solon fut l'âme de l'entreprise. Il réussit à organiser, de compte à demi avec Sicyone ^, la ligue qui allait faire intervenir pour la première fois la valeur ionienne dans les affaires générales des Hellènes, à rassembler l'armée fédérale, à diriger la lutte et, lorsque les combattants trouvèrent devant les murailles de Cirrha une résistance opiniâtre, à tenir les esprits en haleine jusqu'à la victoire finale.

Solon ne passa point les dix années de la guerre dans le camp des confédérés. Il laissa l'exécution de l'entreprise et ce qu'on pouvait en retirer d'honneur et de profit à ses alliés plus ambitieux. Pour lui, il avait en tête de plus hautes pensées et il se sentait appelé à commencer, pendant que la guerre durait encore, une œuvre de laquelle allait dépendre tout l'avenir de sa patrie.

Après la conquête de Salamine, qui n'était qu'un épisode d'unepetite querelle entre voisins, Athènes venait d'entrer brus-

*) S'ir l'octaétéride à partir de Solon, voy. Boeckii, Mondcyclen, p. 10. A. MoMMSEN, Delphika, p. 125.

^) Voy. ci-dessus, p. 315.

402 HISTOIRE DE l'aTTIQUE

quement en scène sur le théâtre de l'histoire nationale. Sans attendre l'avis de Sparte, elle avait pris en main la cause de Delphes ; elle avait formé une confédération qui s'étendait du Péloponnèse jusqu'en Thessalie et où figuraient des Etats qui se trouvaient avec Sparte sur le pied d'une hostilité déclarée. Sparte dut reconnaître qu'elle avait, pour la première fois, en face d'elle une puissance de même taille. C'était une révélation qu'elle ne pouvait ni dédaigner ni oublier, et Athènes devait s'attendre, si elle ne voulait reprendre son humble attitude d'autrefois, à avoir besoin de lutter pour maintenir sa nouvelle situation.

Mais comme elle était peu préparée à cette lutte ! Il lui manquait le plus indispensable, c'est-à-dire, une solide unité au dedans. Les anciens partis disparaissaient bien dans les moments d'excitation patriotique, mais ils revenaient toujours à la charge, et avec des haines si vigoureuses qu'une puissance ennemie devait se recruter sans peine des alliés jusque dans le camp des Athéniens. Si donc Athènes voulait avancer d'un pas sur dans la voie où elle venait de s'engager, il fallait qu'elle fortifiât son propre tempérament et qu'elle put être sûre d'ellemême. C'est à la poursuite de ce but que Solon voulut consacrer sa vie. La tâche était difficile ; mais il l'avait sagement préparée à l'avance par des mesures morales et religieuses.

Le plus court moyen de la mener à bonne fin était de réunir dans sa main toutes les forces gouvernementales. Il en avait le pouvoir, et beaucoup de gens s'attendaient à voir les orages des discordes civiles trouver leur conclusion et leur terme dans une souveraineté despotique ou une aîsymnétie prolongée*. Il y avait, parmi les tyrans, des hommes qui avaient avec Solon des affinités d'esprit incontestables. On a dit de Solon qu'il était naïf, peu clairvoyant, indécis, et on l'a raillé de n'avoir pas su prendre ce que les dieux lui offraient, de n'avoir pas tiré à lui la précieuse proie qui se trouvait déjà dans le filet. Du reste, il fallait bien, de toute nécessité, une autorité exceptionnelle et placée dans une seule main pour doter l'État d'une constitution nouvelle. Aussi s'est-il trouvé des contem-

') Voy. ci-dessus, p. 290.

porains, même bien intentionnés, qui ont blâmé Solon d'avoir dédaigné ce moyen et d'avoir ainsi ouvert la voie à d'autres despotismes.

Solon rejeta loin de lui toute pensée de ce genre, avec la résolution arrêtée d'un homme qui n'avait pas de fantaisies égoïstes à satisfaire et que ne tentait point la fausse grandeur. Ilnevoulaitpas employer de mauvais moyens pour faire le bien. Il tenait avant tout à ce que sa grande œuvre aboutît par les voies légales. Il voulait qu'en un temps de révolutions son Athènes eût la gloire d'avoir su, seule entre toutesles cités, se réorganiser sans violences et sans crimes, d'avoir réussi à se transformer, dans la mesure qui convenait à l'époque, par la libre décision des citoyens, par l'acceptation pacifique d'une législation reconnue salutaire. Pour en amver là, il fallait, il est vrai, autre chose qu'un code comme celui de Dracon. Il fallait une force créatrice capable de construire un organisme complet et cohérent, adapté aux besoins de la société attique, c'est-à-dire, pouvant fixer en traits assurés les contours de sa nouvelle forme sans entraver le jeu de son existence mouvementée. Pareilles au métal que le fondeur dirige, au moment où il est incandescent, dans le moule où il prend la forme modelée à l'avance par l'artiste, les énergies populaires qui avaient brisé les formes de l'ancienne société et se trouvaient alors en pleine ébuUition devaient être pétries et modelées à nouveau, de façon que cette masse en dissolution se coagulât, pour ainsi dire, en un corps social jeune et vigoureux.

Mais, d'autre part, Solon se garda de tomber dans le défaut des politiciens idéalistes qui, impatients d'atteindre leur but final, y marchent à pas précipités ; il commença, au contraire, par assurer à l'édifice futur de larges et solides fondements. La première chose dont il se préoccupa fut donc la situation économique du peuple. Pour aller au-devant d'un nouvel avenir riche d'espérances, il fallait tout d'abord avoir au cœur joie et confiance ; or, comment un peuple asservi, gémissant sous le poids des dettes qui grevaient ses champs, pouvait-il relever la tête et s'ouvrir à l'allégresse ? Si cet état lamentable devait durer, c'était comme une ironie d'offrir des droits politiques à des gens qui avaient besoin d'un allégement à leurs

embarras matériels. Du reste, des concessions de cette nature devaient rester sans aucune efficacité pratique, tant que les petits cultivateurs se trouveraient complètement dépendants de leurs propriétaires et créanciers.

Il fallait donc commencer par le plus difficile. Quelle tâche plus difficile, en effet, pour un législateur, que l'obligation d'enrayer la misère croissante, de lever l'espèce de malédiction qui pèse sur les classes appauvries et les enfonce chaque jour plus avant dans leur abjection? Solon fut secondé dans son effort par deux circonstances dont il faut tenir compte. L'une était la disposition favorable de ses concitoyens, dont les plus raisonnables s'étaient laissés convaincre par lui que le seul moyen de sauver leur situation dans l'Etat était de faire à temps les sacrifices nécessaires.; l'autre était la complaisance du climat de l'Attique et du sol de la Grèce. Avec la vie facile que permet le Midi, avec l'extrême sobriété qui distinguait le peuple athénien, la détresse ne pouvait jamais arriver au même degré d'intensité que dans les pays du Nord, où l'homme a besoin d'une quantité de ressources pour arriver seulement à conserver son existence menacée par les rudesses de la nature. La misère populaire en Attique était due à des causes qui étaient plutôt susceptibles d'être supprimées par voie législative. La première de ces causes était le régime oppresseur des transactions pécuniaires.

Les premières monnaies d'or et d'argent ont été apportées d'Asie dans l'IIellade à titre de marchandise. Bientôt elles furent employées comme numéraire, d'abord par les négociants dans leurs transactions avec les pays d'outre-mer, puis, dans le trafic local, pour le règlement des obligations réciproques. Mais, par le seul fait que tous les objets nécessaires à la vie furent peu à peu évalués à un prix déterminé, la vie devint forcément plus chère. Tout le monde avait besoin d'argent, et cependant, même après que l'Etat, suivant l'exemple de Phidon 1, eut commencé à battre monnaie, il n'y avait, et il n'y eut longtemps encore dans le pays que peu de numéraire, La petite quantité disponible était presque toute aux mains

') Voy. ci-dessus, p. 301,

des négociants et hommes d'affaires ; ils avaient le pouvoir de fixer à leur gré la valeur de Targent, et ils élevèrent aussi haut que possible le taux de l'intérêt. Depuis que l'argent avait cessé d'être une marchandise comme une autre, depuis que même le petit particulier ne pouvait plus s'en passer, cette consommation obligée avait fait naître une gêne excessive qui pesait d'autant plus lourdement sur les petites gens qu'en matière de dettes le droit, fait pour protéger les intérêts de ceux qui possèdent, était d'une rigueur inexorable.

Il arriva ainsi que l'usure, pareille à une herbe vénéneuse, épuisait la sève du pays. On voyait les patrimoines des familles libres absorbés l'un après l'autre, les fermes mises en gage, et sur la lisière des champs se dressaient de toutes parts les écriteaux en pierre qui énonçaient le montant des sommes dues et désignaient les créanciers. La division, toujours si funeste, de la société en deux catégories, riches et pauvres, allait s'aggravant de la façon la plus inquiétante. Tandis que les riches multipliaient sans peine leurs capitaux, il était rare qu'un paysan put, à force de labeur, se tirer d'affaire. Dans les grandes plaines de l'Attique, la petite propriété, et avec elle la classe moyenne dans laquelle Solon voyait l'avenir de sa patrie, se trouvait très amoindrie, tandis que dans les districts montagneux et sur la côte s'agitait avec une énergie croissante une population avide de nouveautés.

C'est là qu'il fallait porter le remède. Dans ces conjonctures, un homme d'État résolu ne devait pas reculer même devant des mesures qui, au nom de l'intérêt public, empiétaient sur le droit des particuliers et ne pouvaient être mises à exécution sans léser sensiblement les créanciers. Le droit d'hypothèque fut restreint ; il ne put être désormais étendu à la personne et à la famille du débiteur. L'État se fit honneur à lui-même en ne tolérant plus qu'un citoyen en réduisît un autre à la condition de serf ou le vendît comme esclave. Gela ne suffisait pas. Si Ton voulait améliorer la situation du peuple, il fallait encore le délivrer du fardeau de ses dettes. Les dettes contractées devaient être allégées, autant que cela pouvait se faire sans décrets révolutionnaires. Mais ici, qu'il était difficile de trouver la juste mesure, de façon à ne pas exalter seulement, mais

406 HISTOIRE DE l'aTTIQUE

à soulager en réalité les masses et, d'un autre côté, à éviter ces coups de force qu'on avait vus, par exemple, à Mégare ', et qui étaient devenus la source d'incurables désordres !

Solon imagina un biais qui fait le plus grand honneur à son habileté d'homme d'État, car il atteignit son but par des moyens que lui conseillaient en même temps d'autres raisons économiques. On avait, en effet, depuis quelque temps déjà, frappé à Athènes, d'après le système éginète, la drachme d'argent du poids de 6 grammes environ *. Mais il s'était aussi introduit dans l'Hellade un autre système venu d'Asie , celui de la monnaie d'or. Les Grecs ont appris à le connaître par l'intermédiaire de l'Eubée, et c'est pour cela que le talent d'or s'appelait «euboïque.» Or les Grecs, intelligents comme ils l'étaient, devaient s'apercevoir bientôt qu'il était plus commode de frapper les deux espèces de monnaies au même poids, ce qui mettait mieux en lumière la valeur comparative des deux métaux. Cette idée parait avoir été appliquée d'abord à Corinthe, et ensuite à Athènes. Solon a adopté pour l'argent le poids de l'or: il a frappé sa monnaie d'après les proportions fournies parla pièce dor d'Asie-Mineure et jeté ainsi dans la circulation une drachme de 4 s^ 36 , qui correspond au quart du statère phocéen. Il fut entendu que 100 de ces drachmes feraient aussi une mine ; mais la nouvelle mine était à l'ancienne comme 100 est à 137.

Cette substitution d'un poids faible au poids fort fut utilisée par Solon de la manière suivante: il permit aux débiteurs de rembourser au nouveau poids les dettes contractées sous le régime du poids fort. C'était leur accorder un allégement de 27 0/0 ; au lieu de 1000 drachmes, par exemple, ils payaient la valeur de 730. En outre, le remboursement échelonné par termes fixes leur fut encore facilité par d'autres dispositions, et, à titre de mesure transitoire, le taux de l'intérêt fut également déterminé par la loi.

Un homme comme Solon, en usant de la douce puissance attachée à sa personne et en utilisant habilement les disposi-

*) Voy. ci-dessus, p. 347.

*) Voy. ci-dessus, p. 301.

tiotis favorables de ropinion, pouvait arriver à des résultats extraordinaires. L'Etat lui-même libéra ses débiteurs et renonça à encaisser les amendes exigibles. Une foule de cultivateurs purent de la sorte réorganiser et remettre en marche leur exploitation ; au dedans et au dehors des frontières de FAttique, des Athéniens ruinés recouvrèrent liberté et indépendance ; des serfs et des prolétaires redevinrent citoyens, et Solon, heureux de son succès, put féliciter la grande Mère, la terre, de ce qu'elle était délivrée du poids odieux des documents hypothécaires.

Elle m'en rendra témoignage au tribunal du temps,

La grande mère des dieux olympiens,

L'excellente Terre noire, à laquelle j'ai naguère

Enlevé les bornes plantées en maint endroit,

Et qui, esclave auparavant, est maintenant libre.

J'ai ramené bien des Athéniens dans leur patrie fondée parles dieux.

Alors qu'ils avaient été vendus, les uns injustement.

Les autres justement, et que, sous le coup de la nécessité,

Ils disaient la bonne aventure, ne parlant même plus

la langue altique.

Et menaient en bien des endroits une vie errante. Il en est qui subissaient ici une honteuse servitude, Tremblants devant leurs maîtres ; ceux-là. Je les ai faits libres. Voilà ce que, dans ma puissance, Unissant «ensemble la force et la justice, J'ai fait et comment j'ai tenu ce que j'avais promis. J'ai écrit des lois pareilles pour le méchant et l'homme de bien, Assurant à chacun une justice bien droite. Si un autre avait tenu en main, comme moi, l'aiguillon, Un homme qui eût été mal intentionné et cupide, Il n'aurait ni contenu ni calmé le peuple Avant d'avoir agité le lait pour en tirer le beurre.

Solon n'osa pas cependant rendre impossible à l'avenir le retour de pareilles circonstances en limitant par des lois sur l'usure la liberté des transactions. Après quelques restriction s transitoires relatives aux dettes préexistantes ', il aima mieux laissera l'avenir létaux de l'intérêt absolument libre. En revanche, il imposa à la propriété foncière une législation

M D'après Androtion, il y eut abaissement du taux de l'intérêt pour les dettes antérieures (tôxwv [xsTp'.ô-r):. Plutarch., Solon. 15), mais aucune autre restriction législative. Cf. Boeckh, Staatshaiishaltung, I-, p. 181.

408 HISTOIRE DE l'aTTIQUE

très autoritaire, laquelle fixait la mesure que Ton ne devait pas dépasser ; car Solon tenait essentiellement à conserver la petite propriété, à mettre des bornes aux achats de biens-fonds faits parles capitalistes \ à prévenir la disparition des petites cultures et la réunion de plusieurs propriétés dans une seule main.

C'était là une série de mesures bienfaisantes. Elles assurèrent au peuple des avantages qu'en d'autres pays il n'avait pu obtenir qu'aux prix d'agitations sanglantes, et encore, avec infiniment moins de garanties. En effet, l'intervention de l'Etat dans les questions d'argent ébranla si peu .le crédit public qu'Athènes resta, en dépit des oscillations de sa politique, une place où le commerce de l'argent trouva toujours une ferme assiette et une grande sécurité. On ne toucha plus aux espèces monétaires après Solon pour en abaisser la valeur. L'ensemble des dispositions indiquées jusqu'ici constitue ce qu'on a appelé la « sisachthie, » c'est-à-dire, l'allégement des charges qui écrasaient le peuple. Le peuple pouvait maintenant, l'esprit plus libre et le cœur plus gai, songer aux réformes politiques.

Ici encore, Solon commença par se rendre bien compte de la situation. Les hommes libres en Attique se partageaient jusque là en deux classes bien distinctes : il y avait, d'un côté, des citoyensdc plein droit, qui tous appartenaient à ce groupe ferméde familles dont il a été question plus haut, et, de l'autre, des habitants dépourvus de droits civiques, qui jouissaient simplement de la liberté personnelle et de la protection des lois. Cotte distinction si brutalement tranchée ne pouvait plus être maintenue ; l'opposition dans les masses était trop puissante et le groupe restreint des citoyens trop peu uni pour qu'il fût possible de résister à l'opinion. Il fallait reconstruire la communauté politique sur un plan nouveau qui fit disparaître cette inégalité.

L'Etat athénien, suivant la doctrine de Solon, n'est pas une institution ouverte seulement à un certain nombre de

') Solon 7.w).'jo)v -/ciâaOai yr,^ ônoa/jv â'v ßo-jX^Tai tiç (AristOT. , Polit., 37, 27}.

familles qui se transmettent en quelque sorte comme une propriété héréditaire le droit d'y prendre place : mais, de même que la religion d'Apollon est devenue commune à tous, de même l'État, fondé par les familles ioniennes, doit accueillir dans son sein tous les hommes libres qui sont nés de parents athéniens. Tous ont une part égale aux avantages qu'il offre ; mais tous aussi sont tenus de remplir les obligations correspondantes. Cela ne veut pas dire que tous'doivent avoir des droits égaux. Il serait injuste que l'Athénien dont la famille, possède depuis des siècles des propriétés dans la plaine du Céphise n'eût pas plus de part aux affaires de l'Etat que l'artisan dont le domicile se déplace, et qui est chez lui là où il trouve à gagner son pain. Solon pensa que le zèle pour les intérêts de l'Etat et l'aptitude à le servir devaient être la mesure d'après laquelle il convenait de répartir les droits civiques.

« L'argent fait l'homme : » c'était là un proverbe qui, en dépit des protestations et des plaintes des amis du bon vieux temps, était depuis longtemps déjà d'une vérité incontestable. C'est à Corinthe peut-être qu'on a commencé à diviser le corps social en diverses classes d'après le revenu annuel, pour fixer en conséquence Jes droits et les devoirs des citoyens. Solon prit également le revenu pour mesure de la capacité politique ; non pas le revenu en argent comptant, — sans quoi les négociants, armateurs, industriels, changeurs, auraient pris le dessus, et les usuriers auraient fini par mettre la main sur les dignités de l'Etat, — mais le produit des biens-fonds. La propriété foncière fut donc la condition de l'influence politique. L'adoption de ce principe fit monter la valeur de la terre ; elle tempéra le goût excessif de la race ionienne pour la propriété mobilière et prévint les brusques variations des fortunes. Les anciennes familles pourvues d'un patrimoine héréditaire continuèrent à jouir de la considération publique ; la terre tendit à se répartir également, parce que tous ceux qui désiraient prendre part de leur personne aux affaires de l'Etat cherchaient à conserver ou à acquérir une certaine étendue de

2) XpyjjjiaT' àvT)p (PiND., Isthm., II, H. SriDAS. s. V. Xpïî[jiaTa).

410 HISTOIRE DE l'aTTIQUE

propriétés foncières franches de toute dette. Il y avait là une excitation salutaire qui poussait les jeunes Eupatrides à gérer avec ordre leur patrimoine, et les autres, ceux qui voulaient arriver, à s'acheter des terres et à s'identifier en quelque sorte avec le sol de la patrie. En fait, le changement ne fut pas si considérable; car les Eupatrides étaient les riches et formaient la majorité des propriétaires fonciers. Par conséquent, la loi ne fit guère que leur garantir leurs droits sous un autre titre. Mais, il y avait cette grande différence, que les susdits droits n'étaient plus une propriété inaliénable; ils pouvaient être perdus par l'un et gagnés par l'autre à force d'activité, de talent ou de bonheur.

Pour fournir une base précise à la nouvelle classification des citoyens, il fallait évaluer exactement la totalité des biensfonds possédés par le peuple athénien. On dressa des statistiques comme celles dont on faisait usage de temps immémorial dans les empires de l'Orient, et notamment en Egypte. Solon, qui avait couru le monde, a bien pu prendre modèle sur des documents de cette espèce. En Attique, chaque citoyen dut déclarer lui-même, comme il convenait aux membres d'une cité libre, le revenu annuel de son champ. Il n'y avait pas à craindre de dissimulation ; car, dans un pays si petitjet tout à jour, il était difficile qu'une tentative de ce genre passât inaperçue. De temps à autre on recommençait l'estimation, afin de la maintenir en rapport exact avec la valeur variable des terrains. Seulement, ce n'était pas le terrain même, mais le produit net des propriétés que l'on prenait pour base du calcul. La façon dont on estimait ce produit n'est pas complètement élucidée. Cependant, il semble bien qu'il était à la valeur du fonds comme 1 est à 12, de sorte qu'un revenu de 500, de 300, de 150 boisseaux de céréales représentait une valeur de 6,000, de 3,600, do 1,800 boisseaux. Or, l'espèce de céréales la plus cultivée en Attique était l'orge, qui formait l'aliment ordinaire de la population : c'est d'après ce produit que Solon dressa les tableaux des diverses classes, au prorata de la fortune.

Quiconque voulait appartenir à la première classe devait justifier d'une propriété foncière donnant en moyenne un revenu net de 500 boisseaux d'orge, ou une quantité équiva-

ente devin et d'huile. C'étaient là les « Pentacosiomédimnes », les gens aux cinq cents boisseaux. Comme, au temps de Solon, le prix courant du boisseau (52 '*'• 53) était d'une drachme (0,80'=), les citoyens de la première classe avaient, au minimum, un capital imposable de 6,000 drachmes ou un talent. Pour figurer dans la deuxième classe, celle des « Chevaliers », il fallait une propriété valant 3,600 drachmes ; la troisième classe, celle des « Zeugites », exigeait une propriété de 1,800 drachmes. Mais, comme il eût été peu équitable que l'Etat fît contribuer dans la môme proportion les revenus des riches et ceux des pauvres, les citoyens de la deuxième classe n'étaient inscrits que pour 3,000 drachmes (soit un demi-talent ou 30 mines), et ceux de la troisièmepour 1,000 drachmes ou 10 mines. Les proportions allaientpar conséquenten décroissant, de façon que le capital imposable (tiV-^ii-ix ') comprenait, chez les Pentacosiomédimnes, l'avoir tout entier; chez les Chevaliers, les 5/6; chez les Zeugites, les 5/9. Tous ceux dont le revenu n'allait pas au chiffre exigé pour les Zeugites et qui, par conséquent, n'avaient pas de propriété foncière sufhsante pour garantir leur indépendance civique, formaient la classe des travailleurs salariés ou « Thètes. » Ils étaient exempts de toute espèce d'impôt ".

Il ne faudrait pas, il est vrai, considérer ces classes censitaires comme ayant été instituées à seule fin de fournir l'assiette d'un impôt régulier, destiné à couvrir les frais de l'administration publique. Mais on eut désormais la possibilité, le cas échéant, de mettre à contribution dans une juste mesure les forces des citoyens. Lorsque l'Etat éprouvait des besoins extraordinaires, chacun devait se tenir prêt à le secourir proportionnellement à l'estimation officielle de sa fortune. Les principales contributions régulières et prévues avaient trait à

'^ Sur le cens de Solon, voy. Boeckh, {Staatshaushaltung, I, 467) qui a tiré d'un' passage de Pollux [Onom., Vlll, 13U) le véritable sens de Ti>ri|J^a, Cf. ScHOEMA.NN ( VerfassungsLjeschichte Athens, p. 22) qui défend ce syslème contre GroLe.

^) Sur les quatre classes censitaires, voy. Plutarque (Solon 18). Réunion des citoyens, groupés suivant leur nouvelle orjaniKilion, dans le vallon du Céraii]i.|ue inauguré par Épiménide, au pied de l'Aréopage, avec le Léocorion au milieu {Monatsbericht der Akad. der Wissensch., 1878, p. 81).

la défense du pays. Les citoyens des trois premières classes avaient le devoir et l'honneur de fournir à TEtat l'effectif militaire complètement équipé et de supporter les frais de la guerre. En revanche, ils avaient seuls accès auxfonctions qui donnaient à la fois honneurs et pouvoir; il étaient seuls éligibles au Conseil des Quatre-Cents, qui gérait les affaires gouvernementales. Quant aux premières places officielles, celles des neuf archontes, elles étaient réservées à la première classe.

On est tenté, sans doute, de trouver que le nombre des boisseaux est une mesure insuffisante pour déterminer l'aptitude des citoyens aux fonctions publiques. Mais il faut songer que, suivant les idées des anciens, l'agriculture était la seule occupation qui entretînt chez l'homme la santé du corps et de Tâme, l'énergie et la bravoure. C'était la possession d'un champ qui, plus que toute autre chose, établissait entre l'Etat et le citoyen un lien indissoluble, qui garantissait le dévouement du propriétaire le jour où il faudrait risquer corps et biens pour défendre le foyer commun de la patrie. Quiconque avait assis sa fortune sur le trafic de l'argent appartenait, si riche qu'il fût, à la classe des thètes.

En ce qui concerne la classification des propriétaires fonciers, Solon partit de cette idée que la grande propriété peut seule donner, à celui qui la possède, le loisir et la liberté d'esprit nécessaire à quiconque veut s'occuper des affaires publiques. De même, la culture plus large de l'intelligence, sans laquelle on ne peut apporter au gouvernement de l'Etat la prudence et l'énergie requise, lui parut, en règle générale, ne pouvoir se développer qu'à la faveur d'une certaine aisance domestique. Enfin, Solon dut aussi chercher à éviter toute espèce de modifications radicales et de changements brusques au sein de la société.

La grande propriété foncière était encore presque partout aux mains des familles nobles. Les membres de ces familles pouvaient, par conséquent, se persuader que la réforme se bornait à leur garantir leurs anciens droits sous un nouveau titre, et, comme ils étaient seuls à avoir l'habitude et l'expérience des affaires publiques, il était prudent et utile de leur en laisser tout d'abord la gestion. Ce n'est qu'à cette condition que

Solon pouvait compter sur labonne volonté delà haute classe; et il disait lui-même volontiers, avec une noble franchise, qu'il croyait avoir donné aux Athéniens non pas les meilleures lois, au sens absolu du mot, mais les meilleures entre celles qu'ils auraient acceptées. Il n'y avait plus de privilège immobilisé qui assurât à la noblesse son rang dans la société ; quiconque avait de l'énergie et de la volonté pouvait s'élever par le travail; car la grande propriété, avec les droits qui en dépendaient, n'était plus attachée à la naissance.

En outre, l'admission des petits propriétaires aux places de conseillers et à bien d'autres charges publiques leur donna, à eux aussi, l'occasion de se familiariser avec les affaires. L'expérience politique se vulg'arisa de cette manière, et, bien que la très grande majorité de la population restât encore exclue de toute participation à l'exercice du pouvoir, le retour d'un régime aristocratique fermé et immobilisé était à jamais impossible. En effet, parmi les Athéniens libres, nul n'était tenu en dehors de la vie politique qui animait la communauté entière. Toutes les classes étaient appelées à prendre part, avec un droit de suffrage égal, aux assemblées du peuple sur qui reposait, en dernière analyse, la souveraineté de l'Etat. C'est dans ces assemblées qu'étaient élus les fonctionnaires de l'Etat, de sorte que, pour gouverner, il fallait avoir été investi du pouvoir par la confiance du peuple. Les assemblées votaient sur les lois organiques, sur la paix et la guerre ; les fonctionnaires étaient responsables devant le corps des citoyens, et tout Athénien pouvait en appeler de leurs sentences à ce même corps. Pour exercer cet office de cour suprême, le peuple devait avoir déjcà une organisation spéciale. Quelle était cette organisation, nous ne le savons pas ; mais il est probable que Solon a déjà fondé le système que nous trouvons en vigueur plus tard. Suivant ce système, ce n'était pas le peuple entier qui votait, au suffrage universel, sur le cas de l'accusé, mais une délégation d'hommes mûrs, élus par l'assemblée et assermentés. Les délégués du peuple se constituaient en tribunal ('Hauû), et prononçaient en son nom le jugement définitif.

Au début, les assemblées des citoyens étaient rares : les affaires courantes étaient expédiées par les fonctionnaires, et

414 HISTOIRE DE l'aTTIQUE

c'était par exception seulement que se réunissaient, à la suite d'un appel, les cours de jurés. Mais le principe de la liberté civile et de l'égalité devant la loi était affirmé ; le salut de TEtat, la juridiction suprême, étaient confiés au peuple entier, etil n'y avait pas dans son sein de classe qui put être amenée forcément, par sa situation même, àdevenir l'esclave ou l'ennemie de Tordre de choses existant. Au contraire, tous avaient part à la prospérité de l'ensemble ; tous avaient un intérêt commun à conserver l'État. C'est ainsi que Solon réussit à réconcilier, pas un accord équitable, des classes sociales qui. dans les pays voisins, à Mégare notamment, étaient comme deux armées ennemies l'une en face de l'autre. Il accorda au peuple ce qu'on ne pouvait pas lui refuser sans injustice criante, etil conserva à la noblesse la possession de ce qu'on n'aurait pu lui arracher que par la guerre civile. Il a lui-même affirmé l'impartiale équité de sa politique dans le passage suivant :

Au peuple j'ai donné autant de puissance qu'il en a besoin, N'ayant ni ôlé ni ajouté à son droit.

Quant à ceux qui avaient le pouvoir et étaient admirés pour leurs ricliesses, A ceux-là aussi j'ai garanti qu'ils n'avaient pas d'irrévérence à craindre.

J'étais là, protégeant avec un fort bouclier les deux parties, Et n'ai laissé ni les uns ni les autres triompher par l'injusiice*.

L'importance que Solon attachait à établir, au sein de l'Etat, un équilibre exact entre les forces conservatrices et celles qui poussent au progrès, de façon que les unes fussent pour les autres un complément utile, se voit mieux que partout ailleurs dans l'organisation, tout à fait spéciale à Athènes, des autorités administratives supérieures, c'est-à-dire, de l'Aréopage et du conseil des Quatre-Cents.

Il faut bien que l'Aréopage ait subi alors une transformation considérable, puisque Solon a pu passer pour en être le fondateur. Mais, d'autre part, les attributs essentiels de ce corps sont de telle nature qu'ils ne peuvent être qu'un legs des an-

1) Le texte nous est donné par Plutarque {Solon, 18). Ar^\Lu> [xàv yàp k'owxa TÔaov -xpâxoç, etc. Ces paioles de Solon ont été commentées tout au long, après OiNCKEN [Athen loid Hellas), par Schoemann, Die Solonische Heliaia ap. Jahrbb. für Philol., 1866, p. 585 sqq.

ciens âges. Ce qui survivait en lui, c'était une autorité qui, comme jadis le roi entouré de son conseil d'Etat, était appelée à exercer sur la communauté entière une haute surveillance ; c'était un collège de fonctionnaires à vie qui, sans procédure aucune, pouvait flétrir et punir partout où les bonnes mœurs étaient outragées, où la mauvaise conduite devenait un scandale, et toutes les fois qu'on perdait de vue le respect dû aux clioses saintes ; c'était enfin une autorité qui pouvait annuler par un veto absolu les décisions des autres pouvoirs publics, et qui, dans les temps difficiles, pouvait môme prendre en main la direction de la cité.

Il y avait là un legs du régime patriarcal de l'ancienne monarchie et du pouvoir absolu, en ce qu'il avait de bienfaisant; legs accepté par la république dans un intérêt conservateur. Ce n'était donc pas une invention de Solon, et la combinaison de ce rôle modérateur de l'Aréopage avec la juridiction criminelle ne peut pas davantage avoir été une innovation, car l'esprit nouveau tendait partout à séparer le pouvoir judiciaire de l'autorité administrative \ et il est inadmissible que, précisément en matière de juridiction criminelle, on ait, au mépris des tendances de l'époque, confondu à dessein dans un même corps le conseil et le tribunal'.

Cependant, l'Aréopage devint, par le fait de l'organisation qu'il reçut de Solon, quelque chose d'essentiellement nouveau. Solon donna à tous les fonctionnaires qui avaient passé, sans encourir de blâme, par les plus hauts emplois administratifs le droit de prétendre à un siège dans la cour de justice. Cette mesure fit arriver à l'Aréopage des hommes éprouvés, qui s'étaient montrés dignes de la confiance publique : l'Aréopage réunit ainsi tout ce qu'il y avait dans Athènes de distingué au point de vue de l'intelligence et de l'habitude des affaires, de

*) SCHOEMANN, loc. Cit., p. 593.

-} Sur l'Aréopage considéré comme tribunal, voy. 0. Mueller, Eumeniden. p. 153. D'après quelques savants (Wecklein, Berichte der Bair. Akad d. Wissensch. , 1873, Philol. Histor. Classe, p. 10 sqq. Philtppi, Rhein. Mus., XXIX. p. 12. Waghsmuth, Stadt Athen, I. 474), So'on aurait le premier transformé l'Aréopage en ßoy)^-n. Cette opinion est combattue avec raison par Schoemann, Die Epheten und der Areopag, ap. Jahrbb. f. klass. Philol., 1875, p. 161.

416 UISTOIRE DE l'atTIQUE

l'expérience professionnelle et de la sagesse pratique. Ce n'est plus un collège d'Eupatrides, puisque même les propriétaires roturiers entraient dans l'Aréopage ; et, plus la proportion de ces derniers augmentait, plus l'intérêt de caste s'effaçait devant l'intérêt de l'État. L'intérêt public était la préoccupation dominante d'hommes riches -d'expérience qui, indépendants de l'opinion du jour, étaient appelés à maintenir avec énergie ce que l'ancien temps avait laissé de bon, à s'op'jposer aux innovations prématurées et à user de leur pouvoir discrétionnaire pour réprimer, par mesure de police, même dans des cas où il n'y avait pas matière à procédure juridique, toute immoralité, tout scandale public, tout ce qui menaçait le repos ou compromettait la dignité du corps social. Dans l'Aréopage s'incarnait, pour ainsi dire, la conscience de la cité : l'Aréopage était le représentant de tous les intérêts conservateurs.

Pourl'expéditiondes affaires courantes, oninstituaun second conseil, le Conseil des Quatre-Cents, une autorité établie sur de larges bases, attendu qu'elle représentait les trois premières classes de citoyens. Ses membres étaient élus en nombre égal dans chacune des quatre tribus et changeaient tous les ans, de manière que les élections successives y faisaient passer le plus grand nombre possible de citoyens. On avait déjà, dans les naucraries, une représentation des campagnes opposée à celle des familles urbaines *. liest probable que Solon utilisa cette institution et fit entrer les deux collèges, qui au temps de Cylon étaient en conflit, dans un cadre plus'large où ils subsistaient côte à côte et se servaient l'un à l'autre de contre-poids ". Le conseil des Quatre-Cents étaitune délégation do l'assemblée des citoyens, le représentant de l'opinion qui dominait dans le peuple ; il préparait les délibérations à soumet- .tre à l'assemblée et agissait au nom de celle-ci, surtout dans les premiers temps, alors que la compétence des assemblées plénières était restreinte et leur convocation rare. Mais, plus Solon se rendait compte des tendances générales de l'époque et du caractère mobile de la race ionienne, plus il lui parut indis-

') Voy. ci-dessus, p. 381.

-) Sur la connexilé que l'on remarque entre la Boulé et les naucraries, voy. ScHOEMA.N.N, Aft. Pro.cess, p. 21 sqq. Griech. Alterth., P, 350.

pensable de munir le vaisseau de l'Etat, avant de le lancer en pleine mer, d'une seconde ancre avec laquelle il put se maintenir contre vents et marées, sur le fond solide de la tradition. Cette ancre était l'Aréopage.

Précisément parce que Solon visait toujours à faire du nouveau avec les coutumes existantes et à éviter les sauts brusques, il est difficile de délimiter exactement ses réformes et de faire sans hésitation le départ de ce qui revient à Solon et de ce qui était avant lui.

C'est le cas aussi pour l'organisation des pouvoirs judiciaires.

Il est démontré aujourd'hui, du moins en ce qui concerne le droit pénal, que la séparation entre la procédure et la décision juridique, l'une conduite par un fonctionnaire, l'autre remise à un collège, était chez les Athéniens une institution très ancienne. Solon développa les germes du système en répartissant les affaires entre diverses juridictions et en réglant les instances *.

La répartition se fit comme il suit. Le premier archonte fut saisi des questions relatives à la famille ; le second s'occupa des affaires intéressant la religion et ayantrapportà l'homicide; le troisième eut pour lot les affaires concernant les non-citoyens. Les six thesmothètes intervenaient comme juges supplémentaires. La justice et l'administration se trouvaient donc encore associées ici. Mais les magistrats ne pouxaient prononcer définitivement sur aucun cas. Loin de là, ils commençaient d'ordinaire par renvoyer l'affaire à un jury, ou, s'ils avaient rendu eux-mêmes un jugement, on pouvait toujours en appeler de ce jugement à un jury ^ Ce jury qui, par conséquent, suivant la nature des causes, intervenait en première ou

1) Sur Dracon rapproché de Solon, voy. Koehler, Hermes, II, p. 29 sqq.

-) Sua xaî; ctpyjxiQ ëxale xpîvEiv ù[aoiw; xai 7rep\ èxEÎvwv eIç to Sixasr/iptov Eçéffstc 'tO(ù-At zoï; ßou).o[jLlvoi? (Plut., Solon, 18). Suidas dit de même, • d'après une autorité de bon aloi, au mot ap-/wv x-jpiot -/laav ol o(p-/ovTG; wa^s -rà? oixa^ auTOXîÂcî; Ttotcîaoar 'j<7Tîpov oï Sôlwvoç vo[AofJcTr|ffavx-Q; oOoàv sTEpov a-jTOÎç £T£).£Îto T, (xôvov àvaxpt'vEiv toi; àvTtSc'xoi;. L'exactitude de ce point de vue attaqué par Grote a été défendue par SchoemaniN, Verfassungsgesch. Athens, p. 39 sqq. et, à propos de l'Heliaea, dans les Jahrbb. für PhiloL, 1866, p. 588 sqq.

4i8 HISTOIRE DE l'atTIQUE

OU en seconde instance, à titre de cour d'appel, était THéliée, la représentation de la société, c'est-à-dire, un certain nombre de citoyens respectables, choisis par la communauté, pris dans son sein et ayant prêté serment en vue de cet office spécial ' .

L'appel aux jurés étant devenu de plus en plus fréquent, le rôle des magistrats tendit à se borner de plus en plus à l'instruction des procès ".

Pour les affaires insignifiantes, il y avait un collège de juges cantonaux qui faisaient des tournées dans le pays, afin que les gens de la campagne ne fussent pas obligés, pour des riens, de se transporter à la ville ^ Cette institution date certainement de loin. On peut en dire autant des « diétètes, » auxquels les archontes renvoyaient les affaires susceptibles de se terminer parun accord amiable entre les parties; car les diétètes n'étaient pas des juges, mais des arbitres *.

Le droit concernant le meurtre resta ce que l'avait fait Dracon. En cette matière, les traditions patriarcales d'autrefois restèrent longtemps encore en vigueur, car la connaissance des rites de l'expiation du sang était le privilège des gentes^ privilège que Solon n'avait ni le pouvoir ni l'envie de leur disputer. Seulement, le législateur ne voulut point tolérer que le droit de disposer, par voie juridique, de la vie et de la fortune des citoyens demeurât une prérogative aristocratique. On utilisa donc la distinction, faite depuis longtemps, entre l'homicide volontaire et l'homicide involontaire ou le meurtre justifié par des circonstances particulières, pour séparer complètement les juridictions appelées à connaître des divers cas. Ceux du premier genre, où l'État avait un intérêt immédiat à ce que justice impartiale fût rendue, furent remis à la décision de l'x'Vréopage qui, tout en comptant encore pour le moment dans son sein une majorité de nobles, n'était cependant pas exclusivement réservé aux membres descentes. Là, au contraire, où il ne s'a-

') Il y a des lieux de réunions différents pour les assemblées (ff-jv£xx),Yi(jiâCïtv) et les jurys {o<.y.âlt'.y). Cf. Monatsbericht der Berlm. Akad,, 1878, p. 84.

2) « Depuis Solon, Tautorité judiciaire est dans la vie politique le facteur suprême « (Frohberger, Lysias, I, § 36).

3) ot xaTà 5r|jj.oyc ûixaCTxat. Voy. ScHOEMANN, Griech. Alterth., P, 501.

*) StatxriTas = arbitri . Voy. Schoeman.\, Verfassungsgeschichte , p. 44 sgq.

SOLON ET SA LÉlilSLATIOM 419

gissait que d'un cérémonial à remplir en vue d'effacer, comme le voulait la coutume antique, la souillure du meurtre, les anciennes cours d'éphètes gardèrent toutes leurs attributions ^ Ces cours étaient le refuge de la noblesse, qui s'y groupait en corporations fermées et y trouvait ainsi, pour l'esprit de caste qui l'animait encore, une satisfaction inofîensive.

Solon ne se contenta pas d'ordonner les pouvoirs qui avaient mission de diriger la cité et de maintenir le droit. La grande réforme de l'Etat lui fournit encore l'occasion de remettre en vigueur ou de créer à nouveau une foule de dispositions juridiques, dans l'espoir que le jeu- même de la constitution avec laquelle elles formaient un tout vivant leur donnerait toute leur efficacité. Il utilisa l'élan de l'opinion publique pour donner une consécration nouvelle à des principes moraux sur la vérité desquels tous les Hellènes cultivés étaient unanimes, et pour en faire, après les avoir résumés sous la forme saisissante de maximes, les lois fondamentales de la vie sociale à Athènes. Ce fut là la troisième partie de son grand œuvre, celle qui a trait au droit et aux mœurs.

Cette fois encore, il sut combiner l'apport du passé avec les idées nouvelles. En matière de droit criminel, il se rallia complètement au passé et inséra les lois de Dracon dans son code sans y rien changer. En cas de meurtre, on invitait, en se servant des anciennes formules, les parents de la victime à assumer, chacun suivant le degré de sa parenté , l'obligation de poursuivre devant les tribunaux : si l'homicide était involontaire, le retour du banni dépendait, comme par le passé, de sa réconciliation avec les survivants delà famille, ou, à défaut de ceux-ci, avec les membres de la. gens ou de la phratrie -. En ceci, par conséquent, les habitudes de corporation et de famille gardaient tout leur empire. Partout ailleurs, elles faisaient place à l'idée de l'Etat, idée par laquelle Solon affranchit ses concitoyens delà contrainte résultant d'associations plus étroi-

*) Les rapports entre éphètes et aréopagites (Schoemann, Opuscul. Acad., I. p. 198) ne sont pas encore élucidés. Auparavant, les éphètes jugeaient aussi sur l'Aréopage, cf. Philippi, Rhein. Mus., XXIX, p. 8.

^) Sur la place que tient la famille dans le droit criminel, voy. Schoemann, Antiq. jur. joubl., p. 288, 4.

420 HISTOIRE DE l'aïTIQUE

tes. Grâce à lui, les Athéniens furent enfin les libres propriétaires de leurs terres et de leur avoir, tandis que jusque-là l'individu ne pouvait disposer par volonté dernière de rien, pas même du bien acquis par son travail. L'argent et la terre devaient rester à la geiis et, s'il n'y avait pas d'agnats, le tout revenait à la corporation ou phratrie. Ce fut Solon qui, dans ce cas particulier, reconnut aux dispositions testamentaires une valeur légale, de sorte que chaque citoyen put à son gré, sans se sentir lié par des empêchements extérieurs, choisir ses héritiers et les adopter en lieu et place d'enfants ^ La loi favorisa ainsi la conservation des maisons particulières, affranchit la famille de la tutelle de la gens^ encouragea chez les citoyens le goût de l'épargne et donna à leurs inclinations personnelles une satisfaction plus complète.

La puissance du père de famille fut restreinte de la même manière, afin que, là aussi, on put substituer à un principe inflexible les vues plus élevées de la moralité et de l'intérêt général. Solon chercha à amplifier, par tous les moyens, la dignité de la vieillesse. Mais, jusque dans son propre fils, le père devait aussi respecter le futur citoyen d'une ville libre : c'est pour cela qu'on lui enleva le droit de mettre son enfant en gage ou de le vendre. La loi protégea aussi le fils mineur contre une exhérédation ou une expulsion arbitraire. Elle se préoccupait même de son éducation, en déniant au père qui l'aurait négligée tout droit de prétendre à être soigné dans sa vieillesse par ses enfants. Elle enseignait ainsi que, là où manque cette affection qui se manifeste dans la culture consciencieuse des aptitudes intellectuelles et corporelles des enfants, il n'y a pas de paternité véritable et point de droit paternel.

C'est dans la liberté et dans l'étendue de la culture intellectuelle que Solon reconnut le secret de la puissance croissante de sa patrie : aussi considérait-il l'éducation comme un des intérêts vitaux de l'Etat. Il n'eut pas cependant la prétention de la soumettre à une surveillance inquiète et oppressive. La loi devait se contenter de diriger et d'organiser : au sein d'une société ordonnée d'une façon harmonique, la jeunesse devait

'; Demosth., In Leptin.. % 102.

s'accoutumer d'elle-même à haïr le mal et à prendre goût de tout cœur aux nobles et belles choses. Dans les palestres ombragées qui s'étendaient aux abords de la ville, elle devait déployer en la fortifiant sa santé physique et morale, et se laisser assimiler sans effort par un Etat qui ne demandait pas de serviteurs dressés à la mode Spartiate, mais des hommes pleinement et librement développés.

Solon croyait à la puissance du bien chez l'homme, etil voulait que la vertu civique reposât sur une moralité libre. Ce n'est pas qu'il entendît relâcher le lien de l'Etat ; mais il fit en sorte que les citoyens fussent attachés à l'Etat par tous leurs intérêts. C'est pour cela que tout individu était autorisé et même obligé par devoir à se porter accusateur, toutes les fois qu'il voyait en danger le bien de l'État et la moralité publique. Tout citoyen pouvait, s'il remarquait quelque faiblesse chez les fonctionnaires chargés de veiller au maintien de la légalité, commencer lui-même des poursuites judiciaires contre les personnes qu'il jugeait dangereuses pour la société. Solon posa même en principe que, dans le cas où éclaterait quelque conflit intérieur , tout citoyen serait tenu , s'il ne voulait s'exposer à des peines sévères l'atteignant dans sa fortune et dans son honneur, d'opter immédiatement et résolument pour un parti, de manière qu'il ne fût loisible à personne de garder une neutralité commode et d'attendre l'issue de la lutte pour se ranger ensuite du côté des vainqueurs ^

Solon ne craignit pas non plus d'édicter des lois qui restreignaient la liberté de l'individu au profit de la collectivité ; car il reconnaissait la nécessité d'une discipline légale qui exerçât, en créant des habitudes, une influence bienfaisante et moralisatrice.

Ce qui importait surtout ici, c'était de mettre obstacle aux influences qui, favorisées parla communauté de race et les re-

1) N6[io; îûtoç (j.â)>i(7Ta xat 7rapd(&o|o; (Plut., Solon, 20). Gell., Il, 12. Cf. LuEDERS [Ueber em Gesetz Solo7is, ap. Jahrbb. für PhiloL, 1868, p. 49) qui a seulement le tort de limiter le sens de axciai; à la guerre civile proprement dite. Les lois de Solon ont été rassemblées par Petitus , Leges Atticse ; Schelling, De Solonis legibus. Berol., 1842 ; Prantl, De Solonis legibus. Monac, 1841.

lations commerciales, acclimataient en Attique les habitudes des Ioniens d'Asie. Aussi la loi interdit-elle aux citoyens athéniens l'exploitation des industries qui paraissaient indignes d'hommes libres, comme la préparation et la vente des parfums '. On réprima aussi le luxe des habits ; on établit, pour les noces ^ et les funérailles, des règlements qui, sans pénalités et sans contrainte, rappelaient les citoyens au sentiment de la mesure en toutes choses. Il fut défendu notamment de faire étalage de monuments funéraires somptueux ^, défendu aussi de pleurer les morts avec ces lamentations passionnées dont la mode, originaire d'Asie-Mineure, s'était de là répandue dans la Grèce héroïque *. Ainsi, sous la discipline de la loi, le caractère attique prit sa forme propre, distincte de l'esprit des Ioniens d'Asie, et la ligne de démarcation entre les mœurs barbares et le génie hellénique, cette ligne qui s'effaçait si facilement dans la vie licencieuse des Ioniens, fut marquée en traits plus précis. Solon avait également à cœur de faire disparaître les traces des désordres qui, pendant les mauvais jours dont on venait de sortir, avaient fait de rapides progrès. Il voulait épurer partout la moralité publique, rétablir dans les familles le respect des saines traditions, faire la guerre à l'inconvenance et à la grossièreté sous toutes ses formes ^ et acheminer le peuple dans les voies de la véritable civilisation. Il y eut place aussi, dans l'œuvre grandiose du législateur, pour la vie industrielle et les métiers. De toutes les professions, l'agriculture fut la plus favorisée : elle fut consolidée à nouveau comme étant elle-même l'unique base d'une société saine. La classe des paysans, qui chez les Ioniens était bien en danger de perdre sa considération, fut sauvée et remise en place par Solon. Ces sages mesures furent des plus efficaces, car l'égalité des propriétés foncières, à laquelle elles poussaient, se maintint longtemps en Attique. Solon, frappé du mouve-

1) Athen., XIII, p. 612. XV, p. 687.

-) Lois relatives aux mariages (Plut., Solon, 20). 3) Cic, Leg g., II, 26.

♦) Plut., Solon, 21. Petitus, op. cit., 600.

^) Lutte contre le (rxX-opov et le ßapgap-.xov (Plut., Solon, 12). Cf. Becker, Charikles, III, 92.

ment qui entraînait ses contemporains vers le commerce, a cherché à enrayer cette tendance exclusive et surtout à prévenir l'influence fâcheuse qu'elle pouvait exercer sur la vie politique.

Du reste, il ne négligea rien pour hâter l'entier développement de la prospérité matérielle et pour faciliter de toutes manières les transactions. C'est dans ce but que les poids et mesures, ainsi que les monnaies, furent réorganisés de fond en comble. Le talent de 60 mines resta la grande unité monétaire; la petite fut la drachme. Comme espèce intermédiaire, on mit en circulation la pièce de 4 drachmes K La Monnaie officielle fut installée dans le sanctuaire du héros « Stéphanéphore 2.» C'est de là que sortirent les premières pièces d'argent frappées suivant le nouveau système. Elles portaient déjà, selon toute vraisemblance, les empreintes qui restèrent désormais la marque caractéristique des monnaies d'argent athéniennes, c'està-dire, la tète casquée de Pallas sur la face, et la chouette avec le rameau d'olivier sur le revers ^. On frappa aussi, dès cette époque, de la monnaie d'or. Même après que le poids des espèces eût été modifié ^, l'ancien talent resta le poids usité dans le commerce, si bien que la mine commerciale pesait, non pas 100, mais bien 138 des nouvelles drachmes monnayées. Chaque Etat se trouvait particulièrement intéressé dans son hon-

1) Le tétradrachme est assimilé par Hésychius, Suidas et Photius, au statère, qui valait à l'origine deux drachmes (Hultsch, Metrologie, p. 150).

*) Les drachmes d émission- attique s'appellent officiellement SxEçavrjçopou ôpaxiJ^s''' (BoECKH, Staatshaushaltung ^ II, 362). Le Stéphanéphore doit être Thésée (Beule, Monuments cV Athènes, p. 9).

3) Les plus anciennes monnaies d'argent du système attique , depuis l'hémiobole jusqu'au tétradrachme, lequel apparaît rarement dans ces séries, monnaies portant la tète de Méduse, la chouette, le cheval, les dés et surtout la roue (Beule, op. cit., p. 15. Th. Mommsen, Münzwesen, p. 52), sont aujourd'hui considérées d'ordinaire comme des pièces athéniennes du temps de Solon (Hultsch, op. cit., p. 151). Pourtant, il n'est pas démontré encore qu'elles aient été frappées à Athènes (Friedl^nder und von Sallet, Das kœnigl. Milnzkabinet, p. 24). Elles appartiennent probablement à l'Eubée, suivant l'hypothèse que j'ai émise dans V Hermes (X, p. 225) et qu'acceptent aussi Head [Metrologicales Notes ap. Numisyn. Chron., X, p. 35) et Imhoof- Blumer {Zeitschr. für Numism., III, p. 275). Ily a eu, il est vrai, des objections de la part de Sallet [Numism. Zeitschr., III, p. 408). Quant aux monnaies avec la tète de Pallas, elles reviennent de droit à Solon.

*) Voy. ci-dessus, p. 406.

424 HISTOIRE DE l'aTTIQUE

neur à émettre de bonne monnaie, car elle attestait la stabilité et la loyauté de la république. C'est pourquoi Solon fit une loi aux Athéniens de veiller avec un soin jaloux à ce que le métal fùl exempt d'alliage et la pesée exacte. Il punit de mort l'altération des monnaies. Le résultat de ses ordonnances fut que la drachme attique fut acceptée partout de confiance et favorisa singulièrement l'essor du commerce athénien.

Enfin, pour que la vie des Athéniens prît une allure nouvelle et fût réglée dans tous ses détails, l'année attique fut régularisée à son tour. On resta fidèle à l'ancienne coutume hellénique de commencer chaque mois à l'apparition du croissant de la nouvelle lune; mais on chercha en même temps à utiliser les résultats de la science astronomique pour accorder l'année lunaire avec l'année solaire, de façon à obtenir que les mois restassent dans la saison à laquelle ils devaient appartenir, d'après les fêtes religieuses et les occupations qu'ils comportaient.

Pour atteindre ce but, on avait depuis longtemps recours à l'alternance des mois pleins et des mois creux, comme on les appelait : on avait aussi cherché à compenser les écarts qui se reproduisaient toujours, au moyen de cycles embrassant une plus longue période.

Le plus important de ces cycles était celui de huit ans '. Il était notamment la base du système adopté pour régler le retour des fêtes qui avaient rapport au culte d'Apollon. Depuis que l'Etat athénien avait noué avec Delphes des relations si multiples et si étroites, depuis que la religion apollinienne était devenue la religion générale de l'Attique et le nouveau lien de solidarité qui rattachait les uns aux autres tous les habitants, il était naturel d'appliquer au calendrier attique le mode de supputation en usage à Delphes ou Pytho. Tel fut en effet le calendrier qui entra en vigueur lors de la promulgation des lois de Solon '" et qui vint juste à point pour marquer la crise décisive de l'histoire attique, le début

-) L'octaétéride ou ennaétéride pylhique introduite par Solon. Voy. làdessus BoECKH, Mondcyclen, p. 14. D'après Th. Mommsen [Rœmische Chronologie, p. 28), le système antérieur était la triétéride.

d'un nouvel ordre de choses. Athènes, où la limpidité de l'atmosphère et l'horizon gradué par le profil des montagnes ' se prêtent merveilleusement aux observations de la voûte céleste, devint un foyer d'études astronomiques qui poursuivirent avec un zèle infatigable la solution plus complète du problème pendant, à savoir, la division exacte de l'année. La science du calendrier se trouva ainsi affranchie des influences sacerdotales et l'ordonnance de l'année portée, par des affiches publiques, à la connaissance de chacun ^.

De même que Thésée avait jadis mené à bien sa grande œuvre d'unification politique grâce à la déesse de la Persuasion, de même la reconstruction de l'Etat athénien était due à la douce puissance de la parole persuasive. Cette puissance, Solon était admirablement qualifié pour l'exercer; il la devait à son caractère conciliant, à ses facultés poétiques et à l'inviolable prestige que lui donnait son amour désintéressé de la patrie. Durant bien des années il avait sondé, travaillé, préparé les esprits dans les diverses classes delà société; il avait, dans des conversations multipliées, reconnu les limites du possible, et enfin, après avoir éprouvé bien des déboires par le fait d'amis qui abusèrent indignement de sa confiance % par le fait des préjugés et des résistances égoïstes, il se crut enfin en état de mettre à exécution l'œuvre de sa vie.

Pour faire ce dernier pas, il fallait que ceux auxquels l'ancienne coutume reconnaissait le droit de cité lui conférassent une autorité spéciale ; car il tenait absolument à ce que la nouvelle organisation de l'Etat ne fût jamais exposée au reproche d'avoir été instituée d'une façon inconstitutionnelle, et qu'elle fût irréprochable au point de vue de la légalité la plus scrupuleuse. C'est pour cela qu'en 594 (01. xlvi, 3) les tribus des Eupatrides qui, cette année-là, détenaient encore la souveraineté politique, l'élurent premier archonte et le

') Le Lycabette servait à pointer le début de l'année (Redlich, Meton, p. 21).

^) Nous pouvons admettre l'exposition publique du calendrier sur des uapauTiYfjLaTa au temps de Solon, parce qu'elle était indispensable à la régularité de la vie religieuse et civile.

^) Ces amis indiscrets étaient Conon, Clinias et Hipponicos (Plut., Solon, 15). Cf. ScHûEMAN.N, Verfassungsgeschichte, p. 21.

426 HISTOIRE DE l'aTTIQUE

prirent en même temps pour pacificateur et législateur. C'est en cette qualité et en vertu des pleins pouvoirs dont il était investi qu'il fit transcrire l'ensemble des nouvelles lois, préalablement disposées dans un ordre méthodique, et les fit installer sur l'Acropole, à la portée de tous les regards, en les plaçant sous la protection de la déesse tutélaire de la cité. Elles étaient écrites sur des planches de bois blanchies et assemblées en prismes quadrangulaires ou triangulaires, de la hauteur d'un homme, lesquels étaient eux-mêmes montés sur un pivot, de façon à tourner librement. On pouvait ainsi, sans difficulté, amener sur le devant la face qu'on voulait consulter.

On rapporte que ces appareils étaient partagés en deux groupes, dont l'un contenait le droit civil, l'autre, le droit sacré et le droit public qui fait corps avec lui ^ Si Solon fit réellement cette distinction extérieure, c'est qu'il crut devoir insister sur le caractère immuable des statuts religieux empruntés à la plus vénérable tradition et confirmés par le dieu de Delphes. Ceux-là devaient rester la base à jamais respectée de l'édifice social, tandis que le droit privé, né des besoins de la vie ordinaire, devait nécessairement se développer et changer avec elle. Personne ne comprit mieux cet effet inévitable du temps que Solon, et, sous ce rapport comme sous tant d'autres, l'esprit de ses lois forme le contraste le plus frappant avec la raideur immobile de la constitution de Lycurgue.

Solon apparut au milieu d'une époque de crise, à un des moments les plus décisifs de l'évolution intellectuelle de la Grèce ; au moment oii, d'une part, la tradition consacrée par l'habitude résistait avec une énergie obstinée aux innovations, et où, d'autre part, une foule d'idées neuves se faisaient jour;

*) On appelait ces engins a^oveç et xûp^eiç. Les textes les plus anciens ne signalent aucune différence, au point de vue du contenu, entre ces deux désignations. Aristophane de Byzance et Didyrae placent les lois religieuses sur les xijpêstç. D'après Val. Rose, Aristoteles Pseiid., p. 415, c'est une allégation qui repose sur une fausse interprétation d'un passage de Lysias {Contr. Nicom., § 17. 18). Cf. Philippi, Jahr bb. für Philol., 1872, p. 583. Sur le rapport des xiipêstç avec certains originaux crétois, voy. Bernays, Theophrastos, p. 37. 165.

OÙ la poésie et la prose commençaient à se séparer; où, à côté de la parole vivante, la lettre écrite tendait à devenir la règle de la vie publique; où, enfin, on se prenait à réfléchir sur le rôle et le but de la société. Solon appartenait lui-même à deux époques de l'histoire de la civilisation : mais, au lieu d'osciller indécis entre les deux, il les dominait l'une et l'autre et mesurait d'un regard pénétrant l'étendue de leurs droits respectifs. C'est pour cela qu'il semble si arriéré, avec ses prescriptions morales et sa vénération pour les rites expiatoires d'origine sacerdotale, et en même temps si plein d'initiative dans ses innovations politiques. Il est attaché de cœur aux traditions du passé, mais il est dévoré de l'envie d'élucider, pour lui-même et pour les autres, tous les problèmes du présent. Cette double préoccupation, qui se remarque dans ses poésies fugitives, est aussi celle qui a présidé à l'ordonnance de ses lois. Solon a mis en relief les deux conditions fondamentales sans lesquelles une société politique ne peut prospérer : l'attachement inébranlable aux principes religieux et moraux qui doivent régir la vie publique, et le libre développement de tous les rapports et de tous les droits individuels. De même que l'œuvre de Solon avait été inaugurée par des mesures propres à apaiser les haines de classes et à assurer pour longtemps la concorde et la sympathie des citoyens entre eux, de même, elle se termina par la proclamation d'une paix générale qui mit, pour ainsi dire, le sceau à cette grande œuvre de réconciliation. Les peines infamantes infligées durant les luttes des partis furent rapportées et les bannis invités à rentrer dans la patrie. Le passé devait être oublié tout entier et nul reliquat des rancunes antérieures ne devait franchir le seuil de l'ère nouvelle '. C'est à ce moment, sans doute, que la permission de rentrer fut accordée aux Alcméonides, une famille des mieux douées que le législateur patriote voyait à regret exclue de la cité ". Il arriva, par un heureux hasard, qu'un membre de cette famille eut immédiatement

') Le décret d'amnistie figurait sur le treizième pilier de bois. Cf. Schoe- MANN, Griech. Alterth., P, p. 348.

-) D'après Westermann {Abhandl. d. Sœchs. Ges. d. Wiss., I, 151) les Alcméonides n'auraient été rappelés qu'après le départ de Solon;

l'occasion de rendre à sa patrie des services signalés. Un Alcméon commandait le contingent athénien au camp de Cirrha et contribua pour sa bonne part à terminer la guerre sacrée à l'honneur d'Athènes '.

Moins de quatre ans après que Solon eut remporté à Athènes sa laborieuse victoire et fondé la prospérité intérieure de l'État, la victoire du dehors, celle des armes, sourit aux Athéniens dans les plaines de Grisa. L'honneur que rencontrait ainsi la cité dès sa première entrée sur la scène de l'histoire nationale, en éveillant dans tous les cœurs un sentiment de joie patriotique, dut contribuer puissamment à achever l'unification morale des Athéniens qui venaient d'être rapprochés déjà par la religion et le droit de cité.

L'œuvre de Solon est le produit le plus achevé de la législation élevée à la hauteur d'un art. Comme en présence de toute œuvre d'art affinée à loisir, il fallait commencer par saisir les idées qui en sont l'âme. Mais ce n'était point un chefd'œuvre destiné à être contemplé et à procurer aux connaisseurs de nobles jouissances : ce n'était pas non plus un système abstrait de sagesse humanitaire, mais bien un code de vie pratique, un plan destiné à être mis à exécution au milieu des oragesd'une époque agitée, dans une société déchirée par lespartiset, en se réalisant, a former, à anoblir, à rendre heureux les membres de cette société. Une œuvre semblable ne peut donc être appréciée que d'après l'histoire de l'Etat, comme on attend pour juger des qualités d'un navire qu'il ait fait ses preuves en pleine mer.

Il serait cependant peu équitable déjuger de la vitalité et de la valeur pratique de la législation de Solon d'après la période qui suit immédiatement. Si le grand homme d'Etat avait tenu

1) Plut., Solo7i, 11.

à comprimer par des moyens rapides l'effervescence des partis, il aurait suivi le conseil de ceux qui s'attendaient à le voir mettre Tordre dans la cité par les procédés familiers aux tyrans, à l'aide de soldats étrangers, à grand renfort de bannissements et d'exécutions militaires. Mais Solon comprit mieux que ses amis que les résultats obtenus par de pareils moyens risquaient de ne pas durer. L'histoire contemporaine démontrait assez clairement que ce que l'on fonde par la force est détruit par la force.

Un homme qui, comme Solon, voulait non pas enchaîner, mais délier les forces humaines; qui, au lieu d'élever le citoyen, à la mode deLycurgue, uniquement en vue du rôle déterminé qui lui serait assigné dans sa propre cité, entendait lui apprendre à développer en lui toutes les vertus humaines et à se soumettre librementàlajustice qui maintient dans l'Etat la cohésion des parties ; un tel homme devait se dire qu'il ne fallait pas compter à bref délai sur un résultat en proportion avec ses efforts. En revanche, Solon pouvait espérer que, sa législation entrant chaque jour plus avant dans les habitudes, le peuple athénien finirait par y reconnaître l'expression de ses meilleurs instincts, le langage de ses plus nobles aspirations, et y reviendrait toujours aux époques de calme. Une s'est pas trompé en cela, et son espoir a été réalisé au delà de toute attente. En dépit de toutes les fluctuations, sa loi est restée le terrain légal sur lequel reposait l'assise de l'Etat; elle était comme le cri de la conscience athénienne qui ramenait toujours au bien, par une douce violence, l'humeur changeante du peuple.

Solon ne se fit pas illusion : il savait que le moment présent ne promettait guère une accoutumance paisible à la pratique de ses règlements. Il fit ce qu'il put. Sa législation une fois acceptée en la forme constitutionnelle, on eut recours au délai décennal, dont le droit public d'Athènes faisait depuis longtemps grand usage, pour lui assurer l'obéissance durant un temps limité d'abord, mais, comme Solon l'espérait, avec d'autant plus de garanties de docilité. En attendant l'expiration du délai, rien ne devait être modifié : chacun devait suspendre son jugement et s'interdire de proposer au Sénat et

au peuple quelque retouche que ce fût. Ce laps de dix années ' dut être pour Solon, s'il resta à Athènes, une attente pénible. On est donc tout à fait autorisé à croire ce que ses biographes racontent, à savoir, qu'il est allé à l'étranger pour suivre de loin la marche des événements dans sa patrie. Il ne pouvait donner une meilleure preuve de son désintéressement, au sortir de son année de charge, durant laquelle il avait été le régent d'Athènes.

Ces voyages du législateur en Egypte et en Asie ont donné lieu à une foule de récits qui sont dûs, pour la plupart, à l'idée que les Grecs se faisaient de Solon. Solon était pour eux le type achevé de l'IIeHène, et ils se représentaient comme atteint en sa personne le but de leur civilisation nationale. Mais, pour donner à ce sentiment toute la netteté dont l'esprit grec sentait le besoin, on mit en face du représentant de la race hellénique des étrangers célèbres, notamment le roi de Lydie, Crésus. Avec tous ses trésors, avec toute la magnificence de sa cour, Crésus ne pouvait arracher au simple bourgeois d'Athènes le moindre signe d'étonnement, le moindre hommage à son bonheur, et, à la fin, sur les ruines de sa splendeur, il était forcé de convenir que le sage Athénien avait raison quand il disait qu'il n'y a pour les hommes qu'un seul bonheur véritable, c'est-à-dire, une vie innocente et une conscience pure devant les dieux.

Les anciens ont déjà révoqué en doute l'entrevue de Solon avec Crésus, et, quand Plutarque cherche à accréditer l'anecdote en disant qu'elle répond parfaitement au caractère des interlocuteurs, il oublie que cette vérité intrinsèque, qui en fait le prix à nos yeux, est précisément ce qui en rend l'authenticitéplus suspecte. Il est, par conséquent, inutile de s'ingénier à lever la difficulté chronologique qu'elle soulève, Crésus n'est monté sur le trône que 23 ans après la fin des voyages de Solon (593-583), et il faudrait, par exemple, admettre des voyages accomplis les uns plus tôt, les autres plus tard 2.

1) Herod., I, 29, Plutarque dit cent ans, ce qui est moins vraisemblable (Plut., Solon, 25).

*) Voyages de Solon à diverses dates (Suidas, s. v. SôXwv. Diog. Laert., I, 50, 62)..

ATHÈNES SOUS LES PISISTRAïIDES 431

Solon se trouve également mis en rapport personnel avec le roi Amasis (après 570) et avec des prêtres égyptiens, Sonchis de S aïs, Psénophis d'Héliopolis, qui sont censés l'avoir renseigné sur les très anciennes relations de certaines tribus grecques avec le bassin du Nil K En tout cas, ce qui se reflète dans ces traditions, c'est l'idée, d'ailleurs parfaitement juste, de la solidarité qui unissait alors les côtes de la Méditerranée, de la grande renommée de Solon et de l'intérêt très vif qu'il portait à la sagesse et aux souvenirs historiques de l'étranger. De toutes les accointances de Solon avec le dehors, la mieux attestée estson séjour à Cypre, où il fut l'hôte et le bienfaiteur du roi Philocypros -.

Pendant que la renommée de Solon se répandait sur toutes les côtes de la mer grecque, des expériences douloureuses l'attendaient dans sa patrie. Il dut se convaincre que son traité de paix n'avait été qu'un armistice et que son labeur avait agi à peu près comme l'huile que le pêcheur verse sur les flots pour les apaiser. Sur le moment, l'eau est unie et transparente, mais bientôt l'agitation recommence et les vagues s'entrechoquent comme auparavant.

En Attique, il n'y avait pas d'oppositions aussi simples que dans les Etats doriens, où l'élément étranger et l'élément indigène se trouvaient l'un en face de l'autre. C'est pour cela que l'instabilité et les fluctuations durèrent si longtemps. Il y avait là plus de partis qu'ailleurs, et des partis moins homogènes. Leur force, leur influence, leur tendance même était sujette à varier, suivant le talent et la personnalité du chef.

Il est à remarquer que les chefs de parti de quelque notoriété appartenaient tous aux familles aristocratiques. Cela prouve que le peuple était encore habitué à se voir dirigé et représenté par les hommes de la noblesse, mais aussi, que la noblesse était assez divisée, de son côté, pour être incapable

1) D'après Platon (Tim., 21), Solon a emprunté à l'Egypte la légende de l'Atlantide, légende que Duncker [Gesch. des Alterth., IV, 299) croit phénicienne. Sur les Sages grecs en Egypte, voy. Lepsius, Chronol. der JEgyjJt. Einleitung, p. ^1.

2) Plut., SoIohj 26. Herod., V, 113. Philocypros épuivaut à Cypranor, quoi qu'en dise Engel, Kypros, I, 264.

d'agir avec entente et de restaurer l'ancien Etat eupatride. Parmi les familles nobles, c'étaient naturellement les plus riches qui avaient les moyens et l'ambition d'organiser des partis. C'étaient les maisons qui, en élevant des chevaux et remportant des prix avec leurs quadriges, s'étaient fait une situation exceptionnelle *. Elles avaient contracté du même coup le goût de la domination, ce goût qui, à l'époque, était dans l'air et germait partout où l'esprit de parti avait remué le sol. Les membres de ces familles étaient les grands du pays ; c'étaient des hommes qui avaient une trop haute opinion d'eux-mêmes pour se soumettre à une justice égalitaire et bourgeoise, et cet instinct de rébellion se trouvait encouragé chez eux par leurs alliances avec les dynasties princières du dehors. C'est ainsi que Cylon s'était un jour lancé en avant avec son parti; et il y avait là, caressant les mêmes rêves, les Alcméonides, les Cypsélides attiques, auxquels appartenait Hippoclide-, la maison de Lycurgue et celle de Pisistrate. Les influences de race et de résidence contribuaient à accentuer cet antagonisme.

Lycurgue, fils d'Aristolaïdas, appartenait à la noblesse indigène. Sa famille était installée, de temps immémorial, dans la grande plaine et se sentait appelée à représenter les intérêts des grands propriétaires. L'institution des naucraries^ avait rendu plus étroite la solidarité entre les maisons riches et la population d'alentour. Les familles venues du dehors et moins anciennes s'étaient établies plus près des frontières de l'Attique, dans des régions où la propriété foncière n'était pas aussi exclusivement la base des fortunes. Ainsi, les Pisistratides avaient assis leur foyer dans lesmontagnes de laDiacria. Ceux-là étaient amenés, par leur situation même, à frayer de plus près avec les classes les plus mobiles de la population.

Les chefs des grandes maisons cherchèrent doncpar tous les moyens à se faire des partisans ; ils se montrèrent de jour en jour plus habiles dans l'art d'attirer à eux les petites gens, en prenant la défense de leurs droits, en les assistant de leurs

*) Voy. ci-dessus, p. 308.

-) Voy. ci-dessus, p. 320.

3) Voy. ci-dessus, p. 380.

conseils et de leurs démarches, en tâchant, à force de cadeaux et d'affabilité, de se faire passer pour des amis du peuple. Les différentes maisons rivalisaient de zèle sous ce rapport : elles tournaient de plus en plus aux coteries réciproquement hostiles; chacune déployait son drapeau, et toute aspiration qui hantait les cerveaux populaires trouvait parmi elles son représentant. Seule, l'idée de la concorde n'en trouvait pas ; et Solon, qui avait compté, pour appliquer ses principes, sur l'accord des citoyens, se trouvait impuissant au milieu des partis en lutte. Il voyait l'œuvre de sa vie tomber en ruines sous ses yeux; il voyait la destinée de sa patrie de nouveau suspendue aux hasards des luttes sanglantes et l'Etat pareil à un vaisseau qui, au moment d'entrer au port, se trouvait rejeté dans une mer en furie.

Dans ces conjonctures, c'était un grand bonheur que le pays fût assez fortement unifié par le groupement de ses habitants autour d'Athènes et dans Athènes pour qu'il n'y eût pas de désagrégation à craindre. Il ne pouvait y avoir d'Attique sans Athènes. Sans elle, les différentes maisons qui avaient les moyens de se créer une « tyrannie » se seraient fait chacune un domaine à ptu't. L'Argolide s'était émiettée de cette façon. Cette fois, il s'agissait seulement de savoir lequel des chefs de parti saurait exploiter sa situation avec le plus d'habileté et le moins de scrupules : celui-là devait être maître d'Athènes et de l'Attique.

Quand des partis sont aux prises, la plus grande chance de succès est toujours pour celui qui veut aller le plus loin et qui s'appuie sur la partie de la population où s'est amassée la plus grande somme de mécontentement. Les mécontents étaient les pauvres gens, les bergers, les charbonniers, les vignerons de la montagne. Ils se croyaient trompés dans leur attente par Solon ; ils avaient compté sur des avantages plus matériels, sur le partage des biens, sur l'égalisation des propriétés foncières. Il y avait là des passions faciles à mettre en jeu, des gens qui n'avaient rien à perdre et tout à gagner : c'était un milieu tout prêt à faire écho à une parole ardente. La parole n'avait nulle part plus de puissance que chez un peuple curieux et excitable comme les Athéniens. Aussi les Eupatridcs atti-

434 HISTOIRE DE l'aTTIQüE

ques prenaient-ils depuis longtemps grand souci de se former à l'art de la parole, et la même puissance dont Solon avait usé pour le salut de la patrie allait maintenant servir aux visées égoïstes des chefs de parti, Homère vante Nestor, le sage de Gérénia, et il met les paroles emmiellées qui coulent de ses lèvres sur le même plan que les exploits d'un Achille et d'un Agamemnon. Les Pisistratides prétendaient descendre de Nestor, et ils pouvaient invoquer, comme preuve de cette glorieuse filiation, le talent de parole qui était dans leur famille un don héréditaire. C'était une famille de haut rang et de vastes relations, installée à Philaïda^, près de Brauron ' ; elle possédait des propriétés considérahles et faisait paitre dans la montagne, près de ^Marathon, les coursiers avec lesquels elle comptait remporter des couronnes sur les hords de l'Alphée.

Le chef de la famille était cet ïïippocrate dont on raconte qu'il avait consulté le dieu d'Olympie, à l'autel des Limides, sur sa descendance, et qu'il avait reçu la promesse d'un fils illustre. Ce fils naquit vers 600 avant J.-C. - ; il reçut le nom de Pisistrate, qui était de tradition dans la famille des Néléidcs, et il justifia de- bonne heure, par ses facultés brillantes, les espérances de son père.

Au cours de la guerre contre ÎMégarc, il trouva occasion de se signaler [par la prise de Nissea^. C'était un coup de main, tenté dans le but d'étendi'e la domination d'Athènes sur une région limitrophe que se disputaient les Ioniens elles Doriens, Il était d'accord avec Solon, son parent du côté maternel \ tou-

*) Plut., Solon, 10. De Brauron même, d'après Ross. Demen, p. 100.'

2) CuMON, Fischer, etc., placent en 595 l'année de la naissance de Pisistrate. Tout ce que nous savons, c'est qu'il mourut y^ip^ctô; en 527 (01. LXIII, 2).

3) îipÔTspov £05oxi(xr,(7aç ô üsifffffTpaTo; £v t?, 7:pô; Mîyapsa; y£vo{1£vyj (7TpaTr,Ytïi N-'ffatâv -rs D.cjv y.x\ aXXa à7:oÔ£^i[X£vo? lAîyaAa spya (Herod., I, 59). Justin (II, 8), distingue nettement les combats livrés pour la conquête de Salamine et pour celle de IVisœa. Pisistrate à Mégare (Hug, jEneas von Stymphalos, p. 18). Il ne faut donc pas, avec Voemel [Exerc. chronol. de xtat. Solonis et Crœsi)ei Westermann, considérer le Pisistrate qui prend part à la guerre de Mégare comme étant le grand-père de celui-ci, mais bien admettre une reprise de la guerre après Solon, vers 565. Cf. Prinz, p. 13.

*) Plut., Solon, 1. Sosicrat. ap. DiOG. Laert., I, 41.

tes les fois qu'il s'agissait d'ajouter, par quelque trait d'audace, à l'honneur de la patrie. Mais, lorsqu'il fallait que les grands du pays fissent le sacrifice de leurs intérêts personnels à l'amour de la patrie et à la paix intérieure, alors Pisistrate suivait son penchant; il était trop gâté par le succès, trop habitué aux visées ambitieuses, pour se résoudre à n'être qu'un citoyen comme un autre.

Il redoubla de zèle pour se recruter des partisans dévoués parmi les populations du Parnès et du Brilessos. Il prodiguait l'argent, ouvrait ses résidences, laissait ses jardins sans surveillance ; il ne se lassait pas de représenter aux petites gens leur situation besoigneuse, leurs espérances déçues, et de faire miroiter h leurs yeux un avenir séduisant. Il savait cacher son orgueil nobiliaire sous les dehors de l'affabilité la plus gracieuse et se donner pour l'ami désintéressé de tous les opprimés ; le charme de sa personne et de sa parole avait sur la foule un effet irrésistible ; c'est en lui qu'apparaît pour la première fois le type du démagogue athénien.

Comparé à ses' adversaires, il avait toutes les chances pour lui. Le parti des Pédiéens, dont Lycurgue était le chef, était bien aussi un parti compacte et qui savait ce qu'il voulait. Mais il voulait plutôt rétrograder que marcher en avant ; il se composait de gens qui trouvaient que déjà Solon était allé trop loin ; ils n'avaient pas de but capable de les enthousiasmer et de les tenir unis pour l'action. L'intérêt de caste rapprochait seuUes familles qui représentaient la grande propriété; elles n'acceptaient pas de direction énergique, et les petits propriétaires ne pouvaient être tentés de risquer leur fortune et leur vie pour une cause qui leur était étrangère.

La situation lapins étrange était celle des Alcméonides, les collatéraux de Tancienne dynastie royale * et ceux de tous qui aspiraient avec le plus de passion à prendre dans l'Etat la première place. Depuis qu'ils étaient rentrés, ils se trouvaient dans une position des plus fausses. Ils ne pouvaient plus, en effet, marcher d'accord avec l'ancienne noblesse indigène qui

1) Voy. ci-dessus, p. 391. Histoire des Alcméonides (Herod., VI, 125 sqq. Cf. VisciiER, Ueber die Stellung des Geschlechts der Alkmœoniden ùi Athen, Basel, 1847).

436 HISTOIRE DE l'aTTIQUE

les avait abandonnés : il y avait depuis lors, entre elle et eux, un abîme qui n'a jamais été comblé. Ils se sentaient, par conséquent, rejetés vers le parti du mouvement; mais celui-ci, qui s'était grossi de bien des débris de la faction de Cylon, ne voulait pas entendre parler d'hommes qui avaient encore aux mains le sang des Cyloniens. Et cependant, rester dans une situation inférieure était, pour des Alcméonides, une chose impossible. Ils s'ingénièrent donc à se créer des relations au dehors et des ressources pécuniaires dépassant la mesure commune.

Sous ces deux rcipports, la famille eut un bonheur extraordinaire. Elle avait déjà utilisé son premier exil pour prendre pied à Delphes et pour se mettre en renom. Alcméon était général dans la guerre sacrée '; il s'associa avecSicyone, contracta une alliance de famille avec Clisthène, et se trouva par là entraîné dans une politique hostile à la noblesse et tournée aux nouveautés. Depuis 574 environ, Clisthène et Alcméon avaient un héritier commun-, à l'avenir duquel il fallait songer. Les projets ambitieux allèrent ainsi toujours plus avant. Alcméon trouva moyen de rendre des services aux envoyés lydiens venus à Delphes : il fut invité à Sardes ; on lui ouvrit le trésor royal et il en revint le plus riche des Hellènes ^. Quand Hérodote le représente la tunique et les chaussures bondées d'or, les cheveux saupoudrés d'or, les joues gonflées d'or, il nous donne un échantillon des facéties populaires qui avaient cours en ce temps-là.

A partir de ce moment, l'éclat de la maison grandit tout d'un coup. Elle a maintenant les moyens de rivaliser, pour le luxe de la vie et l'élève des chevaux, avec les tyrans eux-mêmes. Mégaclès, le fils d'Alcméon et le gendre de Clisthène, prend ouvertement en Attique l'attitude d'un chef de parti. Comme le parti démocratique est aux mains de Pisistrate, il se crée

') Voy. ci-dessus, pp. 315. 428.

^) Voy, ci-dessus, p. 321.

3) Alcméon à Sardes vers 556 (Weissemjürx, Hellen., p. 27). D'après une conjecture de Schoema.nn {Jahrbb. f klass. Philol., 1875, p. 466), les services rendus par Alcméon aux Lydiens remonteraient au temps où il était général dans la guerre sacrée. Schœmann suppose donc que le roi qui fut si généreux est, non pas Crésus, comme le dit Hérodote, mais Alyatte.

une faction moyenne parmi les Paraliens \ dans le district desquels il devait avoir la plupart de ses propriétés. Les Alcméonides avaient plus d'argent que leurs deux rivaux, mais ils inspiraient moins de confiance : ils avaient dans leurs manières quelque chose de raide et de hautain qui les empêchait de devenir populaires. En outre, ne fût-ce qu'à cause de la dispersion de leurs habitations, les Paraliens étaient peu propresà former un parti compacte; ils vivaientaussi trop absorbés par leurs affaires et, en somme, trop satisfaits de leur sort pour tenir beaucoup à changer l'état de la société. Dans ces conditions, Pisistrate était supérieur à ses rivaux: il était personnellement le mieux doué, décidé à aller jusqu'au bout coûte que coûte, et son parti, composé de rudes montagnards au bras vigoureux, était le mieux organisé.

Ainsi, Pisistrate devint le plus puissant chef de parti, l'homme le plus admiré et le plus détesté qu'il y eût à Athènes. Lorsqu'il vit tout préparé à point, il commença le jeu qui, avant lui, avait déjà conduit au but plus d'un ambitieux.

On le vit déboucher un jour sur l'agora encombrée de monde, haletant, blessé, son attelage en sang. Il raconta à la foule qui se pressait autour de lui comment il avait échappé à grand peine aux embûches de ses ennemis, lesquels n'auraient point de repos qu'ils ne l'eussent mis à mal, afin d'anéantir du même coup tout ce qu'il se proposait de faire pour le bien du peuple. La foule une fois allumée par ce qu'elle voit et entend, un des partisans de Pisistrate, Ariston, saisit le moment favorable et propose au peuple assemblé de donner une garde au martyr de la cause populaire, pour préserver sa personne contre les perfidies du parti adverse ^.

Le pas le plus difficile se trouva ainsi franchi du premier coup. Les gens sérieux ne pouvaient être dupes; mais, les uns étaient aveugles, les autres ne voulaient pas voir; il y avait peu de vrais patriotes, et ceux-là étaient impuissants. Solon fut celui qui sentit le plus vivement le coup. Il allait çà et là dans le peuple, cherchant à ouvrir les yeux aux naïfs, à

') Voy. ci-dessus, p. 382.

2) Plut., So^on, 30.

438 HISTOIRE DE l'aTTIQUE

ramener les exaltés, à tirer les indolents de leur torpeur, avertissant, gourmandant :

Chacun de vous marche sur les traces du renard;

Mais, pris ensemble, vous avez l'esprit léger. Car vous regardez à la langue et à la parole chatoyante d'un homme,

Et vous ne voyez pas l'action qui vient derrière.

Pendant ce temps, Pisistrate marchait résolument à son but, la tyrannie. Le nombre de ses gardes du corps fut porté de 50 à 300 et 400 : à la fin, ce fut une bande de mercenaires, en nombre illimité, qui était à sa disposition et lui donnait une situation incompatible avec le principe fondamental de la constitution républicaine, l'égalité devant la loi. La conséquence immédiate fut que les autres grands du pays s'armèrent et se fortifièrent, soit pour s'emparer eux-mêmes du pouvoir, soit pour maintenir au moins leur indépendance.

Il y avait en Attique un seigneur puissant et adversaire décidé des Pisistratides; c'était le fils de Cypsélos, Miltiade. Songeant avec amertume au cours des événements qui l'empêchaient d'arriver à la renommée % il était assis un jour devant sa maison et, par la porte de la cour, regardait pensif dans la rue. A ce moment passe un groupe d'hommes en costume étranger, vêtus à la mode de Thrace, qui jetaient sur les maisons autour d'eux des regards timides et curieux. Ce qu'ils cherchent, on le voit bien, c'est un salut amical, c'est une porte ouverte. Miltiade les fait inviter à entrer et, selon la coutume de sa maison, offre aux étrangers l'hospitalité sous son toit. Personne n'a jamais été plus vite récompensé d'un bon mouvement. A peine les hôtes de Miltiade ont-ilsfranchi le seuil de sa porte qu'ils le saluent leur maître et lui rendent hommage comme à leur roi.

C'étaient des députés des Dolonces qui habitaient la Chersonèse de Thrace, au bord de l'Hellespont. Assaillis par les tribus du nord, ils avaient senti le besoin d'un chef autour duquel ils pussent se grouper. Il leur fallait un homme qui, comme les rois de l'âge héroïque, put fonder son autorité sur le pres-

•) àx^ôfievo; T^ IlecfftaTpâTO'j àp-/() (Herod., VI, 35).

ATHÈ^^ES SOUS LES PTSTSTRATIDES 439

tige d'une civilisation supérieure, et c'est pour cela qu'ils avaient demandé à la Pythie de leur indiquer, parmi les Grecs, un homme à qui ils pussent confier leurs destinées. Il leur avait été enjoint de suivre la Voie sacrée dans la direction d'Athènes et de confier, au nom de leur tribu, la dignité de prince au premier qui les inviterait à entrer.

C'est ainsi que, par l'intermédiaire du sacerdoce delphique, lequel se montrait reconnaissant des grands services à lui rendus par Athènes % cette investiture extraordinaire échut à un Athénien de la famille de Cypsélos, à un homme qui, depuis longtemps déjà, se sentait trop à l'étroit dans la république de Solon, et qui en trouvait le séjour tout à fait insupportable depuis qu'il lui fallait plier sous le joug détesté d'un de ses pairs. Pisistrate ne pouvait que souhaiter l'éloignemcnt de son plus dangereux adversaire, et Solon passe pour avoir, lui aussi, favorisé l'entreprise de Miltiade ", sans doute en vue du développement de la marine athénienne, pour qui il était extrêmement important de prendre pied sur les Dardanelles si l'on voulait soustraire ces parages à la domination de Mégare ^ C'était, en quelque sorte, la vieille querelle entre voisins qui se continuait dans les colonies. A coup sur, Miltiade dut emmener avec lui d'autres Athéniens, qui appartenaient à la clientèle des Cypsélides ou qui s'y adjoignirent à ce moment. Il est probable que toute cette affaire, où intervient l'influence de Delphes, fut considérée comme engagée par l'Etat et dirigée par lui \ bien que Miltiade ne fût guère d'humeur à se laisser lier par une autorité étrangère et n'eût d'autre désir que de se chercher, pour lui et pour sa descendance, un nouvel établissement moins étroit d'horizon.

La part que prit Solon à cette entreprise est la dernière trace de son intervention dans les affaires publiques. Tandis que Pisistrate cherchait à se débarrasser de ses autres contra-

*) Voy. ci-dessus, p. 315.

2) DiOG. Laert., 1, 47.

3) Voy. ci-dessus, p. 345.

4) xEXEUffâffïiç x?,? n.ôlzai (ScHOL. Aristid., m, p. 209. Walckenaer ad Herod., loc. cit.), et cela, à rinstigalion de Pisistrate (Marcell., Vit. Thuc).

440 HISTOIRE DE l'aTTIOFE

dicteiirs par la violence et la ruse, il laissa Solon tranquille : il rhonorait même autant qu'il pouvait, satisfait de voir que son ambition n'avait rien à craindre de lui. En effet, à mesure que les haines devenaient plus âpres et le gouvernement plus tyrannique, la voix de la modération cessait de trouver un écho. Comme Solon répétait toujourslesmêmes avertissements et toujours sans succès, on répondit au vieillard par des railleries. On haussait les épaules en présence du prophète de malheur, de l'idéologue, de l'excellent homme retombé en enfance. A la lin, il se retira sans bruit dans sa maison, se confinant dans un petit cercle d'amis, jeunes et vieux, qui comprenaient son chagrin et à qui il pouvait léguer les trésors de sa sagesse. La semence déposée dans leurs cœurs n'est pas restée stérile. Il y eut des Athéniens qui, en dépit du désordre croissant, crurent fermement que les idées de Solon étaient le pressentiment de l'avenir et devaient se réaliser. De ce nombre était Mnésiphilos qui, à son tour, a élevé Thémistocle dans les principes de la politique de Solon ».

Solon s'était habitué à ne pas faire dépendre son bonheur des circonstances extérieures; il vit, sans en être jaloux, le triomphe de ses adversaires, etlingratitude mêmedupeuple ne put lui enlever cette sérénité d'âme qu'il garda jusqu'au bout et qui se reflète avec une netteté admirable dans ses poésies.

Nombre de méchants sont riches, alors que de braves gens

sont pauvres :

Mais nous, nous n'échangerons pas avec eux La vertu contre la richesse; car, la vertu est chose à jama'S stable,

Les biens, au contraire, tantôt l'un, tantôt l'autre les possède.

L'homme capable de penser et de chanter ainsi, dans l'allégresse d'une conscience pure, pouvait vivre sans envie et sans crainte dans la ville de Pisistrate. Lorsque le tyran désarma le peuple et occupa la citadelle, Solon déposa ses armes dans la rue, devant le seuil de sa porte -. Les séides du tyran n'a-

») Plut., Themist., 6.

-) Plut., Solon. 30. Quelques divergences, portant sur des questions de détail (DiOD., IX, 4. Aristid., Orat., XLI, p. 765. Dioo. L.\ert., I, 50. Y.\L. Max., V, 3, 3), ne peuvent infirmer le fait pris dans son ensemble.

vaient qu'à venir les prendre ; quant à lui, en guerre comme en paix, il avait servi son pays du mieux qu'il avait pu.

Tandis que Solon , sans rien sacrifier de sa dignité et de son indépendance, restait à Athènes jusqu'à sa mort (559. 01. Lv, 2*), les chefs de parti et adversaires déclarés dePisistrate durent quitter le pays pour attendre en lieu sur des temps meilleurs. Ainsi, les Alcméonides prirent pour la seconde fois le chemin de l'exil : Lycurgue se retira également. Leurs coteries furent dispersées et, pour le moment, rien ne bougeait quand les soldats du tyran faisaient leurs rondes dans les rues de la ville intimidée.

Cependant, le nouveau maître d'Athènes ne pouvait asseoir sur un premier succès un ordre de chose stable : ce n'était là que le commencement de nouvelles discordes civiles. En effet, la situation en Attique était telle que le parti dominant en avait deux contre lui et se trouvait menacé par leurs forces réunies. C'était surtout le parti moyen des Paraliens qui, suivant les circonstances, penchait tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, comme le voulait, du reste, la position équivoque des Alcméonides. Mégaclès chercha à s'entendre avec Lycurgue : en unissant leurs efforts, ils parvinrent à expulser Pisistrate avant qu'il eût eu le temps de consolider son pouvoir. Pisistrate dut évacuer Athènes : pourtant, il ne quitta pas le pays, mais se maintint dans les montagnes de la Diacria, en chef de bandes indépendant. Durant les années suivantes, ce fut donc en Attique une guerre ouverte ; les routes étaient peu sûres, la confiance publique ébranlée ; nul ne savait qui était le maître dans le pays.

Pisistrate ne s'était pas trompé en supposant que ses adversaires ne resteraient pas longtemps unis. Il remarqua bientôt que les Pédiéens se serraient les uns contre les autres et laissaient de côté les Alcméonides avec leurs adhérents ; il arriva à la conviction que ceux-ci ne supporteraient pas de tels pro-

*) On rencontre des données différentes concernant la mort de Solon, que les uns placent fongtemps après le commencement de la tyrannie de Pisistrate (Heracl. Pont. ap. Plut., Solon, 32), les autres , sous l'archontat d'Hégestratos, la deuxième année de la tyrannie (Phan. Eres. ap. Plut., ibid.).

442 HISTOIRE DE l'aTTIQUE

cédés ; il se rendit compte de leurs tendances, qui étaient démocratiques au fond, et put s'attendre à des ouvertures de leur part. Mégaclès envoya en effet un héraut dans la Diacria, et, renonçant pour son compte aux honneurs de la tyrannie, il fit offrir à Pisistrate lamain de sa fille Cœsyra ^ Pour réintégrer le chef banni, on ourdit une intrigue qui doit avoir été combinée par rimagination inventive de Pisistrate.

Il devait y avoir prochainement une fête d'Athêna, fête dans laquelle une procession solennelle s'acheminait de la campagne vers la ville et où la déesse elle-même, trônant sur son char, était représentée d'ordinaire, en chair et en os, par une jeune fille d'une taille et d'une beauté majestueuse. C'est avec ce cortège dont personne n'osait troubler la solennité, et comme conduit par la déesse elle-même qui se tenait à ses côtés, que Pisistrate rentra dans la ville et y reprit le pouvoir, appuyé cette fois par ses partisans et par ceux des Alcméonides.

Mais cette alliance elle-même était contre nature. La fille de Mégaclès se sentit outragée dans la maison de son époux qui ne voulait pas avoir de postérité d'un tel mariage : le père s'aperçut qu'il n'était plus qu'un instrument aux mains d'un adversaire astucieux ; il eut la honte de voir raviver le souvenir de la malédiction lancée jadis sur sa famille et déjouer tous les plans sur lesquels il fondait l'avenir de sa maison. Sa colère éclata. Avant que Pisistrate fût assez fort pour se passer de l'argent et de l'appui des xVlcméonides, il rompit avec lui, se rejeta du côté des Pédiéens et sut en peu de temps renverser si bien les rôles que le tyran, suivi de sa bande, dut nonseulement évacuer la citadelle et la ville, mais encore, s'éloigner de l'Attique. Pisistrate fut proscrit et ses propriétés vendues à Fencanpardécret public. L'incertitudedulendemainfit quepersonne n'osa se porter acquéreur, à l'exception d'un seul homme, Callias, fils de Phœnippos, qui eut l'audace d'acheter les biens du tyran fugitif, ne voulant pas que celui-ci put se vanter de tenir, môme de loin, les Athéniens dans l'anxiété et la crainte ".

M Sur Kot7'jp5(, voy. Schol. Auistopii., Nub., 48. Cf. Herod., I, 60. 61. 2) Herod., VI, 121". Cf. Plass, Tyrannis, I, p. 195.

Cette fois, on fut plus prudent. Tous ceux qui haïssaient le tyran resserrèrent leur ligue ; il se forma un parti solide de républicains constitutionnels auquel appartenait ce Callias, le premier de sa famille, riche d'ailleurs et considérée, qui se soit fait un nom. Les Alcméonides se rallièrent à ce parti, ainsi que la plupart des grandes familles, de celles qui avaient été le plus lésées par l'installation de la tyrannie; et, de cette façon, on parvint à rétablir à Athènes un ordre de choses assez stable pour que Pisistrate n'eût plus l'occasion de nouer de nouvelles intrigues. On dit même que, surpris de la ferme attitude des citoyens, il fut près d'abandonner tout espoir de retour.

Néanmoins, ir était bien difficile à une maison qui avait goûté le charme du pouvoir absolu de reprendre les habitudes de la vie bourgeoise. Les fils du tyran, alors dans toute la force de l'âge, étaient moins disposés que|personnc à renoncer aux espérances au milieu desquelles ils avaient grandi. Aussi, celui qui parla le plus haut dans le conseil de famille fut Ilippias'. Celui-là ne voulait] pas entendre parler de renonciation. Le dernier échec, à l'entendre, était imputable à une étourderie. Les oracles divins, qui garantissaient à leur maison un avenir de grandeur, ne pouvaient tromper. Il n'y avait pas d'autre politique à suivre que de reconquérirune troisième fois, et avec des ressources autrement étendues, ce joyau du pouvoir qu'ils avaient déjà possédé deux fois.

L'éloquence d'IIippias ne rencontra pas de résistance sérieuse. La résidence choisie par les Pisistratides montre bien, à elle seule, qu'ils ne s'en allaient que pour revenir. Il se peut qu'ils aient d'abord été attirés à Erétrie par des relations de famille ; d'ailleurs, cette ville était en rapport, de temps immémorial, ne fût-ce qu'à cause du culte d' Artemis, avec le bourg natal des Pisistratides, Philaïdae, et avec Brauron, le chef-lieu de cette région. Mais, ce qui les décida, ce furent des considérations politiques, des projets pour lesquels ils ne pouvaient trouver en dehors de l'xVttique d'endroit plus favo-

^) Herod., I, 61. Heinze, De rebus Eretriens., p. 29.

444 HISTOIRE DE l'aTTIOIE

rable qu'Erétrie. Là, en effet, ils étaient près de leurs Diacriens ; de là, ils pouvaient observer tous les mouvements survenant dans ces cantons , les plus remuants de tout le territoire attique, et, le moment venu, se trouver prêts à agir par terre aussi bien que par mer. D'autre part, ils étaient là dans un centre de vastes relations commerciales ; ils avaient occasion de se mettre en rapport avec des ambitions de même nature, dans les îles ou même par delà la mer Egée, et de se procurer de nouvelles ressources, de nouveaux éléments de puissance.

En effet, ils ne vivaient pas à Erétrie en simples citoyens, mais en princes qui, même détrônés et bannis, n'en suivaient pas moins avec une énergie opiniâtre la politique de leur maison. Ils tiraient de Targent de leurs mines du Strymon, dont ils devaient probablement la possession à leurs attaches de famille, car c'est par Erétrie qu'avait été fondée tout une série de colonies sur le littoral de la Thrace. Ces ressources pécuniaires, s'ajoutant à leur prestige personnel, les mirent en état de se créer, même dans l'exil, une puissance avec laquelle des princes et des Etats ne dédaignaient pas de traiter. On croyait à leur avenir, et on leur prêtait volontiers de l'argent parce qu'on espérait le placer ainsi à gros intérêts.

Les Thébains se montrèrent tout particulièrement disposés à fournir aux Pisistratides des subsides de toute espèce. A leurs yeux, le développement de la liberté civique dans le pays voisin constituait un danger ; ils soutinrent le prétendant dans lequel ils voyaient le geôlier du Démos et dont ils espéraient obtenir, enéchanse de leurs avances d'argent, des concessions importantes. Il y eut aussi des relations entamées avec la Thessalie,avecla Macédoine, et même avec les villes du sud de l'Italie . Or, plus les ressources des conspirateurs s'accroissaient , plus ils trouvaient de volontaires prêts à les suivre, d'aventuriers entreprenants qui avaient été chassés de leur patrie à la suite de conflits analogues et qui comptaient y rentrer plus aisément s'ils associaient leur fortune à celle de Pisistrate. Parmi ces partisans, le plus considérable et le mieux accueilli était Lygdamis de Naxos. Il va de soi que Pisistrate ne rassemblait point de troupes pour le plaisir de les passer en revue sur sa

place d'armes et de dissiper inutilement son argent ; il faisait tout ce qu'il fallait pour tenir ses bandes en haleine et les habituer à vaincre. Il tenait en état de blocus le littoral le long" duquel résidait le parti adverse et le canal de TEuripe. Il employait des marins et des vaisseaux à Texploitation de ses propriétés du Strymon ; il faisait des coups de main hardis, pour accroître parla ses ressources, pour s'attacher plus étroitement ses hommes et pour attirer sur lui l'attention des Athéniens. Il est très probable que c'est vers ce temps qu'il faut placer ses entreprises du côté de l'Hellespont, entreprises qui mirent pour la seconde fois en contact Lesbos et Athènes.

Athènes se trouvait depuis longtemps déjà en relation avec rilellespont. On avait compris l'importance des voies de mer ouvertes sur le nord, au point de vue de l'approvisionnement des grains , et on surveillait avec attention tout ce qui se passait dans ces parages, surtout les agissements des Mitylénieus. Ceux-ci se trouvaient alors dans le plein épanouissement de leur culture intellectuelle, une culture à laquelle aucune autre branche de la tribu éolienne n'a pu atteindre. De puissantes familles de la classe noble y dirigeaient l'Etat, s'adonnaient à l'art * et acquéraient des richesses en se livrant au commerce maritime. A la fin du vn'' siècle, elles cherchèrent à étendre leur domination sur le continent ; elles commencèrent à coloniser la Troade et à fonder un empire sur les deux rives du détroit. Des noms comme celui de Scamandronymos, dans la famille noble à laquelle appartenait Sapho, montrent à quel point on s'attachait aux souvenirs d'ilion. Si l'on voulait créer un empire maritime, qu'y avait-il de mieux à faire que de fortilier Sigeion sur les bords de l'Hellespont?

Cette idée attira l'attention des Athéniens. Au milieu des troubles intérieurs qui les agitaient, une diversion au dehors leur parut avantageuse. Un général athénien, nommé Phrynon, qui avait remporté une victoire à Olympie en 636 (01. xxxvi), lit la guerre aux Mityléniens. Il périt dans un combat singulier livré à Pittacos, et, après d'interminables contestations dans

') Voy. ci-dessus, p. 252.

lesquelles on eut cecours à l'arbitrage de Periandre, les deux parties conservèrent les positions conquises ; mais Sigeion resta aux Mityléniens \

Après cette guerre (vers 608-606.01. xliii, 1-2), des discordes civiles éclatèrent à Lesbos. Le parti conservateur et les masses avides de réformes se constituèrent en état d'hostilité permanente. Une tyrannie surgit, et les membres des grandes familles cherchèrent au loin honneurs et richesses. Antiménidas, frère d'Alcée, combattit en 604 (01. xliv, 1) sous Nabuchodonosor contre Nécho d'Egypte ". Les tyrans indigènes, Mélanchros et Myrsilos^ furent renversés par une alliance des nobles avec le peuple. Mais ensuite, tout comme à Athènes, les ultras et les modérés se séparèrent; les haines de parti se montèrent à un degré de violence dont témoignent encore les poésies d'Alcée. Une partie des familles nobles furent bannies , et, lorsqu'elles voulurent rentrer de force, le chef des modérés, Pitlacos, un hommequi avait les idées de Solon, fut mis, avec des pouvoirs étendus et le titre d'sesymnète ^ à la tête de la cité (01. xLvii, 3 ; 890 av. J.-C.) qu'il gouverna dix ans avec justice et sagesse. Après s'être démis de ses fonctions, il vécut encore dix ans en simple citoyen K

Peu de temps après sa mort, les querelles recommencèrent, et ce qui en résulta de plus important fut que Pisistrate s'em-

') Sur les guerres entre Leshos et Athènes, voy. A. Schoene, Untersuchungen über das Leben der Sappho (Symb. philol. Bonn., p. 733 sqq.). Les sources sont : Suidas, s. v. ITtTTaxôç. Herod., V, 94. Diog. Laert.j I, 7, 1. Strabon, p. 599. Il y a, dans le récit de Strabon, des traits empruntés à la légende poétique. Pittacos y est dépeint en Poseidon, avec le filet et le trident. La guerre de Phrynon (<I>p-jMwv TtayxpaTiaffT^;) est donnée comme une Siaoï-xaata au sujet de la possession d'Ilion, entre compétiteurs qui prétendaient y avoir droit pour avoir pris part à la guerre de Troie. La guerre de Troie n'est donc pas non plus considérée ici comme une expédition isolée, mais comme une prise de possession définitive, autrement dit, comme une colonisation. La transaction se fit sur le pied du statu quo. Periandre jugea qu'aucun des deux États ne devait évincer l'autre de ce point important.

2) Strabon, p. 617. 0. Mueller, Bhein. Mus., I [1827], p. 287. A. Schoene {op. cit.) place après cette date, suivant un calcul vraisemblable, la chute de Myrsilos.

3) Voy. ci-dessus, p. 290. Pittacos nommé œsymnète contrôles ç-jyâoc; (Arist. Polit., p. 85, 18).

4) Mort de Pittacos en 570, d'après Schoene, op. cit., p. 751.

para de Sigeion. Cet événement doit être rapporté à la période initiale de sa tyrannie, et c'est pour cela qu'on peutle placer sans invraisemblance dans ces années où Pisistrate, établi en Eubée, parcourait avec ses vaisseaux et ses volontaires les mers du nord, et où il dut avoir àcœur de se signaler par d'heureux faits d'armes, pour montrer aux Athéniens comment, jusque dans l'exil, il avait souci de leur gloire et de leurs intérêts.

Des années s'écoulèrent ainsi, sans que les Pisistratides songeassent sérieusement au retour. Enlin, la onzième année \ encouragés parles prophéties de leurs devins, parmi lesquels Amphilytos d'Acharnée leur inspirait une coniiancH particulière 2, ils se décidèrent à céder à l'impatience du bouillant Lygdamis. Une bande de mercenaires était arrivée d'Argos ; l'étT^t de l'opinion à Athènes paraissait favorable : ils franchirent donc le détroit d'Eubée avec leur infanterie et leur cavalerie pour installer à Marathon un camp retranché. Leur armée grossissant tous les jours, ils poussèrent plus loin, contournèrent j)ar le sud le Brilessos et, traversant les cantons qu'ils connaissaient le mieux et qui leur étaient le plus dévoués, ils s'avancèrent lentement dans la direction d'Athènes (541. 01. Lix, 4).

Une rencontre décisive eut lieu à Pallène^ sur la hauteur oii s'élevait le temple d'Athêna % situé près des passages qui séparent le Brilessos de l'IIymette. Pisistrate surprit les Athéniens au moment où ceux-ci prenaient sans déliance leur repas du matin. Il n'y avait pas à résister; la victoire était à lui, et il était libre de se venger de ses adversaires. Mais il tenait à ce que sa victoire ne fit pas couler le sang et qu'il n'y eût point

1) La chronologie de la tyrannie de Pisistrate s'établit d'après Ahistot., Polit., 230, 10. Thugyd., VI, 59. Schol. Aristoph., Yesp., 502. D'après ces textes, la première tyrannie date de 560 (01. LV, 1) : la mort du tyran tombe en 527 (01. LXIll, 2). Sur ces trente-trois ans, il y a dix-sept années pleines de tyrannie ; par conséquent, puisque le second exil a duré de dix à onze ans, la première interruption doit avoir été de cinq à six ans. La meilleure manière de répartir les trente-trois ans est donc la suivante : première tvrannie, environ un an et demi ; premier exil, cinq ans ; seconde tyrannie, un an et demi ; deuxième exil, onze ans ; troisième tyrannie, quatorze ans.

2) Herod., I, 62.

3) Voy. ci-dessus, p. 367.

de lugubres souvenirs attachés au jour de son nouvel avènement. Montés sur des chevaux rapides, ses fils couraient après les groupes de fuyards, leur parlaient sur un ton amical et les engageaient à reprendre sans crainte leur train de vie ordinaire *.

C'est ainsi que Pisistrate rentra pour la troisième fois dans Athènes, avec une suite nombreuse et quantité de soldats étrangers qu'il distribua dans la ville et dans la citadelle. Les familles Eupatrides, qui étaient Fâme du parti adverse, s'enfuirent de l'Attique ; celles qui demeurèrent durentlui livrer, comme à un conquérant, leurs enfants en bas âge, et il transporta ces otages à Naxos pour les faire garder par Lygdamis, dès qu'il eut réintégré celui-ci dans son île.

Cette restauration de Lygdamis fut la première de ses entreprises. Il devait avant tout se montrer l'allié fidèle de ceux qui lui avaient prêté un concours actif, et il ne pouvait trouver plus à propos l'occasion de signaler son avènement comme étant le début d'une nouvelle ère de gloire pour la cité athénienne qui, affaiblie par ses longues discordes, était bien déchue du rang qu'elle occupait parmi les cités grecques en sortant des mains de Solon.

Pisistrate comprit, et en cela il voyait juste, qu'Athènes n'était pas appelée à devenir une puissance continentale, mais que son avenir était du côté de la mer Egée, surtout du côté desCyclades qui ne semblaient pas devoir jamais, ni isolément ni distribuées dans leurs groupes naturels, constituer une puissance indépendante. Lors donc qu'il eut accompli avec succès l'expédition de Naxos, il profita de l'occasion pour affermir l'influence athénienne dans l'Archipel et se fit donner par l'oracle de Delphes mission de rétablir dans tout son éclat le culte de Délos.

Délos était l'ancien sanctuaire national de la race ionienne installée sur les deux rivages de la mer Egée - ; seulement, les villes d'Asie avaient cessé d'y apporter leurs hommages : durant les guerres maritimes, les anciens usages étaient tom-

1) Herod,, 1, 62 — 63.

-) Voy. ci-dessus, p. 99.

bés en désuétude, si bien que, pour citer un exemple, les alentours du temple étaient profanés par des sépultures. Pisistrate y prit donc le rôle d'un envoyé du dieu, d'un représentant de la pieuse cité d'Athènes, et, tandis que ses vaisseaux remplissaient la rade, il fit purifier sous ses yeux les alentours du temple, de manière que les prêtres et les hôtes venus pour fêter le dieu pussent offrir leurs sacrifices sans être dérangés et souillés par la vue des tombes '. En même temps, les anciennes relations entre Athènes et Délos furent rétablies avec apparat. Athènes, en qualité de protectrice du sanctuaire amphictyonique, s'attribua dans l'Archipel.' une sorte de primauté. Les revenus des mines du Strymon l'aidèrent à grossir sa flotte; elle profita, pour étendre son commerce, de ses relations amicales avec les princes de la Thessalie et de la Macédoine, qui accordèrent toute espèce d'avantages aux navires athéniens fréquentant les golfes de Pagaseet de Thermal On renoua également avec ArgosetThèbes les rapports d'autrefois, et on se mit avec Sparte sur le pied d'une hospitalité amicale.

Pisistrate n'était 'pas moins heureux les armes à la main. Sigeion avait été, pour ainsi dire, son cadeau de noces à la cité athénienne. Les Mityléniens eurent beau se maintenir dans le pays, bâtir le fort d'Achilleion pour tenir tête à la forteresse ennemie et revendiquer avec une opiniâtreté singulière leur droit de possession, Sigeion n'en resta pas moins aux mains des Athéniens qui se trouvaient, par là, les maîtres de l'Hellespont. Parmi les nombreux trophées qui, à la suite de combats heureux, avaient été appendus aux murailles du temple d'Athênaà Sigeion, figurait même le bouclier du poète Alcée 3.

Ainsi, les Athéniens avaient une forteresse à eux sur lapins importante route maritime du nord, et le tyran montra combien il y tenait en la donnant pour résidence seigneuriale à son fils Hégésistrate \ absolument comme Periandre avait

1) Herod., I, 64.

2) Le nom de Thessalos, qui se rencontre dans la famille des Pisistratides, est, à lui seul, un indice de leurs relations extérieures.

3) ScHOENE, op. cit., p. 750 sqq.

*) Herod., V, 94.

450 HISTOIRE DE l'atTIQUE

établi à Ambracie une branche collatérale de sa dynastie. On est étonné en voyant avec quelle énergie et quelle prudence Pisistrate dirigeait de tous cotés les affaires de sa politique, et avec quelle rapidité Athènes, au sortir de ses discordes intérieures, reconquit, après la troisième restauration du tyran, un rang glorieux parmi les cités grecques. On sentait qu'elle avait à sa tète un prince de race et un vrai général.

Ce qui était infiniment plus important encore, c'était l'attitude du tyran en ce qui concerne les affaires intérieures. Il se gardait bien de renverser la constitution d'Athènes ; au contraire, il laissa en vigueur les ordonnances de Solon '. Solon avait partout tenu compte de la marche raisonnable et nécessaire du progrès politique qui était, au fond, la cause du mouvement d'où sortit en Grèce la tyrannie. C'est pour cela que des tyrans modérés et sages pouvaient gouverner avec ses lois. Pisistrate honorait la mémoire de son parent, qu'il avait fréquenté de bonne heure et dont il connaissait bien les pensées, en appliquant et recommandant ses règlements, en tant qu'ils étaient compatibles avec son autorité à lui. Il se soumettait lui-même aux lois, et on dit qu'il comparut de sa personne devant l'Aréopage, sous le coup d'une accusation, pour s'entendre juger ^ ; de telle sorte qu'en somme son gouvernement a beaucoup contribué à familiariser les Athéniens avec la pratique de leurs lois. Ilhie montra pas, il est vrai, le même scrupule en ce qui concerne l'argent dont il avait besoin pour l'entretien de ses troupes, pour ses bâtiments et pour les fêtes publiques: il le préleva en vertu de son pouvoir tyrannique, en soumettant à la dîme les propriétés foncières des citoyens ^.

Les nouvelles dispositions et mesures édictées par lui avaient aussi un caractère de sage douceur '' et se trouvaient d'accord

. *) V) «oXiç TOÎç 7:p\v x£i[jL£Votç vojxoiî èxpîlTO (Thucyd., VI, 54).

2) Aristot., Polit., 229, 32.

3) Thlcyd., VI, 54. Pisistrate fit servir à ses 'desseins politiques des institutions sacerdotales (Cf. E. Curtius, Rede am 22 März. Berlin, 1878, p. 10). Les plaintes de Solon {fragm., 4, 12, Bergk) font croire à une sécularisation des biens du clergé«. Le sacerdoce eut pour dotation certaines redevances fixes payées par les citoyens. Cf. Moyiatsber. der Berl. Akad., 1869, p. 479.

*) Modération et libéralité de Pisistrate (Theop., fmgm., 147, ap. Athen., p. 533).

avec Fesprit des lois de Solon. Ainsi, il fit un devoir à la société de prendre soin de ceux qui avaient été blessés à la guerre et des familles de ceux qui étaient restés sur le champ de bataille '. Il prit un soin tout particulier de l'éducation et de la moralité publique, maintenant les saines traditions qui consistent dans le respect des jeunes gens pour les vieillards et la révérence de tous pour les .sanctuaires. Il porta une loi défendant de se tenir oisif par les rues ^, et, bien qu'il dût luimême sa grandeur aux foules de l'agora,- aux campagnards venus de leurs districts ruraux, il trouva à la fin que la masse croissante de la population urbaine devenait un danger. En Attique comme dans tous les pays de race ionienne, chacun aspirait à mener l'existence des grandes villes. Pisistrate voulut enrayer ce mouvement, à l'exemple de Périandrc et des Orthagorides ^, en rendant plus difficile la transplantation dans la capitale. Il chercha à relever la classe des paysans, que Solon avait sauvée de l'anéantissement, et à encourager le goût de l'agriculture. Pour que la population n'en vînt pas à former une masse indivise, il accusâtes distinctions de classes ; il aurait même, dit-on, prescrit aux gens de la campagne un costume spécial, pour les empêcher de se montrer dans la ville, genre de contrainte auquel il n'a dû avoir recours que vers la fin de sa tyrannie. Ce qui est certain, c'est que, par quantité de sages règlements, il a donné à l'agriculture *, aux plantations d'arbres, et spécialement à la culture de l'olivier ^, une impulsion remarquable ; c'est qu'il a prévenu, dans la mesure de ses forces, la formation d'un prolétariat urbain, l'engouement exclusif pour le commerce et l'industrie, et, du même coup , les dangers inséparables d'unpareil ordre de choses.

^) BoECKH, Staatshaushaltung der Athener, I, 342.

2) La loi de paresse (vÔ[jlo<; àpy'«?- Plut., Solon, 31), qui autorisait une accusation publique contre les désœuvrés, est attribuée à Dracon, à Solon et à Pisistrate^. Cf. Att. Prozess, p. 299.

^) Les oligarques et les tyrans s'accordent sur ce point. Cf. Meier, De bonis damn., 185, et, d'une manière générale, Plass, Tyrajinis, I, 199.

*) Plut. , Solon, 31. Dion Chrys . , XXXV, 311 . Dind . Aristoph. . Lysistr., 1153. PoLLux, VII, 68. L'auteur qui donne le plus de détails sur les encouragements à l'agriculture est Élien, lequel parle même de distribution de semences... etc. (yËLiAN., Yar. Eist., IX, 25).

5) Dion Chrys., I, 358.

Durant ce temps, la ville elle-même avait subi des remaniements considérables. A l'origine, la ville et la citadelle ne faisaient qu'un, et tout ce qui maintenait la cohésion de l'Etat se trouvait réuni sur le rocher de l'acropole. Mais, depuis le temps de Thésée, depuis que les grandes familles avaient quitté la campagne pour se grouper autour de la citadelle de Cécrops, elles s'étaient bâti des demeures au pied, du côté du midi. Là, elles avaient l'air frais de la mer, la vue du golfe et des navires ; là, feiles étaient aussi près que possible de la rade de Phalère. C'est donc du côté du sud qu'étaient situés aussi les plus anciens sanctuaires de la ville basse, ceux de Zeus Olympien, d'Apollon Pythien, de Demeter et de Dionysos. Au-dessous del'Olympiéon coulait la source de Callirrhoé, qui se jette directement dans l'Ilissos. C'était là que, depuis des siècles, les filles et les servantes des Eupatrides allaient puiser l'eau à boire ; là aussi que, dans le lit spacieux et le plus souvent à sec du ruisseau, étaient aménagés les lavoirs, et que, par conséquent, les vieilles légendes plaçaient les histoires de jeunes filles enlevées par des pirates.

Le marché de cette Ville-Yieille ou Cité d'Athènes ne pouvait être placé ailleurs qu'à la montée qui donne accès à l'acropole du côté du midi. Il y a là une large pente où aboutissent les routes de terre et de mer. C'est là que, les jours de marché, les gens de la campagne venaient vendre leurs denrées ; c'est là que les citoyens d'autrefois se réunissaient. Ils délibéraient en commun sur une terrasse voisine, le Pnyx, d'où l'on domine le quartier bas. Mais, à mesure qu'Athènes tendait à devenir le cœur du pays, à mesure que les métiers lucratifs s'y multipliaient, la population y affluait d'autant. Les districts des environs se changèrent en faubourgs ; et ces faubourgs formaient une sorte de contraste avec l'ancienne Athènes dont une partie s'appelait, à cause des familles nobles qui étaient installées, Kydathénseon ou V « Athènes d'honneur. » Le plus important de ces faubourgs était le Céramique, qui devait son nom à ses potiers '. Il s'étendait depuis le bois des Oliviers jusqu'au flanc, nord-ouest de l'acropole. Cette région"

*) K£pa[X£ixoc de v.ipa.iioz, argile plastique Ou poterie.

était le principal foyer des revendications populaires qui avaient disputé aux Eupatrides le droit de se considérer comme formant à eux seuls la bourgeoisie athénienne. Là habitaient des gens qui devaient leur aisance à leur industrie, car les poteries attiques étaient partout demandées et constituaient le premier article d'exportation pour l'industrie indigène. Le Céramique avait vu commencer les agitations populaires : il avait été, par conséquent, le berceau de la tyrannie.

Cette partie de la ville resta, en dépit des mesures restrictives prises par le tyran, le quartier le plus animé de la ville. La population s'y accroissait d'une façon continue, tandis que le quartier sud devenait de plus en plus un accessoire, parce que l'émigration, les sentences d'exil, le renversement complet des conditions sociales le dépeuplaient peu à peu, et que le mouvement commercial se reportait vers le côté nord. C'est probablement vers le temps de Pisistrate que le marché de cette ancienne bourgade suburbaine — car chaque bourgade, en Attique, avait le sien — fut pris pour être le marché ou agora de lavilJe K Un pareil changement indiquait assez sur quelle partie de la population reposait l'avenir de la cité.

A cette innovation se rattache une série de mesures complémentaires qui ont eu toutes pour but de donner à Athènes une physionomie nouvelle.

Les Pisistratides avaient trouvé la ville dans un désordre qu'explique sa croissance rapide : c'était un assemblage de quartiers juxtaposés, sans lien entre eux. Les aristocraties cherchaient partout à maintenir une séparation entre la ville et la campagne : l'intérêt des tyrans était, au contraire, d'abattre toute barrière de ce genre, pour effacer aussi de ce côté les vieilles traditions, pour réunir en un tout de création nouvelle les hautes et les basses classes, les anciens et les nouveaux citoyens, les citadins et les paysans. C'est pour cela qu'ils réunirent Athènes avec les bourgs par des routes allant dans toutes les directions ; le parcours de ces routes fut tracé

') Sur le transfert de l'agora, voy. Yerhandlungen der ITamburger Philologenversammlung, 1856. Ait. Studien, II, hô. Monat sb er. d.K. Akad. d. Wiss., 1876. p. 83.

454 HISTOIRE DE l'aTTIQUE

avec soin, et elles convergeaient toutes vers le Céramique, au milieu duquel fut élevé un autel des douze dieux ».

De ce point, qui était le nouveau centre de la ville et du pays, on mesura les distances des diverses bourgades, des ports, des principaux sanctuaires de la patrie commune. On dressa le long des routes des pierres, non pas des pierres milliaires d'un modèle uniforme, mais des œuvres d'art, des hermès de njarbre, placés en des endroits commodes où Tombre invitait le passant à s'asseoir. Sur l'épaule droite de Thermes, un hexamètre énumérait les localités desservies par la route ; sur l'épaule gauche, un pentamètre offrait au voyageur une courte sentence, un salut doublé d'un bon conseil, qu'il emportait avec lui 2. Ainsi, le pays tout entier, qui avait tant souffert de ses longues discordes, non-seulement retrouva, le repos et la sécurité, mais prit un aspect d'ordre, une physionomie philanthropique et hospitalière ; et chaque voyageur entrant en Attique sentait qu'il avait mis le pied sur un sol où toute la vie des citoyens était pénétrée des principes d'une culture supérieure.

A ces magnifiques travaux, dont l'initiative revient surtout à Hipparque, le promoteur actif et méritant de la civilisation dans le pays. tout entier, il faut ajouter les grands aqueducs qui amenaient l'eau potable des montagnes à la capitale par des conduits souterrains creusés dans le roc. Pour pouvoir surveiller partout et" nettoyer ces canaux, on avait, de distance en distance, percé à travers le roc des soupiraux par où l'air et la lumière pénétraient dans les tranchées obscures. En arrivant aux portes de la ville, le torrent dérobé à la montagne se déversait dans de grands bassins de pierre où l'eau se clarifiait avant de se distribuer dans la ville et d'alimenter les fontaines publiques. Ces admirables ouvrages, qui ont fonctionné jusqu'aujourd'hui, sans interruption, datent, pour la plus grande partie, du temps des tyrans. Une preuve entre autres, c'est que c'est Pisistrate qui a décoré Callirrhoé d'un

') Sur les constructions des tyrans et leurs travaux de voirie, voy. E. CuRTius, Erlaiitenider Text der sieben Karten sur Topographie von Athen, 1868, p. 27 sqq. Z ur Geschichte des Wegebaus, p. 39 (347).

^) Inscription d'tiermès par Hipparque (G. I. Att., I, n. 522).

portique à colonnes et d'un déversoir à neuf bouches '. C'était en quelque sorte un remerciement offert par lui, au nom du peuple, à la source qui avait si longtemps désaltéré la ville, pour ses bons et loyaux services. En môme temps, comme on n'avait plus besoin d'elle pour la consommation journalière, on en fît une source sacrée, et son eau fut réservée exclusivement aux cérémonies du culte.

Pisistrate gouvernait Athènes; mais il ne portait aucun titre au nom duquel il entendît revendiquer une souveraineté absolue. Il avait, il est vrai, fondé sa domination sur la force. Il gardait même à son service une armée de mercenaires qui, dépendant uniquement de lui, n'ayant rien à voir avec l'opinion publique, pouvait d'autant mieux comprimer toute tentative de soulèvement que la plus grande partie de la bourgoisie était désarmée, que le chiffre de la population urbaine avait diminué, et que l'attention publique se trouvait détournée des affaires politiques , soit par l'impulsion donnée à l'agriculture, soit par les travaux et embellissements de la ville. Pourtant, l'organisation des magistratures officielles resta ce qu'elle était. Seulement, Pisistrate avait soin qu'il y en eût toujours une aux mains d'un membre de sa famille-, et, comme il s'entendait à merveille à étouffer chez les siens toute dissidence d'opinions, il en résultaitque la maison régnante formait aux yeux du peuple un seul corps animé d'un même esprit. C'est dans ce sens qu'on parlait du gouvernement des Pisistratides, et on ne pouvait s'empêcher de rendre hommage aux aptitudes multiples qui caractérisaient cette famille.

C'était un sage conseil que les anciens maîtres de la science politique donnaient aux tyrans en leur recommandant de donner autant que possible à leur autorité le caractère de l'ancienne prérogative royale, afin de faire oublier que l'usurpation était l'origine de leur pouvoir 3. Aussi, Pisistrate ne voulait pas, comme les Cypsélides et les Orthagorides, rompre avec le passé : il aimait mieux se donner pour le continuateur de l'ancienneet glorieuse histoire du pays, pour le sauveur qui,

1) Sur les aqueducs, voy. Arch'dol. Zeitung, 1847, p. 26.

2) aso Ttva etïcjjlDvOVïo ctçmv auTcov £v raîç àp'/aîs sivat (Thuc, VI, 54).

3) Sa (j-Yj xupavvixbv iùX' olxovoaov xai ßaaiXtxov eïvai «patveaôat (AristoT., Poii^, 1315 a. [229, 11]).

4o6 HISTOIRE DE l'aTTIQUE

après les maux déchaînés sur l'Antique par la domination égoïste de la noblesse, venait lui rendre le bienfait d'une autorité unitaire et placée au-dessus des partis. Il se croyait particulièrement qualifié pour ce rôle, en raison de sa parenté avec l'ancienne dynastie royale. Pour cette raison aussi, il avait sa demeure sur l'acropole, à côté de l'autel de Zeus Herkeios, le foyer domestique des anciens rois, et, du haut de ce rocher, alors d'accès incomparablement plus difficile qu'après la construction des Propylées, il surveillait la remuante cité '.

Cette résidence suffisait déjà pour le mettre en rapports intimes avec la déesse de l'acropole et avec ses prêtres.

Depuis l'attentat de Cylon, Athêna elle-même avait, pour ainsi dire, pris parti dansles luttes intestines, elles anciennes familles, qui étaient attachées aux sanctuaires des dieux par des sacerdoces héréditaires, ne pouvaient faire autrement que de se ranger du côté des adversaires des Alcméonides. Aussi les Pisistratides avaient-ils, par deux fois, choisi pour rentrer le jour d'une fête d'Athêna. Pour le même motif, le tyran, une fois bien installé et tranquille sur l'acropole, s'occupa avec une attention particulière du culte d'Athêna. Il renouvela l'ancienne fête estivale des Panathénées-, comme pour copier Thésée dont il avait déjà suivi les traces en rétablissant la solennité de Délos. Il institua pour les fêtes d'Athêna un cycle quadriennal 3, afin d'avoir, chaque cinquième année, une cérémonie plus brillante dont il élargit le programme pour y intéresser plus de monde. En effet, tant qu'il n'y avait que des concours équestres, les riches pouvaient seuls y prendre part. Dès 566 (01. lui, 3j, on y introduisit des exercices gymnastiques '': la fête populaire accueillit aussi le débit des rapsodes, et ces tournois poétiques, nonseulement ouvrirent au talent un plus libre accès, mais ajoutèrent encore à la fête elle-même un ornement nouveau et significatif. Pisistrate obtint par là le double avantage d'entendre célébrer devant le peuple ses ancêtres, immortalisés par

») Herod., I. 59.

*) Voy. ci-dessus, p. 368.

^j A. MoMMSEN, Heortologie, p. 80 sqq. 117 sqq.

*) A. MoMMSEN, op. CîY.,p. 123.

Homère, et de rajeunir les souvenirs de la royauté héroïque, qui lui tenaient à cœur.

En outre, les quartiers nouvellement annexés et les anciens faubourgs avec les artisans qui les habitaient furent entraînés dans le mouvement joyeux des fêtes publiques: la large rue qui joignait le Céramique du dedans à celui du dehors devint le théâtre d'une course aux flambeaux qui, tant que dura l'Athènes antique, resta la plus aimée des réjouissances populaires'. Enfin, il doit y avoir un rapport entre la rénovation des Panathénées et la construction d'un nouvel édifice destiné aux fêtes , de FHécatompédos, ainsi appelé parce qu'il était large de 100 pieds. Ce n'était pas un édifice servant au culte: aussi n'était-il pas bâti, comme le temple d'Athêna Polias, à la mode ionienne, mais de style dorien. Il servit sans doute, dès le début, à garder les trésors de la patronne de la cité ; un nouveau local était d'autant plus nécessaire pour cet office que, précisément, les Pisistratides déployaient plus de zèle pour augmenter les revenus de la déesse. Ils n'ont certainement pas manqué de convertir en riches présents la dîme du butin de leurs victoires, et on attribue expressément à Hippias un règlement en vertu duquel, pour chaque naissance et chaque décès en Attique, on portait à la prêtresse d'Athêna une mesure d'orge, une mesure d'avoine, et une obole 2.

Les Pisistratides administraient eux-mêmes les fonds sacrés, et ils mettaient sous la protection de la déesse de l'acropole leurs propres trésors, dont faisaient partie leurs archives de famille et leurs collections d'oracles. Il semble bien que le mois des Panathénées, THécatombaîon, mis hors de pair par le nouvel éclat dont il brillait, est devenu vers cette époque le premier mois de l'année attique ^ L'image de la déesse ornait la face des monnaies, Pisistrate continuant en cela un usage introduit avant lui \ Le culte d'Athêna recomman-

') WeckleiiX, ITermes, VII, 449. Comment. inhon.Th. Moimnsenü,^ .593.

^) Aristot., Œconom., II, 2, 1.

^) D'après A. Mommsen, op. cit., p. 81, le début de l'année a été transporté de Gamélion en Hécatorabaeon.

*) Suivant Beule et suivant Hultsch, Metrologie, p. 152, la tète de Pallas a été mise pour la première fois sur les monnaies par Pisistrate. Voy. les rectifications faites ci-dessus, p. 423, note 3.

458 HISTOIRE DE l'aTTIQUE

dait, par surcroît, la culture de l'olivier, arbre dont les tyrans s'occupèrent avec prédilection. On sait, du reste, qu'ils ne négligeaient rien pour encourager l'agriculture en général et pour soutenir les paysans dans leur labeur. Nous voyons ainsi confirmés, par une série de faits, les rapports étroits et de grande conséquence qui rattachaient à Athêna Polias les Pisistratides, en leur qualité de seigneurs royaux de l'acropole, de gardiens du sanctuaire, d'ordonnateurs des solennités périodiques, et de tuteurs fidèles de la prospérité nationale fondée par la déesse elle-même.

Un autre culte, auquel les tyrans donnèrent une importance nouvelle, fut celui de Dionysos. Ce dieu des paysans fait partout contraste avec les dieux des familles chevaleresques ; aussi fut-il favorisé par tous les souverains qui cherchaient à briser la puissance de l'aristocratie. Pisistrate tenait encore à Dionysos parun lien particulier, caries pays vignobles del'Attique étaient précisément les hauteurs de la Diacria, notamment Icaria, non loin de Marathon, et dans le voisinage, SemachidaB: Brauron était aussi renommée depuis l'ancien temps par ses fêtes bachiques *. C'est donc le pays natal des Pisistratides qui était le séjour du Dionysos attique : c'est de là que se répandaient à travers l'Attique les fêtes des vignerons et des pressoirs, les réjouissances des jours où l'on goûtait le vin nouveau, tous amusements qui égayaient la morte saison et faisaient oublier les distinctions de rang. Aussi, les tyrans se montrèrent pleins de zèle pour le dieu démocratique. Ils le mirent en honneur à Athènes et en vinrent à un tel degré d'intimité avec leur compatriote que Pisistrate osa, dit-on, ériger à Dionysos une statue dans laquelle on croyait reconnaître ses propres traits 2,

') Sur le culte de Dionysos, cf. Gerhard, Gesamm. Abhandl., II, 210. 0. RiBBECK, Einführung des Dionysosdienstes in Attika. Sur Icaria et Semachidce, cf. Leake, Demen, tr. par Westermann. 1840, p. 11-i. (Indications erronées dans Ross, Demen, p. 73). L. Preller, G riech. Myth., P, p. 527.

2) ô XIsKïtCTTpaTOç Iv noXXoîç ßapuc sylveTo, oiroy xai xb 'A6i^v/)ai xoü Atovûdou Ttpôffwirov èxsîvou Ttvéc cpaaiv eîxôva (Athen., p. 533 c). Ici ßapuc sigTîiûe « outrecuidant, )> et je serais tenté de croire que ce Dionysos est celui qui vint un jour d'Icaria à Athènes, où il fut bien accueilli par les autres dieux. (Pausan., I, 2, 5).

Par la lustration 'de Délos, les Pisistratides avaient déjà offert à Apollon, l'ancêtre divin des vieilles familles ioniennes, un hommage éclatant. A Athènes même, dans le quartier du sud-est, ils embellirent et agrandirent le domaine du dieu pythien qui, depuis Solon, était devenu un dieu révéré delà cité entière. Là, Pisistrate, petit-fils du tyran, consacra en mémoire de son archontat l'autel dont Thucydide a copié l'inscription à demi effacée, conservant ainsi à la postérité un des plus anciens documents de l'histoire attique '. Certainement, cette dédicace a rapport à l'institution des processions apolliniennes qui maintinrent Athènes en relations avec les deux foyers principaux du culte d'Apollon. Dans ce même quartier, Pisistrate commença la construction du temple de Zeus, dont l'emplacement était un des lieux les plus saints qu'il y eût sur le sol de l'Attique, car on montrait là le gouffre par où, suivant la légende, les eaux s'étaient écoulées après le déluge de Deucalion. On éleva en cet endroit, en l'honneur du plus ancien culte d'Athènes, de celui qui tenait unies toutes les classes de la société, un temple qui devait être la grande œuvre, le monument de la tyrannie, comparable à l'Artémision d'Ephèse et à l'Hérseon de Samos ".

Dans la partie nord-est de la ville futaménagé, en l'honneur d'Apollon, le Lycée, avec de grands espaces pour les exercices de la jeunesse ^ Du côté de l'ouest, le double Céramique fut remanié et embelli, ainsi que les faubourgs avoisinants, surtout l'Académie, un terrain bas, planté d'arbres, voué au culte d'Eros, qui devint un lieu de plaisance de plus en plus fréquenté par les Athéniens *.

Ainsi, la vie publique des Athéniens fut remplie d'excitations diverses et transformée de toutes manières. Athènes devint

1) Thucyd., VI. 54. L'inscription dédicatoire, textuellement transcrite par lui, a été découverte dans des fouilles, le 15 mai 1877, et l'emplacement du sanctuaire s'est trouvé par là déterminé avec certitude. Cf. Hermes, XII, p. 492. CI. Attic, IV, p. 41.

^) Aristot., Polit., 224, 31, Les architectes sont nommés par Vitruv:. , VII, Prœf., p. 160 (edd. Rose et Müller-Strübing, qui ont accepté le nom étrange de Pormos).

3) Theopomp., fragm., 148 (ap. Harpocrat,).

*) Suidas, s. v. 'Axaôi^fXEia.

460 HISTOIRE DE l'aïTIQUE

une ville nouvelle, au dedans comme au dehors. Avec ses chaussées militaires et ses rues neuves, sesplaces, gymnases, fontaines et aqueducs, avec ses nouveaux autels, ses temples tout nouvellement bâtis pour des cérémonies nouvelles , la ville prit dans la foule des cités grecques une place d'honneur, et les Pisistratides no négligèrent rien pour lui donner, en la mettant en relation de mille manières avec les iles et les côtes de la mer Egée, un rôle digne de son apparence.

Pour cela, il ne suffisait pas que les Athéniens eussent la haute main sur Délos, sur Naxos, sur l'Hellespont ; ils devaient encore s'approprier les trésors intellectuels du rivage opposé, où le génie hellénique avait le plus heureusement déployé ses aptitudes, et en enrichir leur propre existence. C'est dans ce but que déjà Solon avait attiré à Athènes les rapsodes homériques et avait porté leurs récitations publiques au programme des fêtes. Pisistrate, pénétré de l'importance de la question, tourna ses efforts dans le même sens, non plus sans doute, comme Solon, par pur amour de l'art, mais avec une arrière-pensée d'intérêt personnel. En effet, il mettait ainsi en lumière la gloire de ses aïeux et les titres de sa maison, dont la grandeur passée légitimait la domination présente ; de sorte qu'Homère était destiné à appuyer ici les prétentions d'un tyran, comme il avait servi à Sparte à consolider le trône des rois légitimes \ Il n'est pas jusqu'au pays natal des Pisistratides qui n'eût sa part dans les souvenirs homériques, caria légende plaçait à Brauron le sacrifice d'Iphigénie, et c'est même à cause de cela que l'on choisit le jour de la fête d' Artemis Brauronia pour faire réciter sur l'acropole les chants épiques ^

Ces chants s'étaient jusque-là transmis de bouche en bouche. Il y avait des écoles de chanteurs, dispersées de toutes parts, où l'éHte des enfants de l'Helladc se donnait pour mission de conserver ce trésor national. Cependant, si fidèle que fût leur mémoire, il était impossible d'éviter que la tradition orale ne subît des altérations de teute espèce, que le fonds

') Voy. ci-dessus, p. 222.

*) Arch. Zeitung, 1853, p. 156 sqq.

primitif ne fût défiguré, le texte authentique perdu à force d'interpolations, et que l'ensemble, la propriété collective la plus importante de la nation hellénique, ne s'en allât en miettes. Le péril était d'autant plus imminent que les temps'devenaient plus agités, que les Etats s'isolaient davantage les uns des autres en suivant des directions divergentes, et que les préoccupations de l'âge moderne prenaient le pas sur les souvenirs.

On considéra donc comme un devoir pour l'Etat de parer au danger et d'accomplir une tâche à laquelle ne suffisaient pas les forces des individus. L'État, du reste, s'y trouvait directement intéressé, depuis que le débit des poésies homériques figurait parmi les exercices des fêtes officielles. Le grand mérite de Pisistrate est d'avoir compris que rien ne pouvait assurer aux Athéniens une renommée plus grande et plus durable que l'exécution de cette tâche. Il convoqua donc un grand nombre de savants et leur confia le soin de rassembler et de comparer les textes rapsodiques, de les trier pour en éliminer les surcharges, de réunir les fragments dispersés, de faire enfin de l'épopée homérique un ensemble et comme un grand dépôt des traditions nationales fixées sous une forme universellement acceptée.

Ainsi travaillèrent, sous la présidence du régent, Onomacrite d'Athènes, Zopyre d'Héraclée, Orphée de Crotone. Ils formèrent une commission scientifique ' dont les travaux embrassèrent un vaste domaine, car ils révisèrent non-seulement V Iliade et V Odyssée^ mais encore l'épopée de l'âge suivant, c'est-à-dire, les chants des poètes dits « cycliques, » qui ?>''d.^- -^MydiienisuvV Iliade QiV Odyssée eten formaientle complément. Enfin, à côté du trésor de l'épopée ionienne, mis tout entier sous le nom d'Homère, ils placèrent Hésiode et les poésies religieuses. Pisistrate prit une part directe au travail, et l'on sent encore, çà et là, le caractère de la tyrannie aux modifications, omissions ou interpolations qui furent faites pour flatter son goût ou servir ses desseins politiques '^ C'est ainsi,

') Cf. Bkrnhardy, Griech. Litterat. ,W, 1 (1867), p. 108. -) ScHOL. Venet. in Iliad., X, 1. Eustath., 785. Bergk, Griech. Literatur gesch., I, p. 562.

462 HISTOIRE DE l'aTTIQUE

par exemple, que, pour attester par une sorte de document juridique un droit quWthënes aurait eu de temps immémorial sur Salamine, les Salaminiens furent incorporés au contingent athénien dans le dénombrement des vaisseaux '.

Le but principal fut complètement atteint. La branche la plus importante de Fart poétique qui se soit épanouie chez les Hellènes, l'épopée des écoles ionienne etbéotienne, se trouvait transplantée à Athènes. Athènes vit naître du même coup une philologie hellénique, car, au cours de la compilation, la faculté critique s'éveilla, elle aussi : en colligeant, on fut conduit à séparer le vrai du faux, le fonds ancien de l'apport nouveau. Sans doute, la partie scientifique du travail ne put être menée avec une méthode rigoureuse; mais il n'en reste pas moins acquis que les Athéniens ont été les premiers à apprécier la valeur des poésies homériques, considérées comme trésor national. C'est chez eux que récriture a été, pour la première fois, employée à préserver des dangers d'une transmission purement orale une propriété appartenant à la nation et dont la perte eût été irréparable. Sans distraire le moins du monde ces chefs-d'œuvre de la circulation et de la vie ordinaire, le texte écrit permit d'en tirer un bien plus grand parti pour les fêtes de la cité et pour l'éducation de la jeunesse. La ville de Pisistrate eut l'honneur d'avoir, pour ainsi dire, donné des lois au monde de la poésie nationale : grâce à son chef, il y eut désormais un Homère et un Hésiode qu'on put lire, dans une teneur identique, d'un bout à l'autre du monde grec.

Les collections et les recherches remontèrent, au delà d'Homère, jusqu'aux plus anciennes sources de la théologie hellénique, que l'on disait avoir été constituée par l'aède de Thrace, Orphée. Remaniée par Onomacrite, cette tradition devint un formulaire nouveau de sagesse mystique et fut utilisée en même temps pour donner au culte favori de la dynastie, au culte de Dionysos, un surcroît d'importance *. A ces textes s'ajouta une collection d'oracles à laquelle les Pisistratides attachaient un prix particulier, ainsi qu'un

') Ajax avec les Salaminiens dans le corps d'armée attique (Hom., Iliad., II, 557). Cf. Hermes. IX, 326.

-) Cf. Monatsber. der Berl. Akad., 1861, p. 3.

classement des documents historiques, entre autres, des listes généalogiques ^ En effet, fiers comme ils l'étaient de leurs aïeux, les Pisistratides devaient tenir avant tout à restaurer leur arbre généalogique, d'une façon aussi complète et aussi certaine que possible, jusqu'au temps de Nélée. Delà aussi, sans doute, la premiète ébauche d'une chronologie destinée à relier l'âge homérique au présent. On dut commencer déjà à calculer, en remontant à partir du premier archonte décennal", l'époque de l'invasion dorienne qui avait déterminé les ancêtres de Pisistrate à transporter leur foyer à Athènes.

Ainsi, Athènes devint un centre d'érudition et de travaux scientifiques. Quiconque voulait avoir une idée d'ensemble de ce qui valait la peine d'être retenu, de ce qui avait été composé en langue grecque, de ce que les anciens avaient pensé concernant les dieux et la morale, en un mot, de ce que l'on avait reçu du passé, devait se transporter à Athènes. C'est là, dans le palais de Pisistrate, que se trouvait rassemblé le trésor entier, là qu'on trouvait les œuvres des sages et des poètes de la nation rangées côte à côte en rouleaux soigneusement écrits et de belle apparence.

Mais, on n'entendait pas seulement emmagasiner ce qui restait de l'ancien temps ; on voulait aussi encourager l'art vivant et en posséder à Athènes les maîtres, surtout ceux de l'art lyrique qui avait succédé à l'épopée et qui, au temps des tyrans, était en pleine floraison. Les lyriques étaient plus aptes que personne à rehausser l'éclat des cours et à donner aux fêtes princières un air de grandeur : aussi étaient-ils mandés d'un palaisàl'autre. C'est ainsi que les Pisistratides envoyèrent leur galère officielle pour amener à'AthènesAnacréondeTéos, le joyeux poète etfamilier de Polycrate 3. C'est ainsi que Simonide de Céos et Lasos d'Hermione vécurent à la cour des tyrans, devenuele séjour des Muses.

Les Pisistratides firent davantage. Des germes tout nouveaux de poésie nationale s'épanouirent sous leur règne et par

*) Cf. Brandis, De temp. antiq, rationibiis, p, 16. -) Voy. ci-dessus, p. 378-379.

3) Ps. Plat., Hipparch.,^,, 228 0. ^uan., Var.Hist., VIII, 2. Welcker, Kleine Schriften, I, p. 203.

464 HISTOIRE DE L ATTIOUE

eux. Ils étaient pleins de- zèle pour le culte de Dionysos, et les fêtes du dieu s'embellirent non-seulement de danses chorales et du chant choral du dithyrambe, inventé par Arion et perfectionné par Lasos, mais encore de représentations mimiques où paraissaient des chœurs masqués et des coryphées qui se séparaient des chœurs pour jouer un rôle distinct, qui leur parlaientetengageaient avec eux des conversations dialoguées. Ainsi se développa une action, un drame qui, une fois créé, s'affranchit bientôt des légendes bachiques et changea de sujets comme de masques. Peu à peu, le cycle entier des légendes héroïques fut mis à contribution et traduit en action dramatique. Le fondateur de ce ballet dionysiaque fut Thespis d'Icaria.

Ainsi, les Pisistratides rassemblèrent et fixèrent les échos laissés derrière elle par l'épopée ; ils protégèrent l'art alors florissant de la chanson lyrique, et ils firent naître, en l'encourageant, une branche nouvelle, bien attique celle-là, de l'art national, le drame, qui rapprochait l'une de l'autre la poésie lyrique et l'épopée. Ce n'est pas tout. Les meilleurs architectes, comme Antistate, Callseschros, Antimachide, Porinos, et les meilleurs sculpteurs travaillaient à FOlympiéon et à l'Hécatompédos; les premiers ingénieurs du temps exécutaient les ouvrages hydrauliques. Les hommes distingués dans tous les genres apprenaient à se connaître et échangeaient les enseignements de leur expérience. Il y eut aussi sans doute bien des froissements; on s'observait de part et d'autre, et Lasos ne craignit pas de reprocher publiquement à Onomacrite, lequel voulait se rendre utile à son maître en falsifiant des oracles, d'abuser de la confiance du prince, provoquant ainsi un scandale qui fit exiler le faussaire ^

Dans dépareilles conditions, en effet, alors que tout dépendait des caprices ambitieux d'une dynastie égoïste, il fallait s'q,ttendreàbiendesbassesses. Jusque dans la rédaction des doctrines orphiques, on découvrit des traces d'interpolations arbitraires

') Herod., VII, 6. Gerhard, Gesamm. Abhandl., II, p. 210. Onomacrite a été banni après la mort de Pisistrate, à cause des falsifications commises sur les Orphica, et, suivant !a conjecture plausible de Gerhard, en vue de recommander au respect le culte de Dionysos.

pratiquées par (»nomacrite, qui était trop bon courtisan pour être Scrupuleux. Cependant, la renommée des Pisistratides n'est pas usurpée. Ils ont compris que la mission d'Athènes était de réunir dans son sein et de perfectionner tout ce qui avait une valeur nationale, et en peu de temps, grâce à une activité incroyable, ils ont obtenu des résultats qui sont restés acquis.

Le régent, il est vrai, ne réussit pas plus que les autres tyrans à jouir en paix de ses succès; il se sentait toujours sur un terrain volcanique. L'inquiétude le prenait au moindre mouvement populaire ; il tremblait dès qu'une famille cherchait à se grandir ou qu'un Athénien recevait de la fortune quelque faveur inaccoutumée. On en a la preuve dans les moyens mesquins et superstitieux que le puissant despote employait pour calmer les agitations de son âme. Il accepta que des Athéniens vainqueurs à Olympie fissent proclamer, au lieu de leur nom, celui de Pisistrate. Cimon Coalémos, frère consanguin deMiltiade *, usa de cette flatterie lors de sa seconde victoire à la course des chars (528. 01. lxiii), et mérita par cette preuve de loyalisme d'être rappelé de l'exil". On cherchait sans cesse, avec une activité anxieuse, des oracles qui garantissent la durée de la dynastie; et, comme le tyran, envieux et jaloux lui-même, se sentait entouré de l'antipathie des autres, il fit attacher aux murs de son château l'image d'une sauterelle, ce qui passait pour un moyen de détourner le mauvais œil, de rendre inoffensif le regard de l'envie.

Cependant, Pisistrate vieillissant pouvait raisonnablement espérer que ses fils et petits-fils, doués comme ils l'étaient pour l'exercice delà souveraineté, associés par lui au gouvernement, maintiendraient après lui, en restant fidèles à sa politique, une dynastie à laquelle Athènes devait tant de prospérité extérieure et intérieure. C'est en caressant cette ^espérance qu'il mourut, à un âge avancé, au milieu des siens(527.01. lxiii, 2). Suivant sa volonté, Hippias lui succéda dans la tyrannie, et les deux frères restèrent étroitement unis, comme ils l'avaient

') Voy. ci-dessus, p. 438-439.

-) Herod., VI, 103, JuL. African., Olymp., ed. Rutgers, p. 24. Arch. Zeitung, 1860, p. 40.

466 HISTOIRE DE l'aTTIQUE

promis à leur père. Hipparque,plus doux et plus délicat, se résigna sans peine' au second rang; il se consacra à Taditiinistration, en n'en prenant que les cotés pacifiques.

Et cependant, il n'y avait pas à s'y tromper, on sentait que le gouvernement avait changé de mains. Tandis que le père, qui s'était fait par lui-même sa situation exceptionnelle, avait conservé jusqu'au bout la souplesse de sa nature, les fils ne se souvenaient plus d'avoir mené la vie des simples particuliers. Ils s'étaient toujours sentis fils de prince, et les vicissitudes de leur destinée n'avaient laissé dans le cœur d'ïïippias qu'un sentiment de rancune. Ils montrèrent bientôt des velléités d'arbitraire, et l'on vit percer chez eux un orgueil qui faisait fi des lois. Leurs mercenaires devaient être prêts à leur obéir en toute chose, dès que leur défiance exigeait une victime. Lorsque Cimon Coalémos revint pour, la troisième fois à Athènes avec la palme olympique (524. 01. lxiv), les Pisistratides, effrayés du bonheur des Cypsélides, le firent assassiner près du Prytanée. La responsabilité de l'attentat retomba principalement sur le frère aîné ; mais on pouvait aussi reprocher à Hipparque sesdéréglements voluptueux et ses débauches.

On le vit, en sa qualité d'ordonnateur des Panathénées, refuser aune jeune Athénienne l'honneur deporter la corbeille, sans autre motif, à ce que l'on dit, que le dépit de voir ses avances repoussées par le frère de la jeune fille, Harmodios. Celui-ci pouvait d'autant moins pardonner au tyran l'affront fait à sa maison que, chez les gens de sa race, les Géphyréens, l'honneur de la famille passait avant tout ^ Il trama, avec Aristogiton et d'autres parents ou amis, un complot contre les tyrans, qui devait être mis à exécution durant la procession des grandes Panathénées. Le coup une fois fait, on pouvait, vu l'état de l'opinion, compter sur l'approbation universelle. Au début, tout alla à souhait. Le peuple se massait sans défiance dans la grande rue, et les deux frères se trouvaient au milieu de la foule, Hippias dehors, dans le Céramique, occupé à organiser le cortège, Hipparque sur l'agora 2. Parés de

1) àvop't Tecpupatfj) oTxo; ^ilo;, oîxoç apic-To; (Eustath. ad Iliad., VII, 221). Cf. Mei.neke, Abhandl. der Berl. Akad., 1832, 96. ') Hipparque frappé dans le Léocorion [Monatsber., 1878, p. 86).

rameaux de myrte, symbole de la concorde maintenue dans les sociétés par Aphrodite, les citoyens se rangeaient en groupes alignés lorsque les conjurés , qui croyaient leur secret trahi, se précipitèrent avec leur épée préalablement dissimulée sur Hipparque. Une mêlée sanglante interrompit la fête, sans que le but fût atteint. En effet, le frère survivant agit avec décision et énergie. Avant que le cortège resté en arrière sût ce qui s'était passé, il fit arrêter tous ceux qui portaient des armes cachées *. Coupables et innocents furent mis à la torture et exécutés : la souveraineté menacée était affermie à nouveau (514. 01. Lxvi, 3).

Tout ce sang répandu n'apporta que malédiction. Hippias se crut désormais autorisé et même obligé à adopter un autre système de gouvernement. Il saisit cette occasion de se débarrasser de citoyens qji'il détestait et de confisquer les biens des bannis. Sombre et défiant, il se retira sur l'acropole, se chercha des appuis au dehors, noua avec Sparte, avec les princes de Thessalie et de Macédoine, des alliances étroites, donna sa fille Archédice au tyran deLampsaque, parce que celui-ci était en crédit à la cour des Perses ", et chercha à extorquer de l'argent par tous les moyens ^ Il fit la police des rues avec une telle rigueur qu'il fit confisquer et mettre à l'encan, par autorité de justice, les saillies des maisons, sibien que les propriétaires étaient forcés de racheter à très haut prix des parties de leur propre maison ; il démonétisa les espèces courantes et remit en circulation, en lui donnant une valeur plus élevée, l'argent qu'il avait fait rentrer ^ ; il permit à certains citoyens d'acheter la dispense des prestations publiques, notamment des frais 3e chorégie, de sorte que les autres furent surchargés d'autant.

C'est ainsi que le gouvernement, naguère si populaire, des Pisistratides se changea en une insupportable tyrannie. La contradiction inhérente à un système politique qui prétendait associer les formes de la république de Solon avec un despo-

*) Les Athéniens pouvaient porter lance et bouclier, mais point d'épée. -) Thucyd., VI, 59.

^) Sur les mesures financières d'Hippias, voy. Boeckh, Staatshaushaltung, I, 92, 775.

*) Aristot., Œconom., II, 2, 4. Boeckh, op. cit., 769.

tisme sans bornes devint de jour en jour plus choquante; le régime tout entier mérita chaque jour davantage le mépris public, parce qu'il ne prenait plus à son service que des personnes indignes ; et par contre, les ennemis de la dynastie, sentant leurs chances croître dans la même proportion, tournaient maintenant vers Athènes des regards pleins d'espérance.

Les ennemis des tyrans avaient leur quartier général à Delphes. A leur tète se trouvaient les iVlcméonides, qui étaient depuis longtemps les familiers du sanctuaire pythique '. Ceuxci avaient eux-mêmes pour chef Clisthène, le petit-fils du tyran de Sicyone, un homme prédestiné par sa descendance paternelle et maternelle aux visées ambitieuses. Clisthène avait autour de lui des hommes appartenant aux plus nobles familles, comme Alcibiade l'ancien, Léogoras, Charias, et d'autres encore ^ Ces partisans soutinrent leur querelle de deux manières : d'abord, par les armes. Ils réussirent, grâce à un coup de main audacieux, à occuper un point fortifié sur les hauteurs du Parnès, leLeipsydrion, où les mécontents vinrent lesrejoindre. Les sanglants combats livrés sans succès parla garnison aux troupes du tyran restèrent longtemps dans la mémoire des Athéniens. Une chanson qu'ils chantaient à table disait : <( Maudit Leipsydrion, traître aux amis ! Quels hommes tu as fait périr, des hommes braves au combat et de noble maison, qui ont montré alors de quels pères ils provenaient ! ^ »

Bientôt les Alcméonides, en hommes prudents, s'avisèrent d'un autre moyen pour arriver ^u but.

Le temple de Delphes avait brûlé en. 548 (01. lviii, 1)^ La corporation sacerdotale fit son possible pour qu'on le rebâtit magnifique. Elle ordonna, comme pour une affaire nationale, des quêtes en tous les lieux où habitaient des Grecs. Lorsqu'on eut réuni un capital de 300 talents et qu'il fut question de chercher un entrepreneur pour exécuter la construction nouvelle suivant un plan donné, les Alcméonides s'offrirent et, une fois le contrat passé avec les Amphictyons, fournirent,

') Voy. ci-dessus, p. 436.

2) IsocRAT., Debigis, 19. Andoc, I, 106. Il, 26.

') Athen., XV, p. 695 e. Berc.k, Poet. Lyr. [Scolia. 14J.

'•) Pausan., X, 5, 13. Hehod., II, 180. V, 62.

ATHÈNES sors LES PISISTRATIDES 469

SOUS tous les rapports, infiniment plus qu'ils n'y étaient obligés par leurs engagements. Ils employèrent notamment le marbre de Paros au lieu de calcaire ordinaire pour la façade orientale du temple. Par là, ils s'attachèrent d'une façon sérieuse les autorités de Delphes et, comme ils ne manquaient aucune occasion de se montrer généreux, ils les disposèrent à s'occuper désormais sans relâche des intérêts de leur famille et à prendre ouvertement parti contre les Pisistratides. A partir de ce moment, les cités grecques, et surtout Sparte qui depuis plus de cinquante ans luttait avec gloire contre les tyrans de la Grèce, furent sollicitées dans ce sens par les paroles de la Pythie. Toutes les fois que des citoyens de Sparte ou l'Etat lui-même envoyaient à Delphes, on ajoutait à chaque réponse une invitation à délivrer Athènes de la tyrannie ; et quand les Spartiates, entre autres objections, alléguaient les liens d'hospitalité qu'il y avait entre eux et les Pisistratides, on leur répondait que les ordres du dieu passaient avant les considérations humaines \

Enfin, voyant qu'on ne leur laissait point de repos, les Spartiates se décidèrentà agir. Il n'y avait pas longtemps qu'ils avaient fait dans la mer Egée la guerre àPolycrate; ils avaient renversé Lygdamis et délivré les otages athéniens de Naxos -; cette fois, malgré la répugnance instinctive qu'ils éprouvaient à se mêler des affaires du continent, ils envoyèrent par mer, à Phalère, une armée commandée'parAnchimolios. Ils croyaient pouvoir à cette occasion renouer avec Delphes les relations qui avaient été précisément dérangées et rompues par la politique d'Athènes. Cette entreprise eut peu de succès. Les Pisistratides détachèrent la cavalerie des Thessaliens leurs alliés, assaillirent l'armée Spartiate, qui s'était installée en rase campagne dans une position défavorable, et taillèrent en pièces le général avec une bonne partie de ses troupes 3.

Pour le coup, Sparte devait prendre l'affaire au sérieux, si elle voulait sauver son honneur. • Elle s'était fait scrupule d'abord, à cause de ses relations d'amitié avec les Pisistratides,

1) Herod., V, 63.

-) Plut., De malign. Herod., 21. Sur les otages, voy. ci-dessus, p. 448,

^) Herod., ibid.

d'envoyer une armée royale ; mais, cette fois, elle mit son roi Cléomène à la tête des troupes et le chargea d'envahir l'Attique par terre.

C'était un homme extraordinaire que celui qui portait alors la couronne dansla branche des Agiades, unhomme qui sentait bouillir dans ses veines surchautfées le vieux sang des Héraclides. Possédé d'un indomptable amour-propre, il n'avait nulle envie de jouer le rôle de roi à la maison, sous la surveillance détestée des éphores. Il y avait, au fond de ses actes, des instincts de tyran, et toute expédition aventureuse à l'étranger faisait son compte.'

Les démêlés avec Argos se prolongent à travers les siècles, d'un bouta l'autre de l'histoire lacédémonienne, aussi loin que vont nos informations. Avant et après les guerres de Messénie, les rois de Sparte se portèrent dans la région montagneuse du Parnon, pour défendre les districts que l'on avait conquis sur la frontière'. Au septième siècle, Argos avait profité de sa victoire, après la sanglante journée d'Hysiâe, pour marcher en avant. Au milieu du siècle suivant, la Thyréatide, c'est-à-dire, la partie septentrionale de la Cynurie, était tombée tout entière aux mains de Sparte, et cela, grâce au fameux combat auquel est attaché le nom d'Othryade. On sait l'histoire du héros Spartiate qui, resté seul de tous ses compagnons, éleva, dit-on, le trophée attestant sa victoire ^. Le fait se passait vers le moment où Crésus était assiégé dans Sardes (546).

Mais, ce combat même n'avait pas mis fin aux hostilités. De nouvelles occasions vinrent réveiller le vieux levain de discorde. Les Argiens s'étaient liés avec les tyrans attiques ; ils avaient donné en mariage à Pisistrate une fille de leur pays, Timonassa ^ et envoyé des troupes en armes au secours du tyran. On ne voulut pas tolérer une politique aussi indépendante et aussi décidément anti-spartiate, et, lorsqu'on eut châtié les alliés péloponnésiens d'Athènes, lorsque la puissance de Sparte fut restaurée et plus solide qu'elle n'avait

^) Voy. ci-dessus, p. 297 sqq.

2) Herod., I, 82. Pausan., II, 20,7. Cf. Koiilman.n ap. Rhem.Mus.yXXÏX, p. 462.

■^) Pll-t., Cat., 24.

jamais été, Cléomène, en capitaine qui avait fait ses preuves, marcha, la tête pleine de projets ambitieux, contre Athènes *. Il s'était suffisamment pourvu de cavalerie: les Alcméonides, tous les émigrés et ennemis des tyrans se joignirent à lui : les tyrans furent vaincus à la même place où ils avaient jadis conquis le pouvoir, près du sanctuaire de Pallène *, et enfermés dans leur citadelle de l'acropole. On s'attendait à un long siège. Mais il advint que les enfants du tyran, pendant qu'on les emmenait pour les transporter hors du pays, tombèrent aux mains de patrouilles ennemies. Pour les sauver, Hippias se retira avec ses trésors, après avoir gouverné quatorze ans avec son frère et trois ans et demi seul. Les édifices, pour lesquels on avait compté sur une plus longue durée de la dynastie, notamment l'Hécatompédos et l'Olympiéon, restèrent inachevés ^.

La chute du tyran n'eut d'abord d'autre résultat que de ranimer les anciennes querelles des partis. L'une des trois factions se trouvant éliminée, les deux autres, qui ne s'étaient

') Les faits et gestes de Cléomène sont difficiles à classer par ordre chronologique. D'après Pausanias, III, 4, 1 (suivi en cela par 0. Mueller, Schultz ap. Kiel. Philol. Sfud., 163, etc.), c'est-à-dire, d'après .le seul auteur qui groupe les faits en un récit continu, l'expédition en Argolide est antérieure à celle de l'Attique et tombe vers le commencement du règne de Cléomène. Il est contredit par Hérodote (VII, 148), qui représente la défaite des Argiens comme survenue peu de temps avant 481 (01. LXXIV, 4). De même, d'après Hérodote (VI, 19. 77), la catastrophe de Milet et celle d'Argos sont données comme contemporaines. En conséquence, Clinton et DuNCKER placent la guerre d'Argolide plus tard; Clinton, en 510; Grote, Peter, de 497 à 493. C'est le parti qu'ont pris aussi ScHNEioERwmTH, Gesch. des dor. Argos, I, et Kaegi, ap. Jahrhb. f. Philol. Suppl. VI, p. 469. La manière la plus naturelle de résoudre la contradiction est, ce me semble, d'admettre que Pausanias a confondu deux expéditions argiennes en une seule.

3) Cf. Phitologus, 1862, p. 6. Stèle érigée sur l'acropole, ■i\ (STf\\f\ Ttsp't

Tïi; xùv T'jpâvvwv àôtxîa; (Thucyd., VI, 55).

472 HISTOIRE DE l'atTIQUE

réunies un instant dans un même camp que pour combattre Tennemi commun, furent de suite en mésintelligence ouverte. C'était, d'un côté, le parti de la noblesse, dirigé par Isagoras, fils de Tisandre, dans la maison duquel se conservait le vieux culte du Zeus carien;de l'autre, les Alcméonides. Aux yeux de ces derniers, Sparte n'avait été que l'instrument dont on s'était servi pour renverser la dynastie des tyrans ; ils n'étaient nullement disposés à accorder à une puissance étrangère la moindre influence sur la régénération de la cité. Les autres, au contraire, croyaient devoir saisir cette occasion d'abroger les innovations abhorrées qui étaient en vigueur depuisSolon, l'égalité des classes, les droits attachés à la propriété sans égard à la naissance, l'accès des fonctions honorifiques ouvert à quiconque avait de la fortune. Au début, ce parti avait l'avantage, car il avait subsisté sans faire de bruit sous les tyrans; il se trouvait tout organisé et il s'était assuré, par son alliance avec Sparte, un fonds de réserve et un point d'appui. Les Alcméonides, au contraire, ne trouvèrent point, pour les soutenir, de parti tout formé et compacte : ils étaient restés trop longtemps à l'étranger; leurs adhérents d'autrefois s'étaient dispersés ; il n'y avait plus de parti des Paraliens.

Mais Clisthène n'était pas homme à se laisser évincer si facilement. C'était un tempérament de feu, surexcité encore par une vie errante et par les souvenirs de sa race. Elevé au milieu de .l'agitation des partis, saturé dès l'enfance de plans politiques, connaissant le monde, habile et bien décidé à se faire à tout prix une clientèle, il prit des mesures aussi promptes que décisives pour battre en brèche la prépondérance d'Isagoras. Il réunit les débris de son ancienne faction avec le parti décapité des Diacriens ; il adopta la politique pariaquelle Pisistrate avait commencé i; il utilisa tous les moyens qu'il avait à sa disposition pour grouper autour de lui les masses

*) Herod., V, 69. Dans le ms. Sancroflianus, on lit : tôv 'A9r,vaiwv Srifiov

Ttpôxepov a7riüa[A£vov tote Tiâvra Ttpo; ttjv IwutoO [Aoîpav upo(7E8r,xaxo, c'est-à-dire, plebem antea a se spretam nunc totani ad S2ias partes traduxit. D'après la leçon nâvTwv (qui est celle du ms. Florentinus, mais est absolument inintelligible : Bekkei proposait ucüvtw;), Grote traduit : « le peuple exclu de tout (notamment par Solon !) ».

populaires ; il les excitait en leur signalant les démarches anti-constitutionnelles de ses adversaires ; si bien que, en peu de temps, il se trouva à la tête du parti démocratique tout entier, et plus puissant que n'avait jamais été un Alcméonide.

L'ambition était, à vrai dire, le mobile de ses actes. Il représentait pourtant une cause plus élevée que son intérêt personnel et la gloire de sa famille. Vis-à-vis du parti opposé qui, appuyé sur Sparte, cherchait à enlever au peuple ses droits constitutionnels, il représentait l'indépendance d'Athènes ; il représentait le droit menacé, la liberté civique conquise au prix de luttes pénibles, la constitution à laquelle tout le monde avait prêté serment et qui avait été sacrée même pour les tyrans, enfin, l'avenir d'Athènes, qui était lié au libre développement des principes posés par Solon. Il se fit par là une situation bien différente de celle d'un chef de parti à visées égoïstes ; il eut ainsi en main une force considérable et mérita l'estime des meilleurs d'entre les citoyens. C'est la réaction aristocratique qui a fait la grandeur de Clisthène et qui a tracé à sa politique une voie déterminée.

S'il voulait sauver la constitution de Solon, il ne devait pas se contenter de maintenir l'œuvre du passé ; il lui fallait encore consolider à nouveau, par un travail d'ensemble, le terrain du droit et maintenir la cohésion au sein da parti constitutionnel en poursuivant un but déterminé et faisant un pas en avant. Solon avait mis à la portée de tous les membres de la cité tout ce qui était indispensable à une société libre, la participation au gouvernement, au pouvoir législatif et à l'autorité judiciaire; il n'était plus nécessaire d'être de noble extraction pour posséder le plein droit de cité. Pour le reste, il avait respecté le régime intérieur de la noblesse et, satisfait d'avoir obtenu l'essentiel, il avait laissé subsister, comme choses insignifiantes et inoffensives, des restes du passé auxquels les fidèles de la tradition attachaient une grande importance, notamment la division des Eupatrides en tribus dites des Géléontes, des Hoplètes, des Argades et des iEgicores *.

Ces ménagements avaient laissé dans la vie de la cité une

') Voy, ci-dessus, p 373.

474 HISTOIRE DE l'ATTIQUE

contradiction. D'après le droit écrit, tel qu'il était affiché sur l'acropole, il y avait bien une bourgeoisie libre et égalitaire ; mais, en réalité, la noblesse et le « démos » formaient encore comme deux nations distinctes. Sans doute, il n'y avait plus de droits politiques réservés aux membres àesgentesjm.àiscea associations de familles étaient un prétexte sans cesse renaissant à délibérations communes et alignes secrètes. Le peuple lui-même ne pouvait pas se déshabituer de considérer les membres des gente's comme une classe à part, soit qu'il éprouvât à leur endroit un sentiment d'humilité servile qui allait contre l'égalité civile proclamée par Solon, soit qu'il les poursuivît d'une haine incompatible avec la paix publique.

Ces inconvénients et ces contradictions, Clisthène ne voulut pas, comme Solon, laisser à la douce influence du temps et au progrès des idées égalitaires le soin de les faire disparaître. Il se crut d'autant plus en droit de se hâter que, précisément, les familles nobles affichaient des prétentions nouvelles et se montraient disposées à s'allier même avec l'étranger pour mettre à exécution leurs projets factieux. Dans de telles conjonctures, il jugea nécessaire de rompre d'une façon plus décisive avec le passé, de dissoudre les groupes des gentes^ qui étaient devenus des foyers de réaction anti-constitutionnelle, d'enlever aux associations fondées sur la parenté leur puissance, de déraciner chez le peuple le sentiment instinctif qui le tenait dans la dépendance, et de lui donner ainsi ce qu'il n'avait pas encore, une pleine et entière liberté.

Pour en arriver là, il fallait des innovations violentes, devant lesquelles un autre homme d'Etat eût reculé. La résolution de Clisthène s'explique par sa personnalité et son origine; son succès, par l'ininteUigence de ses adversaires et l'appui de l'oracle de Delphes.

La maison des Alcméonides avait déjà, en raison de sa parenté avec la dynastie royale de JAttique, un instinct de domination qui ne s'est jamais démenti chez elle. Au huitième et au septième siècle, cet instinct prit naturellement son cours vers la tyrannie, parce que c'était là la seule forme qui pût alors lui donner satisfaction. La passion sauvage déployée

par Mégaclès dans sa lutte contre Cylon* s'explique par l'exaspération de sa famille qui, aspirant, elle aussi, à la souveraineté, voyait le joyau convoité entre des mains étrangères. Le fils de Mégaclès, Alcméon, le général de la guerre sacrée, qui avait peut-être, en cette qualité, trouvé l'occasion de rendre des services aux envoyés du roi de Lydie, profita de son intimité avec la cour de Sardes pour mettre plus de distance encore entre lui et la classe bourgeoise -. 11 avait rapidement accru sa fortune, déjà considérable. Une ïois devenu le plus riche des Athéniens, il avait porté ses prétentions de plus en plus haut, et son fils n'avait certainement pas brigué la main de la fille du tyran de Sicyone pour vivre avec elle dans la condition modeste d'un citoyen ordinaire. Comme chef du parti des Paraliens, il avait, au fond, les mêmes visées que Pisistrate ; seulement, il n'avait pas les mêmes chances pour lui. A chaque insuccès, chaque fois qu'il rencontrait sur son chemin cette maudite tache de sang qui, comme un mauvais génie, reparaissait toujours, sa passion allait grandissa,nt et finalement, les espérances des Alcméonides si souvent déçus dans leur ambition s'attachèrent au fils d'Agariste», qui était, par sa naissance, destiné à de grandes choses.

Clisthène introduisit dans la lignée des Alcméonides le nom de son grand-père maternel. Il tenait de lui plus que le nom : il avait sa décision et son audace, son coup d'oeil pénétrant, son énergie sans scrupules dans la poursuite de ses visées politiques. Cesvisées étaient aussi à peu près lesmèmes de part et d'autre. Comme le grand-père, le petit-fils voulait débarrasser l'Etat du fardeau gênant d'institutions vieillies, pour l'acheminer dans les voies d'un développement nouveau ; lui aussi, il luttait contre une noblesse qui, dominée par un incurable esprit de caste, persistait à opprimer les classes inférieures. Tous deux employèrent les mêmes moyens pour arriver au même but ; tous deux s'appuyèrent sur l'autorité de l'oracle pythique. Jusque-là, le petit-fils suivait de

-) Sur les rapports d'Alcméon avec la cour de Sardes, voy. Schoemann ap. Jahrbücher f. Philol., 1875, p. 466. Cf. ci-dessus, p. 436. ^) Voy. ci-dessus, p. 322.

476 HISTOIRE DE l'aTTIQUE

point en point l'exemple de son aïeul; mais les réformes du jeune Clisthène furent infiniment mieux calculées, plus radicales et de plus grande conséquence. Durant les années d'exil, Clisthène avait préparé de longue main ses plans de réforme : aussi se trouvèrent-ils mûrs et complets au moment opportun. Il avait en vue deux choses. D'un côté, il voulait consolider la constitution de Solon et en faire une réalité ; de l'autre, il comptait régénérer l'Etat de fond en comble. C'est qu'en effet il n'entendait point s'interposer, avec une impartiale douceur, entre les classes de la bourgeoisie ; il ne se préoccupait pas, comme Solon, de garder à chacun sa part entière: il était ennemi de la noblesse, etilsaisit d'une main passionnée la direction, alors vacante, du parti avancé. De là ces tendances opposées, ces vues politiques, à la fois conservatrices et radicales, qu'on trouve chez bien peu d'hommes d'Etat associées au même degré que chez Clisthène.

La constitution de Solon n'avait pu prendre racine, parce que les maisons aristocratiques- considéraient l'Etat comme une arène pour leur ambition et rendaient impossible un progrès pacifique. Solon avait donné aux citoyens l'essentiel de l'égalité ; mais, comme il n'avait pas osé toucher aux institutions de la noblesse héréditaire, celle-ci s'était fermée et isolée de telle sorte que la fusion des citoyens, sur laquelle on avait compté, s'en trouvait empêchée. Aussi l'Etat de Solon n'avaitil été ni compris, ni réalisé. Clisthène ne songeait pas non plus à dissoudre les gentes^ avec les objets de leur culte et les rites de leurs sacrifices ; tout ce qui tenait au droit de la famille et à la religion demeura intact, avec les usages traditionnels et les coutumes archaïques qui s'y rattachaient. Mais, les groupes auxquels étaient subordonnées les phratries et les gentes^ c'est-à-dire, les quatre tribus ioniennes, devaient cesser d'être une division politique du peuple ; car, aussi longtemps qu'il en était ainsi, les subdivisions semblaient, elles aussi, ayoir de droit une valeur politique. Le grand défaut qu'on trouvait à la constitution de Solon, c'est qui! avait fallu infuser la bourgeoisie de création nouvelle dans ces anciennes tribus, comme un vin nouveau dans de vieilles outres. C'est pour cela qu'on ne se contenta pas, comme à

Sicyone, de changer le nom et le rang des tribus nobiliaires, mais le système fut supprimé en entier, avec la division quaternaire qui servait de baseàtouteslesconstitutionsioniennes.

On mit à la place un système décimal qui ne répondait à aucune organisation traditionnelle. Les nouveaux dixièmes de la cité furent, il est vrai, appelés, comme les anciens quarts, à^sphylse^ c'est-à-dire des tribus'; mais ils n'avaient rien à voir avec la question de naissance et d'origine. Ce n'étaient que des unités subdivisées en un certain nombre de districts ruraux ou dèmes. Ces districts ou communes existaient depuis longtemps : c'étaient ou bien d'anciennes villes de la dodécapole attique, comme Eleusis, Céphisia, Thoricos; ou bien de petites localités qui avaient faitpartie de quelqu'une des douze villes , comme Marathon et Œnoé qui avaient appartenu à la tétrapole. Les dèmes conservèrent leurs anciens noms, même quand ces noms provenaient des éjentes qui y avaient leur principal domicile, comme Boutadaî, yEthalidœ, Pseonid». Ils avaient déjà été utilisés précédemment par l'État, peut-être comme subdivisions des naucraries ^ pour l'organisation de la police et la répartition de l'impôt, parce qu'ils formaient une division très simple de la population. On en fit désormais les circonscriptions administratives proprement dites. C'est dans chaque dème que furent inscrits les habitants, et l'inscription sur ces listes communales servit désormais à faire la preuve qu'on appartenait au pays et qu'on jouissait de ses droits de citoyen. Un citoyen pouvait changer de domicile autant de fois qu'il voulait ; il continuait d'appartenir au dème dans lequel il avait été une fois incorporé.

On institua cent de ces communes, à raison de dix pour chacune des nouvelles tribus ^ On fit entrer ainsi et le sol et la population dans des cadres tout à fait différents de ceux d'autrefois: on eut une organisation absolument indépendante des

£7iö''-/i<7£v (Herod., V, 66).

3) Cent est le chiffre normal d'après Hérodote, qui ne pouvait pas se tromper sur ce point. Ce n'est pas l'avis de Sauppe et autres, qui regardent 100 comme le nombre des dèmes avant Clisthène.

groupes de familles et fondée uniquement sur le domicile. Mais, ce principe lui-même, on ne l'appliqua pas de la manière qui semblerait la plus naturelle, de façon à réunir en un tout dix localités contiguës. C'est qu'alors, en effet, les Diacriens auraient eu la prépondérance dans une tribu, les Paraliens dans une autre, les Pédiécns dans une troisième, et ce système régional aurait fourni un nouveau point d'appui aux anciennes coteries. Il semble bien au contraire que, justement pour cette raison, on eut de suite l'idée de réunir en une même tribu des cantons tout à fait séparés et même éloignés les uns des autres, comme Phalère et Marathon, le Pirée et Décélie. On voulait morceler ainsi les régions où se localisaient les partis d'autrefois '.

Les Athéniens, en tant qu'habitants d'Athènes, ne constituaient point une tribu ; la capitale ne formait point par ellemême une commune ; mais, toutes les assemblées des membres des tribus ou « phylètes» se tenaient à Athènes, et le territoire delà ville était lui-même distribué entre plusieurs districts de phylœ. Chacune des dix tribus avait ses présidents, ses cérémonies religieuses et ses fêtes communes qui, en rapprochant les citoyens, contribuaient à établir entre eux des relations amicales. Mais leur compétence, en tant que corporation, se bornait à l'élection des dignitaires, à la répartition des charges civiques et à la nomination d'hommes de confiance qui, dans les travaux publics, jouaient le rôle de directeurs-comptables. Les tribus étaient les organes dont se servait la cité pour rendre effectifs les sacrifices exigés par l'Etat des citoyens, en temps de guerre et en temps de paix. Elles avaient ainsi dans leurs attributions le rôle dévolu aux naucraries. Celles-ci, du reste, subsistèrent à côté des dêmes'^; seulement, le nombre en fut porté de 48 à 80, de manière que chaque tribu comprenait

1) Les fjèmes paraissent avoir été répartis entre les phylae, de façon que

celles-ci fussent représentées dans les trois régions, la montagne, la côte et

a plaine (Hermann. Staatsalterth.. § 111, 5). Il y a pourtant des exemples

de dèmes voisins dans la même tribu; ainsi. Marathon, OEnoé, Tricorythos,

Rhamnonte, Psaphida?, Phégœa, Aphidna, étaient tous dans la tribu .^Eantis.

-) Sur les dèmes et naucraries, cf. Schol. Aristoph., Nub., 37. Boeckh, Staatshaiishaltung, I. 359. Les cinquante naucraries fournissent cinquante vaisseaux (Herod., VI, 89).

cinq de ces circonscriptions navales ou financières, et avait par conséquent à fournir cinq vaisseaux et dix cavaliers pour la défense nationale. Une fois soustraites à l'influence des nobles comme à celle des coteries locales , ces circonscriptions servirent à tourner vers la chose publique, sans intervention directe de l'Etat, les forces populaires, et à en accroître l'énergie en provoquant une émulation patriotique aussi large et aussi dégagée que possible des considérations accessoires.

Tandis que les tribus ou phylde n'étaient appelées que de temps à autre à prendre part à Tadministration, l'expédition des affaires courantes fut confiée aux communes ou dèmes. Chacun des ces dèmes avait son président local ou« démarque » élu, ses fonctionnaires religieux et ses comptables, car chacun avait à gérer des biens communaux et une caisse communale. La commune avait aussi le droit d'établir des impositions. Elle tenait, pour délibérer sur ses affaires intérieures, des assemblées qui donnaient à ses membres l'occasion de s'exercer au maniement des affaires publiques : on y faisait l'apprentissage de la vie politique. C'est dans ces assemblées que les fils de citoyens , arrivés à l'âge voulu , étaient inscrits parmi les membres de la commune et que les registres communaux étaient contrôlés. Elles se trouvaient par là, mais par là seulement, en contact immédiat avec la cité : car, ces registres communaux servaient en même temps de documents constatant la possession du droit de cité au sein de l'Etat athénien '.

Même au point de vue gouvernemental, les tribus de Clisthène ne furent que des intermédiaires destinés à maintenir en communion avec l'État les cantons ruraux oii la vie municipale, avec ses intérêts particuliers, suivait librement son cours. Solon ayant déjà organisé le Sénat de façon à en faire une délégation élue du corps des citoyens, Clisthène n'eut qu'à perfectionner le système en faisant élire tous les ans 50 membres de chaque tribu, sans supprimer toutefois les restrictions apportées par Solon à l'éligibilité. De cette manière, le Sénat ne fut pas seulement renforcé de 100 mem bres, mais il fut, plus encore que par le passé, une représen-

•) Sur l'administration des dèmes, voy. Schoemann, Gr. Alt., P, p. 390.

480 HISTOIRE DE l'atTIQUE

tation du peuple. En elfet, le nouveau système décimal fut aussi appliqué à Tannée durant laquelle le Sénat exerçait ses pouvoirs. L'année fut divisée en dix parties égales, et, durant chacun de ces laps de temps, une tribu avait à son tour, dans un ordre déterminé par le sort, la présidence ou « prytanie. » Ainsi, la prytanie devint une période gouvernementale, équivalant à 30 ou 36 jours.

Enfin, les tribus servirent encore à former les jurys. Le Conseil et les tribunaux étaient, de par les institutions de Solon, les gardiens des droits du peuple qu'ils protégeaient contre l'arbitraire des rtiagistrats. Mais, le plus difficile, c'était de pourvoir aux magistratures elles-mêmes d'une façon qui fût en harmonie avec l'esprit du temps et le bien de la communauté. Elles étaient assiégées par l'ambition des puissants ; dans les réunions électorales, on voyait toujours reparaître les divisions d'autrefois; les anciens chefs de parti y faisaient appel à tous leurs adhérents pour arriver à des charges auxquelles étaient attachées les attributions de la souveraineté d'Etat, c'est-à-dire, ^e qui remplaçait l'ancienne dignité royale, et pour exploiter de leur mieux, au profit de leurs visées ambitieuses, la courte durée de leurs fonctions. C'est sur ce point que porta une des innovations les plus radicales et les plus efficaces qu'on ait faites. On supprima l'élection comme moyen de désigner les titulaires des postes officiels, et on lui substitua le tirage au sort \ L'innovation n'est pas

') Le tirage au sort (xlrspo;, v.-jol[i.o;) existait au temps de la bataille de Marathon (Herod., VI, 109) : au temps de Périclès, d'après Plutarque, il existait depuis longtemps [s.v. izalonoù. Plut. Pericl., 9). Par conséquent, il a été institué, ou par Clisthène, ou (ce qui est infiniment moins vraisemblable) immédiatement après lui. Sur le sort, considéré comme institution religieuse, voy. Serv., ^n., II, 201. C. I. Gr., II,p.562b. Welcher, Sylloge, p. 298. Cf. Prov. Salom.. xvi, 23. Homeyer, Nachtrag zu dem Gennan. Loosen, p.lS ap. SymboLv Bethmann-HoUicegio oblatœ, Berol., 1868). Dans la politique des anciens, c'était un palliatif employé pour remédier aux factions (àaTadiacnrov. Anaximen., FUiet. éd. Sprengel, p. 13, 15), un recours contre l'èpiOsta qui donne naissance aux factions (Aristot., Polit., 198, 19, cf. Suidas, s. v. <ï'i),o7rot[j.-/;v). Tant que les hommes marquants furent seuls à se porter candidats, que les autres s'abstinrent et que les pauvres furent exclus, le hasard avait peu de marge; et c'est la raison pour laquelle, durant quelques dizaines d'années encore après l'adoption du tirage, on voit les hommes d'État les plus influents arriver à l'archontat. Il pouvait

expressément attribuée à Glisthène, mais elle doit dater de son temps, car elle est déjà en vigueur au début des guerres médiques.

Ce système, considéré au point de vue de la théorie, paraît plus singulier et plus dangereux qu'il n'étaitenréalité. D'abord, le tirage au sort n'est pas du tout, chez les Grecs, une concession faite aux exigences démocratiques ; on le rencontre déjà dans les anciens temps, notamment lorsqu'il s'agissait de nommer à des fonctions sacrées et qu'on voulait laisser la divinité libre de choisir. Ensuite, il ne faut pas oublier que le sort ne décidait qu'entre les candidats, et on pouvait supposer avec raison que, parmi le nombre déjà restreint des propriétaires assez riches pour être éligibles, ceux-là seulement se porteraient candidats aux plus hautes fonctions gouvernementales qui avaient déjà quelque droit à la confiance de leurs concitoyens. La publicité de la vie civique etlapeurduridicule suffisait pour écarter de l'urne les incapables. Enfin, en admettant que le hasard ne choisît pas toujours, parmi les candidats, le plus digne, il faut se dire que le système de l'élection libre ne donnait pas plus de garanties ; tandis que le tirage au sort compensait, et au delà, ses inconvénients par cet avantage que, avec lui, les magistrats suprêmes cessaient d'être les organes du parti alors dominant. Des hommes de divers partis se trouvaient ainsi obligés de gouverner ensemble, à titre de collègues, etde chercher à accorder leurs divergences en élevant leur point de vue. Les luttes et manœuvres électo-

se faire aussi que, lorsqu'on invitait les candidats à donner leurs noms pour être jetés dans l'urne, tous se retirassent spontanément devant un seul : c'est ce qui semble avoir eu lieu pour Aristide dans l'année qui suivit la bataille de Marathon. En ce sens, Idoménce avait raison de dire qu'Aristide avait été fait archonte où xuatis-j-coç, aXX' êXojisvwv xwv 'A6r,vat(ov. En effet, la controverse à laquelle Plutarque fait allusion dans la biographie d'Aristide {Aristid., 1) ne roule point sur la question de savoir comment se faisaient à l'époque les nominations de fonctionnaires, mais sur la manière dont Aristide fut nommé archonte. Cf. Schoemann, Uebe7' das Loos in Athen, contre LuGEBiL, Zur Geschichte der Staatsverfassung in Athen, ap. Jahrbb. f. klass. Philo!., 1872, p. 148 sqq. — La question a été reprise et diversement résolue par Fustel üe Coulanges, Rech, sur le tirage au sort appliqué à la nomination des archontes athéniens, ap. Nouv. Revue historique de droit, 1879, et L. Havet, ap. Revue da Philologie, 1880.

482 HISTOIRE DE l'ATTIQUE

raies n'eurent plus de raison d'être ; les citoyens se déshabituèrent de ces intrigues de parti qui empoisonnaient leur existence. Dans certains cas exceptionnels, lorsque tout le inonde reconnaissait dans un citoyen l'homme de la situation, il arriva que tous les candidats s'effacèrent devant lui et qu'il y eut ainsi élection populaire, dans le meilleur sens du mot. Pour l'époque agitée de Clisthène, il n'y eut pas d'institution plus utile que l'urne du sort. Elle eut pour effet de calmer et de réconcilier les esprits; ceux qui l'ont adoptée ont fait preuve .de la plus grande sagesse politique, et nous avons de bonnes raisons pour en attribuer l'initiative à la législation de Clisthène.

On parle d'une autre mesure , bien plus révolutionnaire celle-là, qui est imputée, de la manière la plus affirmative, à Clisthène: c'est l'admission dans la cité d'une quantité de gens qui, jusque-là, avaient vécu en dehors de la communauté des citoyens, la naturalisation d'industriels et d'artisans qui habitaient depuis longtemps déjà l'Attique en qualité de métèques ou d'affranchis '. Ils se trouvaient désormais incorporés à l'Etat et rivés à sa fortune: leurs aptitudes devenaient la propriété de l'Etat; ils pouvaient maintenant, comme des Athéniens authentiques , prendre part aux processions des Panathénées, et ils prêtèrent comme les autres citoyens, à la patrie qui venait de leur être octroyée, le serment mihtaire. C'était là, sans contredit, la modification la plus essentielle et la plus intime subie par la cité : c'était comme une dissolution de la bourgeoisie dans un élément étranger. Toutes ces nouvelles recrues n'avaient rien de commun avec l'ancienne Athènes ; ils n'étaient même pas rattachés à l'Etat parles liens

*) TioXXouc £çuXlT£y(T£ ^Ivouç xat ûo'JÂou? (iETotxoui; [Bekker donne , d'après Lambinus, xai [XEioixo'jç] (Aristot., Polit., 61, 11). Voy. Schoemann, Verfassu7iy.)igeschichte, p. 65. Ce texte important d'Aristote est sainement interprété, ù l'exemple de Meier, par Bernays, Die Heraklitiachen Briefe, p. liô. Les métèques sont de deux espèces ; 1° Étrangers libres, 2" Esclaves translerés par rallranchissement dans la classe des métèques. Buermann, Die attischen Neuuüryer [Drei Studien auf dem Gebiet des att. Rechts dans le Supplüd. der Jahrbö. f. Fhilol., iö7Ö, p. 597J conclut d'un passage d'Arisiote {Polit., 1319 [p. Iö4, 3ü]) que Clisthène a réorganisé les phratries et en a augmenté le nombre.

de la propriété foncière. On infusa ainsi dans la cité une forte . dose de sang jeune; elle en reçut une impulsion nouvelle, et la force défensive du pays s'accrut d'autant; bien des coutumes arriérées furent abolies et laissèrent se développer librement dans tous les sens la vitalité du corps social ; mais, d'autre part aussi, Thonneur de la bourgeoisie attique dut en souffrir et les traits originels du caractère attique se trouvèrent effacés.

Telles furent les innovations, aussi considérables que hardies, de l'Alcméonide Clisthène. Elles pénétrèrent dans tous les détails de la vie politique ; elles en atteignirent tous les organes , car, même ce qui ne fut pas modifié dans sa substance, comme l'Aréopage, reçut une vie nouvelle parce que, depuis l'institution du tirage au sort, les magistrats qui y entraient y apportaient un nouvel esprit.

De pareilles réformes ne pouvaient ni s'accomplir sans lutte ni passer toutes à la fois. Il est probable que Clisthène proposa ses plans aussitôt après l'expulsion des tyrans ; car c'est à ce moment qu'on avait besoin d'une réorganisation de l'Etat, d'une restauration de la société qui avait été si longtemps aux mains d'un despote. Le peuple exigeait des garanties pour sa liberté, et, tant que dura dans le pays la joie d'être délivré du joug d'Hippias, on était au moment le plus favorable pour faire des réformes sérieuses, avec chance de les faire accepter à l'unanimité. Une fallait pas laisser le parti opposé prendre les devants. Une partie de laréforme constitutionnelle, c'est-à-dire l'établissement des dix tribus et la nouvelle division régionale, peut bien avoir été décidée et votée dans les assemblées du peuple, sous l'influence dominante de Clisthène, dès la première année de la liberté.

Le soin jaloux avec lequel on veillait sur la liberté naissante fit qu'on s'occupa d'éloigner de la ville tous ceux qui tenaient de près ou de loin au tyran, leurs noms suffisant d'ailleurs à éveiller la défiance. On eut donc recours à un expédient dont d'autres démocraties avaient déjà donné l'exemple, à un procédé qui permettait d'éloigner de la cité les citoyens dont la personne semblait dangereuse pour l'ordre de choses établi, mais dont les actes ne donnaient pas prise à des poursuites judiciaires ; et cela, avec tous les égards possibles, sans les

i8i HISTOIRE DE l'atTIQUK

atteindre le moins du monde dansleur honneuret leur fortune. Ce fut là le commencement de l'ostracisme athénien, autrement dit, du « jugement par les tessons. » C'est Clisthène qui l'a introduit à Athènes, et le premier atteint fut Hipparque, fils de Charmos i.

L'audace de Clisthène remplit d'etfroi ses adversaires. Ils redoublèrent leurs efforts pour empêcher la grande réforme constitutionnelle d'aboutir. Mais, ils s'aperçurent bien vite que, avec leurs seuls adhérents, il leur était impossible de tenir tête au parti progressiste qui marchait résolument en avant. Isagoras n'hésita pas à chercher du secours au dehors. Il était personnellement très lié avec Cléomène : on parlait même de relations adultères entre sa femme et le roi étranger. Cléomène, en goût de domination, n'était pas satisfait d'avoir aidé à l'expulsion des Pisistratides ; il ne voulait plus laisser Athènes se gouverner elle-même, sans avoir à compter avec r influence Spartiate. Bref, ces deux hommes conclurent ensemble un pacte secret par lequel, sous prétexte de défendre les intérêts publics, ils se promettaient d'avancer réciproquement les affaires de leur ambition personnelle -. Il ne leur fut pas difficile de faire comprendre aux Spartiates combien étaient dangereuses les aspirations révolutionnaires de Clisthène. C'était là tout simplement la démagogie des tyrans; c'était une nouvelle édition de la révolution de Sicyone : l'influence de Sparte au delà de l'isthme était enjeu, une fois pour toutes.

Les Spartiates résolurent dintervenir. Suivant les formalités

*) L'ostracisme institué après labolition de la tyrannie (Diodor., XI, 55). Le premier coup frappa Hipparque, ôti rr,v •jro'I^îav twv r.ip\ n£i<7t<7TpaTov (Ax- DROTlo.v, fragm.y 5, ap. Fr. Hist. o/v-bc, 1.371) : vo(ioÖ£Tr,(TavTo? K).Et(TOévo-j;, OTS TO'j; T'jpivvo'j; xxTiX-jcîv, ôtîw; (7yvîx6â).r, xat -où; vO.ovç^Philochor ,fragin., 79 b, ap. Fr. Hist. Grase, I, 397). Lugebil {Ostrakismos, Leipzig, 1861) exploite outre mesure une remarque fort juste de Roscher qui compare l'ostracisme de la république démocratique avec les changements de ministères dans les Etats constitutionnels. 11 s'en sert contre la tradition, contre l'opinion d'hommes comme Aristote et Philochore , et contre l'analogie que présentent d'autres Étals de l'antiquité. Est-il croyable qu'une institution comme l'ostracisme, dans un État aussi libre et aussi remuant qu'Athènes, soit restée, du commencement à la fin, toujours et invariablement la même ?

-) Herod., V, 70.

CLISTHENK ET SICS REFORMES

qu'ils avaient coutume d'employer à l'égard des cités régies par des tyrans, ils envoyèrent à Athènes leur héraut officiel, et, en rédigeant leur message, ils prirent un détour qui consistait à réclamer l'expulsion des Alcméonides, comme de gens qui, depuis le temps de Cylon, étaient souillés de meurtre et de sacrilège. Clisthène quitta le pays. Il ne voulait pas qu'Athènes eut la guerre à cause de lui, une guerre qui surprendrait la cité en pleine discorde intestine et affaiblie d'autant : ou, pour mieux dire, il voulait que la conspiration traîtreusement ourdie par Isagoras et Cléomène allât jusqu'au bout, afin de rentrer alors comme le sauveur de la liberté.

Il avait bien deviné le jeu de ses adversaires. Bien que Clisthène ne fût plus là, Cléomène arriva avec une troupe armée, sans autre but que de confisquer l'indépendance d'Athènes, d'y installer comme seigneur et maître son protégé Isagoras, et ensuite , de se créer à lui-même une souveraineté qui embrasserait la Grèce entière. Grâce à la terreur qu'inspiraient les armes étrangères, Isagoras fut élu archonte, en l'an II de la liberté (508. 01. Lxvm, 1) ' : et aussitôt commença, à ciel ouvert, la réaction la plus violente. Cléomène se comporta comme dans une ville conquise. Sept cents familles qu'Isagoras lui avaient dénoncées comme étant d'opinion démocratique furent bannies. Le Conseil, qui était déjà composé suivant le nouveau système, fut dispersé parla force, et, pour bien montrer qu'on n'entendait pas en revenir simplement aux institutions de Solon, on installa un conseil des Trois-Cents, représentant la division ternaire habituelle aux Doriens et calqué sur un modèle Spartiate. Dans ce conseil, on n'admit que des hommes décidés à tout pour favoriser la réaction anti-démocratique.

Mais le peuple athénien était déjà trop familiarisé avec la liberté fondée par Solon pour se courber sous cette pression violente, et Cléomène, dans son imprévoyance, avait amené beaucoup trop peu de soldats pour venir à bout de choses semblables. L'ancien Conseil, appelé à défendre la légalité, s'opposa à la violation des statuts constitutionnels ; le 'peuple se groupa autour de lui ; la ville et la campagne se soulevèrent et

1) Herod., V, 72. Thl-cyd., I, 126.

les conjurés n'eurent plus d'autre ressource que de se jeter avec leurs partisans dans la citadelle. Cléomène tenta vainement de gagner à sa cause la prêtresse de la patronne d'Athènes ; il eut beau exciper de sa qualité d'« Achéen » et de sa dignité royale i elle le repoussa avec horreur de son seuil. Deux jours durant, les nouveaux tyrans furent assiégés sur l'acropole : le troisième jour, les Lacédémoniens eurent permission de sortir sans être inquiétés. Isagoras s'échappa ; le reste de ses complices fut jeté en prison et le tribunal populaire les condamna à mort comme traîtres '.

Le premier soin du Conseil qui, par sa fidélité à la constitution, avait sauvé l'Etat de Solon, fut de rappeler les Alcméonides et les autres bannis^. Les crimes et la honte dont s'était couvert le parti rétrograde profitèrent à Clisthène qui se trouva d'autant plus à l'aise pour achever ses réformes. Peut-être attendit-il ce moment pour introduire le tirage au sort, destiné à prévenir des élections entachées de l'esprit de parti comme celle qui avait naguère porté Isagoras à l'archontat : peut-être aussi ne procéda-t-il qu'à ce moment à la naturalisation des nouveaux citoyens.

L'oracle de Delphes prêta à l'énergie de Clisthène un concours des plus efficaces. Il rendit à ses amis les Alcméonides un service inappréciable, qu'on n'eût pas attendu d'un coi-ps opposé par principe à toutes les innovations. En vertu de son autorité spirituelle, la plus haute qu'il y eût alors en Grèce, il confirma ces réformes radicales sur lesquelles on s'était sans doute entendu à Delphes même, et il offrit son ministère pour donner une sanction religieuse à des institutions d'ailleurs toutes modernes et motivées par des raisons purement politiques, en les rattachant aux héros des vieilles légendes attiques. C'est à Delphes, parait-il, que furent choisis les dix héros qui devaient être les éponymes et les patrons des nouvelles tribus. Ces héros devinrent les représentants de la cité, et on dressa leurs statues au-dessus de l'agora, sur une terrasse de l'Aréopage. Les dèmes aussi eurent chacun leur patron, avec un

*) Herod., V, 12. Cf. BtjRGHAUs, König Kleomenes, Anclam, 1874. *) Herod., V, 73. Thucyd., I, 126.

culte et des sacrifices pour l'honorer; l'Attique fut désormais, comme la Crète et la Laconie, ordonnée suivant un nombre agréé des dieux : ce fut une communauté de cent bourgades. C'estainsiquefutsanctifié le système décimal, naguère profane, et que la bénédiction divine fut attachée aux statuts de la cité.

Athènes était, pour la seconde fois, délivrée d'une tyrannie qui menaçait d'être bien plus déshonorante encore que celle des Pisistratides parce qu'elle voulait sacrifier, par surcroît, l'indépendance dont la ville était redevable à Solon. Mais on n'était pas hors de danger, car Cléomène, dont le sang bouillant s'exaltait encore à chaque insuccès, réunissait une armée péloponnésienne. C'était une guerre ouverte entre Athènes et Sparte. D'un autre côté, les Pisistratides n'avaient pas renoncé à l'action, et tout ce qui troublait à Athènes la paix publique leur apportait de nouvelles espérances. Tout autour de l'Attique s'agitaient des voisins envieux, qui voyaient de mauvais œil grandir la puissance des Athéniens. Les Éginètes et les Chalcidiens, par jalousie de commerçants, voulaient profiter de ce moment de désordre pour anéantir la marine athénienne. Mais, c'étaient surtout les Thébains qui prenaient une attitude menaçante. Ils s'étaient déjà brouillés avec les Pisistratides, leurs vieux amis, au sujet de leur suzeraineté en Béotie.

Il régnait en effet dans le sud de la Béotie une aversion décidée contre l'hégémonie de Thèbes, aversion qui s'explique naturellement par l'origine ionienne des habitants du bassin de l'Asopos » et qu'entretenait l'arrogance des Thébains. Platée était le foyer de cet esprit de révolte. Trop faible à elle seule pour résister longtemps aux prétentions de la capitale béotienne, la petite cité s'était adressée au roi Cléomène, dans un moment où il se trouvait par hasard aux environs, et s'était déclarée prête à entrer dans la confédération péloponnésienne. Ceci datait déjà, si Thucydide est bien informé, de l'an 519 (01. Lxv, 2).

1) Voy. ci-dessus, p. 125.

-) La destruction de Plat.ée eut lieu quatre-vingt-treize ans après la conclusion de Talliance avec Athènes (Thucyd., III, 68) : donc 519 est la première année de l'alliance dont Hérodote expose l'origine (Herod.. VI, 108). Cette date est rejetée par Grote, IV, 223 (vol. V, p. 348. trad. de Sadous) avec

488 HISTOIRE DE l'aTTIQUE

Ce fut là un moment décisif pour le développement ultérieur des relations internationales en Grèce ; car, si les Lacédémoniens accueillaient une cité de la Grèce moyenne comme ils avaient rallié l'une après l'autre les villes de la péninsule, ils déclaraient par là que leur ligue était destinée à absorber la Grèce entière, qu'ils étaient décidés, pour arriver au but, à ne reculer devant aucune complication, pas même devant la lutle armée. Mais, lesLacédémoniens n'acceptèrent pas l'offre de la cité béotienne : ils déclarèrent qu'ils habitaient trop loin pour lui garantir de leur part une protection opportune et efficace : ils lui donnèrent en même temps le conseil de s'associer avec sa voisine, Athènes, si elle ne voulait plus avoir affaire avec Thèbes.

C'était justement ce que voulaient les Platéens. Ils n'avaient attendu que l'autorisation du plus considérable des Etats de l'Hellade pour aller du côté où les portait leur sympathie politique. Un jour donc que les Athéniens offraient un sacrifice solennel àl'autel récemment élevé sur l'agora aux douze dieux, des Platéens s'assirent en suppliants sur les marches de l'autel et ils tendaient au peuple assemblé leurs rameaux d'olivier entourés de bandelettes. Les Pisistratides ne se demandèrent même pas s'ils devaient les accueillir ou les éconduire ; et, si réellement les Lacédémoniens n'avaient répondu comme ils l'avaient fait qu'avec Tarrière-pensée que leur prête Hérodote, c'est-à-dire, avec l'espoir que les Athéniens se trouveraient

l'assenliment de Duncker. Je ne trouve pas les raisons alléguées si probantes qu'il faille leur sacrifier le texte de Thucydide. La première tombe d'elle-même; car. la scène à l'autel des douze dieux n'est nullement incompatible avec le temps des Pisistratides. Pour réfuter la seconde, il suffit de faire observer que 7:xparj-/ôvi£; n'implique pas nécessairement une intervention armée en Attique : Cléomène pouvait être à Mégare. La troisième raison, à savoir que Cléomène n'aurait pas donné, au temps des Pisistratides, un conseil préjudiciable aux Athéniens, ne prouve rien, parce que nous ne connaissons que les motifs prêtés à Cléomène par Hérodote et Hérodote seul : une intrigue secrète est très-compatible, surtout à Sparte, avec l'amitié déclarée qu'établit le lien d'hospitalité. Enfin, la derijière raison, à savoir que les Athéniens n'étaient pas en état sous les tyrans de remporter un tel succès, est insignifiante. Les Athéniens ont eu au dehors, sous les Pisistratides, des succès de plus d'une sorte. En revanche, il est invraisemblable, et pour bien des raisons, que Platée ait conclu son alliance au moment où Cléomène envahissait l'Attique.

CLISTHÈNE ET SES nÉl'OUMES 489

engagés par là dans des conflits avec leurs voisins, leur but se trouva complètement atteint. En moins de rien, il y eut sur le territoire de Platée une armée athénienne en face des Thébains. Avant d'engager la bataille, on se décida à prendre les Corinthiens pour arbitres du différend : ils décidèrent que les Platéens avaient le droit de s'associera tels alliés que bon leur semblait. En revenant chez eux, les Athéniens furent attaqués à l'improviste par lesThébains exaspérés ; mais la victoire leur resta, et, du coup, ils étendirent le territoire des Platéens, sur les limites duquel une discussion s'était élevée, jusqu'à l'Asopos. Ce fut là désormais la frontière du domaine de la fédération attique.

Mais, en présence des désordres survenus à Athènes, les Thébains crurent le moment venu de réparer leur défaite et de reprendre ce qui leur avait appartenu. La défection de Platée était d'un exemple dangereux, et rien n'était plus inquiétant pour la stabilité de leur régime oligarchique que l'installation, à proximité immédiate de leur frontière, d'un foyer d'idées démocratiques qui devait exercer sur les éléments ioniens delà population de la Béotie une très grande puissance d'attraction. Aussi firent-ils des préparatifs formidables, et, comme en même temps le Péloponnèse courait aux armes, qu'Egine et l'Eubée se soulevaient aussi, Athènes se vit tout d'un coup cernée de tous côtés par terre et par mer, et elle semblait absolument hors d'état de défendre contre tant d'ennemis son indépendance.

11 fallut se chercher des alliés au dehors : sous le coup de la nécessité, on envoya même à Sardes qui était alors la résidence du satrape Artapherne, frère du roi Darius. Les ambassadeurs reçurent pleins pouvoirs ; on n'avait pas de temps à perdre en négociations ; aussi, quand Artapherne promit alliance et secours, mais à une condition indispensable suivant les traditions de la monarchie persique, à savoir, que les Athéniens donneraient au Grand-Roi la terre et l'eau, les ambassadeurs, à leurs risques et périls, se déclarèrent prêts à souscrire à cette condition, et ils revinrent ainsi à Athènes, où ils croyaient qu'on leur pardonnerait tout plutôt que de les voir revenirles mains vides.

490 HISTOIRE DE l'aTTIQUE

Ils avaient mal jugé leurs concitoyens. Leur arrivée souleva un orage de protestations : l'ambassade devint le point de départ d'une série de procès politiques ' : le traité fut mis à néant et, vers ce même temps, Clisthène fut victime de Tostracisme ^

Avec des renseignements aussi tronqués que ceux dont nous disposons au sujet des réformes de Clisthène, ce serait de la présomption que de vouloir porter un jugement définitif sur l'auteur de ces réformes et sur ses intentions. Cependant, nous savons qu'au moment oii l'ambassade fut envoyée à Sardes, Clisthène donnait le ton à la politique athénienne. Les Alcméo*nides étaient depuis longtemps en relation avec la capitale de l'Asie-Mineure ; c'est de Sardes que; venait leur richesse et leur splendeur ; pour l'étendue de leurs connaissances dans le monde, ils étaient supérieurs à tous les Athéniens et ils savaient mieux que personne utiliser, pour échapper à un danger pressant, les ressources même les plus éloignées ; ils prévoyaient déjà alors que les Pisistratides feraient tous leurs efforts pour provoquer en leur faveur une intervention persique. On se crut donc obligé de prévenir ces menées qui pouvaient compromettre l'existence même de la cité ; et, quand on entend dire que, des années après, vers l'époque de la bataille de Marathon, les Alcméonides furent encore accusés de complicité avec les Perses, on est en droit de supposer que Clisthène fut le principal promoteur de cette ambassade à Artapherne et que sa disparition soudaine, aussitôt après la susdite démarche, tient aux orages politiques provoqués par l'ambassade elle-même. Sa chute prouve qu'on vit en lui un citoyen dangereux pour la liberté, et qu'on se crut autorisé à tourner contre le champion des Hbertés populaires l'arme qu'il avait remise lui-même aux mains de ses concitoyens pour leur permettre de protéger la liberté contre les parents et adhérents des Pisistratides. Était-ce là une injustice des Athéniens à l'égard de leur

1) Herod., V, 73.

2) En un moment où il sentît sa position peu sûre à Athènes, Clisthène déposa dans l'Héraeon de Samos l'argent qu'il destinait à la dot de ses filles (Cic, Legg , II, 16). Le bannissement de Clisthène par l'ostracisme (^lian., Va>\ Eist., XIII, 25) a été révoqué en doute par Meier, puis par d'autreà, par exemple, Lugebil (p. 130), mais sans motifs suffisants.

grand homme d'Etat? Etait-ce un soupçon mal fondé, qui poursuivait le petit-fils du tyran de Sicyone ? Clisthène étaitil un homme qui, animé, comme Solon, d'un amour désintéressé pour la justice, ne voulait autre chose que la grandeur de sa patrie ?

D'après ce que nous savons de l'histoire des Alcméonides *, après les avoir vus se rallier tantôt àun parti, tantôtà un autre, nous ne pouvons leur attribuer une pareille politique, franchement dévouée à une cause. Ils ont été amenés, par une série d'événements fortuits, à se mettre à la tète du parti populaire ; mais, si nous n'avons pas le droit de suspecter la sincérité du patriotisme d'un homme comme Clisthène, nous sommes encore moins tentés de croire qu'il eût dépouillé le tempérament ambitieux de sa race. Ses relations avec Delphes et avec Sardes démontrent le contraire. Entre les mesures prises par lui dans le ressort des affaires intérieures de l'Etat, c'est surtout la naturalisation des étrangers et des affranchis qui fait douter de son désintéressement politique. C'était là le fait d'un démagogue qui voulait s'appuyer sur une masse de nouveaux citoyens pour se mettre au-dessus de la condition commune ; et il est difficile d'y voir autre chose qu'une préparation au gouvernement personnel. 11 se peut donc que l'expulsion de Clisthène n'ait pas été l'efTet d'un caprice injustifiable. C'était le résultat de l'ambition inquiète qui hantait la famille des Alcméonides. Clisthène fut le dernier imitateur des tyrans du vu" et du vi^ siècle. Il avait cru pouvoir pousser au libre développement de la constitution de Solon tout en donnant satisfaction à l'orgueil de sa famille et à son ambition personnelle: mais, la première partie de cette double tâche lui avait seule réussi. Le peuple athénien, au cours des longues luttes provoquées par. des questions constitutionnelles, avait acquis trop

*) Hérodote traite les Alcméonides avec des égards qui sentent la partialité- Sur la politique équivoque des Alcméonides, Toy. Tycho Mommsen. Pindaros, p. 4. ViscHER, Alkmeeonideyi, p. 17 [Kleine Schriften, I, 399] ne conteste ni le bannissement de Clisthène, ni la politique égoïste d'une maison que. dit-il, « la jalousie de la noblesse empêcha seule de fonder un gouvernement oligarchique. » Mais alors, depuis que les Alcméonides étaient devenus les chefs du parti populaire, la tyrannie n'était-elle pas le but vers lequel ils tendaient naturellement ?

192 uiSTOïKi: r»i: l'attioii:

de finesse pour se laisser tromper : il était trop ferme dans ses tendances politiques et savait trop bien ce qu'il voulait. Les hommes qui avaient fait cause commune avec les Alcméonides pour restaurer la liberté démocratique se séparèrent d'eux lorsqu'on vit poindre des visées dynastiques. Ces plans une fois déjoués, il n'y avait plus de place pour Clisthène dans la cité des Athéniens.

Cependant, l'orage s'amassait, d'heure en heure plus menaçant, autour d'Athènes. Toutes les forces militaires du Péloponnèse furent mises en mouvement parles messagers de Cléomène qui se garda bien de dévoiler le but de ces immenses préparatifs. Il n'avait d'autre envie que de venger l'affront qu'il avait reçu à Athènes et d'installer Isagoras dans la tyrannie. Il fit avancer sa grande armée jusque dans les plaines d'Eleusis, tandis que, suivant un plan de campagne concerté, les Béotiens occupaient les places frontières du nord et que les Chalcidiens menaçaient le littoral du côté de l'est.

Heureusement pour les Athéniens, Cléomène n'avait pas autant de pouvoir qu'il s'en croyait. L'iniquité et le caractère équivoque de ses desseins, son arrogance, l'instinct tyrannique qui était, au fond, le mobile de ses actes, avaient éveillé la défiance des Spartiates et lui avaient fait des ennemis. A la tête de ses adversaires figurait le roi Démarate qui, dans le camp même, contrecarrait ouvertement ses plans '. Parmi les alliés, les Corinthiens firent défection et refusèrent de suivre l'armée, alléguant qu'ils n'étaient pas obligés de renverser la constitution d'Athènes pour faire plaisir à Cléomène. Ce qui contribuait encore à leur ôter l'envie de participer à cette guerre, c'est que leurs rivaux les plus dangereux sur mer, les Eginètes , se trouvaient en hostilité avec Athènes : ils ne voulaient pas se faire ainsi les auxiliaires de leurs compétiteurs.

Voilà comment, en dépit de la forfanterie de Cléomène, son armée se dispersa sans gloire. Sparte éprouva là une défaite plus humiliante que si elle avait été battue en rase campagne. Son prestige, en effet, avait été compromis aux

1) Hkrod., VI, 6/i.

yeux des Hellènes parla politique arbitraire de son roi, et la confédération qu'elle présidait était menacée dans son intégrité. Les Athéniens, de leur côté, quittèrent immédiatement le champ de bataille d'Eleusis où la puissance ennemie s'était, pour ainsi dire, dissipée sous leurs yeux, et se retournèrent avec un courage nouveau contre leurs autres ennemis. Ils envahirent la Béotie, et ils réussirent à battre les Thébains avant que ceux-ci eussent pu faire leur jonction, surl'Euripe, avecles Chalcidiens. Ils traînaient avec eux sept cents Thébains captifs lorsque, le même jour, ils franchirent le détroit d'Eubée et mirent en déroute Farmée des Chalcidiens. La ville de Chalcis tomba tout entière entre leurs mains *.

Le jour de cette double victoire marque le début d'une nouvelle extension de la puissance attique. En effet , les Athéniens ne se contentèrent pas d'avoir humilié leurs ennemis : ils expulsèrent de leurs propriétés les nobles de Chalcis, les « Hippobotes ; » ils firent arpenter à nouveau le territoire et le répartirent , divisé en lots égaux , entre quatre mille Athéniens qui s'établirent à Chalcis '. Ils fondèrent ainsi comme une nouvelle Athènes chargée 4e garder le détroit de FEuripe, dont la possession était si importante. Les vainqueurs ramenèrent chez eux un grand nombre de Béotiens et de Chalcidiens prisonniers ; ils les gardèrent enchaînés à Athènes jusqu'à ce qu'ils fussent mis en liberté à raison de deux mines (environ 197 francs) par tète. Les chaînes furent appendues aux murs de la citadelle, en manière de trophée, et un quadrige de bronze, qu'Hérodote a pu voir encore à l'entrée de l'acropole, immortalisa le souvenir de cette victoire.

L'acropole, qui avait été si longtemps une forteresse menaçante pour les libertés publiques, était maintenant rendue au peuple ; elle était, au milieu d'une cité libre, le lieu, ouvert à tous, où se groupaient les objets de la dévotion commune, le centre des fêtes civiques, où les victoires du peuple étaient

*) Herod., V, 77. DuNCKER, suivi en cela par Baumeister, £'«<öofa, p. 64, place à ce moment la destruction de Cérinthe. Voy. les réfutations de W. ViscHER dans les Gœtting. gelehrte Anzeigen , 1864 , p» 1375 [Kleine Schriften, {, 597] et de Bursian, Geogr. Griechenlands, II, 411.

-) Herod., ibid.

494 HISTOIRE DE LATTIQUE

représentées par des monuments glorieux. Harmodios et Aristogiton,dontlecoup avait inauguré l'ère de la délivrance, furent honorés comme des héros nationaux, et des statues leur furent élevées à la montée de l'acropole. Sur l'acropole même, on fit disparaître tout ce qui rappelait ladynastie déchue * , et, sur l'emplacement du palais des tyrans, on dressa une colonne qui relatait les excès de leur régime oppressif, les déclarait, eux et leur famille, bannis et maudits à perpétuité, et promettait à qui tuerait Hippias non-seulement l'impunité, mais des honneurs publics ^

Ce fut un bonheur pour Athènes que, une fois débarrassée des tyrans et des périls qu'avaient fait naitre la trahison d'Isagoras et les menées ambitieuses des Alcméonides, la cité ait été tout de suite tenue en haleine, et d'une façon continue, par les agressions du dehors. C'était là le moyen le plus efficace d'arracher les citoyens aux désordres du dedans. En voyant leur liberté civique attaquée en même temps que l'indépendance de l'Etat, ils apprirent à considérer ces deux biens comme inséparablement unis et à les défendre en conséquence. Aussi, personne n'a pu activer davantjage le progrès de la grandeur athénienne que ne firent les Spartiates en témoignant, par une nouvelle expédition à main armée, du vif déplaisir que leur causait la marche des événements.

Leur déplaisir était, en somme, bien naturel. D'abord, ils avaient acquis la certitude qu'ils avaient été trompés par la Pythie, et que c'était l'argent des Alcméonides qui les avait engagés dans toute cette série de mécomptes. Ensuite, ils ne pouvaient se consoler des humiliations qu'ils avaient éprouvées dans les dernières campagnes ; car enfin, toutes leurs entreprises avaient abouti à un résultat diamétralement opposé à celui qu'ils avaient en vue. Mais ce qui, plus que toute autre

') Sur les fortifications qui furent alors rasées, voy. Wachsmuth, Athen^ I, 504.

-) L'épigramme ou épigraphe du monument votif est donnée par Herod.. V, 77. DiOD., X, 24. Anthol. Palat., VI. .343. Aristid., II, 512, ed.Dind. On en a retrouvé un fragment sur l'acropole: mais ce fragment date de Périclès. de sorte qu'il faut admettre, ou bien que le quadrigi^ fut restauré à celte époque, ou bien que le monument a été élevé seulement alors, (^f. KiRCHHOFF, Monatsber. d. B. A., 1869, p. 409 sqq. et G. I. Att., I, n' 334.

chose, ne leur laissait plus de repos, c'était l'essor surprenant d'Athènes. Au lieu des remerciements auxquels ils s'attendaient pour avoir délivré les Athéniens des Pisistratides, leur roi avait été honteusement chassé de la ville. Leurs alliés, les Béotiens et les Chalcidiens, étaient restés privés de secours et avaient été battus ; la puissance de la cité athénienne, nonseulement se trouvait affermie et fortifiée au dedans, mais avait même franchi les bornes de son territoire, et c'étaient encore les Spartiates qui, malgré eux, avaient occasionné ce mouvement d'expansion. En effet, le conseil donné par eux aux Platéens *, ce conseil qui devait engager les Athéniens dans des querelles ruineuses, n'avait apporté à ceux-ci que des avantages, un surcroît de gloire et de puissance. Athènes avait maintenant, dans la vallée de l'Asopos, rang de chef-lieu ; elle avait jeté les bases d'une hégémonie attique, pris pied en Eubée et assigné en toute propriété à ses enfants à elle, suivant l'exemple donné par les Spartiates, le terrain qu'elle avait confisqué en dehors de ses frontières. Dans toute l'Hellade, ou voyait avec étonnement le bonheur des Athéniens. Ceux-ci, de leur côté, ne paraissaient pas disposés à s'arrêter en si beau chemin, et les oracles que Cléomène avait emportés à Sparte, ces oracles qui annonçaient l'extension de la puissance athénienne ^, frappaient d'autant plus vivement l'imagination superstitieuse des Spartiates.

Voyant que, jusqu'ici, leurs entreprises leur avaient si mal réussi, ils prirent désormais la direction opposée. Ils songèrent à leurs anciennes relations avec la maison des Pisistratides, relations qu'ils se repentaient amèrement d'avoir rompues. Ils se hâtèrent d'envoyer leur héraut à l'Hellespont où, depuis son expulsion, Hippias avait sa petite cour de fidèles, et l'on vit bientôt après le tyran à Sparte qui l'accueillit comme son protégé^. Sparte ne faisait pas mystère de ses intentions ; elle voulait à tout prix réintégrer les Pisistratides, leur retour étant le seul moyen d'entraver l'élan dangereux du peuple athénien. Une grande guerre péloponnésienne était imminente.

') Voy. ci-dessus, p. 488.

-) Herod., V, 90.

■) Herod., V.91*

496 IIISTUIKK i»E LATTIQUI':

Cependant Sparte, menée par les rancunes de Cléomène, avait oublié qu'elle était à la tète d'une confédération libre et que sa puissance reposait sur le prestige moral que lui avaient valu les institutions de Lycurgue. Mais, comment ce prestige pouvait-il subsister avec une conduite arbitraire, inconstante et passionnée comme celle dont les Spartiates donnaient alors l'exemple ? Comment se fier désormais à un Etat qui avait été jusque-là l'ennemi déclaré des tyrans et qui maintenant voulait remettre en place un tyran souillé du sang de ses concitoyens, un tyran qu'il avait chassé lui-même !

Ce fut une séance orageuse que celle de l'assemblée convoquée à Sparte vers 505 (01. lxviii, 4) pour décider la restauration des Pisistratidcs K Les Spartiates se donnèrent une peine infinie pour justifier leur politique. Ils firent l'aveu public de leur erreur, dont ils rejetèrent la responsabilité sur les mensonges de la Pythie ; ils parlèrent du déshonneur qu'ils avaient encouru pour avoir violé les obligations de l'hospitalité. Ce déshonneur, à les entendre, retombait sur la ligue tout entière. Tous étaient en péril, si l'arrogance athénienne poursuivait sans obstacle ses envahissements. Hippias donnait sa parole qu'il saurait humilier la ville et la tenir sous la dépendance du chef-lieu péloponnésien.

Les députés des villes fédérées écoutèrent en silence l'allocution des Spartiates. Personne n'était convaincu ; mais le Corinthien Sosiclès osa seul élever tout haut des objections. A la grande confusion des Spartiates, il fit ressortir la contradiction de leurs projets actuels avec leur histoire tout entière: il rappela tous les méfaits commis par les tyrans dans sa propre patrie "; et Hippias eut beau se présenter en personne à l'assemblée pour mettre en évidence tous les dangers que la ' démocratie athénienne faisait courir au reste de la Grèce, tout fut inutile. La vérité de ce qu'avait dit Sosiclès était par trop palpable ; les Etats péloponnésiens n'avaient nulle envie de se sacrifier pour venger l'honneur" de Cléomène. Le congrès fédéral se sépara, résolument hostile à toute entreprise belli-

') La chronologie courante (509—492) repose sur un simple calcul de probabilités.

«) Herod., V, 92.

gueuse : Hippias, déçu dans ses espérances, retourna à Sigeion, et Sparte, profondément blessée de ce nouvel échec, se désintéressa des affaires générales.

Une guerre péloponnésienne n'était plus à craindre ; mais Athènes n'avait pas encore le droit de s'endormir dans une sécurité trop confiante. Non-seulementsesanciennesennemies, Thèbes et Egine, étaient aux aguets du côté de la terre et du côté de la mer, mais des menaces nouvelles lui arrivaient de l'autre bord de la mer Egée. Hippias était toujours une puissance. Il n'avait décliné l'accueil hospitalier qu'on lui offrait en Macédoine et en Thessalie que parce qu'il espérait trouver en Asie-Mineure plus de facilités pour préparer un nouveau coup de main contre Athènes. Artapherne, fils d'Hystaspe, se sentait déjà offensé par les Athéniens, parce que ceux-ci aveient dénoncé le traité passé avec lui '. Hippias aigrit encore ce ressentiment, et, lorsque les Athéniens, prévenus de ses intrigues, cherchèrent à en combattre l'effet par une nouvelle ambassade, leurs envoyés ne rapportèrent de leur entrevue avec le satrape que l'injonction de reprendre Hippias ^. En dépit de toutes ces menaces, la vaillante et fière cité persista dans son attitude, résolue à braver, s'il le fallait, l'empire des Perses lui-même.

Voilà à quoi avaient été employées les cinq années qui suivirent la chute de la tyrannie, années critiques qui décidèrent de toute l'histoire ultérieure d'Athènes. Affranchie d'abord par les armes étrangères, ballottée ensuite de révolution en révolution, Athènes s'est mûrie à cette dure école ; elle est devenue un Etat indépendant, où les citoyens se gouvernent eux-mêmes ; délaissée de tous, entourée d'armées qui menaçaient son existence , elle a eu nettement conscience de sa vocation historique, et, tandis que Sparte, jetée hors de Savoie traditionnelle, tergiversait au hasard, que les petits États s'épiaient mutuellement avec des intentions malveillantes, que l'empire des Perses s'étendait largement à l'ouest et au nord, Athènes s'est résolument mise en possession de sonnou-

^) Voy. ci-dessus, p. 490.

«) Herod., V, 96.

498 HISTOIRE DE l'atTIQUE

veau rôle qui va l'obliger à tenir tête aux puissances indigènes aussi bien qu'aux puissances étrangères.

Cette admirable attitude des Athéniens ne s'explique que par lesloisde Solon.Cesontces lois qui, durant toutes les tourmentes de l'époque, ont poursuivi, avec une énergie invisible mais efficace, Téducation des citoyens et ont fait d'eux une société libre, assise sur des principes moraux. Sous le gouvernement de Pisistrate, elles avaient servi d'abri et de protection à l'État : le respect que témoignait pour elles le tyran avait accru leur prestige, et, si la domination des Pisistratides a été, en somme, le meilleur gouvernement de cette espèce qu'ait vu la Grèce, cela tient à ce que les tyrans d'Athènes avaient eu à compter avec une législation préexistante, à l'influence maîtresse de laquelle ils ne pouvaient se soustraire. Ce que la tyrannie avait apporté de mauvais et d'anormal a disparu sans laisser de traces ; le bien, au contraire, est resté, parce qu'il était conforme à l'espritde Solon; le bien, c'est-à-dire, l'ordre qui assura dès lors la prospérité de la ville et des campagnes, l'épanouissement de l'art et de la science, la position que prit Athènes au centre de la vie intellectuelle des Hellènes, le prestige qu'elle acquit et sur terre et sur mer, les relations extérieures qui furent nouées à l'époque avec les Cyclades, avec l'Hellespont, avec Argos, avec la Thessalie, et qui gardèrent en tout temps leur importance. Durant ces vingt-sept années de paix et de bonheur, le peuple avait pu se familiariser avec les lois de Solon, bien que les Athéniens éclairés ne se fissent pas illusion. Ils comprenaient que ces lois ne pouvaient devenir une réalité pleine et entière tant qu'un potentat, entouré de troupes étrangères, trônerait sur l'acropole et gouvernerait l'Etat, avec sagesse et modération, si l'on veut, mais pourtant, en vue do son avantage personnel et des intérêts de sa maison.

Par contre, depuis le meurtre d'Hipparquc, la tyrannie avait pesé de tout son poids sur les Athéniens. Plus de franc parler; plus de justice ni de débats publics ; l'honneur des femmes, la fortune et la vie des hommes, tout cela était livré à l'arbitraire d'un despotisme qui s'appuyait sur les hommes les plus décriés et qui surveillait d'un œil soupçonneux la vie de la cité. Chacun se prit alors à appeler de ses vœux les plus ardents la

constitution de Solon, dont les citoyens n'avaient appris à apprécier tout le bienfait qu'à l'école de la persécution. Aussi, lorsque le joug de la tyrannie fut brisé, tous s'unirent dans unemèmepensée,le désir de s'approprier, complètement cette fois et d'une façon durable, les bienfaits de Solon. La trahison d'Isagoras ne fit qu'exaspérer davantage l'opinion contre quiconque voudrait attenter à l'autonomie du peuple. L'aversion profonde qui se manifestait à l'époque, da^s tous les Etats, pour toute restauration de la tyrannie ne fut nulle part plus vive que chez les Athéniens : ils savaient de reste, pour en avoir savouré toute l'amertume, quels fléaux sont les gouvernements de parti. Mais l'avantage qu'ils avaient sur bien d'autres, c'est que la liberté à laquelle ils aspiraient n'était point un idéal indécis et flottant : la liberté qu'ils ambitionnaient était contenue pour eux dans leur ancienne constitution, laquelle était encore théoriquement en vigueur. Aussi, ce que Clisthène put faire de plus utile pour l'avenir delà cité, ce fut d''appliquer cette constitution en toute sincérité. Il est vrai que, ce faisant, il interdisait à son ambition personnelle toute perspective de succès.

Comme les Athéniens étaient familiarisés de longue date avec l'esprit et la lettre de la constitution, tout alla paisiblement et sans encombre : d'un autre côté, cependant, l'application des règlements constitutionnels dans toute leur intégrité était quelque chose de tout à fait nouveau, de sorte que cette mesure inaugura une ère nouvelle, provoqua un nouvel essor et comme une renaissance de l'Etat tout entier.

Cette fois enfin, les Athéniens avaient ce que Solon avait voulu. L'Etat était une communauté de. citoyens parmi lesquels ni famille ni classe ne pouvait revendiquer de droits particuliers ou de capacités spéciales. Tous les citoyens étaient égaux devant la loi ' : quiconque avait le droit de cité avait du même coup le droit de posséder des biens-fonds en toute franchise, tandis que le non-citoyen, fùt-il établi depuis longues années en Atlique, lui et sa famille, restait toujours simple fermier ;

1) 'Iaovo(iî-o est, d'après Hérodote, le terme technique pour désigner l'Etat nouvellement fondé sur la constitution ou droit public (Herod., III, iSO). Cf. He.nkel, Lehre vom Staat, p. 38.

OOO HISTOIRE DE l'atTIQUE

tout le monde avait le droit de prendre la parole devant les tribunaux ainsi que dans les délibérations de l'assemblée populaire. La publicité des débats judiciaires protégeait le plus humble citoyen contre l'arbitraire des fonctionnaires ; sa liberté personnelle était garantie par la possibilité d'échapper, au moyen d'une caution, même à la détention préventive. Tous avaient leur part des propriétés et des droits régaliens de l'Etat; les revenus des domaines, par exemple, des mines, étaient partagés entre les citoyens : il n'y avait plus moyen d'établir des taxes arbitraires. Une des règles fondamentales de la constitution était qu'aucune loi ne devait être portée qui visât une personne en particulier et ne fût pas également obligatoire pour tous : c'était, en effet, au moyen de ces lois personnelles que certaines maisons s'étaient fait conférer des privilèges dont la tyrannie avait ensuite tiré parti. Aussi ne se permiton une exception à ce principe fondamental qu'en vue de se garantir contre le retour de la tyrannie. L'Etat, en effet, avait besoin d'un moyen d'éloigner légalement les individus qui, par leur influence démesurée, compromettaient l'égalité civique inscrite dans les lois et menaçaient la cité d'une nouvelle confiscation du pouvoir au profit d'un parti. Avec l'ostracisme, le peuple veillait lui-même sur sa liberté. Seulement, pour prévenir les intrigues qui pourraient fausser l'emploi de cet instrument, il fut décidé qu'il y aurait d'abord un débat public et qu'ensuite il faudrait le vote unanime de 6,000 citoyens pour que l'un d'eux fût éloigné ainsi de leur société.

Mais, bien que l'égalité des citoyens fût une loi fondamentale de l'Etat, ce n'était rien moins qu'une égalité indistincte et sans degrés. Chaque citoyen avait assez de droits pour être attaché à l'Etat par ses intérêts les plus pressants et les plus élevés ; mais la participation directe au gouvernement était réservée à ceux que leur fortune immobilière mettait en état de se donner une culture supérieure, de se consacrer avec plus de liberté et de loisir à la chose publique, et de faire à la patrie, le cas échéant, les plus grands sacrifices.

La noblesse de l'extraction ne conférait pas de droits civiques, et, depuis Clisthène, les corporations nobiliaires n'avaient plus aucun rapport avec les divisions du système

CLISTHÈNE ET SES RÉFORMES rjOl

politique. Mais ces corporations, on les laissa telles que les avaient faites la religion et le droit patriarcal. Après comme avant, les membres des gentes se réunirent pour leurs sacrifices ; ils purent compléter leur nombre au moyen de l'adoption, et la considération particulière dont jouissaient les descendants des anciennes familles, lorqu'ils faisaient honneur à leurs aïeux par leur vertu personnelle, se maintint longtemps encore à Athènes. On prenait volontiers parmi eux les archontes, les généraux et les ambassadeurs; on trouve bien peu de traces d'une haine de la société contre lanoblesse.

Parmi les Etats de la mère-patrie, Athènes etCorinthe sont les seuls qui puissent être mis en parallèle, les seuls qui aient réussi à dépouiller le caractère exclusif de leur tribu et à développer librement leurs facultés intellectuelles, les seuls qui aient fondé leur puissance sur une culture large et compréhensive et qui aient eu une histoire indépendante. Athènes doit au génie inventif des Corinthiens beaucoup plus que nous ne pouvons dire en ce moment. Mais la grande différence des uns aux autres, c'est que les Athéniens ne se sont jamais laissés absorber comme les Corinthiens par le négoce et l'industrie. Ils n'ont jamais été au même degré un peuple de marchands, ni, par conséquent, aussi cosmopolites. Leurs aspirations ont toujours gardé un tour plus idéaliste; ils ont conservé une notion plus complète de l'Etat et un sentiment plus vif du devoir civique. Ils se sont aussi moins détachés du continent et, comme tels , sont restés plus fidèles aux traits fondamentaux de leurs coutumes nationales.

Cet attachement au passé était entretenu par la religion et par le prestige des familles sacerdotales. C'était toujours, comme autrefois, une femme de la race des Boutades qui exerçait, près de la patronne de la cité, les fonctions de prêtresse ; on avait laissé à la famille des Praxiergides le privilège honorifique de purifier l'image sacrée le jour des Plyntéries, et tous les mois l'on offrait au serpent de l'acropole le gâteau de miel au moyen duquel on s'assurait de la présence de la déesse et de son nourrisson Erichthonios. Ainsi, la religion établissait une solidarité entre les nouvelles générations et leurs devancières, entre les nouveaux citovens et la vieille

502 ' HISTOIRE DE l'aTTIQUE

souche indigène ; elle maintenait en vie les souvenirs du passé ; elle protégeait les deux sources de la prospérité de TAttique, l'agriculture et l'arboriculture. On conservait, comme le palladium de la ville, la charrue sacrée d'Athèna confiée à la garde des Bouzyges, et il n'y avait pas de fêtes des Panathénées sans thallophores, sans ces vieux et respectables laboureurs qui, à la procession, portaient en l'honneur de la patronne de TAttique des rameaux d'olivier.

La naissance, le rang, la richessse étaient choses que les Athéniens savaient honorer; mais l'influence dans l'Etat dépendait uniquement de la valeur personnelle. Une fois que le peuple, grâce au patriotisme de tous, eut reconquis saliberté, on commença à appliquer à la lettre l'idée de Solon, à savoir, que tous les citoyens devaient prendre personnellement part aux affaires de TEtat. Le but que Pisistrate avait poursuivi, avec une habileté consommée, c'était la satisfaction du peuple, la difi"usion du bien-être, l'augmentation des revenus. Il ne pouvait lui convenir qu'on se préoccupât de trop près des affaires publiques. Aussi, il avait, suivant en cela l'usage ordinaire des oligarchies, diminué l'effectif de la population urbaine.

Le courant qui ramena le peuple dans la ville, une fois l'œuvre de délivrance accomplie, n'en fut que plus irrésistible : l'agora redevint animée comme jadis; chacun se faisait un devoir, dans ces conjonctures critiques, de se rapprocher de la patrie en danger; chacun avait le sentiment qu'il était chargé, lui aussi, de travailler au salut de la société entière et que de sa conduite dépendait, dans une certaine mesure, Ihonneur ou l'humiliation de l'État. Une attitude correcte était d'autant plus un devoir d'honneur que les ennemis étaient là, aux aguets,, et ne désiraient rien tant que de voir éclater des désordres et des violences dans Athènes. Voilà comment le peuple tout entier s'identifia, pour ainsi dire, avec l'Etat et avec sa constitution ; et plus cette constitution était pénétrée d'un esprit de haute et sérieuse moralité qui s'adressait à l'homme tout entier, exigeant de lui fidélité, équité, amour de la vérité et abnégation, plus le peuple se trouva relevé et anobli par son dévouement à l'Etat.

C'est de là que partaient ces effluves électriques qui, l'année de la délivrance, envahirent le peuple athénien et provoquèrent en lui un tel accroissement de vitalité, lui communiquèrent une énergie si active, que toute la Grèce considérait avec stupéfaction l'essor imprévu de ce peuple de citoyens. Les grandes victoires d'alors ne furent pas l'effet d'une exaltation désordonnée, mais le résultat d'une saine et vigoureuse poussée qui, après avoir été longtemps entravée, avait enfin trouvé sa voie naturelle. C'est ce qu'atteste la constance et la durée de l'élan national.

A coup sur, il y aurait eu, à Athènes aussi, un moment de détente et de lassitude, peut-être même de nouvelles discordes intestines, si une faveur apparente du sort eût permis aux Athéniens de jouir tranquillement et sans inquiétude des avantages acquis. Au lieu de se reposer, ils durent surveiller constamment les alentours, rester debout, l'œil au guet, l'épéeetla lance en main, pour défendre les biens qu'ils avaient conquis. La justice de la cause qu'ils avaient à faire prévaloir contre les injonctions brutales des Barbares, contre la politique sans foi des Spartiates et la malveillance sournoise de leurs voisins, leur donna le courage opiniâtre et la force morale ; elle leur fit sentir plus vivement le charme et le prix des droits qu'ils avaient si bien gagnés.

Ils avaient montré, par un éclatant exemple, que la liberté du peuple faisait chez eux la puissance de l'Etat : et, bien que le parti opposé n'eût pas disparu de la cité, bien qu'il continuât même à regarder la démocratie comme un fléau et qu'il eût été affermi dans sa- rancune par les innovations violentes de Clisthène, néanmoins, la liberté populaire et la grandeur de l'État étaient choses tellement solidaires que les adversaires de l'une étaient obligés d'attaquer aussi l'autre, et qu'ils ne pouvaient faire les affaires de leur parti sans ramener Athènes à l'état de faiblesse et de dépendance d'où elle était sortie.

Telle était la situation à Athènes, à la fin du vi' siècle. Le caractère de la race ionienne s'y était transformé , et il s'en était dégagé quelque chose d'absolument nouveau et original. Sans doute, les grands traits de la race étaient restés, surtout

l'esprit vif et facilement impressionné par tout ce qui est beau et utile, riiumeur communicative et le goût du frottement intellectuel, la variété dans les habitudes et les connaissances, l'adresse et la présence d'esprit dans les circonstances les plus diverses. Dans leur extérieur aussi, les Athéniens ressemblaient encore à leurs frères de l' Asie-Mineure. Ils portaient, depuis le temps de Thésée, de longs habits de lin amplement drapés ; ils aimaient les robes de pourpre et l'arrangement artificiel de la chevelure qu'ils ramenaient en tresse sur le haut du crâne et fixaient avec une épingle d'on. Mais les mœurs attiques surent éviter les excès de cette tendance à la frivolité et se garder des molles jouissances ; le peuple conserva en Attique un genre de vie plus rude et plus sain, fondé sur le travail champêtre et le goût du foyer domestique. De même que la langue des Athéniens était plus énergique, plus brève et plus nerveuse que le dialecte amolli des Néo-Ioniens, de même il y avait dans tout leur être moral comme une tension plus vigoureuse. Cette vigueur, ils la devaient à l'Etat, qui était parvenu à grouper autour d'un centre les inclinations multiples et divergentes de la race ionienne et avait ainsi donné à ces riches dons de nature une valeur supérieure. C'est grâce à la discipline de l'Etat que des Ioniens ont pu devenir des Athéniens, et, comme dans aucun pays de population ionienne, il n'avait pu s'établir de gouvernement pareil, Athènes a été aussi le seul Etat qui fût de taille à se poser en rival de Sparte, et à qui il fût impossible, de par sa nature même, de se soumettre à la cité dorienne.

Quant à Sparte, durant ces mêmes années au cours desquelles Athènes avait fondé, avec tant de rapidité et de bonheur, sa Uberté civique, son indépendance et même sa puissance extérieure , elle avait décidément rétrogradé. Elle avait engagé avec Athènes une lutte malheureuse et déshonorante ; elle avait renié ses traditions et ses principes ; elle

2) Sur le costume ionien des Athéniens, voy, Herod., V, 87. xpwêuXo; (TnucYD., I, 6). L'explication de Conze {Niwve Memorie, p. 408 sqq.) est acceptée par 0 . Jahn [Griech. Bilderchroniken, p. 46. Cf. Abhandl. d. Pr. Akad. d. TTm., 1873, p. 159). Sur laxE-cTtyoçopta, voy. Rhein. Museum, XXXIII, p. 625.

avait, par ses malencontreuses tergiversations, perdu un prestige qu'elle ne pouvait conserver aux yeux de ses propres alliés qu'en suivant une politique assurée et conséquente. Elle n'avait plus maintenant d'autre mobile que sa malveillance et sa rancune contre Athènes, plus d'autre visée que le désir d'humilier sa fière rivale ; elle ne voulait plus tolérer d'Etat indépendant à côté d'elle ; mais, pour le moment, elle était impuissante et elle attendait en maugréant une occasion favorable, tandis que les Athéniens, n'ayant d'autre prétention que de garder ce qu'ils avaient légitimement acquis, sentaient qu'ils avaient le droit pour eux et marchaient avec allégresse au-devant de l'avenir.

A côté des deux Etats antagonistes apparaissaient, au second plan, Corinthe et Thèbes. Thèbes n'avait d'autre ambition que de consolider sa suzeraineté en Béotie et ne prit aucune influence sur les afi"aires générales. Corinthe, au contraire, connaissant bien le monde et riche d'expérience, sut utiliser sa situation géographique pour se créer un rôle important, le rôle d'intermédiaire entre les Etats du nord et ceux du sud. On lui demandait d'intervenir comme arbitre dans les questions d'intérêt national '. Elle exerçait sur Sparte une influence dont elle usait tantôt pour l'exciter, tantôt pour la modérer et lui faire la leçon. Ainsi , l'entreprise la plus hardie de Sparte , l'expédition contre Samos , a été exécutée sous l'impulsion des Corinthiens' et ce sont eux aussi qui, par contre, ont fait échouer la restauration par la force du tyran Hippias. Les rivalités commerciales l'ayant brouillée avec Egine, Corinthe se trouva rejetée du côté d'Athènes : elle a ainsi contribué, pour une large part, à entraver les desseins hostiles de Sparte et à fonder la grandeur des Athéniens. Entre Sparte et Athènes, elle représentait, en se rendant parfaitement compte de son rôle, la politique des Etats moyens, lesquels réclamaient pour eux et leurs pareils le droit de se mouvoir librement à côté des deux puissantes cités qui étaient d'ores et déjà les capitales de la Grèce.

') Voy. ci-dessus, p. 489.

«) Herod., III, 48.

§ I. — Colonies milésiennes. — Les Hellènes à l'étroit dans l'Archipel. — Les villes du littoral de l'Asie-Mineure. — Éoliens et Ioniens. — Déve- •loppement de la colonisation ionienne. — Rôle prépondérant de Milet.

— Les colonies du nord. — Fondation de Cyzique (750). — Les côtes du Pont-Euxin. — Produits et peuples des bords du Pont-Euxin. — Les Tauriens et les Scythes. — Fondation de Sinope (vers 785 avant J.-C).

— Côte occidentale et septentrionale du Pont-Euxin. — Fondation d'Istros (650), Apollonia (600), Odessos, Panticapée..., etc. — Le Pont-Euxin et la Maîotide. — Les colonies du Pont. — Les Hellènes dans la vallée du Nil. — Le commerce milésien en Egypte. — Psammétique, Nécho et Amasis. — Les Hellènes à Naucratis.

§ H. — Colonies eubéennes. — Les villes commerçantes de l'Eubée. — Les Chalcidiens en Thrace, à partir de 740. — Chalcis et Érétrie. — Colonisation des côtes de Thrace. — Les Mégariens associés aux Eubéens. — Fondation d'Astacos (712). Chaicédoine (674), Byzance (657). —Colonisation hellénique en Occident. — Rôle de Corcyre. — Colonisation de rillyrie. — Dyrrhachion (625) et Apollonia. — Premières relations avec l'Italie. — Les Grecs en Italie. — Fondation de Cume dans le pays des Opiques. — Les Grecs en Sicile. — Fondation de Rhégion et de Zancle, vers 743. — La côte orientale de la Sicile : Naxos (736), Syracuse (735), Mégara Hyblgea (728), Acrae (664), etc.. — Commencements de la Grande-Grèce. — Sybaris (721) et Crotone : Locres, Tarente, Siris, Métaponte. — Opérations commerciales de Tarente.

.^ III. — Progrès de la colonisation en Occident. — Les Rhodiens et la côte méridionale de la Sicile. — Fondation de Gela, Sélinonte (628) , Agrigente. — Limites de la colonisation. — La côte septentrionale de la Sicile. — Phéniciens et Hellènes à Panormos. — La mer de Sardaigne. Les Phéniciens en Sardaigne et en Corse. — Voyages des Phocéens. — Les Phocéens en Gaule. — Massalia (600) et les régions circonvoisines.

— Les Phocéens en Espagne.

§ IV. — Colonisation grecque en Afrique . — Les côtes d'Afrique . — Voyages des Minyens. — Etablissement d'une colonie à Plaléia (631). — La ville de Cyrène (624). — Cyrène sous le règne de Battos II (575). — Combats livrés aux Libyens et Égyptiens : bataille d'Irasa (570) .

§ V. — Coup-d'oeil rétrospectif sur la colonisation grecque. — Force expansive de la race grecque. — Effets salutaires de la colonisation. — Croisements de la race grecque avec les peuples barbares et demi-barbares.

— Subordination des colonies aux métropoles. — Vie intense et évolution rapide des colonies. — Émancipation des colonies.

COLONIES MILESIENNES.

Par suite des grandes migrations, l'Archipel était devenu pour les Grecs une mer intérieure : l'Hellade européenne était de nouveau réunie à celle d'outre-mer et entraînée dans le courant d'une histoire commune dont on ne comprend le développement qu'en embrassant du regard les deux rivages à la fois.

L'Archipel est un bassin bien délimité par la nature: il forme, au point de vue du climat et de la végétation, un tout homogène, et le littoral de la Thrace lui fait, au nord, une clôture aussi nettement tracée que le groupe d'îles dominé par la Crète, au sud. Des deux côtés aussi, la nature a fait des issues de ce bassin des passes difficiles. En haut, il y a le courant impétueux qui empêche d'entrer dans l'HellespoTit ; en bas, les coups de vent qui fouettent les promontoires du sud de la Morée et qui font reculer le navigateur prêt à passer de la mer Egée dans les plaines sans îles de la mer d'Occident. « Une fois que tu as contourné le cap Malée, oublie ce que tu as laissé à la maison », » disait un vieux proverbe de matelots. Ce dicton montre combien l'Hellène se sentait mal à l'aise hors de son archipel et de ses stations insulaires.

Cependant, l'histoire des Hellènes ne resta pas confinée dans ces limites naturelles. Leur génie entreprenant était plutôt excité que satisfait par tant de déplacements opérés et de villes fondées; et l'envie de faire entrer dans le cercle de relations les rivages plus éloignés, avec les peuples inconnus qui les habitaient, les poussa, en dépit de tous les dangers, dans les voies qui de la mer Egée conduisent vers le nord ainsi que vers le sud.

1) MaXéa; -TE xâiA'l^aç ÈitiXdtOou Tôiv otxaôs (Strab. , p. 378. Cf. E. Cürtius , Feloponnesos, II, 298 sqq.). Malée, ancienne station des Tyrrhéniens (0, MuELLER, Etrusker, p. 83. 'Kleine Schriften, I, 139).

308 LES HELLÈNES EX DEHORS DE l'aRCHIPEL

C'est surtout en Asie-Mineure que ce goût d'aventures devint une passion. Aussi bien, c'est là que s'était développée tout d'abord la navigation grecque, là que les tribus habituées à courir les mers s'étaient rencontrées, arrivant des plages les plus diverses, et s'étaient communiqué l'une à l'autre ce que chacune avait appris pour son compte en fait de connaissances hydrographiques et ethnologiques, en fait d'expérience nautique, d'usages et de recettes concernant le métier. Les villes avaient été fondées par des équipages de marins, et le succès extraordinaire de ces fondations devait pousser à d'autres entreprises. Les colonies sont, en général, plus portées que personne à fonder à leur tour des colonies nouvelles. Les citoyens y sont moins attachés au sol que dans l'ancienne patrie ; l'humeur voyageuse s'y transmet de père en lils. C'est sur le rivage ionien, enfin, que la population s'accrut le plus rapidement ; et, comme elle ne trouvait d'espace pour s'étendre ni du côté de la mer, ni du côté de l'intérieur, les habitants furent obligés , rien que de ce chef, à faire comme jadis les Phéniciens, à s'embarquer pour chercher ailleurs du terrain disdisponible.

Mais cet état de choses n'était pas celui de toutes les villes du littoral de F Asie-Mineure. Les Eoliens qui avaient colonisé, de compte à demi avec les Achéens, la péninsule de Troade et s'étaient installés autour du golfe d'Adramyttion, sur les côtes et îles avoisinantes, restèrent avant tout des agriculteurs; les insulaires eux-mêmes bâtirent leurs villes sur la terre ferme. Les Eoliens visaient principalement à gagner du côté de l'intérieur, vers ce massif de l'Ida où des familles dàrdaniennes étaient restées à demeure. Là, la guerre de Troie eut un épilogue qui dura des siècles. Non-seulement pour protéger leurs villes assises au pied des hauteurs, mais aussi pour agrandir leur territoire, les émigrants poussèrent toujours plus avant dans la montagne où ils trouvaient à souhait forêts et pâturages. La fertilité exceptionnelle du sol de la Mysie contribua aussi à détourner de la navigation les habitants de la côte. C'est un fait que l'on put constater pareillement en Éhde.

On s'explique ainsi qu'on ait pu dire des Eoliens de

COLONIES MILÉSIENNES o09

Kyme qu'ils avaient vécu des siècles durant dans leur ville, sans s'apercevoir qu'elle était au bord de la mer *.

On le voit : là comme en Béotie, les Eoliens étaient tournés en ridicule par leurs voisins ioniens, à cause de leurs allures rustiques et de leur simplicité. Cependant, les douze cités ioniennes n'avaient pas non plus toutes au même degré la préoccupation de la mer. Ephèse, par exemple, une des plus anciennes villes de tout le groupe, avait, comme les Eoliens, tourné son attention du côté du continent. Cela tenait peutêtre, dans une certaine mesure, à ce qu'elle ne fut pas colonisée seulement par des Athéniens, mais aussi par des Arcadiens qui y avaient importé leur goût pour l'agriculture. D'ailleurs, ses habitants se sentaient attirés • par la splendide vallée du Caystros dont ils paninrent à s'approprier une bonne partie aux dépens des Lydiens. Ils eurent ainsi derrière eux un vaste et riche territoire, et, sans précisément se déshabituer de la mer, ils se contentèrent des bénéfices produits par la circulation des marchandises et le transit pour l'étranger, leur ville étant pour cela admirablement située, à l'entrée et comme à la grande porte de l' Asie-Mineure ^

De même Colophon, où les descendants de l'aventureux Nestor avaient fondé la cité politique, n'était pas une ville exclusivement maritime; on y élevait des chevaux, et une aristocratie terrienne y faisait contrepoids à la classe des matelots. En revanche, dans les autres villes, dans les localités qui se pressaient sur le sol de la presqu'île de Mimas et surtout dans les deux villes frontières situées au sud et au nord de la Nouvelle-Ionie, Milet et Phocée, le 'commerce et la navigation poussèrent à la colonisation sur une grande échelle.

Milet, avec ses quatre ports, était la plus ancienne station de tout le littoral : Phéniciens, Cretois, Cariens en avaient fait un point de relâche cosmopolite, et des familles athéniennes, douées d'une énergie exceptionnelle, l'avaient fondée à nouveau. Là aussi, il y avait derrière la ville un riche terroir, la large vallée du Méandre, et là aussi prospérait, entre autres

*) Strabön, p. 622.

*) Les Éphésiens fondent peu de colonies (Gchl, Ephesiaca, p. 32).

exploitations rurales, l'élève des moutons. Milet était le grand marché des laines fines, et le tissage de la laine, la fabrication des tapis aux couleurs variées et des étoffes, teintes occupait une grande quantité d'ouvriers '. Mais, cette industrie même exigeait une importation de jour en jour plus active, importation de matières premières de toute espèce, de denrées alimentaires et d'esclaves.

Il n'est pas de ville où l'agriculture se soit autant effacée devant l'industrie et le négoce. Le commerce maritime y fournit même les éléments d'un parti spécial, celui des Aeinautes^ c'est-à-dire, des «marins perpétuels » ou loups de mer, une corporation d'armateurs qui étaient si bien habitués à vivre à bord qu'ils tenaient jusqu'à leurs réunions et leurs conciliabules politiques sur leurs vaisseaux, à l'ancre devant la ville ". Au vu" siècle avant notre ère, deux générations avant les guerres médiques, ils sentirent les inconvénients de cet esprit exclusif ; le désordre se mit dans leur communauté et il y arriva à un tel excès qu'ils eurent recours aux Pariens. Les gens de Paros étaient très dévots à Demeter, et leur amour de la légalité leur avait fait une grande réputation. C'est sur eux que comptaient les Milésiens pour sortir d'embarras. Les délégués des Pariens se firent conduire d'un bout à l'autre du territoire de Milet, et, chaque fois que, au milieu des champs délaissés, ils trouvaient un coin de terre en bon état, ils prenaient par écrit le no;ni du propriétaire. Ceci fait, ils convoquèrent les citoyens, et le seul conseil qu'ils leur donnèrent, ce fut de mettre à la tête de la cité les hommes dont les noms se trouvaient sur leur liste. C'est de cette .façon, paraît-il, qu'il se produisit une réaction salutaire et que la ville retrouva le repos ^

La vie intérieure des cités ioniennes du littoral réagissait directement sur leur activité extérieure et, par conséquent, sur la colonisation.

A l'origine, les populations du littoral asiatique avaient, moitié de gré, moitié de force, suivi les Phéniciens dans leurs

*) iELiAN., Hîst. Anim., XVII, 4. Theocr., xv, 125.

2) Interprétations diverses de àscvaOxat dans Duncker, IV^, p. 96, et Wecklein, Ber. d. Bair. Akad. d. Wiss. Philol.-Hist. CL, 1873, p. 45.

3) Herod., V, 29.

expéditions maritimes et avaient ainsi été menées dans des régions lointaines. Puis, les Cariens, opérant pour leur compte, avaient promené çà et là leurs courses aventureuses et pratiqué la piraterie sans ombre de scrupule, jusqu'au jour où ils tombèrent sous la dépendance des Cretois et les accompagnèrent dans leurs pérégrinations. Maintenant, c'étaient les villes grecques qui centralisaient dans leurs ports le mouvement de la navigation ; elles faisaient de la colonisation une affaire d'Etat, systématiquement poursuivie, et c'est de cette façon seulement qu'on obtint des résultats sérieux et définitifs. Les différentes cités se choisissaient, suivant leur situation, leurs itinéraires particuliers et s'arrangeaient en conséquence ; car, les divers bassins maritimes qu'il s'agissait d'exploiter et les peuplades de toute espèce avec lesquelles on voulait nouer des relations exigeaient un apprentissage spécial, une expérience et une pratique appropriée au but. En outre, chacune de ces cités commerçantes, mettant à profit les leçons des Phéniciens, cherchait à écarter de son itinéraire à elle toute immixtion étrangère. Il se forma ainsi sur mer comme des voies à ornières fixes qui conduisaient d'une place commerçante à une autre. C'était comme si on n'avait pu aller à Sinope qu'en partant de Milet, et comme s'il avait fallu partir de Phocée pour aller à Massalia.

On se contenta d'abord d'installer sur le rivage des marchés volants ; puis, on s'entendit avec les indigènes, et on acquit ainsi sur ces plages d'outre-mer des terrains où Ton établit des marchés à demeure avec des magasins. Les maisons de commerce y eurent leurs agents qui opéraient le débarquement et la vente, surveillaient les dépôts de marchandises et restaient sur les lieux, même pendant la morte-saison. Bien des stations de cette espèce furent abandonnées après essai. D'autres, au contraire, leur situation s'étant trouvée avantageuse au point de vue des bénéfices commerciaux, de l'air et del'eau, furent conservées, agrandies et, finalement, l'entrepôt de marchandises s'y transforma en une place de commerce, une cité hellénique, une copie de la métropole.

Ces intérêts devinrent de plus en plus la préoccupation dominante des cités asiatiques. On ne pouvait manquer d'en

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parler même dans les assemblées fédérales des Ioniens * , de profiter de ces occasions pour aplanir des discordes ou rivalités compromettantes, et de concerter là des entreprises communes. Les petites villes s'associèrent avec les grandes ; il dut arriver aussi que les colonies fondées par une cité maritime se mirent sous le protectorat d'une autre métropole, et des villes comme Milet devinrent, non-seulement pour leurs propres citoyens, mais encore pour les localités avoisinantes, le point de départ de grandes entreprises.

En ce qui concerne la direction imprimée au mouvement, nous voyons que tous les peuples commerçants cherchent à s'ouvrir des voies nouvelles ; ils cherchent à entamer des relations avec les contrées qui sont encore dans l'état de nature et en pleine possession de leurs produits indigènes, avec les pays dont les habitants ont conservé leur simplicité native et n'ont encore aucune idée de la valeur commerciale des trésors de leur sol'. C'est là, en effet, que l'on peut acquérir à meilleur compte, par voie d'échange, les objets de consommation les plus demandés et que les cités commerçantes peuvent écouler le plus avantageusement leurs produits. Voilà pourquoi les Ioniens délaissèrent la ceinture trop étroite de l'Archipel et mirent le cap sur le monde barbare, qui s'étendait à perte de vue devant eux dans la direction du nord.

Il faut dire que, de ce côté encore, les Hellènes n'ont été nulle part les premiers à frayer la voie ; ils avaient eu, même dans ces parages, des devanciers dont ils n'ont fait que suivre les traces. En effet, le littoral sud-est de la mer Noire est précisément ce rivage où les empires orientaux, en élargissant leurs frontières, ont pour la première fois atteint le bord d'un bassin européen, où des caravanes apportaient des hauteurs de l'Arménie sur la plage les marchandises de l'Assyrie et de l'Inde % et où, par surcroit, les eaux du Phase, entraînant les richesses minérales cachées dans le sein des montagnes

') Voy. ci-dessus, p. 287.

-) 'E[A7tôptov àxopaTov (Herod., IV, 152). Cf. Barth, Corinth. commère.^ p. 35. MuELLENHOFF. p. 236 sqq.

■■'j Strabon, p. 498. (Voie navigable jusqu'à Sarapana : au-delà, des chemins de montagne) .

COLONIES MILÉSTENNES 513

voisines do La côLo, couvraient d'or les toisons plongées dans le courant'. Ces trésors, les Phéniciens ont été, de tous les coureurs de mer, les premiers à les exploiter : c'est le Phénicien Phinée qui enseigne le chemin de l'Eldorado du nord^ Astyra, la ville d'Astor ou Astarté , Lampsaque (Lapsak), la « ville du gué, » sont des stations phéniciennes sur la route des Dardanelles ^ ; à Pronectos, sur la mer de Marmara, et tout le long de la côte méridionale de la mer Noire, on rencontre des vestiges de cultes assyrio-phéniciens qui attestent les relations intimes établies entre les peuples du littoral et ceux de l'intérieur de l'Asie''. Sinope était une fondation assyrienne '\

Les Phéniciens avaient montré le chemin de ces parages à leurs inséparables compagnons de traversée, les Cariens : les anciens connaissaient des établissements cariens qui s'étaient avancés jusqu'à la mer d'Azof. Or, les Milésiens avaient euxmêmes bâti leur cité au milieu d'une population carienne, et ils s'étaient approprié l'expérience nautique en même temps que l'esprit entreprenant du peuple dont ils prenaient la succession. Les Phéniciens furent expulsés de l'Archipel et virent du môme coup se fermer devant eux l'accès des eaux du nord. Ainsi, les Grecs se trouvèrent à portée d'un vaste domaine dont ils héritaient, pour ainsi dire, en même temps que de l'Archipel. Une fois que les nouvelles cités grecques eurent consolidé leurs assises et que les derniers occupants se furent fondus avec l'ancienne population du littoral, on reprit le chemin des régions septentrionales, mais non plus à l'aventure, à la façon des Cariens qui ne posaient nulle part. Dès que la mer fut pacifiée, on renoua des relations avec des familles de négociants, d'origine phénicienne et carienne, qui étaient restées dans les comptoirs du nord, et, dans le cours du huitième

1) Strabon, p. 499.

-) MovERS, Colon, der Phönizier, p. 297. Raoul-Rochette, Hercule assyrien, p. 289.

3) MovERS, op. cit., p. 295 sqq.

'*) Raoul-Rochette, op. cit., p. 300.

■') Sinope, fondation assyrienne et tète de ligne de la grande voie assyrienne (H. Kiepert, Monatsher . cl. Berlin. Akad., 1857, p. 131).

814 LES HELLÈNES EN DEHORS DE l' ARCHIPEL

siècle, les Milésiens, profitant de ces attaches antérieures, se mirent à l'œuvre : ils entreprirent d'incorporer au monde régi par la civilisation hellénique le littoral du Pont-Euxin, en y fondant des colonies à demeure.

Ils commencèrent par s'assurer des ports que les Phéniciens avaient occupés sur l'Hellespont. Il y avait là des abris sûrs qui leur étaient d'autant plus nécessaires que, dans l'intérieur des Dardanelles, l'ancre double même ne suffisait pas à empêcher le navire de rouler sur les vagues. Abydos devint le port de relâche des convois venant du sud et du nord ' : on pouvait y renouveler sa cargaison, par exemple, lorsque, à la suite d'un gros temps, le blé se trouvait avarié dans la cale du bâtiment. Au delà du détroit, dans laPropontide, les Milésiens se portèrent à l'est * et fondèrent, sur l'isthme d'une presqu'île qui fait saillie de ce côté, Cyzique ^, une ville admirablement située pour dominer la mer qu'on appelle aujourd'hui, à cause de la blancheur éclatante de ses îles de marbre, la mer de Marmara. Les anciens considéraient la Propontide comme un simple vestibule du Pont qui, au sortir de l'étroite fente de rocher connue sous le nom de Bosphore, s'ouvre soudain et s'étend à perte de vue, comme un Océan.

Cet immense horizon sans îles effrayait le marin grec : personne ne s'y risquait sans avoir, à l'issue du Bosphore, olYert des vœux et des sacrifices à Zeus Ourios, le dieu qui envoie les brises propices *. On eût dit qu'en cet endroit on disait adieu à sa patrie pour entrer dans un monde nouveau et étranger. C'est qu'en effet, comparé au ciel de l'Archipel, celui du Pont est trouble et terne; l'air est épais et lourd; les vents et les courants obéissent à d'autres lois. Le rivage est presque partout dépourvu de ports, bas et marécageux. De là ces vapeurs abondantes qui s'amassent, sous forme de brumes très denses, tantôt sur une côte et tantôt sur une autre. A ces phénomènes

1) Strabon, p. 590.

2) Preuss. Jahrbb.. XXTX, 2.

^) D'après la chronique de saint Jérôme, Cyzique fondée en 749 (01. VII, 3); seconde fondation en 68ii (01. XXIV, 2). Cf. Marquardt , Cyzicus, p. 50.

*) Sanctuaire de Zeus Ourios in Ponti ore (Cic, Yerr,, IV, 57). Cf. 0. Jahn, Archxol. Aufssetze, p. 31.

insolites s'ajoutait le spectacle d'une nature engourdie par l'hiver, la tristesse communicative de régions exposées sans abri à toutes les rafales venues des steppes du nord, où de larges fleuves et de vastes bras de mer se figent immobiles sous leur manteau de glace tandis que les habitants s'enveloppent jusqu'aux yeux dans des fourrures, où ne pousse aucun des végétaux dont la civilisation et la religion des Hellènes avaient fait leurs compagnons inséparables, de pays, enfin, où la vie en plein air et au soleil, la vie librement promenée à travers les palestres et les places publiques, était chose impossible. On comprend que, sous le coup d'impressions semblables, venant à la fois de la nature et des hommes , l'Ionien le plus curieux de voyages se sentait mal à l'aise dans ces latitudes.

Mais, d'autre part, le premier effroi une fois surmonté, la terre et l'eau durent exercer de ce côté une attraction puissante ; car, de découverte en découverte, on finit par trouver là tout ce qui manquait à la mère-patrie. Au lieu des champs exigus, encaissés entre des montagnes, qu'on avait en Grèce, on voyait là d'immenses plaines s'enfoncer à perte de vue dans l'intérieur du continent, des plaines arrosées par les puissantes artères qui se frayent un passage à travers les collines granitiques de l'intérieur et qui, épanchant ensuite dans un lit profond leurs eaux paisibles, arrivent à la mer à l'état de voies larges et navigables. Les vastes perspectives du littoral étalaient devant le regard des champs de blé comme jamais œil d'Hellène n'en avait contemplé. On voyait s'approcher du rivage les troupeaux d'où les Nomades tiraient d'inépuisables provisions, de quoi fournir aux marchands étrangers autant de laine et de peaux qu'ils en voulaient. D'immenses forêts vierges couvraient une portion considérable du littoral pontique et offraient aux constructeurs de navires des chênes, des ormes et des frênes à discrétion.

Mais le premier avantage qui frappa les Ioniens, ce fut le bénéfice que promettait la pêche. Il est très probable que c'est surtout pour avoir vu des bancs épais de thons venus de l'Euxin s'engager au printemps dans le Bosphore que les Hellènes ont eu l'idée de pousser plus avant pour découvrir la

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source de celte richesse. C'est pour cela aussi que les Phéniciens et les Grecs ont tout d'ahord dirigé leurs recherches du côté de Test. On constata, en effet, que les bancs venaient de la mer d'Azof. et que les poissons, d'abord tout petits, qui les composent grossissent peu à peu en longeant la côte de l'est et du sud, si bien qu'au milieu de la côte méridionale la pèche donne déjà de beaux résultats *. Pour épier le passage de ces bancs, on installa sur le rivage des observatoires et des guetteurs; les poissons furent séchés sur place, dans des barques spéciales, emballés et transportés en cet état sur les marchés des villes de Syrie et d'Asie-Mineure, où l'homme du peuple se nourrissait presque exclusivement de poisson du Pont. C'est comme pécheurs que les Ioniens ont fait connaissance avec la mer du nord ; mais, ce pas une fois fait, ils étendirent leurs opérations commerciales à d'autres objets. Les tribus guerrières du Caucase amenèrent sur la plage des captifs pour les vendre aux marins -. On prit des charg-ements de blé qui, comme on s'en aperçut, se trouvait meilleur dans les climats froids du nord que dans le sud : en outre, les cuirs, la poix, la cire, le miel, le chanvre, étaient des produits du Pont très demandés sur les marchés. Mais le commerce exerça une séduction nouvelle et prit un essor inattendu lorsqu'on rencontra pour la première fois chez les indigènes des bijoux d'or, et qu'en poursuivant l'enquête on acquit la certitude que les montagnes situées au nord du Pont-Euxin recelaient des trésors dont n'approchaient pas ceux de la Golchide ^.

Cette vaste mer, dont l'étendue est assez grande pour que l'Hellade entière, de l'Olympe au cap Ténare, y puisse flotter à l'aise, était entourée de peuplades très diverses. Sur la côte orientale, là où le Caucase s'avance jusqu'à la mer, on se trouva en contact avec des peuples d'autant plus dangereux qu'ils avaient eux-mêmes la pratique de la navigation et que, montés sur leurs barques légères, ils s'élançaient des recoins où ils attendaient leur proie pour enlever les hommes et piller les vaisseaux marchands. Plus désastreuses encore étaient

*) Pêche des zzr^kx^'Jùt^ (Strabox, p. 320).

-} SiKKBoy, p. 498.

') Sur lor des Scythes, voy. Hesod., IV, ö. 7. III, 116.

COLONIES MILÉSIENiXES 517

les habitudes du peuple qui habitait le sud de la Grimée. Ces Tauriens, entassés dans un district étroit et montagneux, mettaient un acharnement extrême à défendre leur indépendance; ils se défiaient de tous les étrangers et se préoccupaient de les tenir à distance. Les escarpements dentelés des promontoires de la Tauride, les naufrages fréquents qui s'y produisaient et le sort lamentable des voyageurs jetés à la côtC;, contribuaient à donner à ce pays une réputation des plus malencontreuses \

Mais, de tous les peuples qui habitaient les bords de la mer Noire, le plus grand était celui que les Grecs connaissaient sous le nom de Scythes. Ce peuple, qui se donnait à lui-même le nom de Scolotes et que les Perses appelaient les Sakes, était une branche de la famille iranienne ^. C'était une multitude innombrable qui^ comme une tache obscure étendue depuis le Danube jusqu'au Don, bornait au nord le monde connu. Elle était partagée en un grand nombre de tribus; et pourtant, c'était une masse uniforme, dans laquelle on pouvait à peine distinguer les individus. C'étaient des hommes bien musclés, à cheveux plats, sans barbe, qui se plaisaient dans les steppes, qui vivaient à cheval et de cheval, qui combattaient à cheval avec leurs arcs, et dont les mobiles essaims disparaissaient aussi vite qu'ils étaient venus. Lorsqu'ils étaient entrés dans le pays, venant de l'Asie centrale, il y avait eu conflit entre eux et les anciens habitants du Pont. De ceux-ci^ les uns avaient été refoulés dans les montagnes, ce qui était le cas des Tauriens ; les autres avaient été subjugués et soumis à une redevance, comme ces tribus agricoles qui appartenaient probablement à la famille des peuples slaves. Les Scythes étaient donc la race conquérante et dominante dans tout le plat pays qui constitue l'Europe orientale, aussi loin que pouvaient s'étendre les relations commerciales des

') Herod., IV, 99. 103.

2) Voy. ci-dessus, p. 20. Sur la foi d'Hérodote et d'Hippocrate, Nie- DCHR, BoECKH, Neumanx Ont considérô Ics Scvthes commc des Mongols. Leur opinion a été combattue surtout par Humboldt. La descendance iranienne des Scytlies a été démontrée par Muellenhoff, Ueber die Herkunft xmd Sprache der ■pontischcn Skythen (ap. Bericht, der Pr. Akad. d. Wiss., 186G, p. 549-576).

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Hellènes. Seulement, ce n'était plus, à l'époque, un peuple entreprenant, envahissant et belliqueux, mais, au contraire, une nation bienveillante et sans convoitises. Comme ils menaient la vie nomade, qu'ils erraient çà et là avec leurs tentes de feutre et leurs troupeaux, ils attachaient moins d'importance à la propriété du sol, surtout le long de la côte, et ils n'opposèrent pas aux colons de résistance sérieuse. Ils se montrèrent disposés à nouer des relations pacifiques et ils fournissaient volontiers aux marchés établis sur la plage les produits demandés. Ils contractèrent avec les Tïellènes des alliances de famille; sous l'influence grecque ils se firent cultivateurs sédentaires; ils reçurent des fabriques ioniennes des produits manufacturés de toute espèce, notamment des étoffes et des effets d'habillement qu'ils accommodaient ensuite à leurs habitudes et aux nécessités du climat. Ils se montrèrent même capables d'une culture supérieure, comme le prouve l'exemple d'Anacharsis, ce fils d'un prince scythe qui, dans le but de s'instruire, fit le tour des villes helléniques, qui visita Athènes au moment où, grâce à Solon, elle était devenue la capitale intellectuelle de l'Hellade, et qui passa, même chez les Grecs, pour un Sage '.

Il y avait en lonic plusieurs villes qui faisaient le commerce du Pont. Les Clazoméniens avaient bâti des postes pour les guetteurs de thons sur la mer d'Azof ; des bourgeois de Téos résidaient sur les bords du Bosphore Cimmérien^ et de hardis marins de Phocée ont créé des établissements sur l'Hellespont ainsi que sur la côte méridionale de l'Euxin. Mais, bien que les Milésiens n'eussent pas été les premiers à se lancer dans le Pont, c'étaient eux pourtant qui, les premiers, en avaient poursuivi la colonisation sur une grande échelle ; ils sont parvenus^ peu à peu, à faire de leur ville le centre de toutes les entreprises dirigées de ce côté, et les colonies fondées avant eux n'ont pris toute leur valeur que quand ils les eurent englobées dans le vaste cercle de places maritimes qu'ils installèrent tout autour de la mer Noire.

'} Herod., IV, 76. D'après Sosicrate (ap. Diog. Laert., I, 101), Anacharsis était à Athènes en 592 (01. XLVII, 1). Cf. Bohren, De sejHem sapietitibi(S, p, 31 .

Mais les Milésiens se guidèrent, dans leurs entreprises, d'après l'histoire antérieure du Pont. Il suffit, pour s'en convaincre, de remarquer que Sinope, le port assyrien où aboutissait la grande route menée de Ninive par-dessus l'Euphrate droit à travers F Asie-Mineure, Sinope, située au milieu de la côte septentrionale de cette partie de l'Asie, près de l'embouchure de l'Halys, fut le premier endroit où les Milésiens fondèrent un établissement à demeure. Ceci eut lieu vers 785 avant J.-C, sans doute à la suite d'un traité passé avec le gouvernement assyrien qui croyait de son intérêt de favoriser les négociants étrangers. Ceux-ci, de leur côté, ne pouvaient trouver de plage mieux appropriée à leurs projets. Ils étaient au bon endroit pour avoir des thons de première main; ils trouvaient là un climat doux, des plus favorables pour la culture de l'olivier, des montagnes couvertes de belles forêts et en même temps riches en minerais, un pays où l'on travaillait de temps immémorial le fer et l'acier. Le commerce avec les Chalybes,les Cappadociens,lesPaphlagoniens et les Phrygiens procurait de riches suppléments de bénéfices : on tirait de là une masse d'esclaves que l'on revendait dans les villes grecques. Enfin, un article des plus recherchés était le minium ((x(Xtcç), que l'on ne trouvait qu'en bien peu d'endroits et dont, pourtant, le monde hellénique ne pouvait se passer, parce qu'on l'employait partout comme matière colorante pour le dessin, l'écriture et le fard^ et même comme drogue médicinale.

De toutes les colonies de Milet, Sinope et Cyzique sont les plus anciennes : avec elles, les Milésiens ont au même moment assis leur domination sur les deux mers du nord. Ces villes sont aussi arrivées avant toutes les autres à se créer un rôle indépendant et à avoir une histoire à elles. En effet, dès 700 avant J.-C, des colons de Cyzique occupèrent File marmoréenne de Proconnèse, et, à la même époque, Férection de places fortes comme Abydos, Lampsaque, Parion, due à la même initiative, garantit au commerce milésien le passage des Dardanelles. De son côté, Sinope fut le point de départ des essaims qui colonisèrent toute la côte méridionale du Pont, et sa prospérité fut si rapide que, dès le milieu du vin® siècle,

elle était déjà en état de fonder Trapézonte, sur le chemin de la Colchide'.

Les incursions des Cimmériens, pareilles à des trombes humaines^ ayant violemment interrompu le développement du commerce grec, Sinope, un siècle et demi environ après sa première fondation, fut restaurée à nouveau par un renfor^ venu de Milet, et c'est aussi vers ce temps que la côte de l'ouest et celle du nord furent pourvues à leur tour de colonies à demeure.

Du côté de l'ouest, on trouve le littoral formé de deux régions très différentes : d'abord, la côte de Thrace, toute en montagnes, avec l'Hémus qui vient buter à la mer; puis, au nord, une côte plate, avec une plage marécageuse et des steppes qui s'allongent indéfiniment vers l'intérieur. Les Milésiens, à l'exemple des Phéniciens, se cherchèrent, le long du rivage que domine l'Hémus, un rocher qui formât une île adjacente. L'ile trouvée, ils y fondèrent un temple d'Apollon autour duquel se groupa, à partir de 600 avant J.-C, la ville d'Apollonia 2. Mais, ce qui les préoccupait bien davantage, c'était, plus avant vers le nord, les grandes embouchures de fleuves qui exercèrent toujours sur le tempérament industrieux des Ioniens une attraction spéciale. Les larges voies navigables facilitaient le commerce avec l'intérieur; les terres d'alluvion produisaient des récoltes magnifiques; les longues flèches de la côte formaient de vastes et calmes lagunes qui promettaient d'être pour les pêcheurs des parcs incomparables. Comme les barques d'alors se laissaient transporter, à l'aller et au retour, par-dessus les étroites bandes de sable qui barrent l'accès des bouches, la navigation à la mode ancienne

*) D'après Eusèbe, Trapézonte fut fondée en 756, et Trapézonte était une colonie de Sinope. Par conséquent, la fondation de Sinope, que le même Eusèbe place en 631 (01. XXXVII, 4), doit être une simple restauration. On voit, du reste, par un passage de Scyranos de Chios (941 sqq.), que la colonisation de Sinope a été reprise à plusieurs fois. De là résulte que la première fondation, celle qui a été dirigée par Ambron, a dû avoir lieu environ une génération avant 756, soit, en 79U avant J.-C. Scymnos fait coïncider la seconde fondation avec une incursion des Cimmériens (637. 01. XXXVI, 2) ; c'était une réparation <lcs perles subies dans la circonstance.

*) Scymnos, 729.

s'accommodait infiniment mieux que la nôtre de cette conformation du rivage.

C'est ai'Usi que prirent naissance, au nord de la côte de Thraco : Istros (vers 650), dans le delta du Danube i; Tyras, sur le riche Ihnan i^k\\i:'r;i) du Dniestr, près de l'Akkerman moderne -; Odessos ou Ordessos (après 600), sur le liman du ïéligoul 3, et enfin, Olbia, à l'angle nord-ouest du Pont, à l'endroit oii le Boug (Hypanis) et le Dniepr (Borysthène) viennent déboucher côte à côte dans la mer ^ Aux yeux des anciens, le Borysthène était le plus bienfaisant des fleuves après le Nil ; les champs de blé et les pâturages qu'il arrosait passaient pour les plus opulents du monde ; on disait que son eau était la plus pure qu'il y eût, et on ne connaissait pas de poissons plus savoureux que les siens. En remontant son cours, on trouvait sur ses bords des populations sédentaires, adonnées à l'agriculture et vivant sous la suzeraineté des Scythes. Ces peuplades recherchèrent la protection des Hellènes et se montrèrent des plus disposées à conclure des traités avantageux. Aussi, Olbia, la « ville d'abondance, » jouit plus tôt que les autres villes de cette côte d'une sécurité qui hâta sa croissance.

Après cela, on s'enhardit chaque jour davantage et on pénétra plus avant dans les pays du nord. On surmonta la crainte qu'inspiraient les écueils des côtes de Tauride ; on explora la côte orientale de la Crimée, et, après bien des tracas, on vint à bout de fonder, au vu" siècle, les deux villes que les Grecs avaient dans la région : Théodosie, au pied des monts de Tauride, du côté du nord-est, et Panticapée (Kertsch) sur le détroit cimmérien, munie d'un château fort et entourée d'une large ceinture de champs fertiles. Panticapée prit, au vi" siècle, sous la tutelle de l'Apollon Milésien et de Demeter Thesmophore ou « législatrice, » un essor énergique qui fit d'elle la capitale grecque de toute la région du Bosphore.

1) Istros ou Sozopolis (C. I. Gr.eg., II, 2052).

-) Strabox, p. 306. II est à remarquer que les idiomes barbares de la région ont conservé, pour désigner ces lagunes, le mot grec l.'.\i:r,-i (port).

3) Odessos a été fondée sous le règne d'Astyage, par conséquent, entre 594 et 560. Lors de la prise de Varna, on trouva beaucoup de monnaies

'OÔ/JCTITWV,

■ *} Borysthène ou Olbia (Herod., IV, 17. 53).

Ö22 LES HELLÈNES EN DEHORS DE l'aRCHIPEL

De là, les Milésiens franchirent les portes de la mer d'Azof qu'ils considéraient comme la source génératrice de toutes les masses d'eau qui prennent leur cours vers le sud *. Ils lui donnèrent le nom de la tribu scythe des Maïtes^, et l'appelèrent Maïtide ou Ma^otidea. Là^ tout était objet d'effroi et de répulsion. Au nord habitaient des tribus infiniment plus sauvages qu'ils n'en avaient jamais rencontré, et ces tribus avaient en face d'elle des escadrons sarmates qui, toujours en goût de batailles, faisaient à leurs voisins une guerre interminable. Un air épais et brumeux enveloppait ce bassin uni et sans ports qui, au commencement, leur parut aussi grand que le Pont lui-même. Pourtant, cette fois encore, ils poussèrent jusqu'à l'angle nord et pénétrèrent dans le delta du Tanaïs (Don) qui, à cette époque, se jetait dans la mer par deux embouchures. Ils fondèrent là la ville de Tanaïs qui devint un marché florissant, un marché où l'on échangeait du vin et des effets d'habillement contre des fourrures et des esclaves. Tanaïs, à son tour, bâtit Nauaris et Exopolis pour lui servir de comptoirs à l'intérieur ^. Ainsi, les Milésiens se sont enfoncés dans la direction du nord jusque bien avant dans le pays des Cosaques, jusqu'à la région où leDon et le Volga s'approchent l'un de l'autre.

En face de Panticapée s'étend la presqu'île de Taman, qui est formée tout entière d'alluvions déposées par le Kouban (Hypanis). C'est un terrain plat, coupé par des bras du fleuve, des lacs et des étangs. Sur le bord antérieur de la péninsule, les Ioniens, avec la coopération particulièrement active des Téïens, fondèrent Phanagoria, un port de mer et une ville de lagunes, tout à fait inabordable pour les peuples qui habitaient derrière elle dans les steppes. La ville était tout au bord jdu détroit, et elle était destinée, de compte à demi avec la ville sœur d'en face, à faire du Bosphore cimmérien un canal hellénique.

Ce fut enfin le tour de la côte montagneuse de Test ou du

1) M-ZJTYîp ToO nôvTou (Herod., IV, 86),

2) Maîtat, Maiwxat est un nom collectif désignant les peuples qui habitent entre le Bosphore et le Tanaïs (Strabon, p. 493).

3) C. I. GRiEC, II, p. 98.

Caucase. Là, l'œuvre de civilisation dirigée par Milet eut à surmonter de graves difficultés. Ces pays étaient occupés, de temps immémorial, par des populations qui défendaient avec une énergie sauvage leur liberté contre toutes les attaques, et qui savaient se faire des armes avec le fer de leurs montagnes. Les Hellènes furent obligés, pour rendre la mer libre, de repousser de la côte les Caucasiens. Le meilleur endroit où ils pussent asseoir leurs colonies était l'embouchure du Phase, du fleuve arménien qui, depuis les temps les plus reculés, avait servi à mettre les eaux de la Méditerranée en communication avec l'intérieur de l'i^sie. Phasis et Dioscurias furent de ce côté les nouveaux marchés internationaux où l'Asie échangeait avec les habiles négociants de l'Occident le superflu de ses trésors K

Les stations extrêmes de la navigation hellénique étaient en même temps les points d'attache de parcours immenses suivis par des caravanes: les citoyens d'Olbia faisaient remonter à leurs marchandises le cours du Borysthène, d'abord par eau, puis par terre, et ils étendirent ainsi leurs relations commerciales jusque dans le bassin de la Vistule - ; Tanaïs faisait venir jusqu'à la mer les produits de l'Oural et de la Sibérie, et Dioscurias embarquait sur les vaisseaux des Hellènes les richesses métalliques de l'Arménie, les pierres précieuses et les perles, la soie et l'ivoire de l'Inde. Entre elles aussi, les colonies entretinrent un commerce des plus actifs, Sinope n'atteignit l'apogée de sa prospérité que quand elle eut la charge de fournir aux villes situées sur la côte nord les produits du sud, ces produits dont pas une ville hellénique ne pouvait se passer. Or, plus la civilisation grecque étendait son domaine, plus s'accroissait la consommation des denrées du midi, surtout de l'huile. Le vin était un article dont l'importation avait commencé plus tôt encore et se faisait sur une plus large échelle. Une fois que les Barbares en eurent goûté le charme (et, dans ces régions humides et froides, on l'appréciaitbien autrement que sous le ciel de l'Hellade), les amphores

^) Strabon, p. 498. Steph. Byz., s. v. ^iai;.

2) Cf. WiLBERG , Einfluss der klassischen Yœlker auf den Norden. Hamburg, 1867. p. 3G sqq.

524 LES HELLÈNES EN DEHORS DE l' ARCHIPEL

d'argile, pleines de la précieuse liqueur, arrivèrent par milliers. C'est ce qui se passe aujourd'hui encore, où la Russie du sud est le grand marché des vins de l'Archipel.

Il fallut des siècles pour explorer peu à peu ces régions maritimes, les plus septentrionales de celles dont les Grecs savaient le chemin, pour régulariser les voies commerciales et pour fonder ce cercle de villes dont les plus importantes existaient déjà à l'époque où les Spartiates commencèrent à guerroyer avec les Messéniens. Le succès du grand œuvre fut souvent douteux. Qui sait le nom des navigateurs — et ils ont été nombreux — qui, comme Ambron, le premier fondateur de Sinope, payèrent de leur vie leur courageuse initiative? Qui pourrait dire combien d'établissements ont été, comme l'ancienne Sinope, rasés par des peuplades jennemies! Néanmoins, Milet a accompli, avec une énergie tenace et une activité infatigable, la tâche dont la réussite finale compte parmi les plus hauts faits du peuple hellénique et les plus brillants résultats acquis à son histoire. Des catastrophes comme les invasions des Cimmériens étaient de ces malheurs qu'on ne pouvait éviter; mais chaque perte fut réparée, chaque lacune comblée, et, au milieu du vie siècle, Milet, mère de quatrevingts colonies, était plus fière et plus puissante que n'importe quelle autre cité hellénique '.

Ce sont encore les citoyens de Milet qui ont frayé à leurs compatriotes le chemin de l'Egypte. Là, les conditions étaient tout autres : là, c'étaient les Grecs qui passaient pour des Barbares ; pour que l'étranger put y acquérir une influence durable et le droit de commercer librement, il fallait d'abord que la conslitulion traditionnelle du pays fût ébranlée.

De ce côté encore, les villes ioniennes n'eurent qu'à renouer de vieilles relations maritimes, datant d'une époque très reculée. On voit pourquoi la connaissance des richesses de la vallée du Nil est aussi ancienne en Grèce que les plus lointains souvenirs delà navigation grecque, et pourquoi l'on rencontre déjàdanslespoèmes homériques la peinture vivante de Thèbes,

*) Sur les colonies milésiennes, voy. Rambach, Dq Mileto ejusque coloniis.

la capitale de rcmpiro égyptien. Dans le delta du Nil, les bouches du fleuve forment les ports naturels. De ces bouches, la principale était, dans les temps primitifs, celle de Péluse. Plus tard, les choses changèrent, au point de vue du volume d'eau et de la navigabilité. Au temps où les Grecs entrèrent en scène, les bouches les plus accessibles étaient celles de l'ouest, c'est-à-dire, le bras de Canope et celui de Bolbitis, le même qui porte aujourd'hui le nom de Rosette et qui offre encore la passe la plus commode '. Aussi les Grecs se portèrentils vers les bras de l'ouest, d'autant plus qu'ils rencontraient de ce côté les Libyens avec qui ils entretenaient depuis longtemps des relations de toute espèce ".

Le fleuve de l'Egypte est le véhicule des trésors du pays, et il les offre à l'étranger par ses neuf embouchures ; mais, tandis que les autres contrées méditerranéennes s'étaient déjà jetées dans le mouvement commercial et y prenaient une part des plus actives, les rois d'Egypte s'obstinaient dans un système de clôture sévère et d'isolement. Chaque bouche du Nil était surveillée de près, et les Ioniens, en dépit de tous leurs efforts, se virent réduits à la contrebande et au cabotage clandestin où les hardis marins risquaient souvent leur liberté et leur vie.

Les Milésiehs furent, là comme ailleurs, les premiers à donner l'exemple, et il n'y a absolument rien d'invraisemblable dans ce que rapporte la tradition, à savoir que, dès le Yiif siècle, vers le temps où Sinope et Cyzique furent fondées pour la première fois, il se serait établi sur le bras de Canope une factorerie milésienne ^. Ce n'était pas une colonie, mais

') Sur les bras du Nil, voy. Brugsgh, Geographie cl. alten JSgypt., l, p. 83.

2) Voy. ci-dessus, p. 51. Sur les routes commerciales qui conduisent en Egypte, voy. Buechsenschuetz, p. 435.

") D'après saint Jérôme, le premier établissement des Milésiens en Egypte date de l'an 1268, c'est-à-dire^ 753 av. J.-C. Seulement, il y voit à tort la fondation de Naucratis. Que les Milésiens aient eu des relations commerciales avec l'Egypte avant la fondation de Naucratis et avant les Psammétichides, c'est ce qui ressort de la description d'Hérodote (Herod., II, 179), description qui ne convient pas au temps de Psammétique et où nous ne pouvons voir simplement des mesures prises en vue de favoriser Naucratis. Nous avons donc le droit d'admettre que, déjà sous la XXIII'^ dynastie, il a été

826 LES HELLÈNES EN DEHORS DE l' ARCHIPEL

simplement un port de relâche assigné par les Pharaons. Il était interdit, sous les peines les plus sévères, de chercher à aborder en un autre endroit, et les matelots rencontrés ailleurs devaient certifier par serment qu'ils n'étaient là que pour avoir été jetés à la côte par la tempête. Puis, les vaisseaux devaient se diriger, enlongeantla côte ,verslabouche de Canope, et, si le vent était contraire, les cargaisons étaient transportées au moyen de canots par le bras du Nil jusqu'à Fentrepôt en question. C'était là un commerce réduit à la côte, végétant sous le joug oppressif d'une police soupçonneuse, à peu près comme ce qu'on a vu de nos jours à Canton et à Nangasaki, un commerce qui doit avoir précédé la colonisation proprement dite.

Cet état de choses changea, au moment où on s'y attendait le moins, à l'avantage du commerce grec, et cela, par le fait des rois d'Assyrie qui, au vu® siècle, étendirent leur domination sur l'Egypte. La dynastie éthiopienne qui y régnait fut renversée vers 671 avant J.-C. Tirhaka fut obligé de reculer devant Esarhaddon, le fils de Sanhérib, et le pays fut divisé, à la mode assyrienne , en une quantité de principautés qui étaient gouvernées chacune par son roi sous la suzeraineté du roi de Ninive. Toutes les tentatives faites par les Ethiopiens pour relever leur empire furent déjouées par les expéditions répétées des Assyriens*; mais ;ceux-ci ne purent pas non plus tenir le pays qui se trouva, durant un certain temps, en complète dissolution, sous la domination de différents vice-rois dont le plus considérable était Nécho, prince de Memphis et Sais. Les Milésiens ne manquèrent pas de tirer parti de cette

fait une première tentative pour installer un entrepôt. Cf. Bunsen, ^gijpten, Va, 426. Je ne vois pas qu'il faille rejeter complètement l'indication de saint Jérôme, sous prétexte qu'il s'est trompé en ce qui concerne Naucratis (Fischer, Griech. Zeittafeln, ad 01. XXXVII, 3),

1) Smith, Egyptian campaign and Assurbanipal (ap. Lepsius Zeitschr. f, aegypt. Sprache und Alterth., 18G8, p. 93 sqq.). Tirhaka (Tarqoù) mourut en 667. Il eut pour successeur Ourdoumane, le dernier roi de la XV« dynastie (éthiopienne), lequel reprend momentanément l'Egypte à Assourbanipal, IS'ikou, prince de Memphis et Sais (père de Psammétique. Herod., II, 152), chef des rois de districts institués par la dynastie éthiopienne et maintenus par les Assyriens, meurt en 666. Son successeur Psammétique est nommé dans les inscriptions assyriennes Pisamilki.

période d'anarchie. Ils pénétrèrent avec trente vaisseaux de guerre dans la bouche de Bolbitis et ils établirent là un camp fortihé ; ils battirent sur le Nil le général égyptien Inaros, et se mirent ensuire en relation avec Psemetek, le fils de Nécho, un des princes qui se partageaient le territoire.

Psemetek ou Psammétiqùc, comme l'appelaient les Grecs, n'était pas de race égyptienne, mais libyenne*. Or, les peuples libyens étaient depuis fort longtemps en relation avec les Cariens et les Ioniens, comme le prouvent, mieux que tout autre argument, les cultes de Poseidon et d' Athêna adoptés en Libye. Dans les districts situés sur la frontière occidentale de la Basse-Egypte, la population étaitfortementmêlée de sang libyen ". C'est pour cela que Saïs, la ville de Neith-Athêna, bâtie sur le bras le plus occidental du Nil, sur un bras qui, à l'époque, était accessible aux plus grands vaisseaux de guerre, fut précisément le lieu où l'ambitieux Psammétiqye établit son quartier-général lorsqu'il songea à relever à son profit l'empire tombé des Pharaons.

Pour une pareille entreprise, l'appui des marins étrangers lui était précieux, et il était aussi désireux d'en profiter qu'eux-mêmes étaient, dans l'intérêt de leur commerce, disposés à soutenir de toute leur énergie le prétendant philhellène. Non loin de Saïs fut établi un camp grec qui, en souvenir de ia victoire remportée par la flotte, fut appelé Naucratis^, et le triomphe des Psammétichides changea du tout au tout la condition des Grecs. Au lieu d'être des étrangers méprisés et persécutés, ils étaient devenus les soutiens du trône et une puissance dont la jeune dynastie ne pouvait se passer. Aussi, Psammétique ne se contenta pas d'ouvrir au commerce grec le bras occidental du Nil ; dans le but de protéger contre les Assyriens la frontière orientale du royaume, il provoqua l'installation d'une série d'établissements grecs sur le Nil de Péluse en assignant aux Cariens, sur une rive, aux Ioniens,

*) Lepsius, Abhand. d. Berl. Akad., 1856, p. 300.

^) DE RouGÉ, Les attaques dirigées contre l'Egypte., etc., p. 27. Lautiî, Zeitschrift d. D. Morg. Gesell., 18ü7, p. 662.

3) Strabon, p. 8U1 : fait qui eut lieu longtemps avant Amasis (Herod., II, 178).

sur l'autre, des terres comme en possédaient les membres de la caste guerrière. C'était la même espèce d'investiture que celle qui avait constitué, dans le Péloponnèse, la propriété dorienne. Le bras de Péluse fut, depuis lors, une voie à l'usage des Grecs, l'artère qui servait au commerce avec l'intérieur du pays et par où aussi le trafic avec l'Arabie et l'Inde fut introduit dans le cercle d'opérations des spéculateurs grecs. Ainsi, les deux bouches principales étaient aux mains des Grecs. Le nombre de ceux-ci s'accrut à vue d'oeil, t-t, pendant le règne de Psammétiquc, règne qui dura plus d'un demi-siècle (666-612), il se forma, parle mélange des Grecs avec les indigènes, une espèce de caste toute nouvelle , la classe des interprètes ou drogmans qui se vouèrent tout entiers au rôle désormais si important d'intermédiaires entre l'Hellade et l'Egypte.

Les Egyptiens de vieille roche se sentaient tout désorientés par ces innovations qui menaçaient de bouleverser l'empire tout entier. Deux cent mille membres de la caste des guerriers émigrèrent pour ne pas partager avec des étrangers l'honneur de protéger le trône. Psammétique les poursuivit jusqu'à la frontière de l'Ethiopie, et nous lisons encore aujourd'hui sur la cuisse du colosse de Ramsès, à Abou-Simbel en Nubie, les lignes mémorables que les soldats grecs de la garde royale y ont gravées en souvenir de l'expédition. Ils étaient là près du terme de leur voyage, et ils se trouvaient avoir, vers 620, exploré la vallée du Nil jusqu'aux cataractes. Cette inscription * est un des plus anciens monuments de l'écriture grecque et en môme temps l'attestation palpable d'un des événements les plus considérables de l'histoire ancienne, du moment qui vit s'ouvrir au commerce grec le bassin du Nil.

Nulle part, les heureux effets de la liberté commerciale ne se sont manifestés avec plus d'évidence. On vit monter la

1) C. I. Gr;ec.,5126. Lepsius, Denlimœhr, XII, Ablheil., VI, Bl. 98, 99. Reisehriefe, p. 260. La date oscille entre 01. XL et XLVII. D'après Bergk, l'inscription est du temps du second Psammétique; mais il est plus probable, qu'elle appartient au règne de Psammétique I*^"" (Kirchhoff, Studien zw' Geschichte des griechischen Alphabets. 1877, p. 41).

valeur de lu propriété foncière et de tous les produits de la région, et l'on s'aperçut bientôt que ce va et vient de richesses, que cet échange actif profitait à tout le monde. De toutes parts surgirent des édifices, publics et privés, plus magnifiques que jamais ; avec la prospérité, la population s'accrut et arriva à un chiffre inconnu jusque-là. On compta bientôt dans le pays vingt mille cités florissantes. Cette prospérité, l'Egypte la devait aux Hellènes, ses souverains se trouvaient dépendre, eux, leur puissance et leur fortune, des républiques marchandes de l'Ionie.

Nécho II continua le système de Psammétique. Il creusa le canal qui, par les Lacs Amers, devait joindre la mer Rouge à la Méditerranée, et ce travail pénible était surtout favorable aux intérêts des Grecs de Péluse, car c'est près de là que le canal devait déboucher dans le Nil. Sous Amasis (570 avant J.-G.) ', il y eut un revirement sensible. Sans doute, le roi ne songeait pas à rétablir l'ancien système; mais il chercha à contenir dans de justes limites les influences étrangères dont l'empire vieillissant ne pouvait plus s'affranchir et à se faire une position plus indépendante, en supprimant le monopole de certaines villes.

Le côté de l'est avait toujours été le côté faible de l'Egypte, et Amasis ne jugea pas bien prudent de laisser aux Grecs la garde de cette frontière. Il supprima donc le camp grec installé sur ce point et en transporta les habitants à Memphis. Cette mesure dut rompre violemment une foule de relations commerciales. A Naucratis même, il enleva aux Milésiens leurs privilèges, ces privilèges qui avaient été longtemps pour les autres villes de commerce un objet d'envie. Désormais, tous les Grecs purent y élire domicile et y faire le négoce. Ainsi s'ouvre, dans l'histoire du commerce gréco-égyptien, une troisième période, qui commence au milieu du sixième siècle.

Il se forma dès lors à Naucratis une colonie commerciale fondée en commun par neuf villes associées, à savoir : quatre villes ioniennes, Chios, Téos, Phocée et Clazomène ; quatre villes doriennes, Rhodes, Halicarnasse, Cnide etPhasélis ; et

*) Sur Amasis [Ahmès] de Sais, voy. Herod., II, 172 sqq,

530 LES HELLÈNES EN DEHORS DE l' ARCHIPEL

enfin, une cité éolienne, Mitylène. Elles élevèrent au milieu de la grande factorerie un sanctuaire commun, où l'on organisa un culte régulier des divinités grecques et, en même temps, une administration commune à la société tout entière. C'était une compagnie commerciale, une amphictyonie en petit; de là aussi son nom d'«Hellénion'. » Chaque quartier avait ses autorités particulières et sa juridiction à part, juridiction comparable aux cours hanséatiques des Etats du Nord. Ces quartiers étaient administrés par les plus anciens sociétaires et pouvaient, dans les cas litigieux, en appeler à la décision de leurs métropoles respectives. En outre, Milet, jalouse de ses rivales, garda pour elle son temple d'Apollon ; de même, les Samiens et les Eginètes, qui auparavant avaient su également se faire octroyer des privilèges commerciaux, avaient leurs sanctuaires et leurs comptoirs particuliers. Naucratis fut bien vite florissante; déjà sous Amasis, c'était une Corinthe ég}^tienne, un séjour hanté par Topulence et le plaisir, un rendez-vous de la richesse et du luxe. Elle était ce que fut plus tard Alexandrie, le grand entrepôt pour l'exportation des inépuisables trésors de l'Egypte et de TxAi'abie, et aussi un marché de premier ordre pour les produits grecs, notamment pour le vin et l'huile '. En effet, bien que des monuments fort anciens attestent l'existence de vignobles en Egypte, les besoins de la consommation exigeaient un approvisionnement très considérable, et ce n'est que depuis Psammétique que les Egj^ptiens se sont habitués à faire usage du vin.

Tout ce développement, si fécond en résultats, du commerce avec l'Egypte est dû à l'initiative de Milet, dont les hardis marins s'acclimatèrent au même moment dans les glaces cimmériennes et sous les palmiers du Nil, nouèrent à la même époque, au prix de bien des privations et des luttes, des relations commerciales, d'un côté avec les Scythes et les Sarmates, de l'autre, avec les Ethiopiens et les Libyens. Ils avaient porté leur commerce et écoulaient les produits de leur industrie plus loin encore que n'allait leur domaine colonial; car, en Italie

') Herod., II, 178.

2) Herod., III, 6. Cf. II, 37. 60. 77.

COLONIES EUBÉENNES 531

même, notamment dans l'opulente Sybaris, les riches bourgeois dédaignaient deporter d'autres vêtements que ceux qui étaient tissés en laine de Milet '.

Une puissance commerciale comme celle que les Milésiens ont peu à peu conquise né peut s'être édifiée sans hostilités et conflits de toute espèce avec les autres Etats maritimes. Les voies suivies par les diverses places de commerce devaient se rencontrer aux endroits importants, et les villes n'étaient jamais plus susceptibles ni plus décidées à se battre que quand il s'agissait de conserver les avantages acquis à leur négoce ou d'en acquérir de nouveaux.

COLONIES ELBEENXES.

L'Ionie n'avait pas de rivales plus dangereuses que les villes de l'Eubée : en premier lieu Kyme, assise sur une excellente rade de la côte orientale, en pays de vignobles ; puis, les deux villes sœurs, Chalcis et Erétrie. Ces trois cités se sont livrées à la colonisation en grand. Tandis qu'Erétrie devait principalement sa prospérité à la pêche de la pourpre * et à l'industrie, de jour en jour plus développée, des transports maritimes, Chalcis, la « ville d'airain, » située à portée des deux mers qui se rejoignent dans le détroit béotien, avait pris pour elle et exploitait la plus considérable des richesses de l'île, c'est-àdire, le cui\Tc. Jadis, les Phéniciens avaient été obligés, par l'épuisement des filons du Liban, de chercher de nouvelles mines dans les pays d'outre-mer, et ils avaient ainsi découvert le cui\Te de Cypre : les Chalcidiens ont fait comme eux. Chalcis devint le centre de cette industrie dans l'Hellade ; ce fut la Sidon grecque. Après Cypre, il n'y avait pas, dans toute l'étendue de la mer Egée, de dépôts de cuivre plus riches que ceux de l'Eubée. Chalcis posséda les premières fonderies de cuivre

1) Herod., VI, 21.

*) Aristot., Hist, an,, V, 15, Athen., III, p. 88 f.

332 Li:S HELLÈNES EN DEHORS DE l' ARCHIPEL

elles premières forges qu'ait connues la Grèce d'Europe '. C'est sur l'Euripe qu'étaient installés les Cadméens, les inventeurs de la calamine ou cadmie ; c'est de là que s'exportait, par terre et par mer, à l'état brut ou déjà travaillé, le métal indispensable à la fabrication des armes, à l'ornementation architectonique et surtout à la confection du matériel employé par le culte : les établissements métallurgiques qu'on rencontre à Corinthe, à Sparte et en d'autres lieux, ont été fondés par des Chalcidiens.

Ainsi, la petite ville bâtie sur une plage étroite, près de la source d'Aréthuse, était devenue une place maritime populeuse et industrieuse ; mais, n'étant au large ni du côté de la terre, ni du côté de la mer, elle dut songer de bonne heure à se créer une marine pour assurer la liberté de ses mouvements et pour aller chercher au loin ce que le pays ne fournissait qu'en quantité insuffisante, notamment, du bois et du minerai. Les autres villes de l'Eubée et la population delà Béotie, de l'autre côté du détroit, prirent partàces voyages, et ainsi Chalcis devint le point de départ d'expéditions qui aboutirent à des découvertes lointaines et à la fondation de nombreuses colonies. On se dirigea tout d'abord vers le nord, dans la mer de Thrace.

En Thrace, la population indigène, apparentée par ses origines aux Phrygiens, était arrivée de bonne heure, grâce aux immigrations venues de la côte d' Asie-Mineure, à un degré assez avancé de civilisation, comme le prouve la vieille renommée des aèdes thraces et l'influence que l'art des Muses a exercée, principalement dans le voisinage de TOlympe thessalien , en Piérie , sur la culture nationale des Hellènes. Depuis , des tribus plus grossières étaient descendues des montagnes du nord et s'étaient avancées vers le littoral, des tribus qui méprisaient l'agriculture comme toutes les industries pacifiques, qui vivaient dans la polygamie et s'adonnaient aux excès de la boisson. Ces Thraces barbares dominaient le littoral du nord do l'Archipel. Leur grand nombre,

') Plutarch., Defect . orac, 43. Boeckh, Staatshaushaltung, II, p. 169. Sur Chalcis, voy. Dondohfk, Be rebus Chalcidcnsium, 1855. K. F. Hermann, Die Kwmpfe zwischen Chalkis und Erctria (ap. Gesamm. Abhandl., p. 187 sqq.).

COLONIES EUBÉENNES 533

leur humeur belliqueuse et sauvage avait été cause que, à l'époque des grandes migrations provoquées par l'invasion dorienne, les établissements fondés par les Eoliens * n'avaient pu prospérer, et que, de toutes les côtes de la mer Egée, ce rivage était resté le plus longtemps à l'état de barbarie, en dépit de ses presqu'îles qui semblaient aller au-devant des Grecs et les attirer dans leurs ports. C'était là, pour une colonisation grecque, le champ d'expériences le plus voisin et le plus vaste.

Les Chalcidiens avaient d'autant plus qualité pour entreprendre cette œuvre que, ce qui distinguait la côte thrace, c'était précisément sa richesse en métaux. On commença par s'assurer du golfe Thermaïque où l'on bâtit, vis-à-vis de la côte de Thrace, la ville de Mcthone. Puis, on se risqua à mettre le pied sur la péninsule, pareille à un énorme bloc de rocher adossé au continent, qui s'avance entre le golfe Thermaïque et celui du Strymon et se partage du côté du midi en trois puissantes saillies soutenues par des arêtes montagneuses. C'est un large et haut plateau qui a sa constitution particulière et qui, pour ce motif, est destiné à avoir son histoire à part. Le versant de l'ouest a plus de terres arables, le côté de l'est plus de filons métalliques. C'est sans doute par la presqu'île du milieu ou sithonienne qu'a commencé la colonisation des Chalcidiens; ils ne pouvaient trouver d'endroit plus commode pour y asseoir Torone. De ce point, ils ont étendu leurs établissements aux alentours et, de progrès en progrès, ils ont fini par bâtir trente-deux villes * qui, toutes, reconnaissaient Chalcis pour leur métropole et furent, en conséquence, désignées toutes ensemble sous le nom collectif de Chalcidique,

Le plateau est parsemé d'anciennes excavations devant lesquelles s'élèvent encore aujourd'hui des monceaux de scories, témoignage visible du zèle avec lequel les colons grecs ont exploité là l'argent et le cuivre s. C'est ce qui explique aussi la quantité de petites villes bâties à la côte. Dans la mer orageuse

^) Voy. ci-dessus, p. 146.

2) Demosth., IX, §26.

^) Leake, Travels in northern Greece, III, p. 160 sqq.

334 LES HELLÈNES EN DEHORS DE l'aRCHIPEL

de Thrace, elles servaient de ports de refuge et s'occupaient de l'exportation des produits des mines ainsi que des autres articles de commerce, par exemple, des bois de construction et de la poix. Au cours du viii^ siècle, les Chalcidiens ont enlevé aux Barbares cette « avancée » de Thrace, comme l'appelaient les anciens ', et l'ont couverte de leurs établissements.

Chalcis avait la direction du mouvement ; mais elle accepta le concours des autres villes deTEubée, notamment d'Erétrie, qui ne se livra d'abord à la colonisation qu'en société avec sa voisine. Les deux villes étaient étroitement unies par un culte commun d'Artémis ; toutes deux étaient g-ouvernées par des familles privilégiées et toutes deux ont, comme Corinthe sous les Bacchiades, utilisé leurs colonies pour renverser le régime oligarchique. Plus tard, elles se séparèrent; et il y a telle localité, comme Méthone, dont Ere trie a fourni presque à elle seule la population. Puis, elles délimitèrent leurs domaines respectifs : Erétrie envoya ses colons dans la presqu'île de Pallène et à l'Athos, Chalcis, plus au nord, dans les montagnes qui constituent la Chalcidique proprement dite -, Chalcis eut aussi la collaboration de cités plus éloignées, mais avec qui elle entretenait des relations de commerce, entre autres, Mégare et Corinthe. Ainsi, la colonisation eubéenne s'étendit, animée d'une vitalité croissante, vers l'entrée du Pont, où elle pénétrait dans la sphère d'action du commerce milésien. En 712 (01. XVII, 1), les Mégariens fondèrent, dans l'angle de la mer de Marmara, la ville d'Astacos ^. Là, des froissements et des hostilités étaient inévitables, et il n'y a pas d'autre manière d'expliquer comment la brouille survenue entre Chalcis et Erétrie, une querelle de voisins comme il y en avait à chaque instant dans la Grèce d'alors, put devenir une guerre à laquelle prirent part quantité d'Etats en deçà et au delà de la mer Egée '. La plaine de Lélante laissait les Milésiens fort

') XaXxtStxi^ OUxàÈTt'i ©piy.Ti; (Thucyd., IV, 104).

-) Strabon, p. 447.

3] D'après Euseb, ad 01. CXXIX, 1, Astacos a été fondée 448 ans avant 01. CXXIX, 1, qui correspond à 264 avant J.-C.

*) Sur la guerre entre Chalcis et Erétrie,' voy. Herod., V, 99. Cf. ci-dessus, p. 295. (La légende du roi Amphidamas appartient à une guerre antérieure).

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indifférents, mais les progrès de la puissance maritime des Chalcidiens et de leurs alliés dans le nord les touchaient de très près ; c'est pour cela qu'ils s'allièrent avec les adversaires de Chalcis, tandis que, par contre, Samos, jalouse de Milet sa voisine, se rangea du côté de Chalcis et demanda aux Corinthiens, peut-être justement pour cette guerre, leur constructeur de trirèmes, l'ingénieur Aminoclès (704. 01. xix, 1) *. Néanmoins, cette guerre, bien que déclarée entre villes maritimes, se fit principalement sur terre, et l'issue en fut décidée parla cavalerie, parce qu'on était encore aux beaux jours de l'aristocratie ^.

Durant la guerre, la Colonisation eubéenne subit nécessairement un temps d'arrêt, comme on le constate, en effet, à la fin du huitième siècle (après 01. xiv). Dans ce même intervalle, au contraire, Milet travaillait avec ardeur à s'assurer de l'Hellespont et de la Propontide en fondant Abydos, Lampsaque et Proconnèse.

En tout cas, ce qui est sûr, c'est que cette guerre, loin d'épuiser les forces des belligérants, les développa chaque jour davantage. Parmi les Etats d'Europe, ce furent Corinthe et Mégare qui se mirent en évidence; car, au viii" et au vue siècle, en un temps où Athènes n'était encore qu'une ville insignifiante, l'isthme était le centre d'un vaste ensemble de relations maritimes. Corinthe fonda Potidée sur la côte de ïhrace, juste entre les circonscriptions coloniales des Erétriens et des Chalcidiens, comme si elle voulait les tenir à distance les uns des autres ^ Mégare prit en main la colonisation du Pont et installa à la porte du Bosphore Chalcédoine (674. 01. xxvi, 3), une ville dont les fondateurs furent appelés par l'oracle de Delphes les « aveugles ',» parce qu'ils n'avaient pas su voir

*) Thucyd., I, 13. V^oy. ci-dessus, p. 330. La participation des Cypsélides, que suppose Vischer {Gœtt. gel. Anzeigen, 1864, p. i'il'è. Kleine Schriften, I, p. 600. Cf, Bergk, Griech. Literaturgeschichte, p. 950) reste très contestable.

*) Supériorité de la cavalerie des Érétriens (Plutarch., Erotic, 17. Hermann, p. 198. Cf. Aristot., Polit., p. 148, 19). Les colonies datent de la domination des Hippobotes (Aristot., ap. Strab., p. 447. Boehnegke, Forschungen auf dem Gebiet der attischen Redner, 1843, p. 95 sqq.).

3) Cf. Vischer, loc. cit.

*) Strabon, p. 320.

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que tous les avantages de la position appartenaient au rivage d'en face. Les Mégariens réparèrent le temps perdu, et, 17 ans plus tard ', ils bâtirent Byzance sur la « Corne d'or, » un bras de mer profond où les bancs de poissons venus du Pont se trouvaient poussés par le courant du détroit, pour la plus grande commodité des pêcheurs. Pendant ce temps, les Milésiens couvraient de leurs établissements le bassin intérieur du Pont. Les Corinthiens firent connaissance, par l'intermédiaire de Milet , avec le pays des Scythes, dont les magnifiques fleuves jouent déjà un rôle dans les poésies d'Eumélos-. L'isthme était le rendez-vous de tous les aventuriers des contrées voisines ; quand on cite parmi les fondateurs de Byzance, à côté des Mégariens, d'autres Etats et d'autres peuples, comme les Corinthiens, les Béotiens etles Arcadiens, on entend par là des immigrations accessoires, les unes simultanées, les autres successives, auxquelles Mégare servit de port d'embarquement.

Nous ne saurions dire jusqu'à quel point, la grande guerre une fois terminée, cette émulation se laissa discipliner par des conventions réciproques, et s'il y eut des traités pour délimiter l'exploitation commerciale des divers intéressés. En ce qui concerne le premier objet de la querelle, c'est-à-dire la plaine deLélante, les Chalcidiens étaient restés vainqueurs. Sur mer également, ils ne se laissaient point paralyser par la concurrence de jour en jour plus active qu'ils étaient obligés de tolérer. Au contraire, c'est vers 654 (01. xxxi, 1) que la colonisation de la Chalcidique fut complétée, avec le concours des Cyclades, notamment de l'île d'Andros, par la fondation d'Acanthos et de Stagire ; et, à peu près à la même époque, les Chalcidiens étaient occupés en Sicile, où ils coopéraient à la fondation d'Himère, à maintenir l'influence qu'ils exerçaient depuis longtemps sur les contrées de l'Occident.

La terre d'Occident ou Hespérie était un monde à part,

') Byzance a été fondée deux fois : d'abord, dix-sept ans après Chalcédoine (Euseb. ap. Hieronym., ad 01. XXX, 3. Hebod., IV. 144). c'est-à-dire en 657 (01. XXXVIII, 1) : puis, pour la seconde fois, en 628, d'après lo. Lydus, Mag. rom., III, p. 280.

^) Voy. ci-de?sus, p. 327.

COLONIES EUBÉENNES 537

placé loin des pays habités parles tribus grecques et en dehors de l'Archipel qui leur servait entre elles de lien. La mer qui baigne les rivages de l'occident ne faisait pas partie du monde grec; on l'appelait, pour montrer qu'elle appartenait à la contrée d'au delà, la mer de Sicile : c'était une vaste nappe d'eau sans îles, et, comparée à la mer Egée, elle faisait l'effet d'un Océan. Le courant, dirigé de l'ouest à l'est, de la mer Tyrrhénienne vers celle de Sicile, y contrariait la marche des vaisseaux grecs ; des contre-courants alternatifs y rendaient la n-avigation dangereuse, et les vents qui dominaient dans ces parages étaient tout à fait différents de ceux auxquels étaient habitués les Hellènes. Le ciel leur paraissait trouble et incertain ; ils se sentaient mal à l'aise de ce côté, le côté de la nuit, la région où les Phéaciens, les nochers des trépassés, « enveloppés dans une brume épaisse » »j suivaient leurs sentiers obscurs. C'est pour cette raison que la navigation s'arrêta si longtemps à la pointe méridionale de la Morée "", et que, même après qu'on se fut risqué à faire le tour de la péninsule, les marins anxieux suivaient de si près les côtes helléniques pour arriver dans la mer de Corinthe. C'était là la route suivie jadis par les Cretois, celle par laquelle ils avaient un jour apporté à Delphes le culte d'Apollon. Mais, pour aborder les pays d'Occident, il ne fallait pas compter sur la mer de Sicile, qui ne se prêtait pas à une semblable traversée.

C'est plutôt par les îles semées à l'entrée du golfe de Corinthe qu'ont commencé les rapports avec le continent de l'ouest. De ces îles, les unes, comme les Echinades qui entourent l'embouchure de l'Achéloos , sont des dépendances de la côte ; les autres sont plus grandes et plus loin en mer, comme Zacynthe, Same, Ithaque, Leucade, qui forment devant le golfe une traînée en ligne courbe dirigée du sud au nord, et ont ensemble à peu près la même longueur que l'Eubée. Ce sont là les îles qui portent encore aujourd'hui leur nom traditionnel d' « Iles ioniennes^. » Elles comprennent, outre le

') HoM., Odyss., VIII, 561.

2) Voy. ci-dessus, p. 507.

3) Sur les « Iles ioniennes » et la « mer Ionienne, » voy. ci-dessus, p. 76-77,

DONDORFF, p. 8.

groupe principal, une île située à quelque distance au nord et près du littoral, Kerkyra ou Corcyre.

Mais ces îles ne sont, après tout, que des stations intermédiaires, servant d'étapes à un mouvement maritime dont le point de départ se trouve du côté de l'est.. Corcyre elle-même se rattache à FEubée par de vieilles légendes et des noms de lieux identiques ' ; FEubée, à son tour, est déjà en rapport avec les Phéaciens de V Odyssée - ; et, si nous relevons avec un soin plus minutieux les vestiges des anciennes voies commerciales, nous arrivons à reconnaître que ce sont les hommes des bords de FEuripe, les plus ardents de tous les Hellènes à recevoir et à propager la civilisation phénicienne, qui, pour s'approvisionner de métaux et de pourpre, ont mis en relation mutuelle les deux mers qui baignent à Fest et à Fouest les flancs de FHellade. Les Chalcidiens, franchissant l'isthme, où les Phéniciens avaient déjà ouvert une voie pour le transport des marchandises 3, ont pénétré d'abord dans le golfe de Grisa. Au nord du golfe vient déboucher FHéracléios , ainsi nommé de l'Héraclès tyrien. Là, dans l'anse de Boulis*, creusée en plein rocher, se trouvait un excellent gisement de coquillages à pourpre qui attira les marins eubéens. Plus loin, sur la côte d'Etolie, s'élevait Chalcis, au pied d^une montagne de même nom riche en minerais. Au delà du golfe, les noms eubéens se répètent encore. Nous trouvons l'Are thuse chalcidienne à Ithaque, ainsi qu'à Elis et en Sicile, et la légende de la nymphe dont les eaux poursuivent leur cours à travers la mer n'est que le gracieux symbole des relations instituées par les Chalcidiens entre des points éloignés ; car ils donnaient le nom de la fontaine de leur pays aux sources qu'ils rencontraient au bord de la mer, où ils sacrifiaient et renouvelaient leurs provisions d'eau ^

1) Sur Chalcis et Corcyre, voy.,W. Mueller, De Corcyrasorum republica, p. 9, (De part et d'autre, on trouve des noms comme Macris, Eubœa. . ., etc.).

2) HoM., Odyss., VII, 321.

•*) Voy. ci-dessus, p. 64.

'*) BuRsiAN, Geogr . von Griechenland, I, 185.

"") PiNDER und Friedl.îj.nder, Beitrxge zur selteren Münskwide, I, p.

COLONIES EUBÉENNES 539

Les Chalcidiens eurent pour émules les Erétriens. Ceux-ci avaient surtout pris pied à Corcyre. Ils en furent expulsés par les Corinthiens ', et voilà comment File des Corcyrcens a été introduite dans le champ de la navigation hellénique par l'action combinée de TEubée et de Corinthe.

Il fut un temps où File était l'avant-poste des Hellènes dans la direction du nord ; et c'est là la raison du rôle considérable qu'elle a joué dans le développement de la marine hellénique. En effet, en raison même de sa position, il fallut la mettre en état" de se défendre, et elle arriva ainsi plus tôt que les autres colonies à se rendre indépendante. Elle fut obligée de protéger elle-même ses côtes et elle s'habitua à considérer la mer avoisinante, en remontant à partir de l'entrée du golfe d'Ambraeie, comme sa propriété. Elle se créa une marine qui rivalisait avec celle de Corinthe, et son indocile fierté la poussa à se révolter contre sa^métropole. Tandis que la guerre de Lélante se décidait encore par des combats de terre ^, on vit pour la première fois une querelle entre villes grecques tranchée par une bataille navale (665. 01. xxviii, 4), la première bataille de ce genre dont on eût souvenir en Grèce 3. La défection de Corcyre fut une des causes qui amenèrent la chute des Bacchiades*, et, bien que Periandre ait subjugué l'île à nouveau, les Corinthiens ne vinrent jamais à bout d'y rétablir leur domination sur des bases durables.

Mais Corcyre tient aussi dans l'histoire de la colonisation hellénique une place exceptionnelle. Située sur la limite de la mer Adriatique et de la mer de Sicile, elle était à portée de l'Italie aussi bien que de l'Illyrie ; de là, le double courant de colonisation dont elle a été le point de départ.

L'un de ces courants remonta la côte occidentale du continent grec, lequel était resté totalement étranger aux progrès de la civilisation hellénique et fut, pour cette raison, colonisé comme une terre barbare. C'est vers 650 que le grand mouvement colonisateur commença dans les eaux de l'Adriatique.

') Voy. ci-dessus, p. 329.

-) Voy. ci-dessus, p. 535.

•*) Thucyd., I, 13.

*) Thucyd., I, 25.

540 LES HELLÈNES EN DEHORS DE l'aRCHIPEL

Là, Corinthe et Corcyre opérèrent en commun, principalement au temps de Periandre, au moment où fut fondée Epidamne, plus tard Dyrrhachion ' . Corinthe avait la direction de l'entreprise; mais la majeure partie des colons étaient des Corcyréens. Il en était de même à Apollonie, que l'on avait bâtie au bord de l'Aoos, sur un terrain volcanique extrêmement fertile. Les peuplades illyriennes ne se montrèrent pas inabordables. On leur fournit du vin, de l'huile , et des produits industriels de toute espèce contre des bois, des métaux, du bitume. Les plantes cueillies sur les montagnes illyriennes allèrent à Corinthe alimenter les fabriques de parfums ^ ; on expédia à destination des ports grecs des quantités de bétail à abattre; on fit la traite des esclaves; si bien que les places de commerce fondées dans ces régions comptèrent bientôt parmi les marchés les plus fréquentés de l'ancien monde. Or, plus la mer Adriatique effrayait la majorité des marins grecs, plus les Corcyréens s'approprièrent les avantages de ro mouvement commercial. C'est ce qui les mit en état de secouer le joug qu'ils avaient un instant accepté et de tenir tête avec leurs seules forces à leur métropole.

D'autre part, Corcyre était aussi le seuil de l'Italie. Au nord de l'île, il n'y a, pour séparer les. continents, qu'un détroit moins large que la distance qui sépare la Phéniciede Cypre ou Cythère de la Crète ; des montagnes de l'île, on aperçoit les Apennins. Il y a eu là des relations internationales bien avant l'époque de la colonisation chalcidienne.

La partie du continent d'outre-mer qui s'approche le plus près des monts Acrocérauniens est une étroite langue de terre qui fait saillie entre la mer de Tarente et celle d'Ionie et s'avance au loin vers l'est, comme si, en cet endroit, Tltalie voulait tendre la main à la Grèce. C'est la terre des lapyges ou Messapie. Cette région péninsulaire dut, à cause de sa position géographique, être occupée la première par les peuples qui,

>) Epidamne est fondée en 625. 01. XXXVIII, 4 (Euseb., ad ann. 1391. Syncell., 213 c). Sur les colonies des Corcyréens fondées entre 01. XXXVIII et XLVIil, voy. Mueller, p. 16.

-) Sur les fabriques de Corinthe, voy. Barth, De Corinth. mcrcat,, p. 49.

COLONIES EUBÉENNES 541

de la Crète, de la Lycie et de l'Ionie, lançaient leurs marins dans toutes les directions, ainsi que par les tribus établies sur les côtes de la Grèce occidentale '.

Les Messapiens passaient pour des descendants des Cretois. On rapportait à des Arcadiens navigateurs, ce qui veut dire à des tribus Cretoises portant ce nom, l'origine des Peucétiens et des Œnotriens ou « vignerons » qui habitaient la même contrée. On retrouve dans d'autres régions colonisées par les Cretois des noms et groupes de noms absolument identiques, comme Hyria et Messapion. Entre Brentésion etHydrus, c'està-dire, entre les points les plus abordables de la côte italienne, à quelque distance de la plage, se trouvait l'endroit appelé Lupise ou Lyciee, dont le nom indique la part prise par les Lyciens à la fondation de ces établissements -. Enfin, ce qui recte de l'écriture et de la langue des Messapiens nous permet d'y reconnaître une certaine analogie avec les vieux dialectes grecs \ Nous avons donc de bonnes raisons pour admettre que les Grsekes et les Italiotes, ces peuples frères, après s'être jadis séparés dans les montagnes de l'Illyrie, se sont rejoints par la voie de mer dans le sud de la péninsule italique et ont de nouveau frayé ensemble. C'est par là qu'ont été introduits l'olivier, la vigne, le platane, le cyprès et autres végétaux helléniques, par là qu'ont pénétré, avec une foule de connaissances transmises des Grecs aux Italiotes, quantité de mots grecs qui sont devenus propriété nationale des peuples italiques. Ces termes importés appartiennent généralement à un cercle d'idées qui suppose une civilisation déjà avancée, par exemple, aux procédés techniques de l'architecture, comme calx, machina, thésaurus^ ou de l'art nautique, comme gubernare, ancora,prora,aplustre, faselus... etc\

') Voy. ci-dessus, p. 75.

^) En ce qui concerne les colonies italiques, les principaux renseignements nous sont fournis par Strabon, p. 252-265, 278-280.

ä) D'après G. Curtius, Griech. Etym., p. 116, Messapia équivaut à Meoûôptov. Sur la Messapie, cf. Leake, Num. Hell. Eur., 134.

*) Influence des Grecs sur la formation de la langue latine, analysée par G. CuRTKjs, ap. Yerhandl. der Hamburger Philologen -Yersammlung . Sur les lapyges et leurs relations avec les colonies grecques, voy. Helbig, Hermes, XI, p. 265.

542 LES HELLÈNES EN DEHORS DE l'aRCHIPEL

Cette action considérable exercée sur l'Italie par des tribus grecques dans la période préhistorique, au temps où la Crète dominait les mers, se fit sentir principalement sur la côte orientale que Pline appelle avec raison le «fronton de l'Italie', m parce que, comme la côte orientale de la Grèce d'Europe, elle a été la première à recevoir l'excitation féconde apportée par les colons d'outre-mer et qu'elle l'a plus vivement ressentie.

Cependant, le côté de l'occident ne resta point en dehors de cette influence. Comme la mer de l'est ou mer Ionienne, celle de l'ouest ou mer Tyrrhénienne doit son nom à des tribus grecques de l' Asie-Mineure, à ces Tyrrhènes ioniens " qui ont découvert le détroit de Sicile, qui ont apporté de la Lydie, leur pays, surlacôte occidentale de l'Italie les premiers germes de civilisation entendue à la manière grecque, et s'y sont établis eux-mêmes en groupes nombreux.

Les relations ouvertes par les marins de l'Asie furent continuées, et avec une ardeur des plus actives, par les insulaires de la Grèce occidentale, c'est-à-dire, par les peuplades lélèges des Céphalléniens, Taphiens et Téléboëns. D'abord, les indigènes établis aux alentours des mines du golfe Thermaïque commencèrent par transporter sur la plage orientale le cuivre, métal très recherché aux temps héroïques; puis, les matelots contournèrent la pointe la plus méridionale de la péninsule, la partie qui, pour les Grecs, était l'Italie proprement dite, et allèrent chercher le cuivre jusqu'à Témèse, pour l'échanger contre du fer et de l'acier. C'est ainsi que le roi des Taphiens, Mentes, fait le commerce entre la Grèce et l'Italie; ses vaisseaux vont et viennent en toute sécurité d'un bout à l'autre du détroit, et des captifs grecs sont vendus à haut prix aux Sicules^. Ainsi donc, la plus ancienne indication qui nous renseigne sur ce qui se passait dans cette mer, celle que nous ont conservée les chants relatifs à Ulysse et à Télémaque, nous montre les deux rivages en relation, et en relation déjà intime.

>) Fro7is Italiœ (Plin., Nat. Eist., III, 10, 95).

-) Voy. ci-dessus, p. 52.

^) Y{oyi..,Odyss., 1, 184. Les légendes locales d'origine italique qui ont trouvé place dans le Nostos le plus récent de YOdijssce conviennent parfaitement aux colonies chalcidiennes. Cf. Muellex\hoff, D. Alterthumskunde, I, 57,

COLONIES EUBÉENNES 543

Ce sont là les plus anciens rapports que puissent attester, entre les côtes de la Grèce et celles de Tltalie, des faits avérés et une tradition dont la souche a porté bien des rameaux. Encore les tribus grecques n'ont-elles fait que continuer des relations remontant à une époque très reculée, quand elles ont pris part au commerce du cuivre mis en train par les Phéniciens. En tout cas, ce commerce entra dans une période nouvelle lorsqu'il ne resta plus abandonné à des peuplades errantes^ mais fut dirigé' par des villes et suivant un plan déterminé. L'initiative revient, cette fois encore, aux vigoureux enfants de l'Eubée qui, pour se procurer du cuivre, retrouvèrent, à force d'énergie, les anciennes routes de l'Occident.

Lorsque les Chalcidiens prirent en main le commerce de métaux fait avant eux par les Taphiens et qu'ils firent le tour de la péninsule italique, ils trouvèrent partout les traces d'établissement grecs datant d'une époque antérieure, et leur tâche de commerçants et de colons en devint singulièrement plus facile. Mais, nulle part ils ne trouvèrent une contrée qui répondît mieux aux besoins de leur négoce que la côte de Campanie, où se trouvent réunis le sol le plus productif et le rivage le plus heureusement conformé. L'île qui se trouve à l'entrée du golfe, du côté du sud, Capri, avait été occupée par des Téléboëns ; sur les îles placées en face dans la direction de l'ouest, les Pithécuses, où les métaux abondent, les marins eubéens fondèrent une ville à laquelle ils donnèrent le nom de l'ancienne capitale de leur île à eux, Kyme [Gume] \

Les Pithécuses, ^Enaria (Ischia) et Prochyte (Procida), sont des produits de la même force volcanique qui a soulevé du fond de la mer, au nord du golfe, deux montagnes affaissées depuis et dont les cimes ont été remplacées soit par des rades ouvertes, soit par des lacs poissonneux. Il y a un endroit où les bords du cratère septentrional se rejoignent, à une assez grande altitude au-dessus du niveau de la mer, en face des Pithécuses. C'est là l'emplacement que les colons eubéens sont allés chercher pour y recommencer à nouveau frais la

*) Voy. ci-dessus, p. 531.

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fondation de leur ville. De cette hauteur, qui du côté de la terre est d'accès difficile, on domine les magnifiques golfes de Misène et de Puteoli avec les îles environnantes, et, pour une ville qui allait être le centre du commerce du cuivre sur la côte tyrrhénienne^ la position était des plus heureuses. Ce lieu devint le rendez-vous d'une foule de marins dispersés qui, en Sardaigne et ailleurs, n'avaient pu arriver à se grouper en cité, et ainsi se forma la Cume de terre ferme qui, la tradition est unanime à l'affirmer, a été la plus ancienne ville grecque assise en pays italique dont les Hellènes aient gardé le souvenir '.

Sa fondation remonte à une époque où Kyme, celle qui s'élevait sur la côte orientale de l'Eubée, avait encore parmi les villes insulaires une espèce de primauté, par conséquent, à peu près au temps où des bans d'émigrants partirent de l'Eubée pour l'Eolide et où se fonda également sur la côte asiatique une nouvelle Kyme -. La métropole eubéenne doit s'être épuisée dans cet effort : elle fut peu à peu éclipsée parles deux villes riveraines de l'Euripe, et si complètement qu'on s'habitua par la suite à considérer la colonie italique comme une fille de Chalcis et d'Ere trie, sans que son nom^ le témoignage de sa filiation originelle, ait jamais été changé pour cela.

Des siècles durant, Cume est restée isolée sur sa falaise solitaire, comme une sentinelle avancée de la civilisation grecque dans l'extrême Occident. C'est là que le génie grec a, pour la première fois, pris possession du sol italique et y a enfoncé profondément ses attaches. C'est de là que se sont répandus à profusion, sur les plages avoisinantes, les cultes grecs et les légendes héroïques; c'est de là aussi que probablement JEthalia (Elbe), l'île de cuivre et de for, a reçu son nom et sa vocation historique. Née au moment où a commencé l'expansion des tribus helléniques par la voie de mer, Cume se défendit vaillamment depuis lors contre les Barbares des

') Cume dans le pays des Opiques (Strabon, p. 243. Vell. Paterc, I, 4. EusEB., Chron,).

-) Voy. ci-dessus, p. 146. D'après Holm, Geschichte Siciliens, I, p. 112, Cume a été fondée en 980. Cf. les autres colonies datant de l'époque de la guerre de Troie, dans Strabon, p. 254. 264.

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alentours, jusqu'au jour où, la mer étant pacifiée, des renforts arrivèrent de l'Eubée, de Samos et autres lieux et où, sous cette affluence, le double golfe de Naples se convertit en une Grèce florissante.

Sous les champs phlégréens, dont la luxuriante fécondité remplaçait pour les Chalcidiens de Gampanie leur plaine de Lélante, est couché, suivant la légende grecque, un géant enchaîné dont le corps s'allonge dans la direction de la Sicile et qui exhale sa rage par le gouffre de TEtna *. Les marins de l'Eubée avaient une prédilection visible pour les régions volcaniques : ils en connaissaient les dangers, mais ils savaient aussi en apprécier et en mettre à profit les avantages. Aussi, la cime de l'Etna était-elle pour eux, dans leurs traversées, un centre d'attraction irrésistible. Avant tout, il leur fallait, peur assurer leur passage dans la mer ïyrrhénienne, un établissement à demeure et un port de refuge sur le détroit de Sicile. On retrouve là une particularité déjà constatée dans le développement de la colonisation milésienne, c'est que les stations intermédiaires sont moins anciennes que les têtes de ligne aboutissant aux rivages d'outre-mer. Les Eubéens bâtirent donc sur TEuripe de Sicile, où ils retrouvaient le flux et le reflux de leur détroit à eux, une ville forte qu'ils appelèrent Rhégion, c'est-à-dire « cassure, » à cause de la brèche par laquelle l'irruption des eaux semble avoir détaché l'une de l'autre l'île et la péninsule ^.

Il y a entre cette fondation et le commerce de Gume un rapport étroit; et ce qui le prouve, c'est que, avant même qu'elle ne fût faite, des bandes grecques venues de Gume s'étaient avancées jusqu'au port sicilien deZanclc% — ainsi nommé de la langue de terre en forme de faux qui le protège, — et avaient engagé leur métropole à transformer cet établissement en une colonie définitive destinée à assurer leurs relations avec la mère-patrie. Ainsi, pour dominer le détroit, on créa là deux villes, placées comme Panticapée et Phanagoria sur le Bosphore de l'extrême nord. Ges fondations coïncident avec l'époque de

^) Typhös le géant (Pi.nd., Pyth., I. 16).

2) Pausan., IV, 23, 6. Strab., p. 257. Heragl. Pont., c. 25.

3] ZâyxVvY), plus tard Messana [Messine].

546 LES HELLÈNES EN DEHORS DE l' ARCHIPEL

la première guerre de Messénie ^ Les Ghalcidiens profitèrent des désordres du Péloponnèse pour mener dans leurs colonies des familles messéniennes qui fuyaient leur patrie. Par toute son histoire, Rhégion appartient plutôt à la Sicile qu'à l'Italie, et l'on garda jusque fort tard l'habitude de relâcher à Rhégion en faisant route pour la Sicile.

Ce n'était pas là un point d'arrêt. Presque simultanément, la colonisation grecque s'avança d'un pas sur dans deux directions opposées, vers le nord comme vers le sud. Elle commença par le sud.

En Sicile, les Grecs n'avaient pas les coudées aussi franches que dans le Pont, au nord ; ils étaient limités dans le choix des emplacements. Une partie du sol, et la meilleure, était aux mains des Phéniciens et Elymes ou Troyens ^ Les Phéniciens, que l'on avait évincés de la mer Egée et des bassins connexes, n'en étaient que plus nombreux et plus solidement installés de ce côté. La fondation de Rhégion dut déjà leur paraître une agression contre la Sicile ; mais, lorsqu'ils virent les Grecs prendre pied sur les deux rives du détroit, ils se préparèrent avec d'autant plus de résolution à défendre leur propriété. Ils n'étaient pas seuls. A côté d'eux, il y avait aussi les Sicules indigènes qui, sous la conduite de chefs belliqueux, disputaient le terrain aux nouveaux colons, bien qu'en somme ils eussent plus de sympathie pour les Grecs que pour les Phéniciens.

Les établissements grecs étaient de deux sortes. D'abord, on chercha à s'emparer des points que l'on jugeait indispensables au commerce. Là, on regardait moins à la qualité du terroir qu'à la situation. On tenait à être à portée des principales voies maritimes. Zancle était un de ces points. On ne pouvait pas laisser un port comme celui-là en des mains étran-

') Voy. ci-dessus, p. 245.

2j (ÖXOUV Ô£ xa\ <i>otvix£ç 7tep"t Tiâirav \ih xrjv Scy£>vîav à'xpaç te Im TÎj ^cù.iaari aTToXaêôvTEç xal Ta zmv.d[iBva. v/jafSia £[j.7toptai; é'vexev irj; upo; tou; SixeXo-jç- èiretOTi Ô£ o\ 'EXXïjve; TtoXXot xaxà ÔdcXaiTcrav èueiffÉ'RXeov, IxXitcÔvte; xà uXet'w Moxy-^v xat SoXÔEv-ca xai riàvop[j.ov Èyyùi; xwv 'EXufjLwv ÇuvotxT^aavTe; èvlaovTO (Thucyd.,VI,2). Sur les traces d'établissements phéniciens dans les parties occupées plus tard par les Hellènes, voy. Holm {Gesch. Siciliens, p. 80 sqq.). Sur les établissements qui sont restés phéniciens {ibid., p. 83 sqq.). Sur les Troyens ou Dardaniens qui courent les mers avec les Phéniciens, voy. cidessus, p. 92.

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gères ; il fallait y être le maitre si l'on voulait que la mèrepatrie et les colonies eussent leurs communications assurées *.

Ensuite, on se mit en quête d'endroits réunissant les conditions les plus favorables au développement d'une cité grecque. On eut le choix entre quantité de plaines rangées le long de la côte, des plaines en forme de vallons abondamment arrosés qui s'enfoncent dans le massif de l'intérieur, protégées sur leurs derrières par des montagnes, ouvertes sur la plage et pourvues d'ancrages commodes. Des plaines côtières comme celles-là, d'une fertilité dont nulle terre grecque n'approche, on en trouve tout une rangée sur le rivage oriental de l'ile, celui qui, du détroit de Sicile, descend vers le sud ^ C'est dans cette direction que les Grecs ont dû tout d'abord tourner leurs regards, ces contrées étant à la fois les plus rapprochées d'eux et les plus éloignées des principaux établissements phéniciens. Il y avait longtemps déjà que la cime de l'Etna était pour les pilotes chalcidiens un point de mire : du flanc de la montagne, au nord, jaillit l'Acésine ; c'est à l'embouchure de ce ruisseau que fut fondée en 736(01. xi, 1) la première colonie sicilienne proprement dite, la ville de Naxos.

C'était une colonie chalcidienne; et pourtant, l'homme qui a joué le principal rôle dans l'histoire de sa fondation était un Athénien, Théoclès. C'est Théoclès qui a découvert l'emplacement favorable, lui qui, dans la mère-patrie, a poussé à l'émigration et recruté pour son entreprise des aventuriers doriens et ioniens : s'il a appareillé de Chalcis, cela prouve qu'à Tépoque les hommes les plus entreprenants étaient obligés d'avoir recours aux grands foyers de colonisation et ne trouvaient que là les moyens de mettre leurs projets à exécution. Le nom de la nouvelle cité montre qu'il y eut parmi ses fon-

*) Zancle est fondée par Périérès de Cume et Cratseménès de Chalcis (Thucyd., VI, 4). Bruxet de Presles {Recherches sio^ les établissements des Grecs en Sicile, p. 82) distingue deux fondations ; mais il n'y a pas lieu de contester à Périérès et Cratseménès leur qualité de contemporains. D'après Siefert [Zankle-Messana, p. 9), la date de la fondation est comprise entre 735 et 729.

-) Sur les emplacements choisis par les colons grecs en Sicile, voy. les remarques de Schubring, Umwanderung des mega^Hschen Meerbusens (Zeitschr. f. allgem. Erdkunde. N. F. XVII, p. 434 sqq.).

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dateurs quantité de gens des Cyclades. Delphes leur donna sa bénédiction, et l'autel élevé à Apollon sur la plage de Naxos marqua pour toujours l'endroit où les Grecs avaient pris pied pour la première fois sur le sol sicilien '.

Ce fut un événement dont les conséquences ont retenti au loin dans l'histoire grecque tout entière. A partir de ce moment tribus et villes grecques s'éprennent tout d'un coup et à l'envi d'un beau zèle pour le rivage de Sicile, dont les récits les plus séduisants, colportés dans la mère-patrie, vantent la splendeur. Mais, cette fois encore, l'émulation fut une cause de mésintelligence et de scission. La population, recrutée par Théoclès dans des tribus différentes, ne put rester unie. Les Mégariens se séparèrent et s'avancèrent du côté du sud. Les Bacchiades de Corinthe saisirent avec beaucoup d'habileté le moment favorable ; ils attirèrent à eux les Mégariens et, dès l'année suivante (735. 01. xi, 2), ils fondèrent une ville à eux sur l'île d'Ortygie,enlevantainsipar avance aux Chalcidiens le meilleur port de la côte orientale'. Les marchands phéniciens qui étaient installés sur File d'Ortygie y restèrent et y vaquèrent tranquillement à leur industrie ^ ; le concours de nationalités différentes ne fit que hâter le rapide épanouissement de Syracuse.

Cette scission consomma la rupture de la concorde patriotique qui avait présidé aux débuts de la colonisation. Avec la langue et la civilisation grecque, les émigrants transportèrent aussi sur le sol de la Grèce nouvelle leurs rivalités de tribus et semèrent ainsi les germes des dissensions qui, plus tard, divisèrent la Sicile grecque en deux camps.

Comme les Chalcidiens continuaient à occuper de plus en plus complètement les flancs de l'Etna et que, dans les cinq années subséquentes, ils fondèrent Catane, ainsi que Léontini, — celle-ci bâtie sur un cours d'eau navigable, leTérias, et réunissant à un degré rare tous les avantages d'une ville agricole

ßcA)[Aov îôpûo-avTo (Thucyd., VI, 3). Sur Naxos, cf. Euseb., Hieronym., Chron. Strabon, p. 267. Sur Théoclès, voy. Boehnecke, p. 111.

^) Voy. ci-dessus, p. 329.

3) Sur les Phéniciens à Orlygie, voy. Stark, ap. Berichte der Saechs. Gesellschaft d. Wiss., 1856, p. 117.

COLONIES EUBÉENNES 549

et d'une cité maritime, — onfit encore une tentative pour grouper ensemble les tribus. Les Mégariens qui, de par leur origine, étaient à moitié ioniens, à moitié doriens, demeurèrent un instant chez les Léontins. Mais on ne les associa pas à la jouissance des fertiles campagnes qui entouraient la ville. Les Mégariens émigrent de nouveau ; ils cherchent en divers lieux un abri, jusqu'à ce qu'enfin ils trouvent au nord de Syracuse, sur le golfe qui s'ouvre à l'est en avant des montagnes Hybléennes, une patrie définitive. Ils y obtiennent des terres par voie d'accommodement avec un roi sicule, et fondent Mégara-Hyblœa (728. 01. xm, 1).

Ainsi, malgré toutes les dissensions, et même en partie à la faveur de ces discordes, toute la côte orientale, du cap Pachynos au cap Péloros, fut hellénisée en un laps de temps mcroyablement court ', et l'on eut, dans le plus beau pays de la Méditerranée, un domaine colonial d'une seule pièce, où chacune des villes intéressées avait trouvé sa place.

Les Mégaréens se trouvaient les moins bien partagés. Sans doute, leur plaine et leur golfe comptaient parmi les meilleurs de la Sicile ; mais, là comme dans la mère-patrie, ils se trouvaient enclavés entre un territoire ionien et un territoire dorien, de sorte qu'ils n'avaient pas la liberté de leurs mouvements. Ils avaient, d'un côté, Léontini; de l'autre, Syracuse qui, bien que de même sang et placée à peu près dans les mêmes conditions matérielles que Mégara, distança bien vite sa voisine. C'est que Syracuse avait le champ libre derrière elle. Il n'y avait pas trois générations qu'elle existait que déjà elle était en mesure de sortir de son île pour pousser ses conquêtes à l'intérieur et fonder dans la montagne, au-dessus des sources de l'xinapos, la ville d'Acra3 (664. 01. xxix, 1). C'est aussi vers cette époque que Syracuse doit avoir élevé les fortifica-

') La chronologie de la colonisation de la côte orientale repose sur le témoignage d'Éphore, de Thucydide et de Scymnos de Chios (Epiior. ap. Strab., p. 267. Thucyd., ibid. Scymn., 273). Mégara Hyblœa a duré en tout 245 ans : elle fut détruite par Gélon aussitôt après 01. LXXIV, 2 ou 1. Par conséquent la date de la fondation tombe dans la première moitié de 01. XIII (vers 728). C'est dans les trois années précédentes quE se placent les pérégrinations de Lamis, dont on connaissait par le menu les stations et la durée. Cf. Polygen., Strateg., Y, 1, 2. Schlbbing, op. cit., p. 4-47 sqq.

550 LES HELLÈNES EN DEHORS DE l' ARCHIPEL

lions d'Enna, la « citadelle de la Sicile *. » Ce furent là les derniers succès marquants obtenus par la politique coloniale des Bacchiades.

En même temps, l'esprit entreprenant de la race grecque s'était jeté sur le continent italique, notamment sur le littoral du golfe de Tarente qui, en raison des produits du sol et de la mer, surtout à cause de ses coquillages à pourpre, avait déjà attiré les marins phéniciens.

Le courant d'émigration qui se porta de ce côté venait principalement de la mer deCorinthe. LesChalcidiens en route pour l'Occident embarquaient là des aventuriers désireux de s'expatrier, et c'est ainsi qu'ils mirent ces contrées en relation avec les pays de l'ouest. Yoilà comment Trita^a, par exemple, une ville bâtie dans les montagnes de l'Achaïe, se trouvait de longue date en relation avec la Cume italique -.

L'oracle de Delphes fit ce qu'il put pour accroître, à iEgion et dans les villes maritimes des environs, la confiance dont jouissaient les Chalcidiens, les plus fidèles serviteurs et les messagers d'Apollon Pythien. Quand le crédit des Chalcidiens futenbaisse, les Corinthiens prirent la directiondu mouvement, comme on s'en aperçoit déjà lors de la fondation de Crotone. Mais, nulle part la population en excès ne se montra plus pressée départir que sur l'étroite bordure de l'ancienne iEgialée, où Ioniens et Achéens habitaient côte à côte dans une rangée de villes serrées les unes contre les autres.

Les Chalcidiens avaient des intérêts commerciaux qui les attiraient tout particulièrement au delà du détroit, dans la mer Tyrrhénienne ; c'est pour cela qu'ils passaient sans s'y arrêter devant les bords du golfe de Tarente. Pourtant, au point de vue de l'agrément du climat et des richesses naturelles, le versant oriental de TApennin était bien préférable au versant de l'ouest. La nature n'y avait pas prodigué les ports; mais, dans une mer abritée comme celle-là, les ancrages et les baies ouvertes suffisaient. Il y avait, le long de la côte, des plaines largement irriguées qui n'avaient pas leurs pareilles pour

') Sur les colonies de Syracuse à l'intérieur de la Sicile, cf. Schubring, Akrai-Palazzolo (Jahrbücher für klassische Philologie. Suppl,, IV). 2) Pausan., VI [, 22,8.

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la culture des céréales ; les hauteurs se prêtaient à merveille à la culture de la vigne et de l'olivier, ainsi qu'à l'élève des bestiaux ; les forêts qui couvraient l'étage supérieur fournissaient aux constructeurs de navires une provision inépuisable de bois et de poix; si bien qu'on ne pouvait rencontrer nulle part des conditions plus avantageuses au développement d'une prospérité dont tout le monde aurait sa part. Parmi les habitants, les Œnotriens,qui habitaient le flanc des montag'nes jusqu'à la mer, et les Ghaoniens ou Choniens se distinguaient par l'état plus avancé de leur civilisation. Dans le pays des Choniens existait déjà, de temps immémorial, une ville hellénique, Siris, qui se prétendait d'origine troyenne \ Partout l'on rencontre des traces d'une civilisation grecque antérieure. Aussi, la population philhellène s'associa volontiers aux nouveaux foyers de culture intellectuelle ouverts par les Grecs, et le renfort qu'elle fournit contribua à rendre en peu de temps leurs villes grandes et florissantes.

C'est dans ce milieu que furent fondées presqu'en même temps, en face du promontoire lapygien, sur des points de la côte qui se trouvaient le long de la route suivie par les navires chalcidiens, deux villes voisines l'une de l'autre : d'abord, Sybaris (721. 01. xiv, 4), placée dans un vallon luxuriant, à l'endroit où les ruisseaux de Crathis et de Sybaris se réunissent pour former une petite rivière ; puis, bientôt après, Crotone, à cinq milles de là, sur une sorte de terrasse plus élevée et plus dégagée que forme au bord de la mer une saillie de l'Apennin. Les colons appartenaient, pour la plupart, à l'ancienne population ionienne de la côte septentrionale du Péloponnèse : il y eut aussi, parmi ceux qui prirent part à la fondation de Sybaris, des gens deïrœzène. Seulement, comme, dans la mère-patrie, les Achéens avaient fini par se rendre maîtres, après de longues luttes, de l'hexapole ionienne 2, la colonisation se fit aussi sous la conduite de familles achéennes. Myscellos, le fondateur de Crotone, était un Héraclide

*) Siris habitée par des Xûve; et des "Iwvsç (Strabon, p. 264. Tzetzes ad Lycophr., 987. Cf. Res Siritarum dans l'ouvrage de Lorentz, Tarentinorum res gestœ, 1838, p. 9).

2) Voy. ci-dessus, p. 141.

à'Mg3d ; le fondateur de Sybaris était originaire d'Héliké. L'ancienne hostilité des deux races se réveilla dans les colonies et amena des explosions qui ensanglantèrent l'histoire de Sybaris. Tandis que le génie ionien prit le dessus dans cette ville, Crotone resta plutôt achéenne. Mais, de part et d'autre, ce fut évidemment l'énergie des familles achéennes qui imprima à l'histoire des deux villes une allure moins mesquine. Il y avait chez elles plus de sens politique que chez les négociants chalcidiens, qui se trouvaient satisfaits quand leurs plans de commerçants et d'industriels avaient abouti. Ceux-ci n'avaient en vue que les communications par mer, tandis que les Achéens s'occupèrent d'agriculture, soumirent les indigènes, agrandirent le territoire de la ville et organisèrent des confédérations.

Les deux cités se créèrent chacune un domaine sur la terre ferme. Les Sybarites remontèrent les cours d'eau qui se jettent à la côte, franchirent les hautes crêtes calcaires de l'Apennin de Calabre, et se frayèrent un chemin à travers les fourrés du bois de Sila jusqu'à l'autre rivage où ils fondèrent une série de villes. La ville de Poseidon (Psestum) était la plus avancée au nord des vingt-cinq colonies fondées par les bourgeois de Sybaris ' . Les Crotoniates en firent autant de leur côté : ils soumirent le haut pays qui s'étage sur une largeur encore plus grande au-dessus de leur plage, et s'approprièrent les anciennes mines de cuivre situées sur le bord du golfe de Térina. Ainsi, les cités achéennes devinrent comme les capitales de petits empires dans lesquels les tribus œnotriennes et osques vivaient sous la suzeraineté de républiques grecques.

A la suite des émigrations péloponnésiennes vinrent des colons partis de l'autre bord du golfe de Corinthe. C'étaient des Locriens qui, pour éliminer de leur cité des éléments trop remuants, fondèrent au pied du promontoire Zéphyrien une nouvelle Locres, tout à côté de Rhégion avec qui ils partagèrent la possession de la pointe la plus méridionale de l'Italie.

Enfin, les Hellènes occupèrent aussi la partie la plus enfoncée du golfe, le coin de terre le plus riant que connût le poète apulien, le rivage de ce que l'on appelle aujourd'hui

') Sur Sybaris, voy. Strabon, p. 263. Scymnus Chius, 360.

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mare piccolo. Il n'y a là, il est vrai, qu'une côte plate; mais on y trouve pourtant un excellent port, le meilleur de tout le littoral, et un sol bien arrosé qui monte en pente douce à partir de la mer, excellent pour l'élève des bestiaux comme pour la culture du froment. Mais surtout, il n'y avait pas, dans les mers d'Europe, de bassin aussi riche que celui-là en coquillages; c'était là un avantage qui^ sans aucun doute, avait déjà été remarqué par les marins phéniciens. Le rivage de Tarente se trouvait^ pour cette raison, depuis fort longtemps en relation avec la plus riche pêcherie de pourpre qu'il y eût dans les eaux grecques , avec le golfe de Laconie , et ce sont des colons laconiens qui, dans un temps où de graves dissensions mettaient en péril l'Etat Spartiate •, y ont fondé la ville de Tarente. Le fait est symbolisé, sur les monnaies d'argent frappées à Tarente, par l'image gracieuse d'un jouvenceau qui, porté par un dauphin^ glisse sur les vagues et montre de loin au rivage où il va aborder le trépied apollinien. Ce jeune homme, c'est Apollon Delphinios, le dieu qui avait conduit jadis les Cretois à Delphes, qui les avait guidés ensuite jusqu'au rivage italique (car Taras passait, non sans raison, pour un petit-fils de Minos), et qui maintenant, de son temple de Delphes, amenait aussi les Laconiens pour fonder la nouvelle ville.

Lorsque l'ancienne ville bâtie par les Chaoniens sur les bords de l'Aciris et du Siris eut été fondée à nouveau par des Ioniens de Colophon et fut devenue cette cité dont les chants d'Archiloque vantaient, dès le milieu du vu» siècle, la magnifique situation; lorsqu'enfin, un peu plus à l'est, Métaponte eut été édifiée par des familles achéennes sous la conduite d'un œkiste de Grisa; alors, tout le demi-cercle du beau golfe se trouva bordé de villes grecques. Ces établissements se trouvent répartis d'une façon si intelligente et séparés par des intervalles si bien mesurés que l'on est forcé d'admettre, ou bien un accord réciproque , ou bien l'effet d'une direction supérieure imposant un plan d'ensemble.

En Italie aussi, les cités d'origine diverse ont commencé par vivre entre elles sur le pied de concorde et par conclure

*) Voy. ci dessus, p. 251.

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des traités sous la protection desquels elles purent grandir en toute sécurité, chacune tirant parti des avantages de sa situation topographiquc ets'adonnant, celle-ci plutôt au commerce, celle-là à l'élève du bétail, telle autre à l'agriculture ou à l'industrie. Nous reconnaissons encore les vestiges des institutions amphictyoniqaes qui les groupaient et qui venaient surtout des Achéens. Comme les villes d'Achaïe, les colonies implantées sur le sol de l'Italie vénéraient en Zeus Homarios ou Homagyrios le patron de leurs institutions politiques communes : son autel était le foyer des colonies achéo-ioniennes. Le culte de Héra eut, à ce point de vue, une influence plus grande encore. Transplanté de FArgos achéenne, sa patrie d'élection, il avait trouvé sur le promontoire Lacinien, au sud de Crotone, un terrain éminemment favorable K Ce cap, qui était pour les navigateurs un point de repère et un lieu de débarquement, devint le centre de grandes fêtes placées sous la direction des Crotoniates. Le temple, situé dans une épaisse forêt de pins, était le rendez-vous de toutes les cités d'alentour ; il était relié par des voies sacrées aux villes des Italiotes qui y envoyaient leurs députés, y délibéraient sur les questions d'intérêt commun, et y exposaient les produits les plus achevés de leur art et de leur industrie. Même dans les poids et monnaies, il régnait un accord qui témoigne du génie organisateur des Achéens, et, jusque dans les colonies les plus lointaines des Sybarites, sur les frontières de la Campanie, nous trouvons la tête de Héra Lacinia servant d'écusson fédéral. Au temps de Solon, la frappe des monnaies, réglée d'après le système corinthien, et la fédération politique qu'elle suppose étaient, dans la Grande-Grèce, en pleine activité.

Mais, combien il est rare que l'histoire nous permette de "suivre du regard le paisible développement d'un système bien organisé! Les traditions dont elle dispose ne commencent guère que quand ce système se disloque et que les dissidences se manifestent. Yoilà pourquoi nous ne connaissons le sol béni de la Grande-Grèce que comme le théâtre des luttes les plus sanglantes, luttes qui éclatèrent à l'époque où la discorde

«) Strab., p. 261. Liv. XXIV, 3.

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se mit d'abord entre les villes achéennes et les villes ioniennes, puis, arma les unes contre les autres les cités achéennes ellesmêmes.

Tarente avait, elle aussi, comme l'attestent ses monnaies, subi un moment l'influence achéenne. Mais elle s'en est affranchie de bonne heure, et, livrée à sa propre initiative, elle a éclipsé toutes les villes voisines. A l'étroit du côté du sud, elle trouvait la voie d'autant plus libre au nord et pouvait opérer en grand de ce côté. En fait de colonies, elle n'en a point tiré de son sein dans les premiers temps, à l'exception des places fortifiées qu'elle établit dans les gorges du Samnium pour la défense de son territoire ; un de ces postes avancés portait le nom d'une ancienne bourgade Spartiate, Pitane, près du gué deTEurotas K Mais l'influence de Tarente s'étenditdepréférence sur la côte orientale. Elle était, en effet, un entrepôt placé sur la limite de la mer Adriatique et delamer de Sicile; c'est dans ses ports que les navires allant d'Epidamne vers le sud et vice versa renouvelaient leur cargaison. Avant que Brentésion (Brundisium) n'acquît une situation indépendante, Tarente faisait le commerce de transit entre la Grèce et l'Italie-. Ses opérations commerciales s'étendaient, par delà l'Illyrie, jusqu'en Istrie % et, sans aucun doute, elle était aussi en relation avec les places maritimes du fond de l'Adriatique, notamment avec la très ancienne ville pélasgique d'Hatria, dans le delta du Pô. Hatria était, à son tour, le point de départ des routes qui s'enfonçaient au nord dans les régions transalpines, routes par où l'ambre arrivait aux peuples de la Méditerranée. Les Hellènes se sentaient toujours, en définitive, mal à l'aise dans l'Adriatique, et l'on s'en aperçoit au petit nombre de colonies véritables établies sur ses deux rivages. Pourtant, il y avait dans ces mêmes parages quantité depetites factoreries, comme, par exemple, celle que les Eginètes avaient dans le pays des Ombriens *. C'est que le trafic s'y faisait depuis longtemps et

1) Voy. ci-dessus, p. 210. Th. Mommsen, Rœm. Münzwesen, p. 119.

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