V. — LA SATYRE MÉNIPPÉE
Parmi tant de pamphlets que fit naître la Ligue, un seul est demeuré célèbre, la Satyre Ménippée (1). Dans la situation si confuse où la mort de Henri III avait jeté les diiTcrents partis politiques, les auteurs de ce manifeste national firent entendre la note jus^c, celle de Français qui, tout en souhaitant que Henri IV se convertit à la religion catholique, ne croyaient pas que son protestantisme pût disqualifier en lui le seul légitime héritier de la couronne, et repoussaient de toutes leurs forces, soit un prince lorrain, soit un prince espagnol. H est sans doute très exagéré de dire que ce pamphlet, publié en 4594, ouvrit à Henri IV les portes de Paris. Mais il représente l'état d'esprit du parti modéré, composé à la fois des gens de robe et des bourgeois, — les craintes qu'inspiraient ceux qui, sous prétexte de religion, ne travaillaient qu'à leur fortune propre, — la clairvoyance des Parisiens qui reconnaissaient en Henri IV le prince intelligent et brave capable de ramener la paix et la prospérité.
Les auteurs. — C'est, dit-on, dans une petite chambre du quai des Orfèirres, (où, quarante ans plus tard, devait naître Boileau), chez Jacques Gillotf chanoine de la Sainte-Chapelle et conseiller au Parlement de Paris, que se réunirent les auteurs de la Ménippée : — Pierre Le Roy, chanoine de Rouen; — Pierre Pithou, célèbre jurisconsulte et érudit, converti au catholicisme depuis 1573, et devenu procureur général au Parlement de Paris sous Henri IV ; on lui doit d'admirables ouvrages de droit ; et ses éditions latines de Quinlilien, de Pétrone et surtout de Phèdre, le mettent à côté des plus grands humanistes du seizième siècle ; — Gilles Durand, un avocat poète, dont les vers ont été publiés sous ce titre : Les Œuvres poétiques du sieur de La Bergerie (1594); — Jean Passerai, professeur au collège du Plessis, successeur de Ram us au Collège de France en 157:2 ; on a de lui des vers français et des vers latins aimables et spirituels, et de savants commentaires sur les auteurs latins ; — Florent Chrestien, converti, lui aussi, au catholicisme, avait été élève d'Henri Estienne et précepteur de Henri IV; il est aujourd'hui moins connu par ses traductions et ses vers latins, que pour avoir collaboré à la Satyre Ménippée ; — Nicolas Rapin, resté surtout célèbre par ses relations littéraires avec Régnier qui lui dédia sa neuvième satire contre Malherbe, fut magistrat, grand prévôt de la connétablie, et fit beaucoup de vers latins et français. — Quelle est la part de chacun de ces auteurs ? — On croit pouvoir attribuer à Jacques Gillot la harangue de M. le Légat; à Pierre Leroy, le préambule: la vertu du catholicon d^ Espagne ;k Nicolas
(1) Ce nom de Ménippée était donné, chez les anciens, à des satires mêlées de prose et de vers, genre inventé, diuait-ou, par lo philosiophe grec Ménippe (I*' siècle av. J.-C.) et imité à Rome par T. Varron, contemporain (to Cicurou. Ainsi lo titre indique simplement le genre : il dut/ aToir à la même époqne une ioulv de Ménippcei, dont une seule eui restée célèbre^
TlieOLOGIBNS. -- IIISTOniEMS. — POLITIQUES
Rapin, les harangues de M. de Lyon et du docteur Ross, sans compter quelques épigrnmmes hjouIccs à lu fln ; à Florent Chrcslien, le discours du cardinal de Pelcvé; à Gilles Durand, 1» complainte de l'une ligueur; à Pierre Pithou, enQii, l'éloquente harangue de Daubray, représentant du Tiers-État.
Le plan- — Cette ce uvre, exécutée en plusieurs fois, et par sept collaboratcun, offre cependant une certaine unité. On l'a comparée, dans son ensemble.
À une libre composition dramatique, dans le style du moyen âge : la première pai'tie serait analogue au crj- des Mystères; la seconde ressemble à la mon/re qui précédait ta représentation; et la pièce elle-même serait fournie par les harangues.
Nous sommes d'abord dans la cour du Louvre, le 10 février 1593, le jour oii vont se réunir les Étals convoqués par le lieutenant-général, le duc de Mayenne, pour l'élection d'un roi. Deux charlatans, l'un espagnol (le cardinal de Plaisance), l'autre lorrain (le cardinal de Pelevé), oITrcnt au public leur calb6Ucon, drogue universelle (I). Le calholicon de l'Espagnol a des vertus merveilleuses et
(l)Pour bien comprendrB 1
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2W lA LITTÉRATURE FRAXÇAISE
ironiques : il dispense de toutes les vertus réelles, il efface toutes les vilenies. Celui du Lorrain est éventé, « manquant de Tingrédient le plus nécessaire, qui est Tor ». — Ainsi sont représentés les deux partis qui voulaient imposer un roi étranger à la France, et faire exclure Henri IV. — Vient ensuite la procession des députés : en tète, marche M. Rose, recteur de TUniversité ; puis les curés de Paris, les moines mendiants, les prévôts des marchands et échevins, le cardinal de Pelevé, M. le Légat, Mme de Nemours (mère de Mayenne); plusieurs dames de la cour, dont la duchesse de Mayenne, etc. Les curés, les moines, les échevins, sont, par-dessus leur robe, ridiculement accoutrés d*armures, et tous armés d'épées et de pertuisanes. — On est entré dans la salle des États. Ici, description des tapisseries qui ornent cette salle, et qui représentent des sujets anciens ou modernes, dont les auteurs tirent des allusions piquantes aux personnages contemporains. — Après que chacun a pris place, et que l'on a arrêté Tordre des séances, commence la série des harangues : M. le Lieutenant {Mdiycnnc) prend le premier la parole ; puis M. le Légat ^ le cardinal de Pelevét M, de Lyon^ le recteur Rose, M. de Rieux, et M. Daubray. — La séance est levée. Il y a une nouvelle description de tableaux « qui étaient étalés sur les degrés de Tescalier », et qui sont, comme les tapisseries, des sujets à allusions. — La Satyre se termine sur quelques pièces de vers, en français et en latin, dont la dernière est intitulée : A Mademoiselle ma commère, sur le trépas de son asne.
Les harangues. — Sur les sept discours prononcés aux États, les six premiers sont composés selon un même procédé : Torateur y dit tout le contraire de ce qu'il devrait dire. 11 semble que Mayenne, le recteur, M. de Rieux, etc., soient le jouet d'une fatalité qui les oblige à découvrir malgré eux les mobiles secrets de leur conduite ; ou qu'hypnotisés par un médium, ils sont enfin forcés d'être sincères, et de substituer à la harangue artificieuse qu'ils avaient dû préparer pour couvrir leur conduite, un aveu ingénu et cynique des vrais motifs qui les font agir. Le procédé, très spirituel, devient à la longue un peu fatigant. — A cette série de discours transposés, succède la harangue de Daubray; et cette fois, c'est la raison qui parle, avec autant de sincérité que d'éloquence. Le député du Tiers fait un tableau saisissant des maux qui accablent les Parisiens ; il lui oppose les avantages de la paix et le souvenir de la prospérité passée; il croit que le seul remède est dans l'immédiate reconnaissance du seul roi légitime, Henri IV. On peut reprocher à cette harangue quelques longueurs ; on peut surtout constater que Daubray est plutôt sensible aux maux matériels et qu'il insiste trop sur le confortable, sur la bonne chère, sur le prix de la vie. Qu'on admire donc son éloquence, rien de plus juste; qu'on estime que de tels arguments étaient, en l'espèce, les meilleurs dont un bourgeois de Paris pût et dût se servir; mais que Ton se garde d'en trop idéaliser la portée (1).
(1) Morceaux choiaiSt 2* cycle, p. 256.