‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 57 sur 364 · A GENEVE · texte numérisé non relu

A GENEVE

Chez B A R R I L L O T & i'' I I, s.

AL Dec, L.

DÉFENSE DE L'ESPRIT DES LOIS. 0 Titre de rédiUon de 1750. Cet ouvrage est uiie réponse aux critiques de Fontaine de La Roche, qui parurent dans les numéros des 9 et 16 octobre des Nouvelles eccléjiastiques (uoir ci-dessus page 98). (Bibl. N^t., Imp.) CL. HACHETTE

caractères saillants de la société turque, telle qu'il l'aperçoit. Il ne voit que la crainte qui puisse être le ressort du despotisme : faute d'avoir eu l'occasion d'étudier la Russie, il ne s est pas avisé qu'on pouvait aussi bien lui donner l'amour pour principe, et même plus logiquement, si le despotisme est une forme de gouvernement essentiellement patronale, patriarcale, image agrandie de la famille.

Montesquieu, par un usage imprudent de l'induction scientifique, estime avoir le droit de généraliser sur une seule observation ; 11 en résulte qu'il fait entrer dans la formule de ses lois toute sorte d'accidents et de localisations. Il eût mieux fait de présenter chaque observation dans sa particularité, et de n'affirmer ce qu'il voyait en Turquie que de la Turquie, ce qu'il remarquait à Rome que de Rome. Mais il a voulu à toute force trouver des lois et des types. « Montesquieu, dit Albert Sorel, peint la République et la Monarchie comme Molière a peint l'Avare et le Misanthrope. » Il y trouve des avantages : d'abord il utilisait ainsi l'histoire selon son goût et selon le goût de ses contemporains. Il offrait des vérités générales, par là toutes préparées pour l'application et la pratique. On

1 . Le salut serait clans la séparation des pouvoirs ; c'est par là qu'on donnerait un contrepoids à l'autorité royale. Dans les Parlements, on trouverait le pouvoir judiciaire ; de

n'aime pas alors l'histoire pour elle-même ; et il n'est personne, dans ces études, qui ne recherche les remèdes des maux dont souffre la monarchie française. Par les généralisations aussi, Montesquieu donnait du piquant à son ouvrage : il se ménageait la liberté des allusions, la possibilité défaire entrerdansses types autant d'accidents caractéristiques qu'il fallait pour faire deviner l'individu qui en avait fourni le modèle; il échappait aux sévérités du pouvoir, et donnait au lecteur le plaisir d'entendre à demi-mot.

Car il y avait dans la doctrine de l'Esprit des Lois de quoi inquiéter toutes les puissances. Au point de vue politique, Montesquieu se montre fort admirateur de la constitution anglaise, où il voit un chef-d'œuvre d'agencement. Il expose comment toutes les lois de l'Angleterre ont pour objet la protection de la liberté politique des sujets, et comment cette liberté est assurée par le mécanisme de trois pouvoirs qui se complètent, se contiennent, s'équilibrent et marchent ensemble, le pouvoir législatif, le pouvoir judiciaire et le pouvoir exécutif. Il rêverait quelque chose, non de pareil, mais d'équivalent en France. Il veut la liberté pour la France comme il la voyait en Angleterre. Mais pas dans la même forme d'institutions. Montesquieu n'a pas voulu établir la constitution anglaise chez nous. Il a voulu restaurer en France contre le despotisme royal, et pour le rendre Impossible, les pouvoirs intermédiaires qui n'existaient plus en Angleterre, et que la royauté, chez nous, depuis Louis XI, s'acharnait à détruire. La liberté française, selon lui, était morte sous Louis XI. Pour la faire renaître, il fallait ressusciter toutes les puissances féodales qui tenaient le roi en échec : noblesse, clergé. Parlements, corps de ville, etc.^ C'est dans le passé de la France, non à l'étranger, que Montesquieu cherchait le remède aux abus. Son livre serait rétrograde, comme Helvétius a cru qu'il l'était, sans l'idéal très moderne de liberté, de tolérance, et de raison qu'il propose avec une si généreuse passion.

Quiconque voudra pénétrer le vrai sens, non pas le sens qu'a pour nous, mais le sens qu'avait pour Montesquieu VEsprit des Lois, devra étudier de très près les deux derniers livres. On en tient peu de compte à l'ordinaire, parce qu'ils sont historiques, et parce qu'ils ont été ajoutés au dernier moment par l'auteur. Mais parce qu'ils sont historiques, ils font voir comment la doctrine de Montesquieu s'assouplit et s'adapte à la complexité de la réalité ; et parce qu'ils traitent de la France, ils laissent voir quel jugement il porte sur nos institutions et notre développement national. S'il a tant tardé à les ajouter, ce n'est pas qu'il les crût en dehors du plan de son livre. C'est qu'il avait peur de ne pouvoir dire sa pensée sans imprudence sur de telles matières.

Il ne se trompait pas sur les dispositions de la cour. Ses vues n'étaient pas pour être agréées de ceux qui exerçaient le pouvoir au nom du roi. Le despotisme de Louis XV

la réunion des trois ordres, on dégagerait le pouvoir législatif : la royauté serait réduite à l'exécutif.

MONTESQUIEU

était peu redoutable, mais dans la perte de sa force oppressive, la royauté s'attachait désespérément à toutes les formes agaçantes, inquiétantes, d'une autorité qui ne pouvait plus être que tracassière.

Au point de vue religieux, Montesquieu tirait poliment son coup de chapeau au christianisme. Il ne soufflait mot des Juifs, et le peuple de Dieu avec ses lois révélées tenait moins de place dans son ouvrage que les sauvages de l'Amérique ou de l'Océanie.U parlait des jésuites avec des ménagements étudiés, d'un ton moitié figue, moitié raisin. Enfin, et surtout, la religion — toutes les religions — apparaissait manifestement dans son système comme un rouage politique, créé ou manié comme tous les autres par le législateur. Montesquieu est un esprit absolument fermé au sens du divin. De là la sincérité profonde avec laquelle il se prononce contre les persécutions religieuses, et se fait l'avocat de la tolérance. Aussi son livre fut-il attaqué tout à la fois par les jansénistes et par les jésuites ' : il fit ce miracle de mettre une fois d'accord les Nouvelles Ecclésiastiques et le Journal de Trévoux.

Cependant, la forme de l'ouvrage était assez modérée pour ne pas soulever de trop gros orages. Montesquieu réussit du moins à isoler les théologiens, à s'assurer la neutralité du pouvoir monarchique. Il obtint la faveur du public. UEsprit des Lois répondait exactement au besoin des intelligences. C'était une œuvre de raison et d'humanité. Une voix grave, modérée et forte, dénonçait les abus de la monarchie française, les taches de la civilisation : elle indiquait un idéal, qui apparaissait comme absolument pratique, de gouvernement libéral et bienfaisant ; elle traduisait le sentiment de tous les cœurs en protestant contre

1. Montesquieu répondit par sa Défense de l' Esprit des Lois, 1750. L'Esprit des Lois fut discuté en Sorbonne, dénoncé à I assemblée du Clergé, mis à l'index. La censure avait prohibé la circulation du livre : Malesherbes leva la défense quand il prit la direction de la librairie (1750).

2. On ne change pas le monde par des articles de loi ; mais, comme je le disais tout à l'heure, en permettant ou commandant de nouvelles formes d activité, les lois nouvelles

les autodafés et contre l'esclavage des nègres. La politesse et l'esprit enveloppaient toute l'œuvre sans lui ôter de sa force.

Dans la suite du XVIII^ siècle, Montesquieu a semblé perdre du terrain ; d'autres l'ont dépassé, ont étouffé sa voix. Cependant, en 1789, c'est la doctrine de Montesquieu, qui la première a été mise à l'épreuve, et VEsprit des Lois a fourni avant le Contrat social le modèle de la France nouvelle. L'expérience alors fut courte et malheureuse : mais Montesquieu prit sa revanche de 1815 à 1848. Notre monarchie parlementaire fut une réalisation de la théorie des trois pouvoirs ; et Montesquieu aurait pu dire, s'il était revenu, que les accidents qui, par deux fois, ont fait éclater la machine, sont venus de ce que les rouages en avaient été faussés, et l'équilibre des forces violemment rompu. Depuis, toutes les tentatives d'organisation parlementaire qui ont été faites ont reposé sur les principes essentiels de sa doctrine.

De nos jours, cependant, l'influence de Montesquieu décline : ou plutôt il reste un nom, il cesse d'être un maître. Une partie de son livre est devenue banale, en s'inscrivant dans les faits. Une autre est devenue fausse, ayant été démentie par les faits. Au point de vue scientifique. Tinsuffisance de son observation, les fantaisies de sa méthode éclatent. Au point de vue politique, notre démocratie échappe de plus en plus à ses cadres et à ses formules, et le réduit à n'être que le théoricien d'un passé médiocrement aimé. Et notre réalisme " ne peut s'empêcher d'en vouloir à Montesquieu d'avoir créé l'illusion de tous les faiseurs de constitutions qui croient changer le monde par des articles de loi.

préparent des modifications, qui pourront être importantes, dans l'esprit et le caractère, comme dans la richesse et la puissance d'une nation. 11 ne faut pas trop croire à la valeur des formules des codes : il ne faut pas la nier trop. La raison, comme la science, peut quelque chose et ne peut pas tout : comme elle, elle doit tenir compte du réel pour agir sur le réel. La politique rationnelle est possible, comme la médecine expérimentale et l'agriculture scientifique.

MÉDAILLE DE MONTESQUIEU, par Dassier (1753). JH Une des plus belles médailles françaises du xm\' siècle. (Cabinet des Médailles de la Bibl. Nat.) Cl. HACHETTE.

pjre Littérature. T. II,

LEÎDIX-HUITIEME SIÈCLE

MANDEMENT DE L'ARCHEVÊQUE DE PARIS, BRÛLÉ PAR ARRÊT DU PARLEMENT d Gravure allégorique au sujet de l'arrêt du 21 janvier 1764. Le Parlement, qui sévissait contre les philosophes, se montrait d'autre part janséniste et gallican. (Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE.

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