‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 7 sur 364 · CL. HACHETTE · texte numérisé non relu

CL. HACHETTE

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE, a Titre de i édition de !708 où l'on voit enfin apparaître le nom de l'auteur et oii l'on fait figurer en marge du texte la clef malgré ce Qu'en avait dit La Bruyère (Bibl. Nat., Imp.). CL. HACHETTE.

du XVII*^ siècle que l'homme, et mieux encore les divers types dans lesquels se résout l'homme du XVII^ siècle. La raison en est que dans ce moraliste il y a surtout un artiste, qui aime la vie et les aspects de la vie. Il évite le singulier, le monstrueux ; il s'applique à saisir et à manifester les caractères généraux, les lois communes et constantes de la vie, à découvrir par conséquent et à peindre des types, mais ces types ne sont pas pour lui des formes abstraites, ce sont des individus réels et vivants, dont la généralité consiste dans leur aptitude à représenter des groupes.

Par ce manque de profondeur philosophique, avec ce tempérament d'artiste sensible aux formes, aux apparences vivantes, La Bruyère transforme le réalisme psychologique des grands classiques en réalisme pittoresque ; il fait la transition de Molière à Lesage. S'il ne nous apprend à peu près rien de nouveau sur les passions elles-mêmes, il est un merveilleux observateur des signes extérieurs auxquels les passions sont attachées. Voilà son domaine, voilà son génie ; là il est incomparable. Il a recueilli avec une saga-

H« Littérature. T. II.

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cité minutieuse et patiente tout ce qui, dans l'homme qu'on voit, trahit et découvre l'homme qu'on ne voit pas : port de tête, regard, démarche, accent, geste, mots, tics et plis, habitudes physiques, actions mécaniques ou familières.

A chaque instant les expressions générales et simplement intelligibles se résolvent sous la plume de La Bruyère en petits faits sensibles ' : ainsi, voulant indiquer le plaisir de faire du bien, il ne trouve pas de plus forte expression qu'une impression physique, le choc de deux regards qui se rencontrent et parlent : « Il y a du plaisir à rencontrer les yeux de celui à qui on vient de donner ». Veut-il peindre un docteur, il nous montre l'homme « qui a un long manteau de soie ou de drap de Hollande, une ceinture large et placée haut sur l'estomac, le soulier de maroquin, la calotte de même, d'un beau grain, un collet bien fait et

1. Étudier dans le chapitre des Grands le morceau : " Pendant que les Grands négligent de rien connaître », etc.

bien empesé, les cheveux arrangés et le teint vermeil » : ce costume, c'est le « caractère » ; un peintre qui ferait un portrait n'exprimerait pas autrement le moral. Veut-il nous faire connaître une vieille coquette, qui se méconnaît, il la fait médire des vieilles femmes qui se parent ; mais à quel moment? L'action physique qui accompagne les paroles de Lise en fait vigoureusement ressortir le ridicule : Lise se moque ainsi « pendant qu'elle se regarde au miroir, qu'elle met du rouge sur son visage et qu'elle place des mouches ». Donnez ce morceau à traduire à un de nos graveurs du XVlll^ siècle : sans rien ajouter, sans rien retrancher au texte de La Bruyère, il fera une délicieuse estampe.

Voilà par où vivent les personnages de La Bruyère : on les voit si nettement, ils sont si particuliers dans leur air et leur action, qu'on a peine à croire que l'artiste les ait composés, et non pas copiés. On en cherche les originaux :

Jj6 Les Caraflcres peuvent c/lrc loiicz de ce qu'iig ont fait, èc cols de ce qu'ils auroicnt £ut.

^ Il n'y a point au monde un fi pénible métier que celuv à' i'c faire un grand nom -, la vie ■s'achève que l'on a à peine cbauché fon ouvrage.

^ Il faut en France beaucoup de fermeté , &r une grande étenduë d'efprit pour fc paflcr des charges & des emplois , &:

confentir ainfi à demeurer chez foy , &: ne rien fiire 3 perfonne prefque n'a affcz de mérite pour ;iouer ce rôle avec dignité , ny aficz de fond pour remplir le vuide du temps , fans ce que le vulgaire appelle des affaires : il ne manque cependant à roifivcté du fige qu'un meilleur nom ; &: que méditer, parler, lire, & dire tranquille s'appellât travailler.

f Un homme de mérite, &: qui

54 Les Caractères iV-fpnt, que des gens qui fe fcrvcnc du leur , ou qui faficnt valoir ccluy des autres , & le mettent à quelque iifage.

^ li y a plus d'outils que d'ouvriers, Cv de CCS derniers plus de mauvais que d'excellcns : que pcnrcz-vous de celuy qui veut fcier avec un rabot, & qui prend fa fcie pour raboter ?

f II n'y a point au monde un Ç\ pcnible métier que celuy de fe ùkc uii grand nom 3 la vie s'achève que Ton a à peine ébauche fon ouvrage.

f Que Elire d'Ege/îppe qui dcmantie un employ ? le mettra-t-on dans 'es i'inanccSj ou dans les Troupes 5 cela t/t indiffèrent , ôc il £-iut que ce /bit l'intercft feul qui en décide 5 car il eft aulli capable de manier de l'argent , ou de drcflcr des comptes, que de porter les armes : il efl: propre à tour, difent Tes amis , ce qui hgnihe toujours qu'il n'a pas plus de talent pour une chofc que pour une autre, ou en d'autres termes, qu^il n'cft propre à rien. Ainfi la plûpart des hommes occupez d'eux feuls dans leur jeunefle , corrompus par la paicilè ou par le plaifir ^ croycnt faufîl-

LES VARIANTES DES CARACTERES, a Editions de 1688 (à gauche) et de I69I (à droite) (première et sixième) ouvertes au même passage du chapitre Du Mérite personnel. Les premières lignes de la page de droite sont une addition de la quatrième édition, le paragraphe Que faire d'Egesippe... figura peur la première fois dans ta cinquième édition (Bibl. Nat., !mp.).

LE DIX-SEPTIEME SIECLE

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE (édition de 1765). alVigneite de Gravelot représentant Théophrasie assis som un portique observant ses contemporains dont il se prépare à décrire les mœurs

et comme ils sont en général si intelligemment choisis et si exactement rendus qu'ils ont derrière eux chacun une nombreuse série d'individus, il est rare qu'on ne trouve pas autour de soi, dans ses connaissances, une figure capable d'avoir servi d'origmal au peintre. De là les clefs de La Bruyère : il s'est défendu, comme Molière, et avec raison aussi dans une certame mesure, contre la malignité publique acharnée à nommer les personnes d'après lesquelles il avait travaillé. Cependant, comme, après tout, il avait travaillé d'après nature, les gens qui vivaient dans son monde avaient chance parfois de rencontrer juste, et si les caractères d'Emile, de Straton, de Ménippe, de Pamphile, d'autres encore, ne sont pas des portraits strictement personnels, il est certain pourtant que Condé, Lauzun, Villeroy, Dangeau, etc., ont fourni les éléments principaux de chaque portrait.

La Bruyère avait en lui l'étoffe d'un romancier, et d'un romancier naturaliste. En effet, comme il peint le moral par le physique, la description analytique fait place forcément à la vue synthétique des caractères : il recompose l'homme, et il le force à s'exprimer en vivant. Ce don qu'il a de trouver le geste, le mot qui contiennent tout un homme, résument toute une situation, c'est le don essentiel du romancier naturaliste, ou encore, si l'on veut, de l'auteur dramatique. Sans cesse le portrait tourne chez lui en tableau, en chapitre de roman ou en scène de comédie.

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE (édition de 1765). a Vignette de Gravelot représentant Ménalquc ou le Distrait buvant ses dés et fêtant sur le trictrac le verre d'eau qu'on lui a présenté. Au même moment une servante vient lui réclamer la pantoufle de sa maîtresse, qu'il a emportée par distraction.

Le développement manque ; l'encadrement d'une action fictive est absent : ce sont des fragments, des motifs de roman vrai, où le document humain serait seul donné dans sa plus simple formule et sans « extension » poétique.

Le fleuriste, Vamateur de prunes, sont des « nouvelles » d'un réalisme humoristique, resserrées en une page. Le début du chapitre de la Ville est le sommaire d'une description faite bien des fois par nos romanciers, l'indication d'un tableau ou d'une aquarelle que nos artistes nous ont montrée bien des fois : ces lieux mondains où le tout- Paris se rassemble pour se montrer et se voir, au XVll^ siècle, les Tuileries ou le Cours, aujourd'hui un vernissage, une allée du Bois, un retour de courses. Mais je ne sais rien de plus caractéristique que le portrait de Nicandre, ou l'homme qui veut se remarier ^ : ce n'est pas un portrait, à vrai dire, c'est l'esquisse d'un dialogue, où il n'y a qu'à remplir les répliques de l'interlocutrice, laissées en blanc par La Bruyère, et faciles à suppléer : tout le rôle de Nicandre est noté avec une précision singulière. Il y a même un caractère qui est devenu une nouvelle en forme

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE (édition de 1765). a Vignette de Gravelot représentant Théophraste désigné par Aristote comme son successeur à la tête de son école de préférence à Ménédème

et développée : c'est l'histoire d'Émire, petit roman psychologique où La Bruyère étudie un jeu complexe de sentiments, qui évoluent et se transforment ; on y voit la vie mobile d'une âme, et non plus l'état fixe d'une âme.

Parfois ce peintre si sagace et si exact s'emporte, et, par une sorte d'enivrement d'imagination, dépasse son observation ; la description réaliste s'achève alors en fantaisie copieuse, et l'on a une sorte de bouffonnerie très particulière, pittoresque et chargée, qui peut être de fort mauvais goût, mais qui a une saveur originale : elle consiste éminemment à noter l'hypothèse impossible par une collection de petits faits précis et sensibles, tout analogues à ceux par lesquels la réalité visible se note. Il y a des fragments de La Bruyère qui font penser à des excentricités de dessinateur en gaieté.

Il ne faut pas méconnaître non plus la part que peuvent revendiquer dans les Caractères l'homme du monde et l'homme d'esprit. La Bruyère s'est appliqué à dire finement, malignement, spirituellement ce qu'il voulait dire.

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