D. TESTA
» (Lieu f du sceau.)
» F. LAVIZZARf,
» Enregistré au secrétariat, des brefs. »
Ce bref est la conséquence du triomphe des bons principes sur l'anarchie. En effet, trente ans de révolution changent la face des choses de la vieille Europe, les nations se combattent les unes les autres avec une fureur sans égale. La chute du monarque éphémère qui troublait le monde, ramène en France la dynastie qui dut son exil à Tordonnance que, dans son imprévoyance, le nonchalant Louis XV se laissa surprendre; les Bourbons avaient été bannis, faute d'avoir laissé subsister la barrière que le cardinal de Richelieu, Charles IX, Louis XI et Louis XIV avaient opposée aux factions. Les jésuites précédèrent les monarques français dans l'exil.
Le but do la congrégation devenait patent pour la cour de Rome et pour tous les partisans de l'autel et du trône.
L'absence de la Compagnie en Europe avait été marquée par les plus sanglantes révolutions; le génie du bien, par une volonté spéciale de la Providence, vient à triompher un moment. Alors, Pie VU, connu par son courage et son inflexibilité, incapable de se laisser émouvoir par l'ambition comme Clément XIV, qui fut la dupe des promesses des souverains. Pie VU, disons-nous, conséquent avec la Providence, et lisant dans ses décrets, rétablit l'ordre qui avait été la gloire des monarchies et du christianisme.
Ainsi, le 7 août 181/i, l'ordre des jésuites est rendu au monde. De ce moment, dans l'univers catholique, la Compagnie de Jésus existe déjà légalement et apostoliquement.
Voyons donc maintenant les conséquences du bref pour la France. Par le fait de la Restauration, la France, recevant la noble famille à laquelle le trône appartenait par les lois de la légitimité, doit recevoir tout le cortège de cette antique dynastie ; car, lorsqu'on veut le principe, il faut vouloir les conséquences. Or, les Bourbons sont les monarques les plus catholiques de l'Europe, et presque les seuls catholiques. Ils sont les conservateurs de la noble et sublime religion du Christ, et jamais ils n'ont volontairement trahi le mandat que leur confiait la chrétienté.
Mais, en rentrant en France, leur chef a donné une charte qui consacre certains droits, qui reconnaît certaines doctrines incompatibles avec les jésuites. Nous allons discuter cette assertion récemment hasardée.
Nous avons, certes, donné une analyse fidèle des principes, des constitutions et de l'histoire de l'ordre, ou notre but a bien été manqué. Or, comment peut-on supposer que la compagnie que Loyola avait formée, dans la pensée d'en procurer les bienfaits à toutes les nations indistinctement, en lui ordonnant de se conformer partout aux mœurs, aux lois, aux usages; que cette compagnie, qui instruisit la Chine sous le manteau du mandarin, serait ennemie du gouvernement de la Charte, incompatible avec la liberté?
Incompatible avec la liberté! Que l'on analyse cette idée qui est le résumé de tout ce qu'on dit aujourd'hui contre la Société. La liberté, qui renferme dans son essence le juste exercice de toutes les volontés, de toutes les forces, de tous les cultes, l'expression de toutes les opinions, serait ennemie d'une institution qui est le vrai modèle du gouvernement représentatif, qui s'allie à tous les régimes ! 11 y a là une nouvelle incohérence dans les pensées politiques et morales, qui nous prouve qu'il existe encore une haine indéfinissable et sans objet contre cet ordre que l'on comprend mal.
Maintenant, nous irons plus loin : nous demanderons quelle est la loi qui interdit aux jésuites l'entrée de la France. Qu'on la leur cite. Le gouvernement de Louis XV a été détruit; si son succès-
seur y eût pensé, il aurait rétabli l'ordre comme il a rétabli les parlements ; il eût régné alors paisible et affermi; mais, enfin, le gouvernement des Bourbons, par cela même qu'il s'est modifié et est devenu gouvernement constitutionnel, a abrogé les lois du gouvernement monarchique absolu de Louis XV et de Louis XVI. Le bill d'exclusion lancé en 1764, contre la Société, est donc annulé, et, par le fait de leur rétablissement, par la bulle de Pie Vil, ils ont a liberté de parcourir le monde chrétien.
Quelle loi, quel principe, pourrait-on invoquer pour empêcher des religieux de toutes les classes, de toutes les sortes, de parcourir la France, d'y fonder des établissements, d'y professer, s'ils se conforment aux lois? Mais l'Angleterre elle-même ne le peut pas, ou, si elle le peut, ce n'est qu'au moyen de Valien bill, et les jésuites, lorsque Valien bill n'a pas agi contre eux, ont parcouru l'Angleterre ; si des jésuites ont formé de nobles conspirations pour les malheureux Stuarts, ils ont été saisis, jugés et condaninîs selon les lois anglaises, mais on n'a pas empêché leur ordre de revenir en Angleterre,
Sous un gouvernement comme le nôtre, quel danger y a-t-il à tolérer les jésuites, auxquels on ne peut, par aucune loi, refuser l'entrée du royaume? S'ils sont mal vus par la politique et qu'elle conseille leur expulsion, on peut faire une loi sur les étrangers et les ordres religieux.
Mais, aujourd'hui, ils ne peuvent rien acquérir, sans l'autorisation du roi et du conseil d'État ; par conséquent, voici la barrière la plus forte contre leur prétendu désir d'envahissement et leur envie de s'enrichir. Leurs privilèges sont tout à fait inutiles, puisque tous les Français sont égaux devant la loi. S'ils ont des propriétés, ils payeront les impôts, et ils trouvent cela de changé, que maintenant, malgré le vœu d'Ignace (que cependant ils exécuteront toujours), ils peuvent posséder des biens personnellement, et il ne dépend plus d'eux de ne pas recevoir leurs héritages.
Aujourd'hui donc, dépouillée de ses privilèges et de ses biens, la Société, sous un gouvernement constitutionnel, se présente inhabile au mal, ayant tout pouvoir pour le bien, dans le but de prodiguer à la France les bienfaits de l'enseignement qui a fait la France si grande et si glorieuse. ISul pouvoir aujourd'hui n'a de loi à
Opposer, pour empêcher un jésuite ou des jésuites de fonder des maisons d'éducation; ils ont gagné cela de l'expérience du siècle, que la liberté du commerce et des volontés leur a ôté l'obstacle que leur présentait l'ancienne Université.
Que la Société forme des collèges, rien ne peut l'en empêcher, que l'Université, s'ils ne remplissent pas les conditions voulues par les lois sur l'instruction publique. Mais, dit-on, la France entière repousse les Pères avec horreur ; eh bien, n'a-t-on pas les moyens de témoigner son aversion? y a-t-il des lois qui contraignent les pères à envoyer leurs enfants aux jésuites, les femmes à invoquer leurs lumières dans la confession? et avant la Révolution, du temps de leur puissance, n'était-on pas le maître de leur ôter et de leur réfuser ses enfants?... Ici, qu'un homme sensé, impartial, parcoure notre législation, l'examine, et froidement considère les jésuites comme des particuliers faisant des vœux annuels et se vouant à l'instruction de la jeunesse, qu'il dise alors s'il est un moyen de les empêcher d'être et de subsister, et s'ils sont à craindre : ils n'ont plus les privilèges et les biens qui ont animé les peuples contre eux.
S'ils acquièrent des biens, ces biens seront soumis aux lois, payeront les impôts, supporteront les charges, et, s'ils en acquièrent trop, le gouvernement s'est réservé le droit de leur refuser sa sanction.
Enfin, s'ils ont des privilèges, ils ne pourront leur être conférés que par des lois débattues suivant les formes prescrites, dans l'enceinte des deux Chambres. S'ils obtiennent des privilèges, ils leur seront accordés par les représentants de la nation, et la nation elle-même, de concert avec le trône.
Le peu d'enthousiasme du siècle pour la religion empêchera sans doute les ennemis de l'ordre d'opposer à son établissement la crainte du renouvellement des scandales qu'occasionna le jansénisme. Pourrait-on redouter, en effet, aujourd'hui, une nouvelle dispute sur la grâce, et le fréquent usage des sacrements?
Mais, dit-on, les particuliers font à leurs directeurs des legs et des dons! Là encore, il faut une autorisation. Eh quoi! Bonaparte, un usurpateur, accorda souvent aux communautés qu'il avait rétablies, aux églises qu'il avait relevées, la faculté d'accepter de
pieux legs, et les Bourbons ne pourraient user de ce noble droit de la couronne ! Qui peut blâmer une résolution honorable, pour l'accomplissement de laquelle la volonté du prince et de la loi sont saintement d'accord? Maintenant, quant à l'abus des choses saintes, à la fréquence des héritages par dispositions, nous sommes certainement dans un siècle où l'esprit dominant est trop prévenu contre l'institut pour que l'on puisse redouter des excès dans la propagation des idées religieuses, et, certes, ce n'est que par un grand esprit d'abnégation, par un bien sublime dévouement, que les jésuites peuvent désirer de se mettre de nouveau en contact avec la nation à laquelle ils ont rendu de si éminênts services, et qui les a récompensés par une si noire ingratitude.
Mais n'entendons-nous pas chaque jour les organes des divers partis jeter un cri d'alarme? « Les jésuites sont à iMontrouge! les jésuites sont à Saint-Acheul ! » dit-on de toutes parts. Eh bien, quand ils seraient à Paris, qu'y trouveriez-vous de surprenant ? ils seraient à Paris en vertu de vos propres lois, de ces lois qui protègent le calviniste, le juif, l'anabaptiste, le Turc et le Grec. Regardez les jésuites comme une race étrangère, comme une nation à part; mais vous ne pouvez traiter les pères de la gloire française avec plus de rigueur que les Chinois et les Arméniens. Empêcheriezvous une école de bramines de s'élever à Paris? Vos lois n'appellentelles pas sur le sol toutes les industries, ne protègent-elles pas toutes les nations, ne respectent-elles pas tous les rites? IS'avezvous pas enfin proclamé la tolérance?...
Que la France cesse donc de se rendre complice de l'exagération de quelques faux esprits; que, dans ce siècle positif, on voie qu'elle sait distinguer la vérité basée sur des faits, de la vague accusation appuyée sur des calomnies et de vils intérêts. C'est sur les actions et les résultats que l'histoire peut seulement asseoir ses jugements impartiaux. Le jour de la vérité est venu, que l'innocence proclamée des jésuites confonde enfin leurs accusateurs!
France ! ils ont été tes victimes, mais ils n'ont pas cessé d'être tes enfants, tes sujets; ils espéraient, même au sein de leur adversité, devenir encore tes bienfaiteurs, sinon par leurs travaux, du moins par leurs prières. Oui, lorsque tu leur fermais les routes de l'enseignement, celles de la prédication, celles de toutes les foncxxiii. 7
tions ecclésiastiques, de tous les emplois civils, tu ne pouvais du moins leur fermer l'entrée des temples, ni l'oreille du Créateur. Ces temples ont été témoins chaque jour des vœux redoublés qu'ils ont faits pour toi; chaque jour, le Créateur les a vus, les bras étendus vers le ciel, intéresser sa puissance à ta félicité; lui demander qu'il couronnât ton front des palmes de la gloire, qu'il fomentât dans le cœur de tes peuples la flamme de l'honneur, qu'il fît luire sur tes contrées le soleil de la foi, qu'il répandît sur tes campagnes le fleuve de l'abondance, qu'il écartât à jamais loin de tes provinces le démon de la révolte, qu'il fît asseoir en tout temps sur les tribunaux de tes juges le génie de la modération et de la justice ; sur les sièges de tes pontifes, le génie du zèle et du savoir ; sur le trône de tes rois, le génie de la bienfaisance et de l'humanité; qu'il t'envoyât tour à tour l'ange de la paix et l'ange de la victoire; tes succès les ont seuls consolés de leurs revers. Dans l'amertume de leur cœur, ils ont ressenti la joie de ton bonheur, et c'est dans la résignation qu'ils ont attendu en silence des jours plus heureux. Pour nous, notre tâche est remplie : mû par un esprit de justice, nous avons tracé avec impartialité cette simple histoire. Le triomphe des saines doctrines est la seule récompense que nous nous proposions ; si nous avons été assez heureux pour éclaircir quelque point peu connu de nos annales ; si, en dévoilant pour la première fois la noble conception de Loyola, nous avons pu faire rendre justice a la plus belle société qui jamais ait été formée, notre but est atteint; maintenant, c'est aux hommes impartiaux, au gouvernement, à la nation tout entière, qu'il appartient d'acquitter une dette sacrée de reconnaissance et d'amour envers la mère de tous les grands hommes qui ont illustré la patrie. La France, accueillant les jésuites avec reconnaissance et respect, ne sera que juste, et, pour prix de sa justice, elle se préparera une moisson nouvelle de gloire ; bientôt elle verra s'élever de sublimes génies, et le retour des Bourbons sera marqué dans l'histoire du monde par une époque plus brillante encore que le grand siècle.
Avril 1824.
r. AURK-C. — IMPRIMERIK DK hXQ^X