CHAPITRE L
CHANTS CLEPHTIQUES.
Parmi toutes les manifestations de la vie et de l'activité des peuples civilisés, la littéxature est celle qui représente avec le plus de fidélité leur existence intime, leur mode de penser et de sentir, aussi bien que les altérations que les vicissitudes du soit font éprouver à leur état moral et intellectuel. Elle est l'indicateur le plus sensible du changement de leurs destinées. H ne serait pas impossible de rétablir dans ses traits généraux l'histoire politique d'une nation, dont les événements auraient été livrés à l'oubli, mais qui aurait conservé ses monuments littéraires. Lorsque la Grèce succomba sous le joug ottoman, on eût dit qu'dle ne se relèverait plus de ce coup mortel. Le flambeau de sa noble vie lança ces dernières étmcdles, qui aUomèrent dans l'Europe occidentale les foyers de la dvilisalion moderne, et parut s'éteindre à jamais.
Raaxabéf lictèntare oéo- hellénique. I
lÀwrt I, — Aprht la eanquêie, 14S3,
Pour savoir si, en efifet, le linceul de la tyrannie recouvrit dès lors un cadavre, interrogeons sa littérature pendant ces jours de désolation, comme on examine la glace approchée des lèvres d'un mourant pour voir si son cristal terni n'accuse pas un dernier souffle, un reste d'espoir et de vie.
Le pays conquis fut foulé aux pieds du sauvage vainqueur. Toute vie publique y cessa, tout progrès fut anéanti, tout mouvement s'arrêta; le silence et la nuit planèrent sur sa face autrefois si radieuse, et l'ignorance établit son empire où la science avait autrefois briUé d'un si vif édat.
Quelques individualités font une exception consolante à la condition générale de la société. Tels sont les énidits qui correspondaient avec Martin Crusius. On voit leurs noms dans sa c I\ir€ograeeia.^ Des hommes pleins d'un zèle éclairé, trompant la vigilance des dominateurs, ou profitant de leur insouciante ignorance, fondaient et entretenaient des écoles. Us sont en partie les épaves d'un passé détruit, en partie aussi les représentants du vague instinct d'un meilleur avenir, qui n'a jamais abandonné les Grecs, même au temps où le sort sévissait contre eux avec le plus de rigueur.
Mais si le pays bas était plongé dans la nuit de l'esclavage, la liberté régnait sur les cîmes. Des braves, confiants en leur Dieu et en leur bon fusil de Clephte, ont préservé leur indépendance sur les hauteurs de TOlympe et du Pinde, et le bruit de leurs armes victorieuses était
ChapUrêL — ChanU Clephiiques.
une protestation permanente contre la destinée de leur patrie asservie. Le combat était leur existence, la vengeance et la liberté les sentiments qtti les animaient. Ils étaient la branche inculte mais vivace du tronc abattu; <1 ce reste d'existence indépendante, caractère distinct dans la physionomie nationale, ne pouvait manquer de se retrouver dans la littérature.
n y est «I effet répr&enté par les Chants Clephr tiques. Expression poétique de cette liberté sauvage et fère, qui, née de f âan spontané des âmes les plus foi^ tement trempées, n^empnmtait rien aux théories étrangères, et du haut de ses montagnes jetant son défi aux tyrans, fondait sur eux des régions d^oii descend la foudre, ces chants étaient des fleurs qui n^aviient rien d'exotique, et s'épanouissaient stur le Parnasse en friche aux brises du désert et aux inspirations de l'indépendance. Leur style hardi et naïf, figuré et souvent élevé, porte l'empreinte de la rude nature où ils sont éclos, et de la classe robuste du peuple qui en est le poète anonyme en même temps que le héros, et rappelle plus d'une fois les beautés simples et austères de l'ancienne épopée.
Le brave qui s'indigne contre ses fers et fuit ses tyw Tans n'a d'autre abri, d'autre refuge, d'autre confident de ses peines, que la libre nature, à laquelle il confie
cle plas grand de ses biens, le plus cher qui Ini reste.» Aussi est-ce à elle qu'il adresse ses plaintes, et c'est sa voix qu'il entend lui répondre en sublimes accents.
tje veux, dit le jeune brave, me faire Clephte, être
lÀvrt L — Aprhi la conquêtey Î4ô3.
roigodl du désert et le compagnon des forêts. Je veux habiter les montagnes et les dmes escarpées, vivre au milieu des bêtes féroces, avoir les rochers pour lit et les neiges pour couverture; mais je ne veux pas servir les Turcs.»
Comme les chevaux d'Achille et les rivières de Troie se servent de la parole humaine dans les poèmes d^omère, comme dans la mythologie ancienne chaque arbre, chaque grotte, chaque fontaine, est animée par une nymphe qui Thabite, de même, dans ces chants, les oiseaux des forêts, les aigles perchés sur les pics des montagnes, les montagnes elles-mêmes, le soleil et la lune, les rivières de la terre et les nuages du ciel se racontent les exploits des Clephtes, pleurent leur mort, consolent leurs mères et leurs épouses affligées. Touchant toutes les cordes, de la plus tendre à la plus sublime, célébrant tous les^ événements de la vie de famille et de la vie des camps, ces improvisations variées sont, comme les rhapsodies antiques, le tableau le plus frappant du peuple grec, et son histoire poétique à une époque où ce peuple 'était oublié par l'histoire.')
Tantôt c'est l'Olympe qui se vante à TOssa de n'avoir jamais subi le contact ignomîneux des Turcs. cA chacune de ses sources flotte un étendard, un clephte est posté sous chacun de ses arbres. Au sommet est
I) C. Fauriel, Chaniê popviaireê de la Gr^ moderne. Paris, 1824. 1826. •— ZaMPÉLIOS, 'ittf/tora àijfjuntxd, 1852.