‹ Histoire littéraire de la grèce modernChapitre 6 sur 256 · Livre L — Après la eanquUsj · texte numérisé non relu

Livre L — Après la eanquUsj

les montagnes; seule une triste biche ne va pas avec eux; ^e recherche Tombre et dort sur le côté gauche ; trouvet-èlle de Teau limpide, elle la trouble avant de la boire. Le soleil la rencontre; il s'arrête et lui demande: Qu'as-tu^ pauvre biche? Pourquoi ne vas-tu pas avec les autres cerfs ? Pourquoi recherches-tu V ombre et dors^tu sur le cftté gauche? — Soleil, tu me le demandes, je veux te le dire: Pendant douze ans j'étais sans enfants ; j'en eus un enfin, je Tai nourri et je Tai élevé. Lorsqu'il eut deux ans accomplis, un chasseur Ta tué. Malédiction sur toi, chasseur! Tu m'as ravi mon époux ; tu m'a privée de mon faon.»

Foulée aux pieds, la tombe du brave rend un gémissement profond, c Pourquoi gémis-tu, à mort? Pourquoi ce profond soupir? Est-ce la terre qui te pèse, est-ce la pierre noire? — Ce n'est point la terre qui me pèse, ce n'est point la pierre noire. Ce qui m'afflige, c'est que tu m'aies méprisé, que tu aies marché sur ma tête. N'étais-je pas jeune aussi, n*étais-je pas un brave? N'ai- je pas aussi traversé les bois par le clair de l'une, et fiût sentir ma bravoure aux Turcs?»

Dans plus d'un de ces chants on voit briller toute la vivacité de l'imagination in^uisable des anciens, et l'on se croirait revenu aux temps où les créations poétiques peuplaient l'Olympe et le faisaient intervenir dans les drames humains. Tel est le cas pour l'élégie qui suit, toute éclatante de poésie et de fraîches images:

cPourquoi les montagnes sont -elles noires et menaçantes? Est-ce le vent qui les ébranle, est-ce la pluie qui

Ckapiirt L — Chantt CiephHqueê,

ks fia.ppe? Ce n'est point le vent qui les ébranle, ce n'est point la pluie qui les frappe; c'est Charon (la Mort) qui y passe avec les trépassés. H chasse les jeunes devant lui, les vieillards le suivent, et il porte les tendres enfants rangés sur sa selle. Les vieillards le prient, les jemes gens se mettent à genoux devant lui: tArrête-toii A Mort, auprès d'une village, arrête-toi auprès d'une fraîche fontaine, que les vieillards se désaltèrent, que les jeunes gens jettent la pierre, et que les petits enfants cueillent des fleurs.» — «Je ne m'arrête pas à un viUage ni à une fraîche fcHitaine. Les mères y viendraient puiser de l'eau, et y rencontreraient leurs enfants; les époux s'y reverraient, et je ne pourrais plus les séparer.»

La chanson suivante n'est-elle pas due à cette même inspiration qui dictait aux anciens pqètes ces magnifiques compositions appelées Nekyae ou descentes des morts aux enfers?

«Zachos est monté à cheval pour aller chercher les Enfers. Son cheval était gris de fer, sa selle était d'or. Il descendait marche à marche. Soudain à une marche il hésite. La terre le vit et eut peur; Charon s'en émut, et les morts qui le rencontrèrent lui demandèrent: «Que veux-tu Zachos? Pourquoi être descendu en ce lieu?» — «J'y suis venu pour revoir mes amis et m'en retourner.» — «Au moins, Zachos, que ne léguais-tu à im autre ta selle d'or avant de visiter ce lieu de ténèbres, d'où il n'y a plus de retour , où les enfants sont arrachés aux mères et les mères séparées des enfants? Et Charon

8 lÀert L — Aprhi la conquête^ 1453,

s'élance sur lui et le pbend aux cheveux. cLâdie4noi les cheveux, Charon, et prends-moi par les mains. Tu sentiras ma valeur, tu verras si j'ai peur de toL> Charon lui lâche les cheveux et le prend par les mains. Zachos lutte, et terrasse par trois fois son adversaire; mais Charon s'élance, et le prend de nouveau aux cheveux, t Lâche-moi les cheveux, Charon, et me prends par les mains. Je ne résiste plus; fais de moi ce que tu veux.» — tViens voir ma tente et tremble: En dehors elle est tendue de rouge, elle est tendue de noir en dedans. Les pieux qui la soutiennent sont des bras de braves, ses cordes et ses crochets sont des tresses de jeunes filles.»

A ces exemples d'une imagination Dantesque nous ajouterons une ballade à laquelle on dirait que Btirgier a emprunté son chef-d'œuvre, Eléonore:

«O mère avec tes neuf fils et ton unique fille, ta fille chérie et tendrement caresséel Elle avait douze ans, que le soleil ne l'avait pas encore vue. Tu la baignais, tu la tressais à l'ombre de la nuit, et tu bouclais ses cheveux aux rayons de Tétoile du soir ou de l'étoile du matin.

cOn te la demanda en mariage de l'étranger, de bien loin, de la Babylonie. Ses huit frères ne le voulaient pas, mais Constantin le veut:

— tDonne-la, ô ma mère, envoie Arété à la terre étran* gère, afin que quand je voyage au loin j'aie anssi une consolation, et que je trouve un toit où m'abriter.»

CkapUreL — Clkantê Oepktiqiteê.

— cTu es prudent, Constantin, mais ce que tu dis là n'est pas sage. Et si, mon fils, il nous arrive maladie ou mort, s'il nous arrive joie ou douleur, qui me ramènera?»

c n lui donne Dieu pour garant et les saints pour témoins, que s'il arrive mort ou maladie, s'il arrive joie ou douleur, c'est lui qui ira pour la ramener.»

cEt il arriva tme année de malheur, un mois fataL La peste sévit et elle emporta les neuf fils. La mère resta seule conune un roseau au mQieu du désert Devant huit tombeaux die se frappe la poitrine; du tombeau de Constantin elle foit enlever la pierre.»

— cLève toi, ô mon Constantin. Je veux avoir mon Arété. Tu m'as donné Dieu pour garant et les saints pour témoins, que s'il arrivait joie ou douleur tu irais pour me la ramener.»

«Cette évocation le tira du tombeau. H se fait du nuage un cheval, de l'étoile une bride, il se met en compagnie de la lune et va pour ramener sa soeur. H traverse des montagnes, des montagnes encore, et il la trouve qui se peignait au dair de la lune. D la salue de loin et lui dit:

— «Viens avec moi, ma soeur; notre mère t'appelle auprès d'elle.»

— «Ouais, mon frère, à qudle heure indue tu m'appdks! Si c'est la joie qui m'attend, dis-le moi pour que je mette mes habits brochés d'or; si tu viens pour un événement triste, que je reste comme je suis.«

lO LUsre L ^ Aprèê Ui am^ptêU^ 1453,

— cViens avec moi, mon Arété, et reste comme ta es.»

«En route, comme ils allaient, ils entendent de pe* tits oiseaux chanter et dire: «Qui a jamais vu une jolie fille traînée par un mort?»

— «Tu entends, mon cher Constantin, ce que disent les petits oiseaux? Qui a jamais vu une jolie fille traînée par un mort?»

— «Ce sont des oiseaux insensés. Laisse-les chanter et dire.

«Ils continuèrent leur route, et d'autres oiseaux dî» saient encore: «Que voyons nousl Quel triste spectadel Des vivants qui voyagent avec des morts I»

— «As-tu entendu, mon Constantin, ce que disent les oiseaux, que des vivants voyagent avec des morts?»

— «Ce sont des oiseaux; il n'ont qu'à chanter et à dire.»

— «Je te crains, t mon fi^re; tu as Todeur de l'en* cens.»

— «Hier soir nous sommes allés à la chapelle de St Jean, et le prêtre a mis beaucoup d'encens dans son encensoir.»

«Bs allèrent plus loin, et d'autres oiseaux disaient: «Dieu tout- puissant, cest un grand miracle que tu faisl Un mort tire après lui une jeune fille si pleine de beauté et de grâce?»

» Arété l'entendit , et son cœur se brisa. » Tu. as entendu, mon Constantin, ce que disent les petits

ChapUmL — Chanté CUphHquêB. II

dseattx? Dis-moi, où est ta bdle chevelUTe, ta barbe épaisse?

— cj*ai ea une grande maladie qui me mit en dangar de mort C'est alors que j'ai perdu mes chereux blonds et ma barbe épaisse.»

cSs trouvent leur maison fermée et verrouillée. L'axaignée filait à toutes lés fenêtres.»

— € Ouvre, ô ma mère, ouvre-moi. Voici ton Ârété.»

— cSi tu es Charon, passe ton chemin. Je n'ai pas d'autres enfants à te donner. Ma pauvre Arété est loin d'id, éQe est sur la terre étrangère.»

— «Ouvre, ouvre, ma mère. Je suis ton Constantin. Je t'avais donné Dieu pour garant et les saints pour témoins que, s*il arrivait joie ou douleur, je te la ramènerais.»

c Jusqu'à ce qu'elle pût aller à la porte, son âme s'est envolée.»

Enfin plusieurs de ses improvisations serviraient à prouver que le sentiment dramatique ne s'était pas tout à fait éteint chez la race qui la première a donné naissance au drame. En voici un exemple, sur cent que nous pourrions citer:

«La belle Eugénoula s'était mariée toute jeune. Elle se vanta dans une heure néfaste que la mort ne pouvait l'atteiodre, car elle avait neuf frères, un beau pallieare pour époux, et de riches maisons avec des cours et des jardins. Un méchant oiseau l'entendit, et alla le dire à Charon. Celui-ci de sa flèche frappa au sein la jeune

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femme, et la jeune femme pâlit H frappe encore, 3 frappe une troisième fois, et la jette sur le lit d^agonie.

^- «Ma mère, je te dis adieu. Mets-moi mes habits de noce. Si mon Constantin vient, ne l'afflige point* Dresse-lui la table et donne-lui à souper. Prends aussi la clef dans ma poche, et rends-lui Tanneau de mes tristes fiançailles. Qu'il choisisse une autre fiancée, qu'A entre en de nouvelles alliances.»

«Constantin venait à cheval à travers la plaine, accompagné de cinq-cents primats et de mille pallicares. n voit la croix devant la porte, des prêtres dans la cour; il voit les flambeaux et le cercueil paré.»

— «Un de mes parents est mort, et on le porte en terre.»

«n presse son cheval et entre dans la cour.»

— «Salut à vous, hommes du peuple, et à vous, prêtres vêtus de la soutane. Salut à toi aussi, fossoyer. Quel est ce cercueil?»

«C'est le cercueil de la belle Eugénoula, qui s'est mariée toute jeune, et qui se vantait que la mort ne pût Tatteindre.»

— «Fossoyeur, creuse une fosse pour deux cercueils^ une fosse large et profonde, qui puisse nous contenir tous les deux.»

«n tira son poignard et se l'enfonça dans le cœur* Et lorsqu'on les descendait dans la tombe, tous plein raient, les parents et les étrangers ; les prêtres aussi pieu* raient.»

ChapUreL — Chaniê ClephtiqueB. I3

cUn roseau a poussé sur Tun, et sur l'autre un cyprès; et lorsque le vent du nord souffle dans les branches, le roseau et le cyprès se penchent l'un sur Tautre, et s'embrassent Ces cheis enfants, dont Texistence fut si courte, n'eurent pas le temps de s'embrasser dans la vie, ils s'embrassent dans la mortli

Ce peu d'exemples suffira pour prouver que la poésie, qui fiit le plus bel attribut du génie hellénique, ne s'est jamais complètement éteinte dans le pays qui autrefois lui dut sa gloire. Mais elle s'est afiaiblie en même temps que 1 activité nationale, et dans une proportion égale. Lorsque sa sève eut perdu la force de s'épanouir dans les magnifiques et luxuriants produits d'autrefois, elle se retira dans ces germes qui, fécondés un jour par les rayons de la liberté, pourraient encore couvrir le Parnasse de nouvelles fleurs.

La langue de ces poésies, produits spontanés de la Muse, est l'idiome populaire, parlé ou au moins compris par toute la Grèce, avec certaines variations dialectiques plus ou moins sensibles selon les différentes localités. C'est le grec des couches inférieures de la société, avec les modifications que les siècles y apportent en se le transmettant. Pauvre, comme toute langue qui n'est pas cultivée par la littérature, il se ressent de la n^ligence des classes ignorantes qui en font usage ; il ne repousse pas toujours les mots étrangers ni les tournures des langues avec lesquelles il s'est trouvé en un contact prolongé. Mais, à part ces défauts, qui sont inhérens à

14 lAwrtL ^ Aprèê la eonquêiêf 249ti

tout langage popalaire, c'est bien la lazigue héUéniqtie par le vocabulaire comme par la grammaire. Peut-être même ne serait-il pas hardi d avancer, qu'abstraction faite des altérations qu'un long laps de temps devait amener avec lui, c'est à peu près la langue que les classes populaires parlaient dans l'antiquité, ou du moins en est-ce un dérivé direct Cette langue n'a pas été conservée par les auteurs classiques; mais souvent des mots et des types granunaticaux qui appartenaient à l'époque la plus reculée, et qui avaient disparu au temps où la littérature fut cultivée, se retrouvent aujourd'hui dans la bouche du peuple. Dédaignés par les écrivains, c'est le peuple qui les a conservés.

Quant au vers de ces poésies, c'est surtout l'Alexandrin non rimé, le tétramètre iambique des anciens, que la comédie préférait et qu'elle rendit populaire. Le tétramètre trochaïque, non moins fr^uent dans le drame antique, a également passé dans la poésie du peuple. Enfin on y rencontre, entre autres rhythmes, quelquefois aussi le trimètre iambique, le vers illustre du dialogue dramatique chez les anciens poètes.

Chapitr$IL — Poètes OrHoi». I5

CHAFTIREn.

P OÈTES CRETOIS.

Lors de Tinvasion musulmane, le torrent de la bar* barie ne submergea pas simultanément ni ^(alement toutes les parties de la Grèce. Tandis que les unes subissaient un joug abrutissant, d'autres étaient placées sous le régime plus doux et plus civilisé de Venise. Les Grecs n'y conservaient aucune activité politique; mais au moins n'y étaient- ils pas traités en esclaves, et n'avaient-ils pas à trembler pour leur vie et pour leur foL Sous l'^de d'une loi rigoureuse, ils profitaient de la paix, qui leur permettait de développer leurs ressources matéridies. fls n'avaient pas d'existence nationale, mais, au bien-être dont ils jouissaient, ils pouvaient jusqu'à un certain point s'en permettre l'illusion.

L'île de Candie était surtout en possession de ces avantages, qui ne compensent pas la perte de l'indépendance, mais qui la rendent moins amère. Venise la distinguait avec raison parmi toutes ses conquêtes; elle connaissait la bravoure des habitants. Deux fois sous Vatazzés ils s'étaient révoltés contre la domination étrangère; et lorsqu'ils durent se résigner, ils allaient en masse prendre du service dans les armées des Empereurs de Byzance qui combattaient les Musulmans. L'histoire a enregistré les prodiges de leur valeur.

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Aussi Venise, après avoir solidement établi sur eux sa domination, leur donnait-elle tous ses soins: Foscarini 7 fut envoyé potir leur octroyer des lois particulières, privil^ accordé à peu de peuples conquis, et qui constitue une partie de l'indépendance- Plus tard, des luttes sanglantes sVtant engagées entre les maîtres chrétiens de llle et les envahisseurs turcs, les Candiotes prizent fait et cause, comme on devait s'y attendre, pour les combattants du christianisme et de la civilisation, et l^onneur des sièges mémorables, soutenus alors avec autant d'intrépidité que de persévérance, rejaillit aussi en grande partie sur les Grecs de Candie.

Ce réveil de la vie active, tout imcomplet qu'il fût, ne pouvait qu'exercer une action sur la littérature. Il donna naissance à tme poésie qui porte au plus haut point le caractère des temps et des lieux où elle apparut Elle représente la fusion d'idées des deux peuples qui s'étaient rencontrés en Candie, l'un descendant, l'autre montant les degrés de la civilisation. Fleur arrachée à la couroime de la muse italienne, qui régnait alors sans partage sur le Parnasse européen, elle était privée de culture, comme le sol sur lequel elle fut implantée, mais elle ne manquait pour cela ni de grâce, ni de beautés originales, auxquelles le dialecte candiote, bien qu'altéré par de fréquents italismes, ajoutait encore un charme naïf.

Le fruit le plus remarquable de cette littérature hybride et façonnée à l'image de la société où elle prit naissance est VÉrotoeritoa^ poème épique en dnq chants.

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