Chapitre XIV, — Poètes vulgarisies: Mavrojanni
tête de Técole des arts à Athènes. Poète d'un goût fin et cultivé, et doué d'une douce sensibilité, il a écrit des poésies lyriques et narratives. L'une des plus belles est son Marinier, idylle maritime écrite en trimètres blancs, du rhythme populaire, qui n'admet qu'une césure dans le 4^ pied. Nous donnons la traduction des principaux passages :
«En pleine mer, un navire fraîchement peint fendait les flots entre Skinari et Céphalonie. La brise caressait les voiles blanches, et les vagues folâtraient avec la proue. Des dauphins nagent à ses côtés, et courent en soufflant pour le dépasser.
«Le calme avait endormi les matelots. Un seul se tenait éveillé à la poupe. C'était un gracieux jeune homme de vingt ans, qui s'essuyait les yeux en chantant le refrain nautique. Sa voix retentissait sur le désert et le silence des mers:
— «Souffle, ô douce brise, dans nos voiles blancs, souffle pour me rafraîchir et pour m'égayer. Six mois se sont écoulés; je m'ennuyais à Céphalonie, comme si j'étais en prison. Enfin le vent d'ouest a soufflé et nous avons levé l'ancre. Jeunes filles de Livatho, je vous dis adieu.»
«Il essuie une autre larme, en répétant le refram nautique. «Souffle, douce brise, dans nos voiles blanches, que nous passions rapides devant l'île de Cythère. Alors viens, ô brise du sud, chargée de rosée, et mène nous en deux jours à Syra, où les jeunes filles ont, comme des perdrix, leurs nids sur les flancs et sur les sommets des rochers. •■
«Et il répétait son refrain nautique: «Souffle, douce brise, dans nos voiles blanches, que nous arrivions bien-
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tôt au Détroit, que je revoie la ville aux sept collines, ses grandes mosquées et ses minarets; que je puisse faire le signe de la croix dans sainte Sophie, que les Turcs ont donnée à Mahomet. Mais alors aie bien soin, ô vent du sud, humide de rosée, de ne pas nous pousser vers les courants, et souffle pour nous faire passer Arnaoutkioï. Dès que le capitaine nous fait jeter l'ancre, «Viens, crierai -je au premier batelier que je rencontrerai, viens me prendre et allons au village où réside la dame Phrosô. et où les Pachas ont des kiosques dorés; viens, et voilà, reçois tout l'argent que je porte.» Je ne négligerai pas ma promenade ; les matelots et le pilote n'ont qu'à se fâcher. Le Bosphore est tout plein de vaisseaux. On dirait un lac tout couvert de roseaux.»
«Et il répétait son refrain nautique: '«Souffle, douce brise, dans nos voiles blanches, que l'hiver ne nous surprenne pas dans la mer Noire. Notre Dame de Dia, inspire -les pour que nous ne voguions pas vers le Danube. Maudit sois -tu, fleuve noirl Tes insectes m'ont dévoré, et mon dos s'est courbé à tirer la remorque. Je ne veux pas, moi, des voyages à travers des marais pleins de joncs; je ne veux pas voguer en compagnie des grenouilles, moi qui ai voyagé entouré de dauphins.»
«Et il répétait le refrain nautique: «Souffle, douce brise, dans nos voiles blanches, que nous franchissions le détroit d'Azoff, que nous arrivions à Kertsch la maritime, où nagent maintenant les blondes russes comme des cygnes qui se baignent dans le lac. De là nous mettrons le cap sur Jeni-Calé. O cher Jeni-Calé, cité grecque, aux jeunes filles sveltes et élancées ! EUes sont fières, mais elles sont aimables. Salut, deux fois salut aux jolies jeunes filles ! On dirait qu'elles arrivent droit du Phanar. »
«Et il répétait le refrain nautique, et la brise gon-
Chupitre XIV, — Pohtes vulgarises : Mairojamii. 25 I
liait leurs voiles blanches et les mâts accompagnaient son chant de leurs doux grincements , et le navire roulait en voguant, juscju'à ce qu'ils fussent arrivés à Cérigo, l'île stérile, (ju'ils eussent passé Syra, atteint Psômathia, et jeté l'ancre à Constantinople, la grande ville, où des milliers de femmes turques aux doigts teints se tiennent cachées derrière leurs grilles, comme de jeunes perdrix dans des cages dorées.
«Un jour s'éteint et l'autre lui succède; un mois passe et l'autre commence, et avant qu'ils n'eussent déchargé leur cargaison dans la mer d'Azoff, le mois de novembre est arrivé avec l hiver, et la mer Noire commence à mugir. A leur retour, lorsqu'ils se dirigeaient vers le sud, à vingt milles avant les bouches du Bosphore, ils furent atteints par un grand ouragan de neige. Au-dessus d'eux des nuages noirs et menaçants courent sur le ciel et se heurtent.
«Ils ne voient plus ni ciel ni terre; mais le navire était robuste et luttait bravement contre les vagues écumantes qui se ruaient avec rage sur ses flancs. Enfin un grand coup de vent vint mettre en lambeaux toutes ses voiles. Alors il vire de bord, et s'abandonne à la fureur des flots, comme le prisonnier que le vainqueur entraîne pour le mener à la mort.
«Le capitaine, muet, lance souvent sa sonde et il l'interroge; mais il en reçoit une dernière et fatale réponse. Il s'adresse du regard au pilote, au teneur du journal de bord. Ils sont tous les deux blêmes et ne disent mot . . .
« — Notre Dame de Dia. aie pitié de ma mère, dont je suis le seul fils; aie pitié, ô Évangélistra^), de mon
1) La Vierge de Ténos. — N. D. de Dia est nommée d'après une petite île avoisinant Cëphalonie.
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unique sœur qui attend mon retour pour célébrer ses noces ^ . . . C'est ainsi que, appuyé sur Tavant, pirait le marinier, les yeux remplis de larmes.
«Quelques instants après le capitaine déchire en pièces et lance à la mer sa carte, et s écrie en gémissant: «Hélas! enfants, nous sommes perdus ! Nous avons été jetés sur les bas-fonds, les maudits!» Le navire s'arrête, et une vague furieuse passe sur lui et l'enveloppe. Il se penche alors sur un de ses flancs, comme s'il était un monstre marin blessé. Ses deux mâts tremblent, et leur pointe, qui s'élevait fière vers le ciel, est insultée et battue par la vague insolente.
« Oii sont nos matelots ? Où ils sont, les malheureux ? Les vagues furieuses les ont balayés, et le premier qui a été emporté, c'est notre jeune marinier ! Pendant plusieurs années sa mère et sa sœur l'attendent, mais ni la mère ni la sœur ne l'ont jamais revu, et n'ont pleuré, les pauvres, sur son cercueil.»
APHENTOULIS.
Un autre poète, qui donne aussi ses préférences à la langue vulgaire, est Th. Aphentoulis. Il est originaire de Crète. Lui non plus ne s'est pas attaché à ce dialecte par nécessité et par impuissance de manier la langue cultivée. Il y a au contraire peu de littérateurs Grecs qui écrivent celle-ci avec plus de goût, de correction et d'élégance. Nous avons dit ailleurs qu'il est un des médecins les plus habiles et l'un des plus éminents professeurs de l'université d'Athènes, auteur de plusieurs ouvrages scientifiques, dont le mérite a été reconnu même hors de sa patrie.